Casseur (activisme)
Le terme « casseur » ou « casseuse »[1] désigne des individus se livrant à une forme d'activisme fondé sur des dégradations (destruction de vitrines, de mobilier urbain...), voire à l'affrontement avec des forces de police mobilisée dans le cadre de manifestations. Le terme « casseur » est aujourd'hui considéré comme un synonyme de « vandale ». Il est parfois utilisé comme synonyme de « hooligan » dans le cadre spécifique des manifestations sportives.
Il s'agit avant tout d'un terme émique : il n'est pas utilisé au premier degré en sciences sociales. L'historien Marc André le présente néanmoins (en ) comme un « mot de l'époque »[2] du fait de son emploi récurrent dans les médias et discours politiques.
Histoire du terme
[modifier | modifier le code]Le terme casseur est d'abord utilisé au XVIe siècle pour nommer la profession « de ceux qui cassent de la pierre ou de la fonte ». Il faut attendre le début du XIXe siècle pour qu'il commence à prendre une connotation politique et sociale avec les mouvements luddites de bris de machines par des ouvriers. Lors de l'insurrection parisienne de , il s'étend aux personnes détruisant vitres et lanternes. Mais c'est surtout à partir des années 1950 que son acception contemporaine commence à se diffuser massivement pour désigner des manifestants commettant des dégradations, des prisonniers mutinés[3], les « banlieusards » commettant des dégradations[2]…
En argot, il pouvait aussi désigner celui qui pratiquait un casse, c'est-à-dire un cambriolage.
Au début du XXe siècle, il est très utilisé pour désigner le hooliganisme et les dégradations lors des manifestations, et très repris dans les discours politiques et médiatiques. Il est alors utilisé pour désigner l'ensemble des personnes pratiquant des actes de vandalisme et/ou violents en marge des manifestations protestataire. Ils interviennent parfois lors de manifestations syndicales, lycéennes ou étudiantes, en usant du mouvement et de l'anonymat de la foule, mais également de manière spontanée et séparée.
Approche sociologique
[modifier | modifier le code]Faire des dégâts matériels, particulièrement en manifestation, fait partie des « modes d'action » ou du « répertoire d'actions » protestataires identifiés par les sciences sociales. À partir des résultats des enquêtes CEVIPOF de et et du Panel électoral français de , la chercheuse en science politique Nonna Mayer constate que la dégradation est le mode d'action le moins accepté de tous en France, culminant à 2 % d'approbation en et [4].
| Action | |||
|---|---|---|---|
| Provoquer des dégâts matériels | 1 % | 2 % | 2 % |
| Peindre des slogans sur les murs | 6 % | 6 % | 5 % |
| Refuser de payer les impôts | 23 % | 37 % | 32 % |
| Occuper un bâtiment administratif | 28 % | 42 % | 43 % |
| Participer à des manifestations de rues | 49 % | 62 % | 77 % |
| Faire grève | 66 % | 74 % | 79 % |
| Nombre de réponses | 3847 | 4078 | 4107 |
Un terme polysémique
[modifier | modifier le code]Au premier degré : désigner le trouble à l'ordre public
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Le terme ne fait référence qu'à l'acte de casser or il peut désigner à la fois :
- les personnes opérant des larcins parmi les manifestants) ;
- les auteurs d'actes de vandalisme, perpétrés contre le mobilier urbain (abribus, cabines téléphoniques), contre des boutiques (vitrines brisées, avec parfois ensuite des vols dans les magasins vandalisés, etc.), contre des distributeurs automatiques, contre des bâtiments publics… ;
- les manifestants qui s'en prennent physiquement aux forces de l'ordre, parfois aux pompiers.
Le casseur se caractériserait donc par sa nature violente et intimidante.
L'appellation « casseur » désigne l'acte en soi, et non les motivations. Il pourrait ainsi servir à orienter l'opinion, à discréditer certaines revendications. Le vandale étant inéluctablement réprouvable, l'utilisation du terme constituerait une manière d'exclure une certaine forme d'action politique. Dans le même ordre d'idées, Éric Hazan, dans son livre LQR[5], montre comment le langage peut nier le caractère politique d'une révolte, désormais appelée « émeute ».
Le terme de « vandalisme » lui-même est un néologisme né avec la Révolution française, et dont la valeur de discréditation de l'action d'opposants politiques se trouve prolongé par le terme « casseur » contemporain[6].
Le terme « casseur » est parfois confondu avec celui d'« émeutier » (auteurs d'émeutes) qui provoquent et invectivent les forces de l'ordre et expriment un message de révolte.
Au second degré : retourner le terme contre le pouvoir
[modifier | modifier le code]Prenant le contrepied de son utilisation la plus courante pour désigner des personnes troublant l'ordre public, les déclinaisons « casseur de manifestants » peut ainsi désigner les forces de l'ordre, et « briseur de grève » ou « casseur de mouvement » peuvent désigner les syndicalistes soutenant leur direction contre leurs collègues en lutte sociale (syndicalisme jaune). Plus largement, il peut s'agir de désigner la casse d'un modèle social. On retrouve un exemple de cet usage dans le titre du livre Les Casseurs de l'État social - Des retraites à la Sécu : la grande démolition de Michel Husson en [7].
L'historienne Ludivine Bantigny observe en que cette tendance s'est récemment accélérée, et parle même d'un début de « retournement du stigmate » du terme « casseur »[8]. En France, durant les manifestations de contre la loi Travail, la mise en perspective de la « casse » matérielle et de la « casse sociale » est très reprise par les mouvements protestataires, par exemple à travers le slogan « casseurs de vitre [versus] casseurs de vie ». Pour l'anthropologue Alain Bertho, « le message [des protestataires] est simple : la violence d'État et la violence des manifestants sont sans commune mesure. »[9]
En , Acrimed titrait Halte aux casseurs du journalisme !, dans un article débutant par « à Toulouse, plusieurs journalistes ciblés par la police, blessés, et dont le matériel fut saisi. Une équipe télé délibérément visée par un canon à eau. À Paris, coups de pieds, insultes, entraves à la captation vidéo. Plusieurs journalistes attestent de blessures, visés par des tirs de LBD40, des tirs de gaz lacrymogènes, touchés par des grenades de désencerclement. »[10]
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Alèssi Dell'Umbria, C'est de la racaille ? Eh bien, j'en suis ! : à propos de la révolte de l'automne , Paris, L'Échappée, coll. « Dans la mêlée », , 95 p. (ISBN 2-915830-09-6)[11].
- Gwenola Ricordeau, « Pourquoi cassent-ils ? : présentation des discours et motivations des casseurs », Déviance et société, vol. 25, no 2, , p. 165–183 (DOI 10.3917/ds.252.0165, lire en ligne)[12].
- Serge Roure, Apologie du Casseur, Paris, Michalon, , 107 p. (ISBN 2-8418-6347-6).
- Casser, casseurs, cassures, Paris, Nouvelles éditions rationalistes, coll. « Raison présente » (no 216), , 168 p. (ISSN 0033-9075 et 2649-7999, OCLC 1231554270, SUDOC 252610164, lire en ligne).

Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]- Ressource relative à l'audiovisuel :
- « Pourquoi je casse ? », Le Monde, .
- Brigitte Larguèze, Frédéric Goldbronn et José Reynes, « Nouveau lumpenprolétariat et jeunes casseurs », Le Monde, (version du sur archive.org).
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ « Définitions : casseur », sur larousse.fr, Éditions Larousse (consulté le ).
- 1 2 Marc André, « Casser ? Une question légitime », dans Raison présente, no 216, , p. 3–14 (DOI 10.3917/rpre.216.0003, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Marc André, « “Bris de prison”. Des mutineries de la guerre d'Algérie aux révoltes des années 1970 », Raison présente, no 216, , p. 34–44 (DOI 10.3917/rpre.216.0034, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Nonna Mayer, « Le temps des manifestations », Revue européenne des sciences sociales, no XLII-129, , p. 219–224 (ISSN 0048-8046 et 1663-4446, DOI 10.4000/ress.410, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Éric Hazan, LQR : la propagande au quotidien, Paris, Raisons d'agir, , 122 p. (ISBN 2-912107-29-6).
- ↑ Michel Biard, « Le “vandalisme”, un néologisme lourd de sens politique en et aujourd'hui presque banalisé », dans Raison présente, no 216, , p. 15–22 (DOI 10.3917/rpre.216.0015, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Michel Husson, Les Casseurs de l'État social : Des retraites à la Sécu : la grande démolition, Paris, La Découverte, coll. « Sur le vif », , 118 p. (ISBN 2-7071-4189-5, lire en ligne [PDF]).
- ↑ Ludivine Bantigny, « “C'est celui qui le dit qui l'est”. “Casseurs” : le stigmate retourné », dans Raison présente, no 216, , p. 98–108 (DOI 10.3917/rpre.216.0098, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Alain Bertho, « “Une pensée pour les familles des vitrines”. Symboliques contemporaines de la destruction », dans Raison présente, no 216, , p. 55–66 (DOI 10.3917/rpre.216.0055, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ « Halte aux casseurs du journalisme ! », Acrimed, .
- ↑ Peggy Pierrot, « Les livres du mois : C'est de la racaille ? Eh bien, j'en suis ! À propos de la révolte de l'automne », Le Monde diplomatique, 53e année, no 630, , p. 27 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ « Les casseurs : joueurs ou délinquants ? »
, Sciences humaines, (consulté le ).