Karaïsme
Le karaïsme (en hébreu : קראות qaraout ; pouvant s'écrire caraïsme, qaraïsme ou charaïsme) est un courant du judaïsme scripturaliste, car fondé sur la seule Miqra, c'est-à-dire la Bible hébraïque et le refus de la Loi orale. Il est donc en opposition au judaïsme rabbinique. Ses adhérents sont appelés les « juifs karaïtes » (hébreu : בני המקרא bnei haMiqra, « fils de la Miqra »), historiquement aussi orthographié « qaraïtes » ou « caraïtes », et forment une communauté ethnique et religieuse.
Les premières mentions des Karaïtes remontent au IXe siècle et font référence au mouvement fondé en Babylonie par Anan ben David un siècle plus tôt, bien que des mouvements karaïtes moins importants aient pu le précéder. Le karaïsme connaît un âge d'or du IXe siècle au XIe siècle et aurait, selon certaines sources, été adopté par 40 % de la population juive mondiale, aussi bien en Europe que dans le monde arabe. Son influence décline ensuite progressivement mais des communautés se maintiennent au Caire, en Crimée, en Lituanie et ailleurs.
Aujourd’hui[Quand ?], il y a 30 000 Karaïtes dans le monde et environ 20 000 à 25 000 en Israël.
Fondements
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À la base du karaïsme se trouve l'adhésion à la seule loi religieuse écrite (Bible hébraïque), et non à la tradition orale héritée.
Le mot « karaïsme » est construit sur le verbe kara, signifiant autant en hébreu qu’en arabe « lire, réciter les Écritures Saintes ». Il s'agit de ne croire qu’en la Torah écrite[1].
Les karaïtes ne rejettent pas tant les Talmuds (corpus consignant la tradition orale juive[2]) et les rabbins que la nature supposée révélée par Dieu du Talmud et le monopole des rabbins en matière de halakha et d'exégèse des textes saints.
La version de la loi religieuse écrite reconnue par les karaïtes est strictement identique à celle des rabbanites : c'est le tanakh hébraïque tel que fixé par les massorètes. Selon le site internet de l'association des karaïtes américains (Karaite Jews of America), « les karaïtes, comme tous les Juifs, reconnaissent tout le Tanakh, la Bible hébraïque, c’est-à-dire non seulement le Houmach ou Pentateuque, mais aussi, les Livres des Prophètes (Nevi'im), et les Livres hagiographes (Ketouvim) »[3].
Dans d'autres domaines, comme la théologie, existent généralement de fortes similitudes, même si certains groupes européens ont développé des innovations.
Enfin, des détails rituels séparent les deux groupes, mais aussi les communautés karaïtes entre elles. En effet, eu égard au principe fondamental de l'interprétation personnelle des textes saints, les principes et rituels du karaïsme peuvent varier d'un groupe à un autre, voire entre personnes, au moins dans une certaine mesure. Le karaïsme est donc un mouvement religieux bien moins homogène que le judaïsme rabbinique auquel il s'oppose, et c'est ce rejet du rabbinisme qui le fédère.
Rejet de la Torah orale
[modifier | modifier le code]La Bible témoigne dès l'époque de Néhémie du recours constant à l'exégèse du Texte afin de restaurer des rites « oubliés »[4]. On discerne aussi depuis le IIIe siècle avant l'ère commune au moins[5] une tendance de certains à se fier à la Torah orale, une tradition exégétique orale, source de traditions et de commandements non inclus de façon explicite dans la Torah écrite, bien que remontant selon ses partisans à Moïse sur le Sinaï[6]. Cette tendance s'exprimait au Ier siècle avant l'ère commune à travers le mouvement pharisien, auquel s'opposait vigoureusement le parti sadducéen, dont les rangs étaient formés par la noblesse sacerdotale. Les Sadducéens (dont certains karaïtes, mais pas tous, considèrent être les successeurs), n'accordaient aucun crédit à toute source autre que la Torah écrite (Pentateuque) pour déterminer la loi religieuse[7]. L'affrontement entre pharisiens, précurseurs du judaïsme orthodoxe actuel, et sadducéens tourna brutalement à l'avantage des premiers à la chute du Second Temple de Jérusalem en 70 EC. En effet, les sadducéens étaient un groupe sacerdotal lié au Temple de Jérusalem, tandis que la doctrine des pharisiens permettait de faire reposer le culte non seulement sur le Temple, mais aussi sur la prière et l'étude. Il n'est cependant pas impossible que des factions sadducéennes isolées et minoritaires aient subsisté.
Complément à la Torah écrite, la Torah orale fit pendant longtemps l'objet d'une interdiction de mise par écrit[8], destinée à la maintenir dynamique. Mais de peur qu'elle soit perdue (la Michna), elle fut consignée par écrit en plusieurs étapes. La première consista au IIe siècle de l'ère commune à rédiger la Mishna et la Tosefta - soit avant la rédaction du Talmud. La Mishna « se présente comme un code de loi, en quelque sorte les décrets d'application de la législation biblique[9] », et la Tosefta en représente un premier commentaire. À ces deux textes se rajoute la Baraïta, qui demeura orale et regroupa les traditions non-compilées dans la Mishna.
Chaque article de la Michna fut lui-même l'objet de commentaires oraux entre le IIe et le Ve siècle, qui furent compilés dans la Guemara[10]. « C'est à l'ensemble Mishna (lois) et Gémara (commentaire des lois […]) que l'on donna le nom de Talmud » aux IVe et Ve siècles, en deux versions : les Talmuds de Babylone et de Galilée »[11].
Cependant, si le pharisaïsme avait été établi en norme après la destruction du Second Temple de Jérusalem, le principe sur lequel il reposait, à savoir la validité de la loi orale, était loin de faire l'unanimité. Outre les sadducéens, pour lesquels la Torah orale compilait des traditions populaires sans valeur religieuse, il existait d'autres courants scripturalistes non-sadducéens[12] qui constituent sans doute le soubassement historique du karaïsme. Des recherches récentes, fondées sur les témoignages d'auteurs anciens non-juifs relatifs au judaïsme, en particulier Juvénal étudié par P. Nahon[13], ont montré que le judaïsme occidental des premiers siècles de l'ère chrétienne reposait sur une tradition distincte et indépendante des courants interprétatifs orientaux qui ont donné naissance aux Talmuds. De ce fait, les Karaïtes furent non des dissidents, mais des Juifs attachés à leur tradition ancienne et qui ont refusé les innovations que les rabbins babyloniens talmudistes sont venus apporter dans l'Antiquité tardive[14].
Le karaïsme ne reconnaît qu'Élohim comme dieu, les prophètes du Tanakh (Bible hébraïque) comme Ses seuls envoyés, et leurs paroles comme la seule parole de Dieu. Il conteste la Torah orale car elle se présente comme révélée, donc d'autorité équivalente. Il n'est ni interdit, ni même forcément déconseillé de la suivre (sauf pour les passages que les karaïtes considèrent en contradiction avec le texte écrit), mais ne pas la présenter comme d'origine humaine mettrait gravement en danger la primauté de la parole divine, et serait en contravention au précepte édicté dans le Deutéronome de ne rien ajouter ni retrancher à la Loi[15].
Arguments des karaïtes contre la Torah orale
[modifier | modifier le code]Les karaïtes notent qu'il n'existe pas une seule mention incontestable de la Torah orale dans le pechat de la Miqra (le texte de la Bible dans son sens le plus évident). Au contraire, les karaïtes considèrent que des indices militent contre l'hypothèse d'une Torah orale donnée par Dieu en même temps qu'il donnait la Torah écrite :
- Dieu recommande expressément dans le Deutéronome de ne rien ajouter ni retrancher à la Torah[15] ;
- le livre de l'Exode 24:12[16] mentionne « Je veux te donner les tables de pierre, la Torah et la Mitzvah que J'ai écrites ».
Dans le même ordre d'idées, les karaïtes considèrent que la Torah orale contredit en de nombreux endroits la Torah écrite, ce qui serait impossible si elles étaient issues de la même source divine.
De façon plus indirecte, les karaïtes ne peuvent admettre qu'une tradition reçue de Dieu puisse faire l'objet de tant de variations et de disputes. Les nombreux commentaires, parfois divergents, que suscite la Torah orale ou ses rapports avec la Torah écrite leur semblent un indice d'imperfection, contradictoire avec l'origine divine de la loi orale.
Enfin, la Torah orale s'enrichit continuellement de nombreux commentaires, lesquels se basent sur des commentaires plus anciens, mais pas directement sur la Torah écrite telle qu'elle a été donnée. L'homme étant sujet à l'erreur, les commentaires des rabbins actuels pourraient se baser sur des erreurs, qui iraient alors en s'accumulant.
Herméneutique halakhique
[modifier | modifier le code]Le karaïsme, refusant l’exégèse talmudique du judaïsme rabbinique, a développé sa propre démarche. Il s’appuie sur trois piliers exégétiques afin de déterminer la halakha (lois et prescriptions religieuses) :
La Miqra elle-même, c’est-à-dire l’ensemble des mitzvot, positives et négatives, que Moïse reçut sur le Sinaï, et consigna dans la Torah écrite, est la source de prédilection. Elle a valeur d’étalon absolu et aucune loi ne peut être édictée qui contredirait son sens apparent, l’interprétation duquel est laissé à la libre appréciation de chacun.
Le Heqech (déduction), c’est-à-dire l’herméneutique karaïte, analogue au midrach halakha rabbanite, est utilisé par les Posqim (décisionnaires) karaïtes pour fixer la Halakha (loi religieuse) dans les cas non décrits clairement dans la Torah. Ces déductions peuvent être linguistiques ou logiques. Anan ben David utilisait les treize principes de Rabbi Ichmaël, auxquelles il reconnaissait une valeur logique mais non révélée.
Le Sevel HaYeroucha (Fardeau de l’Héritage) est un ensemble de règles et de coutumes pour lesquelles il n’existe pas de description précise dans la Bible hébraïque, comme la brit milah ou la chehita. Transmises oralement de génération en génération, parfois même supposée dater d’avant le don de la Torah à Moïse (la circoncision remonte selon la Bible à Abraham, et donc préexiste à Moïse), ces règles sont observées, à condition de ne pas contredire la Torah écrite et d’être le prolongement de celle-ci (par exemple, la chehita s’appuie sur l’interdiction de consommer du sang). Souvent assez semblables aux rites décrits dans le Talmud, les karaïtes ne confèrent cependant pas à ces traditions le statut de mitzvot d’origine divine, contrairement aux rabbanites.
Exégèse personnelle
[modifier | modifier le code]Corollaire du refus de la loi orale, les karaïtes rejettent le principe rabbinique de la Emounat 'hakhamim « la foi dans les sages »[17]. Selon ce principe, chaque Juif pieux doit se donner un rabbin, versé dans la Torah orale et ses interprétations, qui guidera sa vie, au moins religieuse. Les termes de « sages », « grands de la Torah », « luminaires » ou « décisionnaires » désignent les rabbins les plus importants, qui « ont accès à la “connaissance suprême” [et] voient ce qui va se passer dans le long terme, à un niveau supérieur »[18]. L'autorité des rabbins, et plus spécifiquement des grands « sages », en matière d'interprétation de la Torah, ne peut être remise en question que par l'un de ses pairs. Partant, l'on ne peut contester l'opinion d'un sage de la génération précédente qu'à condition de s'appuyer sur un autre sage de la génération précédente.
Les karaïtes, s'ils ne rejettent ni la nécessité de l'exégèse biblique, ni même le besoin d'une tradition orale[19], réfutent cette « sacralisation » des prédécesseurs et des experts, et n'hésitent pas à s'éloigner de leurs enseignements s'ils estiment rester plus fidèles au sens obvie (le plus évident) des versets dans leur exégèse biblique, tant homilétique que légalistique.
À la base du karaïsme se tient donc l'exégèse personnelle. La littérature karaïte tardive rapporte cette initiative à Anan ben David, qui aurait dit à ses disciples de « bien chercher dans la Torah, et de ne pas [se] reposer sur [s]on avis ». Cependant, le Sefer Hamitzvot d'Anan ne comporte pas cette injonction, et les chercheurs pensent que cette prescription fut inventée des siècles plus tard. Ce principe donne à tout particulier la possibilité de commenter la Torah par lui-même, en se basant sur sa propre étude, et en essayant de l'interpréter de la façon que Dieu avait signifiée à ses premiers lecteurs.
De ce principe découle également la compréhension que la détermination de la pratique religieuse à adopter est également à la discrétion de chacun. Cependant, loin d'être une exhortation au choix personnel, il s'agit d'un appel à la responsabilité personnelle, ainsi que l'énonce le hakham (sage) Sahl ben Matzliah HaCohen, « sachez, enfants d'Israël que chacun est responsable de son âme, et que notre Dieu n'entendra pas les paroles de celui qui se justifie en disant : "ainsi m'ont appris mes maîtres" ».
Le hakham Daniel ben Moché Al-Qumisi déclare de façon plus tranchée encore : « Celui qui se repose sur les enseignements de l'exil, sans bien chercher par sa propre sagesse, est comme un idolâtre »[20]. Daniel al-Qumisi enjoignait également de ne baser sa pratique religieuse que sur les paroles de Dieu, et non sur d'autres sources, ce qui aurait pour effet d'éloigner l'homme de Dieu.
Malgré cette absence de norme interprétative absolue, les mouvements karaïtes surent éviter l'anarchie. Les hakhamim, s'ils n'avaient pas un rôle communautaire aussi prépondérant que celui des rabbins, étaient malgré tout considérés comme autorité importante à défaut d'être définitive, et ce en matière d'exégèse, de halakha et de tradition, et les exégèses individuelles avaient tendance à se conformer aux leurs.
Par ailleurs, les karaïtes adoptèrent la ha'ataqa, le principe de la majorité dans le domaine de l'exégèse, choisissant les interprétations qui convainquent le plus grand nombre (les interprétations minoritaires ne sont pas reléguées pour autant, à condition d'être basées sur le pechat).
Dans son 'Aderet Eliyahou', le hakham Eliyahou Bachiyatzi (1420-1490) écrit que les hakhamim d'une génération ont la possibilité d'édicter des décrets que toute la communauté se doit d'observer.
Les karaïtes refusent cependant toute exégèse antérieure comme définitive, y compris celle des hakhamim, bien qu'ils en tiennent fortement compte. Le dernier hakham al-Akbar (grand sage) (1934-1956) de la communauté du Caire, Touvia Levi Babovitch, Égyptien d'origine russe, répondait à l'objection selon laquelle le karaïsme élabore un code tout comme le rabbanisme, en appuyant sur le caractère non-définitif des décrets des hakhamim : « De nombreux chercheurs ont établi la différence entre les fondements de foi des karaïtes et ceux des rabbanites, en ce que le karaïsme s'appuie à chaque génération sur la Torah écrite, et dans la possibilité des hakhamim de la génération de modifier les coutumes et lois en fonction de l'époque sans dévier à droite ni à gauche de la Lettre, alors que le