Contes dâun buveur de biĂšre/Manneken-Pis
Manneken-Pis
i
u temps jadis, il y avait au hameau de Boschfort, dans le bois de la Cambre, Ă deux lieues de Bruxelles, en Brabant, un sabotier qui vivait pauvrement, avec ses trois fils, de la vente de ses sabots.
Or, un matin, ce sabotier vit sâarrĂȘter devant sa cabane un vieil homme qui sâappuyait pĂ©niblement sur un bĂąton.
Cet homme, à longs cheveux blancs, à grande barbe & portant un tablier de cuir, était rendu de fatigue, &, de plus, si mal chaussé que ses souliers semblaient prÚs de le laisser en route.
« EĆżt-ce que vous ne pourriez mie, demanda-t-il au maĂźtre de la hutte, mâindiquer lâĂ©choppe dâun savetier ?
â Il nây a par ici ni savetiers ni cordonniers, rĂ©pondit lâautre. Nous sommes tous sabotiers de pĂšre en fils &, de notre vie vivante, nous nâavons portĂ© de souliers. »
Le voyageur parut désappointé.
« Mais vous-mĂȘme, reprit le sabotier en regardant son tablier de cuir, nâĂȘtes-vous point cordonnier de votre Ă©tat ?
â Je lâai Ă©tĂ©, repartit lâinconnu, &, bien que les cordonniers soient dâordinaire fort mal chaussĂ©s, jâai vraiment honte Ă traverser ainsi la capitale du royaume des Pays-Bas. Vendez-moi donc, je vous prie, une paire de sabots. »
Il entra dans la hutte &, aprĂšs avoir trouvĂ© chaussure Ă son pied, il ouvrit son escarcelle. Le sabotier sâaperçut quâelle ne contenait que cinq sous, &, prenant en pitiĂ© la misĂšre du vagabond, il lui dit :
« Gardez votre argent, fieu de Dieu. Ce nâeĆżt point moi qui priverai de ses derniers patards un pauvre vieux las dâaller tel que vous.
â Puisque vous avez lâĂąme si bonne, rĂ©pondit lâĂ©tranger, je ne veux point vous le cĂ©der en honnĂȘtetĂ©. Laissez-moi vous conter une hiĆżtoire. Pour nâĂȘtre point dâaujourdâhui, elle nâen eĆżt pas moins vĂ©ritable.
AprĂšs lâarbre de vie & le fatal pommier qui damna le genre humain, le plus bel arbre du paradis terreĆżtre Ă©tait un superbe pĂȘcher. Ce fut aussi le seul qui reĆżta sur la terre quand, par la faute dâAdam, le jardin des dĂ©lices disparut de ce monde.
Or, il y a dix-huit cents ans, jâai Ă©tĂ© condamnĂ© pour avoir manquĂ© de charitĂ©, Ă un voyage qui nâeĆżt point prĂšs de finir.
Un jour que je passais par lâendroit oĂč verdoyait jadis le paradis, je vis le merveilleux pĂȘcher, & jây cueillis trois pĂȘches.
Je les mangeai dans le dessein de me fortifier le cĆur contre les fatigues dâun si long pĂšlerinage, & je gardai les noyaux, afin dâen faire don Ă ceux qui pratiquent sincĂšrement lâamour du prochain, que jâavais si mal pratiquĂ©.
Depuis dix-huit cents ans que je parcours le monde, je nâen ai encore placĂ© que deux. Jâai offert le premier Ă saint Martin, patron des francs buveurs, quand, Ă la porte dâAmiens, il partagea son habit avec un faux invalide qui nâĂ©tait autre que BelzĂ©buth ; jâai offert le second au roi Robert de France, lorsque, surprenant un pauvre diable de voleur qui coupait la frange de son manteau, il le pria dĂ©bonnairement dâen laisser pour un autre.
Voici le troisiĂšme ; acceptez-le, vous qui, manquant de tout, mâavez donnĂ© le seul bien qui vous appartienne, le produit de votre travail.
â Merci, lâhomme de Dieu, fit le sabotier ; & il prit le noyau, tandis que ses fils ouvraient des yeux grands comme des portes de grange.
â Mais, notre maĂźtre, dit alors Petit-Pierre, le culot de la famille, si vous voyagez depuis dix-huit cents ans, câeĆżt donc vous quiâŠ
â Oui, câeĆżt moi, mes enfants,
Qui suis le Juif errant, »
rĂ©pondit sur un air bien connu Isaac Laquedem, car câĂ©tait lui, &, aprĂšs avoir repris son bĂąton, il se remit en route pour Bruxelles oĂč, comme chacun sait, il fut accoĆżtĂ© par des bourgeois fort dociles qui le rĂ©galĂšrent dâun pot de fraĂźche biĂšre, en le priant de raconter son hiĆżtoire.
ii
Le sabotier & ses fils ne revirent plus jamais le Juif errant, mais ils plantĂšrent le noyau dans leur courtil. Le noyau germa & devint un arbre extraordinaire.
Il portait quatre fois lâan, aussi bien le printemps que lâĂ©tĂ©, lâhiver que lâautomne, & les pĂȘches les moins bonnes nâĂ©taient point celles qui mĂ»rissaient au vent de bise.
Il faut savoir que le trĂŽne des Pays-Bas avait alors pour maĂźtre un monarque fort gourmand, digne petit-fils dâAdam, de qui nous descendons tous, monarques & sabotiers.
Ce roi aimait passionnĂ©ment les pĂȘches, & comme on nâavait point encore inventĂ© les serres pour remplacer le soleil, il Ă©tait dĂ©solĂ© de nâen pouvoir manger Ă NoĂ«l ou Ă la Chandeleur.
Il lui arriva mĂȘme une fois, en faisant rĂ©veillon, de dire quâil donnerait de bon cĆur sa fille en mariage au beau premier qui lui apporterait une corbeille de pĂȘches pour son dessert. Le propos en vint aux oreilles du sabotier.
Le merveilleux pĂȘcher se couronnait juĆżtement de ses fruits, & câĂ©tait un rare & curieux spectacle de le voir balancer son front vermeil sous le ciel gris de nuages, sur la terre blanche de neige.
« VoilĂ , se dit le sabotier, une riche occasion dâĂ©tablir lâaĂźnĂ© de mes fils. Il Ă©pousera la princesse &, aprĂšs la mort du beau-pĂšre, il rĂ©gnera sur les Pays-Bas, ce qui eĆżt un mĂ©tier moins fatigant que de faire des sabots. »
Il cueillit les plus belles pĂȘches, les dĂ©posa soigneusement dans un petit panier & envoya son fils au palais du roi. Le jeune sabotier partit Ă travers la futaie.
En passant prĂšs de lâabbaye de la Cambre, Ă lâendroit quâon appelle le Trou du Diable, il rencontra une vieille pauvresse toute ratatinĂ©e qui ramassait du bois mort.
« QuâeĆżt-ce que vous portez donc dans ce panier, mon petit fieu ? lui cria-t-elle.
â Des glands Ă votre service, la vieille ! rĂ©pondit le gars, qui nâĂ©tait pas trĂšs bien Ă©levĂ© pour un prince en herbe.
â Eh bien ! fieu, rĂ©pliqua la grandâmĂšre, je souhaite que ce soient les plus beaux glands quâon ait jamais vus. »
Le messager se prĂ©senta Ă la porte du palais &, quand il eut dit quâil apportait des pĂȘches pour le dessert royal, on le conduisit devant le monarque, qui juĆżtement Ă©tait Ă table.
Il ouvrit son panier, & jugez de sa surprise lorsque, au lieu de pĂȘches, il y trouva des glands gros comme des pĂ©totes, ou, si vous le prĂ©fĂ©rez, des pommes de terre.
« Godverdom ! pour quelle bĂȘte me prend-on ? » sâĂ©cria le roi en jetant sa serviette.
Le messager nâeut que le temps de dĂ©taler & retourna tout courant chez son pĂšre.
« Eh bien ? dit le sabotier.
â On ne mâa mie laissĂ© entrer, » rĂ©pondit le jeune drĂŽle.
Le pĂšre, qui le connaissait menteur & gourmand, pensa quâil avait mangĂ© les pĂȘches, au lieu de les porter au palais. Le lendemain, il en cueillit dâautres & les envoya par son fils cadet.
Arrivé au Trou du Diable, le gars rencontra la pauvresse qui lui dit :
« QuâeĆżt-ce que vous portez donc lĂ , mon petit fieu ?
â Des crapauds qui tâont vue au sabbat, vieille sorciĂšre, rĂ©pondit celui-ci, qui Ă©tait encore plus mal embouchĂ© que son aĂźnĂ©.
â Eh bien ! fieu, je souhaite que ce soient les plus beaux crapauds quâon ait jamais vus. »
En effet, quand le panier fut ouvert devant le roi, il en sortit dâĂ©normes crapauds qui se mirent Ă marcher, noirs, gluants, hideux, sur la belle nappe blanche.
Le roi, la reine & la princesse se levĂšrent en poussant un cri dâhorreur.
Le monarque allongea Ă lâinsolent commissionnaire un grand coup de pied qui lâenvoya cogner de la tĂȘte un domeĆżtique, lequel le repoussa sur un autre, qui le rejeta sur un troisiĂšme, & câeĆżt ainsi que, de bourrade en bourrade, le garnement gagna la porte, trop heureux dâen ĂȘtre quitte Ă si bon marchĂ©.III
Le souverain dĂ©clara alors par un Ă©dit que le premier qui, sous couleur de pĂȘches, lui apporterait encore des glands ou des crapauds, il le ferait pendre Ă la flĂšche du beffroi.
Le sabotier voulut savoir de ses fils ce que cela signifiait, mais ils se gardĂšrent bien de lui avouer comment, par leur malhonnĂȘtetĂ©, les pĂȘches sâĂ©taient changĂ©es en route.
Le pauvre homme ne pouvait se consoler de ce quâils eussent manquĂ© une si belle occasion dâĂ©pouser une princesse.
« Jâirais bien, moi, si on mây envoyait, » dit Petit-Pierre.
Petit-Pierre paraissait plus avisĂ© que ses frĂšres ; mais autant ceux-ci Ă©taient gros, joufflus & vermeils, autant il avait lâair maigre, chĂ©tif & pĂąlot. CâeĆżt Ă ce point quâon ne lâappelait jamais que le criquet ou le sautĂ©riau dâaoĂ»t.
« Quelle apparence que le sautĂ©riau rĂ©ussisse mieux que ses frĂšres ? pensait le sabotier. Jamais dâailleurs la princesse ne voudra Ă©pouser un pareil criquion. »
La rĂ©compense Ă©tait pourtant si tentante quâaprĂšs avoir balancĂ© toute une semaine, il se dĂ©cida Ă dĂ©pĂȘcher Petit-Pierre.
Celui-ci, comme les autres, rencontra la vieille au Trou du Diable, &, quand elle lui demanda ce quâil portait dans son panier, il rĂ©pondit poliment :
« Des pĂȘches, ma brave femme, pour le dessert du roi.
â Eh bien ! fieu, je souhaite que ce soient les plus belles pĂȘches quâon ait jamais vues.
â Que Dieu vous entende, bonne grandâmĂšre ! »
Et Petit-Pierre continua son chemin.
Lorsquâil arriva Ă la porte du palais, la sentinelle eut pitiĂ© de lui & voulut lâempĂȘcher de courir Ă sa perte, mais il insiĆżta tellement quâon finit par lâintroduire.
Il laissa ses sabots derriĂšre lâhuis & entra bravement dans la salle Ă manger. AussitĂŽt quâil eut ouvert son panier :
« Godverdom ! les belles pĂȘches ! » sâĂ©cria le roi, dont les yeux brillĂšrent comme des lumerotes.
Et de fait, elles Ă©taient superbes, blanches & roses, couvertes dâun mignon duvet & presque aussi grosses que les balles dâargent quâon donne chez nous pour prix du jeu de paume.
Le monarque, avec son petit couteau dâor, commença dâen peler une, en passant sa langue sur ses lĂšvres. La chair lui en parut si parfumĂ©e quâil les expĂ©dia toutes sur-le-champ. Il sâaperçut seulement, au dernier quartier de la derniĂšre pĂȘche, quâil oubliait dâen offrir Ă la reine & Ă la princesse.
Quand son assiette fut pleine de noyaux, il sâavisa de la prĂ©sence de Petit-Pierre. Il le toisa de la tĂȘte aux pieds &, fronçant le sourcil :
« QuâeĆżt-ce que tu fais lĂ , manneken ? »
Vous saurez quâen flamand manneken, quâon prononce menneke, veut dire petit homme.
« Jâattends, sire, rĂ©pondit le sautĂ©riau.
â Quoi ?
â La rĂ©compense que Votre MajeĆżtĂ© a promise.
â Ah !⊠comment tâappelles-tu ?
â Petit-Pierre.
â Et que fais-tu de ton mĂ©tier ?
â Des sabots, sire.
â Mais je me veux mie devenir sabotiĂšre ! sâĂ©cria la princesse.
â Oh ! je changerai dâĂ©tat, mademoiselle, si le mien vous dĂ©plaĂźt.
â Et tu apprendras celui de roi ? demanda le monarque.
â Oui, sire, pourvu que Votre MajeĆżtĂ© veuille bien me lâenseigner.
â Eh bien ! fieu, tu vas commencer tout de suite ton apprentissage. »
Le roi des Pays-Bas avait le bec plus fin que la conscience dĂ©licate. Morceau avalĂ©, comme on dit, nâa plus de goĂ»t, & câeĆżt pourquoi il cherchait un prĂ©texte honnĂȘte de manquer Ă sa parole.
Il parla Ă lâoreille dâun valet qui sortit & rentra bientĂŽt avec une manne oĂč se trouvaient douze petits lapins blancs.
« Ăcoute, manneken, dit-il alors au sautĂ©riau, les rois ne sont pas autre chose que des bergers ; mais les hommes, sais-tu, sont plus malaisĂ©s Ă conduire que les moutons. Tu vois ces douze petits lapins. Tu vas les aller paĂźtre au bois & si, durant trois jours, tu nous ramĂšnes ton troupeau au complet, câeĆżt que tu as des dispositions pour le mĂ©tier de roi, & que, plus tard, tu pourras tenir notre houlette. »
Un Ă©clat de rire gĂ©nĂ©ral accueillit ce beau discours. Petit-Pierre vit bien que le monarque se moquait de lui, mais, comme il nâavait point dâautre parti Ă prendre :
« Jâessayerai, » fit-il sans se dĂ©concerter, &, tirant sa rĂ©vĂ©rence, il se dirigea vers le bois, suivi du domeĆżtique qui portait les lapins.IV
Lorsquâon fut au Trou du Diable, le valet ouvrit le panier, dâoĂč les lapins sâenfuirent dare-dare dans tous les sens.
« Au revoir Ă vous treize ! » dit-il dâun ton goguenard au berger, qui nâeut pas lâair de lâentendre.
Petit-Pierre ne sâamusa point Ă courir aprĂšs ses bĂȘtes. Il les regarda fuir tout en busiant &, quand la derniĂšre eut disparu, il reprit lentement le chemin de Boschfort.
Il pensait Ă part lui que la princesse Ă©tait bien jolie & quâil eĂ»t Ă©tĂ© bien agrĂ©able de rĂ©ussir Ă garder les lapins, ne fĂ»t-ce que pour se revancher des Ă©clats de rire & rendre au monarque la monnaie de sa piĂšce. Il nâeut point fait vingt pas que la vieille grandâmĂšre se trouva tout Ă coup devant lui.
« Eh bien ! mon petit fieu, lui dit-elle, avez-vous eu bonne dringuelle ?
â Pas trop bonne, grandâmĂšre. Le roi avait Ă peine fini de manger mes pĂȘches quâil mâa envoyĂ© paĂźtre⊠ses lapins.
â Et tu nây es pas allĂ© ?
â Si fait.
â Eh bien ?
â Eh bien ! on ne les a point plus tĂŽt lĂąchĂ©s dans le bois quâils ont pris leurs jambes Ă leur cou.
â Il faut les rappeler.
â Mais comment ?
â Avec ceci. »
Et elle lui tendit un petit sifflet dâargent.
« Merci, grand mÚre, » dit le sautériau, & il donna, sans hésiter un grand coup de sifflet.
AussitĂŽt les douze lapins blancs dâaccourir, par sauts & par bonds, de toute la vitesse de leurs pattes. Il renouvela deux ou trois fois lâexpĂ©rience, & toujours elle rĂ©ussit Ă souhait.
Pierre, enchantĂ©, laissa alors son troupeau brouter le thym & le serpolet, & sâen alla prĂšs de lĂ , au cabaret du Noir-Mouton boire une pinte en fumant sa boraine.
Le soir, qui fut penaud ? Ce fut le roi quand il vit revenir Petit-Pierre poussant devant lui ses douze lapins & faisant : Prrrou ! prrrou ! du haut de sa tĂȘte.
« EĆżt-ce que le drĂŽle serait sorcier ? dit le monarque Ă ses courtisans. CâeĆżt Ă©gal, il nâeĆżt point possible, savez-vous, quâun pareil manneken Ă©pouse lâhĂ©ritiĂšre prĂ©somptive du trĂŽne des Pays-Bas.
â Si Votre MajeĆżtĂ© le permet, hasarda le sire de Nivelle, je me fais fort que le manneken ne ramĂšnera pas demain son troupeau au complet.
â Va, mon ami, rĂ©pondit le souverain, &, si tu rĂ©ussis, je te donne ma fille, bien que tu ne sois point fils de roi, sais-tu, & que tu me paraisses bien gros pour la rendre heureuse. »
Le sire de Nivelle Ă©tait gros, en effet, comme un tonneau, & il ne fallait pas moins quâune pareille rencontre pour quâil osĂąt prĂ©tendre Ă la main de la princesse.
Le lendemain, il sâen alla au bois avec son chien, & se mit en quĂȘte de Petit-Pierre.
V
Le sautĂ©riau, pour passer le temps, avait coupĂ© une branche de sureau & il Ă©tait en train de fabriquer une canonniĂšre ou plutĂŽt, comme on dit chez nous, une arbute, quand il avisa de loin le gros seigneur. Vite, dâun coup de sifflet, il rassembla son troupeau.
« Hardi ! Miraud, hardi ! » cria le sire à son chien.
Miraud Ă©tait un fameux lĂ©vrier. Son maĂźtre comptait quâil ferait une telle peur aux lapins quâils sâenfuiraient Ă tous les diables ; mais, chose singuliĂšre ! ils lâattendirent de pied ferme &, loin de courir au gibier, Miraud se tint sur les talons du sire, la queue & lâoreille basses.
Voyant sa ruse Ă©chouer, celui-ci suivit lâexemple des chasseurs, quand ils reviennent le carnier vide. Il sâapprocha du sautĂ©riau.
« Berger, lui dit-il en soufflant comme un bĆuf, tu as lĂ de bien jolis lapins. Veux-tu mâen vendre un ?
â Mes lapins ne sont ni Ă vendre ni Ă donner, rĂ©pondit le sautĂ©riau. Ils sont Ă gagner.
â Ah !⊠& que faut-il faire pour les gagner ?
â Me prĂȘter votre figure afin que je mâexerce Ă la cible.
â Je ne comprends pas.
â CâeĆżt pourtant bien simple. Je viserai votre pleine lune & son gros nez me servira de petit noir, encore quâil soit rouge.
â Quoi ! marmouset, tu osesâŠ
â VoilĂ , fieu. CâeĆżt mon idĂ©e.
â Voyons ! trĂȘve de plaisanterie ! Combien veux-tu de ton lapin ?⊠Mille escalins ? »
Pierre, sans rĂ©pondre, se mit Ă bourrer son arbute avec de petites balles dâĂ©corce de peuplier.
« Dix mille ? »
Il haussa les épaules.
« Vingt mille ? »
Il envoya un projectile sur le nez de Miraud.
Le seigneur comprit quâil nâen dĂ©mordrait point. Il se dit quâun moment de honte eĆżt bientĂŽt passĂ©, & quâaprĂšs tout, lorsquâon a le malheur de ressembler Ă un muid, on ne saurait acheter trop cher lâagrĂ©ment dâĂ©pouser une princesse belle comme le jour.
« Ainsi, tu me donneras un de tes lapins ?
â Oui, seigneur, sitĂŽt que je lâaurai mis dans le petit noir.
« Soit ! dit-il, mais dĂ©pĂȘchons. »
Il sâessuya le front & se plaça Ă la diĆżtance voulue.
Pendant que les lapins broutaient lâherbe, trottaient, jouaient Ă cache-cache, Pierre sâamusa gravement Ă chasser dans la belle face ronde du gros seigneur une grĂȘle de petits bouchons qui rebondissaient sur la peau comme des balles sur un tamis.
Miraud regardait la scĂšne Ă lâĂ©cart, assis philosophiquement sur son derriĂšre.
Le malin sautĂ©riau visait tantĂŽt lâĆil droit, tantĂŽt lâĆil gauche, tantĂŽt la bouche. Jamais il nâatteignait le nez.
« TouchĂ© ! sâĂ©criait le sire de Nivelle.
â Non, fieu.
â Si.
â Je ne joue plus, fieu de Dieu, si vous trichez. »
Au bout dâun quart dâheure, ses munitions commençant Ă sâĂ©puiser, Pierre le mit dans le petit noir, & donna un de ses lapins au seigneur qui partit sans demander son reĆżte.
Il nâĂ©tait point Ă une portĂ©e dâarbalĂšte quâun coup de sifflet retentit. Prouf ! le lapin sauta Ă terre.
« Ici, Miraud, ici ! » cria le sire de Nivelle à son chien qui avait pris les devants.
Mais, au lieu dâobĂ©ir, Miraud se sauva Ă toutes jambes, & de lĂ vint quâon dit en commun proverbe :
CâeĆżt le chien de Jean de Nivelle,
Il sâenfuit quand on lâappelle.
Le seigneur retourna au palais avec sa courte honte, & ne souffla mot du tir Ă la cible.
CâeĆżt pourtant en mĂ©moire de ce haut fait que les gens de Nivelle ont mis plus tard sa Ćżtatue en fer sur la tour de Sainte-Gertrude, & quâon lây voit encore aujourdâhui sonner lâheure Ă coups de marteau.VI
« Si on mây laissait aller, proposa timidement la princesse, il me semble que je ne reviendrais point les mains vides.
â Va, ma fille, dit le monarque, sauve lâhonneur de la couronne, & prouve au monde que tu nâes pas faite pour devenir sabotiĂšre, godverdom ! »
Quelques heures plus tard, Petit-Pierre vit venir de son cĂŽtĂ© une jeune & fraĂźche laitiĂšre en sabots, cotillon rouge, casaquin noir & tablier blanc. Elle portait sur la tĂȘte une cruche ou, pour mieux dire, une cane de cuivre jaune qui brillait au soleil comme de lâor.
« Voici du nouveau, » pensa-t-il.
Et il siffla ses lapins.
La princesse passa, en criant dâune voix claire & traĂźnante :
« Il ne faut point de lait ?
â HĂ© ! la belle laitiĂšre, vendez-mâen pour un sou, fit Petit-Pierre, qui, prenant goĂ»t au jeu, ne voyait aucun inconvĂ©nient Ă engager la partie.
â Volontiers, gentil bergeolin. »
Et, versant du lait dans le couvercle de la cane, la fausse laitiÚre le présenta au sautériau.
« Oh ! les jolis lapins blancs ! dit-elle en feignant la surprise. Donnez-mâen un.
â Les lapins de mon troupeau ne sont ni Ă donner ni Ă vendre, fille. Ils sont Ă gagner.
â Et comment les gagne-t-on ?
â En embrassant le berger. »
La princesse, choquĂ©e dâune telle hardiesse, faillit se trahir, mais elle rĂ©flĂ©chit que, le petit sabotier croyant avoir affaire Ă sa pareille, sa prĂ©tention nâavait rien dâoffensant, que cette galanterie Ă la paysanne ne tirait nullement Ă consĂ©quence, quâenfin, si jamais baiser avait Ă©tĂ© innocent, câĂ©tait bien celui-lĂ , puisquâon ne le laissait prendre que pour se dĂ©barrasser du pauvre bergeolin.
Elle tendit donc en rougissant sa joue & son tablier, puis elle partit comme une flĂšche, emportant sa cruche & son lapin.
Elle nâavait point fait cent pas que, prouf ! voilĂ le lapin qui saute hors du tablier. La princesse le rattrapa au vol, mais il lâĂ©gratigna si bien que force lui fut de le lĂącher.
Une heure aprÚs, le sautériau ramenait son troupeau au complet.
« Il nâeĆżt chasse que de vieux chiens, dit le roi. CâeĆżt demain le dernier jour. Jâirai moi-mĂȘme, & nous verrons si je reviendrai bredouille. »
VII
Le lendemain, Petit-Pierre aperçut dans la drĂšve un abbĂ© montĂ© sur sa mule. La prĂ©sence du saint homme, Ă deux pas de lâabbaye de la Cambre, lui parut chose assez naturelle ; pourtant il se tint sur ses gardes & rappela ses lapins.
Quand lâabbĂ© fut tout prĂšs, le sautĂ©riau ĂŽta son bonnet & se signa dĂ©votement. Le bon pĂšre lui donna sa bĂ©nĂ©diction. Petit-Pierre remarqua quâil avait le capuchon rabattu comme pour se garantir du soleil.
« QuâeĆżt-ce que tu fais donc lĂ , mon petit fieu ? demanda lâabbĂ© qui semblait dĂ©guiser sa voix, de mĂȘme quâil cachait sa figure.
â Vous le voyez, mon pĂšre, je garde mon troupeau.
â Ah ! tu es berger.
â Oui, berger, comme votre RĂ©vĂ©rence, comme le roi, notre maĂźtre, ou comme notre saint-pĂšre le pape, sauf que mes ouailles sont des lapins.
â De jolis petits lapins, godv⊠Veux-tu mâen vendre un ?
â Je te connais, beau masque, » dit tout bas Petit-Pierre.
Puis tout haut :
« Monsieur lâabbĂ©, mes lapins ne sont ni Ă vendre ni Ă donner. Ils sont Ă gagner.
â Et comment les gagne-t-on ?
â Comme le ciel, monsieur lâabbĂ©, par lâhumilitĂ©. Si vous aviez une grĂące Ă demander Ă notre saint-pĂšre le pape, que feriez-vous ?
â Jâirais me jeter Ă ses pieds.
â Ensuite ?
â Ensuite, je baiserais dĂ©votement sa mule.
â Eh bien ! fieu, voici la nĂŽtre, baisez-la. »
« Godverdom » sâĂ©cria celui-ci.
Puis il sâarrĂȘta court. Comme le sire de Nivelle, il offrit de lâor, pria, supplia, conjura au nom de tous les saints du paradis. Petit-Pierre ne voulut entendre Ă rien.
Il fallut que le roi mĂźt pied Ă terre, sâagenouillĂąt & baisĂąt le sabot du malicieux manneken. AprĂšs lâhumiliante cĂ©rĂ©monie, il remonta sur sa bĂȘte, emportant un lapin dans la poche de sa soutane.
Ă peine Ă©tait-il Ă une portĂ©e de crosse que, prouf ! le lapin sauta de la poche. Le monarque, pour courir aprĂšs lui, sauta, de son cĂŽtĂ©, Ă bas de sa mule, mais si lourdement quâil sâĂ©pata au beau milieu dâune large flaque de bouse, & rentra au palais dans une tenue qui manquait complĂštement de majeĆżtĂ©, godverdom !
VIII
Petit-Pierre ramena ses lapins pour la derniĂšre fois. Il se rendit avec son troupeau Ă la salle oĂč le roi tenait conseil, assis sur son trĂŽne.
« Sire⊠» dit le sautériau.
Mais il fut soudain interrompu par un grand bruit. La porte sâouvrit & la princesse se prĂ©cipita dans la chambre en criant :
« Ma bague ! on mâa volĂ© ma bague !
â Tais-toi donc, fit le roi. Tu nous assourdis. »
Puis, saisissant la balle au bond, il se tourna vers Petit-Pierre, dont il ne voulait point davantage pour son gendre :
« CâeĆżt fort bien, lui dit-il, tu es venu Ă bout de la premiĂšre Ă©preuve, mais le mĂ©tier de roi ne consiĆżte mie seulement Ă garder ses sujets ; il faut aussi, savez-vous, faire la police de son royaume. Voyons si tu en seras capable. On a volĂ© la bague de ma fille. Je te donne trois jours pour mâamener le voleur.
â Comment eĆżt-elle, votre bague ? demanda le sautĂ©riau.
â En or, avec un diamant gros comme un pois, rĂ©pondit la princesse en le regardant dâun air qui nâavait plus rien de dĂ©daigneux.
â En chasse, manneken, ajouta le monarque en se frottant les mains, &, pour que tu aies le gibier Ă portĂ©e, jâordonne que tu sois logĂ© au palais & servi comme moi-mĂȘme. On ne dira point que je fais mal les choses. »
On mena sur-le-champ le sautĂ©riau dans un bel appartement & on lui donna Ă souper. Il nâĂ©tait pas servi tout Ă fait comme le souverain, nâayant derriĂšre lui quâun seul domeĆżtique, mais le souper Ă©tait exquis & tel que, je le parierais, vous nâen avez jamais fait un pareil, mĂȘme le dimanche de la ducasse.
Petit-Pierre, qui Ă©tait homme de goĂ»t, sâen lĂ©cha les doigts, pensant Ă part lui que le mĂ©tier de roi ne manquait point dâagrĂ©ment, & que, sâil soupait ainsi tous les soirs, il ne tarderait guĂšre Ă avoir de belles grosses joues, comme ses frĂšres.
Le lendemain, il alla se promener, Ă la piquette du jour, vers le Trou du Diable, mais il nây rencontra point la vieille grandâmĂšre.
« Bah ! se dit-il, je mâen tirerai peut-ĂȘtre bien tout seul. Ă force de chercher on trouve. »
Sur le coup de midi, il revint au palais avec un appĂ©tit de chasseur, songeant au souper de la veille & calculant, en vrai Flamand, que, sâil nâavait point la chance dâĂ©pouser la princesse, il aurait du moins le plaisir de faire trois excellents dĂźners. Le dĂźner fut, comme de juĆżte, encore meilleur que le souper.
Quand Petit-Pierre eut avalé la derniÚre bouchée :
« En voilĂ dĂ©jĂ un ! » dit-il tout haut en sâessuyant la bouche avec sa serviette.
Ă ces mots, le domeĆżtique qui le servait fit un mouvement.
CâĂ©tait ce maraud qui avait volĂ© la bague, de concert avec un de ses camarades.
Le jour suivant, le sautériau se promena par le palais, examinant toutes les figures, mais sans découvrir son voleur. Il ne se découragea point, se mit à table à midi sonnant, fit largement honneur au dßner, &, quand il eut fini :
« Voilà le deuxiÚme ! » dit-il en claquant de la langue.
Le domeĆżtique, qui nâĂ©tait autre que le second coquin, devint tout pĂąle & laissa tomber une pile dâassiettes.
« Si jâallais fumer une pipe avec mes lapins, pensa le sautĂ©riau. Ils me donneront peut-ĂȘtre une idĂ©e, godverdom ! comme dit notre souverain. »
IX
Pendant que Petit-Pierre caressait ses lapins, les deux voleurs se consultaient, fort inquiets de la conduite Ă tenir.
Puisque la mĂšche semblait Ă©ventĂ©e, ne valait-il pas mieux tout avouer que dâattendre quâon les forçùt Ă rendre gorge ? Dâun autre cĂŽtĂ©, Ă©tait-il bien sĂ»r que le manneken fĂ»t sorcier ?
Pour sâen Ă©claircir, ils imaginĂšrent une Ă©preuve qui leur parut dĂ©cisive. Ce fut de fourrer la bague dans une boulette de mie de pain & de la faire gober Ă un superbe dindon qui se pavanait au milieu des canards, des poules & des dindes, comme notre nouvel adjoint Ă la procession de la FĂȘte-Dieu.
« Sâil fait mine de la chercher lĂ , se dirent-ils, câeĆżt que vĂ©ritablement il eĆżt sorcier, car il nây a point de meilleure cachette. »
En quittant son troupeau, Petit-Pierre avisa le gros dindon. Jamais il nâen avait vu de pareil.
« HĂ© ! BaptiĆżte, lui cria-t-il, la belle gave que tu as ! Il faut que demain je dĂźne avec toi, quâen dis-tu ?
â Glou ! glou ! glou ! » rĂ©pondit naĂŻvement maĂźtre BaptiĆżte.
â Ăa te va. Eh bien ! Je vais demander quâon te torde le cou tout de suite. »
Les voleurs, interprĂ©tant Ă leur maniĂšre les paroles du sautĂ©riau, ne doutĂšrent plus quâil ne fĂ»t sorcier.
Ils tombĂšrent Ă ses pieds & lui dirent en tremblant de tous leurs membres :
« Nous voyons bien que vous savez tout, mynheer manneken, mais pour lâamour de Dieu ! ne nous perdez pas. »
Pierre bondit comme un vrai sautériau.
« QuâeĆżt-ce que je sais ? demanda-t-il.
â Parbleu ! vous savez que câeĆżt nous qui avons fait gober Ă BaptiĆżte lâanneau de la princesse. »
Cette rĂ©vĂ©lation inattendue Ă©tourdit Petit-Pierre, mais il reprit sur-le-champ sa prĂ©sence dâesprit.
« Ah ! coquins ! dit-il dâun air sĂ©vĂšre & majeĆżtueux, vous avez cru me tromper ! Sachez quâon ne peut rien me cacher, Ă moi⊠mais je suis bon prince &, puisque vous avouez tout, je veux bien vous pardonner. Allez vous faire pendre ailleurs. »
Il prit le dindon & courut chez le roi.
« Sire, fit-il, voici le voleur.
â Qui ça ? BaptiĆżte ?
â Lui-mĂȘme.
â Ah bah ! Jâavais toujours laissĂ© dire que les pies⊠Mais je nâaurais mie cru que les dindons⊠AprĂšs ça, Ă la courâŠ
â On se dĂ©crotte, & vous voyez, sire, que maĂźtre BaptiĆżte & moi en somme la preuve. »
Le pauvre Baptiƿte fut exécuté séance tenante & sans autre forme de procÚs. On trouva la bague dans son jabot.
Il nâen Ă©tait pas moins innocent, & son exemple prouve une fois de plus quâil ne faut point condamner les gens sur lâapparence.
« Le scĂ©lĂ©rat ! sâĂ©cria le roi. Nous le mangerons Ă dĂźner. Je tâinvite, manneken, &, cette fois, nous causerons sĂ©rieusement. »
X
Le dßner fut splendide, un véritable dßner de fiançailles. Le roi y avait prié les seigneurs & toutes les dames de la cour. On y but un brassin & demi de biÚre de Louvain & vingt-sept tonnes de faro de Bruxelles. Le dindon, amplement bourré de marrons, fut déclaré exquis, & Petit-Pierre lui fit bonne mine.
Celle que la princesse faisait Ă Petit-Pierre nâavait rien de dĂ©sagrĂ©able, & le monarque, de son cĂŽtĂ©, ne le voyait plus de trop mauvais Ćil.
« Il faut, dĂ©cidĂ©ment, que le drĂŽle soit sorcier, se disait-il. Sâil lâeĆżt, il nây a point de sabots qui tiennent, je lui donne ma fille ! Ce sera la premiĂšre fois quâon aura vu un sorcier sur le trĂŽne. Au reĆżte, nous allons le savoir. »
Il parla tout bas à son écuyer, qui sortit.
Au dessert, on apporta deux plats couverts. Dans lâun Ă©tait la bague de la princesse, que Petit-Pierre lui prĂ©senta le genou en terre. On allait dĂ©couvrir lâautre, quand le roi sâĂ©cria :
« ArrĂȘtez ! »
Puis, sâadressant au sautĂ©riau :
« Si tu es sorcier, devine ce quâil y a lĂ -dessous. »
â Cette fois, je suis pris, pensa Petit-Pierre, &, regardant le plat dâun Ćil de pitiĂ©, il ajouta tout haut :
â Pauvre sautĂ©riau, oĂč eĆżt-ce que je te vois ?
â Brigand de manneken ! Il ne lâa point manquĂ© ! » sâĂ©cria le monarque en lui appliquant sur lâĂ©paule une tape assez forte pour assommer un bĆuf.
On dĂ©couvrit le plat &, au grand Ă©tonnement de Petit-Pierre, ce fut, en effet, un criquet, ou, si vous lâaimez mieux, un sautĂ©riau quâon y trouva.
XI
« Eh bien ! puisque tu es sorcier, sâĂ©cria le monarque gris dâadmiration & de faro, il faut que, par-dessus le marchĂ©, tu nous remplisses trois sacs de malices !
â Ah ça ! Il mâennuie, le monarque, & je vas lui clore le bec, dit Ă part lui Petit-Pierre, Ă qui lâesprit venait avec le succĂšs.
â Trois sacs de malices, soit ! sâĂ©cria-t-il. Je suis en fonds. Apportez-les aussi grands que vous le pourrez. »
Les sacs apportés, il commença :
« Premier sac ! Il y avait une fois un petit sabotier qui gardait des lapins ; un gros seigneur vint, en soufflant, lui en demander un. Le berger le donna Ă la condition que le seigneur prĂȘterait son beau nez rouge pour tirer au blanc. Le sire y consentit &âŠ
En parlant ainsi, le sautériau saisit son arbute &, paf ! il le mit dans le petit noir.
« Bravo ! cria toute la cour. Dans le sac, le sire de Nivelle, dans le sac ! »
Le pauvre homme y entra en enrageant. Le sautériau reprit :
« DeuxiÚme sac ! AprÚs le gros seigneur vint une jolie laitiÚre.
« â Combien vos lapins, gentil bergeolin ?
« â Un baiser, la belle laitiĂšre. »
« La jolie laitiĂšre tendit la joue &âŠ
â Quoi ! tu oses dire ?⊠sâĂ©cria le roi. Ce nâeĆżt point vrai.
â Si, papa, rĂ©pondit la princesse en rougissant.
â Dans le sac ! dans le sac ! cria toute la cour en dĂ©lire, & la princesse sây blottit de la meilleure grĂące du monde.
« TroisiÚme & dernier sac ! continua le sautériau.
« à la jolie laitiÚre succéda un vénérable abbé.
« â Manneken, que faut-il faire pour avoir un de tes lapins ?
« â Il faut baiserâŠ
â Chut ! je te la donne ! » cria le roi en fermant la bouche du manneken.XII
Le sautĂ©riau invita son pĂšre & ses frĂšres Ă la noce. Pour quâils y fissent meilleure figure, il avait eu soin de leur mettre, comme on dit, du foin dans leurs sabots.
La noce fut magnifique. Le monarque mangea au dessert une pleine quertinĂ©e, ou, si vous le prĂ©fĂ©rez, une pleine hottĂ©e de pĂȘches & mourut dâindigeĆżtion.
Le petit berger changea tout de suite sa houlette contre le sceptre du roi dĂ©funt. Bien quâil nâeĂ»t guĂšre quâune semaine dâapprentissage, il nâen gouverna pas moins avec une rare sagesse.
On fit honneur de son habileté au merveilleux sifflet, mais je crois bien que son secret consiƿtait tout bonnement, comme dans le bois de Boschfort, à fumer sa pipe à la coyette⊠je veux dire ses sujets se divertir tout à leur aise.
Et câeĆżt pourquoi les Belges, dans leur reconnaissance, lui Ă©levĂšrent, au coin mĂȘme de la rue du ChĂȘne, â oĂč, quittant la noce qui se rendait Ă Saint-Nicolas, il sâĂ©tait arrĂȘtĂ© un inĆżtant, â une petite Ćżtatue de bronze quâils baptisĂšrent du nom de Manneken-Pis.
En gens pratiques, qui savent joindre lâutile Ă lâagrĂ©able, ils lâemployĂšrent en qualitĂ© de fontaine publique, & lui firent verser de lâeau aprĂšs sa mort, comme, de son vivant, il versait lâabondance sur toute la contrĂ©e.
Manneken-Pis eĆżt le plus ancien & le plus libre bourgeois de la bonne & franche ville de Bruxelles, sâil nâen eĆżt point le plus dĂ©cent.
Tous les ans, Ă la kermesse, on lâhabille de pied en cap, comme un suisse de cathĂ©drale, avec un petit bicorne, un petit habit brodĂ©, de petites culottes, une petite Ă©pĂ©e, & on ne regarde mie Ă la dĂ©pense, savez-vous, car câeĆżt Ă Manneken-Pis que la Belgique doit dâĂȘtre le premier pays du monde ! godverdom !
