Maus
| Maus | |
| Série | |
|---|---|
Logo inspiré des Katze nazis de la bande dessinée | |
| Auteur | Art Spiegelman |
| Scénario | Art Spiegelman |
| Dessin | Art Spiegelman |
| Couleurs | noir et blanc |
| Genre(s) | roman graphique, biographie, témoignage historique, bande dessinée autobiographique |
| Thèmes | Shoah, relation père-fils |
| Personnages principaux | Vladek Spiegelman et sa familleArt Spiegelman |
| Lieu de l’action | PologneAuschwitzÉtats-Unis |
| Époque de l’action | entre-deux-guerresSeconde Guerre mondialeannées 1970-années 1980 |
| Pays | États-Unis |
| Langue originale | anglais (traduction : Judith Ertel) |
| Autres titres | Un survivant raconte |
| Éditeur | Pantheon Books (États-Unis)Flammarion (France) |
| Première publication | Septembre 1986 (tome 1)et 1991 (tome 2) |
| ISBN | 2-08-067534-6 |
| Format | 16cm x 24cm (édition intégrale) |
| Nombre de pages | 296 (intégrale) |
| Nombre d’albums | 2 |
| Prépublication | RAW |
| Prix Pulitzer spécial, 1992 | |
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Maus[a] est un roman graphique de l'Américain Art Spiegelman publié de 1980 à 1991 aux États-Unis. L'œuvre se fonde sur les entretiens entre l'auteur et son père, rescapé des camps de la mort : c'est le récit de la transmission de la Shoah, en particulier les persécutions et l'extermination des Juifs en Pologne dans les années 1930 et 1940[1].
La trame narrative se développe à deux époques : d'une part le présent d'Art Spiegelman quand débute le reportage, en 1978 à New York et d'autre part le récit de son père, Vladek, qui commence à Częstochowa dans le milieu des années 1930 et se termine à la Libération par les Américains en 1945. Le livre présente donc deux narrations entremêlées : Vladek racontant sa déportation et Art Spiegelman racontant ses relations difficiles avec son père.
L'œuvre comporte 292 planches et quelque 1 500 cases en noir et blanc. Art Spiegelman recourt aux techniques post-modernes et transpose les deux récits dans un univers animalier, où les Polonais prennent l'apparence de cochons, les nazis sont représentés en chats et les Juifs en souris (Maus en allemand). Pour les critiques, Maus correspond à plusieurs catégories : biographie, autobiographie, mémoires, témoignage historique, récit de fiction, ou une association de plusieurs genres.
Après une première esquisse de trois planches dans Funny Aminals (sic) en 1972, la version développée de Maus paraît sous forme de série entre 1980 et 1991 dans RAW, revue avant-gardiste de comics et d'illustration dirigée par Art Spiegelman et sa femme Françoise Mouly. Par la suite, les chapitres rassemblés ont été publiés en deux tomes en 1986 et 1991 ; en anglais chez l'éditeur Pantheon Books puis en français par Flammarion.
L'œuvre a été saluée par la critique aux États-Unis et à l'étranger. Elle a reçu plusieurs récompenses culturelles, dont un prix Pulitzer spécial en 1992, évènement sans précédent pour une bande dessinée. Des dessins originaux sont exposés dans divers musées du monde et le livre a été traduit en trente langues. L'édition en français est préfacée par Marek Halter. Maus est aussi l'un des premiers romans graphiques qui retiennent l'attention des universitaires anglophones.
Synopsis
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Maus croise deux narrations à deux époques différentes. Dans le présent[2],[3], en 1978-1979[4], Art Spiegelman interviewe son père, Vladek, qui vit dans les environs de Rego Park (Queens) à New York[5]. Vladek raconte son histoire en Pologne depuis le milieu des années 1930[5] jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945[6].
À titre de prologue, l'auteur décrit un souvenir d'enfance : un jour de 1958 à Rego Park[4], il tombe en faisant du patin à roulettes avec ses amis, qui l'abandonnent. Il retourne chez lui, en larmes. Quand son père l'interroge sur la raison de ces pleurs, Art lui raconte l'évènement. Son père commente : « Des amis ? Tes amis ? Enfermez-vous tous une semaine dans une pièce, sans rien à manger… Alors tu verras ce que c'est les amis[7]!… »
Première partie (Mon père saigne l'histoire)
[modifier | modifier le code]Adulte, Art Spiegelman rend visite à son père, avec qui sa relation est distante[8]. La première épouse de Vladek, Anja, qui était aussi la mère d'Art, s'est suicidée en 1968. Depuis, Vladek s'est remarié avec une femme du nom de Mala[9],[10]. Art demande à son père de lui relater son expérience des camps de la mort[8]. Dans un style d'expression maladroit, Vladek évoque sa jeunesse : en 1937, il vit à Częstochowa[11] ; il épouse Anja, jeune fille issue d'une famille aisée, puis il s'installe à Sosnowiec pour diriger une fabrique. Vladek demande à son fils de taire cette période dans son livre, ce qu'Art accepte avec réticence[12]. À la naissance de Richieu, son premier enfant, Anja est victime d'une dépression périnatale[13]. Pour y remédier, le couple se rend dans un sanatorium en Tchécoslovaquie, dans une zone contrôlée par les nazis. À son retour, il assiste aux tensions politiques et antisémites. Vladek est mobilisé juste avant l'invasion nazie et envoyé au front. Il est capturé puis, en tant que prisonnier de guerre, forcé de travailler. Lorsqu'il est relâché, il découvre que l'Allemagne a annexé Sosnowiec. Déposé en zone occupée, il traverse clandestinement la frontière pour retrouver sa famille[14].
Lors d'une visite à Vladek et Mala, Art découvre qu'elle a reçu un exemplaire d'un comics underground où figure une bande dessinée élaborée des années plus tôt. Malgré les tentatives de Mala pour dissimuler le magazine, Vladek le trouve et lit le récit de son fils. Il s'agit de Prisonnier sur la Planète Enfer (1973)[15], qui met en scène le traumatisme d'Art lorsque sa mère s'est suicidée en 1968, alors qu'il se trouvait trois mois auparavant en hôpital psychiatrique. Dans la dernière case, il se dépeint dans une prison, déclarant : « Tu m'as assassiné, Maman, et tu m'as laissé ici payer les pots cassés »[16],[17]. Bien que ce récit évoque des souvenirs douloureux, Vladek estime que son fils a choisi le meilleur procédé pour traiter le sujet[18].
En 1943, les nazis déplacent les Juifs du ghetto de Sosnowiec vers le village de Środula, emmenant chaque jour les travailleurs à marche forcée jusqu'à Sosnowiec. La famille se sépare : Vladek et Anja envoient Richieu chez une tante à Zawiercie, pour sa sécurité. Or, résolue à échapper à la Gestapo lors de la liquidation du ghetto, cette tante empoisonne les enfants sous sa garde puis elle se suicide. À Środula, nombre de Juifs construisent des cachettes pour échapper aux rafles. Vladek, découvert, est envoyé vers un secteur ceinturé de barbelés, un « ghetto dans le ghetto ». Les derniers membres de la famille d'Anja et Vladek sont emmenés[14]. Środula ne compte plus aucun Juif, à l'exception d'un petit groupe caché, dont le couple Spiegelman. Lorsque les nazis vident les lieux, le groupe se scinde pour quitter le ghetto[19].
À Sosnowiec, Vladek et Anja se déplacent d'une cachette à une autre, rencontrant à l'occasion d'autres Juifs dissimulés. Quand il part en quête de nourriture, Vladek se fait passer pour Polonais. Le couple conclut un marché avec des passeurs pour s'enfuir en Hongrie, mais tombe en fait dans un piège : la Gestapo arrête les Spiegelman à bord du train (la Hongrie aussi est sous domination nazie) et les emmène à Auschwitz, où les deux conjoints restent séparés jusqu'à la capitulation du Troisième Reich[19].
Art réclame à son père le journal personnel d'Anja ; aux dires de Vladek, elle y a consigné son expérience de la Shoah et ce récit représente le seul souvenir matériel de son histoire à Auschwitz. Vladek finit par admettre qu'il a détruit les cahiers après le suicide d'Anja. Art, fou de rage, traite son père d'« assassin »[20],[21].
Seconde partie (Et c'est là que mes ennuis ont commencé)
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Le récit reprend en 1986, après la publication du livre rassemblant les six premiers chapitres de Maus. Devant le succès inattendu de son œuvre, Art se sent écrasé[6] et se trouve « totalement bloqué ». Il s'en entretient avec son psychiatre, Paul Pavel, d'origine tchèque et lui aussi rescapé des camps d'extermination[22]. D'après Pavel, puisque les morts des camps ne pourront jamais raconter leur histoire, « peut-être vaut-il mieux s'abstenir » de le faire. Ce à quoi Art répond par une citation de Samuel Beckett : « Chaque mot est comme une tache inutile sur le silence et le néant », puis, après réflexion, il ajoute : « D'un autre côté, il l'a dit »[23].
Vladek narre à son fils ses tourments dans les camps, la faim et les coups ; il évoque aussi ses manœuvres pour échapper aux sélections (processus de tri des détenus, les conduisant soit vers le travail, soit vers l'extermination en chambre à gaz)[24]. Anja et Vladek parviennent à communiquer malgré les dangers. Tandis que les Alliés progressent contre l'Axe en Allemagne, les prisonniers subissent les marches de la mort, depuis Auschwitz en Pologne occupée, en passant par Gross-Rosen en territoire du Reich, jusqu'à Dachau, où les conditions de détention empirent davantage ; Vladek y contracte le typhus[25],[26].
À la fin de la guerre, les survivants sont libérés ; Anja et Vladek se réunissent. Dans la dernière page du livre, Vladek termine son récit. Étendu dans son lit, il dit à Art : « Je suis fatigué de parler, Richieu, et c'est assez d'histoires pour maintenant »[27],[28]. La dernière case représente les tombes de Vladek et Anja[29] ; Vladek décède en 1982 avant l'achèvement du livre[30].
Les personnages
[modifier | modifier le code]Personnages principaux
[modifier | modifier le code]Art Spiegelman[b] (né en 1948)[32] est un auteur de bande dessinée et intellectuel américain[4]. Il est lui-même un des personnages de son œuvre, dans laquelle il se montre plein de colère et d'auto-apitoiement[4]. Pour affronter ses propres traumatismes et ceux qu'il a hérités de ses parents, il consulte un psychologue[13], y compris après la publication du livre[33]. Comme il se sent dominé par son père Vladek[4], Art conserve envers lui une attitude distante[9],[10],[8]. De prime abord, il manifeste une compassion faible quant aux tourments de Vladek ; cependant, à mesure que progresse la narration, son empathie envers lui se développe[34].

Vladek Spiegelman[c] (1906-1982)[36] est le père d'Art. Juif né en Pologne, il est déporté à Auschwitz I mais il survit à la Shoah. Au début des années 1950, il s'installe aux États-Unis. C'est lui qui témoigne de son histoire. Il s'exprime dans un style maladroit[37] (« broken English », voir la partie sur le style d'expression). Il a exercé plusieurs métiers (négociant en textile à Częstochowa, puis menuisier, couvreur-zingueur, cordonnier…) et son habileté lui vaut des avantages relatifs au ghetto et à Auschwitz. Il est présenté comme pingre, obsessionnel et égocentrique[34]. Il fait preuve d'intolérance quand sa belle-fille Françoise prend en charge un auto-stoppeur Afro-Américain, à qui il prête l'intention de voler[4],[38]. Il ne semble pas réfléchir au rapport entre son attitude raciste et son expérience de la Shoah[30].
Anja Spiegelman[d] (1912-1968)[36] est la première femme de Vladek, mère de Richieu et Art. Déportée à Birkenau, elle aussi a survécu aux camps de la mort. Elle est issue d'une famille aisée. Présentée comme nerveuse, docile et affectivement dépendante, elle manifeste une santé fragile ; par exemple, elle subit une dépression périnatale après la naissance prématurée de Richieu[39]. Quand Art était enfant, elle lui a parfois raconté son expérience de la Shoah. En , elle se suicide en se tailladant les veines[40] et ne laisse aucun message[41].
Richieu[e] (1937-1943) est le premier enfant du couple Spiegelman. Pour sa sécurité, ses parents le confient à Tosha, une tante qui vit dans le ghetto de Zawiercie avec d'autres enfants. Lorsque les nazis décident de liquider le ghetto, Tosha distribue du poison aux enfants et se suicide[43]. Maus est dédié à sa mémoire[7],[44].
Mala (1917-2007)[45] a épousé Vladek après le décès d'Anja. Son conjoint lui donne l'impression qu'elle n'arrivera jamais à la cheville de la défunte[46]. Elle le trouve égoïste, radin et têtu. Bien qu'elle évoque son expérience des camps d'extermination[47], Art Spiegelman ne cherche pas à recueillir son témoignage[48].
Françoise Mouly (née en 1955)[32] est mariée avec Art Spiegelman. Française d'origine, elle a embrassé le judaïsme pour faciliter les relations avec Vladek[49]. Après avoir hésité à la représenter sous les traits d'une souris, d'une grenouille ou d'un autre animal, Art Spiegelman choisit de la dessiner en souris[50],[51],[52].
Personnages secondaires
[modifier | modifier le code]Lucia Greenberg est la première petite amie de Vladek. Elle est issue d'une famille pauvre et se montre anxieuse et dépendante de Vladek. Lui, il ne veut pas aller plus loin avec elle et la quitte pour Anja. Jalouse, elle envoie une lettre à Anja, rapportant des calomnies sur Vladek (elle affirme qu'il a une très mauvaise réputation à Czestochowa, qu'il a eu beaucoup de petites amies et qu'il n'épouse Anja « que pour son argent ! »)[53].
M. Ilzecki est un tailleur, client de Vladek. Bien qu'il soit juif, il lui est permis de confectionner des uniformes pour les officiers nazis ; il possède donc une relative immunité. Vladek et lui se recroisent pendant la guerre à Sosnowiec et font quelques affaires ensemble. Lors d'un déchaînement de violence des nazis contre les juifs, Ilzecki abrite Vladek dans son appartement, lui sauvant la vie. Il va même jusqu'à proposer à Vladek d'envoyer Richieu en lieu sûr, mais Anja rejette violemment cette proposition[54]. Ilzecki ne survit pas à la guerre.
Mancie est internée à Auschwitz-Birkenau en même temps qu'Anja. Elle apparaît dans le chapitre Auschwitz (le temps s'envole). D'origine hongroise, Mancie est jolie et intelligente, selon Vladek, et elle a pour un amant un SS, ce qui lui vaut une relative protection. Elle se montre compatissante envers Anja et Vladek, leur servant de contact malgré les dangers qui entourent ce rôle. Vladek lui attribue le choix d’avoir protégé Anja pendant et après leur détention à Birkenau.
Genèse de l'œuvre
[modifier | modifier le code]Art Spiegelman
[modifier | modifier le code]Art Spiegelman est né le en Suède. Ses parents, Vladek et Anja Spiegelman, Juifs polonais, sont rescapés de la Shoah. Quatre ans avant la naissance d'Art, son frère Richieu meurt empoisonné par une tante pendant l'élimination du ghetto de Zawiercie[27]. Vladek et Anja émigrent aux États-Unis en 1951[55]. Anja a parfois parlé d'Auschwitz à son fils quand il était enfant, mais Vladek refusait d'aborder le sujet[33].
Dès sa jeunesse, Art Spiegelman s'intéresse aux comics et il entame sa carrière professionnelle à seize ans[5],[56]. En 1968, une dépression nerveuse le conduit à passer un mois au Binghamton State Mental Hospital. Peu après sa sortie de l'hôpital, sa mère se suicide[5]. Son père n'apprécie pas qu'il adhère au mouvement hippie. Spiegelman raconte qu'après l'achat d'une voiture de la marque allemande Volkswagen, la relation avec son père, déjà tendue, atteint le point de rupture[57]. C'est aussi à cette époque que Spiegelman lit des fanzines sur des artistes comme Frans Masereel, auteur de romans en images. Spiegelman reçoit l'influence de ces fanzines portant sur la transposition graphique du grand roman américain[58].
Spiegelman tient un rôle central dans le mouvement comix underground des années 1970, à la fois comme auteur et comme rédacteur[59]. En 1972, Justin Green produit l'œuvre partiellement autobiographique Binky Brown rencontre la Vierge Marie, qui incite d'autres auteurs underground à élaborer des travaux plus personnels et plus riches en informations[60]. Cette même année, Green demande à Spiegelman de participer au numéro inaugural de sa revue, Funny Aminals (sic), par un récit de trois pages[59]. Spiegelman, qui comptait écrire sur le racisme, songe d'abord à se concentrer sur les Afro-Américains[61] : les membres du Ku Klux Klan, sous l'apparence de chats, traquent les Afro-Américains représentés en souris[62]. L'auteur choisit finalement d'évoquer la Shoah en dessinant des chats nazis persécutant des souris juives, dans une narration de quatre pages, sous le titre Maus[63]. L'intrigue est narrée par une souris appelée « Mickey »[59]. Son travail achevé, il rend visite à son père pour le lui montrer, car l'histoire s'inspire en partie d'une anecdote sur l'expérience de Vladek à Auschwitz. En réaction, Vladek relate d'autres épisodes de cette période. Art, sa curiosité aiguisée, enregistre une série d'entrevues avec son père pendant quatre jours ; ces récits vont devenir la trame du Maus développé[64]. Par la suite, l'auteur mène un vaste travail de recherche, consultant les déclarations des survivants et s'entretenant avec des amis et des proches rescapés. La documentation sur Sosnowiec provient d'une série de pamphlets polonais publiés après-guerre, qui détaillent les conditions de vie des Juifs dans chaque région[65].
En 1973, Art Spiegelman présente, pour Short Order Comix no 1[2], l'histoire du suicide de sa mère : il s'agit de Prisonnier sur la Planète Enfer (Prisoner on the Hell Planet). Cette même année, il publie un livre de citations pornographiques et psychédéliques dédié à Anja Spiegelman[40]. Par la suite, Art Spiegelman acquiert la notoriété par des comics courts et avant-gardistes. En 1975, il déménage de San Francisco vers New York, ce qu'il n'annonce à son père qu'en 1977. C'est alors qu'il décide de travailler sur un « roman graphique très long »[18]. En 1978, il réalise de nouveaux enregistrements des souvenirs de son père[57] et en 1979, il visite Auschwitz[66]. En 1980, avec sa femme Françoise Mouly, Art Spiegelman lance RAW, revue de graphisme et de bande dessinée. C'est par cette publication que Maus, sous forme de série, est diffusé auprès du public[67].
L'industrie des comic books à l'époque de Maus
[modifier | modifier le code]Dans les années 1940-1950, les comic books américains représentent un vaste secteur économique offrant une gamme étendue de thèmes[68]. À la fin des années 1970, ce secteur s'essoufle[69]. Lorsque la série Maus est diffusée, deux principaux éditeurs (les « Big Two ») dominent le marché : Marvel et DC Comics, qui s'appuient principalement sur le modèle des super-héros[70]. Le mouvement comix underground, qui avait prospéré entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, semble alors à l'agonie[71]. Le public perçoit les comics comme des rêveries de puissance pour adolescents et non comme un mode d'expression artistique et littéraire pour adultes[72],[73]. À cette époque, les débats portent sur le genre des comics, bien plus que sur leur rôle de média[71],[74],[75].
L'expression « roman graphique » (graphic novel) se diffuse à l'époque où Maus devient célèbre. En 1978, Un pacte avec Dieu, de Will Eisner, popularise l'expression, bien que les origines de ce format remontent au début des années 1970[76]. Elle remplit alors une double fonction : d'une part, elle dissimule la valeur culturelle médiocre que les locuteurs anglophones attribuent à ces créations ; d'autre part, elle permet de qualifier les livres de bande dessinée, par opposition aux comic books, revues périodiques de récits brefs[77].
Publication
[modifier | modifier le code]Histoire
[modifier | modifier le code]Publication originale
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En paraît la première séquence de Maus, sous la forme d'un bref encart dans le no 2 de RAW[58]. Chaque numéro suivant de la revue présente un chapitre du récit, jusqu'à l'arrêt du magazine en 1991. L'ensemble de l'œuvre est parue dans cette revue, à l'exception du dernier chapitre[78].
Art Spiegelman peine à trouver une maison d'édition qui accepte de publier Maus en format livre[27]. En , des critiques très élogieuses du New York Times décident Pantheon Books à proposer un volume avec les six premiers chapitres[58],[79] : Maus - un survivant raconte et en sous-titre Mon père saigne l'histoire. Cette parution précède de trois mois la projection de Fievel et le Nouveau Monde (An American Tail) des studios Amblin Entertainment de Steven Spielberg. Art Spiegelman, qui estime que ce film s'inspire de Maus, est soulagé car il espère que cette date de publication évitera les comparaisons[80],[79].
Un vaste public s'intéresse à Maus, ce qui tient en partie à sa distribution dans les librairies généralistes, au lieu du réseau des librairies spécialisées en comics[81]. Les critiques d'art rattachent l'œuvre à plusieurs genres et les libraires hésitent sur la catégorie dans laquelle la classer (voir la section accueil critique et postérité).
Pantheon plaide en faveur de l'expression « roman graphique », ce qui inspire d'abord des réticences à Art Spiegelman ; en effet, beaucoup de comics longs relèvent de cette catégorie, quelle que soit leur qualité narrative. D'après lui, ce terme se réfère à la forme du récit, sans égard à son contenu[77]. Par la suite, il accepte cette classification. Au début des années 2000, avec l'éditeur Chris Oliveros de Drawn and Quarterly, il mène une campagne réussie auprès de Book Industry Study Group pour que le genre « romans graphiques » trouve sa place dans les librairies[82],[83].
En 1991, Pantheon rassemble les cinq derniers chapitres dans un second volume : Et c'est là que mes ennuis ont commencé. Plus tard, Pantheon propose des éditions intégrales en un ou deux tomes[84]. En 1994, Voyager Company sort un CD-ROM intitulé The Complete Maus, qui inclut le livre, la transcription des enregistrements avec Vladek, des entretiens filmés, des esquisses et d'autres ressources documentaires[85]. Ce CD-ROM fonctionnait avec HyperCard, une application exclusive de Macintosh, devenue obsolète depuis[86]. En 2011, Pantheon Books publie MetaMaus. L'ouvrage présente des références plus étoffées, notamment une séquence filmée de Vladek[27]. L'élément central du livre est un entretien d'Art Spiegelman avec Hillary Chute. La documentation comporte aussi des entretiens avec la famille d'Art Spiegelman — son épouse Françoise Mouly et leurs enfants, Nadja et Dashiell — ainsi que des croquis, des photos, des généalogies et des illustrations. Dans cette version se trouvent aussi un DVD d'archives vidéo, audio, photo et une version interactive de Maus[87]. En 2022, Hillary Chute publie Le Monde de Maus (Maus Now : Selected Writing), un ensemble de textes au sujet de Maus.
Art Spiegelman a dédié Maus à son frère, Richieu, ainsi qu'à ses propres enfants[7],[44]. L'épigraphe du récit est une citation d'Adolf Hitler : « Les Juifs sont sans conteste une race, mais ils ne sont pas humains[88],[89],[90]. »
Publication et accueil à l'international
[modifier | modifier le code]En 1986, Penguin Books achète les droits pour distribuer le volume initial dans le Commonwealth. Art Spiegelman, par solidarité avec le Congrès national africain qui mène un boycott culturel en protestation contre l'apartheid, refuse de « négocier avec le fascisme »[91]: il ne cède pas les droits pour son œuvre en Afrique du Sud[91].
En 2011, des éditions de Maus existent dans environ trente langues. Art Spiegelman porte un intérêt particulier à trois versions : le français, car sa femme est française et il voue un grand respect au raffinement de la bande dessinée franco-belge ; l'allemand, à cause du thème du récit ; et enfin le polonais. En effet, la majeure partie du récit se déroule en Pologne, ses parents y sont nés et lui-même parle polonais comme langue maternelle[92],[93].
En Allemagne, les maisons d'édition ont dû convaincre le ministre de la culture qu'il fallait absolument conserver la couverture d'origine : en effet, celle-ci comporte la swastika ; or, la loi interdit l'affichage de symboles nazis[94]. L'accueil est favorable : Maus est devenu un classique, étudié à l'école.
La version polonaise s'est heurtée à des écueils. Dès 1987, quand Art Spiegelman programme un voyage d'études en Pologne, l'agent consulaire chargé de viser son passeport l'interroge sur la représentation des gens en cochons, soulignant la gravité de l'affront. Les maisons d'édition et les critiques d'art refusent de se charger de Maus, de peur d'un tollé et d'un boycott[92],[93]. En 2001, Piotr Bikont,