Le Mondial de littérature
Abréviations :
Damrosch = WIWL
Pradeau et Samoyault = OELM
Prendergast = DWL
Saussy = CLAG
1Nous avons briĂšvement rĂ©sistĂ© Ă la tentation dâintituler « Mondial de littĂ©rature » le prĂ©sent essai autour dâune recension multiple, car, si la notion de « littĂ©rature mondiale » est professionnellement et spectaculairement concurrentielle dans toutes ses acceptions variĂ©es, elle ne mĂšne pas nĂ©cessairement Ă un projet de compĂ©tition rĂ©glĂ©e des littĂ©ratures entre elles, dĂ©partagĂ©es Ă intervalles rĂ©guliers. Il peut ĂȘtre rassurant que notre modĂšle ne soit pas exclusivement footballistique (bien que les Ă©quipes comportent, fort heureusement, de plus en plus dâĂ©trangers), mais il serait lamentable de ne pas constater dans quelle mesure il lâest devenu, dâune part, et, dâautre part, de ne pas tirer dâenseignements de la rivalitĂ©, voire du conflit des diffĂ©rentes approches de la mondialitĂ© littĂ©raire entre elles.
2« Ce qui est sĂ»r, câest que notre patrie philologique est la terre ; ce ne peut plus ĂȘtre la nation », Ă©crivait Eric Auerbach en 1952i (OELM, 37). Dans quelle mesure une telle certitude, partagĂ©e par tous les travaux examinĂ©s, en est-elle une aussi pour les Ă©crivains dâaujourdâhui et leur public, pour les critiques et les historiens spĂ©cialisĂ©s ? Le propos et lâobjet de la philologie, tels que les entendait Auerbach il y a une bonne cinquantaine dâannĂ©es, sont-ils encore recevables aujourdâhui, ou bien les progrĂšs dâune mondialisation galopante les rendent-ils obsolĂštes et futiles en mĂȘme temps que beaucoup dâautres mĂ©thodes dâĂ©tude littĂ©raires et culturelles ? Quelles nouvelles tĂąches se dessinent donc et quelles anciennes assignations sont-elles de nouveau Ă lâordre du jour pour les chercheurs, les enseignants et les thĂ©oriciens programmatiques de la littĂ©rature ? Ces tĂąches ont-elles quelque chance dâĂȘtre menĂ©es Ă bien ? Ă quelles conditions ? est-il mĂȘme sĂ©rieusement envisageable de les assumer ? Autant de questions que se posent en ordre dispersĂ© les auteurs, Ă©diteurs et contributeurs des quatre ouvrages dont nous essaierons de rendre compte. Certains se sont plus attachĂ©s Ă produire des dĂ©finitions, Ă interroger lâusage lexical et ses implications ; dâautres sont plus enclins Ă tracer et Ă mesurer le chemin parcouru depuis lâĂ©mergence goethĂ©enne de la Weltliteratur ou Ă sonder lâavenir en fonction de leurs stratĂ©gies respectives de promotion humaniste et/ou de rĂ©sistance Ă la globalisation uniformisante. En tous cas, le nombre des publications significatives sur moins de trois ans (sans compter le livre dâEmily Apter annoncĂ© pour 2006) et le fait que des comparatistes français prennent maintenant acte dâune trĂšs forte rĂ©surgence dâun intĂ©rĂȘt mondial pour la « littĂ©rature mondiale », quel quâen soit en fin de compte le sens, indiquent lâurgence de se pencher sur cette problĂ©matique avec une conscience aiguĂ« de ses enjeux politiques, Ă©thiques et esthĂ©tiques.
3Devant une masse documentaire de bien plus de mille pages Ă©crites par une plĂ©iade de comparatistes et dâhumanistes interdisciplinaires de persuasions trĂšs diffĂ©rentes, quoique presque tous « occidentaux », on devra nous pardonner beaucoup dâomissions et de simplifications, et un traitement dâune Ă©tendue inĂ©gale selon les volumes et leurs chapitres. Pour la commoditĂ©, nous analyserons dâabord les ouvrages un par un, dans lâordre chronologique de leur parution, avant de dĂ©gager quelques idĂ©es-forces articulant ce champ dâĂ©tudes et de nous interroger synthĂ©tiquement sur ce quâelles nous enseignent quant Ă une pratique responsable de la LittĂ©rature ComparĂ©e en France, en Europe et ailleurs.
4Comme on Ă©tait en droit de sây attendre, le livre de David Damrosch, le seul ouvrage dâun chercheur individuel Ă notre menu, est de loin le plus cohĂ©rent et semblerait donner raison malgrĂ© lui Ă Auerbach quand celui-ci jugeait que seul un individu (Ă sa maniĂšre ou Ă celle de Curtius) pouvait produire une synthĂšse en matiĂšre de littĂ©rature mondiale. Ce qui est plus surprenant Ă premiĂšre vue mais qui, en fait, sâexplique tout aussi bien, câest le caractĂšre « fouillé » et prolifĂ©rant des Ă©tudes qui composent la majeure partie du livre : chacun des articles dont les collectifs sont faits ne peut au contraire que rester abstrait et cursif, voire souvent vide dâexemples (câest un dĂ©faut rĂ©pandu dans CLAG). En bref, Damrosch nous prĂ©sente une somme dâexpĂ©riences Ă la fois dictĂ©es par la visĂ©e mondialiste de ses travaux et mettant cette visĂ©e Ă lâĂ©preuve autant quâen lumiĂšre. LâinconvĂ©nient du caractĂšre globalisant et totalisant de son entreprise apparaĂźt en revanche dans une division quelque peu artificielle en trois parties principales (I â Circulation, 2 â Traduction, 3 â Production), alors que ces concepts sont (fortunĂ©ment) presque Ă©galement opĂ©ratoires dans chacun des trois chapitres que comporte chaque partie (la symbolique de 3 x 3 nâĂ©chappera Ă personne). Ainsi le propos du chapitre 1, sur Gilgamesh, dans la partie « Circulation », met-il aussi longuement en valeur les successives stratĂ©gies traductives dĂ©ployĂ©es sur ce(s) texte(s) que le chapitre 5, sur Mechtild von Magdeburg, dans la partie « Traduction », insiste sur la circulation des textes (en Europe, puis en AmĂ©rique du Nord). Ainsi Ă©galement, le chapitre 6, sur Kafka, de la partie « Traduction », sâintĂ©resse-t-il autant Ă la production du texte que le chapitre 8, sur Rigoberta MenchĂș, dans la partie « Production », et vice versa en ce qui concerne la ou plutĂŽt les traductions. On peut donc se prendre Ă regretter par moments quâĂ trop vouloir garder la main Ă la pĂąte, Damrosch nâait pas cru bon de spĂ©culer de façon un peu plus approfondie et abstraite sur la superposabilitĂ© ou au contraire la diffĂ©renciation fonctionnelle relative des trois acteurs non personnels de sa trinitĂ© agissante : il nous laisse le soin de dĂ©gager de sa pratique historienne et critique trĂšs concrĂšte des rĂ©ponses possibles et partielles Ă des questions telles que : « toute production textuelle nâest-elle pas traduction ? », ou encore « la traduction nâest-elle pas, en un sens, autant un obstacle Ă la circulation des textes que leur confinement dans la langue dâorigine ? ».
5What is World Literature ? sâouvre sur une mĂ©ditation trĂšs narrative autour des Conversations de Goethe avec Eckermann (ou dâEckermann avec Goethe, câest une partie significative du problĂšme) dans lesquelles lâidĂ©e de Weltliteratur fait, sinon sa premiĂšre apparition, du moins la plus remarquĂ©eii âĂ peu prĂšs concomitante de la « LittĂ©rature ComparĂ©e » chez AmpĂšre et PhilarĂšte Chasles. Plus que les contenus assez indĂ©terminĂ©s de cette expression appelĂ©e, Ă partir de Marx, Ă faire... le tour du monde, ce sont donc les circonstances mĂȘmes (personnelles, politiques, esthĂ©tiques) de sa formulation et de sa mise en circulation qui doivent nous Ă©clairer sur le phĂ©nomĂšne de la mondialitĂ© littĂ©raire, quâil soit perçu comme utopie ou comme menace, consignĂ© comme constat, programmĂ© comme visĂ©e ou nommĂ© comme prise de conscience. Face aux contradictions de Goethe, Ă la fois « modeste et mĂ©galomane, cosmopolite et chauvin, classique et romantique, dâune vaste curiositĂ© et enfermĂ© dans son dogmatisme » (WIWL, 1), Eckermann a aussi les siennes, Ă©tant dâorigine modeste et prĂȘt Ă accepter le seul rayonnement dâun fidĂšle satellite, plus provincial que Goethe et plus rĂ©sistant Ă lâaccueil de littĂ©ratures lointaines, fĂ©minin et disposĂ©  à sâapproprier une grandeur classique. Il est donc important de noter que la Weltliteratur naĂźt sous le signe dâun dialogue doublement ambigu et dâun Ă©change dâĂ©quivoques.
6DĂšs cette introduction, un certain nombre de prĂ©ceptes clĂ©s sont posĂ©s qui informeront le reste du livre. La littĂ©rature mondiale a fait, dans le passĂ©, lâobjet de trois conceptions principales, non mutuellement exclusives et toutes trois embrassĂ©es par Goethe : elle a pu ĂȘtre soit un corpus de classiques, soit une galerie de chefs dâĆuvres, soit encore une sĂ©rie de « fenĂȘtres ouvertes sur le monde » (WIWL, 15). Il nây aurait pas de raison de ne pas continuer sur cette lancĂ©e, mais, contrairement aux « invariants » dâĂtiemble qui, dâaprĂšs lui, ne tardent pas Ă sombrer dans de vagues gĂ©nĂ©ralitĂ©s, Damrosch considĂšre la variabilitĂ© de lâĆuvre de littĂ©rature mondiale comme un de ses traits constitutifs, car mondialitĂ©, pour lui, signifie non lâappartenance Ă un canon quelconque, qui serait par dĂ©finition indĂ©finiment extensible, mais un mode de circulation et de lecture (il faudrait peut-ĂȘtre ajouter une densitĂ© et une intensitĂ© de circulation et de lecture). En consĂ©quence, « la littĂ©rature mondiale nâest pas du tout vouĂ©e Ă se dĂ©sintĂ©grer dans la multiplicitĂ© conflictuelle de traditions littĂ©raires nationales sĂ©parĂ©es ; ni, dâautre part, Ă se rĂ©sorber dans le bruit de fond [...] du babil global. » (WIWL, 5) NĂ©anmoins, cette derniĂšre tendance peut ĂȘtre constatĂ©e depuis quelque temps avec la production de quelques Ă©crivains contemporains, romanciers ou mĂȘme poĂštes (Bei Dao, peut-ĂȘtre ?), qui se sont lancĂ©s dans le « rĂ©alisme de marché » ou la « poĂ©sie mondiale » comme on fabrique des « voitures mondiales » ; il sâagirait notamment de quelques uns de ceux qui, originaires des pĂ©riphĂ©ries et/ou Ă©crivant dans une langue Ă faible pĂ©nĂ©tration sur le marchĂ© des valeurs littĂ©raires, compenseraient ainsi leur dĂ©savantage en termes de facilitĂ©s de rĂ©ception. Il va de soi que ce nâest pas de tels produits de mixage standardisĂ© que Damrosch va nous parler par la suite, puisque la circulation dâune Ćuvre implique pour lui tout autre chose que sa diffusion simultanĂ©e sur la base dâune rĂ©duction Ă lâĂ©quilibre idĂ©al entre Ă©trangetĂ© acceptable (exotiste) et universaux banals Ă peine teintĂ©s de couleur locale. « En soulignant la force du modelage par les contextes locaux, je veux distinguer la littĂ©rature mondiale dâune littĂ©rature nominalement âglobaleâ qui ne pourrait ĂȘtre lue que dans les terminaux dâaĂ©roports, impermĂ©able Ă tout contexte quel quâil soit. » (WIWL, 25).
7Comment Ă©tudier la littĂ©rature mondiale moderne dans sa globalité ? La thĂ©orie du polysystĂšme dâItamar Even Zohar ou celle des systĂšmes mondiaux dâImmanuel Wallerstein constitueraient lâun des cadres possibles âil nâest pas clair si Damrosch considĂšre ces deux thĂ©ories comme distinctes ou comme similaires et convergentes. Quoi quâil en soit, Franco Moretti, que nous retrouverons plus tard, est allĂ© radicalement dans ce sens en prĂ©conisant une reprĂ©sentation en arbres (Ă partir dâun centre national) et en graphes (pour rendre compte de modĂšles de transformation traversant le monde entier) et en renonçant Ă toute lecture approfondie, voire Ă toute lecture directe des Ćuvres concernĂ©es. Damrosch manifeste un double dĂ©saccord avec ce dernier auteur : dâune part, « pour tout observateur donnĂ©, mĂȘme une perspective authentiquement globale reste ancrĂ©e quelque part, et les modĂšles globaux de la circulation de la littĂ©rature mondiale prennent forme dans leurs manifestations locales. » (WIWL, 27) ; dâautre part, et pour cette mĂȘme raison, se situer quelque part âcomme aux Ătats-Unis, dans leur situation Ă©voluant du provincialisme du XIXe siĂšcle Ă une position mĂ©tropolitaine aujourdâhuiâ permet le nĂ©cessaire « traitement dĂ©taillĂ© dâĆuvres exemplaires et lâinteraction de problĂšmes gĂ©nĂ©raux avec des cas rĂ©els. » (WIWL, 28)
8De fait, aprĂšs sâĂȘtre Ă nouveau plongĂ© dans les circonstances psychologiques et sociologiques des Conversations dâEckermann, de leur suite et du succĂšs international des deux volumes, notre auteur va consacrer une sĂ©rie de chapitres trĂšs dĂ©taillĂ©s Ă lâĂ©mergence mondiale dâĆuvres allant de lâĂpopĂ©e de Gilgamesh et de la poĂ©sie amoureuse de lâĂgypte pharaonique au Dictionnaire Khazar de Pavic en passant par la poĂ©sie nahuatl des Cantares mexicanos, les anthologies para-universitaires de littĂ©rature mondiale aux Ătats-Unis, les Ă©crits de la religieuse mĂ©diĂ©vale Mechtild de Magdebourg, Le ChĂąteau de Kafka, le comique de P.G. Wodehouse et les mĂ©moires de la militante guatĂ©maltĂšque Rigoberta MenchĂș. Autant lâexpression forgĂ©e par Goethe, recueillie et divulguĂ©e par Eckermann Ă©tait historiquement sĂ©minale et sans doute incontournable, quelque part entre Diderot et Marx, autant le choix des points dâentrĂ©e concrets dans le stade mondial apparaĂźt au premier abord, dans lâensemble, comme un choix personnel, esthĂ©tique et idĂ©ologique, Ă la fois sĂ©duisant et contestable. Seuls Gilgamesh et les romans de Kafka peuvent Ă la rigueur passer pour des textes ayant acquis rĂ©cemment un statut oscillant entre celui de « classiques » et celui de « chefs dâĆuvre » ; tout le reste du corpus appartient dĂ©libĂ©rĂ©ment Ă la catĂ©gorie « fenĂȘtres sur le monde », si ce nâest mĂȘme Ă celle des trous de serrure. La passion sur laquelle mise Damrosch est celle de la curiositĂ© et lâĂ©rudition quâil dĂ©ploie avec une enviable dĂ©lectation nous convie Ă partager Ă travers son regard un savoir secret, une vie intime de lâĆuvre mondiale, les dessous de son trafic, au dĂ©triment paradoxal de ce qui se passe sur la place publique, sur le premier marchĂ© oĂč sâeffectue la cotation officielle des principaux titres. Nâaurait-on pas une image bien diffĂ©rente du mondial de littĂ©rature si lâon sâintĂ©ressait plus explicitement aux quarts de finale quâaux transferts de joueurs en deuxiĂšme division ? Imaginons quelle rĂ©ponse implicite Ă la question dĂ©finitionnelle que pose le titre serait proposĂ©e (quitte Ă ĂȘtre dĂ©mentie par lâanalyse) par un corpus principal qui irait dâHomĂšre, de Valmiki et de Confucius Ă Beckett, Neguib Mahfouz et GarcĂa MĂĄrquez en passant par Kalidas, Omar Khayam, Dante, Shakespeare, CervantĂšs, BashĂŽ, Hugo et Joyce... Aucune femme, hĂ©las, dans cette liste de best sellers, aucune Ćuvre directement issue de la culture populaire aprĂšs le temps des mythes, rien dâamĂ©rindien ou dâaborigĂšne en gĂ©nĂ©ral, et de moins en moins de poĂštes. Tout se passe comme si, en sâefforçant de casser le rĂ©pertoire dâAuerbach et, en fait, de lui substituer un autre canon potentiel, notre auteur avait un peu pris ses dĂ©sirs pour des rĂ©alitĂ©s et surĂ©valuĂ© par optimisme la capacitĂ© effective de devenir mondial des littĂ©ratures « mineures », que ce soit au sens deleuzien ou Ă celui des « minoritĂ©s visibles » des sociologues du MinistĂšre de lâIntĂ©rieur. Cette stratĂ©gie est Ă double tranchant ; elle peut aussi bien pousser dans le sens dâune rĂ©sistance altermondialiste raisonnĂ©e (Ă la mesure du succĂšs et du pouvoir de dĂ©nonciation et de conviction de lâouvrage) quâocculter les mĂ©canismes Ă©conomiques « libĂ©raux » qui assourdissent les voix fondatrices et dissidentes et diluent le sens dans les produits dâappel, les valeurs Ă©ternelles relookĂ©es et lâĂ©vidence des logos sujets Ă contrefaçon.
9Faute de pouvoir discuter pertinemment les foisonnantes approches de la production, de la circulation et de la traduction de Mechtild von Magdeburg ou de Rigoberta MenchĂș, par exemple âje nâen ai nullement la compĂ©tence et ce nâest certes pas mon objet ici, mĂȘme sâil est facile de se prendre Ă ce jeuâ, je me contenterai de quelques remarques sur les procĂ©dĂ©s et les grandes orientations de lâouvrage recensĂ©, principalement mais non exclusivement autour de Gilgamesh et de Kafka, dont les noms sont mieux connus et donc plus attrayants pour le « lecteur cultivĂ© moyen mondial », auditoire virtuel maximal de What is World Literature ?
10En premier lieu, on observera que Damrosch, toujours innovant, en sâefforçant dâĂ©viter parallĂšles et lignages, les deux dĂ©marches traditionnellement caractĂ©ristiques de la littĂ©rature comparĂ©e synchronique et de lâhistoire comparĂ©e des littĂ©raturesiii, en vient Ă pratiquer un comparatisme parataxique, de juxtaposition, dans lequel la disposition spatiale des inserts thĂ©oriques ne rĂ©tablit pas une ligne directrice unique mais plutĂŽt un entrecroisement de lignes faufilĂ©es, Ă la maniĂšre de la structure du Coup de dĂ©s. Ainsi, lĂ oĂč lâon sâattendrait Ă ce que le tĂ©moignage militant de Rigoberta MenchĂș soit comparĂ© avec dâautres rĂ©cits de vie mĂ©soamĂ©ricains et, plus gĂ©nĂ©ralement issus de populations aborigĂšnes opprimĂ©es, enregistrĂ©s ou Ă©ditĂ©s, imprimĂ©s ou filmĂ©s, ou plus gĂ©nĂ©riquement encore, avec des autobiographies collectives Ă thĂšme gĂ©nocidaire (Shoah, Rwanda), lâhistoire de sa production, de sa diffusion, en espagnol et en traduction, de son succĂšs et des contestations dont il a fait lâobjet de la part des analystes et de la narratrice elle-mĂȘme, reste relativement isolĂ©e, sans quâon sache au juste si câest sa reprĂ©sentativitĂ©, sa typicitĂ© qui rend inutile un plus large Ă©chantillonnage, ou bien si lâon a affaire Ă un hapax exemplaire âla mondialisation des textes littĂ©raires nâobĂ©issant alors Ă aucune loi universelle. De mĂȘme, si les successives reconversions dĂ©- et recontextualisantes de Mechtild sont bien mises en relief, on aimerait savoir si celles de ThĂ©rĂšse dâAvila, de Catherine de Hongrie, voire de Khalil Gibran suivent le mĂȘme patron ou des patrons analogues âpolitisation, sexualisation, psychanalysme...
11En ce qui concerne Gilgamesh, on voit admirablement bien par contre comment la production moderne du texte (ses reconstructions), sa traduction et sa circulation, antique puis prĂ©sente, sont dâun seul tenant et constituent ensemble sa mondialisation. Cette Ă©popĂ©e prĂ©sente le cas unique âtrop unique, peut-ĂȘtreâ dont lâexistence et la seule raison dâĂȘtre aujourdâhui seraient prĂ©cisĂ©ment sa mondialitĂ© soutenue par une flexibilitĂ© textuelle immodĂ©rĂ©e et une origine locale mythiquement centrale qui nous conduit directement, en dĂ©pit de tout bon sens, du berceau ultĂ©rieur des religions monothĂ©istes au pillage des ressources en combustibles fossiles par les multinationales amĂ©ricaines ! On ne peut sâempĂȘcher nĂ©anmoins de constater dans cette approche une dose de fĂ©tichisme des origines, peut-ĂȘtre imputable Ă lâinfluence dâEdward Said, et, corrĂ©lativement, une relative nĂ©gligence de lâincroyable variĂ©tĂ© et de la permĂ©abilitĂ© rĂ©duite des environnements culturels dans lesquels se propagent mondialement aujourdâhui des Gilgamesh parfaitement incompatibles entre eux. DĂ©couvert par lâaventurier orientaliste britannique Austen Henry Layard, rendu Ă une intelligibilitĂ© de base par George Smith et vulgarisĂ© par N.K. Sandars, le Gilgamesh de Damrosch reste un peu trop anglo-saxon pour ne pas gauchir notre idĂ©e de la littĂ©rature mondiale dans le sens de cette hĂ©gĂ©monie rĂ©cusĂ©e, bien entendu, par Damrosch lui-mĂȘme. CâeĂ»t Ă©tĂ© pourtant une occasion rĂȘvĂ©e de mettre en relief une bonne mesure de la « glocalisation » souhaitĂ©e par Damrosch et ses pareils comme contrepoids Ă lâuniformisation du village global : il ne serait pas difficile, en consultant quelques catalogues de bibliothĂšques et de librairies en ligne ou quelques bases de donnĂ©es de spectacles, dâaligner de la sorte bon nombre de Gilgamesh « mĂ©diterranĂ©ens », français par exemple (celui du classiciste augustinien Patrice Cambronne, entre autres), face aux Gilgamesh « en jeans », et tout aussi postmodernes quâeux. La « novĂ©lisation » de Gilgamesh par N.K. Sandars serait dĂšs lors plus analysable comme un passeport pour la diversification des réécritures que comme un modĂšle rĂ©ducteur et contraignant. En sens inverse, on se demande pourquoi les incroyables produits dĂ©rivĂ©s de lâarchifilm virtuel Ă grand spectacle (Gilgamesh, the King of the Living Dead, pas encore tournĂ©, mais je ne dĂ©sespĂšre pas que lâidĂ©e face son chemin dans la foulĂ©e dâAlexandre), comme par exemple le nom dâun groupe de rock jazzy des annĂ©es 70, ne sont pas Ă©voquĂ©s. Il nâest pas inimportant que, pour Gilgamesh comme pour les Mayas modernes du Guatemala, mondialisation et mĂ©diatisation marchent dĂ©sormais main dans la main, sinon menottĂ©es. Sans doute Damrosch, en hĂ©ritier malgrĂ© lui des philologues, reste-t-il un peu trop attachĂ© Ă ce qui reste Ă jamais inscrit sur les tablettes plutĂŽt quâaux graffiti qui ont disparu avec la chute des murs dâOurouk ; sans doute aussi demeure-t-il trop frappĂ© par lâidentification du scribe-Ă©crivain, Sin-liqe-unninni, qui a donnĂ© une forme canonique  à la lĂ©gende du roi-devenu-sage pour ne pas sâidentifier aux archĂ©ologues fiers de cette dĂ©couverte, et au premier dâentre eux, Gilgamesh lui-mĂȘme : « Sin-liqe-unninni reprĂ©sente Gilgamesh comme exemple du soin pour les monuments antiques quâun monarque de lâĂ©poque du poĂšte Ă©tait censĂ© prodiguer. » (WIWL, 74) Or la mondialisation effective des textes ne passe-t-elle pas, sinon par un effacement de lâorigine, du moins par un Ă©loignement et une complexification qui la neutralisent ?
12Câest bien, en effet, un des motifs essentiels relevĂ©s par Damrosch dans la mondialisation de Kafka : juif errant ou juif dâEurope central, juif ou laĂŻc, germanophone ou tchĂšque, symboliste dĂ©liĂ© du concret historique par lâallĂ©gorisation de lâexpĂ©rience, ou mĂ©taphysicien rendu au concret par la mĂ©taphorisation sociale de sa doctrine, autant de versions de lâĂ©crivain Ă©nigmatique qui facilitent le transfert de lâĆuvre en faisant planer le doute non seulement sur la fidĂ©litĂ© de toute traduction mais aussi sur les contours de textes inachevĂ©s et non dĂ©finitifs, condamnĂ©s Ă la destruction par leur auteur et trahis par son exĂ©cuteur au nom dâun intĂ©rĂȘt supĂ©rieur Ă©vinçant la mĂ©moire des morts dâun quelconque droit de propriĂ©tĂ© intellectuelle. Le chapitre se concentre dans une large mesure sur la critique dâune biographie de Kafka par Frederick Karl. Le jeu des photographies manipulĂ©es qui lâillustrent, p. 193, une image de Kafka avec chien et belle fille de cabaret, et la mĂȘme, dĂ©coupĂ©e, de Kafka seul (il a lâair bien triste), est habilement exploitĂ©, mais on aurait aimĂ© quâelles sâinterprĂštent davantage lâune lâautre, lâoriginale restituĂ©e dans son intĂ©gritĂ© rĂ©vĂ©lant un Kafka plus vital quand on sait quâelle a Ă©tĂ© amputĂ©e que si elle ne lâavait jamais Ă©tĂ©. Dâautre part, malgrĂ© un travail trĂšs fin sur diffĂ©rentes traductions et interprĂ©tations du ChĂąteau, en particulier celles du sort de lâaffirmation de K. se dĂ©clarant arpenteur, les dĂ©veloppements locaux (en français, par exemple, pour des raisons lexicales) de cette figure, chez Robbe-Grillet ou Mertens, parmi dâautres, auraient mĂ©ritĂ© dâĂȘtre pris en compte. Enfin, lâon pourrait trouver dommage que la secondaritĂ© dominante de cette Ă©tude de mondialisation ne laisse pas de place pour lâĂ©bauche dâun « arbre » mondial kafkaĂŻen auquel on pourrait voir entortillĂ©es les puissantes lianes des Falaises de marbre de JĂŒnger et du DĂ©sert des Tartares de Buzzati, arbre dĂ©jĂ ramifiĂ© de Julien Gracq Ă lâAfrique du Sud de Coetzee et Ă lâInde dâAnand, et retour Ă lâEurope Centrale avec Hasz, Ă lâItalie avec Calasso âjâoublie certainement beaucoup dâautres branches de ce banyan... Pour reprendre les types de reprĂ©sentation esquissĂ©s par Franco Moretti, et en dĂ©pit de la critique plutĂŽt sĂ©vĂšre que donne Damrosch de sa prĂ©fĂ©rence pour les graphes, câest celle quâil manifeste aussi, et trop exclusivement, dans ce cas-test.
13Passons aux conclusions, claires et programmatiques, qui pourraient Ă elles seules faire lâobjet dâun vaste dĂ©bat collectif. Je ne serai pas trĂšs long, car on retrouvera plusieurs de ces motifs dans la suite de ce compte rendu.
14Lâ « air de famille » qui ressort de lâensemble des Ă©tudes ponctuelles menĂ©es au cours du livre, conduit Damrosch Ă soupçonner lâexistence de « patrons (patterns) Ă©mergents » dans lâactuelle mondialisation littĂ©raire, dâoĂč les trois volets suivants pour une dĂ©finition de la littĂ©rature mondiale :
15« 1. La littérature mondiale est une réfraction elliptique des littératures nationales.
162. La littérature mondiale est une écriture qui gagne en traduction.
173. La littĂ©rature mondiale nâest pas un canon dĂ©terminĂ© de textes mais une maniĂšre de lire, une sorte de corps Ă corps distanciĂ© (detached engagement) avec des mondes au-delĂ de notre temps et de notre lieu. » (WIWL, 281)
18De toute Ă©vidence, chacun de ces Ă©noncĂ©s a une structure et un statut rhĂ©torique et axiologique diffĂ©rents. Le premier est statique, et mĂ©taphorique âtout en prĂ©tendant ĂȘtre une description ; le second est dynamique et pose une norme de valeur diffĂ©rentielle (ajoutĂ©e) ; le troisiĂšme est programmatique et implicitement dĂ©ontique.
19Par-delĂ la mĂ©taphore bifocale qui lâenrobe, lâĂ©noncĂ© 1 recĂšle un prĂ©supposĂ© explicitĂ© deux pages plus loin, qui me surprend âcar il est en porte-Ă -faux avec la plupart des chapitres sur des exemples circonscritsâ et vis-Ă -vis duquel jâaurais les plus grandes rĂ©serves : « à lâexception possible de quelques Ćuvres irrĂ©ductiblement multinationales comme Les Mille et une nuits, pratiquement toutes les Ćuvres littĂ©raires sont nĂ©es dans ce que nous appellerions maintenant une littĂ©rature nationale. » (WIWL, 2) Passe encore que lâon parle de traditions rĂ©gionales ou ethniques, mais le prĂ©sentisme de « ce que nous appellerions maintenant x » est dĂ©cidĂ©ment inacceptable dans un cadre aussi fermement historien et historiciste que celui de cet ouvrage ; câest un bien faible argument, voire un aggravant, que de prĂ©ciser que, si la nation moderne est rĂ©cente, « mĂȘme les Ćuvres plus anciennes ont Ă©tĂ© produites dans des configurations locales ou ethniques absorbĂ©es ensuite dans la tradition nationale Ă lâintĂ©rieur de laquelle elles sont maintenant conservĂ©es et transmises. » (ibid.) Pour commencer, heureusement ou malheureusement, le monde nâest pas fait comme les dĂ©partements universitaires de langues et de littĂ©ratures. Certaines Ćuvres majeures, dont la mondialisation suit son cours et qui nâont pas Ă©tĂ© Ă©crites pour ĂȘtre lues dans les halls dâaĂ©roports, ne sont que trĂšs partiellement rattachables Ă un lieu dâorigine et ne sont pas davantage assumĂ©es par lâune quelconque des possibles « traditions nationales correspondantes » . Deux beaux exemples : les Ă©crits de Giacomo (Jacques) Casanova [de Seingalt] et ceux de (Jean) Jan Potocki ; le premier a fui Venise, couru les principautĂ©s de la botte (il nây avait pas dâItalie) et lâEurope, en Ă©crivant en français dans une principautĂ© de ce qui nâĂ©tait pas encore lâAllemagne et en publiant son grand roman Ă Prague, les biographes se disputent sa personnalitĂ© mais personne ou presque ne lit, nâanalyse et nâenseigne son Ćuvre en tant que littĂ©raire, car elle a rĂ©alisĂ© son utopie, elle est nationalement inassimilable et câest cela qui la mondialise. Et Jan Potocki, en se suicidant avec le couvercle limĂ© de sa cafetiĂšre ne voulait-il pas se rĂ©veiller du cauchemar de sa dĂ©territorialisation ? De mĂȘme, si jâose dire, aucune nation moderne nâintĂšgre Gilgamesh, ni la poĂ©sie pharaonique, ni mĂȘme Kafka âDamrosch lâa bien vu dans le chapitre correspondantâ, ni la tradition maya, ni la tradition occitane, tandis que celle du théùtre bouddhiste est complĂštement dispersĂ©e... Ă quelle tradition locale ou nationale assignerons-nous aujourdâhui la King James Bible ? Et lâinsularitĂ© de lâIslande ou celle, pourtant multiculturelle, de lâĂźle Maurice, nâa guĂšre Ă©tĂ© favorable Ă la mondialisation de leurs littĂ©ratures jusquâĂ prĂ©sent. En sens inverse, Beckett et Ionesco, Rushdie et Naipaul, Raymond Federman ou Milan Kundera, pour ne citer que quelques membres dâune cohorte toujours croissante de nos contemporains, sont revendicables et revendiquĂ©s par plusieurs littĂ©ratures nationales. La discontinuitĂ© historique, le rejet spĂ©cifique ou pluriel, ou la multi-appartenance pourraient ĂȘtre des facteurs dĂ©cisifs de mondialisation. Enfin, pourquoi tant insister pour attribuer au local ce qui nâa de cesse de le renier, de lâĂ©clater ou de le dissoudre, cette pulsion de littĂ©rature mondiale que rĂ©vĂ©lait volontiers Danilo Kis : « PrĂ©cisant quâil nâĂ©tait pas favorable Ă lâidĂ©e de âlittĂ©rature des minoritĂ©sâ, il affirmait: âMa patrie se trouve dans la littĂ©rature et je suis pour la conception goethĂ©enne de la littĂ©rature, pour une Weltliteraturâ. »iv
20LâĂ©noncĂ© 2 rĂ©pond Ă Robert Frost qui disait que la poĂ©sie, câest ce qui ne se traduit pas, il a un cĂŽtĂ© provocateur qui demandera des prĂ©cisons non nĂ©gligeables. En voici deux : a) le texte informatif ne gagne ni ne perd en traduction, tandis que le texte littĂ©raire gagne ou perd (il se reconnaĂźt Ă cela) ; b) une Ćuvre nationale se distingue dâune Ćuvre mondiale en ce quâelle perd en traduction, tandis que la seconde y gagne. Ces Ă©claircissements ne nous semblent pas tout Ă fait suffisants. On apprĂ©cierait notamment une liste ou, mieux, un systĂšme des critĂšres dâĂ©valuation en fonction desquels quelque chose est rĂ©putĂ© gagnĂ© ou perdu. Dire que « en voyageant Ă lâĂ©tranger, un texte change en effet, il change de cadre de rĂ©fĂ©rence et, habituellement, de langue aussi » (WIWL, 292) ne dĂ©passe guĂšre le truisme et manque de paramĂštres fondamentaux qui viendraient complexifier le modĂšle synchronique implicite de nations sĂ©parĂ©es dotĂ©es de langues distinctes (une par nation). Tout dâabord, ce modĂšle ne tient pas compte du fait que les Ćuvres changent de langue, dans le temps, sans que les textes en changent : une Ćuvre en langue morte ne saurait ĂȘtre lue de la mĂȘme façon quâune Ćuvre en langue vivante, et toutes les Ćuvres qui se transmettent dans le temps finissent, tĂŽt ou tard, par ĂȘtre Ă©crites dans des langues mortes. Ensuite la mondialisation culturelle, avec sa langue mondiale incontestable, lâanglais, les recompositions ou dĂ©compositions nationales, lâaccĂ©lĂ©ration des migrations de tous ordres et du cosmopolitisme intellectuel devraient nous faire concevoir lâasymĂ©trie et la variabilitĂ© des situations de traduction, de rĂ©ception et de lecture comme facteurs constitutifs de la traduction elle-mĂȘme. Il ne faut pas oublier non plus que toute traduction, surtout quand elle est « mauvaise », fait gagner Ă lâoriginal la dimension capitale procurĂ©e par une lecture contrastive. Cette question cruciale dans la perspective de la littĂ©rature ou, plutĂŽt, des littĂ©ratures mondiales, mĂ©riterait mieux quâun assez optimiste raisonnement circulaire qui tourne Ă la pĂ©tition de principe : « Dans une excellente traduction, le rĂ©sultat nâest pas la perte dâune vision originale et sans intermĂ©diaire, mais plutĂŽt le renforcement de lâinteraction naturellement crĂ©ative entre lecteur et texte. Ă cet Ă©gard on peut considĂ©rer quâun poĂšme ou un roman obtiennent leur effet durable prĂ©cisĂ©ment en vertu de leur adaptabilitĂ© Ă notre expĂ©rience privĂ©e. » (ibid.) Qui a dit que lâinteraction entre lecteur et texte est naturellement quelque chose, ou mĂȘme quâelle est naturelle ? Le scriptible sâapprend, la mondialitĂ© dâune Ćuvre peut aussi bien bloquer que faciliter un tel apprentissage.
21LâĂ©noncĂ© 3 dĂ©tourne dynamiquement la question dĂ©finitionnelle posĂ©e par le titre ; il opĂšre exactement de la mĂȘme maniĂšre que certaines rĂ©ponses habituelles (« voyez votre pratique de la lecture ») aux questions : « quâest-ce que la littĂ©rature ? » ou « quâest-ce que la littĂ©rarité ? ». En mĂȘme temps quâil conforte la position du comparatiste professionnel et vise Ă le rassurer (« nous servons Ă quelque chose »), ce qui est aprĂšs tout bien lĂ©gitime, il justifie thĂ©oriquement et didactiquement la pluri- ou la multinodalitĂ© de la composition du livre de Damrosch : « la littĂ©rature mondiale nâest pas un immense corpus de matĂ©riaux que lâon devrait, dâune façon ou dâune autre, maĂźtriser, malgrĂ© lâimpossibilitĂ© dây parvenir ; câest une façon de lire dont on peut faire une expĂ©rience tout aussi intensive Ă partir de quelques Ćuvres seulement, quâextensive avec un grand nombre. » (WIWL, 299) Mais serait-il vraiment productif de guĂ©rir le comparatiste, si câĂ©tait possible, de son hubris et de son angoisse de totalité ? Au terme dâune lecture passionnante, on peut se le demander en partageant les doutes dont lâauteur nous fait part au dĂ©but de sa conclusion : « je vous ai prĂ©sentĂ© ma littĂ©rature mondiale, ou du moins un Ă©chantillonnage reprĂ©sentatif de celle-ci, tout en reconnaissant que le monde nous offre maintenant des matĂ©riaux si variĂ©s quâil faut mettre en question toute logique de reprĂ©sentation, tout cadre unique que chacun devrait adopter et dans lequel ces Ćuvres particuliĂšres auraient toutes un rĂŽle central. » (WIWL, 281) Une pareille gĂ©omĂ©trie variable rĂ©habilite la contingence et la subjectivitĂ© lectorale, elle est donc pour le plaisir du texte et la jouissance critique produits en multipliant les positions de lecture, mais cette extrĂȘme flexibilitĂ© du lecteur Ă©rudit et cosmopolite ne nous abuse-t-elle pas en dissimulant la dure rĂ©alitĂ© dâune autre mondialisation, diamĂ©tralement opposĂ©e, dont Damrosch lui-mĂȘme montre trĂšs bien, Ă plusieurs reprises, combien elle Ă©vacue Ă la fois la singularitĂ© des Ćuvres et leur pluralitĂ© interne, les contradictions, les incompatibilitĂ©s sans lesquelles les champs de force du sens sont complĂštement dĂ©tendus ?
22Ce sont de tels conflits, on lâimagine aisĂ©ment, quâinterrogent la majoritĂ© des contributions au collectif de la New Left Review.
23Il est impossible dâexaminer en dĂ©tail les quinze articles trĂšs richement divers qui composent Debating World Literature, et il ne serait guĂšre utile de se contenter dâune sĂ©rie de sommaires hĂątifs. Je mâattarderai plutĂŽt donc sur un petit nombre de contributions significatives et originales, tout en essayant de donner une idĂ©e de lâesprit gĂ©nĂ©ral de cet ensemble transatlantique Ă©ditĂ© sous les auspices de la New Left Review et qui comprend plusieurs textes dĂ©jĂ parus dans les colonnes de la revue.
24LâInde Ă©tant maintenant, aprĂšs lâAmĂ©rique Latine il y a une gĂ©nĂ©ration, et en concurrence partielle avec la Chine, au cĆur du dĂ©bat sur la mondialisation culturelle, je commencerai par les brĂšves rĂ©flexions de Francesca Orsini (Professeur de Hindi Ă Cambridge) qui font la clĂŽture du volume sous le titre : « LâInde au miroir de la fiction mondiale ». Dans ces notes assez peu construites, lâauteure fait dâabord une large place Ă lâanthologie The Picador Book of Modern Indian Literature rĂ©unie par Amit Chaudhuri en 2001, une collection rivale de celle publiĂ©e en 1997 par Salman Rushdie et Elizabeth West et qui se prĂ©sente Ă la fois comme son complĂ©ment, son contrepoint et son contre-pied, lâautre face de la rĂ©alitĂ©. Ă travers des essais antĂ©rieurs de Chaudhuri, Francesca Orsini essaie de rĂ©interprĂ©ter et de réévaluer cette rĂ©ponse aux dĂ©clarations scandaleuses de Rushdie selon lesquelles, en somme, la littĂ©rature indienne contemporaine sera de langue anglaise ou ne sera pas. Une fine connaissance de la situation Ă©ditoriale, universitaire et critique en Inde permet heureusement dâĂ©viter une rĂ©duction sauvage de cette opposition Ă celles, binaires, dâun choix linguistique (prĂ©colonial et post-indĂ©pendance, dâun cĂŽtĂ©, colonial et post-colonial, de lâautre), dâun choix esthĂ©tique (entre la luxuriance encyclopĂ©dique et bien-pensante de gauche, dâun cĂŽtĂ©, et lâellipse et lâeuphĂ©misation petite-bourgeoise de lâautre), ou mĂȘme de choix thĂ©matiques et sociologiques (entre lâinternational et le local, entre lâurbain et le rural, entre un lectorat dâĂ©lite et un lectorat populaire, par exemple).
25Tout en signalant les limites des thĂšses de Pascale Casanova et de Franco Moretti, lâauteure recourt Ă lâidĂ©e des sites de reconnaissance dans un tableau Ă trois colonnes intitulĂ© « Les institutions de littĂ©rature rĂ©gionale, nationale et mondiale en Inde » hiĂ©rarchisant la portĂ©e de la vie littĂ©raire indienne actuelle dâun niveau rĂ©gional correspondant aux langues vernaculaires Ă un niveau « international », en passant par celui de « la langue anglaise Ă lâintĂ©rieur de lâInde » (DWL, 328) On remarque tout de suite la superposition boiteuse entre « mondial » et « international », une confusion symptomatique de la forte rĂ©ticence de certains Ă admettre la diffĂ©rence de nature entre mondialitĂ© et internationalitĂ© et lâimpossibilitĂ©, dĂ©sormais, de penser la vie littĂ©raire dâune culture moderne quelconque, a fortiori celle des cultures indiennes, dans le cadre des frontiĂšres nationales. Ce tableau A est biaisĂ© et reste quasiment aveugle aux faits de mondialitĂ© tant quâil nâest pas accompagnĂ© dâun tableau B dĂ©crivant les « institutions de la vie littĂ©raire indienne dans le monde », parmi lesquelles les chaires de Hindi en Angleterre, en France ou aux Ătats-Unis et le trĂšs dense rĂ©seau dâĂ©crivains essayistes, de critiques, de thĂ©oriciens, dâanthropologues, dâĂ©cologistes et dâĂ©conomistes indiens ou dâorigine indienne dont les noms sont communĂ©ment identifiĂ©s Ă la thĂ©orie postcoloniale et prĂ©cisĂ©ment aux Ă©tudes de mondialisation : de Ramanujan Ă Gayatri Chakravorty Spivak et Homi Bhabha, dâAmartya Sen Ă Arjun Appadurai, de Salman Rushdie Ă Amit Chaudhuri, de Sashi Taroor Ă Arundathi Roy. Il y a aussi les grands et petits Ă©tablissements de la diaspora de Grande-Bretagne au Canada, des Ătats-Unis Ă lâAustralie en passant par lâAfrique du Sud et lâĂźle Maurice, qui essaiment Ă leur tour un peu partout dans le monde en dĂ©veloppant des rĂ©seaux propres, de proche en proche, car ces « petites Indes », si elles ont leurs aspects communautaires et leurs marchands de produits culturels, folkloriques et alimentaires en ligne, ne sont ni Ă©tanches ni homogĂšnes, formĂ©es quâelles sont dâune multitude de sous-groupes et de minoritĂ©s religieuses, linguistiques et/ou ethniques (musulmans, farsis, sikhs et chrĂ©tiens, Bengalis, Tamouls et ourdophones.
26Ă cela il faut ajouter un rayonnement mondial prĂ©coce rĂ©sultant dâune circulation multipolaire Ă double sens, et transversale, qui nâa jamais cessĂ© depuis le moment Tagore-Gandhi-Aurobindo mĂȘme si elle a pris dâautres formes et engagĂ© ces vingt-cinq derniĂšres annĂ©es plus dâacteurs de langue anglaise que ce nâĂ©tait le cas Ă lâĂ©poque. La prééminence croissante de la langue anglaise dans les faits de mondialitĂ© nâest pas prĂšs dâannuler lâinitiative locale dâune altermodernitĂ© Ă vocation universaliste qui fut au XIXe siĂšcle celle de la Renaissance bengalie (comme le relĂšvent Chaudhuri et, aprĂšs lui, Francesca Orsini) et qui continue de porter ses fruits aujourdâhui. Il eĂ»t donc Ă©tĂ© salutaire de mieux comprendre Ă quel point la polĂ©mique entre Rushdie et Chaudhuri, en mettant sur le devant de la scĂšne des politiques de mondialisation rivales et complĂ©mentaires est prĂ©cisĂ©ment ce qui tend Ă lâInde un vĂ©ritable « miroir de la fiction mondiale ». Un dernier mot Ă ce sujet : le tableau intĂšgre en plusieurs endroits lâĂ©mergence rĂ©cente, aux niveaux national et international, dâĆuvres vernaculaires traduites en anglais ; si lâon connaĂźt un peu les milieux de lâĂ©dition, on ne devrait pas attribuer ce phĂ©nomĂšne seulement au rĂŽle mĂ©diateur de la langue mondiale Ă lâintĂ©rieur de lâInde, mais aussi au dĂ©clin prĂ©visible, en tant que mode, du marchĂ© mondial de la littĂ©rature indo-angliane et Ă son manque de renouvellement ; les Ćuvres vernaculaires traduites sont aussi lancĂ©es comme un possible produit de substitution âqui pourrait se mondialiser Ă la façon de Tagore dans le passĂ©. Ceci me paraĂźt beaucoup plus Ă©clairant que les choix thĂ©matiques de la fiction en vernaculaires exagĂ©rĂ©ment opposĂ©s Ă ceux de la fiction de langue anglaise, et ce dâautant quâAnantha Murthy Ă©crivant en kannada, comme Premchand Ă©crivant en urdu ou en hindi, ne donnaient pas moins de dĂ©tails folkloriques Ă leurs lecteurs quâArundathi Roy, censĂ©e ĂȘtre la romanciĂšre globale par excellence.
27En attendant lâouvrage annoncĂ© pour lâannĂ©e prochaine, le remarquable article dâEmily Apter, « Global Translatio: The âInventionâ of Comparative Literature, Istanbul, 1933 » accomplit, sur des bases de relecture historique affichĂ©es avec force, un pas thĂ©orique dĂ©cisif qui rejoint dans une large mesure la dĂ©marche de Rukmini Bhaya Nairv. Resituant lâune des thĂšses de Franco Moretti dans le contexte disciplinaire de la LittĂ©rature ComparĂ©e, il a le mĂ©rite de ne pas isoler ce qui sây passe de « vicissitudes de lâHistoire » qui sâavĂšrent absolument dĂ©cisives pour lâhistoire des idĂ©es et de faire en quelque sorte pour la Weltliteratur dâAuerbach ce que nous avons vu faire Ă Damrosch pour celle de Goethe ; cela nous rapproche, on le verra. Le choix de la date de 1933 nâest, bien sĂ»r, pas innocent, puisque le dĂ©but de lâexil dâAuerbach en Turquie, qui devait durer jusquâen 1945, coĂŻncide avec lâavĂšnement du TroisiĂšme Reich, mais aussi renvoie, par excellence, au dĂ©racinement et Ă lâantinationalisme de la LittĂ©rature ComparĂ©e. « Le caractĂšre national continue de se projeter spectralement sur les thĂ©ories et les approches, mĂȘme Ă notre Ă©poque dâanti-essentialisme culturel. [...] En lâabsence de pays spĂ©cifique ou dâune identitĂ© nationale unique, la LittĂ©rature ComparĂ©e travaille nĂ©cessairement Ă Ă©tablir un site disciplinaire non dĂ©fini nationalement et place de grands espoirs dans lâĂ©vitement des piĂšges de la Weltliteratur, surtout dans une Ă©conomie de plus en plus mondialisĂ©e gouvernĂ©e par des Ă©changes et des flux transnationaux. » (DWL, 77) Premier intĂ©rĂȘt de ces considĂ©rations : elles mettent en place, Ă cĂŽtĂ© du modĂšle de mondialisation expansive de Damrosch, un autre modĂšle parallĂšle et non mutuellement exclusif fondĂ© sur le nomadisme, lâexil, la dĂ©localisation forcĂ©e ; nous nâavons plus affaire seulement au musĂ©e goethĂ©en, avec ses fenĂȘtres de taille variable ouvertes sur le monde, ni au tourisme de pillage orientaliste de Layard et des compagnons de Bonaparte en Ăgypte tels que Vivant Denon, ni Ă la politique des Ă©diteurs mĂ©diateurs comme Madame Debray nĂ©gociant Ă Francfort le copyright du tĂ©moignage de Rigoberta MenchĂș, mais Ă un Kafka dâaprĂšs 1938 qui aurait dĂ» pour de bon arpenter le monde Ă moins de finir dans une chambre Ă gaz. LâhostilitĂ© mal dissimulĂ©e de Gayatri Spivak Ă lâencontre des exilĂ©s centreuropĂ©ens fondateurs de la « vieille » LittĂ©rature ComparĂ©e aux Ătats-Unis prend Ă cette lumiĂšre un sens plus sinistre encore, tandis quâon voit parfaitement ici comment, en phase de mondialisation Ă©conomique accĂ©lĂ©rĂ©e, des nationalismes exacerbĂ©s fabriquent des apatrides vitaux conduits Ă se rĂ©unir en des lieux paradoxaux tels que la Turquie dâEurope post-kĂ©malienne.
28Si, comme le dit Moretti, dont les « Conjectures sur la littĂ©rature mondiale » sont reprises ailleurs dans le mĂȘme volume (148-162), « la littĂ©rature mondiale nâest pas un objet mais un problĂšme, et un problĂšme qui appelle une nouvelle mĂ©thode critique, » (DWL, 78), Emily Apter, rĂ©examinant la pratique de Leo Spitzer, autre exilĂ©, avec Auerbach, sur la rive du Bosphore, nâen conclut pas, bien au contraire, comme Moretti, quâen ce qui concerne la mondialitĂ© littĂ©raire « la distance est une condition de la connaissance, car elle permet de focaliser sur des unitĂ©s beaucoup plus petites ou beaucoup plus grandes que le texte : procĂ©dĂ©s, thĂšmes, tropes âou genres et systĂšmes. » (ibid.) La disparition du texte dans ces opĂ©rations nâa aucune raison, selon elle, dâĂȘtre inscrite aux pertes et profits. La pratique de Spitzer, « la cacophonie mise en scĂšne de rencontres multilingues, [constitue] un exemple de comparatisme qui relĂšve le double dĂ©fi de la portĂ©e globale et de la proximitĂ© textuelle. » (DWL, 79) Occasion de pousser un parallĂšle rĂ©vĂ©lateur (et paradoxal) avec le trĂšs anti-historiciste Ătiemble, en soulignant sa filiation avec Spitzer : « Si Ătiemble a façonnĂ© un comparatisme global futuriste pour les annĂ©es 60 qui est encore pertinent pour nous, il a hĂ©ritĂ© une vision qui avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© mise pĂ©dagogiquement en pratique par Spitzer dans les annĂ©es 30. » (DWL, 83) Ce nâest sans doute pas par hasard quâĂtiemble avait choisi de se voir comme un exilĂ© de tous les totalitarismes de son temps, rĂ©fugiĂ© en France faute de mieux, et jâinterprĂšte plus facilement aujourdâhui, sous lâimportance quâil se donnait emphatiquement, la valeur programmatique de son propos quand il me dĂ©clarait vers 1970 dans son bureau de la Sorbonne : « Moi qui suis persona non grata tant Ă Moscou quâĂ PĂ©kin et Ă Washington... » En bref, il faudrait ĂȘtre (chassĂ© ou transfĂ©rĂ©) dâailleurs pour percevoir correctement la mondialitĂ© littĂ©raire.
29Finalement, lâexemple dâhumanisme transnational et dâĂ©thique de la coexistence au milieu des « guerres philologiques », que reprĂ©sentait Auerbach pour Edward Said est enracinĂ© dans le dĂ©racinement en tant que perte des deux illusions symĂ©triques, celle de lâinnocence et celle de la faute originelle, donc en tant que condition pleinement humaine. Strictement dans le mĂȘme ordre dâidĂ©es, Emily Apter dĂ©montre avec Ă©clat comment lâimpĂ©ratif catĂ©gorique spitzĂ©rien dâanalyser les textes dans le minutieux dĂ©tail de leur Ă©criture en langue originale nâavait rien Ă voir avec un refus de la traduction mais manifestait, Ă lâinverse de « la complaisance unilingue » (DWL, 105) favorisĂ©e par la frĂ©quentation exclusive de textes servis tout traduits, lâexigence continuelle dâun exercice de translation active de lâĂ©tude. Se porter vers le diffĂ©rent, oĂč quâil loge, encore une façon raisonnĂ©e de pratiquer la littĂ©rature mondiale comme mode de lecture et comme mode de vie : « Lâinvention de la littĂ©rature comparĂ©e par Spitzer Ă Istanbul a transformĂ© la philologie en quelque chose oĂč lâon peut reconnaĂźtre aujourdâhui la vie psychique de lâhumanisme transnational. » (DWL, 109)
30Ă reculons, lâarticle du Danois Peter Madsen « World Literature and World Thoughts : Brandes/Auerbach » nous ramĂšne aussi vers des penseurs de monde dont nous nâavons pas fini dâentendre parlervi, car ils fournissent les substrats europĂ©ens essentiels des problĂ©matiques actuellement rĂ©cupĂ©rĂ©es outre-Atlantique, comme le sont aussi les substrats indiens (Tagore) ou afro-caraĂŻbes (Senghor, CĂ©saire). Lâanalyse du fameux article dâAuerbach, « Philologie der Weltliteratur », dont il sera Ă nouveau question un peu plus loin dans ce compte rendu, et dont il faut souligner le « der » qui nâest pas un « und », insiste sur le caractĂšre hĂ©gĂ©liennement historien du concept et de la mĂ©thode dâAuerbach : « Lâhistoire, en tant que discipline humaniste, Ă©tait pour Auerbach le seul mode dâenquĂȘte capable de fournir un tableau total de lâhumanitĂ©. » (DWL, 55-56) Selon Madsen, « cette vision de la tĂąche des Ă©tudes littĂ©raires est Ă©videmment marquĂ©e de façon dĂ©cisive par une vision profondĂ©ment pessimiste et antimoderne du processus historique. » (DWL, 57) On ne saurait le nier, mais il est surprenant de constater quâune mĂȘme vision de lâhistoire conduisait Ătiemble peu aprĂšs Ă une idĂ©e totalement opposĂ©e de la tĂąche ou plutĂŽt de la mĂ©thode des Ă©tudes littĂ©raires ; sans doute lâaprĂšs-guerre dâĂtiemble Ă©tait-elle moins irrĂ©parablement marquĂ©e que celle dâAuerbach par la mĂ©moire de la Shoah, mais je crois aussi quâĂtiemble voyait dans le verbe poĂ©tique ou romanesque moderne un modĂšle dâaffranchissement de la loi mythique de lâHistoire lĂ oĂč Auerbach y pressentait un oubli menant Ă sa rĂ©pĂ©tition inconsciente. Le mondial de littĂ©rature peut donc se jouer sous ces deux modalitĂ©s.
31En citant quelques lignes dâun essai de Georg Brandes Ă©crit en 1899, Madsen rĂ©clame pour celui-ci lâantĂ©rioritĂ© de la perception du risque dâaplatissement insensĂ© (indiffĂ©rence) quâune certaine mondialisation fait courir Ă la production littĂ©raire moderne hors les nations : « Ce qui est Ă©crit directement pour le monde sera sans valeur comme Ćuvre dâart, » disait Brandes. (DWL, 61) Je traduis de la traduction anglaise ; si les temps verbaux sont conformes Ă ceux de lâoriginal, leur discordance floue rend cette phrase bien curieuse : Brandes voulait-il dire que ce qui est Ă©crit maintenant (ou en nâimporte quel temps ?) directement pour le monde sera (Ă jamais, comme maintenant) sans valeur ? Ou bien faudrait-il restituer plutĂŽt une formulation hypothĂ©tique : « ce qui serait Ă©crit nâaurait aucune valeur » ? Et encore, quelle Ă©tait la portĂ©e rĂ©elle de cette hypothĂšse, si câen est une ? Ătait-ce une hypothĂšse dâĂ©cole ou bien une prophĂ©tie et un avertissement ? Madsen nâenvisage pas vraiment cette question, bien quâelle se pose avec acuitĂ© dans le contexte actuel, comme on lâa vu plus haut Ă propos des travaux de Damrosch et de ceux de Francesca Orsini. Il nâest pas rare en effet que lâon reproche, par un amalgame assez brutal, Ă la fois aux Versets sataniques et Ă la sĂ©rie des Harry Potter dâĂȘtre Ă©crits directement pour le (marchĂ©) mondial ; or, si Zola pensait dâabord français et Ă©crivait « pour la France » plutĂŽt que « pour le monde », sa faible circulation mondiale est-elle un critĂšre de qualitĂ© esthĂ©tique ? Inversement, Ă©crivant consciemment pour le monde, Hugo se leurrait-il ? ou, sinon, faut-il refuser Ă ses Ćuvres toute valeur esthĂ©tique ? Et encore, jusquâĂ quel point viser un public Ă©troit a-t-il pu ĂȘtre la condition, rĂ©alisĂ©e dans le passĂ©, de la mondialisation moderne dâune Ćuvre ? Question dâailleurs Ă©voquĂ©e par Damrosch Ă propos de Dante et Ă laquelle jâaimerais pour ma part aussi suggĂ©rer une rĂ©ponse toute diffĂ©rente des affirmations de Brandes : Dante, comme ChrĂ©tien de Troyes, Virgile ou le scribe de Gilgamesh Ă©crivaient dĂ©jĂ , comme Hugo, Asturias ou Rushdie, directement pour le monde, mais ce monde Ă©tait gĂ©ographiquement et culturellement beaucoup plus Ă©troit que celui de Victor Hugo, de TolstoĂŻ ou de Tagore. Dans « littĂ©rature mondiale », il ne faudrait pas comprendre « monde » comme une affaire de totalisation encyclopĂ©dique listĂ©e mais de structure dâinclusivitĂ©. Il y a « village » dans « global village ». Chez Brandes, comme plus tard chez Auerbach, on lâa observĂ©, perdurent encore les figures symĂ©triques du scripteur et du lecteur solitaires face Ă la masse infinie des textes actuels et possibles, des figures qui ressemblent Ă©tonnamment Ă celle du hĂ©ros romantique, Ă celle du personnage type des tableaux de Friedrich, minuscule David face Ă un cosmos-Goliath âvision bien diffĂ©rente de celle, post-moderne, dâun « électron libre » ou dâune particule ballottĂ©e sans cesse entre les multiples champs dâattraction et de rĂ©pulsion dâun milieu infiniment complexe, lui-mĂȘme menacĂ© dâentropie.
32Dans ces conditions, la rĂ©trospection vers un Brandes ou mĂȘme un Auerbach nâest pas forcĂ©ment une aide Ă la luciditĂ© sur notre prĂ©sent ; les avenirs de notre passĂ© ne sont pas nĂ©cessairement les passĂ©s de notre avenir, le concept de littĂ©rature mondiale doit aussi se penser comme rupture, comme le prĂ©conise Moretti. Madsen ne sâappesantit pas, câest dommage, sur la tonalitĂ© de la rĂ©ception mondiale, et particuliĂšrement chinoise de Brandes en citant un extrait dâun article du doyen de la FacultĂ© des Lettres de PĂ©kin en 1915, quâil considĂšre comme grosso modo fidĂšle Ă lâesprit de Brandes : « GrĂące au dĂ©veloppement de la science depuis la fin du XIXe siĂšcle, on a dĂ©couvert la vĂ©ritable nature de lâunivers et de la vie humaine. » (DWL, 64) On est au plus prĂšs du positivisme scientiste, de la suprĂ©matie des modĂšles apparemment offerts par les sciences de la vie (BrunetiĂšre) et les sciences physiques, et lâon ne sâest guĂšre Ă©loignĂ© des Ă©loges de Newton dans la poĂ©sie encyclopĂ©diste. LâEurope reste mĂšre des arts et des sciences, Ă cette diffĂ©rence prĂšs quâil faut accorder un crĂ©dit supplĂ©mentaire aux diffĂ©rences nationales (Lanson). On ne saurait sâĂ©tonner que Brandes, par la contradiction romantique habituelle qui assimile les nations Ă des sujets individuĂ©s (Michelet) et vice versa, « interprĂšte essentiellement la RĂ©volution Française en termes de libĂ©ration de lâindividu et spĂ©cialement de lâindividu extraordinaire. » (DWL, 69). DĂšs lors, ce nâest pas rendre grand service Ă la pensĂ©e dâAuerbach que de la rabattre sur un tel ascendant supposĂ©, et les « idĂ©es mondiales » de Brandes, comme celle de libertĂ©, nous semblent y perdre quelque chose de leur universalitĂ©. Le traitĂ© de La Paix perpĂ©tuelle de Kant (1795) citĂ© in fine apporte un correctif plus salutaire que naĂŻf aux prĂ©supposĂ©s de Brandes qui, je le crains, Ă partir dâun monde divisĂ© entre Europe et reste du monde, lâempĂȘchaient absolument de penser le mondial : « Parce quâune communautĂ© (plus ou moins Ă©troite ou Ă©largie) est [la forme dâorganisation] de loin la plus rĂ©pandue chez tous les peuples de la Terre, une transgression des droits en un lieu du monde est ressentie partout, par consĂ©quent lâidĂ©e dâun droit de la citoyennetĂ© du monde nâest ni fantasque ni exagĂ©rĂ©e [...] » (DWL, 74). La littĂ©rature mondiale devrait ĂȘtre comprise, pour le meilleur et pour le pire, comme une solidaritĂ© dâactions et de droits, comprĂ©hension qui ne peut rĂ©sulter âmĂȘme si Kant ne le disait pas encoreâ que dâune pensĂ©e plurielle, dynamique et polycentrique de lâuniversel. Lâouvrage Ă©ditĂ© par Christopher Prendergast, placĂ© volens nolens sous le signe de la discussion des thĂšses conflictuelles et concurrentielles de Pascale Casanova, nâen prend sans doute pas tout Ă fait assez le chemin, bien que lâĂ©diteur lâouvre par une dĂ©molition en rĂšgle de celles-ci.
33Prendergast intitule sa contribution liminaire « La RĂ©publique mondiale des Lettres », reprenant le titre mĂȘme de lâouvrage massif publiĂ© par Casanova en 1999. La contestation des hypothĂšses de travail, des arguments et des visĂ©es de cette historienne et critique littĂ©raire par Prendergast ne retiendra pas longuement notre attention pour lâinstant, car sa pensĂ©e est lâun des deux foyers capitaux de lâouvrage collectif français que nous examinerons Ă la suite. Ce qui nous intrigue plutĂŽt dâemblĂ©e, câest quâil ait fallu attendre la publication de la RĂ©publique (et sa traduction) pour que le forum des Ă©tudes postcoloniales se transfĂšre sur un nouveau site libellĂ© « mondial », alors que la problĂ©matique de la mondialisation est strictement contemporaine de celle de la postcolonialitĂ©. En Ă©nonçant lâinacceptabilitĂ© actuelle dâune ancienne dĂ©finition de la littĂ©rature mondiale en tant quâ « autobiographie de la civilisation » par un certain Richard G. Moulton, Prendergast nous explique quâune telle vision unitaire dâun rĂ©cit fait par un narrateur unique âmĂ©taphorique, bien sĂ»r, mais peu importe, semble-t-ilâ choquerait aujourdâhui les esprits : « vraisemblablement, on aimerait mieux [maintenant] morceler (break up) et diversifier cette histoire et ses sujets en fonction de la pluralitĂ© des cultures humaines. » (DWL, 3) Câest un premier Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse, car les termes de « RĂ©publique mondiale » sont suffisamment Ă©quivoques pour abriter Ă la fois une idĂ©e dâuniversalitĂ© (hĂ©ritĂ©e dâun passĂ© idĂ©aliste et utopiste, Ă la Kant, la rĂ©publique y garde le sens de bien commun) et des dĂ©bats trĂšs vifs (voire violents) entre partis, minoritĂ©s et groupes dâintĂ©rĂȘts qui se disputent sans relĂąche cette chose commune, se lâappropriant inĂ©galitairement Ă chaque changement de majoritĂ© ou dâalliances (la rĂ©publique prend le sens moderne dâune dĂ©mocratie parlementaire). Effectivement, Prendergast relĂšve Ă juste titre que « la rivalitĂ© et la compĂ©tition sont les concepts mis au premier plan par Casanova, Ă©tayĂ©s par lâarmature du travail thĂ©orique de Bourdieu sur la constitution des âchamps littĂ©rairesâ (mĂȘme si, par bonheur, elle nous Ă©pargne la version la plus sauvagement pathologique de la thĂ©orie de la littĂ©rature comme zones de combat illustrĂ©e par Harold Bloom). » (DWL, 7) Il frappe oĂč ça fait mal en dĂ©nonçant la tendance. Mais je pense quâon pourrait avancer un peu plus loin dans lâinterprĂ©tation en dosant plus subtilement lâagressivitĂ© de la rĂ©action.
34 Le caractĂšre assez disparate de lâouvrage ne tient pas seulement Ă une politique Ă©ditoriale qui est devenue en gĂ©nĂ©ral celle de la New Left Review dans sa seconde Ă©poque et donc des Ă©ditions Verso, je crains quâil ne reflĂšte involontairement la vision de Casanova de la littĂ©rature mondiale, mais aussi de sa problĂ©matique (puisquâelle est un problĂšme, dixit Moretti) comme foire dâempoigne. Sous cet aspect, le mondial est le nouveau lieu oĂč sâaffrontent non pas les communautĂ©s entre elles, ou les communautĂ©s contre lâEmpire, mais lâuniversalisme (europĂ©en) au relativisme communautariste (censĂ©ment extra-europĂ©en). Tous les auteurs rĂ©unis sont occidentaux et un tiers seulement des contributions portent explicitement Ă un titre ou Ă un autre sur des domaines non occidentaux du mondial. Je ne veux pas accuser Prendergast dâĂȘtre europĂ©ocentrique, ce serait trĂšs injuste, mais la critique dâune thĂ©orie du mondial qui maintient fermement Londres et Paris comme centres incontestables de production de la reconnaissance qui mondialise les Ćuvres oblige Ă rendre, en tout Ă©tat de cause, Ă une Europe qui rĂ©siste à sa « provincialisation » (Dipesh Chakrabarty) la place dâun objet dâattention prééminent. En mĂȘme temps, on dĂ©couvre âce qui ne devrait pas nous rendre trop perplexesâ la collusion thĂ©orique entre lâĂ©conomie classique dĂ©bouchant sur lâexaltation du marchĂ© mondial libĂ©ral et la mondialisation de la thĂ©orie marxiste, au plan de lâĂ©conomie symbolique aussi.
35Lâessai de Tim Reiss rééditĂ© dans le mĂȘme volume nous fournira provisoirement la conclusion Ă©nigmatique qui convient en lâoccurrence (il parle de Ngugi) : « Les questions de pouvoir restent non rĂ©solues quand on nâa ni identitĂ© ni un moyen de savoir ce quâune âidentitĂ©â pourrait bien ĂȘtre. » (DWL, 143) Heureusement, peut-ĂȘtre cette ignorance et cette indĂ©cision sont-elles les marques de naissance dâune littĂ©rature mondiale ?
36Comme le montre son introduction, OĂč est la littĂ©rature mondiale ? doit sans doute son titre Ă la prĂ©emption du « Quâest-ce que... ? » par Damrosch ; la question posĂ©e nâest pas rĂ©ellement diffĂ©rente, malgrĂ© quelques inflexions, et lâapproche se dit inĂ©vitablement historique : « Si [la notion] a un sens qui mĂ©rite dâĂȘtre interrogĂ©, ce nâest pas parce que la littĂ©rature, par nature ou par fiction, est mondiale, mais bien parce quâelle est âdevenueâ mondiale. » (OELM, 6) Et nous voici repartis, avec Goethe, pour un tour de manĂšge. Plus curieuses sont les raisons avancĂ©es pour la rĂ©surgence de la notion : dâune part, « la bibliothĂšque sâaccroĂźt et moins on la maĂźtrise, plus il nous appartient de la ranger et de la comprendre comme totalitĂ©, » (OELM, 7) dâautre part, « la mĂ©moire des Ă©crivains et des lecteurs est dĂ©sormais un territoire babĂ©lique, oĂč rĂ©sonnent ensemble des textes venus de prĂšs ou de loin, des langues multiples (mĂȘme si elle les retient en traduction), des territoires sans voisinage rĂ©el. » (ibid.) Lâangoisse de la « monoculture » (LĂ©vi-Strauss, avant Amin Maalouf) est moins Ă lâordre du jour que le souci de mettre de lâordre dans lâarchive, grĂące Ă une cartographie, par exemple. Il sâagit de se pencher, dans lâintĂ©rĂȘt des disciplines Ă©tablies (littĂ©rature comparĂ©e ou gĂ©nĂ©rale, voire « littĂ©rature tout court » âest-ce Ă dire la thĂ©orie littĂ©raire ?) sur la littĂ©rature du monde entier, non sur « une littĂ©rature pour le monde entier, qui reconduirait alors aux phĂ©nomĂšnes de mondialisation. » (ibid.) MĂȘme thĂšme que chez Madsen commentant Brandes (voir supra). Question : le devenir mondial de la littĂ©rature, dont on nous parlait plus haut nâest-il pas un phĂ©nomĂšne de mondialisation ? MalgrĂ© ces embarras conceptuels initiaux, le livre, dans son ensemble, nâest pas complĂštement dĂ©cevant, du moins pour qui est au courant de lâĂ©tat de la problĂ©matique dans le monde anglo-saxon, car on y verrait difficilement une introduction Ă celle-ci pour le lecteur francophone, lâabsence dâune bibliographie de base Ă©tant particuliĂšrement regrettable.
37Le volume se compose de deux grandes parties, la premiĂšre bizarrement intitulĂ©e « La notion de littĂ©rature mondiale entre politique et histoire », comme si la politique et lâhistoire constituaient des pĂŽles opposĂ©s, et la seconde, plus judicieusement,  « Du bon usage de la littĂ©rature mondiale », bien quâelle nâoffre ni recettes Ă©prouvĂ©es ni outils critiques vĂ©ritablement innovants.
38Puisque lâarticle dâAuerbach, introduit par Christophe Pradeau et pour la premiĂšre fois traduit en français a la vedette, occupant le dĂ©but de la premiĂšre partie, et quâAuerbach prĂ©tendait en son temps faire le point sur le terme de littĂ©rature mondiale Ă la maniĂšre de Goethe, en considĂ©rant le prĂ©sent et lâavenir, il convient dâentrer en finesse dans ce bilan et cette prospective tous deux ancrĂ©s dans un passĂ© susceptible de nous Ă©chapper dâun instant Ă lâautre ; Ă partir de cette mĂ©ditation oscillant entre pessimisme foncier et reprise en main dialectique, nous pourrons sans doute mesurer le chemin parcouru ces cinquante derniĂšres annĂ©es.
39Auerbach part dâun prĂ©supposĂ© auquel il confĂšre le statut de constat : « Notre terre, qui est le monde de la littĂ©rature mondiale, rapetisse et perd de sa diversitĂ©. [...] la vie des hommes sur toute la planĂšte sâuniformise. Dâabord parti dâEurope, le processus de stratification sâĂ©tend, qui ensevelit toutes les traditions particuliĂšres. » (OELM, 25) Et encore, quelques pages plus loin, « la conception de la littĂ©rature mondiale que nous dĂ©fendons [...] considĂšre comme inĂ©luctable la standardisation en cours de la civilisation planĂ©taire. » (OEM, 29) Autrement dit, a) câest bien dans un cadre de mondialisation ou plutĂŽt de globalisation forcĂ©e quâAuerbach croit dĂ©velopper son argumentation, et, b) les deux phĂ©nomĂšnes moteurs pour les Ă©diteurs dâOELM, Ă savoir la croissance effrĂ©nĂ©e de la bibliothĂšque et le babĂ©lisme des acteurs de la communication littĂ©raire, nâĂ©taient pas dĂ©terminants pour Auerbach, nous les retrouverons un peu plus loin dans son essai en tant quâobstacles pragmatiques au bon exercice philologique, mais non en tant que dĂ©terminants de principe de cette activitĂ©. Il nous faut donc nous demander si le chronotope de lâessai dâAuerbach est encore commensurable au nĂŽtre : son point de vue est surplombant et se fixe sur une dynamique dâempreinte et dâeffacement des particularitĂ©s culturelles antĂ©rieures qui a Ă©tĂ© en partie celle de la colonisation et du partage du monde entre puissances « europĂ©ennes ». Christophe Pradeau relĂšve trĂšs justement que la survie de cet article et la coloration de lâimage dâAuerbach qui lui est associĂ©e sont dus dans une large mesure Ă Edward Said qui, aprĂšs sa traduction de 1969, lâa souvent citĂ© et commenté ; « il a pris rang », dit Pradeau, « parmi les textes fondateurs des postcolonial studies. » (OELM, 15) Si ceci reste vrai, la vision quâil offre ne risque-t-elle pas de souffrir du dĂ©clin prĂ©visible et dĂ©jĂ actuel de la thĂ©orie postcoloniale et, prĂ©cisĂ©ment, du besoin de penser stratĂ©giquement en dâautres termes ? Je nâen suis pas du tout sĂ»r, car la lecture de Said rĂ©pondait Ă des prĂ©occupations qui Ă©taient celles des annĂ©es 70, pas celles des annĂ©es 50 ou du XXIe siĂšcle : Auerbach ne voit peut-ĂȘtre pas tout lâimpact du fait colonial et des luttes pour lâindĂ©pendance qui vont dĂ©terminer le style politique de la plupart des pays du monde jusquâĂ nos jours, mais il voit, sous la guerre froide, une tendance Ă beaucoup plus long terme, celle dâun marchĂ© unique (et inĂ©galitaire) des valeurs symboliques, conforme dans sa structure Ă celui des technologies et des biens de consommation. Plusieurs seuils ont Ă©tĂ© franchis, la lutte entre rĂ©sistances locales ou rĂ©gionales et pouvoirs de la globalisation est devenue encore plus aiguĂ« si possible, certes, mais les enjeux sont les mĂȘmes. Le problĂšme serait donc plutĂŽt de dĂ©cider si nous pouvons Ă notre tour, en cet autre palier du conflit planĂ©taire, nous sentir vivre « en un kairos de lâhistoriographie intelligente »(OEM, 17), ou bien si ce moment fragile reconnu par Auerbach est Ă jamais dĂ©passĂ©...
40Auerbach pensait dans un long terme qui le renvoyait, Ă fins de synthĂšse, aux origines antiques et mĂ©diĂ©vales dont la connaissance avait Ă©tĂ© rendue dĂ©sirable, sinon accessible, par lâimpulsion de lâhumanisme historique goethĂ©en : « il ne sâagit pas seulement ici de la dĂ©couverte du matĂ©riau et de lâĂ©laboration des mĂ©thodes permettant de lâĂ©tudier, mais aussi de sa pĂ©nĂ©tration et de sa mise en valeur dans une histoire intĂ©rieure de lâhumanitĂ©, dans lâĂ©laboration dâune reprĂ©sentation de lâhomme qui soit unique dans sa multiplicitĂ©. » (OELM, 27) Puisque notre souci semble devoir ĂȘtre, aujourdâhui plus encore quâen 1952, dâorganiser et de renforcer la pensĂ©e du long terme face aux pressions de la spĂ©culation instantanĂ©e (grattez votre ticket et vous saurez tout de suite si vous avez gagnĂ©) et de la traduction simultanĂ©e, toutes les propositions dâAuerbach seraient Ă mettre sur la table. Cependant nous ne pouvons que regretter quâil nâen ait guĂšre quâune Ă nous faire ânous allons lâexaminerâ et que lâespace quâil espĂšre construire et Ă©largir pour faire piĂšce Ă lâĂ©troitesse du prĂ©sent ne soit quâune mĂ©taphore convenue du temps : « Dans la rĂ©alitĂ© du monde, lâhistoire est ce qui nous concerne le plus, nous touche le plus, nous forme le plus Ă la conscience de ce que nous sommes. Car elle est le seul sujet qui nous mette sous les yeux lâensemble des hommes. » (ibid.) DâoĂč ce correctif, sans doute pour ne pas trop laisser prise aux accusations de passĂ©isme : « En parlant de lâhistoire comme sujet, je nâentends pas seulement le passĂ©, mais plus gĂ©nĂ©ralement la marche des Ă©vĂ©nements, ce qui inclut le prĂ©sent. » (ibid.)
41Il nâest pas absolument rassurant que le prĂ©sent soit absorbĂ© dans les consĂ©quences dâune loi (une « marche des choses ») qui permet de le dĂ©crire comme rĂ©sultat plutĂŽt que comme lieu de dĂ©libĂ©ration et dâaction. En outre lâamplitude historienne exigĂ©e de ce « perspectivisme » nâa pas la moindre chance dâĂȘtre obtenue Ă lâĂ©chelle gĂ©ographique de la planĂšte, il faudra se rabattre sur une seule tradition, « la nĂŽtre » : « Certains dominent encore la totalitĂ© du matĂ©riau, en ce qui concerne lâEurope du moins. » (OEM, 31). Nous voici dans une situation presque pire que celle des philosophes des LumiĂšres pour qui le prĂ©sent des sauvages incarnait le passĂ© des civilisĂ©s. Pour ce qui relĂšve des Ă©tudes, le plus pressĂ© est de remonter le plus loin et de la façon la plus dĂ©taillĂ©e possible dans le passĂ© europĂ©en, car « on ne devrait pas avoir besoin de professeurs, me semble-t-il, pour sâapproprier Rilke, Gide ou Yeats. » (ibid.) Auerbach rĂȘve le trĂšs long terme, mais en arriĂšre seulement, il ne prĂ©voit pas que Rilke, Gide ou Keats auront trĂšs vite cessĂ©, avec lâaccĂ©lĂ©ration de lâhistoire, dâappartenir au prĂ©sent ou mĂȘme Ă un passĂ© proche, et que les films en noir et blanc appelleront, Ă peine vingt ans aprĂšs la gĂ©nĂ©ralisation du tournage en couleurs, une Ă©ducation Ă cette reprĂ©sentation rĂ©volue, devenue invraisemblable et littĂ©ralement invisible, alors mĂȘme que des vĂ©hicules automobiles quâon y voit circulent encore dans nos rues.
42Le raisonnement est le suivant : 1) le prĂ©sent est le temps de lâuniformitĂ©, 2) il faut recourir au passĂ© pour trouver la diversitĂ© perdue, 3) la masse des matĂ©riaux du passĂ© disponibles dans le monde ne peut ĂȘtre maĂźtrisĂ©e par aucun chercheur, 4) il faut recourir Ă la profondeur dâun seul passĂ© divers plutĂŽt quâĂ la largeur dâun prĂ©sent unifiĂ©. Câest ce raisonnement qui est obsolĂšte chez Auerbach, et il lâest pour trois raisons : 1) parce quâayant posĂ© lâuniformisation comme une fatalitĂ©, il se tient prospectivement en dehors de la controverse qui est plus que jamais la nĂŽtre entre universalisme et relativisme culturel ; 2) parce que, selon lui, la « synthĂšse » (sans thĂ©ories abstraites) est la visĂ©e de la philologie comparĂ©e, et que seul « lâindividu » pourrait, en droit comme en fait, la mener Ă bien ; et 3) parce que, mĂȘme si une synthĂšse est Ă ses yeux provisoire dans le temps, elle constitue par nature un absolu âelle est sublime et seuleâ, alors que nous tenons maintenant que ce qui sâaffronte sur la place mondiale, ce sont autant de synthĂšses localement fondĂ©es sur des traditions hĂ©tĂ©rogĂšnes. Je me fais, Ă©videmment, lâavocat du diable. Il est vrai, comme lâĂ©crit Christophe Pradeau, que « si, en raison de son caractĂšre âprĂ©nationalâ, la culture mĂ©diĂ©vale nous apparaĂźt riche dâenseignement au moment oĂč le monde sâuniformise, le regard dâAuerbach se veutvii libre de nostalgie. Il y trouve moins un refuge que la force dâaffronter lâavenir. » (OELM, 21) Je conteste seulement quâil rĂ©ussisse Ă Ă©chapper Ă la nostalgie, dans la mesure oĂč il voit dans son contexte gĂ©opolitique des nationalismes hypertrophiĂ©s paradoxalement alliĂ©s Ă un nivellement des diffĂ©rences culturelles. Je me demande en fait si Auerbach nâĂ©tait pas trop prĂšs du prĂ©sent au contraire : lâeffet dâuniformitĂ© (dans les discours comme dans les modes de vie) ne serait-il pas produit par un rattrapage de dĂ©calages entre civilisations qui nâauront pas durĂ© plus de quelques moments Ă lâĂ©chelle de lâhistoire humaine ? Ainsi les inventions sĂ©parĂ©es de lâĂ©criture nâont couvert que deux ou trois millĂ©naires entre une humanitĂ© planĂ©tairement illettrĂ©e et une humanitĂ© planĂ©tairement lettrĂ©e, et deux sociĂ©tĂ©s agricoles de subsistance ou deux sociĂ©tĂ©s consacrĂ©es Ă lâĂ©levage nomade ne se ressemblent-elles pas tout autant que deux sociĂ©tĂ©s occupĂ©es Ă la production de moyens Ă©lectroniques de communication?
43En dĂ©pit de tout ce qui a mal vieilli dans cette pensĂ©e, les espoirs quâelle continue de nourrir la conduisent Ă conseiller les jeunes philologues (historiens) dâune façon que notre mondialitĂ© prĂ©sente mâencouragerait Ă rĂ©pĂ©ter, mutatis mutandis, aux jeunes comparatistes : trouvez un point de dĂ©part, prenez pour point de dĂ©part un ou plusieurs phĂ©nomĂšnes curieux (comme le stylisticien Ă la recherche de la singularitĂ© dâune Ă©criture), faites plus confiance Ă votre intuition dâobservateur quâĂ des grilles interprĂ©tatives rĂ©ductrices, etc. « La singularitĂ© dâun bon point de dĂ©part rĂ©side, dâune part, dans sa concrĂ©tude et sa force, dâautre part, dans son rayonnement potentiel. » (OELM, 35) Il sâagit en somme de se dĂ©familiariser soi-mĂȘme, de dĂ©placer expĂ©rimentalement son attention et son point de vue par rapport Ă ce que lâĂ©cole nous fait tenir pour des acquis de la science. La diffĂ©rence entre Auerbach, en pĂ©riode de mondialitĂ© restreinte, et nous, câest quâil nous faut nous mettre surtout ailleurs, lĂ oĂč ça ne nous regarde pas, pour nous regarder nous-mĂȘmes.
44Annie Epelboin suit, de maniĂšre originale et convaincante, les vicissitudes de lâidĂ©e marxiste de littĂ©rature mondiale (une internationale littĂ©raire dans un seul pays) pour conclure que « pour avoir voulu appliquer ce concept au rĂ©el [entendez : pour avoir voulu le faire passer dans les faits], dans lâĂ©lan de leur enthousiasme et lâurgence du moment, les rĂ©volutionnaires russes ont fait les frais de leur imprudence. [...] Et câest ainsi que la littĂ©rature en tant que telle a aboli son propre projet. » (OELM, 48)
45De façon terminologiquement connexe, Lionel Ruffel se place, lui, dans le contemporain pour Ă©valuer les fonctions et les limites de la notion dâ« international », liĂ©e Ă la modernitĂ© et situĂ©e par rapport au « cosmopolitisme » (renvoyant au long terme historique par ses origines grecques) et au « mondial », dont on veut « se tenir en retrait » parce quâil est « devenu aujourdâhui complexe ». Cet auteur se demande en premier lieu, par une « fiction thĂ©orique », ce que lâinternational pourrait vouloir dire aujourdâhui, ce Ă quoi il pourrait servir alors que les conditions qui lâont mythifiĂ© depuis les dĂ©buts de la modernitĂ© ne sont plus maintenant rĂ©unies. Sa conclusion, Ă cette Ă©gard, fait de lâinternational lâhĂ©ritage dâune modernitĂ© morte, qui en Ă©voque le spectre en acquĂ©rant une portĂ©e historique, non plus gĂ©ographique : « lâinternational est un concept spectral, une approche historique de la spatialitĂ© littĂ©raire dont le rĂ©fĂ©rent principal est la modernitĂ©. » (OELM, 55) Mais lâinternational contemporain, dans cette perte rĂ©fĂ©rentielle, ferait office de dessaisissement dĂ©libĂ©rĂ©, produisant un « lien intempestif », au sens de Derrida. Le privatif « sans » fait merveille en retournant la fin des dĂ©terminations en « rĂ©affirmation essentielle du lien entre esthĂ©tique et politique. » (OELM, 56) En revanche, lâinternational dâaujourdâhui combattrait lâenracinement (le local) et, du mĂȘme coup, le global qui lâĂ©miette dans une littĂ©rature de consommation dont la mondialitĂ© est « conçue comme un assemblage hĂ©tĂ©roclite et improbable oĂč tout est dĂ©particularisĂ© et mĂ©langĂ©, internationalisĂ© et dissous [...] » (OELM, 57) On ne nous explique guĂšre comment cet « international », qui ressemble diablement Ă celui du CollĂšge de Philosophie, se comporte naturellement en anticorps de lâinternationalisĂ©, mais nous devinons quâil doit avoir quelque vertu dĂ©constructive pour « rĂ©siste[r] aux autres usages du monde qui sont autant de dĂ©formations de lâhistoire. » Suivent des exemples de deux voies concrĂštes de rĂ©sistance, dont lâune, consistant à « devenir absolument Ă©tranger » est illustrĂ©e par le cas dâAntoine Volodine, lequel veut « écrire en français une littĂ©rature Ă©trangĂšre », (OELM, 61) tandis que lâautre serait une « spectralitĂ© comme paradigme esthĂ©tique international », malgrĂ© un « ancrage national Ă©vident ». Lâexemple dâEnrique Vila Matas me paraĂźt assez peu convaincant, non pas que les « fantĂŽmes » nây soient omniprĂ©sents âet ce sont bien « essentiellement les fantĂŽmes que la littĂ©rature et les Ćuvres dâart produisent, ces personnages Ă la prĂ©sence Ă©trange quâon appelle parfois âles ĂȘtres de papierâ » (OELM, 62)â, mais ils me donnent une impression fort ennuyeuse, pas du tout « unheimlich », de dĂ©jĂ vu, dans dâinnombrables mĂ©tafictions des gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures. Vila Matas travaille pour un Ă©diteur qui a identifiĂ© un secteur de marchĂ© restreint mais rentable ; il fabrique le haut de gamme (Ă©thĂ©rĂ©, dĂ©sincarnĂ©, papyrisĂ©) de cette littĂ©rature mondiale âdont se gaussent Pascale Casanova et, avec elle, Lionel Ruffelâ qui prĂ©sente « un monde bigarrĂ©, violent et chaleureux. » (OELM, 57) Je crains que notre esthĂ©ticien nâait Ă©tĂ© abusĂ© par son peu de familiaritĂ© avec le genre de la mĂ©tafiction et les dĂ©lits dâinitiĂ©s que facilitent ses cosmi-collages rĂ©alisĂ©s Ă partir dâune mise Ă plat anthologique, ce qui est tout autre chose quâune réécriture distillĂ©e de la longue histoire des reprĂ©sentations.
46Sous le beau titre dâ« Un drakkar sur le lac LĂ©man », Christophe Pradeau nous invite dâentrĂ©e de jeu Ă une approche au moins bidimensionnelle de la littĂ©rature mondiale. AprĂšs nous avoir rappelĂ© que Goethe, en son temps, nâest pas le seul Ă avoir effleurĂ© le concept, phĂ©nomĂšne dâĂ©poque au tournant des XVIIIe et XIXe siĂšcles âFriedrich Schlegel, Thomas de Quincey et Mme de StaĂ«l devant tous ĂȘtre convoquĂ©sâ, il va droit Ă la configuration actuelle : « Lâexpression de littĂ©rature mondiale dĂ©signe Ă la fois une rĂ©alitĂ© concrĂšte, lâensemble des littĂ©ratures nationales, et un processus dâintĂ©gration plus ou moins hypothĂ©tique : le passage de la littĂ©rature en rĂ©gime mondial. » (OELM, 66) Câest souligner un programme volontariste dĂ©jĂ chez Goethe, « la mise en place dâune vĂ©ritable dynamique dĂ©cloisonnante dont le travail de traduction [...] est le ressort privilĂ©giĂ© mais non exclusif [...] On pourraviii parler de littĂ©rature mondiale quand les littĂ©ratures nationales, sans cesser dâexister en tant que telles, seront si liĂ©es les unes aux autres que les Ă©crivains de toutes les parties du monde auront le sentiment de partager lâespace commun dâune mĂȘme sociabilitĂ©. » (ibid.) La littĂ©rature mondiale, ni malĂ©diction ni panacĂ©e, reprend figure dâhorizon, mais combien diffĂ©ré ? Et, si elle a pu ĂȘtre un programme dâĂ©criture dans le passĂ©, devons-nous la confier au « sentiment » des Ă©crivains ? Celui qui est citĂ© dans la foulĂ©e est dâailleurs, dans une page de Jules Romains, bien plutĂŽt la perception dâune figure de lecteur. Nous apercevons sans tarder quâil y a deux sortes de dĂ©cloisonnement, dans le simultanĂ©isme aussi : tout le monde rĂšgle sa montre sur lâheure de Paris, ou bien nous sommes dans une salle oĂč vingt-quatre horloges accolent Ă la mĂȘme minute toutes les heures du monde.
47Câest pourquoi lâon nâa pas tort de mettre en question le scĂ©nario hĂ©roĂŻque et optimiste dâun « toujours plus prĂšs » ne faisant que mettre en relief la loi des petites diffĂ©rences qui font toute la diffĂ©rence. Christophe Pradeau va donc susciter (via Renan) la rencontre dâAverroĂšs, figure du cloisonnement dâavant le Welt goethĂ©en, avec Borges, qui Ă©voque, lui, parmi une dizaine dâautres Ă©crivains, le nouveau « rĂ©gime mondial ». Borges, en effet, au moment dâĂ©crire sa nouvelle sur AverroĂšs, lâhomme qui ne pouvait concevoir le sens de tragĂ©die ou de comĂ©die, car il ignorait ce quâest un théùtre, sâaperçoit quâil nâest guĂšre mieux informĂ© sur son personnage que celui-ci sur le théùtre. Lâimaginaire borgĂ©sien se place dans lâentre-deux de mondes que lâon nâaura jamais fini de dĂ©cloisonner. Est-ce Ă dire que la littĂ©rature mondiale est un vaste contresens, dont le seul sens parcourable serait la cloison du labyrinthe qui, la sĂ©parant, lâannule ? En tout cas, si Borges est reconnu « comme lâun des Ă©crivains mĂ©morables du XXe siĂšcle, [il] le doit moins [...] Ă son entreprise de constitution dâun patrimoine littĂ©raire national quâĂ la façon inimitable qui est la sienne dâinvestir le liant, cet espace national qui fait le lien entre les mondes. » (OELM, 76) Je passe sur « national » et « transnational » sans broncher, mais on pourrait objecter abondamment que lâunion du gaucho et de la culture portĂšgne, avec quelques figures orientales au milieu, le tout baignant dans un nonsense trĂšs britannique, cristallise lâimage ironique dâune nation argentine disparate âdont lâidentitĂ© est exactement caractĂ©risĂ©e par le disparateâ et qui, incapable de se souder autrement que par des paix provisoires avec elle-mĂȘme, reprĂ©sente tout autant un monde liĂ© par lâincongruitĂ© de ses composantes. Quoi quâil en soit, Christophe Pradeau a parfaitement raison de nous donner Ă entendre quâil y a une diffĂ©rence historique, quâune mondialisation sâest produite entre AverroĂšs et Borges : avec ou sans contresens, tous les jeux de rĂŽles transculturels sont en principe possibles aujourdâhui. EnterrĂ© Ă GenĂšve, tout prĂšs de Calvin mais sous une stĂšle viking, Borges, dans ce geste symbolique qui lui survit, nous dirait que le mondial est, comme lui, bifrons et fait dâun Ă©quilibre prĂ©caire entre cloisonnement et dĂ©cloisonnement. PrĂ©caritĂ©, encore une fois, dâun kairos du perspectivisme historique, ou bien celle dâun acte tragique juste avant le basculement ? Collusion ou collision, le virtuel fait son apparition dans les derniĂšres lignes de lâessai, sans doute parce quâil est le « liant », depuis beau temps, entre « littĂ©rature » et « mondiale ».
48Les travaux et lâentretien rĂ©unis dans la deuxiĂšme partie de lâouvrage sont tous plus ou moins dâavance dĂ©passĂ©s par ces scintillantes intuitions. Nous les balaierons du regard sans trop de mĂ©nagements.
49Contrairement Ă la plupart des critiques intervenant dans ce dĂ©bat, qui ont, un peu vite Ă mon goĂ»t, remisĂ© Ătiemble au musĂ©e des thĂ©ories fanĂ©es, Judith Schlanger, dans « Les scĂšnes littĂ©raires », sâappuie initialement sur une discussion des Essais de littĂ©rature (vraiment) gĂ©nĂ©rale. Certes, câest pour observer quâĂtiemble employait indiffĂ©remment, « comme on lâa longtemps fait [les termes] de littĂ©rature gĂ©nĂ©rale ou comparĂ©e ou universelle ou mondiale », car câĂ©tait avant que « les Ă©crits des formalistes russes [ne fussent] entrĂ©s dans notre horizon. » (OELM, 86) LâidĂ©e du gĂ©nĂ©ral ou la littĂ©raritĂ©, remarque-t-elle, se placent Ă un niveau dâabstraction telle que leurs illustrations peuvent ĂȘtre empruntĂ©es Ă un corpus trĂšs limitĂ©, tandis que la littĂ©rature mondiale, celle dont Ătiemble revendique polĂ©miquement la lĂ©gitimitĂ©, renvoie Ă la diversitĂ© du « concret des langues multiples et des nombreuses scĂšnes nationales et locales. » (OELM, 87) Je ne crois pas toutefois que cette opposition forme un nĆud embarrassant ni quâelle trahisse seulement une « conscience malheureuse de la polyexpertise. » (ibid.), mais au contraire que le mondial exige et prĂ©suppose Ă la fois une thĂ©orie de la littĂ©raritĂ© autre, plus complexe, plus riche et plus gĂ©nĂ©reuse que celle des formalistes (trop ancrĂ©e dans une rĂ©gionalitĂ© slave qui se veut avant tout europĂ©enne parce quâelle fait partie dâune entreprise de modernisation et dâintĂ©gration qui fut partagĂ©e par les derniers tsars, les mencheviques libĂ©raux et les bolcheviques). Lâenfermement du littĂ©raire dans lâautotĂ©lie poĂ©tique nâĂ©tait, dĂšs lors, que lâun des choix possibles parmi ceux qui visaient impĂ©rialement une conception unifiĂ©e du mondial en tant quâuniversel. Ătiemble, bravement, dirai-je, ne renonce pas Ă lâuniversel ; lâuniversel, pour lui, câest le comparable du mondial, dâoĂč ce souci de la transversalitĂ©, dâun multi-ancrage concret quâil admire chez un DumĂ©zil. Il faut une dose de mauvaise foi pour comprendre exclusivement comme hubris de surplomb son « effort pour Ă©chapper au dĂ©terminisme de sa naissance. » (citĂ© dans OELM, 89) Judith Schlanger se rĂ©vĂšle trĂšs vite impermĂ©able Ă la logique de lâĂ©clectisme raisonnĂ© dâĂtiemble, elle se sent visĂ©e par ses attaques contre le provincialisme europĂ©en et y rĂ©agit avec une ironie condescendante qui lui donne le beau rĂŽle de personne pratique : trĂȘve de fumisteries et de balivernes, il est temps dâavancer !
50Câest lĂ que tout se gĂąte, car elle utilise un bulldozer pour trier les torchons des serviettes : « Dans lâensemble des pays non occidentaux, on semble Ă©crire actuellement le mĂȘme type de fiction : un rĂ©cit de facture moderne bien rodĂ©e, qui raconte une expĂ©rience locale particuliĂšre, soit individuelle, soit collective. Autrement dit, il sâagit de romans rĂ©gionalistes, au mĂȘme titre que les romans berrichons ou lorrains dâautrefois. » (OELM, 92) On se demande, ici, si lâamalgame vole au secours de lâignorance dĂ©libĂ©rĂ©e ou vice versa :
511) dans cet Ă©noncĂ©, « pays » est-il un synonyme euphĂ©mistique de nation ? la pensĂ©e du mondial est-elle compatible avec lâidĂ©e de « pays », lâune des armes affectives et idĂ©ologiques les plus employĂ©es pour le combattre (du Canada Ă lâOccitanie en passant par les Antilles ou le Soudan), du moins tant quâun rĂ©gionaliste nâest pas nobĂ©lisé ?
522) dans un monde mondialisĂ©, quâest-ce que « les pays occidentaux » ? les pays riches, les pays industrialisĂ©s, les sociĂ©tĂ©s postindustrielles, les pays du Nord âdont plusieurs sont dans lâhĂ©misphĂšre sudâ, ceux qui sont situĂ©s entre Moscou ou Varsovie et San Francisco, ceux de tradition judĂ©o-chrĂ©tienne ?
533) Ă supposer, contre toute probabilitĂ©, que cette catĂ©gorie recouvre quelque chose, au nom de quoi les « pays non occidentaux » formeraient-ils un « ensemble » comprenant indiffĂ©remment la Chine et le Zimbabwe, Tonga et le Mexique, lâArabie Saoudite et le BrĂ©sil ?
544) la production littĂ©raire se rĂ©sume-t-elle aujourdâhui, et dĂ©finitivement, Ă la « fiction », et la « fiction » est-elle, formellement et philosophiquement, un seul genre ?
555) Ă supposer que lâon Ă©crive (partout ailleurs quâen Occident) le « mĂȘme type de fiction », ce qui est aisĂ©ment falsifiable, nâĂ©crit-on rien dâautre ? pas dâautre fiction ? pas de poĂ©sie traditionnelleix ? pas de théùtre, pas dâessais, pas de scĂ©narios de film ? Consultez au moins les catalogues dâĂ©diteurs ou les recensions donnĂ©es dans la presse nationale et rĂ©gionale de deux ou trois « parties du monde », et vous verrez aisĂ©ment que la macdonaldisation du littĂ©raire est partout moins avancĂ©e quâen « Occident ».
566) pourquoi cracher sur le roman rĂ©gionaliste berrichon ou lorrain dâautrefois (on veut des exemples) ? faut-il confondre le roman rĂ©gionaliste avec le roman rĂ©gional ? le roman avec la littĂ©rature rĂ©gionale (Leroy avec Manciet) ? le roman parisien, londonien ou new-yorkais nâest-il pas rĂ©gional ?
577) Jules Verne, Conrad, Larbaud et Morand, Lawrence Durrell et Henry Miller, Graham Greene, Arthur Koestler et Mircea Eliade ne sont-ils pas plutĂŽt quâEugĂšne Leroy, Thomas Hardy, Emilia Pardo BazĂĄn et Grazia Deledda les prototypes de la fiction Big Mac ? Sâil y a des rues « Julio Verne » dans des villages dâArgentine, câest sans doute pour la mĂȘme raison que Borges est citĂ© Ă la Sorbonne et Ă Yale et quâOxford, Alabama, RegiĂłn et Malgudi sont sur la carte de la lecture, Ă savoir la tension et la torsion entre le local et lâuniversel dont Claudio GuillĂ©n comme Ătiemble avaient fait leur mondial.
58Judith Schlanger nous invite Ă©trangement à « dĂ©laisser la philologie pour lâhistoire, » (OELM, 93) poussant jusquâĂ lâabsurde la faille logique qui menaçait les propos dâAuerbach. « Il y a dans la crĂ©ation littĂ©raire un ancrage nĂ©cessairement local, » (OELM, 94) affirme-t-elle sans tenir compte quâil nâest de lieu sans ailleurs qui le presse de lâintĂ©rieur comme de lâextĂ©rieur, ni que le « local » ne saurait avoir le mĂȘme sens enclavĂ© dans un monde inconnu et situĂ© dans un monde construit par les rĂ©seaux de communication. Ne trouvant plus son « local » dans le monde actuel, dissociant abusivement la « crĂ©ation » de la lecture et ne pouvant concevoir une lecture universelle Ă partir dâune crĂ©ation « locale », elle rĂ©duit un « rĂ©gime mondial de la littĂ©rature » mentionnĂ© pour mĂ©moire Ă une vague aspiration des lecteurs dâaujourdâhui et va chercher le local dans un passĂ© qui nâen peut mais. En somme, cet essai rĂ©unit toutes les conditions pour rendre inopĂ©rant critiquement et thĂ©oriquement le concept quâil prĂ©tend contribuer Ă explorer.
59Lâarticle suivant, « Conditions dâune âcritique mondialeâ », de Xavier Garnier, semble dâemblĂ©e adopter une orientation temporelle inverse de celle de Judith Schlanger : « La question essentielle que la critique mondiale doit poser aux Ćuvres nâest pas dâoĂč viens-tu mais oĂč vas-tu ? Lâenracinement de lâĆuvre dans un territoire culturel est une donnĂ©e qui nous maintient en amont de celle-ci. » (OELM, 101) On devrait donc se consacrer plutĂŽt Ă une critique des « effets », ce qui semble partir dâune bonne intention, similaire Ă celle de Damrosch. Or lâantithĂ©orisme inspirĂ© dâAntoine Compagnon interdit de dĂ©velopper une critique littĂ©raire fondĂ©e sur lâanalyse des actes de communication et mĂšne le projet droit Ă lâĂ©chec. Les conditions posĂ©es Ă la critique pour accomplir sa fonction prĂ©tendument militante de prouver (Ă lâuniversité !) « que la littĂ©rature existe » (OELM, 103) excluent le jugement et doivent tĂ©moigner dâun faire-semblant dâempathie Ă©tranger Ă lâattitude du lecteur qui ne veut pas ĂȘtre dupe. On avait cru ĂȘtre invitĂ© Ă un banquet lectoral, eh bien non, le critique risquerait dây perdre son gagne-pain. Visiblement obsĂ©dĂ© par la peur du chĂŽmage, il arbore un profil bas (lâinterprĂ©tation est lâennemie de la critique) et garde son orgueil secret (il a des trĂ©sors dâintuition, ce qui ne regarde, aprĂšs tout, que lui). Câest avec un choc que jâai lu, p. 104 : « On aura sans doute reconnu dans ces propos sur le sens de lâactivitĂ© critique lâempreinte du philosophe Gilles Deleuze. » MâĂ©tant Ă©nergiquement frottĂ© les yeux pour relire les pages prĂ©cĂ©dentes, je nây ai toujours pas identifiĂ© la moindre trace dâADN deleuzien, non plus que dans les suivantes. Si lâapport de Deleuze se rĂ©duisait Ă une distinction entre littĂ©ratures « majeures » perceptibles Ă travers un champ littĂ©raire, et une littĂ©rature mineure dĂ©territorialisĂ©e par « un nouveau point de vue sur la littĂ©rature » remettant en question la notion de socle culturel, il serait bien mince et bien Ă©quivoque. Avec des prĂ©supposĂ©s antinomiques de ceux de Judith Schlanger, Xavier Garnier aboutit Ă une pareille mĂ©connaissance des structures de la mondialitĂ© littĂ©raire dans sa triple production, comme crĂ©ativitĂ©, comme mĂ©dialitĂ© et comme rĂ©ceptivitĂ© interprĂ©tative. Lâanonymat supposĂ© des « agencements collectifs dâĂ©nonciation » nâa rien dâun chaos rĂ©jouissant pour lâintuition postmoderne, il appelle tout au contraire une vigilance thĂ©orique accrue pour y reconnaĂźtre lâexpression et la contestation dâune hiĂ©rarchie profondĂ©ment altĂ©rĂ©e des sites dâĂ©locution. AprĂšs avoir enfoncĂ© quelques portes bĂ©antes sur les relations de la littĂ©rature et du politique, lâauteur de cet essai laisse hĂ©las pointer dans ses conclusions le bout dâune oreille trĂšs corporatiste : « LâidĂ©e dâune littĂ©rature mondiale est lâoccasion de se dĂ©barrasser de la dictature des corpus qui enferme lâactivitĂ© critique dans des domaines de compĂ©tence et en fait une affaire de spĂ©cialistes. » (OELM, 112) Lâobjectif final de « tenter de cerner de façon prĂ©cise les mĂ©canismes complexes de la crĂ©ation » fait une chute antiparoxystique et un grand clin dâĆil rĂ©trospectif aux films mystĂ©rieux que se passait la critique française dâavant-guerre.
60Pour en finir avec cette partie du livre examinĂ©, le long chapitre de JĂ©rĂŽme David, « Propositions pour une macrohistoire de la littĂ©rature mondiale » est fort peu Ă©conomique. Rappelant une fois de plus les origines goethĂ©ennes et interrogeant les dĂ©finitions de la notion (quâil dissocie aussitĂŽt de la pratique comparatiste), il consacre de nombreuses pages Ă une discussion des ouvrages de Damrosch et de Pascale Casanova ainsi quâau « dossier Moretti ». Damrosch est bien compris dans lâensemble, quoique traitĂ© un peu trop durement sur deux plans : il nâest pas exact, Ă mon sens, quâil « embraye une induction rigoureuse, sans quâ[il, ou sans que lâon] sache trĂšs bien Ă partir de quoi [il] raisonne » (OELM, 119), car son raisonnement, comme lâexige le cadre de la « pensĂ©e du mondial », est trĂšs correctement abductif, non pas inductif ; il nâest pas vrai non plus que Damrosch emploie le cadre dâanalyse de la critique postcoloniale « en lui soustrayant cette rĂšgle cruciale de caractĂ©risation des corpus postcoloniaux : la contextualisation sociohistorique attentive aux effets dâhĂ©gĂ©monie ; » (ibid.) ses travaux sur Wodehouse, sur Pavic et sur Rigoberta MenchĂș, en particulier, attestent une grande fidĂ©litĂ© Ă cette rĂšgle, si elle est dâapplication. Au sujet de Casanova et de Moretti, si JĂ©rĂŽme David voit comment ils sâĂ©loignent de Damrosch en « modĂ©lisant tous deux la logique de la littĂ©rature mondiale sous la forme dâun marchĂ©, narratif ou formel pour Moretti, symbolique pour Casanova, » il ne sâaperçoit pas quâune telle modĂ©lisation est aussi prĂ©sente chez Damrosch, Ă la fois en amont et en aval de ses Ă©tudes de cas, tandis que Casanova et Moretti, en EuropĂ©ens hĂ©ritiers malgrĂ© eux du formalisme, du structuralisme et de la systĂ©matique abstraction marxiste, placent de telles schĂ©matisations au centre de leur travail. On a lâimpression, Ă la lecture de la derniĂšre page, Ă©vasive et prĂ©cipitĂ©e, par laquelle lâarticle tente de renouer avec le thĂšme annoncĂ© dans son titre, quâĂ une macrohistoire de la littĂ©rature mondiale sâest substituĂ©e une microhistoire de la notion de littĂ©rature mondiale, ce qui nâest pas du tout la mĂȘme chose. Lâobservation selon laquelle la « distance nĂ©cessaire aux textes littĂ©raires rejoint la distance aux sources historiques dĂ©fendue par Randal Collins » et certains historiens du long terme ne suffit pas plus Ă fonder ou mĂȘme Ă Ă©baucher une mĂ©thodologie que lâinvocation tutĂ©laire de Braudel, de Wallerstein et de Bourdieu. Le projet tourne court sans une histoire diffĂ©rentielle des historiographies littĂ©raires, indispensable tĂąche prĂ©alable qui, elle, pourrait ĂȘtre accomplie Ă moindres frais, sur un corpus plus rĂ©duit que celui du roman...
61Notre ouvrage sâachevant sur un entretien de Pascale Casanova avec Tiphaine Samoyault, on pourrait en retirer lâimpression que la rĂ©ponse correcte Ă la question « oĂč est la littĂ©rature mondiale » est « en France », et plus particuliĂšrement Ă Paris, quelque part entre Passy et RĂ©publique. On veut bien, sans aller jusque lĂ , que « la publication, en 1999, de La RĂ©publique mondiale des lettres ait « transformĂ© en profondeur lâidĂ©e de littĂ©rature mondiale et la rĂ©flexion sur les mĂ©thodes dâinvestigation de ce champ, » (OELM, 139) et surtout que « la discussion ample et parfois vive » (ibid.) quâil a suscitĂ©e y ait largement contribuĂ©, mais la portĂ©e de ces constats sera relativisĂ©e si lâon tient compte, a) que La RĂ©publique mondiale a Ă©tĂ© lancĂ©e sur fond de thĂ©orie postcoloniale (dans le monde anglo-saxon) et, en France, dâexception culturelle en danger face Ă la mauvaise mondialisation culturelle qui fait tout pour nous anglo-amĂ©ricaniser Ă vitesse manga, et b) que le titre du livre a fait illusion, comme Casanova le rappelle en disant quâelle nâa pas essayĂ© de traiter de la notion de littĂ©rature mondiale, mais de dĂ©velopper, plus modestement, celle dâ « espace littĂ©raire international ». Pour ajouter aussitĂŽt que, sans vouloir « constituer un nouveau corpus ou [...] Ă©largir les problĂ©matiques de la littĂ©rature comparĂ©e, » (OELM, 140) elle sâest efforcĂ©e de dĂ©crire « une dimension capitale de la âfabriqueâ des textes qui a Ă©tĂ© oubliĂ©e, ou qui, en tout cas, a Ă©tĂ© passĂ©e sous silence dans les zones les plus autonomes de lâespace littĂ©raire [...], une structure mondiale [qui est] un espace hiĂ©rarchique, inĂ©gal, contraignant, violent [...] et qui, de façon invisible [...] imprime sa marque Ă tous les textes du monde. » (ibid.) La formulation qui attribue autant de qualitĂ©s perverses Ă un « espace » nâest peut-ĂȘtre pas idĂ©ale pour tracer de façon bien nette le portrait du colonisĂ© et celui du colonisateur littĂ©raire, et lâon peut se demander si une telle abstraction est capable de prendre en charge le mondial, soit la diffĂ©rence dâĂ©chelle entre les inĂ©galitĂ©s de pouvoir qui produisent la valeur symbolique locale et les incommensurables dispositifs dâexploitation qui misent sur un rĂ©seau planĂ©taire de transport symbolique, avec sens uniques, postes de contrĂŽle et barrages naturels sur le rĂ©seau secondaire.
62On comprend mieux, dans ces conditions, que la « RĂ©publique » de Pascale Casanova ne soit pas Ă ses yeux une notion politique, et quâil ne sâagisse pas, pour elle, de « âpolitiserâ la thĂ©orie littĂ©raire », ce quâelle laisse aux Ă©tudes postcoloniales, accusĂ©es de court-circuiter le littĂ©raire, comme « toutes les analyses externes des textes littĂ©raires. » (OELM, 142) âelle veut sans doute parler de « critique externe », puisquâune analyse est forcĂ©ment interne. En fait, son entreprise mire trĂšs exactement cette autonomisation « contre le politique » quâelle attribue Ă la littĂ©rature ; en changeant le point Ă partir duquel on observe « la littĂ©rature dans son ensemble », imagĂ©e comme le mĂ©taphorique tapis persan jamesien, elle espĂšre fonder une rĂ©publique autonome de la critique. Il est de bonne stratĂ©gie pour cela de renvoyer dos Ă dos, au sujet de la production de la valeur esthĂ©tique, le subjectivisme relativiste et lâidĂ©alisme anhistorique qui, incarnĂ©s aujourdâhui respectivement par Genette et par Gadamer, se disputent stĂ©rilement le terrain depuis plusieurs siĂšcles. Lâespace littĂ©raire mondial apparaĂźt alors comme le champ tout dĂ©signĂ©, car pas encore investi par dâautres thĂ©ories puissantes, pour mettre en Ćuvre une sociologie historique (bourdieusienne) de la valeur. Il est tout dĂ©signĂ© aussi parce quâil fait un bon objet, un objet rĂ©sonant de dĂ©nonciation. Ainsi l'international apparaĂźt-il, par un nouveau tour de manivelle, comme l'espace authentique diluĂ© et brouillĂ© par le mondial, ce qui permet dâaccuser Umberto Eco de le mimer, de « mimer lâautonomie du littĂ©raire », alors quâil fabrique consciemment des best-sellers mondiaux. Je dois aussitĂŽt Ă©mettre trois rĂ©serves trĂšs graves : premiĂšrement, si lâautonomie du littĂ©raire est un but, un modĂšle prospectif, on ne peut sâen rapprocher quâen la mimant ; deuxiĂšmement, le succĂšs Ă©ditorial (plus ou moins) mondial du romancier Eco ne prouverait-il pas quâayant compris le mondial mieux que Pascale Casanova, câest cela quâil mime ? et, troisiĂšmement, si les recettes de pizza dâUmberto Eco connaissent le mĂȘme succĂšs que les recettes de curry dâArundathi Roy, n'est-ce pas la preuve que le mondial est avant tout lâespace dans lequel la pluralitĂ© des goĂ»ts (sans offense pour le voisin) constitue lâautonomie du littĂ©raire Ă la maniĂšre de celle du marchĂ© libĂ©ral ?
63Pascale Casanova apporte ici une prĂ©cision dont on lui sait grĂ© en indiquant que le mot « international » a, dans son livre, trois sens diffĂ©rents selon le contexte : tantĂŽt il est un quasi-synonyme de « mondial » ; tantĂŽt, avec trait dâunion, il dĂ©signe les relations entre espaces littĂ©raires nationaux et en relativise la sĂ©parabilité ; tantĂŽt encore, il peut ĂȘtre « un Ă©quivalent de âtransnationalâ ou mĂȘme de âautonomeâ, [...] les zones oĂč lâon construit la croyance dans lâunitĂ© du monument universel de la littĂ©rature contre les divisions politiques et linguistiques. » (OELM, 146) On aurait un international Ă la Ătiemble, un autre dans le style du comparatisme français au temps de Lanson, et un troisiĂšme dans le genre moderniste. Pourquoi pas ? Encore faudrait-il prendre conscience de la variabilitĂ© corrĂ©lative du « mondial ». Cette variabilitĂ© terminologique peut brouiller les cartes, car, au sens propre, seuls quelques joueurs internationaux ont accĂšs au « mondial », tandis que tous les matches entre le BĂ©nin et la Tunisie, comme entre lâO.M. et le Barça sont internationaux et ont lieu quelque part dans le monde. En rĂ©vĂ©lant que « câest surtout aux Ătats-Unis (et aussi en Angleterre Ă travers la New Left Review) que sâamorce un dĂ©bat passionnant pour moi autour de la notion de world literature » et que « la question se pose dĂ©sormais parmi les comparatistes de savoir si la global literature pourrait remplacer la comparative literature » (OELM, 147) âcâest presque un scoopâ Pascale Casanova confirme, bien innocemment, la marchandisation rapide de la notion de « littĂ©rature mondiale », et que la partie nâest pas gagnĂ©e si on veut maintenir lâarticle en rayon quelques annĂ©es encore au supermarchĂ© des notions thĂ©orico-critiques. Ă suivre.
64Suivre le mondial et pronostiquer son issue, câest prĂ©cisĂ©ment ce Ă quoi sâemploie, sous la houlette de Haun Saussy, le rapport dĂ©cennal 2005 (quatriĂšme du genre) de lâAmerican Comparative Literature Association, Ă paraĂźtre prochainement en volume, aprĂšs un long affichage partiel sur le site Internet de la sociĂ©tĂ© savante. IntitulĂ© Comparative Literature in an Age of Globalization, il nâaccorde nĂ©anmoins aucune place visible Ă la mondialitĂ© casanovienne, et câest Gayatri Spivak qui y prend figure de grand rassembleur en faisant Ă peu prĂšs lâunanimitĂ© contre elle. Une des premiĂšres leçons sur le mondial que nous offre ce nouveau livre est quâil nâest pas donnĂ© Ă nâimporte qui, ni surtout Ă quelquâun basĂ© nâimporte oĂč, de dĂ©plaire, littĂ©ralement, Ă tout le monde. Si lâon nous demande en quoi le comparatiste francophone doit se sentir concernĂ© par les bilans pĂ©riodiques auxquels les comparatistes amĂ©ricains ont coutume de se livrer, la rĂ©ponse ne rĂ©side pas seulement dans leur nĂ©gligence de ce qui se passe en France dans leur discipline, si câest bien la mĂȘme, nĂ©gligence lĂ©gitimĂ©e dâailleurs par lâabsence de telles manifestations et mises au point en France, oĂč le dĂ©bat est beaucoup plus feutrĂ© âsoumis Ă un devoir de rĂ©serve que renforcent les carriĂšres faites et dĂ©faites par une instance nationaleâ ; cette rĂ©ponse est contenue aussi et surtout dans le fait que les Ătats-Unis (et le monde de langue anglaise avec eux) ont une conscience plus aiguĂ« de leur centralitĂ© âcomme pivot, comme arĂšne et comme siĂšge de pouvoirâ dans les affaires du mondial que nous nâen avons en France de notre refoulement Ă la pĂ©riphĂ©rie.
65ConformĂ©ment Ă un usage bien rodĂ© dans la rhĂ©torique judiciaire et parlementaire anglo-saxonne, notre ouvrage, comme son prĂ©dĂ©cesseur immĂ©diat, le fameux « Bernheimer report » de 1995, se compose de deux parties, lâune, faite de rĂ©flexions et de propositions, douze contributions au total constituant le rapport proprement dit, et lâautre rĂ©unissant un certain nombre de rĂ©actions (responses) aux premiĂšres, sept au total, en lâoccurrence. Encore une fois, plutĂŽt que dâexposer notre lecteur Ă lâennui dâune sĂ©rie de sommaires aseptiques, nous avons prĂ©fĂ©rĂ© ne retenir en premiĂšre instance que quelques interventions jugĂ©es particuliĂšrement significatives dâune gamme dâhumeurs et de configurations mĂ©thodologiques auxquelles on peut rĂ©pondre avec une certaine vigueur. Il faut noter, dâautre part, que, le titre de lâouvrage apportant une sorte de rĂ©ponse tardive au « Bernheimer report » (Comparative Literature in an Age of Multiculturalism), la mondialisation et la « littĂ©rature mondiale », quoique omniprĂ©sentes, ne sây trouvent pas toujours abordĂ©es de maniĂšre franche et directe, mais doublement de biais : en fonction dâun rejet ou dâune critique des limites du multiculturalisme âlequel peut passer pour avoir reprĂ©sentĂ© une version euphĂ©misĂ©e de la mondialisationâ, et dans une dĂ©pendance Ă lâĂ©gard de la LittĂ©rature ComparĂ©e comme discipline âraison dâĂȘtre et produit de lâinstitution universitaire apparaissant sous les traits de dĂ©partements, programmes et centres de recherche.
66Je partirai donc du texte « Not Works But Networks: Comparative Literature and Colonial Worlds » (CLAG, 330-343) de Roland Greene qui, ayant dĂ©jĂ participĂ© au « Bernheimer report », aperçoit dans une Ă©vidente continuitĂ© les principes du projet disciplinaire quâil dĂ©fend, se pose en modĂ©rateur et en rassembleur, et minimise corrĂ©lativement la conscience dâune urgence, celle du franchissement dâun seuil qualitatif ou dâun seuil de gravitĂ© aprĂšs le 11/9 et le prĂ©tendu dĂ©clenchement de la guerre anti-terroriste mondiale par le gouvernement amĂ©ricain et son satellite britannique. En signalant sur un ton plutĂŽt amusĂ© quâaprĂšs les Ă©tudes culturelles, que certains dĂ©partements de LittĂ©rature ComparĂ©e avaient voulu adjoindre Ă leur nom, câĂ©tait la mondialisation qui avait fait lâobjet de nombreux colloques « il y a environ cinq ans », Greene se montre sceptique sur lâopportunitĂ© dâune rĂ©vision radicale de la discipline, dans ses objets (quâelle passe son temps Ă chercher) et dans ses mĂ©thodes, dĂ©jĂ profondĂ©ment altĂ©rĂ©es par la prise de conscience postcoloniale qui remonte aux annĂ©es 70 : il y a beau temps que nous nous intĂ©ressons moins aux Ćuvres quâaux rĂ©seaux, ce qui est trĂšs bien, et il sâagit maintenant surtout de mettre Ă jour de nouveaux rĂ©seaux et de poursuivre le renouvellement continu de leur apprĂ©hension. Pour ce faire, Greene, aprĂšs avoir rĂ©duit Damrosch et Moretti, par exemple, Ă un commun dĂ©nominateur assez grossiĂšrement dĂ©fini, sâappuie essentiellement sur le militantisme Ă©mergent de Rey Chow. Celle-ci, quâil cite longuement, oppose, nous dit Greene, deux paradigmes possibles âlâun ancien et lâautre nouveau, bien sĂ»râ pour la LittĂ©rature ComparĂ©e : dâun cĂŽtĂ©, « lâEurope et ses autres », de lâautre, « la culture post-europĂ©enne et lâOccident ». Il sâagit, trĂšs lĂ©gitimement, certes, de se mettre Ă lâĂ©coute des « nouvelles littĂ©ratures comparĂ©es », chinoise, africaine ou indienne, qui, fortement ancrĂ©es dans un contexte de valorisation de leurs spĂ©cificitĂ©s extra-europĂ©ennes (comme le relevait dĂ©jĂ Susan Bassnett en 1993), « se projettent nĂ©anmoins comme transculturelles, avec des implications qui rĂ©sonnent bien au-delĂ de leurs sites individuels. » (Chow, citĂ©e par Greene, n.p.)
67Sans du tout contrarier ce geste, je crois cependant indispensable de se demander sâil va et sâil voit assez loin. Dâabord, le nouveau paradigme complexifie moins la dichotomie de lâancien quâil nâen retourne mĂ©caniquement les termes, de telle sorte que « lâEurope » apparaĂźt Ă©tendue dans lâ « Occident » plutĂŽt que pĂ©rimĂ©e par la conjoncture gĂ©opolitique actuelle, et que ses « autres », en tant que « post-europĂ©ens », semblent plus dĂ©pendants dâelle dans leur nouvelle dĂ©finition quâils ne lâĂ©taient dans lâancienne. Ensuite, je ne crois pas de bonne science ni de bonne politique de rĂ©ifier « lâOccident » pour lutter contre le totalitarisme anglo-amĂ©ricain ; il me semble quâil vaudrait mieux en dĂ©construire le mythe pour dĂ©monter son rouleau compresseur, sa machine de guerre. Enfin, chez Greene, lâopposition entre Ćuvres et rĂ©seaux doit trop Ă la facilitĂ© du jeu de mots entre « works » et « networks » et Ă son exploitation limitĂ©e pour prendre toute la mesure des pressions de la mondialisation sur lâintelligence comparatiste, dâune part, et pour bien comprendre ce quâil y a de rĂ©seau dans une Ćuvre et de travail organisĂ© dans un rĂ©seau, dâautre part, sans parler du saut de lâincommensurable entre tout rĂ©seau partiel et un rĂ©seau global, Ă couverture planĂ©taire. Comme Pascale Casanova, mais contrairement Ă Haun Saussy ou Ă David Damrosch, que nous allons aussi retrouver dans ce volume, Greene nâest peut-ĂȘtre pas en fait assez historien pour ĂȘtre « toujours prĂ©occupĂ© par les problĂšmes du nouveau [et] se rendre compte que la mondialisation nâappartient peut-ĂȘtre pas Ă lâarchive familiĂšre des changements historiques Ă grande Ă©chelle. »x
68Haun Saussy, dans son rapport au titre intertextuellement surrĂ©aliste (« Exquisite Cadavers Stitched from Fresh Nightmares: Of Memes, Hives, and Selfish Genes »), prend acte de lâeuphorie interdisciplinaire correspondante mais ne sây repose pas ; au lieu de dĂ©ployer ce parapluie nuclĂ©aire sur la table de dissection, il utilise savamment son Ă©lectronique machine Ă recoudre pour hiĂ©rarchiser logiquement nos clauses de survie en cette Ă©poque de mondialisation, et donc de terrorisme, oĂč, comme le dit plus loin Djelal Kadir, « la question ne se pose mĂȘme plus de domestiquer le dissentiment ». Pour Saussy, il est clair que la LittĂ©rature ComparĂ©e a, dans le monde mondialisĂ©, une part de responsabilitĂ© politique qui dĂ©borde considĂ©rablement le domaine de la communication littĂ©raire et quâil faut quâelle fasse mieux que survivre pour continuer Ă exercer ce rĂŽle Ă lâĂ©gard de notre (mieux que) survie Ă tous dans un monde post-mondial mais non post-humain.
69La responsabilitĂ© de la LittĂ©rature ComparĂ©e est dâautant plus lourde (et la poursuite de son rĂŽle dâentremetteuse indĂ©pendante, dâempĂȘcheuse de tourner en rond, dâemmerdeuse, aurait dit un Ătiemble des gender studies) que, premiĂšre surprise, elle a, nous dit-on, « gagnĂ©, en un sens, ses batailles. » « Nos conclusions sont devenues les hypothĂšses de travail des autres [enseignants-chercheurs en Lettres et Sciences Humaines]. » En rĂ©sumĂ©, « la dimension transnationale de la littĂ©rature et de la culture est universellement reconnue, mĂȘme par les spĂ©cialistes qui soupçonnaient naguĂšre les comparatistes de dilettantisme, » lâinterdisciplinaritĂ© fait fureur pour appuyer des demandes de subventions, la thĂ©orie nâest plus un mot sale, lâenseignement et la lecture comparatiste ont droit de citĂ© un peu partout... Vu de France, cela paraĂźt Ă peine croyable, malgrĂ© un certain relĂąchement de lâinamicalitĂ© des collĂšgues de littĂ©rature nationale et de littĂ©ratures Ă©trangĂšres depuis quâils ont commencĂ© Ă ĂȘtre dĂ©cimĂ©s eux aussi par la fuite des Ă©tudiants et des crĂ©dits vers les BTS de secrĂ©tariat et les Licences Professionnelles de TĂ©lĂ©vente ; cela se passe donc, on lâa compris, aux Ătats-Unis et nulle part ailleurs. « America is diferente, » certes, mais, puisque le modĂšle amĂ©ricain acquiert souvent force de loi en Europe comme ailleurs, pour le pire si ce nâest pour le meilleur, le comparatisme est-il promis Ă couler des jours heureux (et actifs) dans sa toute premiĂšre patrie ? Son apparente victoire outre-Atlantique ne cache-t-elle pas de fatales embĂ»ches ? En essaimant, la LittĂ©rature ComparĂ©e se dilue ; et notre bonne santĂ© institutionnelle est plus ou moins en proportion inverse du succĂšs de nos pratiques : aboutissement logique (ce qui ne veut pas dire fatal) de lâhistoire mouvementĂ©e dâune discipline « aux activitĂ©s anti-, supra- ou mĂ©ta-institutionnelles ».
70Suit un long passage Ă©voquant lâĂ©mergence de la discipline, contemporaine de et liĂ©e Ă la cristallisation des nationalismes europĂ©ens, et tout particuliĂšrement lâune de ses naissances moins connues, en 1877 Ă lâUniversitĂ© de Cluj, avec le programme-manifeste dâun certain Hugo Meltzl de (ou von) Lomnitz. La couverture de sa premiĂšre revue, Zeitschrift fĂŒr vergleichende Literatur traduisait la LittĂ©rature ComparĂ©e en onze autres langues. DĂšs cette Ă©poque, deux tendances de la LittĂ©rature ComparĂ©e se distinguent, lâune sâattachant aux filiations, Ă la reconstitution dâorigines authentiques et sĂ©parĂ©es, aux arbres, dirait Moretti, lâautre prĂ©supposant des origines communes et travaillant sur leur Ă -plat. Parmi ses langues recommandĂ©es, Meltzl nâincluait ni le roumain ni le russe, pour des raisons idĂ©ologiques Ă©videntes, mais acceptait le hongrois, langue non indo-europĂ©enne, ce qui « ouvrait Ă la LittĂ©rature ComparĂ©e la voie de devenir autre chose quâune science des origines » et donc situait sa visĂ©e par opposition au modĂšle des littĂ©ratures nationales. La France, pays qui se voulait universaliste, et les Ătats-Unis, pays dâimmigrants, ont Ă©tĂ© les deux premiers lieux dâinstitutionnalisation de la discipline ; les premiĂšres orientations ont Ă©tĂ© distinctes aussi : tandis quâen France on accordait la prioritĂ© aux relations mutuelles des diffĂ©rentes littĂ©ratures, aux Ătats-Unis on recherchait des lois gĂ©nĂ©rales de lâĂ©volution des traditions littĂ©raires. Contestant par la comparaison toutes les dĂ©finitions territorialisĂ©es, « fondĂ©e Ă lâĂšre de lâĂ©rudition nationale et historique, la LittĂ©rature ComparĂ©e nâest ni nationale ni historique, » elle se forge, si besoin est, une « nation » Ă elle, lâEurope, par exemple, et une histoire autonome, ce qui peut dâailleurs la conduire, dans ses aspects transdisciplinaires et mĂ©tathĂ©oriques, Ă oublier au passage de faire rĂ©fĂ©rence aux Ćuvres littĂ©raires. Je note ici une explication par les contraintes liĂ©es au site institutionnel de la discipline dâun phĂ©nomĂšne souvent remarquĂ© Ă propos des Ă©tudes littĂ©raires postcoloniales et qui paraĂźt exacerbĂ© par la dimension mondiale (« not works but networks »).
71Contrairement Ă la linguistique historique comparĂ©e qui cherche dâabord la racine ou le tronc commun des occurrences dâun signifiant ou dâune structure dans diffĂ©rentes langues, la littĂ©rature comparĂ©e, en franchissant les limites des groupes de diffusion dâune tradition linguistique et culturelle, est obligĂ©e de chercher un autre objet tiers de rĂ©fĂ©rence, un objet interprĂ©tant non palĂ©ontologique, sans quoi une hypothĂšse dĂ©clencheuse trop vague et trop faible, comme lâuniversalitĂ© de certains thĂšmes la rĂ©duit Ă dresser des catalogues non systĂ©matiques, Ă une vĂ©ritable impuissance hermĂ©neutique. Les panoramas de littĂ©rature mondiale en traduction encouragent une telle lecture thĂ©matique, alors que « littĂ©rature mondiale et traduction sont des façons de comprendre et aussi des techniques de filtrage : elles manipulent inĂ©vitablement par leur grille de distorsion sĂ©lective le champ littĂ©raire quâelles reprĂ©sentent. » Le tiers motivant, ce dans les termes de quoi les phĂ©nomĂšnes littĂ©raires comparĂ©s pouvaient prendre sens, a Ă©tĂ© rencontrĂ© par le marxisme soviĂ©tique dans le grand rĂ©cit de lâhistoire sociale, et par les formalistes dans la linguistique de la littĂ©raritĂ©. Jâen profite pour remarquer que le rĂ©cent rĂ©veil de la notion de littĂ©rature mondiale (propagĂ© par la thĂ©orie postcoloniale, donc passĂ© inaperçu en France jusquâil y a cinq ans et mĂȘme moins) coĂŻncide avec la vogue croissante de Bakhtine, au carrefour du marxisme et du formalisme, comme dâailleurs avec une nouvelle montĂ©e en puissance de lâĂ©cole de Francfort. Jâai pu observer Ă©galement que cette tension et ce double appui se retrouvent dans diffĂ©rents lieux du XXe siĂšcle (tels lâAmĂ©rique latine depuis Roberto Arlt jusquâĂ GarcĂa MĂĄrquez ou lâInde, de Tagore Ă P. Satchidanandan et de Mulk Raj Anand Ă Rushdie) oĂč la question de lâengagement littĂ©raire (politique et local) sâest posĂ©e en conjonction Ă©troite avec celle de lâuniversalitĂ© et de la mondialitĂ© des valeurs Ă©thiques et esthĂ©tiques.
72DâaprĂšs Haun Saussy, la plupart des disciplines Ă©tant « fondĂ©es sur le succĂšs des rĂ©ifications auxquelles elles se livrent » âet, en connaisseur, il donne la « LittĂ©rature Française » en exempleâ, la vocation de la LittĂ©rature ComparĂ©e Ă contextualiser et relativiser sans cesse lâaffaiblit institutionnellement, la rend « adverbiale » Ă proportion de son doute mĂ©thodique. Les comparatistes le sont moins parce quâils lisent « la littĂ©rature » que parce quâils lisent « littĂ©rairement ». « La contextualisation est toujours un geste Ă©pistĂ©mologiquement lĂ©gitime, mais nâaccordons Ă aucun contexte lâautoritĂ© de derniĂšre instance du rĂ©el. » On laisserait ainsi la porte grande ouverte Ă la rĂ©cupĂ©ration par « des disciplines plus conclusives » (comprendre aussi moins scrupuleuses) de notre « modĂšle non rĂ©ducteur de la relation critique », sous les diffĂ©rents modes de travail que sont « la microlecture, la LittĂ©rature Mondiale, lâhistoire littĂ©raire comparĂ©e ou lâinterdisciplinarité ». Plusieurs comparatistes français seront choquĂ©s de ne jamais voir Ă©voquer la « mythocritique », mais il suffit justement de saisir quâelle serait superfĂ©tatoire dans la liste des modes de travail dressĂ©e ci-dessus pour comprendre aussitĂŽt quelque chose de localement beaucoup plus important : la place dĂ©mesurĂ©e de la mythocritique dans la discipline comparatiste en France nâest autre que celle quâelle usurpe Ă la LittĂ©rature Mondiale dont beaucoup se dĂ©tournent avec un haut-le-cĆur : « tout ce monde », rĂ©el en plus, Ă nos portes, comme câest vulgaire et mĂȘme dangereux, tandis que les mythes, surtout indo-europĂ©ens, grĂ©co-latins et judĂ©o-chrĂ©tiens, ne font de mal Ă personne, veut-on nous faire croire, ils vivent au royaume de lâimaginaire sous le sceptre du bon roi Carl qui joue gentiment Ă animus et anima avec les chĂšres tĂȘtes blondes. Je me rends brusquement compte quâune localisation comparatiste amĂ©ricaine et extrĂȘme-orientale, comme celle de Saussy, procure une lecture diffĂ©rente de la mienne, que je me place en Australie, en Inde, en AmĂ©rique hispanique ou surtout en France : Ă mes yeux alors, le mondial est le refoulĂ© (politique et sexuel) de la mythocritique ; la mythocritique se prĂ©tend mondiale et universaliste pour pouvoir mieux sublimer le mondial et le rĂ©approprier, apparemment inerme, attĂ©nuĂ© comme un vaccin contre lâimmigration « culturellement incompatible ».
73La « mĂ©tadisciplinarité » est certes un atout essentiel de la LittĂ©rature ComparĂ©e, Ă entretenir avec soin, mais elle est plus opĂ©rante encore lorsque nous comparons mondialement les visions comparatistes, comme Haun Saussy et quelques uns de ses collĂšgues amĂ©ricains nous en donnent lâoccasion, ce quâil fait encore en posant au titre gĂ©nĂ©ral du rapport la question « an age of what ? ». Que disons-nous, voire que cachons-nous lorsque nous disons « littĂ©rature comparĂ©e Ă lâĂšre de la mondialisation » ? Le comparatiste donne, bien sĂ»r, une rĂ©ponse multiple : a) une Ăšre dâunipolaritĂ© (« en une dizaine dâannĂ©es, la mondialisation a pris un tour tel quâĂ bien des Ă©gards elle semble ĂȘtre devenue pratiquement le contraire du multiculturalisme ») ; b) une Ăšre dâinĂ©galitĂ© (contrairement Ă lâuniformisation produite par lâĂ©change et la communication, dans laquelle Levi-Strauss voyait la fin des cultures et, avec elle, celle de lâethnographie, « lâespace de lâĂ©change mondialisĂ© âtoujours inĂ©galement distribuĂ©â entretient la diffĂ©rence comme partie essentielle de son programme dâuniversalisation », mais ce nâest plus le pittoresque des diffĂ©rentes couleurs locales : le comparatisme mondial devra faire entrer lâĂ©tude des inĂ©galitĂ©s dans son lexique de base) ; c) une Ăšre de mutation institutionnelle (la mondialitĂ© du profit Ă court terme et de lâavantage aux coups de gestion sur la rente dâinnovation des produits et lâaccĂ©lĂ©ration correspondante des dĂ©localisations en tous genres peuvent dĂ©classer le travail comparatiste et lui faire perdre sa spĂ©cificitĂ©, rĂ©putĂ©e Ă©litiste, en raison mĂȘme de la polyvalence des comparatistes ; ceux-ci, bons Ă tout, mais pas autant que chaque spĂ©cialiste, se verront employer comme ersatz Ă bon marchĂ©) ; d) une Ăšre de lâinformation, câest-Ă -dire de la dĂ©sinformation par lâhyperaccessibilitĂ© de toutes les donnĂ©es, entre lesquelles nous ne pouvons plus trier nous-mĂȘmes (câest le syndrome de Google, auquel la littĂ©rature peut rĂ©sister par la lenteur mĂȘme qui la rend apparemment inefficace en termes de communication des donnĂ©es ; la littĂ©rature en rĂ©gime mondial nous aide Ă confirmer que, comme le dit lapidairement Saussy ailleurs dans son article, « la plupart des bonnes choses de la vie sont des inefficacitĂ©s »). DĂšs lors, sa conclusion par « lâĂšre de la littĂ©rature comparĂ©e » nâest pas prĂ©cisĂ©ment rassurante en bouclant la boucle comme si la mondialisation Ă©tait prise au lasso, ou au rĂ©seau ; mais elle apporte, Ă dĂ©faut de recette pour accommoder le mondial, la suggestion dâune stratĂ©gie pour ne pas ĂȘtre dĂ©vorĂ© par lui ; ce serait la « logique des liens tĂ©nus» dĂ©crivant particuliĂšrement bien lâinterdisciplinaritĂ© (personnellement, je dirais plutĂŽt la transdisciplinaritĂ© dans ce cas prĂ©cis) et en particulier la littĂ©rature comparĂ©e ; selon cette logique (qui nous renvoie dâailleurs au titre surrĂ©aliste de lâarticle), ce sont les rencontres ou les rapprochements les moins probables, les plus imprĂ©visibles, qui peuvent rapporter le plus, le plus de sens, bien entendu.
74Je serai trĂšs bref sur les autres contributions au volume, non point quâelles ne vaillent pas la peine, pour la plupart, dâun commentaire dĂ©taillĂ©, mais, pour ne pas lasser, ou lasser moins, je prĂ©fĂšre en tirer implicitement profit dans mes conclusions gĂ©nĂ©rales.
75David Damrosch revient ici, toujours dans la perspective de la littĂ©rature mondiale, Ă lâun de ses thĂšmes favoris, celui des canons littĂ©raires, de leurs diffĂ©rents changements et de leur inertie. Il pense que, sâil est vrai que nous vivons Ă lâĂšre postcanonique, câest un peu Ă la maniĂšre dont nous vivons Ă lâĂšre postindustrielle : les autoroutes de lâinformation nâont pas aboli lâautomobile, au contraire, elles ont permis, en introduisant une quantitĂ© de circuits et de dispositifs Ă©lectroniques de pointe dans les vĂ©hicules, de garder en vie lâindustrie automobile et, en particulier, de renouveler lâattractivitĂ© des voitures de luxe. La littĂ©rature mondiale a horreur du vide, la thĂ©orie a largement contribuĂ© Ă remplacer le canon quâelle sâĂ©tait employĂ©e Ă dĂ©manteler ; en outre les poids lourds de la « vieille Ă©conomie », tels Shakespeare ou Joyce, nâont rien perdu au change, car ils ont reçu une nouvelle valeur ajoutĂ©e de leurs lectures postcoloniales et anticanoniques. Le canon actuel du mondial est Ă trois couches, ou trois divisions : un hypercanon (CAC40 ou Fortune 100) dans lequel les classiques de toujours, qui ont accumulĂ© un Ă©norme capital culturel nâont pas de mal, en gĂ©nĂ©ral, Ă se maintenir ; un contre-canon (un second marchĂ©) ouvert Ă quelques voix contestataires, centrales ou lointaines, rĂ©primĂ©es ou « mineures » ; et un « canon fantĂŽme » (plus cotĂ© en bourse) oĂč sâeffacent lentement les auteurs occidentaux mineurs encore connus de la vieille gĂ©nĂ©ration âdes pronostics sur la durĂ©e de leur demi-vie pourraient intĂ©resser beaucoup de thĂ©sards.
76Emily Apter se centre, comme Ă son habitude, sur la question de la traduction, en partant, cette fois, dâune rĂ©flexion dâAlain Badiou (« Je ne crois pas beaucoup Ă la littĂ©rature comparĂ©e ») et surtout du « et pourtant » qui la corrige. Ce « comparatisme quand mĂȘme », fondĂ© sur lâuniversalisme littĂ©raire, trĂšs mallarmĂ©en, dâ« une proximitĂ© dans la pensĂ©e », dĂ©fie les principes les plus traditionnels de la LittĂ©rature ComparĂ©e et de la traductologie en avançant que plus les pĂŽles sont Ă©loignĂ©s, moins il y a de communication entre eux au dĂ©part, plus la dĂ©charge de leur mise en relation est forte. Cela rejoint en un sens le rapprochement surrĂ©aliste de Saussy. Mais le comparatisme postcolonial (champ encore presque vierge du mondial) y gagnerait sans doute quelque chose en activant des liens autres que linguistiques, Ă peine exploitĂ©s jusquâici et qui ont en mĂȘme temps le mĂ©rite de dĂ©signer des proximitĂ©s rĂ©elles, comme entre cultures caraĂŻbes. Parmi les nouvelles façons de « faire du comparatisme » que suggĂšre ou quâimpose logiquement le « rĂ©gime de mondialisation » figurent aussi toutes celles qui prennent en compte les situations dâinĂ©galitĂ©, de minoritĂ© et dâhybriditĂ© linguistique, donc les conditions de communicabilitĂ© et « lâĂ©thique de la localisation », apparemment aux antipodes du « comparatisme de lâIdĂ©e » selon Badiou, lequel assigne la production de la valeur Ă la transcendance de lâindividuation, de la singularitĂ©. Et pourtant lâun et lâautre sont animĂ©s par le mĂȘme objectif de placer le lecteur dans un entre-deux absolu qui « rĂ©active lâesthĂ©tique », comme le veut Peter Hallward dans son Absolutely Postcolonial ; jâai aussi Ă©crit quelque part, que lâobjet de la littĂ©rature comparĂ©e nâest pas la diffĂ©rence mais son entre, câest presque une banalitĂ© qui ne peut soutenir un projet efficace Ă moins de renoncer Ă concilier, comme essaie de le faire un peu lĂ©gĂšrement Emily Apter, les conceptions totalement incompatibles de lâidentitĂ© qui sont celles dâun Badiou et dâune Gayatri Spivak.
77De la contribution de Richard Rorty, que jâai dĂ©jĂ Ă©voquĂ©e ailleurs, il nây a rien Ă dire, sauf que câest plutĂŽt une soustraction qui nâest Ă porter ni Ă son crĂ©dit ni Ă celui des Ă©tudes littĂ©raires. Quoi de plus prĂ©somptueux aprĂšs tout que dâĂ©dicter ex cathedra de quoi les comparatistes et les philosophes ne devraient pas se soucier, nommĂ©ment de dĂ©finir lâobjet de leurs disciplines respectives ?
78Ă lâinverse, si pareil dilettantisme peut sâinverser, Djelal Kadir redĂ©finit avec une brillante sinistrose le mondial comme gĂ©omĂ©trie de la terreur : « En lâan 2004 et Ă lâĂšre de lâĂ©cran plat cybernĂ©tique, les contours de la complexitĂ© sont lissĂ©s, lâarc global est aplati, les recoupements pratiquement arrangĂ©s et la rectitude elliptiquement distordue. [...] Nous lisons, nous avons lâillusion de lire depuis la distance de notre marge de sĂ©curitĂ© et dans ses limites. » « Peu importe » est lâoiseau de mauvais augure qui plane sur les conditions de production de notre savoir. Des dialogues imaginaires entendus aux portes (quelles portes ? y en a-t-il encore ?) en 2004 et 2014 tissent la transition avec Death of a Discipline. Pour faire court, disons que la LittĂ©rature Mondiale serait ainsi la « construction abstraite » obtenue Ă partir de la « densitĂ© historique des littĂ©ratures du monde », construction qui aurait rĂ©duit la discipline Ă un Ă©tat comateux dont on essaie en vain de la tirer pendant dix ans. La planĂ©taritĂ© de Spivak nâest rien de plus, dâaprĂšs Kadir, quâune version emballĂ©e sous vide de la mondialisation, et, sâil ne sâagissait pas dâhumour au deuxiĂšme degrĂ©, on pourrait sâinquiĂ©ter quâil trouve en quelque sorte trop confiante notre Ă©minente collĂšgue de Columbia. Nous opĂ©rons dĂšs maintenant dans un espace totalement occupĂ©, sous surveillance panoptique. La vieille LittĂ©rature ComparĂ©e (celle de Wellek et dâAuerbach) avait les Ătats-Unis pour point dâaboutissement de son exil, lâAmĂ©rique est devenue maintenant ce lieu dâoĂč lâon ne peut plus sâexiler, car il occupe toute la planĂšte. Si la crise in extremis de la LittĂ©rature ComparĂ©e engendre la terreur, si la facilitĂ© avec laquelle Damrosch et Moretti passent des littĂ©ratures du monde Ă la LittĂ©rature Mondiale, comme Shi et Spivak Ă la LittĂ©rature Globale, est aussi alarmante que lâappel Ă lâauto-ethnographie indigĂšne, si la notion de littĂ©rature mondiale, enfin, nâest quâun procĂ©dĂ© de plus pour garder le monde Ă distance (sĂ©curitaire), ne doit-on pas craindre que le catastrophisme de Kadir nâen rapproche les menaces dans une imminence telle quâon ne les voie plus venir ?
79Dans son « Indiscipline », David Ferris ne voit pas non plus les choses en rose, mais ses avertissements, dans le contexte plus large du rĂŽle des HumanitĂ©s Ă lâuniversitĂ© tendent plutĂŽt Ă nous prĂ©venir contre la facilitĂ©, trĂšs postmoderne, de dĂ©finir la LittĂ©rature ComparĂ©e comme la discipline qui ne se dĂ©finit pas. Elle risque alors, faute aussi dâexigences prĂ©dĂ©finies, dâexigences qualitatives et dâĂ©talons dâexcellence, de se laisser dĂ©finir ou plutĂŽt enfermer de lâextĂ©rieur dans le rĂŽle de procurer un contact superficiel, fallacieux et prĂ©interprĂ©tĂ© avec toute la littĂ©rature du monde... en traduction. Peut-ĂȘtre postmoderne avant la lettre, depuis toujours, la LittĂ©rature ComparĂ©e serait le miroir thĂ©orique des HumanitĂ©s dĂšs le romantisme dâIena : « Le mouvement vers la rĂ©invention de lâidĂ©e de littĂ©rature mondiale est une consĂ©quence logique de cette tĂąche [limiter la pertinence de la nation, la produire comme Ă©chec] âil sâagit dâun monde auquel aucune de ses parties ne peut sâidentifier comme le sien Ă moins de considĂ©rer le monde comme une expĂ©rience essentiellement fragmentaire. Mais comme toujours, dĂšs quâon voit pointer un fragment, un dĂ©sir de totalitĂ© nâest jamais loin derriĂšre. » Si la LittĂ©rature ComparĂ©e transfĂšre Ă son nouvel espace, « le monde », le mĂȘme type de problĂ©matique auto-dĂ©finitionnelle qui Ă©tait le sien au XIXe ou jusquâau milieu du XXe siĂšcle, ce nâest plus seulement la question de la dĂ©finition des Ă©tudes littĂ©raires qui est en jeu, mais celle de la place du « monde » Ă lâuniversitĂ©. Il y aurait un conflit aporĂ©tique entre lâobjet monde et la pratique de la comparaison. On pourrait alors nourrir la crainte quâembrasser (Ă©touffer) le monde Ă lâimage de lâimpĂ©rialisme technologique (celui de lâoccupation et de la surveillance totale, Ă la Kadir) ne doive ĂȘtre compris comme une renonciation Ă la littĂ©rature, un consentement Ă suspendre le progrĂšs. La LittĂ©rature ComparĂ©e, en rĂ©gime de mondialitĂ©, ferait-elle un pas de plus vers lâactualisation de son « impossibilité », en sâexilant de lâexil qui permet la comparaison ?
80Infiniment moins rhĂ©torique et plus pragmatique est lâarticle de Françoise Lionnet. Partant des mĂȘmes constats de succĂšs de la discipline que Haun Saussy, elle affirme que celle-ci nâest rien de plus ni de moins que la somme de ce que font ces praticiens et va jusquâĂ douter du bien-fondĂ© de prendre pĂ©riodiquement la tempĂ©rature dâun corps sain. Loin dâelle lâidĂ©e quâune nouvelle « planĂ©tarité » (Spivak) exige dâimaginer un « changement Ă©pistĂ©mique radical ». Il suffirait de prendre en compte les nombreuses « modernitĂ©s alternatives » que les chercheurs ont mises en valeur dans leurs travaux depuis un certain temps. Les circonvolutions des routes du fĂ©minisme francophone montrent, dans lâĂ©mergence de leur interdisciplinaritĂ© spĂ©cifique (avant celle de la LittĂ©rature ComparĂ©e, affirme Lionnet), lâentrecroisement de plusieurs mondialitĂ©s distinctes qui ont rĂ©ussi Ă sâignorer de part et dâautre de lâAtlantique. Je trouve sĂ©duisante, quoiquâelle ne soit pas exactement formulĂ©e en ces termes, lâidĂ©e que toute mondialitĂ© est faite aussi dâun faisceau de mĂ©prises. « Une approche comparative transversale qui nous permette de relier les cultures de la dĂ©colonisation, de l'immigration et de la mondialisation dans un cadre conceptuel cherchant des dĂ©nominateurs communs [...] peut nous aider considĂ©rablement Ă repenser la place et la nature de lâinvestigation thĂ©orique dans notre discipline. » Autrement dit, tout en Ă©tant amenĂ©s Ă dĂ©velopper de nouvelles maniĂšres dâimaginer la solidaritĂ© et la coalition, nous nâaurions pas, dans cette perspective, de raisons dâenvisager une reformulation fondamentale de nos questionnements Ă partir du postulat de mondialisation et nous pourrions de la sorte travailler sans discontinuitĂ© Ă un approfondissement du legs des Ă©tudes postcoloniales.
81Laissant de cĂŽtĂ© nombre de contributions spĂ©cialisĂ©es, je terminerai cette recension sur le texte de Fedwa Malti-Douglas qui retrace sa longue carriĂšre en entonnant un chant dâamour pour la LittĂ©rature ComparĂ©e comme monde « sans limites » (par-delĂ la littĂ©rature et par-delĂ le verbal). La LittĂ©rature Mondiale, Ă la lumiĂšre de telles aspirations, ne serait plus quâun Ă©troit substitut, trĂšs fermĂ©, du cosmos infini, mais, symĂ©triquement, les excursus de plus en plus frĂ©quents des comparatistes dans dâautres galaxies ne devraient-ils pas ĂȘtre vus comme des figures dâune impossible Ă©vasion hors du monde total, rĂ©el, inĂ©galitaire et contraignant de la LittĂ©rature Mondiale ?
82Il y a un autre monde, mais celui-ci le contient. La question un (ou deux) est de savoir comment et pour combien de temps. La question deux (ou un) est de savoir si cet autre monde, contenu dans celui-ci (les littĂ©ratures du monde dans la littĂ©rature mondiale, ou vice versa) est une reprĂ©sentation ou un objet, et, dans ce dernier cas, si lâobjet en question est reprĂ©sentable. La LittĂ©rature ComparĂ©e nâĂ©tant pas une littĂ©rature, la LittĂ©rature Mondiale en Ă©tant une ou plusieurs, on voit mal comment celle-ci pourrait ĂȘtre issue de celle-lĂ , comment elle pourrait lâĂ©tudier, ou comment et dâoĂč lâon pourrait comparer lâune Ă lâautre. Par sa dĂ©rive babĂ©lienne, la LittĂ©rature Mondiale met en question la comparabilitĂ© mimĂ©tique et mĂ©canique, donc la lisibilité ; en raison de sa tendance au mixage homogĂ©nĂ©isant,  entropique, elle ne peut promouvoir la scriptibilitĂ© non plus ; Ă la limite (mais oĂč est la limite dans un monde dont le franchissement plutĂŽt que lâaffranchissement est lâobsession, sinon lâidĂ©al ?), la LittĂ©rature Mondiale sonnerait le glas de la littĂ©rature en cela que plusieurs (nombreuses et relativement discrĂštes, pas une ni infiniment morcelĂ©es). En recomposant sans cesse le puzzle, en secouant le kalĂ©idoscope sans modĂ©ration, nous nous apercevons de la fragilitĂ© des belles images, de la poĂ©tique de lâinstant qui rĂ©gissait le sens des ensembles Ă©phĂ©mĂšres ; si nous avions pris de telles configurations pour un arrangement stable, que la mĂ©moire pouvait fixer, nous constatons avec horreur que la mosaĂŻque, concassĂ©e, est soudain recyclĂ©e en une coulĂ©e informe (la terreur, la bĂȘtise, la langue de bois plastifiĂ©e). Devons-nous pour autant cĂ©der Ă la panique, signer des liasses de capitulations sans conditions ? Il pourrait ĂȘtre utile de se souvenir que la tension productive entre Gestalt et jeu a Ă©tĂ©, en Europe, conceptualisĂ©e, entre Goethe et Schillerxi, dans le mĂȘme temps que leur entre faisait Ă©merger la notion de littĂ©rature mondiale. Câest donc notre affaire aujourdâhui de dĂ©velopper des stratĂ©gies combatives grĂące auxquelles la LittĂ©rature Mondiale pourra continuer dâexhiber lâunitĂ© organique du vivant plutĂŽt que lâunitĂ© figĂ©e de la mort. Ă nous, aprĂšs nous ĂȘtre bien battus sur les dĂ©finitions, dâĂ©tablir un agenda de travaux rĂ©alisables, au lieu de sombrer dans le marasme ou de pencher pour une politique du pire.
83Entre aujourdâhui et demain, lâune des tĂąches capitales de la LittĂ©rature ComparĂ©e, sous son aspect de poĂ©tique gĂ©nĂ©rale, pourrait ĂȘtre, plutĂŽt que de se lamenter sur la mondialisation tueuse de littĂ©rature, dâenquĂȘter sur la façon dont la conscience de la mondialisation et de la mondialitĂ© informe des rĂ©ponses dans la crĂ©ation littĂ©raire elle-mĂȘme comme dans ses lectures, et des rĂ©ponses mĂ©diĂ©es par des configurations thĂ©oriques explicites ou implicites plus ou moins partagĂ©es par la lecture comparatiste âcomme le marxisme lukacsien, le freudo-marxisme, le formalisme russe et pragois, lâĂ©cole de Tartu et lâĂ©cole de Francfort, lâĂ©thique esthĂ©tique du rasa... Il se passe quelque chose de thĂ©orique Ă lâĂ©chelle mondiale quand on Ă©crit dans un champ de tension entre Fidel Castro et Borges, ou entre Virginia Woolf et Gandhi. Quâon me permette de citer un article de R.K. Narayan : « Pour moi, en tout cas, lâanglais est une langue absolument swadeshi. En un sens horoscopique et lointain, lâanglais est, bien sĂ»r,  originaire dâAngleterre, mais en vertu de son invraisemblable adaptabilitĂ©, il jouit de la citoyennetĂ© dans tous les pays du monde. »xii Ce cosmopolitisme assignĂ© Ă la langue mondiale, non Ă celui qui lâĂ©crit en la mixant, nâest pas celui de papa.
84Une autre tĂąche, relevant, elle, de la tradition de lâhistoire comparĂ©e des littĂ©ratures, serait de comparer lâĂ©volution de diffĂ©rents systĂšmes littĂ©raires soumis, dans le passĂ©, Ă des prototypes de mondialisation impĂ©riale et/ou fĂ©dĂ©rative et mercantile (Ă des structures de monde total dans un espace restreint), comme, par exemple, celui de lâEmpire romain Ă partir dâAuguste, celui de la Renaissance europĂ©enne, celui de lâEmpire moghol au temps dâAkbar, celui de lâEmpire britannique Ă lâĂ©poque victorienne...
85Une troisiĂšme tĂąche, relevant dâabord de la textologie interne (stylistique, rhĂ©torique, configurations thĂ©matiques, etc.) consisterait Ă se demander quelles sont les particularitĂ©s positives des textes qui sont actuellement exclus de la circulation mondiale (grosso modo dans les termes dĂ©crits par Damrosch, mais qui pourraient ĂȘtre affinĂ©s et variĂ©s en fonction dâune pluralitĂ© sous-jacente de pivots de mondialitĂ©) ; on apprendrait peut-ĂȘtre Ă distinguer ainsi dans quelle mesure cette apparente exclusion relĂšve de lâerreur, de lâĂ©chec ou de lâarbitraire, du hasard de la sĂ©lection, et dans quelle autre mesure les particularitĂ©s facilitant lâexclusion sont le fruit dâune stratĂ©gie, consciente ou non, de protection et de rĂ©sistance Ă la mondialisation, laquelle, en transmuant, en altĂ©rant ou en Ă©largissant les interprĂ©tations, peut effacer un sens Ă usage local, comparable seulement Ă dâautres sens du mĂȘme type, dans la mĂȘme localitĂ© ou dans dâautres de mĂȘme Ă©chelle.
86Au terme de ce parcours, il doit ĂȘtre clair, en dĂ©pit de toutes les contradictions et de toutes les insuffisances des approches considĂ©rĂ©es, que la réémergence de la notion de littĂ©rature mondiale nâest pas un gadget ou un produit dĂ©rivĂ© du supershow de la mondialisation. Elle correspond Ă une prise de responsabilitĂ© nĂ©cessaire et salutaire pour la LittĂ©rature ComparĂ©e, en mĂȘme temps que celle-ci, avec ses faibles moyens mais avec sa grande imagination thĂ©orique, peut devenir productrice de bons antidotes dĂ©mystifiants contre la nocivitĂ© dâune Disney-littĂ©rature au goĂ»t Ă©cĆurant mais accoutumant de tutti frutti. Si donc le Mondial de littĂ©rature doit avoir lieu, reste la question de dĂ©cider oĂč. Je ne voterais ni pour Paris ni pour New York, câest sĂ»r. Souhaitons quâil ait lieu un peu partout dans le monde, que son effet dâannonce ne dĂ©passe pas lâinitiative des joueurs, et que les droits de diffusion ne soient pas achetĂ©s en bloc par une seule multinationale du divertissement.

