Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 3, numéro 1
titre article
Baptiste Roux

Les voix de Louis-RenĂ© Des ForĂȘts

Dominique RabatĂ©, Louis‑RenĂ© des ForĂȘts, la voix et le volume, JosĂ© Corti, 2002.

1Le questionnement essentiel, autour duquel s’articule le parcours critique de Dominique RabatĂ©, est sans doute celui de la mise en question de la voix, dont il explore les mĂ©andres qu’en constituent le langage, ses diffĂ©rentes inflexions (la densitĂ©, le volume) et sa nĂ©gation (le silence, l’aphasie). Ses ouvrages prĂ©cĂ©dents(Vers une littĂ©rature de l'Ă©puisement et PoĂ©tiques de la voix (JosĂ© Corti, 1991 & 1999) montrent un analyste mĂ©ticuleux des tensions entre la parole et les limites qu'elle rencontre Ă  l'intĂ©rieur du processus mis en oeuvre par la construction mentale, puis verbale, qu’elle agence. Nul autre auteur que René‑Louis des ForĂȘts, dont l'oeuvre tout entiĂšre interroge la texture des langages (ceux du corps ou de la mĂ©moire), ne pouvait mieux se prĂȘter Ă  cette quĂȘte impĂ©rieuse d’un monde bruissant de signes verbaux, dont l’ambiguĂŻtĂ© rĂ©side dans la dĂ©couverte et le dĂ©voilement concomitants de son existence par l'expression mĂȘme de cette parole si difficile Ă  circonscrire.

2Dominique RabatĂ© montre avec prĂ©cision la façon dont cet univers composite — les diffĂ©rentes voies d'accĂšs empruntĂ©es par une parole polymorphe, qui lie la forme (soliloque, poĂ©sie ou roman) Ă  la force du discours, en dĂ©signent dĂ©jĂ  toute la difficultĂ© d'approche) — tente de se mettre en place autour d'un langage, dont les modes d'agencement constituent l'un des enjeux dĂ©terminants de la narration. Des ForĂȘts n'a en effet cessĂ©, tout au long de sa vie d'Ă©crivain, de se mesurer Ă  la question d'une parole capable non seulement de dire le monde mais surtout d'interroger sa propre pertinence. En choisissant de s'affronter Ă  ce langage, dont l'acquisition entraĂźne de façon irrĂ©mĂ©diable la perte de l'innocence (c'est autour de ce douloureux constat que s'articulent Les MĂ©gĂšres de la mer), mais qui demeure l'unique voie d'expression de ce traumatisme, des ForĂȘts s'inscrit dans une dĂ©marche philosophique pour laquelle demeure essentiel le questionnement portĂ© par l'objet littĂ©raire sur ses moyens d'expression. Comme Wittgenstein ou De Man avant lui, des ForĂȘts montre avec acuitĂ© que cette parole, loin de permettre la conduite d'une approche critique du monde, Ă©labore dans sa profĂ©ration mĂȘme un discours critique qui la prend elle‑mĂȘme pour objet. L'Ă©preuve suprĂȘme consiste donc Ă  dĂ©jouer les ruses de ce discours pour fonder une Ă©criture dont la substance ne serait pas altĂ©rĂ©e par l'entropie du verbe, une sorte de langage conjurant le « dĂ©sastre » pour mieux tĂ©moigner de son urgence et de sa nĂ©cessitĂ©.

3L'approche raisonnĂ©e de l'Ă©nonciation, sondĂ©e, comme dans Le Bavard, jusque dans ses ultimes retranchements et contradictions, et Ă  ce titre observĂ©e avec toute l'acribie que l'hermĂ©neute accorde Ă  son objet d'Ă©tude, participe donc du vaste mouvement de (re)connaissance de soi — que Dominique RabatĂ© place pertinemment au centre de son chapitre consacrĂ© Ă  l'Ă©criture de la catastrophe, cette « tentative dramatique pour rencontrer l'Ă©vĂ©nement (acte extĂ©rieur dĂ©terminĂ© ou source mĂȘme de son Ă©nonciation) [
], mouvement rĂ©solu vers le cataclysme dont l'avenir rĂȘvĂ© serait une rĂ©conciliation ». C'est sans doute cette tension essentielle entre une sincĂšre volontĂ© d'Ă©lucidation et les entraves que reprĂ©sente sa formalisation qui donne toute sa puissance aux textes de la derniĂšre pĂ©riode, douloureusement lucides des obstacles qui les fondent.

4Ostinato en est sans doute l'exemple le plus achevĂ©. Le parcours Ă©volutif de ce texte, du projet annoncĂ© dans les annĂ©es soixante‑dix jusqu'Ă  son Ă©dition « suspensive » chez Gallimard en 1997, en passant par les diffĂ©rents Ă©tats publiĂ©s par la N.R.F., montre comment l'Ă©crivain a, jusqu'au bout, reportĂ© l'Ă©preuve de l'Ă©tablissement de la parole. L'instinctive mĂ©fiance envers l'impĂ©ritie du langage ne correspond pas Ă  son rejet (mĂȘme si l'Ă©crivain multiplie dans ce livre les signifiants non textuels, comme les espaces qui sĂ©parent les diffĂ©rents « paragraphes » et constituent autant de prolongements ou de suspension de l'Ă©nonciation en fonction de ce qui a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©demment Ă©crit) mais Ă  une lucide prise de conscience des bornes d'un discours, de toute façon condamnĂ© Ă  l'extinction : « EngagĂ© dans une entreprise sans retour, l'Ă©crivain se voit contraint de continuer Ă  jouer mais Ă  un jeu qui ne saurait avoir de gagnant, tant est aiguĂ« sa conscience que le langage ne peut triompher de la mort, tant est vive sa luciditĂ© de la vanitĂ© fondamentale de l'Ă©criture. » L’Ɠuvre, l'une des plus fortes de la seconde moitiĂ© du vingtiĂšme siĂšcle, constitue le plus cinglant dĂ©menti de cette angoisse, Ɠuvre qui, malgrĂ© ses moments de fuite et de dĂ©pression, ne peut se rĂ©soudre Ă  laisser le silence triompher de la fragilitĂ© de la langue poĂ©tique.