Passer les frontières
1Les travaux de Philippe Forest dans le domaine de la théorie littéraire ont désormais une audience importante, que ce nouvel opus, La Beauté du contresens, devrait contribuer à prolonger, tout en en diversifiant les raisons. Avant d’évoquer ce bel ouvrage, commençons par rappeler brièvement les lignes de forces des interventions de Philippe Forest dans le domaine de la théorie – en laissant de côté diverses études d’histoire littéraire, en particulier à propos de Tel Quel (1) ou d’Ôé Kenzabourô (2).
2Philippe Forest a principalement, dans deux ouvrages, traité de deux problèmes majeurs, du reste liés : le rapport du roman au réel d’une part, et d’autre part la question de l’engagement de soi dans l’écriture. Dans les deux cas, une proposition claire accompagne la démarche.
3   Sur la question du réel tout d’abord, il est possible de dire pour résumer que Philippe Forest opère une distinction entre le réel à proprement parler, compris comme un pôle de négativité qui échappe au discours, mais en y déployant une présence en creux, qui est la force d’une perturbation permanente, et d’autre part la réalité, qui est ce que le discours fait du réel, et qui masque en fait la violence du réel à l’aide de fictions qui nous rassurent (3). La fonction de la littérature est dès lors envisagée comme une recherche du réel à travers la réalité ; proposition qu’il faut, toutefois, entendre de manière fine et complexe et non pas trop rapidement. Car la littérature, souligne Forest, ne peut pas atteindre directement au réel, comme tel insaisissable. Il lui faudra donc, par un mouvement de redoublement, user de la fiction pour en quelque sorte ajouter à la fiction qu’est déjà la réalité, de manière à mettre en évidence ce qu’elle est. Et c’est dans ce mouvement d’excès seulement que le réel, par bribes, de manière intermittente, peut être atteint, la fiction désignant la fiction et alors laissant place, dans le déchirement, à ce qui la dépasse.
4   Sur la question de l’engagement de soi dans la fiction, Philippe Forest a par ailleurs proposĂ© une catĂ©gorisation très utile, et qui dĂ©coule du reste de la distinction opĂ©rĂ©e entre le rĂ©el et la rĂ©alitĂ©. Forest met en place, plus particulièrement, trois catĂ©gories (la dernière engendrant en outre une catĂ©gorie seconde). Ces trois catĂ©gories sont Ă envisager comme « trois stases » dans le « processus de dĂ©personnalisation Ă la faveur duquel le rĂ©el se fait entendre toujours avec plus de force au sein de la fiction » (4). La première est celle d’« ego-littĂ©rature ». Dans ce premier cas de figure le je est prĂ©sentĂ© comme antĂ©rieur au processus d’écriture, ce dont des tĂ©moignages ou documents, ou des souvenirs prĂ©cis, peuvent attester. Ce cas de figure est bien connu. Tout comme le second, qui est celui de l’« autofiction », oĂą le je s’éprouve comme fiction, et comme indissociable du processus d’écriture qui ne fait pas qu’en rendre compte, mais qui l’invente. Enfin, et lĂ rĂ©side le point le plus original de ce que propose Forest, il y a, dit-il, le cas du « Roman du Je », ou « hĂ©tĂ©rographie » (5) oĂą le je engagĂ© dans le processus d’écriture, s’il s’éprouve comme fictif, cherche aussi, et surtout finalement, Ă disparaĂ®tre pour laisser place, autant que possible, aux surgissements imprĂ©vus du rĂ©el.      Â
5   Venons-en au dernier opus : La BeautĂ© du contresens est un ouvrage composĂ© d’articles, parus dans diverses revues, et qui tĂ©moignent d’un cheminement parallèle. Car en effet, Philippe Forest a Ă©laborĂ© ce parcours thĂ©orique dans le voisinage de deux autres dĂ©marches : une Ĺ“uvre romanesque d’une part, et par ailleurs une rencontre avec les Ă©crivains du Japon. Or c’est prĂ©cisĂ©ment de ce dialogue, multiple, dispersĂ© mais en mĂŞme temps profondĂ©ment gouvernĂ© par une interrogation du romanesque sous le double angle du rĂ©el et du je, que tĂ©moigne La beautĂ© du contresens. Et c’est Ă un certain court-circuit fĂ©cond, pourrait-on dire, que Philippe Forest rend hommage, avec le titre de son ouvrage, qui dĂ©rive d’une citation de Proust. L’ensemble de ces articles constitue en effet un Ă©loge du passage des frontières, de la confrontation des littĂ©ratures, y compris au risque du malentendu qui accompagne nĂ©cessairement cette confrontation, et Ă condition que ce malentendu nous permette de penser quelque chose de notre histoire. L’idĂ©e mĂŞme de « littĂ©rature mondiale », Ă©voquĂ©e par Forest Ă un moment de son ouvrage, dit aussi, et peut-ĂŞtre surtout, cela. Â
6C’est Ă un parcours libre, donc, que le lecteur est conviĂ©, Ă un parcours allant de la rencontre des Ă©crivains japonais avec les Ă©crivains français (KenzaburĂ´ OĂ© et Rabelais ou CĂ©line), jusqu’au rapport de certains Ă©crivains français avec le Japon (Bataille ou Quignard). Le lecteur est donc invitĂ© Ă suivre le fil du plaisir de la dĂ©couverte ou de l’approfondissement qui lui sont offerts, et dont on ne le privera pas ici avec des rĂ©sumĂ©s de chacune des stations du parcours. Insistons simplement sur le fait que la dĂ©marche reste profondĂ©ment orientĂ©e par cette question dĂ©cisive, qui intervient de manière insistante chez Philippe Forest, et qui est la contribution majeure de l’auteur de Sarinagara (6) aux dĂ©bats littĂ©raires contemporains, celle de l’investissement du je dans la fiction, mais en vue d’obtenir sa disparition au profit du rĂ©el. Dans un dialogue avec Yasuske Oura, Forest prĂ©cise en effet, avec une modestie qui ne doit pas dissimuler l’importance de la proposition : « Mon sentiment, mon hypothèse – car je manque des Ă©lĂ©ments de savoir objectif qui me permettraient de parler de thĂ©orie ou mĂŞme d’interprĂ©tation – est que cet Ă©chec dont tu parles fut aussi la chance du roman japonais. Je formulerais les choses ainsi : les Ă©crivains japonais ne sont pas parvenus Ă se doter de ce quelque chose dont les Ă©crivains occidentaux, de leur cĂ´tĂ©, n’ont pas rĂ©ussi Ă se dĂ©livrer. Ce « quelque chose », on peut l’appeler peut-ĂŞtre le Je ». Et Forest d’ajouter, approfondissant une hypothèse Ă©tablie en partie dans le cadre de sa rencontre avec le Japon : « Mon engagement personnel consiste Ă faire […] porter l’accent sur le roman en raison de l’attachement au rĂ©el que ce genre suppose, un attachement au rĂ©el qui implique que la littĂ©rature soit le lieu paradoxal oĂą se nouent procès du subjectivation et de dĂ©subjectivation : le Je s’y pose et s’y perd Ă la fois. » (7). L’une des leçons dĂ©cisives de l’ouvrage, par-delĂ le remarquable plaisir de lecture que l’on Ă©prouve, est prĂ©cisĂ©ment que les rencontres avec d’autres littĂ©ratures doivent obĂ©ir Ă cette exigence d’une interrogation touchant Ă l’essentiel, Ă non Ă la seule curiositĂ© vague, encore moins Ă l’exotisme trop facile rĂ©sultant de la conviction que l’« autre » reste toujours inaccessible (8).   Â
7(1)Â : Histoire de Tel Quel, Editions du Seuil, coll. Fictions& Cie, 1995
8(2) : ÔÉ Kenzabourô. Légendes d’un romancier japonais, Editions Pleins feux, Nantes, 2001.
9(3) : Le Roman, le réel. Un roman est-il encore possible ?, Editions Pleins Feux, Nantes, 1999, en particulier p. 25-26.
10(4)Â : Le Roman, le je, Editions Pleins Feux, Nantes, 2001, p. 37.
11(5) : Le Roman, le je, Editions Pleins Feux, Nantes, 2001, p. 37, ainsi que La beauté du contresens, Éditions Cécile Defaut, 2005, p. 20.
12(6)Â : Sarinagara, Gallimard, 2005.
13(7) : La Beauté du contresens, op. cit., p 182.
14(8) : Écueil très justement évoqué par Philippe Forest au début de son ouvrage.

