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Contes d’un buveur de biùre/Manneken-Pis

La bibliothĂšque libre.


Librairie internationale,  (p. 145-176).

Manneken-Pis




i



u temps jadis, il y avait au hameau de Boschfort, dans le bois de la Cambre, Ă  deux lieues de Bruxelles, en Brabant, un sabotier qui vivait pauvrement, avec ses trois fils, de la vente de ses sabots. Or, un matin, ce sabotier vit s’arrĂȘter devant sa cabane un vieil homme qui s’appuyait pĂ©niblement sur un bĂąton.

Cet homme, à longs cheveux blancs, à grande barbe & portant un tablier de cuir, était rendu de fatigue, &, de plus, si mal chaussé que ses souliers semblaient prÚs de le laisser en route.

« EĆżt-ce que vous ne pourriez mie, demanda-t-il au maĂźtre de la hutte, m’indiquer l’échoppe d’un savetier ?

— Il n’y a par ici ni savetiers ni cordonniers, rĂ©pondit l’autre. Nous sommes tous sabotiers de pĂšre en fils &, de notre vie vivante, nous n’avons portĂ© de souliers. Â»

Le voyageur parut désappointé.

« Mais vous-mĂȘme, reprit le sabotier en regardant son tablier de cuir, n’ĂȘtes-vous point cordonnier de votre Ă©tat ?

— Je l’ai Ă©tĂ©, repartit l’inconnu, &, bien que les cordonniers soient d’ordinaire fort mal chaussĂ©s, j’ai vraiment honte Ă  traverser ainsi la capitale du royaume des Pays-Bas. Vendez-moi donc, je vous prie, une paire de sabots. Â»

Il entra dans la hutte &, aprĂšs avoir trouvĂ© chaussure Ă  son pied, il ouvrit son escarcelle. Le sabotier s’aperçut qu’elle ne contenait que cinq sous, &, prenant en pitiĂ© la misĂšre du vagabond, il lui dit :

« Gardez votre argent, fieu de Dieu. Ce n’eĆżt point moi qui priverai de ses derniers patards un pauvre vieux las d’aller tel que vous.

— Puisque vous avez l’ñme si bonne, rĂ©pondit l’étranger, je ne veux point vous le cĂ©der en honnĂȘtetĂ©. Laissez-moi vous conter une hiĆżtoire. Pour n’ĂȘtre point d’aujourd’hui, elle n’en eĆżt pas moins vĂ©ritable.

AprĂšs l’arbre de vie & le fatal pommier qui damna le genre humain, le plus bel arbre du paradis terreĆżtre Ă©tait un superbe pĂȘcher. Ce fut aussi le seul qui reĆżta sur la terre quand, par la faute d’Adam, le jardin des dĂ©lices disparut de ce monde.

Or, il y a dix-huit cents ans, j’ai Ă©tĂ© condamnĂ© pour avoir manquĂ© de charitĂ©, Ă  un voyage qui n’eĆżt point prĂšs de finir.

Un jour que je passais par l’endroit oĂč verdoyait jadis le paradis, je vis le merveilleux pĂȘcher, & j’y cueillis trois pĂȘches.

Je les mangeai dans le dessein de me fortifier le cƓur contre les fatigues d’un si long pĂšlerinage, & je gardai les noyaux, afin d’en faire don Ă  ceux qui pratiquent sincĂšrement l’amour du prochain, que j’avais si mal pratiquĂ©.

Depuis dix-huit cents ans que je parcours le monde, je n’en ai encore placĂ© que deux. J’ai offert le premier Ă  saint Martin, patron des francs buveurs, quand, Ă  la porte d’Amiens, il partagea son habit avec un faux invalide qui n’était autre que BelzĂ©buth ; j’ai offert le second au roi Robert de France, lorsque, surprenant un pauvre diable de voleur qui coupait la frange de son manteau, il le pria dĂ©bonnairement d’en laisser pour un autre.

Voici le troisiĂšme ; acceptez-le, vous qui, manquant de tout, m’avez donnĂ© le seul bien qui vous appartienne, le produit de votre travail.

— Merci, l’homme de Dieu, fit le sabotier ; & il prit le noyau, tandis que ses fils ouvraient des yeux grands comme des portes de grange.

— Mais, notre maütre, dit alors Petit-Pierre, le culot de la famille, si vous voyagez depuis dix-huit cents ans, c’eƿt donc vous qui


— Oui, c’eƿt moi, mes enfants,
Qui suis le Juif errant, Â»

rĂ©pondit sur un air bien connu Isaac Laquedem, car c’était lui, &, aprĂšs avoir repris son bĂąton, il se remit en route pour Bruxelles oĂč, comme chacun sait, il fut accoĆżtĂ© par des bourgeois fort dociles qui le rĂ©galĂšrent d’un pot de fraĂźche biĂšre, en le priant de raconter son hiĆżtoire.


ii


Le sabotier & ses fils ne revirent plus jamais le Juif errant, mais ils plantĂšrent le noyau dans leur courtil. Le noyau germa & devint un arbre extraordinaire.

Il portait quatre fois l’an, aussi bien le printemps que l’étĂ©, l’hiver que l’automne, & les pĂȘches les moins bonnes n’étaient point celles qui mĂ»rissaient au vent de bise.

Il faut savoir que le trîne des Pays-Bas avait alors pour maütre un monarque fort gourmand, digne petit-fils d’Adam, de qui nous descendons tous, monarques & sabotiers.

Ce roi aimait passionnĂ©ment les pĂȘches, & comme on n’avait point encore inventĂ© les serres pour remplacer le soleil, il Ă©tait dĂ©solĂ© de n’en pouvoir manger Ă  NoĂ«l ou Ă  la Chandeleur.

Il lui arriva mĂȘme une fois, en faisant rĂ©veillon, de dire qu’il donnerait de bon cƓur sa fille en mariage au beau premier qui lui apporterait une corbeille de pĂȘches pour son dessert. Le propos en vint aux oreilles du sabotier.

Le merveilleux pĂȘcher se couronnait juĆżtement de ses fruits, & c’était un rare & curieux spectacle de le voir balancer son front vermeil sous le ciel gris de nuages, sur la terre blanche de neige.

« VoilĂ , se dit le sabotier, une riche occasion d’établir l’aĂźnĂ© de mes fils. Il Ă©pousera la princesse &, aprĂšs la mort du beau-pĂšre, il rĂ©gnera sur les Pays-Bas, ce qui eĆżt un mĂ©tier moins fatigant que de faire des sabots. Â»

Il cueillit les plus belles pĂȘches, les dĂ©posa soigneusement dans un petit panier & envoya son fils au palais du roi. Le jeune sabotier partit Ă  travers la futaie.

En passant prĂšs de l’abbaye de la Cambre, Ă  l’endroit qu’on appelle le Trou du Diable, il rencontra une vieille pauvresse toute ratatinĂ©e qui ramassait du bois mort.

« Qu’eĆżt-ce que vous portez donc dans ce panier, mon petit fieu ? lui cria-t-elle.

— Des glands Ă  votre service, la vieille ! rĂ©pondit le gars, qui n’était pas trĂšs bien Ă©levĂ© pour un prince en herbe.

— Eh bien ! fieu, rĂ©pliqua la grand’mĂšre, je souhaite que ce soient les plus beaux glands qu’on ait jamais vus. Â»

Le messager se prĂ©senta Ă  la porte du palais &, quand il eut dit qu’il apportait des pĂȘches pour le dessert royal, on le conduisit devant le monarque, qui juĆżtement Ă©tait Ă  table.

Il ouvrit son panier, & jugez de sa surprise lorsque, au lieu de pĂȘches, il y trouva des glands gros comme des pĂ©totes, ou, si vous le prĂ©fĂ©rez, des pommes de terre.

« Godverdom ! pour quelle bĂȘte me prend-on ? Â» s’écria le roi en jetant sa serviette.

Le messager n’eut que le temps de dĂ©taler & retourna tout courant chez son pĂšre.

« Eh bien ? dit le sabotier.

— On ne m’a mie laissĂ© entrer, Â» rĂ©pondit le jeune drĂŽle.

Le pĂšre, qui le connaissait menteur & gourmand, pensa qu’il avait mangĂ© les pĂȘches, au lieu de les porter au palais. Le lendemain, il en cueillit d’autres & les envoya par son fils cadet.

ArrivĂ© au Trou du Diable, le gars rencontra la pauvresse qui lui dit :

« Qu’eĆżt-ce que vous portez donc lĂ , mon petit fieu ?

— Des crapauds qui t’ont vue au sabbat, vieille sorciĂšre, rĂ©pondit celui-ci, qui Ă©tait encore plus mal embouchĂ© que son aĂźnĂ©.

— Eh bien ! fieu, je souhaite que ce soient les plus beaux crapauds qu’on ait jamais vus. Â»

En effet, quand le panier fut ouvert devant le roi, il en sortit d’énormes crapauds qui se mirent Ă  marcher, noirs, gluants, hideux, sur la belle nappe blanche.

Le roi, la reine & la princesse se levùrent en poussant un cri d’horreur.

Le monarque allongea Ă  l’insolent commissionnaire un grand coup de pied qui l’envoya cogner de la tĂȘte un domeĆżtique, lequel le repoussa sur un autre, qui le rejeta sur un troisiĂšme, & c’eĆżt ainsi que, de bourrade en bourrade, le garnement gagna la porte, trop heureux d’en ĂȘtre quitte Ă  si bon marchĂ©.

III


Le souverain dĂ©clara alors par un Ă©dit que le premier qui, sous couleur de pĂȘches, lui apporterait encore des glands ou des crapauds, il le ferait pendre Ă  la flĂšche du beffroi.

Le sabotier voulut savoir de ses fils ce que cela signifiait, mais ils se gardĂšrent bien de lui avouer comment, par leur malhonnĂȘtetĂ©, les pĂȘches s’étaient changĂ©es en route.

Le pauvre homme ne pouvait se consoler de ce qu’ils eussent manquĂ© une si belle occasion d’épouser une princesse.

« J’irais bien, moi, si on m’y envoyait, Â» dit Petit-Pierre.

Petit-Pierre paraissait plus avisĂ© que ses frĂšres ; mais autant ceux-ci Ă©taient gros, joufflus & vermeils, autant il avait l’air maigre, chĂ©tif & pĂąlot. C’eĆżt Ă  ce point qu’on ne l’appelait jamais que le criquet ou le sautĂ©riau d’aoĂ»t.

« Quelle apparence que le sautĂ©riau rĂ©ussisse mieux que ses frĂšres ? pensait le sabotier. Jamais d’ailleurs la princesse ne voudra Ă©pouser un pareil criquion. Â»

La rĂ©compense Ă©tait pourtant si tentante qu’aprĂšs avoir balancĂ© toute une semaine, il se dĂ©cida Ă  dĂ©pĂȘcher Petit-Pierre.

Celui-ci, comme les autres, rencontra la vieille au Trou du Diable, &, quand elle lui demanda ce qu’il portait dans son panier, il rĂ©pondit poliment :

« Des pĂȘches, ma brave femme, pour le dessert du roi.

— Eh bien ! fieu, je souhaite que ce soient les plus belles pĂȘches qu’on ait jamais vues.

— Que Dieu vous entende, bonne grand’mĂšre ! Â»

Et Petit-Pierre continua son chemin.

Lorsqu’il arriva Ă  la porte du palais, la sentinelle eut pitiĂ© de lui & voulut l’empĂȘcher de courir Ă  sa perte, mais il insiĆżta tellement qu’on finit par l’introduire.

Il laissa ses sabots derriĂšre l’huis & entra bravement dans la salle Ă  manger. AussitĂŽt qu’il eut ouvert son panier :

« Godverdom ! les belles pĂȘches ! Â» s’écria le roi, dont les yeux brillĂšrent comme des lumerotes.

Et de fait, elles Ă©taient superbes, blanches & roses, couvertes d’un mignon duvet & presque aussi grosses que les balles d’argent qu’on donne chez nous pour prix du jeu de paume.

Le monarque, avec son petit couteau d’or, commença d’en peler une, en passant sa langue sur ses lĂšvres. La chair lui en parut si parfumĂ©e qu’il les expĂ©dia toutes sur-le-champ. Il s’aperçut seulement, au dernier quartier de la derniĂšre pĂȘche, qu’il oubliait d’en offrir Ă  la reine & Ă  la princesse.

Quand son assiette fut pleine de noyaux, il s’avisa de la prĂ©sence de Petit-Pierre. Il le toisa de la tĂȘte aux pieds &, fronçant le sourcil :

« Qu’eĆżt-ce que tu fais lĂ , manneken ? Â»

Vous saurez qu’en flamand manneken, qu’on prononce menneke, veut dire petit homme.

« J’attends, sire, rĂ©pondit le sautĂ©riau.

— Quoi ?

— La rĂ©compense que Votre MajeĆżtĂ© a promise.

— Ah !
 comment t’appelles-tu ?

— Petit-Pierre.

— Et que fais-tu de ton mĂ©tier ?

— Des sabots, sire.

— Mais je me veux mie devenir sabotiĂšre ! s’écria la princesse.

— Oh ! je changerai d’état, mademoiselle, si le mien vous dĂ©plaĂźt.

— Et tu apprendras celui de roi ? demanda le monarque.

— Oui, sire, pourvu que Votre MajeĆżtĂ© veuille bien me l’enseigner.

— Eh bien ! fieu, tu vas commencer tout de suite ton apprentissage. Â»

Le roi des Pays-Bas avait le bec plus fin que la conscience dĂ©licate. Morceau avalĂ©, comme on dit, n’a plus de goĂ»t, & c’eĆżt pourquoi il cherchait un prĂ©texte honnĂȘte de manquer Ă  sa parole.

Il parla Ă  l’oreille d’un valet qui sortit & rentra bientĂŽt avec une manne oĂč se trouvaient douze petits lapins blancs.

« Ă‰coute, manneken, dit-il alors au sautĂ©riau, les rois ne sont pas autre chose que des bergers ; mais les hommes, sais-tu, sont plus malaisĂ©s Ă  conduire que les moutons. Tu vois ces douze petits lapins. Tu vas les aller paĂźtre au bois & si, durant trois jours, tu nous ramĂšnes ton troupeau au complet, c’eĆżt que tu as des dispositions pour le mĂ©tier de roi, & que, plus tard, tu pourras tenir notre houlette. Â»

Un Ă©clat de rire gĂ©nĂ©ral accueillit ce beau discours. Petit-Pierre vit bien que le monarque se moquait de lui, mais, comme il n’avait point d’autre parti Ă  prendre :

« J’essayerai, Â» fit-il sans se dĂ©concerter, &, tirant sa rĂ©vĂ©rence, il se dirigea vers le bois, suivi du domeĆżtique qui portait les lapins.

IV


Lorsqu’on fut au Trou du Diable, le valet ouvrit le panier, d’oĂč les lapins s’enfuirent dare-dare dans tous les sens.

« Au revoir Ă  vous treize ! Â» dit-il d’un ton goguenard au berger, qui n’eut pas l’air de l’entendre.

Petit-Pierre ne s’amusa point Ă  courir aprĂšs ses bĂȘtes. Il les regarda fuir tout en busiant &, quand la derniĂšre eut disparu, il reprit lentement le chemin de Boschfort.

Il pensait Ă  part lui que la princesse Ă©tait bien jolie & qu’il eĂ»t Ă©tĂ© bien agrĂ©able de rĂ©ussir Ă  garder les lapins, ne fĂ»t-ce que pour se revancher des Ă©clats de rire & rendre au monarque la monnaie de sa piĂšce. Il n’eut point fait vingt pas que la vieille grand’mĂšre se trouva tout Ă  coup devant lui.

« Eh bien ! mon petit fieu, lui dit-elle, avez-vous eu bonne dringuelle ?

— Pas trop bonne, grand’mĂšre. Le roi avait Ă  peine fini de manger mes pĂȘches qu’il m’a envoyĂ© paĂźtre
 ses lapins.

— Et tu n’y es pas allĂ© ?

— Si fait.

— Eh bien ?

— Eh bien ! on ne les a point plus tĂŽt lĂąchĂ©s dans le bois qu’ils ont pris leurs jambes Ă  leur cou.

— Il faut les rappeler.

— Mais comment ?

— Avec ceci. Â»

Et elle lui tendit un petit sifflet d’argent.

« Merci, grand mĂšre, Â» dit le sautĂ©riau, & il donna, sans hĂ©siter un grand coup de sifflet.

AussitĂŽt les douze lapins blancs d’accourir, par sauts & par bonds, de toute la vitesse de leurs pattes. Il renouvela deux ou trois fois l’expĂ©rience, & toujours elle rĂ©ussit Ă  souhait.

Pierre, enchantĂ©, laissa alors son troupeau brouter le thym & le serpolet, & s’en alla prĂšs de lĂ , au cabaret du Noir-Mouton boire une pinte en fumant sa boraine.

Le soir, qui fut penaud ? Ce fut le roi quand il vit revenir Petit-Pierre poussant devant lui ses douze lapins & faisant : Prrrou ! prrrou ! du haut de sa tĂȘte.

« EĆżt-ce que le drĂŽle serait sorcier ? dit le monarque Ă  ses courtisans. C’eĆżt Ă©gal, il n’eĆżt point possible, savez-vous, qu’un pareil manneken Ă©pouse l’hĂ©ritiĂšre prĂ©somptive du trĂŽne des Pays-Bas.

— Si Votre MajeĆżtĂ© le permet, hasarda le sire de Nivelle, je me fais fort que le manneken ne ramĂšnera pas demain son troupeau au complet.

— Va, mon ami, rĂ©pondit le souverain, &, si tu rĂ©ussis, je te donne ma fille, bien que tu ne sois point fils de roi, sais-tu, & que tu me paraisses bien gros pour la rendre heureuse. Â»

Le sire de Nivelle Ă©tait gros, en effet, comme un tonneau, & il ne fallait pas moins qu’une pareille rencontre pour qu’il osĂąt prĂ©tendre Ă  la main de la princesse.

Le lendemain, il s’en alla au bois avec son chien, & se mit en quĂȘte de Petit-Pierre.


V


Le sautĂ©riau, pour passer le temps, avait coupĂ© une branche de sureau & il Ă©tait en train de fabriquer une canonniĂšre ou plutĂŽt, comme on dit chez nous, une arbute, quand il avisa de loin le gros seigneur. Vite, d’un coup de sifflet, il rassembla son troupeau.

« Hardi ! Miraud, hardi ! Â» cria le sire Ă  son chien.

Miraud Ă©tait un fameux lĂ©vrier. Son maĂźtre comptait qu’il ferait une telle peur aux lapins qu’ils s’enfuiraient Ă  tous les diables ; mais, chose singuliĂšre ! ils l’attendirent de pied ferme &, loin de courir au gibier, Miraud se tint sur les talons du sire, la queue & l’oreille basses.

Voyant sa ruse Ă©chouer, celui-ci suivit l’exemple des chasseurs, quand ils reviennent le carnier vide. Il s’approcha du sautĂ©riau.

« Berger, lui dit-il en soufflant comme un bƓuf, tu as lĂ  de bien jolis lapins. Veux-tu m’en vendre un ?

— Mes lapins ne sont ni Ă  vendre ni Ă  donner, rĂ©pondit le sautĂ©riau. Ils sont Ă  gagner.

— Ah !
 & que faut-il faire pour les gagner ?

— Me prĂȘter votre figure afin que je m’exerce Ă  la cible.

— Je ne comprends pas.

— C’eƿt pourtant bien simple. Je viserai votre pleine lune & son gros nez me servira de petit noir, encore qu’il soit rouge.

— Quoi ! marmouset, tu oses


— VoilĂ , fieu. C’eĆżt mon idĂ©e.

— Voyons ! trĂȘve de plaisanterie ! Combien veux-tu de ton lapin ?
 Mille escalins ? Â»

Pierre, sans rĂ©pondre, se mit Ă  bourrer son arbute avec de petites balles d’écorce de peuplier.

« Dix mille ? Â»

Il haussa les épaules.

« Vingt mille ? Â»

Il envoya un projectile sur le nez de Miraud.

Le seigneur comprit qu’il n’en dĂ©mordrait point. Il se dit qu’un moment de honte eĆżt bientĂŽt passĂ©, & qu’aprĂšs tout, lorsqu’on a le malheur de ressembler Ă  un muid, on ne saurait acheter trop cher l’agrĂ©ment d’épouser une princesse belle comme le jour.

« Ainsi, tu me donneras un de tes lapins ?

— Oui, seigneur, sitît que je l’aurai mis dans le petit noir.

« Soit ! dit-il, mais dĂ©pĂȘchons. Â»

Il s’essuya le front & se plaça à la diƿtance voulue.

Pendant que les lapins broutaient l’herbe, trottaient, jouaient Ă  cache-cache, Pierre s’amusa gravement Ă  chasser dans la belle face ronde du gros seigneur une grĂȘle de petits bouchons qui rebondissaient sur la peau comme des balles sur un tamis.

Miraud regardait la scĂšne Ă  l’écart, assis philosophiquement sur son derriĂšre.

Le malin sautĂ©riau visait tantĂŽt l’Ɠil droit, tantĂŽt l’Ɠil gauche, tantĂŽt la bouche. Jamais il n’atteignait le nez.

« TouchĂ© ! s’écriait le sire de Nivelle.

— Non, fieu.

— Si.

— Je ne joue plus, fieu de Dieu, si vous trichez. Â»

Au bout d’un quart d’heure, ses munitions commençant Ă  s’épuiser, Pierre le mit dans le petit noir, & donna un de ses lapins au seigneur qui partit sans demander son reĆżte.

Il n’était point Ă  une portĂ©e d’arbalĂšte qu’un coup de sifflet retentit. Prouf ! le lapin sauta Ă  terre.

« Ici, Miraud, ici ! Â» cria le sire de Nivelle Ă  son chien qui avait pris les devants.

Mais, au lieu d’obĂ©ir, Miraud se sauva Ă  toutes jambes, & de lĂ  vint qu’on dit en commun proverbe :

C’eƿt le chien de Jean de Nivelle,
Il s’enfuit quand on l’appelle.

Le seigneur retourna au palais avec sa courte honte, & ne souffla mot du tir Ă  la cible.

C’eĆżt pourtant en mĂ©moire de ce haut fait que les gens de Nivelle ont mis plus tard sa Ćżtatue en fer sur la tour de Sainte-Gertrude, & qu’on l’y voit encore aujourd’hui sonner l’heure Ă  coups de marteau.

VI


« Si on m’y laissait aller, proposa timidement la princesse, il me semble que je ne reviendrais point les mains vides.

— Va, ma fille, dit le monarque, sauve l’honneur de la couronne, & prouve au monde que tu n’es pas faite pour devenir sabotiĂšre, godverdom ! Â»

Quelques heures plus tard, Petit-Pierre vit venir de son cĂŽtĂ© une jeune & fraĂźche laitiĂšre en sabots, cotillon rouge, casaquin noir & tablier blanc. Elle portait sur la tĂȘte une cruche ou, pour mieux dire, une cane de cuivre jaune qui brillait au soleil comme de l’or.

« Voici du nouveau, Â» pensa-t-il.

Et il siffla ses lapins.

La princesse passa, en criant d’une voix claire & traĂźnante :

« Il ne faut point de lait ?

— HĂ© ! la belle laitiĂšre, vendez-m’en pour un sou, fit Petit-Pierre, qui, prenant goĂ»t au jeu, ne voyait aucun inconvĂ©nient Ă  engager la partie.

— Volontiers, gentil bergeolin. Â»

Et, versant du lait dans le couvercle de la cane, la fausse laitiÚre le présenta au sautériau.

« Oh ! les jolis lapins blancs ! dit-elle en feignant la surprise. Donnez-m’en un.

— Les lapins de mon troupeau ne sont ni à donner ni à vendre, fille. Ils sont à gagner.

— Et comment les gagne-t-on ?

— En embrassant le berger. Â»

La princesse, choquĂ©e d’une telle hardiesse, faillit se trahir, mais elle rĂ©flĂ©chit que, le petit sabotier croyant avoir affaire Ă  sa pareille, sa prĂ©tention n’avait rien d’offensant, que cette galanterie Ă  la paysanne ne tirait nullement Ă  consĂ©quence, qu’enfin, si jamais baiser avait Ă©tĂ© innocent, c’était bien celui-lĂ , puisqu’on ne le laissait prendre que pour se dĂ©barrasser du pauvre bergeolin.

Elle tendit donc en rougissant sa joue & son tablier, puis elle partit comme une flĂšche, emportant sa cruche & son lapin.

Elle n’avait point fait cent pas que, prouf ! voilĂ  le lapin qui saute hors du tablier. La princesse le rattrapa au vol, mais il l’égratigna si bien que force lui fut de le lĂącher.

Une heure aprÚs, le sautériau ramenait son troupeau au complet.

« Il n’eĆżt chasse que de vieux chiens, dit le roi. C’eĆżt demain le dernier jour. J’irai moi-mĂȘme, & nous verrons si je reviendrai bredouille. Â»


VII


Le lendemain, Petit-Pierre aperçut dans la drĂšve un abbĂ© montĂ© sur sa mule. La prĂ©sence du saint homme, Ă  deux pas de l’abbaye de la Cambre, lui parut chose assez naturelle ; pourtant il se tint sur ses gardes & rappela ses lapins.

Quand l’abbĂ© fut tout prĂšs, le sautĂ©riau ĂŽta son bonnet & se signa dĂ©votement. Le bon pĂšre lui donna sa bĂ©nĂ©diction. Petit-Pierre remarqua qu’il avait le capuchon rabattu comme pour se garantir du soleil.

« Qu’eĆżt-ce que tu fais donc lĂ , mon petit fieu ? demanda l’abbĂ© qui semblait dĂ©guiser sa voix, de mĂȘme qu’il cachait sa figure.

— Vous le voyez, mon pùre, je garde mon troupeau.

— Ah ! tu es berger.

— Oui, berger, comme votre RĂ©vĂ©rence, comme le roi, notre maĂźtre, ou comme notre saint-pĂšre le pape, sauf que mes ouailles sont des lapins.

— De jolis petits lapins, godv
 Veux-tu m’en vendre un ?

— Je te connais, beau masque, Â» dit tout bas Petit-Pierre.

Puis tout haut :

« Monsieur l’abbĂ©, mes lapins ne sont ni Ă  vendre ni Ă  donner. Ils sont Ă  gagner.

— Et comment les gagne-t-on ?

— Comme le ciel, monsieur l’abbĂ©, par l’humilitĂ©. Si vous aviez une grĂące Ă  demander Ă  notre saint-pĂšre le pape, que feriez-vous ?

— J’irais me jeter à ses pieds.

— Ensuite ?

— Ensuite, je baiserais dĂ©votement sa mule.

— Eh bien ! fieu, voici la nĂŽtre, baisez-la. Â»

« Godverdom Â» s’écria celui-ci.

Puis il s’arrĂȘta court. Comme le sire de Nivelle, il offrit de l’or, pria, supplia, conjura au nom de tous les saints du paradis. Petit-Pierre ne voulut entendre Ă  rien.

Il fallut que le roi mĂźt pied Ă  terre, s’agenouillĂąt & baisĂąt le sabot du malicieux manneken. AprĂšs l’humiliante cĂ©rĂ©monie, il remonta sur sa bĂȘte, emportant un lapin dans la poche de sa soutane.

À peine Ă©tait-il Ă  une portĂ©e de crosse que, prouf ! le lapin sauta de la poche. Le monarque, pour courir aprĂšs lui, sauta, de son cĂŽtĂ©, Ă  bas de sa mule, mais si lourdement qu’il s’épata au beau milieu d’une large flaque de bouse, & rentra au palais dans une tenue qui manquait complĂštement de majeĆżtĂ©, godverdom !


VIII


Petit-Pierre ramena ses lapins pour la derniĂšre fois. Il se rendit avec son troupeau Ă  la salle oĂč le roi tenait conseil, assis sur son trĂŽne.

« Sire
 Â» dit le sautĂ©riau.

Mais il fut soudain interrompu par un grand bruit. La porte s’ouvrit & la princesse se prĂ©cipita dans la chambre en criant :

« Ma bague ! on m’a volĂ© ma bague !

— Tais-toi donc, fit le roi. Tu nous assourdis. Â»

Puis, saisissant la balle au bond, il se tourna vers Petit-Pierre, dont il ne voulait point davantage pour son gendre :

« C’eĆżt fort bien, lui dit-il, tu es venu Ă  bout de la premiĂšre Ă©preuve, mais le mĂ©tier de roi ne consiĆżte mie seulement Ă  garder ses sujets ; il faut aussi, savez-vous, faire la police de son royaume. Voyons si tu en seras capable. On a volĂ© la bague de ma fille. Je te donne trois jours pour m’amener le voleur.

— Comment eĆżt-elle, votre bague ? demanda le sautĂ©riau.

— En or, avec un diamant gros comme un pois, rĂ©pondit la princesse en le regardant d’un air qui n’avait plus rien de dĂ©daigneux.

— En chasse, manneken, ajouta le monarque en se frottant les mains, &, pour que tu aies le gibier Ă  portĂ©e, j’ordonne que tu sois logĂ© au palais & servi comme moi-mĂȘme. On ne dira point que je fais mal les choses. Â»

On mena sur-le-champ le sautĂ©riau dans un bel appartement & on lui donna Ă  souper. Il n’était pas servi tout Ă  fait comme le souverain, n’ayant derriĂšre lui qu’un seul domeĆżtique, mais le souper Ă©tait exquis & tel que, je le parierais, vous n’en avez jamais fait un pareil, mĂȘme le dimanche de la ducasse.

Petit-Pierre, qui Ă©tait homme de goĂ»t, s’en lĂ©cha les doigts, pensant Ă  part lui que le mĂ©tier de roi ne manquait point d’agrĂ©ment, & que, s’il soupait ainsi tous les soirs, il ne tarderait guĂšre Ă  avoir de belles grosses joues, comme ses frĂšres.

Le lendemain, il alla se promener, à la piquette du jour, vers le Trou du Diable, mais il n’y rencontra point la vieille grand’mùre.

« Bah ! se dit-il, je m’en tirerai peut-ĂȘtre bien tout seul. À force de chercher on trouve. Â»

Sur le coup de midi, il revint au palais avec un appĂ©tit de chasseur, songeant au souper de la veille & calculant, en vrai Flamand, que, s’il n’avait point la chance d’épouser la princesse, il aurait du moins le plaisir de faire trois excellents dĂźners. Le dĂźner fut, comme de juĆżte, encore meilleur que le souper.

Quand Petit-Pierre eut avalĂ© la derniĂšre bouchĂ©e :

« En voilĂ  dĂ©jĂ  un ! Â» dit-il tout haut en s’essuyant la bouche avec sa serviette.

À ces mots, le domeƿtique qui le servait fit un mouvement.

C’était ce maraud qui avait volĂ© la bague, de concert avec un de ses camarades.

Le jour suivant, le sautĂ©riau se promena par le palais, examinant toutes les figures, mais sans dĂ©couvrir son voleur. Il ne se dĂ©couragea point, se mit Ă  table Ă  midi sonnant, fit largement honneur au dĂźner, &, quand il eut fini :

« VoilĂ  le deuxiĂšme ! Â» dit-il en claquant de la langue.

Le domeĆżtique, qui n’était autre que le second coquin, devint tout pĂąle & laissa tomber une pile d’assiettes.

« Si j’allais fumer une pipe avec mes lapins, pensa le sautĂ©riau. Ils me donneront peut-ĂȘtre une idĂ©e, godverdom ! comme dit notre souverain. Â»


IX


Pendant que Petit-Pierre caressait ses lapins, les deux voleurs se consultaient, fort inquiets de la conduite Ă  tenir.

Puisque la mĂšche semblait Ă©ventĂ©e, ne valait-il pas mieux tout avouer que d’attendre qu’on les forçùt Ă  rendre gorge ? D’un autre cĂŽtĂ©, Ă©tait-il bien sĂ»r que le manneken fĂ»t sorcier ?

Pour s’en Ă©claircir, ils imaginĂšrent une Ă©preuve qui leur parut dĂ©cisive. Ce fut de fourrer la bague dans une boulette de mie de pain & de la faire gober Ă  un superbe dindon qui se pavanait au milieu des canards, des poules & des dindes, comme notre nouvel adjoint Ă  la procession de la FĂȘte-Dieu.

« S’il fait mine de la chercher lĂ , se dirent-ils, c’eĆżt que vĂ©ritablement il eĆżt sorcier, car il n’y a point de meilleure cachette. Â»

En quittant son troupeau, Petit-Pierre avisa le gros dindon. Jamais il n’en avait vu de pareil.

« HĂ© ! BaptiĆżte, lui cria-t-il, la belle gave que tu as ! Il faut que demain je dĂźne avec toi, qu’en dis-tu ?

— Glou ! glou ! glou ! Â» rĂ©pondit naĂŻvement maĂźtre BaptiĆżte.

— Ça te va. Eh bien ! Je vais demander qu’on te torde le cou tout de suite. Â»

Les voleurs, interprĂ©tant Ă  leur maniĂšre les paroles du sautĂ©riau, ne doutĂšrent plus qu’il ne fĂ»t sorcier.

Ils tombĂšrent Ă  ses pieds & lui dirent en tremblant de tous leurs membres :

« Nous voyons bien que vous savez tout, mynheer manneken, mais pour l’amour de Dieu ! ne nous perdez pas. Â»

Pierre bondit comme un vrai sautériau.

« Qu’eĆżt-ce que je sais ? demanda-t-il.

— Parbleu ! vous savez que c’eĆżt nous qui avons fait gober Ă  BaptiĆżte l’anneau de la princesse. Â»

Cette rĂ©vĂ©lation inattendue Ă©tourdit Petit-Pierre, mais il reprit sur-le-champ sa prĂ©sence d’esprit.

« Ah ! coquins ! dit-il d’un air sĂ©vĂšre & majeĆżtueux, vous avez cru me tromper ! Sachez qu’on ne peut rien me cacher, Ă  moi
 mais je suis bon prince &, puisque vous avouez tout, je veux bien vous pardonner. Allez vous faire pendre ailleurs. Â»

Il prit le dindon & courut chez le roi.

« Sire, fit-il, voici le voleur.

— Qui ça ? BaptiĆżte ?

— Lui-mĂȘme.

— Ah bah ! J’avais toujours laissĂ© dire que les pies
 Mais je n’aurais mie cru que les dindons
 AprĂšs ça, Ă  la cour


— On se dĂ©crotte, & vous voyez, sire, que maĂźtre BaptiĆżte & moi en somme la preuve. Â»

Le pauvre Baptiƿte fut exécuté séance tenante & sans autre forme de procÚs. On trouva la bague dans son jabot.

Il n’en Ă©tait pas moins innocent, & son exemple prouve une fois de plus qu’il ne faut point condamner les gens sur l’apparence.

« Le scĂ©lĂ©rat ! s’écria le roi. Nous le mangerons Ă  dĂźner. Je t’invite, manneken, &, cette fois, nous causerons sĂ©rieusement. Â»


X


Le dßner fut splendide, un véritable dßner de fiançailles. Le roi y avait prié les seigneurs & toutes les dames de la cour. On y but un brassin & demi de biÚre de Louvain & vingt-sept tonnes de faro de Bruxelles. Le dindon, amplement bourré de marrons, fut déclaré exquis, & Petit-Pierre lui fit bonne mine.

Celle que la princesse faisait Ă  Petit-Pierre n’avait rien de dĂ©sagrĂ©able, & le monarque, de son cĂŽtĂ©, ne le voyait plus de trop mauvais Ɠil.

« Il faut, dĂ©cidĂ©ment, que le drĂŽle soit sorcier, se disait-il. S’il l’eĆżt, il n’y a point de sabots qui tiennent, je lui donne ma fille ! Ce sera la premiĂšre fois qu’on aura vu un sorcier sur le trĂŽne. Au reĆżte, nous allons le savoir. Â»

Il parla tout bas à son écuyer, qui sortit.

Au dessert, on apporta deux plats couverts. Dans l’un Ă©tait la bague de la princesse, que Petit-Pierre lui prĂ©senta le genou en terre. On allait dĂ©couvrir l’autre, quand le roi s’écria :

« ArrĂȘtez ! Â»

Puis, s’adressant au sautĂ©riau :

« Si tu es sorcier, devine ce qu’il y a lĂ -dessous. Â»

— Cette fois, je suis pris, pensa Petit-Pierre, &, regardant le plat d’un Ɠil de pitiĂ©, il ajouta tout haut :

— Pauvre sautĂ©riau, oĂč eĆżt-ce que je te vois ?

— Brigand de manneken ! Il ne l’a point manquĂ© ! Â» s’écria le monarque en lui appliquant sur l’épaule une tape assez forte pour assommer un bƓuf.

On dĂ©couvrit le plat &, au grand Ă©tonnement de Petit-Pierre, ce fut, en effet, un criquet, ou, si vous l’aimez mieux, un sautĂ©riau qu’on y trouva.


XI


« Eh bien ! puisque tu es sorcier, s’écria le monarque gris d’admiration & de faro, il faut que, par-dessus le marchĂ©, tu nous remplisses trois sacs de malices !

— Ah ça ! Il m’ennuie, le monarque, & je vas lui clore le bec, dit Ă  part lui Petit-Pierre, Ă  qui l’esprit venait avec le succĂšs.

— Trois sacs de malices, soit ! s’écria-t-il. Je suis en fonds. Apportez-les aussi grands que vous le pourrez. Â»

Les sacs apportĂ©s, il commença :

« Premier sac ! Il y avait une fois un petit sabotier qui gardait des lapins ; un gros seigneur vint, en soufflant, lui en demander un. Le berger le donna Ă  la condition que le seigneur prĂȘterait son beau nez rouge pour tirer au blanc. Le sire y consentit &


En parlant ainsi, le sautĂ©riau saisit son arbute &, paf ! il le mit dans le petit noir.

« Bravo ! cria toute la cour. Dans le sac, le sire de Nivelle, dans le sac ! Â»

Le pauvre homme y entra en enrageant. Le sautĂ©riau reprit :

« DeuxiĂšme sac ! AprĂšs le gros seigneur vint une jolie laitiĂšre.

« â€” Combien vos lapins, gentil bergeolin ?

« â€” Un baiser, la belle laitiĂšre. Â»

« La jolie laitiĂšre tendit la joue &


— Quoi ! tu oses dire ?
 s’écria le roi. Ce n’eĆżt point vrai.

— Si, papa, rĂ©pondit la princesse en rougissant.

— Dans le sac ! dans le sac ! cria toute la cour en dĂ©lire, & la princesse s’y blottit de la meilleure grĂące du monde.

« TroisiĂšme & dernier sac ! continua le sautĂ©riau.

« Ă€ la jolie laitiĂšre succĂ©da un vĂ©nĂ©rable abbĂ©.

« â€” Manneken, que faut-il faire pour avoir un de tes lapins ?

« â€” Il faut baiser


— Chut ! je te la donne ! Â» cria le roi en fermant la bouche du manneken.

XII


Le sautĂ©riau invita son pĂšre & ses frĂšres Ă  la noce. Pour qu’ils y fissent meilleure figure, il avait eu soin de leur mettre, comme on dit, du foin dans leurs sabots.

La noce fut magnifique. Le monarque mangea au dessert une pleine quertinĂ©e, ou, si vous le prĂ©fĂ©rez, une pleine hottĂ©e de pĂȘches & mourut d’indigeĆżtion.

Le petit berger changea tout de suite sa houlette contre le sceptre du roi dĂ©funt. Bien qu’il n’eĂ»t guĂšre qu’une semaine d’apprentissage, il n’en gouverna pas moins avec une rare sagesse.

On fit honneur de son habileté au merveilleux sifflet, mais je crois bien que son secret consiƿtait tout bonnement, comme dans le bois de Boschfort, à fumer sa pipe à la coyette
 je veux dire ses sujets se divertir tout à leur aise.

Et c’eĆżt pourquoi les Belges, dans leur reconnaissance, lui Ă©levĂšrent, au coin mĂȘme de la rue du ChĂȘne, — oĂč, quittant la noce qui se rendait Ă  Saint-Nicolas, il s’était arrĂȘtĂ© un inĆżtant, — une petite Ćżtatue de bronze qu’ils baptisĂšrent du nom de Manneken-Pis.

En gens pratiques, qui savent joindre l’utile Ă  l’agrĂ©able, ils l’employĂšrent en qualitĂ© de fontaine publique, & lui firent verser de l’eau aprĂšs sa mort, comme, de son vivant, il versait l’abondance sur toute la contrĂ©e.

Manneken-Pis eĆżt le plus ancien & le plus libre bourgeois de la bonne & franche ville de Bruxelles, s’il n’en eĆżt point le plus dĂ©cent.

Tous les ans, Ă  la kermesse, on l’habille de pied en cap, comme un suisse de cathĂ©drale, avec un petit bicorne, un petit habit brodĂ©, de petites culottes, une petite Ă©pĂ©e, & on ne regarde mie Ă  la dĂ©pense, savez-vous, car c’eĆżt Ă  Manneken-Pis que la Belgique doit d’ĂȘtre le premier pays du monde ! godverdom !