Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 6, numéro 3
Didier Coste

Le Mondial de littérature

David Damrosch, What is World Literature, Princeton : Princeton University Press, 2003, 324 p., EAN 9780691049866 ; OĂč est la littĂ©rature mondiale ?, sous la direction de Christophe Pradeau & Tiphaine Samoyault, Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, coll. « Écrits et savoirs », 2005, 155 p., EAN 9782842921712 ; Debating World Literature, sous la direction de Christopher Prendergast, Londres et New York : Verso, 2004, 353 p. ; Comparative Literature in an Age of Globalization, sous la direction de Haun Saussy, Baltimore : Johns Hopkins University Press, 2006, EAN 9780801883806. [d’aprĂšs la publication en ligne partielle par l’ACLA et les textes aimablement communiquĂ©s par Haun Saussy]

Abréviations :

Damrosch = WIWL

Pradeau et Samoyault = OELM

Prendergast = DWL

Saussy = CLAG

1Nous avons briĂšvement rĂ©sistĂ© Ă  la tentation d’intituler « Mondial de littĂ©rature » le prĂ©sent essai autour d’une recension multiple, car, si la notion de « littĂ©rature mondiale » est professionnellement et spectaculairement concurrentielle dans toutes ses acceptions variĂ©es, elle ne mĂšne pas nĂ©cessairement Ă  un projet de compĂ©tition rĂ©glĂ©e des littĂ©ratures entre elles, dĂ©partagĂ©es Ă  intervalles rĂ©guliers. Il peut ĂȘtre rassurant que notre modĂšle ne soit pas exclusivement footballistique (bien que les Ă©quipes comportent, fort heureusement, de plus en plus d’étrangers), mais il serait lamentable de ne pas constater dans quelle mesure il l’est devenu, d’une part, et, d’autre part, de ne pas tirer d’enseignements de la rivalitĂ©, voire du conflit des diffĂ©rentes approches de la mondialitĂ© littĂ©raire entre elles.

2« Ce qui est sĂ»r, c’est que notre patrie philologique est la terre ; ce ne peut plus ĂȘtre la nation », Ă©crivait Eric Auerbach en 1952i (OELM, 37). Dans quelle mesure une telle certitude, partagĂ©e par tous les travaux examinĂ©s, en est-elle une aussi pour les Ă©crivains d’aujourd’hui et leur public, pour les critiques et les historiens spĂ©cialisĂ©s ? Le propos et l’objet de la philologie, tels que les entendait Auerbach il y a une bonne cinquantaine d’annĂ©es, sont-ils encore recevables aujourd’hui, ou bien les progrĂšs d’une mondialisation galopante les rendent-ils obsolĂštes et futiles en mĂȘme temps que beaucoup d’autres mĂ©thodes d’étude littĂ©raires et culturelles ? Quelles nouvelles tĂąches se dessinent donc et quelles anciennes assignations sont-elles de nouveau Ă  l’ordre du jour pour les chercheurs, les enseignants et les thĂ©oriciens programmatiques de la littĂ©rature ? Ces tĂąches ont-elles quelque chance d’ĂȘtre menĂ©es Ă  bien ? Ă  quelles conditions ? est-il mĂȘme sĂ©rieusement envisageable de les assumer ? Autant de questions que se posent en ordre dispersĂ© les auteurs, Ă©diteurs et contributeurs des quatre ouvrages dont nous essaierons de rendre compte. Certains se sont plus attachĂ©s Ă  produire des dĂ©finitions, Ă  interroger l’usage lexical et ses implications ; d’autres sont plus enclins Ă  tracer et Ă  mesurer le chemin parcouru depuis l’émergence goethĂ©enne de la Weltliteratur ou Ă  sonder l’avenir en fonction de leurs stratĂ©gies respectives de promotion humaniste et/ou de rĂ©sistance Ă  la globalisation uniformisante. En tous cas, le nombre des publications significatives sur moins de trois ans (sans compter le livre d’Emily Apter annoncĂ© pour 2006) et le fait que des comparatistes français prennent maintenant acte d’une trĂšs forte rĂ©surgence d’un intĂ©rĂȘt mondial pour la « littĂ©rature mondiale », quel qu’en soit en fin de compte le sens, indiquent l’urgence de se pencher sur cette problĂ©matique avec une conscience aiguĂ« de ses enjeux politiques, Ă©thiques et esthĂ©tiques.

3Devant une masse documentaire de bien plus de mille pages Ă©crites par une plĂ©iade de comparatistes et d’humanistes interdisciplinaires de persuasions trĂšs diffĂ©rentes, quoique presque tous « occidentaux », on devra nous pardonner beaucoup d’omissions et de simplifications, et un traitement d’une Ă©tendue inĂ©gale selon les volumes et leurs chapitres. Pour la commoditĂ©, nous analyserons d’abord les ouvrages un par un, dans l’ordre chronologique de leur parution, avant de dĂ©gager quelques idĂ©es-forces articulant ce champ d’études et de nous interroger synthĂ©tiquement sur ce qu’elles nous enseignent quant Ă  une pratique responsable de la LittĂ©rature ComparĂ©e en France, en Europe et ailleurs.

4Comme on Ă©tait en droit de s’y attendre, le livre de David Damrosch, le seul ouvrage d’un chercheur individuel Ă  notre menu, est de loin le plus cohĂ©rent et semblerait donner raison malgrĂ© lui Ă  Auerbach quand celui-ci jugeait que seul un individu (Ă  sa maniĂšre ou Ă  celle de Curtius) pouvait produire une synthĂšse en matiĂšre de littĂ©rature mondiale. Ce qui est plus surprenant Ă  premiĂšre vue mais qui, en fait, s’explique tout aussi bien, c’est le caractĂšre « fouillé » et prolifĂ©rant des Ă©tudes qui composent la majeure partie du livre : chacun des articles dont les collectifs sont faits ne peut au contraire que rester abstrait et cursif, voire souvent vide d’exemples (c’est un dĂ©faut rĂ©pandu dans CLAG). En bref, Damrosch nous prĂ©sente une somme d’expĂ©riences Ă  la fois dictĂ©es par la visĂ©e mondialiste de ses travaux et mettant cette visĂ©e Ă  l’épreuve autant qu’en lumiĂšre. L’inconvĂ©nient du caractĂšre globalisant et totalisant de son entreprise apparaĂźt en revanche dans une division quelque peu artificielle en trois parties principales (I – Circulation, 2 – Traduction, 3 – Production), alors que ces concepts sont (fortunĂ©ment) presque Ă©galement opĂ©ratoires dans chacun des trois chapitres que comporte chaque partie (la symbolique de 3 x 3 n’échappera Ă  personne). Ainsi le propos du chapitre 1, sur Gilgamesh, dans la partie « Circulation », met-il aussi longuement en valeur les successives stratĂ©gies traductives dĂ©ployĂ©es sur ce(s) texte(s) que le chapitre 5, sur Mechtild von Magdeburg, dans la partie « Traduction », insiste sur la circulation des textes (en Europe, puis en AmĂ©rique du Nord). Ainsi Ă©galement, le chapitre 6, sur Kafka, de la partie « Traduction », s’intĂ©resse-t-il autant Ă  la production du texte que le chapitre 8, sur Rigoberta MenchĂș, dans la partie « Production », et vice versa en ce qui concerne la ou plutĂŽt les traductions. On peut donc se prendre Ă  regretter par moments qu’à trop vouloir garder la main Ă  la pĂąte, Damrosch n’ait pas cru bon de spĂ©culer de façon un peu plus approfondie et abstraite sur la superposabilitĂ© ou au contraire la diffĂ©renciation fonctionnelle relative des trois acteurs non personnels de sa trinitĂ© agissante : il nous laisse le soin de dĂ©gager de sa pratique historienne et critique trĂšs concrĂšte des rĂ©ponses possibles et partielles Ă  des questions telles que : « toute production textuelle n’est-elle pas traduction ? », ou encore « la traduction n’est-elle pas, en un sens, autant un obstacle Ă  la circulation des textes que leur confinement dans la langue d’origine ? ».

5What is World Literature ? s’ouvre sur une mĂ©ditation trĂšs narrative autour des Conversations de Goethe avec Eckermann (ou d’Eckermann avec Goethe, c’est une partie significative du problĂšme) dans lesquelles l’idĂ©e de Weltliteratur fait, sinon sa premiĂšre apparition, du moins la plus remarquĂ©eii —à peu prĂšs concomitante de la « LittĂ©rature ComparĂ©e » chez AmpĂšre et PhilarĂšte Chasles. Plus que les contenus assez indĂ©terminĂ©s de cette expression appelĂ©e, Ă  partir de Marx, Ă  faire... le tour du monde, ce sont donc les circonstances mĂȘmes (personnelles, politiques, esthĂ©tiques) de sa formulation et de sa mise en circulation qui doivent nous Ă©clairer sur le phĂ©nomĂšne de la mondialitĂ© littĂ©raire, qu’il soit perçu comme utopie ou comme menace, consignĂ© comme constat, programmĂ© comme visĂ©e ou nommĂ© comme prise de conscience. Face aux contradictions de Goethe, Ă  la fois « modeste et mĂ©galomane, cosmopolite et chauvin, classique et romantique, d’une vaste curiositĂ© et enfermĂ© dans son dogmatisme » (WIWL, 1), Eckermann a aussi les siennes, Ă©tant d’origine modeste et prĂȘt Ă  accepter le seul rayonnement d’un fidĂšle satellite, plus provincial que Goethe et plus rĂ©sistant Ă  l’accueil de littĂ©ratures lointaines, fĂ©minin et disposĂ©  à s’approprier une grandeur classique. Il est donc important de noter que la Weltliteratur naĂźt sous le signe d’un dialogue doublement ambigu et d’un Ă©change d’équivoques.

6DĂšs cette introduction, un certain nombre de prĂ©ceptes clĂ©s sont posĂ©s qui informeront le reste du livre. La littĂ©rature mondiale a fait, dans le passĂ©, l’objet de trois conceptions principales, non mutuellement exclusives et toutes trois embrassĂ©es par Goethe : elle a pu ĂȘtre soit un corpus de classiques, soit une galerie de chefs d’Ɠuvres, soit encore une sĂ©rie de « fenĂȘtres ouvertes sur le monde » (WIWL, 15). Il n’y aurait pas de raison de ne pas continuer sur cette lancĂ©e, mais, contrairement aux « invariants » d’Étiemble qui, d’aprĂšs lui, ne tardent pas Ă  sombrer dans de vagues gĂ©nĂ©ralitĂ©s, Damrosch considĂšre la variabilitĂ© de l’Ɠuvre de littĂ©rature mondiale comme un de ses traits constitutifs, car mondialitĂ©, pour lui, signifie non l’appartenance Ă  un canon quelconque, qui serait par dĂ©finition indĂ©finiment extensible, mais un mode de circulation et de lecture (il faudrait peut-ĂȘtre ajouter une densitĂ© et une intensitĂ© de circulation et de lecture). En consĂ©quence, « la littĂ©rature mondiale n’est pas du tout vouĂ©e Ă  se dĂ©sintĂ©grer dans la multiplicitĂ© conflictuelle de traditions littĂ©raires nationales sĂ©parĂ©es ; ni, d’autre part, Ă  se rĂ©sorber dans le bruit de fond [...] du babil global. » (WIWL, 5) NĂ©anmoins, cette derniĂšre tendance peut ĂȘtre constatĂ©e depuis quelque temps avec la production de quelques Ă©crivains contemporains, romanciers ou mĂȘme poĂštes (Bei Dao, peut-ĂȘtre ?), qui se sont lancĂ©s dans le « rĂ©alisme de marché » ou la « poĂ©sie mondiale » comme on fabrique des « voitures mondiales » ; il s’agirait notamment de quelques uns de ceux qui, originaires des pĂ©riphĂ©ries et/ou Ă©crivant dans une langue Ă  faible pĂ©nĂ©tration sur le marchĂ© des valeurs littĂ©raires, compenseraient ainsi leur dĂ©savantage en termes de facilitĂ©s de rĂ©ception. Il va de soi que ce n’est pas de tels produits de mixage standardisĂ© que Damrosch va nous parler par la suite, puisque la circulation d’une Ɠuvre implique pour lui tout autre chose que sa diffusion simultanĂ©e sur la base d’une rĂ©duction Ă  l’équilibre idĂ©al entre Ă©trangetĂ© acceptable (exotiste) et universaux banals Ă  peine teintĂ©s de couleur locale. « En soulignant la force du modelage par les contextes locaux, je veux distinguer la littĂ©rature mondiale d’une littĂ©rature nominalement ‘globale’ qui ne pourrait ĂȘtre lue que dans les terminaux d’aĂ©roports, impermĂ©able Ă  tout contexte quel qu’il soit. » (WIWL, 25).

7Comment Ă©tudier la littĂ©rature mondiale moderne dans sa globalité ? La thĂ©orie du polysystĂšme d’Itamar Even Zohar ou celle des systĂšmes mondiaux d’Immanuel Wallerstein constitueraient l’un des cadres possibles —il n’est pas clair si Damrosch considĂšre ces deux thĂ©ories comme distinctes ou comme similaires et convergentes. Quoi qu’il en soit, Franco Moretti, que nous retrouverons plus tard, est allĂ© radicalement dans ce sens en prĂ©conisant une reprĂ©sentation en arbres (Ă  partir d’un centre national) et en graphes (pour rendre compte de modĂšles de transformation traversant le monde entier) et en renonçant Ă  toute lecture approfondie, voire Ă  toute lecture directe des Ɠuvres concernĂ©es. Damrosch manifeste un double dĂ©saccord avec ce dernier auteur : d’une part, « pour tout observateur donnĂ©, mĂȘme une perspective authentiquement globale reste ancrĂ©e quelque part, et les modĂšles globaux de la circulation de la littĂ©rature mondiale prennent forme dans leurs manifestations locales. » (WIWL, 27) ; d’autre part, et pour cette mĂȘme raison, se situer quelque part —comme aux États-Unis, dans leur situation Ă©voluant du provincialisme du XIXe siĂšcle Ă  une position mĂ©tropolitaine aujourd’hui— permet le nĂ©cessaire « traitement dĂ©taillĂ© d’Ɠuvres exemplaires et l’interaction de problĂšmes gĂ©nĂ©raux avec des cas rĂ©els. » (WIWL, 28)

8De fait, aprĂšs s’ĂȘtre Ă  nouveau plongĂ© dans les circonstances psychologiques et sociologiques des Conversations d’Eckermann, de leur suite et du succĂšs international des deux volumes, notre auteur va consacrer une sĂ©rie de chapitres trĂšs dĂ©taillĂ©s Ă  l’émergence mondiale d’Ɠuvres allant de l’ÉpopĂ©e de Gilgamesh et de la poĂ©sie amoureuse de l’Égypte pharaonique au Dictionnaire Khazar de Pavic en passant par la poĂ©sie nahuatl des Cantares mexicanos, les anthologies para-universitaires de littĂ©rature mondiale aux États-Unis, les Ă©crits de la religieuse mĂ©diĂ©vale Mechtild de Magdebourg, Le ChĂąteau de Kafka, le comique de P.G. Wodehouse et les mĂ©moires de la militante guatĂ©maltĂšque Rigoberta MenchĂș. Autant l’expression forgĂ©e par Goethe, recueillie et divulguĂ©e par Eckermann Ă©tait historiquement sĂ©minale et sans doute incontournable, quelque part entre Diderot et Marx, autant le choix des points d’entrĂ©e concrets dans le stade mondial apparaĂźt au premier abord, dans l’ensemble, comme un choix personnel, esthĂ©tique et idĂ©ologique, Ă  la fois sĂ©duisant et contestable. Seuls Gilgamesh et les romans de Kafka peuvent Ă  la rigueur passer pour des textes ayant acquis rĂ©cemment un statut oscillant entre celui de « classiques » et celui de « chefs d’Ɠuvre » ; tout le reste du corpus appartient dĂ©libĂ©rĂ©ment Ă  la catĂ©gorie « fenĂȘtres sur le monde », si ce n’est mĂȘme Ă  celle des trous de serrure. La passion sur laquelle mise Damrosch est celle de la curiositĂ© et l’érudition qu’il dĂ©ploie avec une enviable dĂ©lectation nous convie Ă  partager Ă  travers son regard un savoir secret, une vie intime de l’Ɠuvre mondiale, les dessous de son trafic, au dĂ©triment paradoxal de ce qui se passe sur la place publique, sur le premier marchĂ© oĂč s’effectue la cotation officielle des principaux titres. N’aurait-on pas une image bien diffĂ©rente du mondial de littĂ©rature si l’on s’intĂ©ressait plus explicitement aux quarts de finale qu’aux transferts de joueurs en deuxiĂšme division ? Imaginons quelle rĂ©ponse implicite Ă  la question dĂ©finitionnelle que pose le titre serait proposĂ©e (quitte Ă  ĂȘtre dĂ©mentie par l’analyse) par un corpus principal qui irait d’HomĂšre, de Valmiki et de Confucius Ă  Beckett, Neguib Mahfouz et GarcĂ­a MĂĄrquez en passant par Kalidas, Omar Khayam, Dante, Shakespeare, CervantĂšs, BashĂŽ, Hugo et Joyce... Aucune femme, hĂ©las, dans cette liste de best sellers, aucune Ɠuvre directement issue de la culture populaire aprĂšs le temps des mythes, rien d’amĂ©rindien ou d’aborigĂšne en gĂ©nĂ©ral, et de moins en moins de poĂštes. Tout se passe comme si, en s’efforçant de casser le rĂ©pertoire d’Auerbach et, en fait, de lui substituer un autre canon potentiel, notre auteur avait un peu pris ses dĂ©sirs pour des rĂ©alitĂ©s et surĂ©valuĂ© par optimisme la capacitĂ© effective de devenir mondial des littĂ©ratures « mineures », que ce soit au sens deleuzien ou Ă  celui des « minoritĂ©s visibles » des sociologues du MinistĂšre de l’IntĂ©rieur. Cette stratĂ©gie est Ă  double tranchant ; elle peut aussi bien pousser dans le sens d’une rĂ©sistance altermondialiste raisonnĂ©e (Ă  la mesure du succĂšs et du pouvoir de dĂ©nonciation et de conviction de l’ouvrage) qu’occulter les mĂ©canismes Ă©conomiques « libĂ©raux » qui assourdissent les voix fondatrices et dissidentes et diluent le sens dans les produits d’appel, les valeurs Ă©ternelles relookĂ©es et l’évidence des logos sujets Ă  contrefaçon.

9Faute de pouvoir discuter pertinemment les foisonnantes approches de la production, de la circulation et de la traduction de Mechtild von Magdeburg ou de Rigoberta MenchĂș, par exemple —je n’en ai nullement la compĂ©tence et ce n’est certes pas mon objet ici, mĂȘme s’il est facile de se prendre Ă  ce jeu—, je me contenterai de quelques remarques sur les procĂ©dĂ©s et les grandes orientations de l’ouvrage recensĂ©, principalement mais non exclusivement autour de Gilgamesh et de Kafka, dont les noms sont mieux connus et donc plus attrayants pour le « lecteur cultivĂ© moyen mondial », auditoire virtuel maximal de What is World Literature ?

10En premier lieu, on observera que Damrosch, toujours innovant, en s’efforçant d’éviter parallĂšles et lignages, les deux dĂ©marches traditionnellement caractĂ©ristiques de la littĂ©rature comparĂ©e synchronique et de l’histoire comparĂ©e des littĂ©raturesiii, en vient Ă  pratiquer un comparatisme parataxique, de juxtaposition, dans lequel la disposition spatiale des inserts thĂ©oriques ne rĂ©tablit pas une ligne directrice unique mais plutĂŽt un entrecroisement de lignes faufilĂ©es, Ă  la maniĂšre de la structure du Coup de dĂ©s. Ainsi, lĂ  oĂč l’on s’attendrait Ă  ce que le tĂ©moignage militant de Rigoberta MenchĂș soit comparĂ© avec d’autres rĂ©cits de vie mĂ©soamĂ©ricains et, plus gĂ©nĂ©ralement issus de populations aborigĂšnes opprimĂ©es, enregistrĂ©s ou Ă©ditĂ©s, imprimĂ©s ou filmĂ©s, ou plus gĂ©nĂ©riquement encore, avec des autobiographies collectives Ă  thĂšme gĂ©nocidaire (Shoah, Rwanda), l’histoire de sa production, de sa diffusion, en espagnol et en traduction, de son succĂšs et des contestations dont il a fait l’objet de la part des analystes et de la narratrice elle-mĂȘme, reste relativement isolĂ©e, sans qu’on sache au juste si c’est sa reprĂ©sentativitĂ©, sa typicitĂ© qui rend inutile un plus large Ă©chantillonnage, ou bien si l’on a affaire Ă  un hapax exemplaire —la mondialisation des textes littĂ©raires n’obĂ©issant alors Ă  aucune loi universelle. De mĂȘme, si les successives reconversions dĂ©- et recontextualisantes de Mechtild sont bien mises en relief, on aimerait savoir si celles de ThĂ©rĂšse d’Avila, de Catherine de Hongrie, voire de Khalil Gibran suivent le mĂȘme patron ou des patrons analogues —politisation, sexualisation, psychanalysme...

11En ce qui concerne Gilgamesh, on voit admirablement bien par contre comment la production moderne du texte (ses reconstructions), sa traduction et sa circulation, antique puis prĂ©sente, sont d’un seul tenant et constituent ensemble sa mondialisation. Cette Ă©popĂ©e prĂ©sente le cas unique —trop unique, peut-ĂȘtre— dont l’existence et la seule raison d’ĂȘtre aujourd’hui seraient prĂ©cisĂ©ment sa mondialitĂ© soutenue par une flexibilitĂ© textuelle immodĂ©rĂ©e et une origine locale mythiquement centrale qui nous conduit directement, en dĂ©pit de tout bon sens, du berceau ultĂ©rieur des religions monothĂ©istes au pillage des ressources en combustibles fossiles par les multinationales amĂ©ricaines ! On ne peut s’empĂȘcher nĂ©anmoins de constater dans cette approche une dose de fĂ©tichisme des origines, peut-ĂȘtre imputable Ă  l’influence d’Edward Said, et, corrĂ©lativement, une relative nĂ©gligence de l’incroyable variĂ©tĂ© et de la permĂ©abilitĂ© rĂ©duite des environnements culturels dans lesquels se propagent mondialement aujourd’hui des Gilgamesh parfaitement incompatibles entre eux. DĂ©couvert par l’aventurier orientaliste britannique Austen Henry Layard, rendu Ă  une intelligibilitĂ© de base par George Smith et vulgarisĂ© par N.K. Sandars, le Gilgamesh de Damrosch reste un peu trop anglo-saxon pour ne pas gauchir notre idĂ©e de la littĂ©rature mondiale dans le sens de cette hĂ©gĂ©monie rĂ©cusĂ©e, bien entendu, par Damrosch lui-mĂȘme. C’eĂ»t Ă©tĂ© pourtant une occasion rĂȘvĂ©e de mettre en relief une bonne mesure de la « glocalisation » souhaitĂ©e par Damrosch et ses pareils comme contrepoids Ă  l’uniformisation du village global : il ne serait pas difficile, en consultant quelques catalogues de bibliothĂšques et de librairies en ligne ou quelques bases de donnĂ©es de spectacles, d’aligner de la sorte bon nombre de Gilgamesh « mĂ©diterranĂ©ens », français par exemple (celui du classiciste augustinien Patrice Cambronne, entre autres), face aux Gilgamesh « en jeans », et tout aussi postmodernes qu’eux. La « novĂ©lisation » de Gilgamesh par N.K. Sandars serait dĂšs lors plus analysable comme un passeport pour la diversification des réécritures que comme un modĂšle rĂ©ducteur et contraignant. En sens inverse, on se demande pourquoi les incroyables produits dĂ©rivĂ©s de l’archifilm virtuel Ă  grand spectacle (Gilgamesh, the King of the Living Dead, pas encore tournĂ©, mais je ne dĂ©sespĂšre pas que l’idĂ©e face son chemin dans la foulĂ©e d’Alexandre), comme par exemple le nom d’un groupe de rock jazzy des annĂ©es 70, ne sont pas Ă©voquĂ©s. Il n’est pas inimportant que, pour Gilgamesh comme pour les Mayas modernes du Guatemala, mondialisation et mĂ©diatisation marchent dĂ©sormais main dans la main, sinon menottĂ©es. Sans doute Damrosch, en hĂ©ritier malgrĂ© lui des philologues, reste-t-il un peu trop attachĂ© Ă  ce qui reste Ă  jamais inscrit sur les tablettes plutĂŽt qu’aux graffiti qui ont disparu avec la chute des murs d’Ourouk ; sans doute aussi demeure-t-il trop frappĂ© par l’identification du scribe-Ă©crivain, Sin-liqe-unninni, qui a donnĂ© une forme canonique  à la lĂ©gende du roi-devenu-sage pour ne pas s’identifier aux archĂ©ologues fiers de cette dĂ©couverte, et au premier d’entre eux, Gilgamesh lui-mĂȘme : « Sin-liqe-unninni reprĂ©sente Gilgamesh comme exemple du soin pour les monuments antiques qu’un monarque de l’époque du poĂšte Ă©tait censĂ© prodiguer. » (WIWL, 74) Or la mondialisation effective des textes ne passe-t-elle pas, sinon par un effacement de l’origine, du moins par un Ă©loignement et une complexification qui la neutralisent ?

12C’est bien, en effet, un des motifs essentiels relevĂ©s par Damrosch dans la mondialisation de Kafka : juif errant ou juif d’Europe central, juif ou laĂŻc, germanophone ou tchĂšque, symboliste dĂ©liĂ© du concret historique par l’allĂ©gorisation de l’expĂ©rience, ou mĂ©taphysicien rendu au concret par la mĂ©taphorisation sociale de sa doctrine, autant de versions de l’écrivain Ă©nigmatique qui facilitent le transfert de l’Ɠuvre en faisant planer le doute non seulement sur la fidĂ©litĂ© de toute traduction mais aussi sur les contours de textes inachevĂ©s et non dĂ©finitifs, condamnĂ©s Ă  la destruction par leur auteur et trahis par son exĂ©cuteur au nom d’un intĂ©rĂȘt supĂ©rieur Ă©vinçant la mĂ©moire des morts d’un quelconque droit de propriĂ©tĂ© intellectuelle. Le chapitre se concentre dans une large mesure sur la critique d’une biographie de Kafka par Frederick Karl. Le jeu des photographies manipulĂ©es qui l’illustrent, p. 193, une image de Kafka avec chien et belle fille de cabaret, et la mĂȘme, dĂ©coupĂ©e, de Kafka seul (il a l’air bien triste), est habilement exploitĂ©, mais on aurait aimĂ© qu’elles s’interprĂštent davantage l’une l’autre, l’originale restituĂ©e dans son intĂ©gritĂ© rĂ©vĂ©lant un Kafka plus vital quand on sait qu’elle a Ă©tĂ© amputĂ©e que si elle ne l’avait jamais Ă©tĂ©. D’autre part, malgrĂ© un travail trĂšs fin sur diffĂ©rentes traductions et interprĂ©tations du ChĂąteau, en particulier celles du sort de l’affirmation de K. se dĂ©clarant arpenteur, les dĂ©veloppements locaux (en français, par exemple, pour des raisons lexicales) de cette figure, chez Robbe-Grillet ou Mertens, parmi d’autres, auraient mĂ©ritĂ© d’ĂȘtre pris en compte. Enfin, l’on pourrait trouver dommage que la secondaritĂ© dominante de cette Ă©tude de mondialisation ne laisse pas de place pour l’ébauche d’un « arbre » mondial kafkaĂŻen auquel on pourrait voir entortillĂ©es les puissantes lianes des Falaises de marbre de JĂŒnger et du DĂ©sert des Tartares de Buzzati, arbre dĂ©jĂ  ramifiĂ© de Julien Gracq Ă  l’Afrique du Sud de Coetzee et Ă  l’Inde d’Anand, et retour Ă  l’Europe Centrale avec Hasz, Ă  l’Italie avec Calasso —j’oublie certainement beaucoup d’autres branches de ce banyan... Pour reprendre les types de reprĂ©sentation esquissĂ©s par Franco Moretti, et en dĂ©pit de la critique plutĂŽt sĂ©vĂšre que donne Damrosch de sa prĂ©fĂ©rence pour les graphes, c’est celle qu’il manifeste aussi, et trop exclusivement, dans ce cas-test.

13Passons aux conclusions, claires et programmatiques, qui pourraient Ă  elles seules faire l’objet d’un vaste dĂ©bat collectif. Je ne serai pas trĂšs long, car on retrouvera plusieurs de ces motifs dans la suite de ce compte rendu.

14L’ « air de famille » qui ressort de l’ensemble des Ă©tudes ponctuelles menĂ©es au cours du livre, conduit Damrosch Ă  soupçonner l’existence de « patrons (patterns) Ă©mergents » dans l’actuelle mondialisation littĂ©raire, d’oĂč les trois volets suivants pour une dĂ©finition de la littĂ©rature mondiale :

15« 1. La littérature mondiale est une réfraction elliptique des littératures nationales.

162. La littérature mondiale est une écriture qui gagne en traduction.

173. La littĂ©rature mondiale n’est pas un canon dĂ©terminĂ© de textes mais une maniĂšre de lire, une sorte de corps Ă  corps distanciĂ© (detached engagement) avec des mondes au-delĂ  de notre temps et de notre lieu. » (WIWL, 281)

18De toute Ă©vidence, chacun de ces Ă©noncĂ©s a une structure et un statut rhĂ©torique et axiologique diffĂ©rents. Le premier est statique, et mĂ©taphorique —tout en prĂ©tendant ĂȘtre une description ; le second est dynamique et pose une norme de valeur diffĂ©rentielle (ajoutĂ©e) ; le troisiĂšme est programmatique et implicitement dĂ©ontique.

19Par-delĂ  la mĂ©taphore bifocale qui l’enrobe, l’énoncĂ© 1 recĂšle un prĂ©supposĂ© explicitĂ© deux pages plus loin, qui me surprend —car il est en porte-Ă -faux avec la plupart des chapitres sur des exemples circonscrits— et vis-Ă -vis duquel j’aurais les plus grandes rĂ©serves : « À l’exception possible de quelques Ɠuvres irrĂ©ductiblement multinationales comme Les Mille et une nuits, pratiquement toutes les Ɠuvres littĂ©raires sont nĂ©es dans ce que nous appellerions maintenant une littĂ©rature nationale. » (WIWL, 2) Passe encore que l’on parle de traditions rĂ©gionales ou ethniques, mais le prĂ©sentisme de « ce que nous appellerions maintenant x » est dĂ©cidĂ©ment inacceptable dans un cadre aussi fermement historien et historiciste que celui de cet ouvrage ; c’est un bien faible argument, voire un aggravant, que de prĂ©ciser que, si la nation moderne est rĂ©cente, « mĂȘme les Ɠuvres plus anciennes ont Ă©tĂ© produites dans des configurations locales ou ethniques absorbĂ©es ensuite dans la tradition nationale Ă  l’intĂ©rieur de laquelle elles sont maintenant conservĂ©es et transmises. » (ibid.) Pour commencer, heureusement ou malheureusement, le monde n’est pas fait comme les dĂ©partements universitaires de langues et de littĂ©ratures. Certaines Ɠuvres majeures, dont la mondialisation suit son cours et qui n’ont pas Ă©tĂ© Ă©crites pour ĂȘtre lues dans les halls d’aĂ©roports, ne sont que trĂšs partiellement rattachables Ă  un lieu d’origine et ne sont pas davantage assumĂ©es par l’une quelconque des possibles « traditions nationales correspondantes » . Deux beaux exemples : les Ă©crits de Giacomo (Jacques) Casanova [de Seingalt] et ceux de (Jean) Jan Potocki ; le premier a fui Venise, couru les principautĂ©s de la botte (il n’y avait pas d’Italie) et l’Europe, en Ă©crivant en français dans une principautĂ© de ce qui n’était pas encore l’Allemagne et en publiant son grand roman Ă  Prague, les biographes se disputent sa personnalitĂ© mais personne ou presque ne lit, n’analyse et n’enseigne son Ɠuvre en tant que littĂ©raire, car elle a rĂ©alisĂ© son utopie, elle est nationalement inassimilable et c’est cela qui la mondialise. Et Jan Potocki, en se suicidant avec le couvercle limĂ© de sa cafetiĂšre ne voulait-il pas se rĂ©veiller du cauchemar de sa dĂ©territorialisation ? De mĂȘme, si j’ose dire, aucune nation moderne n’intĂšgre Gilgamesh, ni la poĂ©sie pharaonique, ni mĂȘme Kafka —Damrosch l’a bien vu dans le chapitre correspondant—, ni la tradition maya, ni la tradition occitane, tandis que celle du théùtre bouddhiste est complĂštement dispersĂ©e... À quelle tradition locale ou nationale assignerons-nous aujourd’hui la King James Bible ? Et l’insularitĂ© de l’Islande ou celle, pourtant multiculturelle, de l’üle Maurice, n’a guĂšre Ă©tĂ© favorable Ă  la mondialisation de leurs littĂ©ratures jusqu’à prĂ©sent. En sens inverse, Beckett et Ionesco, Rushdie et Naipaul, Raymond Federman ou Milan Kundera, pour ne citer que quelques membres d’une cohorte toujours croissante de nos contemporains, sont revendicables et revendiquĂ©s par plusieurs littĂ©ratures nationales. La discontinuitĂ© historique, le rejet spĂ©cifique ou pluriel, ou la multi-appartenance pourraient ĂȘtre des facteurs dĂ©cisifs de mondialisation. Enfin, pourquoi tant insister pour attribuer au local ce qui n’a de cesse de le renier, de l’éclater ou de le dissoudre, cette pulsion de littĂ©rature mondiale que rĂ©vĂ©lait volontiers Danilo Kis : « PrĂ©cisant qu’il n’était pas favorable Ă  l’idĂ©e de ‘littĂ©rature des minoritĂ©s’, il affirmait: ‘Ma patrie se trouve dans la littĂ©rature et je suis pour la conception goethĂ©enne de la littĂ©rature, pour une Weltliteratur’. »iv

20L’énoncĂ© 2 rĂ©pond Ă  Robert Frost qui disait que la poĂ©sie, c’est ce qui ne se traduit pas, il a un cĂŽtĂ© provocateur qui demandera des prĂ©cisons non nĂ©gligeables. En voici deux : a) le texte informatif ne gagne ni ne perd en traduction, tandis que le texte littĂ©raire gagne ou perd (il se reconnaĂźt Ă  cela) ; b) une Ɠuvre nationale se distingue d’une Ɠuvre mondiale en ce qu’elle perd en traduction, tandis que la seconde y gagne. Ces Ă©claircissements ne nous semblent pas tout Ă  fait suffisants. On apprĂ©cierait notamment une liste ou, mieux, un systĂšme des critĂšres d’évaluation en fonction desquels quelque chose est rĂ©putĂ© gagnĂ© ou perdu. Dire que « en voyageant Ă  l’étranger, un texte change en effet, il change de cadre de rĂ©fĂ©rence et, habituellement, de langue aussi » (WIWL, 292) ne dĂ©passe guĂšre le truisme et manque de paramĂštres fondamentaux qui viendraient complexifier le modĂšle synchronique implicite de nations sĂ©parĂ©es dotĂ©es de langues distinctes (une par nation). Tout d’abord, ce modĂšle ne tient pas compte du fait que les Ɠuvres changent de langue, dans le temps, sans que les textes en changent : une Ɠuvre en langue morte ne saurait ĂȘtre lue de la mĂȘme façon qu’une Ɠuvre en langue vivante, et toutes les Ɠuvres qui se transmettent dans le temps finissent, tĂŽt ou tard, par ĂȘtre Ă©crites dans des langues mortes. Ensuite la mondialisation culturelle, avec sa langue mondiale incontestable, l’anglais, les recompositions ou dĂ©compositions nationales, l’accĂ©lĂ©ration des migrations de tous ordres et du cosmopolitisme intellectuel devraient nous faire concevoir l’asymĂ©trie et la variabilitĂ© des situations de traduction, de rĂ©ception et de lecture comme facteurs constitutifs de la traduction elle-mĂȘme. Il ne faut pas oublier non plus que toute traduction, surtout quand elle est « mauvaise », fait gagner Ă  l’original la dimension capitale procurĂ©e par une lecture contrastive. Cette question cruciale dans la perspective de la littĂ©rature ou, plutĂŽt, des littĂ©ratures mondiales, mĂ©riterait mieux qu’un assez optimiste raisonnement circulaire qui tourne Ă  la pĂ©tition de principe : « Dans une excellente traduction, le rĂ©sultat n’est pas la perte d’une vision originale et sans intermĂ©diaire, mais plutĂŽt le renforcement de l’interaction naturellement crĂ©ative entre lecteur et texte. À cet Ă©gard on peut considĂ©rer qu’un poĂšme ou un roman obtiennent leur effet durable prĂ©cisĂ©ment en vertu de leur adaptabilitĂ© Ă  notre expĂ©rience privĂ©e. » (ibid.) Qui a dit que l’interaction entre lecteur et texte est naturellement quelque chose, ou mĂȘme qu’elle est naturelle ? Le scriptible s’apprend, la mondialitĂ© d’une Ɠuvre peut aussi bien bloquer que faciliter un tel apprentissage.

21L’énoncĂ© 3 dĂ©tourne dynamiquement la question dĂ©finitionnelle posĂ©e par le titre ; il opĂšre exactement de la mĂȘme maniĂšre que certaines rĂ©ponses habituelles (« voyez votre pratique de la lecture ») aux questions : « qu’est-ce que la littĂ©rature ? » ou « qu’est-ce que la littĂ©rarité ? ». En mĂȘme temps qu’il conforte la position du comparatiste professionnel et vise Ă  le rassurer (« nous servons Ă  quelque chose »), ce qui est aprĂšs tout bien lĂ©gitime, il justifie thĂ©oriquement et didactiquement la pluri- ou la multinodalitĂ© de la composition du livre de Damrosch : « la littĂ©rature mondiale n’est pas un immense corpus de matĂ©riaux que l’on devrait, d’une façon ou d’une autre, maĂźtriser, malgrĂ© l’impossibilitĂ© d’y parvenir ; c’est une façon de lire dont on peut faire une expĂ©rience tout aussi intensive Ă  partir de quelques Ɠuvres seulement, qu’extensive avec un grand nombre. » (WIWL, 299) Mais serait-il vraiment productif de guĂ©rir le comparatiste, si c’était possible, de son hubris et de son angoisse de totalité ? Au terme d’une lecture passionnante, on peut se le demander en partageant les doutes dont l’auteur nous fait part au dĂ©but de sa conclusion : « je vous ai prĂ©sentĂ© ma littĂ©rature mondiale, ou du moins un Ă©chantillonnage reprĂ©sentatif de celle-ci, tout en reconnaissant que le monde nous offre maintenant des matĂ©riaux si variĂ©s qu’il faut mettre en question toute logique de reprĂ©sentation, tout cadre unique que chacun devrait adopter et dans lequel ces Ɠuvres particuliĂšres auraient toutes un rĂŽle central. » (WIWL, 281) Une pareille gĂ©omĂ©trie variable rĂ©habilite la contingence et la subjectivitĂ© lectorale, elle est donc pour le plaisir du texte et la jouissance critique produits en multipliant les positions de lecture, mais cette extrĂȘme flexibilitĂ© du lecteur Ă©rudit et cosmopolite ne nous abuse-t-elle pas en dissimulant la dure rĂ©alitĂ© d’une autre mondialisation, diamĂ©tralement opposĂ©e, dont Damrosch lui-mĂȘme montre trĂšs bien, Ă  plusieurs reprises, combien elle Ă©vacue Ă  la fois la singularitĂ© des Ɠuvres et leur pluralitĂ© interne, les contradictions, les incompatibilitĂ©s sans lesquelles les champs de force du sens sont complĂštement dĂ©tendus ?

22Ce sont de tels conflits, on l’imagine aisĂ©ment, qu’interrogent la majoritĂ© des contributions au collectif de la New Left Review.

23Il est impossible d’examiner en dĂ©tail les quinze articles trĂšs richement divers qui composent Debating World Literature, et il ne serait guĂšre utile de se contenter d’une sĂ©rie de sommaires hĂątifs. Je m’attarderai plutĂŽt donc sur un petit nombre de contributions significatives et originales, tout en essayant de donner une idĂ©e de l’esprit gĂ©nĂ©ral de cet ensemble transatlantique Ă©ditĂ© sous les auspices de la New Left Review et qui comprend plusieurs textes dĂ©jĂ  parus dans les colonnes de la revue.

24L’Inde Ă©tant maintenant, aprĂšs l’AmĂ©rique Latine il y a une gĂ©nĂ©ration, et en concurrence partielle avec la Chine, au cƓur du dĂ©bat sur la mondialisation culturelle, je commencerai par les brĂšves rĂ©flexions de Francesca Orsini (Professeur de Hindi Ă  Cambridge) qui font la clĂŽture du volume sous le titre : « L’Inde au miroir de la fiction mondiale ». Dans ces notes assez peu construites, l’auteure fait d’abord une large place Ă  l’anthologie The Picador Book of Modern Indian Literature rĂ©unie par Amit Chaudhuri en 2001, une collection rivale de celle publiĂ©e en 1997 par Salman Rushdie et Elizabeth West et qui se prĂ©sente Ă  la fois comme son complĂ©ment, son contrepoint et son contre-pied, l’autre face de la rĂ©alitĂ©. À travers des essais antĂ©rieurs de Chaudhuri, Francesca Orsini essaie de rĂ©interprĂ©ter et de réévaluer cette rĂ©ponse aux dĂ©clarations scandaleuses de Rushdie selon lesquelles, en somme, la littĂ©rature indienne contemporaine sera de langue anglaise ou ne sera pas. Une fine connaissance de la situation Ă©ditoriale, universitaire et critique en Inde permet heureusement d’éviter une rĂ©duction sauvage de cette opposition Ă  celles, binaires, d’un choix linguistique (prĂ©colonial et post-indĂ©pendance, d’un cĂŽtĂ©, colonial et post-colonial, de l’autre), d’un choix esthĂ©tique (entre la luxuriance encyclopĂ©dique et bien-pensante de gauche, d’un cĂŽtĂ©, et l’ellipse et l’euphĂ©misation petite-bourgeoise de l’autre), ou mĂȘme de choix thĂ©matiques et sociologiques (entre l’international et le local, entre l’urbain et le rural, entre un lectorat d’élite et un lectorat populaire, par exemple).

25Tout en signalant les limites des thĂšses de Pascale Casanova et de Franco Moretti, l’auteure recourt Ă  l’idĂ©e des sites de reconnaissance dans un tableau Ă  trois colonnes intitulĂ© « Les institutions de littĂ©rature rĂ©gionale, nationale et mondiale en Inde » hiĂ©rarchisant la portĂ©e de la vie littĂ©raire indienne actuelle d’un niveau rĂ©gional correspondant aux langues vernaculaires Ă  un niveau « international », en passant par celui de « la langue anglaise Ă  l’intĂ©rieur de l’Inde » (DWL, 328) On remarque tout de suite la superposition boiteuse entre « mondial » et « international », une confusion symptomatique de la forte rĂ©ticence de certains Ă  admettre la diffĂ©rence de nature entre mondialitĂ© et internationalitĂ© et l’impossibilitĂ©, dĂ©sormais, de penser la vie littĂ©raire d’une culture moderne quelconque, a fortiori celle des cultures indiennes, dans le cadre des frontiĂšres nationales. Ce tableau A est biaisĂ© et reste quasiment aveugle aux faits de mondialitĂ© tant qu’il n’est pas accompagnĂ© d’un tableau B dĂ©crivant les « institutions de la vie littĂ©raire indienne dans le monde », parmi lesquelles les chaires de Hindi en Angleterre, en France ou aux États-Unis et le trĂšs dense rĂ©seau d’écrivains essayistes, de critiques, de thĂ©oriciens, d’anthropologues, d’écologistes et d’économistes indiens ou d’origine indienne dont les noms sont communĂ©ment identifiĂ©s Ă  la thĂ©orie postcoloniale et prĂ©cisĂ©ment aux Ă©tudes de mondialisation : de Ramanujan Ă  Gayatri Chakravorty Spivak et Homi Bhabha, d’Amartya Sen Ă  Arjun Appadurai, de Salman Rushdie Ă  Amit Chaudhuri, de Sashi Taroor Ă  Arundathi Roy. Il y a aussi les grands et petits Ă©tablissements de la diaspora de Grande-Bretagne au Canada, des États-Unis Ă  l’Australie en passant par l’Afrique du Sud et l’üle Maurice, qui essaiment Ă  leur tour un peu partout dans le monde en dĂ©veloppant des rĂ©seaux propres, de proche en proche, car ces « petites Indes », si elles ont leurs aspects communautaires et leurs marchands de produits culturels, folkloriques et alimentaires en ligne, ne sont ni Ă©tanches ni homogĂšnes, formĂ©es qu’elles sont d’une multitude de sous-groupes et de minoritĂ©s religieuses, linguistiques et/ou ethniques (musulmans, farsis, sikhs et chrĂ©tiens, Bengalis, Tamouls et ourdophones.

26À cela il faut ajouter un rayonnement mondial prĂ©coce rĂ©sultant d’une circulation multipolaire Ă  double sens, et transversale, qui n’a jamais cessĂ© depuis le moment Tagore-Gandhi-Aurobindo mĂȘme si elle a pris d’autres formes et engagĂ© ces vingt-cinq derniĂšres annĂ©es plus d’acteurs de langue anglaise que ce n’était le cas Ă  l’époque. La prééminence croissante de la langue anglaise dans les faits de mondialitĂ© n’est pas prĂšs d’annuler l’initiative locale d’une altermodernitĂ© Ă  vocation universaliste qui fut au XIXe siĂšcle celle de la Renaissance bengalie (comme le relĂšvent Chaudhuri et, aprĂšs lui, Francesca Orsini) et qui continue de porter ses fruits aujourd’hui. Il eĂ»t donc Ă©tĂ© salutaire de mieux comprendre Ă  quel point la polĂ©mique entre Rushdie et Chaudhuri, en mettant sur le devant de la scĂšne des politiques de mondialisation rivales et complĂ©mentaires est prĂ©cisĂ©ment ce qui tend Ă  l’Inde un vĂ©ritable « miroir de la fiction mondiale ». Un dernier mot Ă  ce sujet : le tableau intĂšgre en plusieurs endroits l’émergence rĂ©cente, aux niveaux national et international, d’Ɠuvres vernaculaires traduites en anglais ; si l’on connaĂźt un peu les milieux de l’édition, on ne devrait pas attribuer ce phĂ©nomĂšne seulement au rĂŽle mĂ©diateur de la langue mondiale Ă  l’intĂ©rieur de l’Inde, mais aussi au dĂ©clin prĂ©visible, en tant que mode, du marchĂ© mondial de la littĂ©rature indo-angliane et Ă  son manque de renouvellement ; les Ɠuvres vernaculaires traduites sont aussi lancĂ©es comme un possible produit de substitution —qui pourrait se mondialiser Ă  la façon de Tagore dans le passĂ©. Ceci me paraĂźt beaucoup plus Ă©clairant que les choix thĂ©matiques de la fiction en vernaculaires exagĂ©rĂ©ment opposĂ©s Ă  ceux de la fiction de langue anglaise, et ce d’autant qu’Anantha Murthy Ă©crivant en kannada, comme Premchand Ă©crivant en urdu ou en hindi, ne donnaient pas moins de dĂ©tails folkloriques Ă  leurs lecteurs qu’Arundathi Roy, censĂ©e ĂȘtre la romanciĂšre globale par excellence.

27En attendant l’ouvrage annoncĂ© pour l’annĂ©e prochaine, le remarquable article d’Emily Apter, « Global Translatio: The ‘Invention’ of Comparative Literature, Istanbul, 1933 » accomplit, sur des bases de relecture historique affichĂ©es avec force, un pas thĂ©orique dĂ©cisif qui rejoint dans une large mesure la dĂ©marche de Rukmini Bhaya Nairv. Resituant l’une des thĂšses de Franco Moretti dans le contexte disciplinaire de la LittĂ©rature ComparĂ©e, il a le mĂ©rite de ne pas isoler ce qui s’y passe de « vicissitudes de l’Histoire » qui s’avĂšrent absolument dĂ©cisives pour l’histoire des idĂ©es et de faire en quelque sorte pour la Weltliteratur d’Auerbach ce que nous avons vu faire Ă  Damrosch pour celle de Goethe ; cela nous rapproche, on le verra. Le choix de la date de 1933 n’est, bien sĂ»r, pas innocent, puisque le dĂ©but de l’exil d’Auerbach en Turquie, qui devait durer jusqu’en 1945, coĂŻncide avec l’avĂšnement du TroisiĂšme Reich, mais aussi renvoie, par excellence, au dĂ©racinement et Ă  l’antinationalisme de la LittĂ©rature ComparĂ©e. « Le caractĂšre national continue de se projeter spectralement sur les thĂ©ories et les approches, mĂȘme Ă  notre Ă©poque d’anti-essentialisme culturel. [...] En l’absence de pays spĂ©cifique ou d’une identitĂ© nationale unique, la LittĂ©rature ComparĂ©e travaille nĂ©cessairement Ă  Ă©tablir un site disciplinaire non dĂ©fini nationalement et place de grands espoirs dans l’évitement des piĂšges de la Weltliteratur, surtout dans une Ă©conomie de plus en plus mondialisĂ©e gouvernĂ©e par des Ă©changes et des flux transnationaux. » (DWL, 77) Premier intĂ©rĂȘt de ces considĂ©rations : elles mettent en place, Ă  cĂŽtĂ© du modĂšle de mondialisation expansive de Damrosch, un autre modĂšle parallĂšle et non mutuellement exclusif fondĂ© sur le nomadisme, l’exil, la dĂ©localisation forcĂ©e ; nous n’avons plus affaire seulement au musĂ©e goethĂ©en, avec ses fenĂȘtres de taille variable ouvertes sur le monde, ni au tourisme de pillage orientaliste de Layard et des compagnons de Bonaparte en Égypte tels que Vivant Denon, ni Ă  la politique des Ă©diteurs mĂ©diateurs comme Madame Debray nĂ©gociant Ă  Francfort le copyright du tĂ©moignage de Rigoberta MenchĂș, mais Ă  un Kafka d’aprĂšs 1938 qui aurait dĂ» pour de bon arpenter le monde Ă  moins de finir dans une chambre Ă  gaz. L’hostilitĂ© mal dissimulĂ©e de Gayatri Spivak Ă  l’encontre des exilĂ©s centreuropĂ©ens fondateurs de la « vieille » LittĂ©rature ComparĂ©e aux États-Unis prend Ă  cette lumiĂšre un sens plus sinistre encore, tandis qu’on voit parfaitement ici comment, en phase de mondialisation Ă©conomique accĂ©lĂ©rĂ©e, des nationalismes exacerbĂ©s fabriquent des apatrides vitaux conduits Ă  se rĂ©unir en des lieux paradoxaux tels que la Turquie d’Europe post-kĂ©malienne.

28Si, comme le dit Moretti, dont les « Conjectures sur la littĂ©rature mondiale » sont reprises ailleurs dans le mĂȘme volume (148-162), « la littĂ©rature mondiale n’est pas un objet mais un problĂšme, et un problĂšme qui appelle une nouvelle mĂ©thode critique, » (DWL, 78), Emily Apter, rĂ©examinant la pratique de Leo Spitzer, autre exilĂ©, avec Auerbach, sur la rive du Bosphore, n’en conclut pas, bien au contraire, comme Moretti, qu’en ce qui concerne la mondialitĂ© littĂ©raire « la distance est une condition de la connaissance, car elle permet de focaliser sur des unitĂ©s beaucoup plus petites ou beaucoup plus grandes que le texte : procĂ©dĂ©s, thĂšmes, tropes —ou genres et systĂšmes. » (ibid.) La disparition du texte dans ces opĂ©rations n’a aucune raison, selon elle, d’ĂȘtre inscrite aux pertes et profits. La pratique de Spitzer, « la cacophonie mise en scĂšne de rencontres multilingues, [constitue] un exemple de comparatisme qui relĂšve le double dĂ©fi de la portĂ©e globale et de la proximitĂ© textuelle. » (DWL, 79) Occasion de pousser un parallĂšle rĂ©vĂ©lateur (et paradoxal) avec le trĂšs anti-historiciste Étiemble, en soulignant sa filiation avec Spitzer : « Si Étiemble a façonnĂ© un comparatisme global futuriste pour les annĂ©es 60 qui est encore pertinent pour nous, il a hĂ©ritĂ© une vision qui avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© mise pĂ©dagogiquement en pratique par Spitzer dans les annĂ©es 30. » (DWL, 83) Ce n’est sans doute pas par hasard qu’Étiemble avait choisi de se voir comme un exilĂ© de tous les totalitarismes de son temps, rĂ©fugiĂ© en France faute de mieux, et j’interprĂšte plus facilement aujourd’hui, sous l’importance qu’il se donnait emphatiquement, la valeur programmatique de son propos quand il me dĂ©clarait vers 1970 dans son bureau de la Sorbonne : « Moi qui suis persona non grata tant Ă  Moscou qu’à PĂ©kin et Ă  Washington... » En bref, il faudrait ĂȘtre (chassĂ© ou transfĂ©rĂ©) d’ailleurs pour percevoir correctement la mondialitĂ© littĂ©raire.

29Finalement, l’exemple d’humanisme transnational et d’éthique de la coexistence au milieu des « guerres philologiques », que reprĂ©sentait Auerbach pour Edward Said est enracinĂ© dans le dĂ©racinement en tant que perte des deux illusions symĂ©triques, celle de l’innocence et celle de la faute originelle, donc en tant que condition pleinement humaine. Strictement dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, Emily Apter dĂ©montre avec Ă©clat comment l’impĂ©ratif catĂ©gorique spitzĂ©rien d’analyser les textes dans le minutieux dĂ©tail de leur Ă©criture en langue originale n’avait rien Ă  voir avec un refus de la traduction mais manifestait, Ă  l’inverse de « la complaisance unilingue » (DWL, 105) favorisĂ©e par la frĂ©quentation exclusive de textes servis tout traduits, l’exigence continuelle d’un exercice de translation active de l’étude. Se porter vers le diffĂ©rent, oĂč qu’il loge, encore une façon raisonnĂ©e de pratiquer la littĂ©rature mondiale comme mode de lecture et comme mode de vie : « L’invention de la littĂ©rature comparĂ©e par Spitzer Ă  Istanbul a transformĂ© la philologie en quelque chose oĂč l’on peut reconnaĂźtre aujourd’hui la vie psychique de l’humanisme transnational. » (DWL, 109)

30À reculons, l’article du Danois Peter Madsen « World Literature and World Thoughts : Brandes/Auerbach » nous ramĂšne aussi vers des penseurs de monde dont nous n’avons pas fini d’entendre parlervi, car ils fournissent les substrats europĂ©ens essentiels des problĂ©matiques actuellement rĂ©cupĂ©rĂ©es outre-Atlantique, comme le sont aussi les substrats indiens (Tagore) ou afro-caraĂŻbes (Senghor, CĂ©saire). L’analyse du fameux article d’Auerbach, « Philologie der Weltliteratur », dont il sera Ă  nouveau question un peu plus loin dans ce compte rendu, et dont il faut souligner le « der » qui n’est pas un « und », insiste sur le caractĂšre hĂ©gĂ©liennement historien du concept et de la mĂ©thode d’Auerbach : « L’histoire, en tant que discipline humaniste, Ă©tait pour Auerbach le seul mode d’enquĂȘte capable de fournir un tableau total de l’humanitĂ©. » (DWL, 55-56) Selon Madsen, « cette vision de la tĂąche des Ă©tudes littĂ©raires est Ă©videmment marquĂ©e de façon dĂ©cisive par une vision profondĂ©ment pessimiste et antimoderne du processus historique. » (DWL, 57) On ne saurait le nier, mais il est surprenant de constater qu’une mĂȘme vision de l’histoire conduisait Étiemble peu aprĂšs Ă  une idĂ©e totalement opposĂ©e de la tĂąche ou plutĂŽt de la mĂ©thode des Ă©tudes littĂ©raires ; sans doute l’aprĂšs-guerre d’Étiemble Ă©tait-elle moins irrĂ©parablement marquĂ©e que celle d’Auerbach par la mĂ©moire de la Shoah, mais je crois aussi qu’Étiemble voyait dans le verbe poĂ©tique ou romanesque moderne un modĂšle d’affranchissement de la loi mythique de l’Histoire lĂ  oĂč Auerbach y pressentait un oubli menant Ă  sa rĂ©pĂ©tition inconsciente. Le mondial de littĂ©rature peut donc se jouer sous ces deux modalitĂ©s.

31En citant quelques lignes d’un essai de Georg Brandes Ă©crit en 1899, Madsen rĂ©clame pour celui-ci l’antĂ©rioritĂ© de la perception du risque d’aplatissement insensĂ© (indiffĂ©rence) qu’une certaine mondialisation fait courir Ă  la production littĂ©raire moderne hors les nations : « Ce qui est Ă©crit directement pour le monde sera sans valeur comme Ɠuvre d’art, » disait Brandes. (DWL, 61) Je traduis de la traduction anglaise ; si les temps verbaux sont conformes Ă  ceux de l’original, leur discordance floue rend cette phrase bien curieuse : Brandes voulait-il dire que ce qui est Ă©crit maintenant (ou en n’importe quel temps ?) directement pour le monde sera (Ă  jamais, comme maintenant) sans valeur ? Ou bien faudrait-il restituer plutĂŽt une formulation hypothĂ©tique : « ce qui serait Ă©crit n’aurait aucune valeur » ? Et encore, quelle Ă©tait la portĂ©e rĂ©elle de cette hypothĂšse, si c’en est une ? Était-ce une hypothĂšse d’école ou bien une prophĂ©tie et un avertissement ? Madsen n’envisage pas vraiment cette question, bien qu’elle se pose avec acuitĂ© dans le contexte actuel, comme on l’a vu plus haut Ă  propos des travaux de Damrosch et de ceux de Francesca Orsini. Il n’est pas rare en effet que l’on reproche, par un amalgame assez brutal, Ă  la fois aux Versets sataniques et Ă  la sĂ©rie des Harry Potter d’ĂȘtre Ă©crits directement pour le (marchĂ©) mondial ; or, si Zola pensait d’abord français et Ă©crivait « pour la France » plutĂŽt que « pour le monde », sa faible circulation mondiale est-elle un critĂšre de qualitĂ© esthĂ©tique ? Inversement, Ă©crivant consciemment pour le monde, Hugo se leurrait-il ? ou, sinon, faut-il refuser Ă  ses Ɠuvres toute valeur esthĂ©tique ? Et encore, jusqu’à quel point viser un public Ă©troit a-t-il pu ĂȘtre la condition, rĂ©alisĂ©e dans le passĂ©, de la mondialisation moderne d’une Ɠuvre ? Question d’ailleurs Ă©voquĂ©e par Damrosch Ă  propos de Dante et Ă  laquelle j’aimerais pour ma part aussi suggĂ©rer une rĂ©ponse toute diffĂ©rente des affirmations de Brandes : Dante, comme ChrĂ©tien de Troyes, Virgile ou le scribe de Gilgamesh Ă©crivaient dĂ©jĂ , comme Hugo, Asturias ou Rushdie, directement pour le monde, mais ce monde Ă©tait gĂ©ographiquement et culturellement beaucoup plus Ă©troit que celui de Victor Hugo, de TolstoĂŻ ou de Tagore. Dans « littĂ©rature mondiale », il ne faudrait pas comprendre « monde » comme une affaire de totalisation encyclopĂ©dique listĂ©e mais de structure d’inclusivitĂ©. Il y a « village » dans « global village ». Chez Brandes, comme plus tard chez Auerbach, on l’a observĂ©, perdurent encore les figures symĂ©triques du scripteur et du lecteur solitaires face Ă  la masse infinie des textes actuels et possibles, des figures qui ressemblent Ă©tonnamment Ă  celle du hĂ©ros romantique, Ă  celle du personnage type des tableaux de Friedrich, minuscule David face Ă  un cosmos-Goliath —vision bien diffĂ©rente de celle, post-moderne, d’un « électron libre » ou d’une particule ballottĂ©e sans cesse entre les multiples champs d’attraction et de rĂ©pulsion d’un milieu infiniment complexe, lui-mĂȘme menacĂ© d’entropie.

32Dans ces conditions, la rĂ©trospection vers un Brandes ou mĂȘme un Auerbach n’est pas forcĂ©ment une aide Ă  la luciditĂ© sur notre prĂ©sent ; les avenirs de notre passĂ© ne sont pas nĂ©cessairement les passĂ©s de notre avenir, le concept de littĂ©rature mondiale doit aussi se penser comme rupture, comme le prĂ©conise Moretti. Madsen ne s’appesantit pas, c’est dommage, sur la tonalitĂ© de la rĂ©ception mondiale, et particuliĂšrement chinoise de Brandes en citant un extrait d’un article du doyen de la FacultĂ© des Lettres de PĂ©kin en 1915, qu’il considĂšre comme grosso modo fidĂšle Ă  l’esprit de Brandes : « GrĂące au dĂ©veloppement de la science depuis la fin du XIXe siĂšcle, on a dĂ©couvert la vĂ©ritable nature de l’univers et de la vie humaine. » (DWL, 64) On est au plus prĂšs du positivisme scientiste, de la suprĂ©matie des modĂšles apparemment offerts par les sciences de la vie (BrunetiĂšre) et les sciences physiques, et l’on ne s’est guĂšre Ă©loignĂ© des Ă©loges de Newton dans la poĂ©sie encyclopĂ©diste. L’Europe reste mĂšre des arts et des sciences, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs qu’il faut accorder un crĂ©dit supplĂ©mentaire aux diffĂ©rences nationales (Lanson). On ne saurait s’étonner que Brandes, par la contradiction romantique habituelle qui assimile les nations Ă  des sujets individuĂ©s (Michelet) et vice versa, « interprĂšte essentiellement la RĂ©volution Française en termes de libĂ©ration de l’individu et spĂ©cialement de l’individu extraordinaire. » (DWL, 69). DĂšs lors, ce n’est pas rendre grand service Ă  la pensĂ©e d’Auerbach que de la rabattre sur un tel ascendant supposĂ©, et les « idĂ©es mondiales » de Brandes, comme celle de libertĂ©, nous semblent y perdre quelque chose de leur universalitĂ©. Le traitĂ© de La Paix perpĂ©tuelle de Kant (1795) citĂ© in fine apporte un correctif plus salutaire que naĂŻf aux prĂ©supposĂ©s de Brandes qui, je le crains, Ă  partir d’un monde divisĂ© entre Europe et reste du monde, l’empĂȘchaient absolument de penser le mondial : « Parce qu’une communautĂ© (plus ou moins Ă©troite ou Ă©largie) est [la forme d’organisation] de loin la plus rĂ©pandue chez tous les peuples de la Terre, une transgression des droits en un lieu du monde est ressentie partout, par consĂ©quent l’idĂ©e d’un droit de la citoyennetĂ© du monde n’est ni fantasque ni exagĂ©rĂ©e [...] » (DWL, 74). La littĂ©rature mondiale devrait ĂȘtre comprise, pour le meilleur et pour le pire, comme une solidaritĂ© d’actions et de droits, comprĂ©hension qui ne peut rĂ©sulter —mĂȘme si Kant ne le disait pas encore— que d’une pensĂ©e plurielle, dynamique et polycentrique de l’universel. L’ouvrage Ă©ditĂ© par Christopher Prendergast, placĂ© volens nolens sous le signe de la discussion des thĂšses conflictuelles et concurrentielles de Pascale Casanova, n’en prend sans doute pas tout Ă  fait assez le chemin, bien que l’éditeur l’ouvre par une dĂ©molition en rĂšgle de celles-ci.

33Prendergast intitule sa contribution liminaire « La RĂ©publique mondiale des Lettres », reprenant le titre mĂȘme de l’ouvrage massif publiĂ© par Casanova en 1999. La contestation des hypothĂšses de travail, des arguments et des visĂ©es de cette historienne et critique littĂ©raire par Prendergast ne retiendra pas longuement notre attention pour l’instant, car sa pensĂ©e est l’un des deux foyers capitaux de l’ouvrage collectif français que nous examinerons Ă  la suite. Ce qui nous intrigue plutĂŽt d’emblĂ©e, c’est qu’il ait fallu attendre la publication de la RĂ©publique (et sa traduction) pour que le forum des Ă©tudes postcoloniales se transfĂšre sur un nouveau site libellĂ© « mondial », alors que la problĂ©matique de la mondialisation est strictement contemporaine de celle de la postcolonialitĂ©. En Ă©nonçant l’inacceptabilitĂ© actuelle d’une ancienne dĂ©finition de la littĂ©rature mondiale en tant qu’ « autobiographie de la civilisation » par un certain Richard G. Moulton, Prendergast nous explique qu’une telle vision unitaire d’un rĂ©cit fait par un narrateur unique —mĂ©taphorique, bien sĂ»r, mais peu importe, semble-t-il— choquerait aujourd’hui les esprits : « vraisemblablement, on aimerait mieux [maintenant] morceler (break up) et diversifier cette histoire et ses sujets en fonction de la pluralitĂ© des cultures humaines. » (DWL, 3) C’est un premier Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse, car les termes de « RĂ©publique mondiale » sont suffisamment Ă©quivoques pour abriter Ă  la fois une idĂ©e d’universalitĂ© (hĂ©ritĂ©e d’un passĂ© idĂ©aliste et utopiste, Ă  la Kant, la rĂ©publique y garde le sens de bien commun) et des dĂ©bats trĂšs vifs (voire violents) entre partis, minoritĂ©s et groupes d’intĂ©rĂȘts qui se disputent sans relĂąche cette chose commune, se l’appropriant inĂ©galitairement Ă  chaque changement de majoritĂ© ou d’alliances (la rĂ©publique prend le sens moderne d’une dĂ©mocratie parlementaire). Effectivement, Prendergast relĂšve Ă  juste titre que « la rivalitĂ© et la compĂ©tition sont les concepts mis au premier plan par Casanova, Ă©tayĂ©s par l’armature du travail thĂ©orique de Bourdieu sur la constitution des ‘champs littĂ©raires’ (mĂȘme si, par bonheur, elle nous Ă©pargne la version la plus sauvagement pathologique de la thĂ©orie de la littĂ©rature comme zones de combat illustrĂ©e par Harold Bloom). » (DWL, 7) Il frappe oĂč ça fait mal en dĂ©nonçant la tendance. Mais je pense qu’on pourrait avancer un peu plus loin dans l’interprĂ©tation en dosant plus subtilement l’agressivitĂ© de la rĂ©action.

34 Le caractĂšre assez disparate de l’ouvrage ne tient pas seulement Ă  une politique Ă©ditoriale qui est devenue en gĂ©nĂ©ral celle de la New Left Review dans sa seconde Ă©poque et donc des Ă©ditions Verso, je crains qu’il ne reflĂšte involontairement la vision de Casanova de la littĂ©rature mondiale, mais aussi de sa problĂ©matique (puisqu’elle est un problĂšme, dixit Moretti) comme foire d’empoigne. Sous cet aspect, le mondial est le nouveau lieu oĂč s’affrontent non pas les communautĂ©s entre elles, ou les communautĂ©s contre l’Empire, mais l’universalisme (europĂ©en) au relativisme communautariste (censĂ©ment extra-europĂ©en). Tous les auteurs rĂ©unis sont occidentaux et un tiers seulement des contributions portent explicitement Ă  un titre ou Ă  un autre sur des domaines non occidentaux du mondial. Je ne veux pas accuser Prendergast d’ĂȘtre europĂ©ocentrique, ce serait trĂšs injuste, mais la critique d’une thĂ©orie du mondial qui maintient fermement Londres et Paris comme centres incontestables de production de la reconnaissance qui mondialise les Ɠuvres oblige Ă  rendre, en tout Ă©tat de cause, Ă  une Europe qui rĂ©siste à sa « provincialisation » (Dipesh Chakrabarty) la place d’un objet d’attention prééminent. En mĂȘme temps, on dĂ©couvre —ce qui ne devrait pas nous rendre trop perplexes— la collusion thĂ©orique entre l’économie classique dĂ©bouchant sur l’exaltation du marchĂ© mondial libĂ©ral et la mondialisation de la thĂ©orie marxiste, au plan de l’économie symbolique aussi.

35L’essai de Tim Reiss rééditĂ© dans le mĂȘme volume nous fournira provisoirement la conclusion Ă©nigmatique qui convient en l’occurrence (il parle de Ngugi) : « Les questions de pouvoir restent non rĂ©solues quand on n’a ni identitĂ© ni un moyen de savoir ce qu’une ‘identité’ pourrait bien ĂȘtre. » (DWL, 143) Heureusement, peut-ĂȘtre cette ignorance et cette indĂ©cision sont-elles les marques de naissance d’une littĂ©rature mondiale ?

36Comme le montre son introduction, OĂč est la littĂ©rature mondiale ? doit sans doute son titre Ă  la prĂ©emption du « Qu’est-ce que... ? » par Damrosch ; la question posĂ©e n’est pas rĂ©ellement diffĂ©rente, malgrĂ© quelques inflexions, et l’approche se dit inĂ©vitablement historique : « Si [la notion] a un sens qui mĂ©rite d’ĂȘtre interrogĂ©, ce n’est pas parce que la littĂ©rature, par nature ou par fiction, est mondiale, mais bien parce qu’elle est ‘devenue’ mondiale. » (OELM, 6) Et nous voici repartis, avec Goethe, pour un tour de manĂšge. Plus curieuses sont les raisons avancĂ©es pour la rĂ©surgence de la notion : d’une part, « la bibliothĂšque s’accroĂźt et moins on la maĂźtrise, plus il nous appartient de la ranger et de la comprendre comme totalitĂ©, » (OELM, 7) d’autre part, « la mĂ©moire des Ă©crivains et des lecteurs est dĂ©sormais un territoire babĂ©lique, oĂč rĂ©sonnent ensemble des textes venus de prĂšs ou de loin, des langues multiples (mĂȘme si elle les retient en traduction), des territoires sans voisinage rĂ©el. » (ibid.) L’angoisse de la « monoculture » (LĂ©vi-Strauss, avant Amin Maalouf) est moins Ă  l’ordre du jour que le souci de mettre de l’ordre dans l’archive, grĂące Ă  une cartographie, par exemple. Il s’agit de se pencher, dans l’intĂ©rĂȘt des disciplines Ă©tablies (littĂ©rature comparĂ©e ou gĂ©nĂ©rale, voire « littĂ©rature tout court » —est-ce Ă  dire la thĂ©orie littĂ©raire ?) sur la littĂ©rature du monde entier, non sur « une littĂ©rature pour le monde entier, qui reconduirait alors aux phĂ©nomĂšnes de mondialisation. » (ibid.) MĂȘme thĂšme que chez Madsen commentant Brandes (voir supra). Question : le devenir mondial de la littĂ©rature, dont on nous parlait plus haut n’est-il pas un phĂ©nomĂšne de mondialisation ? MalgrĂ© ces embarras conceptuels initiaux, le livre, dans son ensemble, n’est pas complĂštement dĂ©cevant, du moins pour qui est au courant de l’état de la problĂ©matique dans le monde anglo-saxon, car on y verrait difficilement une introduction Ă  celle-ci pour le lecteur francophone, l’absence d’une bibliographie de base Ă©tant particuliĂšrement regrettable.

37Le volume se compose de deux grandes parties, la premiĂšre bizarrement intitulĂ©e « La notion de littĂ©rature mondiale entre politique et histoire », comme si la politique et l’histoire constituaient des pĂŽles opposĂ©s, et la seconde, plus judicieusement,  « Du bon usage de la littĂ©rature mondiale », bien qu’elle n’offre ni recettes Ă©prouvĂ©es ni outils critiques vĂ©ritablement innovants.

38Puisque l’article d’Auerbach, introduit par Christophe Pradeau et pour la premiĂšre fois traduit en français a la vedette, occupant le dĂ©but de la premiĂšre partie, et qu’Auerbach prĂ©tendait en son temps faire le point sur le terme de littĂ©rature mondiale Ă  la maniĂšre de Goethe, en considĂ©rant le prĂ©sent et l’avenir, il convient d’entrer en finesse dans ce bilan et cette prospective tous deux ancrĂ©s dans un passĂ© susceptible de nous Ă©chapper d’un instant Ă  l’autre ; Ă  partir de cette mĂ©ditation oscillant entre pessimisme foncier et reprise en main dialectique, nous pourrons sans doute mesurer le chemin parcouru ces cinquante derniĂšres annĂ©es.

39Auerbach part d’un prĂ©supposĂ© auquel il confĂšre le statut de constat : « Notre terre, qui est le monde de la littĂ©rature mondiale, rapetisse et perd de sa diversitĂ©. [...] la vie des hommes sur toute la planĂšte s’uniformise. D’abord parti d’Europe, le processus de stratification s’étend, qui ensevelit toutes les traditions particuliĂšres. » (OELM, 25) Et encore, quelques pages plus loin, « la conception de la littĂ©rature mondiale que nous dĂ©fendons [...] considĂšre comme inĂ©luctable la standardisation en cours de la civilisation planĂ©taire. » (OEM, 29) Autrement dit, a) c’est bien dans un cadre de mondialisation ou plutĂŽt de globalisation forcĂ©e qu’Auerbach croit dĂ©velopper son argumentation, et, b) les deux phĂ©nomĂšnes moteurs pour les Ă©diteurs d’OELM, Ă  savoir la croissance effrĂ©nĂ©e de la bibliothĂšque et le babĂ©lisme des acteurs de la communication littĂ©raire, n’étaient pas dĂ©terminants pour Auerbach, nous les retrouverons un peu plus loin dans son essai en tant qu’obstacles pragmatiques au bon exercice philologique, mais non en tant que dĂ©terminants de principe de cette activitĂ©. Il nous faut donc nous demander si le chronotope de l’essai d’Auerbach est encore commensurable au nĂŽtre : son point de vue est surplombant et se fixe sur une dynamique d’empreinte et d’effacement des particularitĂ©s culturelles antĂ©rieures qui a Ă©tĂ© en partie celle de la colonisation et du partage du monde entre puissances « europĂ©ennes ». Christophe Pradeau relĂšve trĂšs justement que la survie de cet article et la coloration de l’image d’Auerbach qui lui est associĂ©e sont dus dans une large mesure Ă  Edward Said qui, aprĂšs sa traduction de 1969, l’a souvent citĂ© et commenté ; « il a pris rang », dit Pradeau, « parmi les textes fondateurs des postcolonial studies. » (OELM, 15) Si ceci reste vrai, la vision qu’il offre ne risque-t-elle pas de souffrir du dĂ©clin prĂ©visible et dĂ©jĂ  actuel de la thĂ©orie postcoloniale et, prĂ©cisĂ©ment, du besoin de penser stratĂ©giquement en d’autres termes ? Je n’en suis pas du tout sĂ»r, car la lecture de Said rĂ©pondait Ă  des prĂ©occupations qui Ă©taient celles des annĂ©es 70, pas celles des annĂ©es 50 ou du XXIe siĂšcle : Auerbach ne voit peut-ĂȘtre pas tout l’impact du fait colonial et des luttes pour l’indĂ©pendance qui vont dĂ©terminer le style politique de la plupart des pays du monde jusqu’à nos jours, mais il voit, sous la guerre froide, une tendance Ă  beaucoup plus long terme, celle d’un marchĂ© unique (et inĂ©galitaire) des valeurs symboliques, conforme dans sa structure Ă  celui des technologies et des biens de consommation. Plusieurs seuils ont Ă©tĂ© franchis, la lutte entre rĂ©sistances locales ou rĂ©gionales et pouvoirs de la globalisation est devenue encore plus aiguĂ« si possible, certes, mais les enjeux sont les mĂȘmes. Le problĂšme serait donc plutĂŽt de dĂ©cider si nous pouvons Ă  notre tour, en cet autre palier du conflit planĂ©taire, nous sentir vivre « en un kairos de l’historiographie intelligente »(OEM, 17), ou bien si ce moment fragile reconnu par Auerbach est Ă  jamais dĂ©passĂ©...

40Auerbach pensait dans un long terme qui le renvoyait, Ă  fins de synthĂšse, aux origines antiques et mĂ©diĂ©vales dont la connaissance avait Ă©tĂ© rendue dĂ©sirable, sinon accessible, par l’impulsion de l’humanisme historique goethĂ©en : « il ne s’agit pas seulement ici de la dĂ©couverte du matĂ©riau et de l’élaboration des mĂ©thodes permettant de l’étudier, mais aussi de sa pĂ©nĂ©tration et de sa mise en valeur dans une histoire intĂ©rieure de l’humanitĂ©, dans l’élaboration d’une reprĂ©sentation de l’homme qui soit unique dans sa multiplicitĂ©. » (OELM, 27) Puisque notre souci semble devoir ĂȘtre, aujourd’hui plus encore qu’en 1952, d’organiser et de renforcer la pensĂ©e du long terme face aux pressions de la spĂ©culation instantanĂ©e (grattez votre ticket et vous saurez tout de suite si vous avez gagnĂ©) et de la traduction simultanĂ©e, toutes les propositions d’Auerbach seraient Ă  mettre sur la table. Cependant nous ne pouvons que regretter qu’il n’en ait guĂšre qu’une Ă  nous faire —nous allons l’examiner— et que l’espace qu’il espĂšre construire et Ă©largir pour faire piĂšce Ă  l’étroitesse du prĂ©sent ne soit qu’une mĂ©taphore convenue du temps : « Dans la rĂ©alitĂ© du monde, l’histoire est ce qui nous concerne le plus, nous touche le plus, nous forme le plus Ă  la conscience de ce que nous sommes. Car elle est le seul sujet qui nous mette sous les yeux l’ensemble des hommes. » (ibid.) D’oĂč ce correctif, sans doute pour ne pas trop laisser prise aux accusations de passĂ©isme : « En parlant de l’histoire comme sujet, je n’entends pas seulement le passĂ©, mais plus gĂ©nĂ©ralement la marche des Ă©vĂ©nements, ce qui inclut le prĂ©sent. » (ibid.)

41Il n’est pas absolument rassurant que le prĂ©sent soit absorbĂ© dans les consĂ©quences d’une loi (une « marche des choses ») qui permet de le dĂ©crire comme rĂ©sultat plutĂŽt que comme lieu de dĂ©libĂ©ration et d’action. En outre l’amplitude historienne exigĂ©e de ce « perspectivisme » n’a pas la moindre chance d’ĂȘtre obtenue Ă  l’échelle gĂ©ographique de la planĂšte, il faudra se rabattre sur une seule tradition, « la nĂŽtre » : « Certains dominent encore la totalitĂ© du matĂ©riau, en ce qui concerne l’Europe du moins. » (OEM, 31). Nous voici dans une situation presque pire que celle des philosophes des LumiĂšres pour qui le prĂ©sent des sauvages incarnait le passĂ© des civilisĂ©s. Pour ce qui relĂšve des Ă©tudes, le plus pressĂ© est de remonter le plus loin et de la façon la plus dĂ©taillĂ©e possible dans le passĂ© europĂ©en, car « on ne devrait pas avoir besoin de professeurs, me semble-t-il, pour s’approprier Rilke, Gide ou Yeats. » (ibid.) Auerbach rĂȘve le trĂšs long terme, mais en arriĂšre seulement, il ne prĂ©voit pas que Rilke, Gide ou Keats auront trĂšs vite cessĂ©, avec l’accĂ©lĂ©ration de l’histoire, d’appartenir au prĂ©sent ou mĂȘme Ă  un passĂ© proche, et que les films en noir et blanc appelleront, Ă  peine vingt ans aprĂšs la gĂ©nĂ©ralisation du tournage en couleurs, une Ă©ducation Ă  cette reprĂ©sentation rĂ©volue, devenue invraisemblable et littĂ©ralement invisible, alors mĂȘme que des vĂ©hicules automobiles qu’on y voit circulent encore dans nos rues.

42Le raisonnement est le suivant : 1) le prĂ©sent est le temps de l’uniformitĂ©, 2) il faut recourir au passĂ© pour trouver la diversitĂ© perdue, 3) la masse des matĂ©riaux du passĂ© disponibles dans le monde ne peut ĂȘtre maĂźtrisĂ©e par aucun chercheur, 4) il faut recourir Ă  la profondeur d’un seul passĂ© divers plutĂŽt qu’à la largeur d’un prĂ©sent unifiĂ©. C’est ce raisonnement qui est obsolĂšte chez Auerbach, et il l’est pour trois raisons : 1) parce qu’ayant posĂ© l’uniformisation comme une fatalitĂ©, il se tient prospectivement en dehors de la controverse qui est plus que jamais la nĂŽtre entre universalisme et relativisme culturel ; 2) parce que, selon lui, la « synthĂšse » (sans thĂ©ories abstraites) est la visĂ©e de la philologie comparĂ©e, et que seul « l’individu » pourrait, en droit comme en fait, la mener Ă  bien ; et 3) parce que, mĂȘme si une synthĂšse est Ă  ses yeux provisoire dans le temps, elle constitue par nature un absolu —elle est sublime et seule—, alors que nous tenons maintenant que ce qui s’affronte sur la place mondiale, ce sont autant de synthĂšses localement fondĂ©es sur des traditions hĂ©tĂ©rogĂšnes. Je me fais, Ă©videmment, l’avocat du diable. Il est vrai, comme l’écrit Christophe Pradeau, que « si, en raison de son caractĂšre ‘prĂ©national’, la culture mĂ©diĂ©vale nous apparaĂźt riche d’enseignement au moment oĂč le monde s’uniformise, le regard d’Auerbach se veutvii libre de nostalgie. Il y trouve moins un refuge que la force d’affronter l’avenir. » (OELM, 21) Je conteste seulement qu’il rĂ©ussisse Ă  Ă©chapper Ă  la nostalgie, dans la mesure oĂč il voit dans son contexte gĂ©opolitique des nationalismes hypertrophiĂ©s paradoxalement alliĂ©s Ă  un nivellement des diffĂ©rences culturelles. Je me demande en fait si Auerbach n’était pas trop prĂšs du prĂ©sent au contraire : l’effet d’uniformitĂ© (dans les discours comme dans les modes de vie) ne serait-il pas produit par un rattrapage de dĂ©calages entre civilisations qui n’auront pas durĂ© plus de quelques moments Ă  l’échelle de l’histoire humaine ? Ainsi les inventions sĂ©parĂ©es de l’écriture n’ont couvert que deux ou trois millĂ©naires entre une humanitĂ© planĂ©tairement illettrĂ©e et une humanitĂ© planĂ©tairement lettrĂ©e, et deux sociĂ©tĂ©s agricoles de subsistance ou deux sociĂ©tĂ©s consacrĂ©es Ă  l’élevage nomade ne se ressemblent-elles pas tout autant que deux sociĂ©tĂ©s occupĂ©es Ă  la production de moyens Ă©lectroniques  de communication?

43En dĂ©pit de tout ce qui a mal vieilli dans cette pensĂ©e, les espoirs qu’elle continue de nourrir la conduisent Ă  conseiller les jeunes philologues (historiens) d’une façon que notre mondialitĂ© prĂ©sente m’encouragerait Ă  rĂ©pĂ©ter, mutatis mutandis, aux jeunes comparatistes : trouvez un point de dĂ©part, prenez pour point de dĂ©part un ou plusieurs phĂ©nomĂšnes curieux (comme le stylisticien Ă  la recherche de la singularitĂ© d’une Ă©criture), faites plus confiance Ă  votre intuition d’observateur qu’à des grilles interprĂ©tatives rĂ©ductrices, etc. « La singularitĂ© d’un bon point de dĂ©part rĂ©side, d’une part, dans sa concrĂ©tude et sa force, d’autre part, dans son rayonnement potentiel. » (OELM, 35) Il s’agit en somme de se dĂ©familiariser soi-mĂȘme, de dĂ©placer expĂ©rimentalement son attention et son point de vue par rapport Ă  ce que l’école nous fait tenir pour des acquis de la science. La diffĂ©rence entre Auerbach, en pĂ©riode de mondialitĂ© restreinte, et nous, c’est qu’il nous faut nous mettre surtout ailleurs, lĂ  oĂč ça ne nous regarde pas, pour nous regarder nous-mĂȘmes.

44Annie Epelboin suit, de maniĂšre originale et convaincante, les vicissitudes de l’idĂ©e marxiste de littĂ©rature mondiale (une internationale littĂ©raire dans un seul pays) pour conclure que « pour avoir voulu appliquer ce concept au rĂ©el [entendez : pour avoir voulu le faire passer dans les faits], dans l’élan de leur enthousiasme et l’urgence du moment, les rĂ©volutionnaires russes ont fait les frais de leur imprudence. [...] Et c’est ainsi que la littĂ©rature en tant que telle a aboli son propre projet. » (OELM, 48)

45De façon terminologiquement connexe, Lionel Ruffel se place, lui, dans le contemporain pour Ă©valuer les fonctions et les limites de la notion d’« international », liĂ©e Ă  la modernitĂ© et situĂ©e par rapport au « cosmopolitisme » (renvoyant au long terme historique par ses origines grecques) et au « mondial », dont on veut « se tenir en retrait » parce qu’il est « devenu aujourd’hui complexe ». Cet auteur se demande en premier lieu, par une « fiction thĂ©orique », ce que l’international pourrait vouloir dire aujourd’hui, ce Ă  quoi il pourrait servir alors que les conditions qui l’ont mythifiĂ© depuis les dĂ©buts de la modernitĂ© ne sont plus maintenant rĂ©unies. Sa conclusion, Ă  cette Ă©gard, fait de l’international l’hĂ©ritage d’une modernitĂ© morte, qui en Ă©voque le spectre en acquĂ©rant une portĂ©e historique, non plus gĂ©ographique : « l’international est un concept spectral, une approche historique de la spatialitĂ© littĂ©raire dont le rĂ©fĂ©rent principal est la modernitĂ©. » (OELM, 55) Mais l’international contemporain, dans cette perte rĂ©fĂ©rentielle, ferait office de dessaisissement dĂ©libĂ©rĂ©, produisant un « lien intempestif », au sens de Derrida. Le privatif « sans » fait merveille en retournant la fin des dĂ©terminations en « rĂ©affirmation essentielle du lien entre esthĂ©tique et politique. » (OELM, 56) En revanche, l’international d’aujourd’hui combattrait l’enracinement (le local) et, du mĂȘme coup, le global qui l’émiette dans une littĂ©rature de consommation dont la mondialitĂ© est « conçue comme un assemblage hĂ©tĂ©roclite et improbable oĂč tout est dĂ©particularisĂ© et mĂ©langĂ©, internationalisĂ© et dissous [...] » (OELM, 57) On ne nous explique guĂšre comment cet « international », qui ressemble diablement Ă  celui du CollĂšge de Philosophie, se comporte naturellement en anticorps de l’internationalisĂ©, mais nous devinons qu’il doit avoir quelque vertu dĂ©constructive pour « rĂ©siste[r] aux autres usages du monde qui sont autant de dĂ©formations de l’histoire. » Suivent des exemples de deux voies concrĂštes de rĂ©sistance, dont l’une, consistant Ă  « devenir absolument Ă©tranger » est illustrĂ©e par le cas d’Antoine Volodine, lequel veut « écrire en français une littĂ©rature Ă©trangĂšre », (OELM, 61) tandis que l’autre serait une « spectralitĂ© comme paradigme esthĂ©tique international », malgrĂ© un « ancrage national Ă©vident ». L’exemple d’Enrique Vila Matas me paraĂźt assez peu convaincant, non pas que les « fantĂŽmes » n’y soient omniprĂ©sents —et ce sont bien « essentiellement les fantĂŽmes que la littĂ©rature et les Ɠuvres d’art produisent, ces personnages Ă  la prĂ©sence Ă©trange qu’on appelle parfois ‘les ĂȘtres de papier’ » (OELM, 62)—, mais ils me donnent une impression fort ennuyeuse, pas du tout « unheimlich », de dĂ©jĂ  vu, dans d’innombrables mĂ©tafictions des gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures. Vila Matas travaille pour un Ă©diteur qui a identifiĂ© un secteur de marchĂ© restreint mais rentable ; il fabrique le haut de gamme (Ă©thĂ©rĂ©, dĂ©sincarnĂ©, papyrisĂ©) de cette littĂ©rature mondiale —dont se gaussent Pascale Casanova et, avec elle, Lionel Ruffel— qui prĂ©sente « un monde bigarrĂ©, violent et chaleureux. » (OELM, 57) Je crains que notre esthĂ©ticien n’ait Ă©tĂ© abusĂ© par son peu de familiaritĂ© avec le genre de la mĂ©tafiction et les dĂ©lits d’initiĂ©s que facilitent ses cosmi-collages rĂ©alisĂ©s Ă  partir d’une mise Ă  plat anthologique, ce qui est tout autre chose qu’une réécriture distillĂ©e de la longue histoire des reprĂ©sentations.

46Sous le beau titre d’« Un drakkar sur le lac LĂ©man », Christophe Pradeau nous invite d’entrĂ©e de jeu Ă  une approche au moins bidimensionnelle de la littĂ©rature mondiale. AprĂšs nous avoir rappelĂ© que Goethe, en son temps, n’est pas le seul Ă  avoir effleurĂ© le concept, phĂ©nomĂšne d’époque au tournant des XVIIIe et XIXe siĂšcles —Friedrich Schlegel, Thomas de Quincey et Mme de StaĂ«l devant tous ĂȘtre convoquĂ©s—, il va droit Ă  la configuration actuelle : « L’expression de littĂ©rature mondiale dĂ©signe Ă  la fois une rĂ©alitĂ© concrĂšte, l’ensemble des littĂ©ratures nationales, et un processus d’intĂ©gration plus ou moins hypothĂ©tique : le passage de la littĂ©rature en rĂ©gime mondial. » (OELM, 66) C’est souligner un programme volontariste dĂ©jĂ  chez Goethe, « la mise en place d’une vĂ©ritable dynamique dĂ©cloisonnante dont le travail de traduction [...] est le ressort privilĂ©giĂ© mais non exclusif [...] On pourraviii parler de littĂ©rature mondiale quand les littĂ©ratures nationales, sans cesser d’exister en tant que telles, seront si liĂ©es les unes aux autres que les Ă©crivains de toutes les parties du monde auront le sentiment de partager l’espace commun d’une mĂȘme sociabilitĂ©. » (ibid.) La littĂ©rature mondiale, ni malĂ©diction ni panacĂ©e, reprend figure d’horizon, mais combien diffĂ©ré ? Et, si elle a pu ĂȘtre un programme d’écriture dans le passĂ©, devons-nous la confier au « sentiment » des Ă©crivains ? Celui qui est citĂ© dans la foulĂ©e est d’ailleurs, dans une page de Jules Romains, bien plutĂŽt la perception d’une figure de lecteur. Nous apercevons sans tarder qu’il y a deux sortes de dĂ©cloisonnement, dans le simultanĂ©isme aussi : tout le monde rĂšgle sa montre sur l’heure de Paris, ou bien nous sommes dans une salle oĂč vingt-quatre horloges accolent Ă  la mĂȘme minute toutes les heures du monde.

47C’est pourquoi l’on n’a pas tort de mettre en question le scĂ©nario hĂ©roĂŻque et optimiste d’un « toujours plus prĂšs » ne faisant que mettre en relief la loi des petites diffĂ©rences qui font toute la diffĂ©rence. Christophe Pradeau va donc susciter (via Renan) la rencontre d’AverroĂšs, figure du cloisonnement d’avant le Welt goethĂ©en, avec Borges, qui Ă©voque, lui, parmi une dizaine d’autres Ă©crivains, le nouveau « rĂ©gime mondial ». Borges, en effet, au moment d’écrire sa nouvelle sur AverroĂšs, l’homme qui ne pouvait concevoir le sens de tragĂ©die ou de comĂ©die, car il ignorait ce qu’est un théùtre, s’aperçoit qu’il n’est guĂšre mieux informĂ© sur son personnage que celui-ci sur le théùtre. L’imaginaire borgĂ©sien se place dans l’entre-deux de mondes que l’on n’aura jamais fini de dĂ©cloisonner. Est-ce Ă  dire que la littĂ©rature mondiale est un vaste contresens, dont le seul sens parcourable serait la cloison du labyrinthe qui, la sĂ©parant, l’annule ? En tout cas, si Borges est reconnu « comme l’un des Ă©crivains mĂ©morables du XXe siĂšcle, [il] le doit moins [...] Ă  son entreprise de constitution d’un patrimoine littĂ©raire national qu’à la façon inimitable qui est la sienne d’investir le liant, cet espace national qui fait le lien entre les mondes. » (OELM, 76) Je passe sur « national » et « transnational » sans broncher, mais on pourrait objecter abondamment que l’union du gaucho et de la culture portĂšgne, avec quelques figures orientales au milieu, le tout baignant dans un nonsense trĂšs britannique, cristallise l’image ironique d’une nation argentine disparate —dont l’identitĂ© est exactement caractĂ©risĂ©e par le disparate— et qui, incapable de se souder autrement que par des paix provisoires avec elle-mĂȘme, reprĂ©sente tout autant un monde liĂ© par l’incongruitĂ© de ses composantes. Quoi qu’il en soit, Christophe Pradeau a parfaitement raison de nous donner Ă  entendre qu’il y a une diffĂ©rence historique, qu’une mondialisation s’est produite entre AverroĂšs et Borges : avec ou sans contresens, tous les jeux de rĂŽles transculturels sont en principe possibles aujourd’hui. EnterrĂ© Ă  GenĂšve, tout prĂšs de Calvin mais sous une stĂšle viking, Borges, dans ce geste symbolique qui lui survit, nous dirait que le mondial est, comme lui, bifrons et fait d’un Ă©quilibre prĂ©caire entre cloisonnement et dĂ©cloisonnement. PrĂ©caritĂ©, encore une fois, d’un kairos du perspectivisme historique, ou bien celle d’un acte tragique juste avant le basculement ? Collusion ou collision, le virtuel fait son apparition dans les derniĂšres lignes de l’essai, sans doute parce qu’il est le « liant », depuis beau temps, entre « littĂ©rature » et « mondiale ».

48Les travaux et l’entretien rĂ©unis dans la deuxiĂšme partie de l’ouvrage sont tous plus ou moins d’avance dĂ©passĂ©s par ces scintillantes intuitions. Nous les balaierons du regard sans trop de mĂ©nagements.

49Contrairement Ă  la plupart des critiques intervenant dans ce dĂ©bat, qui ont, un peu vite Ă  mon goĂ»t, remisĂ© Étiemble au musĂ©e des thĂ©ories fanĂ©es, Judith Schlanger, dans « Les scĂšnes littĂ©raires », s’appuie initialement sur une discussion des Essais de littĂ©rature (vraiment) gĂ©nĂ©rale. Certes, c’est pour observer qu’Étiemble employait indiffĂ©remment, « comme on l’a longtemps fait [les termes] de littĂ©rature gĂ©nĂ©rale ou comparĂ©e ou universelle ou mondiale », car c’était avant que « les Ă©crits des formalistes russes [ne fussent] entrĂ©s dans notre horizon. » (OELM, 86) L’idĂ©e du gĂ©nĂ©ral ou la littĂ©raritĂ©, remarque-t-elle, se placent Ă  un niveau d’abstraction telle que leurs illustrations peuvent ĂȘtre empruntĂ©es Ă  un corpus trĂšs limitĂ©, tandis que la littĂ©rature mondiale, celle dont Étiemble revendique polĂ©miquement la lĂ©gitimitĂ©, renvoie Ă  la diversitĂ© du « concret des langues multiples et des nombreuses scĂšnes nationales et locales. » (OELM, 87) Je ne crois pas toutefois que cette opposition forme un nƓud embarrassant ni qu’elle trahisse seulement une « conscience malheureuse de la polyexpertise. » (ibid.), mais au contraire que le mondial exige et prĂ©suppose Ă  la fois une thĂ©orie de la littĂ©raritĂ© autre, plus complexe, plus riche et plus gĂ©nĂ©reuse que celle des formalistes (trop ancrĂ©e dans une rĂ©gionalitĂ© slave qui se veut avant tout europĂ©enne parce qu’elle fait partie d’une entreprise de modernisation et d’intĂ©gration qui fut partagĂ©e par les derniers tsars, les mencheviques libĂ©raux et les bolcheviques). L’enfermement du littĂ©raire dans l’autotĂ©lie poĂ©tique n’était, dĂšs lors, que l’un des choix possibles parmi ceux qui visaient impĂ©rialement une conception unifiĂ©e du mondial en tant qu’universel. Étiemble, bravement, dirai-je, ne renonce pas Ă  l’universel ; l’universel, pour lui, c’est le comparable du mondial, d’oĂč ce souci de la transversalitĂ©, d’un multi-ancrage concret qu’il admire chez un DumĂ©zil. Il faut une dose de mauvaise foi pour comprendre exclusivement comme hubris de surplomb son « effort pour Ă©chapper au dĂ©terminisme de sa naissance. » (citĂ© dans OELM, 89) Judith Schlanger se rĂ©vĂšle trĂšs vite impermĂ©able Ă  la logique de l’éclectisme raisonnĂ© d’Étiemble, elle se sent visĂ©e par ses attaques contre le provincialisme europĂ©en et y rĂ©agit avec une ironie condescendante qui lui donne le beau rĂŽle de personne pratique : trĂȘve de fumisteries et de balivernes, il est temps d’avancer !

50C’est lĂ  que tout se gĂąte, car elle utilise un bulldozer pour trier les torchons des serviettes : « Dans l’ensemble des pays non occidentaux, on semble Ă©crire actuellement le mĂȘme type de fiction : un rĂ©cit de facture moderne bien rodĂ©e, qui raconte une expĂ©rience locale particuliĂšre, soit individuelle, soit collective. Autrement dit, il s’agit de romans rĂ©gionalistes, au mĂȘme titre que les romans berrichons ou lorrains d’autrefois. » (OELM, 92) On se demande, ici, si l’amalgame vole au secours de l’ignorance dĂ©libĂ©rĂ©e ou vice versa :

511) dans cet Ă©noncĂ©, « pays » est-il un synonyme euphĂ©mistique de nation ? la pensĂ©e du mondial est-elle compatible avec l’idĂ©e de « pays », l’une des armes affectives et idĂ©ologiques les plus employĂ©es pour le combattre (du Canada Ă  l’Occitanie en passant par les Antilles ou le Soudan), du moins tant qu’un rĂ©gionaliste n’est pas nobĂ©lisé ?

522) dans un monde mondialisĂ©, qu’est-ce que « les pays occidentaux » ? les pays riches, les pays industrialisĂ©s, les sociĂ©tĂ©s postindustrielles, les pays du Nord —dont plusieurs sont dans l’hĂ©misphĂšre sud—, ceux qui sont situĂ©s entre Moscou ou Varsovie et San Francisco, ceux de tradition judĂ©o-chrĂ©tienne ?

533) Ă  supposer, contre toute probabilitĂ©, que cette catĂ©gorie recouvre quelque chose, au nom de quoi les « pays non occidentaux » formeraient-ils un « ensemble » comprenant indiffĂ©remment la Chine et le Zimbabwe, Tonga et le Mexique, l’Arabie Saoudite et le BrĂ©sil ?

544) la production littĂ©raire se rĂ©sume-t-elle aujourd’hui, et dĂ©finitivement, Ă  la « fiction », et la « fiction » est-elle, formellement et philosophiquement, un seul genre ?

555) Ă  supposer que l’on Ă©crive (partout ailleurs qu’en Occident) le « mĂȘme type de fiction », ce qui est aisĂ©ment falsifiable, n’écrit-on rien d’autre ? pas d’autre fiction ? pas de poĂ©sie traditionnelleix ? pas de théùtre, pas d’essais, pas de scĂ©narios de film ? Consultez au moins les catalogues d’éditeurs ou les recensions donnĂ©es dans la presse nationale et rĂ©gionale de deux ou trois « parties du monde », et vous verrez aisĂ©ment que la macdonaldisation du littĂ©raire est partout moins avancĂ©e qu’en « Occident ».

566) pourquoi cracher sur le roman rĂ©gionaliste berrichon ou lorrain d’autrefois (on veut des exemples) ? faut-il confondre le roman rĂ©gionaliste avec le roman rĂ©gional ? le roman avec la littĂ©rature rĂ©gionale (Leroy avec Manciet) ? le roman parisien, londonien ou new-yorkais n’est-il pas rĂ©gional ?

577) Jules Verne, Conrad, Larbaud et Morand, Lawrence Durrell et Henry Miller, Graham Greene, Arthur Koestler et Mircea Eliade ne sont-ils pas plutĂŽt qu’EugĂšne Leroy, Thomas Hardy, Emilia Pardo BazĂĄn et Grazia Deledda les prototypes de la fiction Big Mac ? S’il y a des rues « Julio Verne » dans des villages d’Argentine, c’est sans doute pour la mĂȘme raison que Borges est citĂ© Ă  la Sorbonne et Ă  Yale et qu’Oxford, Alabama, RegiĂłn et Malgudi sont sur la carte de la lecture, Ă  savoir la tension et la torsion entre le local et l’universel dont Claudio GuillĂ©n comme Étiemble avaient fait leur mondial.

58Judith Schlanger nous invite Ă©trangement Ă  « dĂ©laisser la philologie pour l’histoire, » (OELM, 93) poussant jusqu’à l’absurde la faille logique qui menaçait les propos d’Auerbach. « Il y a dans la crĂ©ation littĂ©raire un ancrage nĂ©cessairement local, » (OELM, 94) affirme-t-elle sans tenir compte qu’il n’est de lieu sans ailleurs qui le presse de l’intĂ©rieur comme de l’extĂ©rieur, ni que le « local » ne saurait avoir le mĂȘme sens enclavĂ© dans un monde inconnu et situĂ© dans un monde construit par les rĂ©seaux de communication. Ne trouvant plus son « local » dans le monde actuel, dissociant abusivement la « crĂ©ation » de la lecture et ne pouvant concevoir une lecture universelle Ă  partir d’une crĂ©ation « locale », elle rĂ©duit un « rĂ©gime mondial de la littĂ©rature » mentionnĂ© pour mĂ©moire Ă  une vague aspiration des lecteurs d’aujourd’hui et va chercher le local dans un passĂ© qui n’en peut mais. En somme, cet essai rĂ©unit toutes les conditions pour rendre inopĂ©rant critiquement et thĂ©oriquement le concept qu’il prĂ©tend contribuer Ă  explorer.

59L’article suivant, « Conditions d’une ‘critique mondiale’ », de Xavier Garnier, semble d’emblĂ©e adopter une orientation temporelle inverse de celle de Judith Schlanger : « La question essentielle que la critique mondiale doit poser aux Ɠuvres n’est pas d’oĂč viens-tu mais oĂč vas-tu ? L’enracinement de l’Ɠuvre dans un territoire culturel est une donnĂ©e qui nous maintient en amont de celle-ci. » (OELM, 101) On devrait donc se consacrer plutĂŽt Ă  une critique des « effets », ce qui semble partir d’une bonne intention, similaire Ă  celle de Damrosch. Or l’antithĂ©orisme inspirĂ© d’Antoine Compagnon interdit de dĂ©velopper une critique littĂ©raire fondĂ©e sur l’analyse des actes de communication et mĂšne le projet droit Ă  l’échec. Les conditions posĂ©es Ă  la critique pour accomplir sa fonction prĂ©tendument militante de prouver (Ă  l’université !) « que la littĂ©rature existe » (OELM, 103) excluent le jugement et doivent tĂ©moigner d’un faire-semblant d’empathie Ă©tranger Ă  l’attitude du lecteur qui ne veut pas ĂȘtre dupe. On avait cru ĂȘtre invitĂ© Ă  un banquet lectoral, eh bien non, le critique risquerait d’y perdre son gagne-pain. Visiblement obsĂ©dĂ© par la peur du chĂŽmage, il arbore un profil bas (l’interprĂ©tation est l’ennemie de la critique) et garde son orgueil secret (il a des trĂ©sors d’intuition, ce qui ne regarde, aprĂšs tout, que lui). C’est avec un choc que j’ai lu, p. 104 : « On aura sans doute reconnu dans ces propos sur le sens de l’activitĂ© critique l’empreinte du philosophe Gilles Deleuze. » M’étant Ă©nergiquement frottĂ© les yeux pour relire les pages prĂ©cĂ©dentes, je n’y ai toujours pas identifiĂ© la moindre trace d’ADN deleuzien, non plus que dans les suivantes. Si l’apport de Deleuze se rĂ©duisait Ă  une distinction entre littĂ©ratures « majeures » perceptibles Ă  travers un champ littĂ©raire, et une littĂ©rature mineure dĂ©territorialisĂ©e par « un nouveau point de vue sur la littĂ©rature » remettant en question la notion de socle culturel, il serait bien mince et bien Ă©quivoque. Avec des prĂ©supposĂ©s antinomiques de ceux de Judith Schlanger, Xavier Garnier aboutit Ă  une pareille mĂ©connaissance des structures de la mondialitĂ© littĂ©raire dans sa triple production, comme crĂ©ativitĂ©, comme mĂ©dialitĂ© et comme rĂ©ceptivitĂ© interprĂ©tative. L’anonymat supposĂ© des « agencements collectifs d’énonciation » n’a rien d’un chaos rĂ©jouissant pour l’intuition postmoderne, il appelle tout au contraire une vigilance thĂ©orique accrue pour y reconnaĂźtre l’expression et la contestation d’une hiĂ©rarchie profondĂ©ment altĂ©rĂ©e des sites d’élocution. AprĂšs avoir enfoncĂ© quelques portes bĂ©antes sur les relations de la littĂ©rature et du politique, l’auteur de cet essai laisse hĂ©las pointer dans ses conclusions le bout d’une oreille trĂšs corporatiste : « L’idĂ©e d’une littĂ©rature mondiale est l’occasion de se dĂ©barrasser de la dictature des corpus qui enferme l’activitĂ© critique dans des domaines de compĂ©tence et en fait une affaire de spĂ©cialistes. » (OELM, 112) L’objectif final de « tenter de cerner de façon prĂ©cise les mĂ©canismes complexes de la crĂ©ation » fait une chute antiparoxystique et un grand clin d’Ɠil rĂ©trospectif aux films mystĂ©rieux que se passait la critique française d’avant-guerre.

60Pour en finir avec cette partie du livre examinĂ©, le long chapitre de JĂ©rĂŽme David, « Propositions pour une macrohistoire de la littĂ©rature mondiale » est fort peu Ă©conomique. Rappelant une fois de plus les origines goethĂ©ennes et interrogeant les dĂ©finitions de la notion (qu’il dissocie aussitĂŽt de la pratique comparatiste), il consacre de nombreuses pages Ă  une discussion des ouvrages de Damrosch et de Pascale Casanova ainsi qu’au « dossier Moretti ». Damrosch est bien compris dans l’ensemble, quoique traitĂ© un peu trop durement sur deux plans : il n’est pas exact, Ă  mon sens, qu’il « embraye une induction rigoureuse, sans qu’[il, ou sans que l’on] sache trĂšs bien Ă  partir de quoi [il] raisonne » (OELM, 119), car son raisonnement, comme l’exige le cadre de la « pensĂ©e du mondial », est trĂšs correctement abductif, non pas inductif ; il n’est pas vrai non plus que Damrosch emploie le cadre d’analyse de la critique postcoloniale « en lui soustrayant cette rĂšgle cruciale de caractĂ©risation des corpus postcoloniaux : la contextualisation sociohistorique attentive aux effets d’hĂ©gĂ©monie ; » (ibid.) ses travaux sur Wodehouse, sur Pavic et sur Rigoberta MenchĂș, en particulier, attestent une grande fidĂ©litĂ© Ă  cette rĂšgle, si elle est d’application. Au sujet de Casanova et de Moretti, si JĂ©rĂŽme David voit comment ils s’éloignent de Damrosch en « modĂ©lisant tous deux la logique de la littĂ©rature mondiale sous la forme d’un marchĂ©, narratif ou formel pour Moretti, symbolique pour Casanova, » il ne s’aperçoit pas qu’une telle modĂ©lisation est aussi prĂ©sente chez Damrosch, Ă  la fois en amont et en aval de ses Ă©tudes de cas, tandis que Casanova et Moretti, en EuropĂ©ens hĂ©ritiers malgrĂ© eux du formalisme, du structuralisme et de la systĂ©matique abstraction marxiste, placent de telles schĂ©matisations au centre de leur travail. On a l’impression, Ă  la lecture de la derniĂšre page, Ă©vasive et prĂ©cipitĂ©e, par laquelle l’article tente de renouer avec le thĂšme annoncĂ© dans son titre, qu’à une macrohistoire de la littĂ©rature mondiale s’est substituĂ©e une microhistoire de la notion de littĂ©rature mondiale, ce qui n’est pas du tout la mĂȘme chose. L’observation selon laquelle la « distance nĂ©cessaire aux textes littĂ©raires rejoint la distance aux sources historiques dĂ©fendue par Randal Collins » et certains historiens du long terme ne suffit pas plus Ă  fonder ou mĂȘme Ă  Ă©baucher une mĂ©thodologie que l’invocation tutĂ©laire de Braudel, de Wallerstein et de Bourdieu. Le projet tourne court sans une histoire diffĂ©rentielle des historiographies littĂ©raires, indispensable tĂąche prĂ©alable qui, elle, pourrait ĂȘtre accomplie Ă  moindres frais, sur un corpus plus rĂ©duit que celui du roman...

61Notre ouvrage s’achevant sur un entretien de Pascale Casanova avec Tiphaine Samoyault, on pourrait en retirer l’impression que la rĂ©ponse correcte Ă  la question « oĂč est la littĂ©rature mondiale » est « en France », et plus particuliĂšrement Ă  Paris, quelque part entre Passy et RĂ©publique. On veut bien, sans aller jusque lĂ , que « la publication, en 1999, de La RĂ©publique mondiale des lettres ait « transformĂ© en profondeur l’idĂ©e de littĂ©rature mondiale et la rĂ©flexion sur les mĂ©thodes d’investigation de ce champ, » (OELM, 139) et surtout que « la discussion ample et parfois vive » (ibid.) qu’il a suscitĂ©e y ait largement contribuĂ©, mais la portĂ©e de ces constats sera relativisĂ©e si l’on tient compte, a) que La RĂ©publique mondiale a Ă©tĂ© lancĂ©e sur fond de thĂ©orie postcoloniale (dans le monde anglo-saxon) et, en France, d’exception culturelle en danger face Ă  la mauvaise mondialisation culturelle qui fait tout pour nous anglo-amĂ©ricaniser Ă  vitesse manga, et b) que le titre du livre a fait illusion, comme Casanova le rappelle en disant qu’elle n’a pas essayĂ© de traiter de la notion de littĂ©rature mondiale, mais de dĂ©velopper, plus modestement, celle d’ « espace littĂ©raire international ». Pour ajouter aussitĂŽt que, sans vouloir « constituer un nouveau corpus ou [...] Ă©largir les problĂ©matiques de la littĂ©rature comparĂ©e, » (OELM, 140) elle s’est efforcĂ©e de dĂ©crire « une dimension capitale de la ‘fabrique’ des textes qui a Ă©tĂ© oubliĂ©e, ou qui, en tout cas, a Ă©tĂ© passĂ©e sous silence dans les zones les plus autonomes de l’espace littĂ©raire [...], une structure mondiale [qui est] un espace hiĂ©rarchique, inĂ©gal, contraignant, violent [...] et qui, de façon invisible [...] imprime sa marque Ă  tous les textes du monde. » (ibid.) La formulation qui attribue autant de qualitĂ©s perverses Ă  un « espace » n’est peut-ĂȘtre pas idĂ©ale pour tracer de façon bien nette le portrait du colonisĂ© et celui du colonisateur littĂ©raire, et l’on peut se demander si une telle abstraction est capable de prendre en charge le mondial, soit la diffĂ©rence d’échelle entre les inĂ©galitĂ©s de pouvoir qui produisent la valeur symbolique locale et les incommensurables dispositifs d’exploitation qui misent sur un rĂ©seau planĂ©taire de transport symbolique, avec sens uniques, postes de contrĂŽle et barrages naturels sur le rĂ©seau secondaire.

62On comprend mieux, dans ces conditions, que la « RĂ©publique » de Pascale Casanova ne soit pas Ă  ses yeux une notion politique, et qu’il ne s’agisse pas, pour elle, de « ‘politiser’ la thĂ©orie littĂ©raire », ce qu’elle laisse aux Ă©tudes postcoloniales, accusĂ©es de court-circuiter le littĂ©raire, comme « toutes les analyses externes des textes littĂ©raires. » (OELM, 142) —elle veut sans doute parler de « critique externe », puisqu’une analyse est forcĂ©ment interne. En fait, son entreprise mire trĂšs exactement cette autonomisation « contre le politique » qu’elle attribue Ă  la littĂ©rature ; en changeant le point Ă  partir duquel on observe « la littĂ©rature dans son ensemble », imagĂ©e comme le mĂ©taphorique tapis persan jamesien, elle espĂšre fonder une rĂ©publique autonome de la critique. Il est de bonne stratĂ©gie pour cela de renvoyer dos Ă  dos, au sujet de la production de la valeur esthĂ©tique, le subjectivisme relativiste et l’idĂ©alisme anhistorique qui, incarnĂ©s aujourd’hui respectivement par Genette et par Gadamer, se disputent stĂ©rilement le terrain depuis plusieurs siĂšcles. L’espace littĂ©raire mondial apparaĂźt alors comme le champ tout dĂ©signĂ©, car pas encore investi par d’autres thĂ©ories puissantes, pour mettre en Ɠuvre une sociologie historique (bourdieusienne) de la valeur. Il est tout dĂ©signĂ© aussi parce qu’il fait un bon objet, un objet rĂ©sonant de dĂ©nonciation. Ainsi l'international apparaĂźt-il, par un nouveau tour de manivelle, comme l'espace authentique diluĂ© et brouillĂ© par le mondial, ce qui permet d’accuser Umberto Eco de le mimer, de « mimer l’autonomie du littĂ©raire », alors qu’il fabrique consciemment des best-sellers mondiaux. Je dois aussitĂŽt Ă©mettre trois rĂ©serves trĂšs graves : premiĂšrement, si l’autonomie du littĂ©raire est un but, un modĂšle prospectif, on ne peut s’en rapprocher qu’en la mimant ; deuxiĂšmement, le succĂšs Ă©ditorial (plus ou moins) mondial du romancier Eco ne prouverait-il pas qu’ayant compris le mondial mieux que Pascale Casanova, c’est cela qu’il mime ? et, troisiĂšmement, si les recettes de pizza d’Umberto Eco connaissent le mĂȘme succĂšs que les recettes de curry d’Arundathi Roy, n'est-ce pas la preuve que le mondial est avant tout l’espace dans lequel la pluralitĂ© des goĂ»ts (sans offense pour le voisin) constitue l’autonomie du littĂ©raire Ă  la maniĂšre de celle du marchĂ© libĂ©ral ?

63Pascale Casanova apporte ici une prĂ©cision dont on lui sait grĂ© en indiquant que le mot « international » a, dans son livre, trois sens diffĂ©rents selon le contexte : tantĂŽt il est un quasi-synonyme de « mondial » ; tantĂŽt, avec trait d’union, il dĂ©signe les relations entre espaces littĂ©raires nationaux et en relativise la sĂ©parabilité ; tantĂŽt encore, il peut ĂȘtre « un Ă©quivalent de ‘transnational’ ou mĂȘme de ‘autonome’, [...] les zones oĂč l’on construit la croyance dans l’unitĂ© du monument universel de la littĂ©rature contre les divisions politiques et linguistiques. » (OELM, 146) On aurait un international Ă  la Étiemble, un autre dans le style du comparatisme français au temps de Lanson, et un troisiĂšme dans le genre moderniste. Pourquoi pas ? Encore faudrait-il prendre conscience de la variabilitĂ© corrĂ©lative du « mondial ». Cette variabilitĂ© terminologique peut brouiller les cartes, car, au sens propre, seuls quelques joueurs internationaux ont accĂšs au « mondial », tandis que tous les matches entre le BĂ©nin et la Tunisie, comme entre l’O.M. et le Barça sont internationaux et ont lieu quelque part dans le monde. En rĂ©vĂ©lant que « c’est surtout aux États-Unis (et aussi en Angleterre Ă  travers la New Left Review) que s’amorce un dĂ©bat passionnant pour moi autour de la notion de world literature » et que « la question se pose dĂ©sormais parmi les comparatistes de savoir si la global literature pourrait remplacer la comparative literature » (OELM, 147) —c’est presque un scoop— Pascale Casanova confirme, bien innocemment, la marchandisation rapide de la notion de « littĂ©rature mondiale », et que la partie n’est pas gagnĂ©e si on veut maintenir l’article en rayon quelques annĂ©es encore au supermarchĂ© des notions thĂ©orico-critiques. À suivre.

64Suivre le mondial et pronostiquer son issue, c’est prĂ©cisĂ©ment ce Ă  quoi s’emploie, sous la houlette de Haun Saussy, le rapport dĂ©cennal 2005 (quatriĂšme du genre) de l’American Comparative Literature Association, Ă  paraĂźtre prochainement en volume, aprĂšs un long affichage partiel sur le site Internet de la sociĂ©tĂ© savante. IntitulĂ© Comparative Literature in an Age of Globalization, il n’accorde nĂ©anmoins aucune place visible Ă  la mondialitĂ© casanovienne, et c’est Gayatri Spivak qui y prend figure de grand rassembleur en faisant Ă  peu prĂšs l’unanimitĂ© contre elle. Une des premiĂšres leçons sur le mondial que nous offre ce nouveau livre est qu’il n’est pas donnĂ© Ă  n’importe qui, ni surtout Ă  quelqu’un basĂ© n’importe oĂč, de dĂ©plaire, littĂ©ralement, Ă  tout le monde. Si l’on nous demande en quoi le comparatiste francophone doit se sentir concernĂ© par les bilans pĂ©riodiques auxquels les comparatistes amĂ©ricains ont coutume de se livrer, la rĂ©ponse ne rĂ©side pas seulement dans leur nĂ©gligence de ce qui se passe en France dans leur discipline, si c’est bien la mĂȘme, nĂ©gligence lĂ©gitimĂ©e d’ailleurs par l’absence de telles manifestations et mises au point en France, oĂč le dĂ©bat est beaucoup plus feutrĂ© —soumis Ă  un devoir de rĂ©serve que renforcent les carriĂšres faites et dĂ©faites par une instance nationale— ; cette rĂ©ponse est contenue aussi et surtout dans le fait que les États-Unis (et le monde de langue anglaise avec eux) ont une conscience plus aiguĂ« de leur centralitĂ© —comme pivot, comme arĂšne et comme siĂšge de pouvoir— dans les affaires du mondial que nous n’en avons en France de notre refoulement Ă  la pĂ©riphĂ©rie.

65ConformĂ©ment Ă  un usage bien rodĂ© dans la rhĂ©torique judiciaire et parlementaire anglo-saxonne, notre ouvrage, comme son prĂ©dĂ©cesseur immĂ©diat, le fameux « Bernheimer report » de 1995, se compose de deux parties, l’une, faite de rĂ©flexions et de propositions, douze contributions au total constituant le rapport proprement dit, et l’autre rĂ©unissant un certain nombre de rĂ©actions (responses) aux premiĂšres, sept au total, en l’occurrence. Encore une fois, plutĂŽt que d’exposer notre lecteur Ă  l’ennui d’une sĂ©rie de sommaires aseptiques, nous avons prĂ©fĂ©rĂ© ne retenir en premiĂšre instance que quelques interventions jugĂ©es particuliĂšrement significatives d’une gamme d’humeurs et de configurations mĂ©thodologiques auxquelles on peut rĂ©pondre avec une certaine vigueur. Il faut noter, d’autre part, que, le titre de l’ouvrage apportant une sorte de rĂ©ponse tardive au « Bernheimer report » (Comparative Literature in an Age of Multiculturalism), la mondialisation et la « littĂ©rature mondiale », quoique omniprĂ©sentes, ne s’y trouvent pas toujours abordĂ©es de maniĂšre franche et directe, mais doublement de biais : en fonction d’un rejet ou d’une critique des limites du multiculturalisme —lequel peut passer pour avoir reprĂ©sentĂ© une version euphĂ©misĂ©e de la mondialisation—, et dans une dĂ©pendance Ă  l’égard de la LittĂ©rature ComparĂ©e comme discipline —raison d’ĂȘtre et produit de l’institution universitaire apparaissant sous les traits de dĂ©partements, programmes et centres de recherche.

66Je partirai donc du texte « Not Works But Networks: Comparative Literature and Colonial Worlds » (CLAG, 330-343) de Roland Greene qui, ayant dĂ©jĂ  participĂ© au « Bernheimer report », aperçoit dans une Ă©vidente continuitĂ© les principes du projet disciplinaire qu’il dĂ©fend, se pose en modĂ©rateur et en rassembleur, et minimise corrĂ©lativement la conscience d’une urgence, celle du franchissement d’un seuil qualitatif ou d’un seuil de gravitĂ© aprĂšs le 11/9 et le prĂ©tendu dĂ©clenchement de la guerre anti-terroriste mondiale par le gouvernement amĂ©ricain et son satellite britannique. En signalant sur un ton plutĂŽt amusĂ© qu’aprĂšs les Ă©tudes culturelles, que certains dĂ©partements de LittĂ©rature ComparĂ©e avaient voulu adjoindre Ă  leur nom, c’était la mondialisation qui avait fait l’objet de nombreux colloques « il y a environ cinq ans », Greene se montre sceptique sur l’opportunitĂ© d’une rĂ©vision radicale de la discipline, dans ses objets (qu’elle passe son temps Ă  chercher) et dans ses mĂ©thodes, dĂ©jĂ  profondĂ©ment altĂ©rĂ©es par la prise de conscience postcoloniale qui remonte aux annĂ©es 70 : il y a beau temps que nous nous intĂ©ressons moins aux Ɠuvres qu’aux rĂ©seaux, ce qui est trĂšs bien, et il s’agit maintenant surtout de mettre Ă  jour de nouveaux rĂ©seaux et de poursuivre le renouvellement continu de leur apprĂ©hension. Pour ce faire, Greene, aprĂšs avoir rĂ©duit Damrosch et Moretti, par exemple, Ă  un commun dĂ©nominateur assez grossiĂšrement dĂ©fini, s’appuie essentiellement sur le militantisme Ă©mergent de Rey Chow. Celle-ci, qu’il cite longuement, oppose, nous dit Greene, deux paradigmes possibles —l’un ancien et l’autre nouveau, bien sĂ»r— pour la LittĂ©rature ComparĂ©e : d’un cĂŽtĂ©, « l’Europe et ses autres », de l’autre, « la culture post-europĂ©enne et l’Occident ». Il s’agit, trĂšs lĂ©gitimement, certes, de se mettre Ă  l’écoute des « nouvelles littĂ©ratures comparĂ©es », chinoise, africaine ou indienne, qui, fortement ancrĂ©es dans un contexte de valorisation de leurs spĂ©cificitĂ©s extra-europĂ©ennes (comme le relevait dĂ©jĂ  Susan Bassnett en 1993), « se projettent nĂ©anmoins comme transculturelles, avec des implications qui rĂ©sonnent bien au-delĂ  de leurs sites individuels. » (Chow, citĂ©e par Greene, n.p.)

67Sans du tout contrarier ce geste, je crois cependant indispensable de se demander s’il va et s’il voit assez loin. D’abord, le nouveau paradigme complexifie moins la dichotomie de l’ancien qu’il n’en retourne mĂ©caniquement les termes, de telle sorte que « l’Europe » apparaĂźt Ă©tendue dans l’ « Occident » plutĂŽt que pĂ©rimĂ©e par la conjoncture gĂ©opolitique actuelle, et que ses « autres », en tant que « post-europĂ©ens », semblent plus dĂ©pendants d’elle dans leur nouvelle dĂ©finition qu’ils ne l’étaient dans l’ancienne. Ensuite, je ne crois pas de bonne science ni de bonne politique de rĂ©ifier « l’Occident » pour lutter contre le totalitarisme anglo-amĂ©ricain ; il me semble qu’il vaudrait mieux en dĂ©construire le mythe pour dĂ©monter son rouleau compresseur, sa machine de guerre. Enfin, chez Greene, l’opposition entre Ɠuvres et rĂ©seaux doit trop Ă  la facilitĂ© du jeu de mots entre « works » et « networks » et Ă  son exploitation limitĂ©e pour prendre toute la mesure des pressions de la mondialisation sur l’intelligence comparatiste, d’une part, et pour bien comprendre ce qu’il y a de rĂ©seau dans une Ɠuvre et de travail organisĂ© dans un rĂ©seau, d’autre part, sans parler du saut de l’incommensurable entre tout rĂ©seau partiel et un rĂ©seau global, Ă  couverture planĂ©taire. Comme Pascale Casanova, mais contrairement Ă  Haun Saussy ou Ă  David Damrosch, que nous allons aussi retrouver dans ce volume, Greene n’est peut-ĂȘtre pas en fait assez historien pour ĂȘtre « toujours prĂ©occupĂ© par les problĂšmes du nouveau [et] se rendre compte que la mondialisation n’appartient peut-ĂȘtre pas Ă  l’archive familiĂšre des changements historiques Ă  grande Ă©chelle. »x

68Haun Saussy, dans son rapport au titre intertextuellement surrĂ©aliste (« Exquisite Cadavers Stitched from Fresh Nightmares: Of Memes, Hives, and Selfish Genes »), prend acte de l’euphorie interdisciplinaire correspondante mais ne s’y repose pas ; au lieu de dĂ©ployer ce parapluie nuclĂ©aire sur la table de dissection, il utilise savamment son Ă©lectronique machine Ă  recoudre pour hiĂ©rarchiser logiquement nos clauses de survie en cette Ă©poque de mondialisation, et donc de terrorisme, oĂč, comme le dit plus loin Djelal Kadir, « la question ne se pose mĂȘme plus de domestiquer le dissentiment ». Pour Saussy, il est clair que la LittĂ©rature ComparĂ©e a, dans le monde mondialisĂ©, une part de responsabilitĂ© politique qui dĂ©borde considĂ©rablement le domaine de la communication littĂ©raire et qu’il faut qu’elle fasse mieux que survivre pour continuer Ă  exercer ce rĂŽle Ă  l’égard de notre (mieux que) survie Ă  tous dans un monde post-mondial mais non post-humain.

69La responsabilitĂ© de la LittĂ©rature ComparĂ©e est d’autant plus lourde (et la poursuite de son rĂŽle d’entremetteuse indĂ©pendante, d’empĂȘcheuse de tourner en rond, d’emmerdeuse, aurait dit un Étiemble des gender studies) que, premiĂšre surprise, elle a, nous dit-on, « gagnĂ©, en un sens, ses batailles. » « Nos conclusions sont devenues les hypothĂšses de travail des autres [enseignants-chercheurs en Lettres et Sciences Humaines]. » En rĂ©sumĂ©, « la dimension transnationale de la littĂ©rature et de la culture est universellement reconnue, mĂȘme par les spĂ©cialistes qui soupçonnaient naguĂšre les comparatistes de dilettantisme, » l’interdisciplinaritĂ© fait fureur pour appuyer des demandes de subventions, la thĂ©orie n’est plus un mot sale, l’enseignement et la lecture comparatiste ont droit de citĂ© un peu partout... Vu de France, cela paraĂźt Ă  peine croyable, malgrĂ© un certain relĂąchement de l’inamicalitĂ© des collĂšgues de littĂ©rature nationale et de littĂ©ratures Ă©trangĂšres depuis qu’ils ont commencĂ© Ă  ĂȘtre dĂ©cimĂ©s eux aussi par la fuite des Ă©tudiants et des crĂ©dits vers les BTS de secrĂ©tariat et les Licences Professionnelles de TĂ©lĂ©vente ; cela se passe donc, on l’a compris, aux États-Unis et nulle part ailleurs. « America is diferente, » certes, mais, puisque le modĂšle amĂ©ricain acquiert souvent force de loi en Europe comme ailleurs, pour le pire si ce n’est pour le meilleur, le comparatisme est-il promis Ă  couler des jours heureux (et actifs) dans sa toute premiĂšre patrie ? Son apparente victoire outre-Atlantique ne cache-t-elle pas de fatales embĂ»ches ? En essaimant, la LittĂ©rature ComparĂ©e se dilue ; et notre bonne santĂ© institutionnelle est plus ou moins en proportion inverse du succĂšs de nos pratiques : aboutissement logique (ce qui ne veut pas dire fatal) de l’histoire mouvementĂ©e d’une discipline « aux activitĂ©s anti-, supra- ou mĂ©ta-institutionnelles ».

70Suit un long passage Ă©voquant l’émergence de la discipline, contemporaine de et liĂ©e Ă  la cristallisation des nationalismes europĂ©ens, et tout particuliĂšrement l’une de ses naissances moins connues, en 1877 Ă  l’UniversitĂ© de Cluj, avec le programme-manifeste d’un certain Hugo Meltzl de (ou von) Lomnitz. La couverture de sa premiĂšre revue, Zeitschrift fĂŒr vergleichende Literatur traduisait la LittĂ©rature ComparĂ©e en onze autres langues. DĂšs cette Ă©poque, deux tendances de la LittĂ©rature ComparĂ©e se distinguent, l’une s’attachant aux filiations, Ă  la reconstitution d’origines authentiques et sĂ©parĂ©es, aux arbres, dirait Moretti, l’autre prĂ©supposant des origines communes et travaillant sur leur Ă -plat. Parmi ses langues recommandĂ©es, Meltzl n’incluait ni le roumain ni le russe, pour des raisons idĂ©ologiques Ă©videntes, mais acceptait le hongrois, langue non indo-europĂ©enne, ce qui « ouvrait Ă  la LittĂ©rature ComparĂ©e la voie de devenir autre chose qu’une science des origines » et donc situait sa visĂ©e par opposition au modĂšle des littĂ©ratures nationales. La France, pays qui se voulait universaliste, et les États-Unis, pays d’immigrants, ont Ă©tĂ© les deux premiers lieux d’institutionnalisation de la discipline ; les premiĂšres orientations ont Ă©tĂ© distinctes aussi : tandis qu’en France on accordait la prioritĂ© aux relations mutuelles des diffĂ©rentes littĂ©ratures, aux États-Unis on recherchait des lois gĂ©nĂ©rales de l’évolution des traditions littĂ©raires. Contestant par la comparaison toutes les dĂ©finitions territorialisĂ©es, « fondĂ©e Ă  l’ùre de l’érudition nationale et historique, la LittĂ©rature ComparĂ©e n’est ni nationale ni historique, » elle se forge, si besoin est, une « nation » Ă  elle, l’Europe, par exemple, et une histoire autonome, ce qui peut d’ailleurs la conduire, dans ses aspects transdisciplinaires et mĂ©tathĂ©oriques, Ă  oublier au passage de faire rĂ©fĂ©rence aux Ɠuvres littĂ©raires. Je note ici une explication par les contraintes liĂ©es au site institutionnel de la discipline d’un phĂ©nomĂšne souvent remarquĂ© Ă  propos des Ă©tudes littĂ©raires postcoloniales et qui paraĂźt exacerbĂ© par la dimension mondiale (« not works but networks »).

71Contrairement Ă  la linguistique historique comparĂ©e qui cherche d’abord la racine ou le tronc commun des occurrences d’un signifiant ou d’une structure dans diffĂ©rentes langues, la littĂ©rature comparĂ©e, en franchissant les limites des groupes de diffusion d’une tradition linguistique et culturelle, est obligĂ©e de chercher un autre objet tiers de rĂ©fĂ©rence, un objet interprĂ©tant non palĂ©ontologique, sans quoi une hypothĂšse dĂ©clencheuse trop vague et trop faible, comme l’universalitĂ© de certains thĂšmes la rĂ©duit Ă  dresser des catalogues non systĂ©matiques, Ă  une vĂ©ritable impuissance hermĂ©neutique. Les panoramas de littĂ©rature mondiale en traduction encouragent une telle lecture thĂ©matique, alors que « littĂ©rature mondiale et traduction sont des façons de comprendre et aussi des techniques de filtrage : elles manipulent inĂ©vitablement par leur grille de distorsion sĂ©lective le champ littĂ©raire qu’elles reprĂ©sentent. » Le tiers motivant, ce dans les termes de quoi les phĂ©nomĂšnes littĂ©raires comparĂ©s pouvaient prendre sens, a Ă©tĂ© rencontrĂ© par le marxisme soviĂ©tique dans le grand rĂ©cit de l’histoire sociale, et par les formalistes dans la linguistique de la littĂ©raritĂ©. J’en profite pour remarquer que le rĂ©cent rĂ©veil de la notion de littĂ©rature mondiale (propagĂ© par la thĂ©orie postcoloniale, donc passĂ© inaperçu en France jusqu’il y a cinq ans et mĂȘme moins) coĂŻncide avec la vogue croissante de Bakhtine, au carrefour du marxisme et du formalisme, comme d’ailleurs avec une nouvelle montĂ©e en puissance de l’école de Francfort. J’ai pu observer Ă©galement que cette tension et ce double appui se retrouvent dans diffĂ©rents lieux du XXe siĂšcle (tels l’AmĂ©rique latine depuis Roberto Arlt jusqu’à GarcĂ­a MĂĄrquez ou l’Inde, de Tagore Ă  P. Satchidanandan et de Mulk Raj Anand Ă  Rushdie) oĂč la question de l’engagement littĂ©raire (politique et local) s’est posĂ©e en conjonction Ă©troite avec celle de l’universalitĂ© et de la mondialitĂ© des valeurs Ă©thiques et esthĂ©tiques.

72D’aprĂšs Haun Saussy, la plupart des disciplines Ă©tant « fondĂ©es sur le succĂšs des rĂ©ifications auxquelles elles se livrent » —et, en connaisseur, il donne la « LittĂ©rature Française » en exemple—, la vocation de la LittĂ©rature ComparĂ©e Ă  contextualiser et relativiser sans cesse l’affaiblit institutionnellement, la rend « adverbiale » Ă  proportion de son doute mĂ©thodique. Les comparatistes le sont moins parce qu’ils lisent « la littĂ©rature » que parce qu’ils lisent « littĂ©rairement ». « La contextualisation est toujours un geste Ă©pistĂ©mologiquement lĂ©gitime, mais n’accordons Ă  aucun contexte l’autoritĂ© de derniĂšre instance du rĂ©el. » On laisserait ainsi la porte grande ouverte Ă  la rĂ©cupĂ©ration par « des disciplines plus conclusives » (comprendre aussi moins scrupuleuses) de notre « modĂšle non rĂ©ducteur de la relation critique », sous les diffĂ©rents modes de travail que sont « la microlecture, la LittĂ©rature Mondiale, l’histoire littĂ©raire comparĂ©e ou l’interdisciplinarité ». Plusieurs comparatistes français seront choquĂ©s de ne jamais voir Ă©voquer la « mythocritique », mais il suffit justement de saisir qu’elle serait superfĂ©tatoire dans la liste des modes de travail dressĂ©e ci-dessus pour comprendre aussitĂŽt quelque chose de localement beaucoup plus important : la place dĂ©mesurĂ©e de la mythocritique dans la discipline comparatiste en France n’est autre que celle qu’elle usurpe Ă  la LittĂ©rature Mondiale dont beaucoup se dĂ©tournent avec un haut-le-cƓur : « tout ce monde », rĂ©el en plus, Ă  nos portes, comme c’est vulgaire et mĂȘme dangereux, tandis que les mythes, surtout indo-europĂ©ens, grĂ©co-latins et judĂ©o-chrĂ©tiens, ne font de mal Ă  personne, veut-on nous faire croire, ils vivent au royaume de l’imaginaire sous le sceptre du bon roi Carl qui joue gentiment Ă  animus et anima avec les chĂšres tĂȘtes blondes. Je me rends brusquement compte qu’une localisation comparatiste amĂ©ricaine et extrĂȘme-orientale, comme celle de Saussy, procure une lecture diffĂ©rente de la mienne, que je me place en Australie, en Inde, en AmĂ©rique hispanique ou surtout en France : Ă  mes yeux alors, le mondial est le refoulĂ© (politique et sexuel) de la mythocritique ; la mythocritique se prĂ©tend mondiale et universaliste pour pouvoir mieux sublimer le mondial et le rĂ©approprier, apparemment inerme, attĂ©nuĂ© comme un vaccin contre l’immigration « culturellement incompatible ».

73La « mĂ©tadisciplinarité » est certes un atout essentiel de la LittĂ©rature ComparĂ©e, Ă  entretenir avec soin, mais elle est plus opĂ©rante encore lorsque nous comparons mondialement les visions comparatistes, comme Haun Saussy et quelques uns de ses collĂšgues amĂ©ricains nous en donnent l’occasion, ce qu’il fait encore en posant au titre gĂ©nĂ©ral du rapport la question « an age of what ? ». Que disons-nous, voire que cachons-nous lorsque nous disons « littĂ©rature comparĂ©e Ă  l’ùre de la mondialisation » ? Le comparatiste donne, bien sĂ»r, une rĂ©ponse multiple : a) une Ăšre d’unipolaritĂ© (« en une dizaine d’annĂ©es, la mondialisation a pris un tour tel qu’à bien des Ă©gards elle semble ĂȘtre devenue pratiquement le contraire du multiculturalisme ») ; b) une Ăšre d’inĂ©galitĂ© (contrairement Ă  l’uniformisation produite par l’échange et la communication, dans laquelle Levi-Strauss voyait la fin des cultures et, avec elle, celle de l’ethnographie, « l’espace de l’échange mondialisĂ© —toujours inĂ©galement distribué— entretient la diffĂ©rence comme partie essentielle de son programme d’universalisation », mais ce n’est plus le pittoresque des diffĂ©rentes couleurs locales : le comparatisme mondial devra faire entrer l’étude des inĂ©galitĂ©s dans son lexique de base) ; c) une Ăšre de mutation institutionnelle (la mondialitĂ© du profit Ă  court terme et de l’avantage aux coups de gestion sur la rente d’innovation des produits et l’accĂ©lĂ©ration correspondante des dĂ©localisations en tous genres peuvent dĂ©classer le travail comparatiste et lui faire perdre sa spĂ©cificitĂ©, rĂ©putĂ©e Ă©litiste, en raison mĂȘme de la polyvalence des comparatistes ; ceux-ci, bons Ă  tout, mais pas autant que chaque spĂ©cialiste, se verront employer comme ersatz Ă  bon marchĂ©) ; d) une Ăšre de l’information, c’est-Ă -dire de la dĂ©sinformation par l’hyperaccessibilitĂ© de toutes les donnĂ©es, entre lesquelles nous ne pouvons plus trier nous-mĂȘmes (c’est le syndrome de Google, auquel la littĂ©rature peut rĂ©sister par la lenteur mĂȘme qui la rend apparemment inefficace en termes de communication des donnĂ©es ; la littĂ©rature en rĂ©gime mondial nous aide Ă  confirmer que, comme le dit lapidairement Saussy ailleurs dans son article, « la plupart des bonnes choses de la vie sont des inefficacitĂ©s »). DĂšs lors, sa conclusion par « l’ùre de la littĂ©rature comparĂ©e » n’est pas prĂ©cisĂ©ment rassurante en bouclant la boucle comme si la mondialisation Ă©tait prise au lasso, ou au rĂ©seau ; mais elle apporte, Ă  dĂ©faut de recette pour accommoder le mondial, la suggestion d’une stratĂ©gie pour ne pas ĂȘtre dĂ©vorĂ© par lui ; ce serait la « logique des liens tĂ©nus» dĂ©crivant particuliĂšrement bien l’interdisciplinaritĂ© (personnellement, je dirais plutĂŽt la transdisciplinaritĂ© dans ce cas prĂ©cis) et en particulier la littĂ©rature comparĂ©e ; selon cette logique (qui nous renvoie d’ailleurs au titre surrĂ©aliste de l’article), ce sont les rencontres ou les rapprochements les moins probables, les plus imprĂ©visibles, qui peuvent rapporter le plus, le plus de sens, bien entendu.

74Je serai trĂšs bref sur les autres contributions au volume, non point qu’elles ne vaillent pas la peine, pour la plupart, d’un commentaire dĂ©taillĂ©, mais, pour ne pas lasser, ou lasser moins, je prĂ©fĂšre en tirer implicitement profit dans mes conclusions gĂ©nĂ©rales.

75David Damrosch revient ici, toujours dans la perspective de la littĂ©rature mondiale, Ă  l’un de ses thĂšmes favoris, celui des canons littĂ©raires, de leurs diffĂ©rents changements et de leur inertie. Il pense que, s’il est vrai que nous vivons Ă  l’ùre postcanonique, c’est un peu Ă  la maniĂšre dont nous vivons Ă  l’ùre postindustrielle : les autoroutes de l’information n’ont pas aboli l’automobile, au contraire, elles ont permis, en introduisant une quantitĂ© de circuits et de dispositifs Ă©lectroniques de pointe dans les vĂ©hicules, de garder en vie l’industrie automobile et, en particulier, de renouveler l’attractivitĂ© des voitures de luxe. La littĂ©rature mondiale a horreur du vide, la thĂ©orie a largement contribuĂ© Ă  remplacer le canon qu’elle s’était employĂ©e Ă  dĂ©manteler ; en outre les poids lourds de la « vieille Ă©conomie », tels Shakespeare ou Joyce, n’ont rien perdu au change, car ils ont reçu une nouvelle valeur ajoutĂ©e de leurs lectures postcoloniales et anticanoniques. Le canon actuel du mondial est Ă  trois couches, ou trois divisions : un hypercanon (CAC40 ou Fortune 100) dans lequel les classiques de toujours, qui ont accumulĂ© un Ă©norme capital culturel n’ont pas de mal, en gĂ©nĂ©ral, Ă  se maintenir ; un contre-canon (un second marchĂ©) ouvert Ă  quelques voix contestataires, centrales ou lointaines, rĂ©primĂ©es ou « mineures » ; et un « canon fantĂŽme » (plus cotĂ© en bourse) oĂč s’effacent lentement les auteurs occidentaux mineurs encore connus de la vieille gĂ©nĂ©ration —des pronostics sur la durĂ©e de leur demi-vie pourraient intĂ©resser beaucoup de thĂ©sards.

76Emily Apter se centre, comme Ă  son habitude, sur la question de la traduction, en partant, cette fois, d’une rĂ©flexion d’Alain Badiou (« Je ne crois pas beaucoup Ă  la littĂ©rature comparĂ©e ») et surtout du « et pourtant » qui la corrige. Ce « comparatisme quand mĂȘme », fondĂ© sur l’universalisme littĂ©raire, trĂšs mallarmĂ©en, d’« une proximitĂ© dans la pensĂ©e », dĂ©fie les principes les plus traditionnels de la LittĂ©rature ComparĂ©e et de la traductologie en avançant que plus les pĂŽles sont Ă©loignĂ©s, moins il y a de communication entre eux au dĂ©part, plus la dĂ©charge de leur mise en relation est forte. Cela rejoint en un sens le rapprochement surrĂ©aliste de Saussy. Mais le comparatisme postcolonial (champ encore presque vierge du mondial) y gagnerait sans doute quelque chose en activant des liens autres que linguistiques, Ă  peine exploitĂ©s jusqu’ici et qui ont en mĂȘme temps le mĂ©rite de dĂ©signer des proximitĂ©s rĂ©elles, comme entre cultures caraĂŻbes. Parmi les nouvelles façons de « faire du comparatisme » que suggĂšre ou qu’impose logiquement le « rĂ©gime de mondialisation » figurent aussi toutes celles qui prennent en compte les situations d’inĂ©galitĂ©, de minoritĂ© et d’hybriditĂ© linguistique, donc les conditions de communicabilitĂ© et « l’éthique de la localisation », apparemment aux antipodes du « comparatisme de l’IdĂ©e » selon Badiou, lequel assigne la production de la valeur Ă  la transcendance de l’individuation, de la singularitĂ©. Et pourtant l’un et l’autre sont animĂ©s par le mĂȘme objectif de placer le lecteur dans un entre-deux absolu qui « rĂ©active l’esthĂ©tique », comme le veut Peter Hallward dans son Absolutely Postcolonial ; j’ai aussi Ă©crit quelque part, que l’objet de la littĂ©rature comparĂ©e n’est pas la diffĂ©rence mais son entre, c’est presque une banalitĂ© qui ne peut soutenir un projet efficace Ă  moins de renoncer Ă  concilier, comme essaie de le faire un peu lĂ©gĂšrement Emily Apter, les conceptions totalement incompatibles de l’identitĂ© qui sont celles d’un Badiou et d’une Gayatri Spivak.

77De la contribution de Richard Rorty, que j’ai dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e ailleurs, il n’y a rien Ă  dire, sauf que c’est plutĂŽt une soustraction qui n’est Ă  porter ni Ă  son crĂ©dit ni Ă  celui des Ă©tudes littĂ©raires. Quoi de plus prĂ©somptueux aprĂšs tout que d’édicter ex cathedra de quoi les comparatistes et les philosophes ne devraient pas se soucier, nommĂ©ment de dĂ©finir l’objet de leurs disciplines respectives ?

78À l’inverse, si pareil dilettantisme peut s’inverser, Djelal Kadir redĂ©finit avec une brillante sinistrose le mondial comme gĂ©omĂ©trie de la terreur : « En l’an 2004 et Ă  l’ùre de l’écran plat cybernĂ©tique, les contours de la complexitĂ© sont lissĂ©s, l’arc global est aplati, les recoupements pratiquement arrangĂ©s et la rectitude elliptiquement distordue. [...] Nous lisons, nous avons l’illusion de lire depuis la distance de notre marge de sĂ©curitĂ© et dans ses limites. » « Peu importe » est l’oiseau de mauvais augure qui plane sur les conditions de production de notre savoir. Des dialogues imaginaires entendus aux portes (quelles portes ? y en a-t-il encore ?) en 2004 et 2014 tissent la transition avec Death of a Discipline. Pour faire court, disons que la LittĂ©rature Mondiale serait ainsi la « construction abstraite » obtenue Ă  partir de la « densitĂ© historique des littĂ©ratures du monde », construction qui aurait rĂ©duit la discipline Ă  un Ă©tat comateux dont on essaie en vain de la tirer pendant dix ans. La planĂ©taritĂ© de Spivak n’est rien de plus, d’aprĂšs Kadir, qu’une version emballĂ©e sous vide de la mondialisation, et, s’il ne s’agissait pas d’humour au deuxiĂšme degrĂ©, on pourrait s’inquiĂ©ter qu’il trouve en quelque sorte trop confiante notre Ă©minente collĂšgue de Columbia. Nous opĂ©rons dĂšs maintenant dans un espace totalement occupĂ©, sous surveillance panoptique. La vieille LittĂ©rature ComparĂ©e (celle de Wellek et d’Auerbach) avait les États-Unis pour point d’aboutissement de son exil, l’AmĂ©rique est devenue maintenant ce lieu d’oĂč l’on ne peut plus s’exiler, car il occupe toute la planĂšte. Si la crise in extremis de la LittĂ©rature ComparĂ©e engendre la terreur, si la facilitĂ© avec laquelle Damrosch et Moretti passent des littĂ©ratures du monde Ă  la LittĂ©rature Mondiale, comme Shi et Spivak Ă  la LittĂ©rature Globale, est aussi alarmante que l’appel Ă  l’auto-ethnographie indigĂšne, si la notion de littĂ©rature mondiale, enfin, n’est qu’un procĂ©dĂ© de plus pour garder le monde Ă  distance (sĂ©curitaire), ne doit-on pas craindre que le catastrophisme de Kadir n’en rapproche les menaces dans une imminence telle qu’on ne les voie plus venir ?

79Dans son « Indiscipline », David Ferris ne voit pas non plus les choses en rose, mais ses avertissements, dans le contexte plus large du rĂŽle des HumanitĂ©s Ă  l’universitĂ© tendent plutĂŽt Ă  nous prĂ©venir contre la facilitĂ©, trĂšs postmoderne, de dĂ©finir la LittĂ©rature ComparĂ©e comme la discipline qui ne se dĂ©finit pas. Elle risque alors, faute aussi d’exigences prĂ©dĂ©finies, d’exigences qualitatives et d’étalons d’excellence, de se laisser dĂ©finir ou plutĂŽt enfermer de l’extĂ©rieur dans le rĂŽle de procurer un contact superficiel, fallacieux et prĂ©interprĂ©tĂ© avec toute la littĂ©rature du monde... en traduction. Peut-ĂȘtre postmoderne avant la lettre, depuis toujours, la LittĂ©rature ComparĂ©e serait le miroir thĂ©orique des HumanitĂ©s dĂšs le romantisme d’Iena : « Le mouvement vers la rĂ©invention de l’idĂ©e de littĂ©rature mondiale est une consĂ©quence logique de cette tĂąche [limiter la pertinence de la nation, la produire comme Ă©chec] —il s’agit d’un monde auquel aucune de ses parties ne peut s’identifier comme le sien Ă  moins de considĂ©rer le monde comme une expĂ©rience essentiellement fragmentaire. Mais comme toujours, dĂšs qu’on voit pointer un fragment, un dĂ©sir de totalitĂ© n’est jamais loin derriĂšre. » Si la LittĂ©rature ComparĂ©e transfĂšre Ă  son nouvel espace, « le monde », le mĂȘme type de problĂ©matique auto-dĂ©finitionnelle qui Ă©tait le sien au XIXe ou jusqu’au milieu du XXe siĂšcle, ce n’est plus seulement la question de la dĂ©finition des Ă©tudes littĂ©raires qui est en jeu, mais celle de la place du « monde » Ă  l’universitĂ©. Il y aurait un conflit aporĂ©tique entre l’objet monde et la pratique de la comparaison. On pourrait alors nourrir la crainte qu’embrasser (Ă©touffer) le monde Ă  l’image de l’impĂ©rialisme technologique (celui de l’occupation et de la surveillance totale, Ă  la Kadir) ne doive ĂȘtre compris comme une renonciation Ă  la littĂ©rature, un consentement Ă  suspendre le progrĂšs. La LittĂ©rature ComparĂ©e, en rĂ©gime de mondialitĂ©, ferait-elle un pas de plus vers l’actualisation de son « impossibilité », en s’exilant de l’exil qui permet la comparaison ?

80Infiniment moins rhĂ©torique et plus pragmatique est l’article de Françoise Lionnet. Partant des mĂȘmes constats de succĂšs de la discipline que Haun Saussy, elle affirme que celle-ci n’est rien de plus ni de moins que la somme de ce que font ces praticiens et va jusqu’à douter du bien-fondĂ© de prendre pĂ©riodiquement la tempĂ©rature d’un corps sain. Loin d’elle l’idĂ©e qu’une nouvelle « planĂ©tarité » (Spivak) exige d’imaginer un « changement Ă©pistĂ©mique radical ». Il suffirait de prendre en compte les nombreuses « modernitĂ©s alternatives » que les chercheurs ont mises en valeur dans leurs travaux depuis un certain temps. Les circonvolutions des routes du fĂ©minisme francophone montrent, dans l’émergence de leur interdisciplinaritĂ© spĂ©cifique (avant celle de la LittĂ©rature ComparĂ©e, affirme Lionnet), l’entrecroisement de plusieurs mondialitĂ©s distinctes qui ont rĂ©ussi Ă  s’ignorer de part et d’autre de l’Atlantique. Je trouve sĂ©duisante, quoiqu’elle ne soit pas exactement formulĂ©e en ces termes, l’idĂ©e que toute mondialitĂ© est faite aussi d’un faisceau de mĂ©prises. « Une approche comparative transversale qui nous permette de relier les cultures de la dĂ©colonisation, de l'immigration et de la mondialisation dans un cadre conceptuel cherchant des dĂ©nominateurs communs [...] peut nous aider considĂ©rablement Ă  repenser la place et la nature de l’investigation thĂ©orique dans notre discipline. » Autrement dit, tout en Ă©tant amenĂ©s Ă  dĂ©velopper de nouvelles maniĂšres d’imaginer la solidaritĂ© et la coalition, nous n’aurions pas, dans cette perspective, de raisons d’envisager une reformulation fondamentale de nos questionnements Ă  partir du postulat de mondialisation et nous pourrions de la sorte travailler sans discontinuitĂ© Ă  un approfondissement du legs des Ă©tudes postcoloniales.

81Laissant de cĂŽtĂ© nombre de contributions spĂ©cialisĂ©es, je terminerai cette recension sur le texte de Fedwa Malti-Douglas qui retrace sa longue carriĂšre en entonnant un chant d’amour pour la LittĂ©rature ComparĂ©e comme monde « sans limites » (par-delĂ  la littĂ©rature et par-delĂ  le verbal). La LittĂ©rature Mondiale, Ă  la lumiĂšre de telles aspirations, ne serait plus qu’un Ă©troit substitut, trĂšs fermĂ©, du cosmos infini, mais, symĂ©triquement, les excursus de plus en plus frĂ©quents des comparatistes dans d’autres galaxies ne devraient-ils pas ĂȘtre vus comme des figures d’une impossible Ă©vasion hors du monde total, rĂ©el, inĂ©galitaire et contraignant de la LittĂ©rature Mondiale ?

82Il y a un autre monde, mais celui-ci le contient. La question un (ou deux) est de savoir comment et pour combien de temps. La question deux (ou un) est de savoir si cet autre monde, contenu dans celui-ci (les littĂ©ratures du monde dans la littĂ©rature mondiale, ou vice versa) est une reprĂ©sentation ou un objet, et, dans ce dernier cas, si l’objet en question est reprĂ©sentable. La LittĂ©rature ComparĂ©e n’étant pas une littĂ©rature, la LittĂ©rature Mondiale en Ă©tant une ou plusieurs, on voit mal comment celle-ci pourrait ĂȘtre issue de celle-lĂ , comment elle pourrait l’étudier, ou comment et d’oĂč l’on pourrait comparer l’une Ă  l’autre. Par sa dĂ©rive babĂ©lienne, la LittĂ©rature Mondiale met en question la comparabilitĂ© mimĂ©tique et mĂ©canique, donc la lisibilité ; en raison de sa tendance au mixage homogĂ©nĂ©isant,  entropique, elle ne peut promouvoir la scriptibilitĂ© non plus ; Ă  la limite (mais oĂč est la limite dans un monde dont le franchissement plutĂŽt que l’affranchissement est l’obsession, sinon l’idĂ©al ?), la LittĂ©rature Mondiale sonnerait le glas de la littĂ©rature en cela que plusieurs (nombreuses et relativement discrĂštes, pas une ni infiniment morcelĂ©es). En recomposant sans cesse le puzzle, en secouant le kalĂ©idoscope sans modĂ©ration, nous nous apercevons de la fragilitĂ© des belles images, de la poĂ©tique de l’instant qui rĂ©gissait le sens des ensembles Ă©phĂ©mĂšres ; si nous avions pris de telles configurations pour un arrangement stable, que la mĂ©moire pouvait fixer, nous constatons avec horreur que la mosaĂŻque, concassĂ©e, est soudain recyclĂ©e en une coulĂ©e informe (la terreur, la bĂȘtise, la langue de bois plastifiĂ©e). Devons-nous pour autant cĂ©der Ă  la panique, signer des liasses de capitulations sans conditions ? Il pourrait ĂȘtre utile de se souvenir que la tension productive entre Gestalt et jeu a Ă©tĂ©, en Europe, conceptualisĂ©e, entre Goethe et Schillerxi, dans le mĂȘme temps que leur entre faisait Ă©merger la notion de littĂ©rature mondiale. C’est donc notre affaire aujourd’hui de dĂ©velopper des stratĂ©gies combatives grĂące auxquelles la LittĂ©rature Mondiale pourra continuer d’exhiber l’unitĂ© organique du vivant plutĂŽt que l’unitĂ© figĂ©e de la mort. À nous, aprĂšs nous ĂȘtre bien battus sur les dĂ©finitions, d’établir un agenda de travaux rĂ©alisables, au lieu de sombrer dans le marasme ou de pencher pour une politique du pire.

83Entre aujourd’hui et demain, l’une des tĂąches capitales de la LittĂ©rature ComparĂ©e, sous son aspect de poĂ©tique gĂ©nĂ©rale, pourrait ĂȘtre, plutĂŽt que de se lamenter sur la mondialisation tueuse de littĂ©rature, d’enquĂȘter sur la façon dont la conscience de la mondialisation et de la mondialitĂ© informe des rĂ©ponses dans la crĂ©ation littĂ©raire elle-mĂȘme comme dans ses lectures, et des rĂ©ponses mĂ©diĂ©es par des configurations thĂ©oriques explicites ou implicites plus ou moins partagĂ©es par la lecture comparatiste —comme le marxisme lukacsien, le freudo-marxisme, le formalisme russe et pragois, l’école de Tartu et l’école de Francfort, l’éthique esthĂ©tique du rasa... Il se passe quelque chose de thĂ©orique Ă  l’échelle mondiale quand on Ă©crit dans un champ de tension entre Fidel Castro et Borges, ou entre Virginia Woolf et Gandhi. Qu’on me permette de citer un article de R.K. Narayan : « Pour moi, en tout cas, l’anglais est une langue absolument swadeshi. En un sens horoscopique et lointain, l’anglais est, bien sĂ»r,  originaire d’Angleterre, mais en vertu de son invraisemblable adaptabilitĂ©, il jouit de la citoyennetĂ© dans tous les pays du monde. »xii Ce cosmopolitisme assignĂ© Ă  la langue mondiale, non Ă  celui qui l’écrit en la mixant, n’est pas celui de papa.

84Une autre tĂąche, relevant, elle, de la tradition de l’histoire comparĂ©e des littĂ©ratures, serait de comparer l’évolution de diffĂ©rents systĂšmes littĂ©raires soumis, dans le passĂ©, Ă  des prototypes de mondialisation impĂ©riale et/ou fĂ©dĂ©rative et mercantile (Ă  des structures de monde total dans un espace restreint), comme, par exemple, celui de l’Empire romain Ă  partir d’Auguste, celui de la Renaissance europĂ©enne, celui de l’Empire moghol au temps d’Akbar, celui de l’Empire britannique Ă  l’époque victorienne...

85Une troisiĂšme tĂąche, relevant d’abord de la textologie interne (stylistique, rhĂ©torique, configurations thĂ©matiques, etc.) consisterait Ă  se demander quelles sont les particularitĂ©s positives des textes qui sont actuellement exclus de la circulation mondiale (grosso modo dans les termes dĂ©crits par Damrosch, mais qui pourraient ĂȘtre affinĂ©s et variĂ©s en fonction d’une pluralitĂ© sous-jacente de pivots de mondialitĂ©) ; on apprendrait peut-ĂȘtre Ă  distinguer ainsi dans quelle mesure cette apparente exclusion relĂšve de l’erreur, de l’échec ou de l’arbitraire, du hasard de la sĂ©lection, et dans quelle autre mesure les particularitĂ©s facilitant l’exclusion sont le fruit d’une stratĂ©gie, consciente ou non, de protection et de rĂ©sistance Ă  la mondialisation, laquelle, en transmuant, en altĂ©rant ou en Ă©largissant les interprĂ©tations, peut effacer un sens Ă  usage local, comparable seulement Ă  d’autres sens du mĂȘme type, dans la mĂȘme localitĂ© ou dans d’autres de mĂȘme Ă©chelle.

86Au terme de ce parcours, il doit ĂȘtre clair, en dĂ©pit de toutes les contradictions et de toutes les insuffisances des approches considĂ©rĂ©es, que la réémergence de la notion de littĂ©rature mondiale n’est pas un gadget ou un produit dĂ©rivĂ© du supershow de la mondialisation. Elle correspond Ă  une prise de responsabilitĂ© nĂ©cessaire et salutaire pour la LittĂ©rature ComparĂ©e, en mĂȘme temps que celle-ci, avec ses faibles moyens mais avec sa grande imagination thĂ©orique, peut devenir productrice de bons antidotes dĂ©mystifiants contre la nocivitĂ© d’une Disney-littĂ©rature au goĂ»t Ă©cƓurant mais accoutumant de tutti frutti. Si donc le Mondial de littĂ©rature doit avoir lieu, reste la question de dĂ©cider oĂč. Je ne voterais ni pour Paris ni pour New York, c’est sĂ»r. Souhaitons qu’il ait lieu un peu partout dans le monde, que son effet d’annonce ne dĂ©passe pas l’initiative des joueurs, et que les droits de diffusion ne soient pas achetĂ©s en bloc par une seule multinationale du divertissement.