René Char, un poÚte en son pays
1Lâouverture dâune sĂ©rie RenĂ© Char dans la Revue des lettres modernes entend amorcer un renouveau des Ă©tudes consacrĂ©es au poĂšte, dix-sept ans aprĂšs sa mort en 1988 et Ă lâissue dâune phase de purgatoire â les annĂ©es 1990 ayant vu une dĂ©crue des publications dĂ©diĂ©es Ă Char. Pour tĂ©moigner de la continuitĂ© des Ă©tudes chariennes, câest un article de Jean-Claude Mathieu, auteur dâun ouvrage de rĂ©fĂ©rence1, qui introduit la sĂ©rie tout entiĂšre. « DĂ©clarer son nom » (p. 19-26) est consacrĂ© Ă un poĂšme du mĂȘme titre, dans lequel J.-C. Mathieu voit un « instant Ă©ternisé » oĂč le poĂšte tente « de ressaisir le point Ă partir duquel tout le champ sâest ouvert ». Dans cette optique, le caractĂšre performatif du verbe dĂ©clarer, ses connotations tragiques (chez Racine ou Giraudoux), sont riches de sens. Mais lâĂ©tude met surtout en valeur le jeu ambigu de Char entre la mobilisation des rĂ©fĂ©rences biographiques et lâeffacement de lâauteur dans son texte. Ă cet Ă©gard, le contraste entre le titre et le dĂ©but du poĂšme est rĂ©vĂ©lateur : aprĂšs un titre Ă lâinfinitif oĂč « la force de lâimpersonnel sâĂ©veill[e] dans le je anonyme », les premiers mots Ă©voquent « lâenchantement dâun souvenir dâenfance personnel ». Lâaffirmation dâune identitĂ© va de pair avec la prĂ©servation dâune parole anonyme. Câest que « dĂ©clarer son nom » nâest pas « dĂ©clarer mon nom » : ce qui se dĂ©clare ici est moins une subjectivitĂ© que la force irrĂ©pressible et Ă©nigmatique dâun devenir. La dĂ©personnalisation de la biographie sâaccompagne donc de la reconstruction dâune allĂ©gorie de lâenfance dont J.-C. Mathieu Ă©claire les non-dits : rapports conflictuels avec la mĂšre, deuil prĂ©coce du pĂšre. Câest de cet arriĂšre-plan, allusivement rappelĂ©, que la fin du texte se dĂ©tache en suggĂ©rant symboliquement lâirruption de lâinconnu et de la poĂ©sie dans le cercle fermĂ© du monde de lâenfance. Le poĂšme devient dĂšs lors la fable â le mythe â dans laquelle Char choisit de rapporter la naissance dâun destin poĂ©tique : « dĂ©clarer son nom » revient Ă affirmer une coupure initiale, Ă sâexclure de la sphĂšre biographique pour accĂ©der Ă lâimpersonnalitĂ© souveraine de la poĂ©sie.
2Par-delĂ cette Ă©tude inaugurale, la volontĂ© de relancer lâinterrogation hermĂ©neutique sur lâĆuvre de Char explique le choix dâun sujet Ă la fois assez large pour stimuler le concert critique et assez prĂ©cis pour Ă©viter sa dispersion : Le « pays » dans la poĂ©sie de Char de 1946 Ă 1970. Sujet central Ă double titre, dâune part parce que Char ne cesse de se rĂ©fĂ©rer aux lieux du Vaucluse natal (mais les guillemets qui encadrent ici le terme de « pays » excluent lâĂ©tiquette rĂ©gionaliste), de lâautre parce que la partie mĂ©diane de lâĆuvre voit la parution des grands recueils de la maturitĂ© (de Fureur et mystĂšre en 1948 au Nu perdu en 1970) et correspond Ă lâĂ©mergence explicite du « pays ». Sans doute la question pouvait-elle ĂȘtre prolongĂ©e en amont et en aval ; mais la richesse des Ă©tudes rĂ©unies montre dĂ©jĂ combien, pour la pĂ©riode choisie, la problĂ©matique du « pays » offre un Ă©ventail de parcours interprĂ©tatifs aussi divers que complĂ©mentaires. Les huit Ă©tudes qui composent le recueil constituent en effet un ensemble croisant, pour reprendre les termes de Patrick NĂ©e, « deux focales dâapproche », les unes sâattachant Ă un corpus limitĂ© (un recueil ou un ensemble de quelques textes), les autres traversant la totalitĂ© du corpus retenu. Toutes cependant convergent pour faire du « pays » charien un motif tendu entre la fidĂ©litĂ© Ă un ancrage rĂ©fĂ©rentiel censĂ© tĂ©moigner du lien qui entrelace vie et Ă©criture, et le dĂ©sir de fonder un territoire poĂ©tique dĂ©fini par une communautĂ© dâesprit trans-historique et trans-gĂ©ographique.
3DĂ©celant chez Char et Proust une sensibilitĂ© extrĂȘme aux noms de lieux, Martine CrĂ©acâh, dans « Noms de pays : le nom dans Retour amont » (p. 27-48), montre que la singularitĂ© du poĂšte consiste Ă faire du nom de pays la trace dâun « site, câest-Ă -dire dâun paysage fantasmatique ». Et si Retour amont illustre cette perspective, câest parce que de nombreux toponymes contribuent Ă y construire une fiction poĂ©tique : chargĂ©s de retremper une Ă©criture fragilisĂ©e dans un arriĂšre-pays de connaissance, ils peuvent contenir « une scĂšne singuliĂšre que le poĂšme va dĂ©velopper » ou se doubler dâune rĂ©fĂ©rence discrĂšte Ă lâintertexte charien ; ils structurent Ă©galement la progression du recueil en signalant des Ă©tapes gĂ©ographiques qui sont autant de jalons dâune quĂȘte hermĂ©neutique ; enfin ils jouent un rĂŽle dĂ©terminant dans la gĂ©nĂ©ration du poĂšme. En tant que nom propre, « la relative opacitĂ© de son signifiant » permet en effet au toponyme dâoffrir au jeu textuel les ressources de sa polysĂ©mie, de son Ă©tymologie, de ses connotations lĂ©gendaires : le poĂšme procĂšde alors Ă une remotivation du nom propre et justifie par « le rĂ©confort dâun sens » lâarbitraire de son signifiant. Pourtant cette subversion de la dĂ©signation rigide du nom propre nâaboutit pas entiĂšrement : il subsiste dans le toponyme « un noyau irrĂ©ductible dâopacitĂ© qui met en dĂ©route les tentatives dâĂ©lucidation », ce dont tĂ©moigne Ă la fin de Retour amont la disparition des noms de lieux au profit dâun non-lieu supĂ©rieur. Ă cette impasse sâajoute lâobstacle constituĂ© par lâidentitĂ© paternelle, que le recueil tend parallĂšlement Ă dĂ©passer : la rĂ©appropriation de lâhĂ©ritage du pĂšre sâopĂšre Ă travers la transgression et le rĂ©investissement de la langue. Rompant avec lâascendance paternelle comme avec la rĂȘverie cratylienne dâun nom motivĂ© par la nature de son rĂ©fĂ©rent, Char aboutit en fait Ă une origine reconstruite par lâĂ©criture : le poĂšte devient le fils de son Ćuvre et les toponymes sont les signes dâune utopie aux Ă©chos rimbaldiens. Rien donc de moins nostalgique que la convocation des noms de pays : en ce sens, lâanalyse de M. CrĂ©acâh justifie pleinement lâopposition tracĂ©e par Char entre retour amont et retour aux sources.
4Dans « La âvallĂ©e closeâ ou le berceau de lâĆuvre » (p. 49-82), DaniĂšle Leclair part dâun paradoxe : que signifie la valorisation de lâinconnu et du dĂ©part par une Ćuvre inscrite de maniĂšre quasi exclusive dans le territoire du Vaucluse (la vallis clausa, vallĂ©e close) ? Câest que le pays de Char, fondamentalement ambivalent, fait dâabord sâinterpĂ©nĂ©trer mythe et rĂ©alitĂ©. GĂ©ographiquement identifiĂ©, loin dâun paysage dĂ©crit Ă travers le regard du contemplateur, le pays est apprĂ©hendĂ© concrĂštement par un marcheur dont le trajet sâouvre Ă lâĂ©ventualitĂ© dâun Ă©vĂ©nement, et dont la lenteur permet une perception attentive des dĂ©tails. Espace dynamique dâun homme en marche, le pays est aussi le lieu de la fable : le poĂšte construit un territoire rĂȘvĂ©, compensant une rĂ©alitĂ© historique hostile, autour de sites mystĂ©rieux, lĂ©gendaires ou riches de rĂ©fĂ©rences culturelles (PĂ©trarque) et autour dâhabitants idĂ©alisĂ©s (Transparents, initiateurs de lâenfance, communautĂ© des rĂ©sistants). Autre caractĂ©ristique du pays natal, sa clĂŽture, qui matĂ©rialise sa fonction de refuge : la « vallĂ©e close » devient le berceau dâun poĂšte placĂ© dans ses failles et ses lignes de partage. La relation de proximitĂ© qui se tisse entre les Ă©lĂ©ments naturels et le sujet fonde le sentiment dâun vĂ©ritable Ăąge dâor que le poĂšme prĂ©serve de toute corruption. Ainsi le pays natal apparaĂźt comme le fondement Ă©motionnel et Ă©thique de la mĂ©taphore charienne, quâil garantit en attestant une expĂ©rience originelle. Par lĂ mĂȘme, le pays natal constitue une rĂ©ponse Ă lâangoisse dâune mort encore proche dans le contexte dâaprĂšs guerre. Face Ă la mort, Char, loin de lâattitude stoĂŻcienne, dit la violence dâun combat qui prend la poĂ©sie pour arme ; lâangoisse devient le moteur dâune Ă©criture chargĂ©e de sauvegarder la vie menacĂ©e de disparition, et dont lâalouette, le vipereau ou le nuage sont autant de figures exemplaires. La victoire contre la mort, possible quoique fragmentaire, passe alors par la rĂ©fĂ©rence au microcosme vauclusien (terre de connaissance dont le poĂšte se fait lâinterprĂšte) comme au monde sacrĂ© de lâenfance prĂ©servĂ© par la mĂ©moire. Pourtant, loin de toute nostalgie, le poĂšme ancrĂ© dans le pays « montre le passĂ© Ă lâĆuvre dans le prĂ©sent », reliant « un passĂ© inachevĂ© et un futur non advenu » et superposant diffĂ©rentes Ă©poques parmi lesquelles le poĂšte a conscience de nâĂȘtre quâun maillon passager. Ainsi le pays charien renvoie moins Ă un archaĂŻsme quâĂ un paradoxal rajeunissement : rĂ©serve de sacrĂ© oĂč se ressource une conscience rĂ©voltĂ©e face Ă lâHistoire, il rĂ©vĂšle sous le lieu rĂ©el les pouvoirs de lâimaginaire et, sous lâapparente fermeture du territoire, une vĂ©ritable ouverture au monde et Ă lâinfini. Comme lâĂ©crit D. Leclair, « la finitude du pays Ă©clate sous la violence du travail poĂ©tique ».
5Avec « Le pays de lâaprĂšs-guerre : entre histoire et utopie » (p. 83-108), Laure Michel examine un corpus particulier, constituĂ© par Les Matinaux et les projets cinĂ©matographiques repris sous forme théùtrale (Sur les hauteurs, Claire, Le Soleil des eaux) : contre toute attente, le pays Ă©voquĂ© par ces textes leur Ă©chappe toujours, quâil soit disparu ou dĂ©sirĂ©. Car le pays se caractĂ©rise non par sa localisation, mais par un « rapport de fondation Ă©thique » : Ă la fois utopie dâune communautĂ©, prescription dâune conduite et Ă©nonciation dâun devoir-ĂȘtre, il fonctionne comme un contre-modĂšle politique que Le Soleil des eaux met en scĂšne Ă la façon dâune pastorale. De mĂȘme, les Transparents sont lâĂ©manation dâun territoire seulement dĂ©limitĂ© par leur parole : ils rĂ©alisent « la possibilitĂ© de rattacher le pays Ă un lieu dĂ©fini, en Ă©vitant toute fixitĂ© identitaire ». DĂ©tachĂ© de toute topographie prĂ©cise, le pays possĂšde surtout une dimension temporelle tragique dans la mesure oĂč il est menacĂ© de disparition : le refus dâun tel pĂ©ril pose alors, comme chez les Transparents, lâexigence dâune rĂ©sistance. Sous une autre forme, Le Soleil des eaux Ă©voque la nĂ©cessitĂ©, mĂȘme et surtout pour une communautĂ© restĂ©e Ă sa marge, dâentrer dans lâHistoire et dâaccĂ©der Ă la conscience historique nĂ©cessaire Ă la rĂ©volte. Ainsi menacĂ© de disparition (Ă la diffĂ©rence de lâenfance, rĂ©serve dâimaginaire toujours actualisable car intemporelle), le pays Ă©veille la tentation du regret : mais câest prĂ©cisĂ©ment cette pente nostalgique que lâĂ©criture des Matinaux ne cesse de combattre. Le pays, loin dâĂȘtre un Ă©den perdu opposĂ© Ă un prĂ©sent malĂ©fique, fait alors coexister le bien et le mal, possĂ©dant par lĂ mĂȘme une histoire et une « temporalitĂ© dramatique » qui Ă©claire le choix de la forme cinĂ©matographique au lendemain de la guerre. Pourtant le drame charien recherche lâalternative Ă un temps linĂ©aire orientĂ© vers sa fin, refusant de conclure lâhistoire pour mieux relancer le mouvement de maniĂšre inattendue. Le « pays » est donc essentiellement mobile, prĂȘt Ă disparaĂźtre mais toujours situĂ© en avant, « en nĂ©cessaire dĂ©calage par rapport au monde contemporain auquel il sâoppose » mais quâil permet dâaffronter : lĂ encore, lâĂ©tude pĂ©nĂ©trante de L. Michel montre le caractĂšre paradoxal du territoire de Char.
6Quant Ă Christine Dupouy, son article « Entre terre et pays-paysage » (p. 109-125) conduit une rĂ©flexion lexicale qui permet dâaffiner la notion de « pays ». LâĂ©criture charienne oppose tout dâabord pays et paysage. Char, poĂšte de lâĂ©clat, refuse en effet le paysage en tant que description dâun ensemble statique, ce qui lui confĂšre une place particuliĂšre dans la gĂ©nĂ©ration poĂ©tique dâaprĂšs-guerre, tournĂ©e vers un monde rĂ©el volontiers rustique. Le paysage nâapparaĂźt que de maniĂšre ponctuelle dans lâĆuvre, liĂ© au thĂšme de lâorigine dans un rĂ©cit de rĂȘve (« Eaux-mĂšres »), Ă©voquĂ© par la vision concrĂšte du cinĂ©ma ou du drame, ou faisant irruption dans certains poĂšmes en prose par le biais dâune trace, dâune rencontre ou dâun dĂ©tail significatif : le paysage sert alors de cadre Ă une leçon, de lieu propice Ă la pensĂ©e â trace dâun liber mundi dont la lecture ouverte permet surtout de faire rĂȘver. Le pays, lui, est marquĂ© par sa dimension Ă©thique, par sa capacitĂ© Ă ĂȘtre un substrat mĂ©taphorique et onirique, ainsi que par un caractĂšre absolu qui, rappelant lâidĂ©e de patrie chez Heidegger, en fait une vĂ©ritable assise ontologique. Pourtant, dĂ©passant lâopposition entre pays et paysage, câest Ă un troisiĂšme terme que recourt Char : la terre. La charge de fĂ©minitĂ© associĂ©e Ă ce substantif permet de mĂ©taphoriser les noces, mĂȘme Ă©phĂ©mĂšres, du sujet et du cosmos ; riche dâune connotation de fertilitĂ©, la terre devient, loin des prĂ©tentions de lâhistoire ou de la mĂ©taphysique, un Ă©lĂ©ment constitutif de lâhomme, son lieu de vie par excellence, celui qui doit ĂȘtre dĂ©fendu (ce qui fonde chez Char une Ă©cologie avant la lettre). Au-delĂ de lâemploi des diffĂ©rents termes liĂ©s au pays, le jeu lexical mis en Ă©vidence par C. Dupouy souligne la constitution dâun arriĂšre-pays qui sert de « soubassement rĂ©fĂ©rentiel et nĂ©cessaire » de lâĆuvre et de lâexistence, qui fait Ă©merger le poĂšme mais ne peut que rester entrevu. La conception fragmentaire du monde selon Char fait ainsi du pays une recherche menĂ©e dâĂ©tape en Ă©tape, suivant les parties Ă©mergentes dâun arriĂšre-plan enfoui et garantissant lâunitĂ© souterraine de lâĆuvre : perspective qui rejoint la thĂ©matique charienne de la « parole en archipel ».
7Pourquoi Ă©voquer les acousmates, ces « sons sans son » et sans source visible, Ă propos de lâĆuvre de Char ? Câest que, comme le montre Patrick Quillier dans « Le contre-sĂ©pulcre, pays acousmatique » (p. 127-160), le pays est souvent perçu par Char comme une sollicitation auditive, un « espace dâappel » Ă©loignĂ© Ă la fois des bruits de la vie quotidienne et du silence de la mort, un Ă©cho fragile de ces « dieux-dits » que lâoreille doit capter. Par lĂ , lâaccĂšs au pays acousmatique se rapproche dâune quĂȘte spirituelle : les retrouvailles avec « lâĂ©cho antĂ©rieur » du pays rappellent en effet la remĂ©moration des IdĂ©es platoniciennes ou une fusion mystique avec lâidĂ©al. Pourtant le jaillissement du pays ne sâopĂšre pas dans le solipsisme, supposant au contraire lâouverture Ă lâĂ©coute dâautres voix. « Invisible mais pas inaudible », le pays trouve ainsi des intercesseurs exemplaires Ă travers diffĂ©rentes figures du bestiaire charien : dâabord le loup et son hurlement, mais aussi le grillon et ses stridulations hypnotiques (pouvant mener jusquâĂ lâextase), lâoiseau et son chant passible de multiples interprĂ©tations (le roucoulement du ramier connotant lâamour, le cri du martinet Ă©voquant celui du cĆur, le ululement de la chouette faisant dâelle lâinitiatrice nocturne aux mystĂšres sacrĂ©s de la poĂ©sie), le serpent et son glissement dont P. Quillier Ă©tudie lâimportance et la diffusion dans certains poĂšmes. Sur le plan humain enfin, les Transparents fournissent le modĂšle dâune parole capable, Ă sa seule audition, de susciter la prĂ©sence du pays. La figure du « pays acousmatique » invite ainsi Ă une lecture attentive et renouvelĂ©e de lâĆuvre de Char. On retiendra surtout la maniĂšre dont le critique explique lâhermĂ©tisme de Char par la « production incessante dâamphibologies sĂ©mantiques Ă partir de perceptions solidement ancrĂ©es dans le rĂ©el », le pays restant solidaire du corps et de ses bruissements : de sorte que le contre-sĂ©pulcre charien sâavĂšre finalement « une rĂ©sonance du corps propre ».
8Câest par une approche thĂ©matique quâAnne Gourio choisit dâaborder le pays du poĂšte. « Ouvrir le pays des pierres â parcours dans lâimaginaire minĂ©ral de Char » (p. 161-183) sâappuie sur le motif de la pierre, emblĂ©matique dans la poĂ©sie française dâaprĂšs-guerre dâun rapport au monde idĂ©alement immĂ©diat, mais que Char relie Ă un territoire identifiĂ© et dont il fait, dans les annĂ©es 1950-1960, la rĂ©ponse Ă un sentiment de dĂ©possession et lâexemple dâun ressaisissement. Câest que la pierre a partie liĂ©e avec lâorigine. Lâimaginaire charien fait en effet de la roche le lieu dâun jaillissement de la parole, lâimage de la caverne et de ses rĂ©seaux souterrains ouvrant dâune part la pierre aux notions de profondeur et dâimmensitĂ©, lâexploration des parois ou des strates rocheuses lâouvrant de lâautre Ă une dimension temporelle : les pierres deviennent le support dâune sĂ©dimentation dâĂ©poques et le signe dâun vĂ©ritable vertige des temps. DĂšs lors, « la pierre creusĂ©e reconduit vers une origine qui dĂ©possĂšde » en mĂȘme temps quâelle libĂšre la parole poĂ©tique. Mais ces pierres originelles sont aussi des « pierres Ă©crites », indissociables dâun imaginaire culturel qui imprĂšgne le site vauclusien (cf. PĂ©trarque), si bien que le dĂ©tour par lâĂ©criture sâavĂšre nĂ©cessaire pour actualiser les vertus rĂ©gĂ©nĂ©ratrices du minĂ©ral. Les pierres ne constituent pas un liber mundi immĂ©diatement et naturellement dĂ©chiffrable, câest lâĆuvre qui intervient comme mĂ©diation nĂ©cessaire Ă la formation de leur sens : dâoĂč lâessentielle polysĂ©mie des pierres, qui constituent autant de tremplins pour lâimagination sensible, de creusets oĂč se façonne la matiĂšre poĂ©tique. La miraculeuse alchimie ainsi rĂ©alisĂ©e par lâĂ©criture ou par la peinture aboutit Ă une Ćuvre spirituelle, sans rompre avec une matiĂšre rocheuse originelle quâelle recompose. Câest pourquoi les pierres conservent une dimension tactile et corporelle rendue sensible par de multiples motifs textuels en contact Ă©troit avec le minĂ©ral (lierre, lichen, ou saxifrage pour la flore, serpent ou vipereau pour la faune). Mais lâanalyse de ces motifs rĂ©vĂšle une expĂ©rience de la contradiction : si la pierre est habitable, câest en effet parce quâelle abrite une faille, un vide tragiques. Au terme de ce parcours thĂ©matique, le pays des pierres tĂ©moigne ainsi dâune rĂ©solution Ă©thique Ă habiter le monde « malgrĂ© la blessure quâil recĂšle ».
9Avec « Dans les voisinages de RenĂ© Char et de Georges Bataille : les parois de Lascaux » (p. 185-211), Didier Alexandre illustre pleinement la maniĂšre dont le pays charien peut se dĂ©finir comme un espace dâĂ©change â Ă©change qui consiste moins ici en une « conversation souveraine » quâen un dialogue implicite. Câest que Char, jusque dans ses textes dramatiques, fournit Ă Bataille le modĂšle de sa conception de la poĂ©sie comme Ă©vocation dâune fĂȘte sacrificielle ; parallĂšlement, la pensĂ©e de Bataille apparaĂźt comme une grille de lecture qui rend compte des enjeux de la poĂ©sie charienne. Dâautre part les deux hommes vouent un intĂ©rĂȘt analogue Ă lâart pariĂ©tal : et malgrĂ© les diffĂ©rences gĂ©nĂ©riques qui sĂ©parent leurs textes sur Lascaux (brefs poĂšmes dâun cĂŽtĂ©, articles confinant Ă lâessai de lâautre), cette communautĂ© dâesprit « rĂ©vĂšle un rapport semblable Ă lâorigine de lâart, sans que lâon puisse soupçonner une quelconque relation intertextuelle manifeste ». Bataille donne des figures de Lascaux une interprĂ©tation qui les dĂ©gage dâune lecture utilitaire pour y voir « la naissance de lâĂ©motion esthĂ©tique » ; de mĂȘme, Char en fait lâacte de naissance de lâhomme et de lâart, dans une prĂ©histoire archĂ©typale ne dissociant pas lâutile de la poĂ©sie. Les deux Ă©crivains soulignent Ă©galement lâaspect magique et extatique de ces peintures, qui donnent Ă voir lâexigence ascĂ©tique de lâart. Mais plus largement, Lascaux permet Ă Bataille et Ă Char de suggĂ©rer une rĂ©flexion Ă©thique sur le rĂŽle de la littĂ©rature et de lâĂ©crivain. « Lieu originel de la crĂ©ation », lieu « prototypique de toute symbolisation », la paroi de Lascaux incite Ă un questionnement sur les valeurs qui, au-delĂ de la poĂ©sie, dĂ©finissent lâhumain : non pas lâutile mais le gratuit, non pas le sens mais lâimpossible du langage, non pas lâordre mais le dĂ©sordre. En ce sens, lâarriĂšre-plan philosophique de Bataille (Hegel relu par KojĂšve) rejoint lâĂ©criture charienne dans la fascination pour la destruction, lâĂ©clat et la pulvĂ©risation : « le voisinage Char-Bataille rĂ©vĂšle ainsi la crise de la conscience lyrique consĂ©cutive Ă la seconde Guerre mondiale », qui voit Char opter pour une parole souveraine â au risque de sâavĂ©rer impossible.
10« Char, retour au site » (p. 213-234) de Patrick NĂ©e conclut le volume par une rĂ©flexion sur le site entendu comme « condition existentielle du retrait nĂ©cessaire » Ă lâapprofondissement dâune quĂȘte poĂ©tique. Lâancrage existentiel dans la terre participe Ă la fois de la fidĂ©litĂ© Ă une ascendance (celle des artistes, des penseurs aussi bien que des initiateurs campagnards) et de la fondation dâune descendance qui traduit la responsabilitĂ© du poĂšte face aux habitants de son pays. Cette communautĂ© affective fait tout le prix du site, qui exige dâĂȘtre dâautant mieux dĂ©fendu quâil est menacé : câest pourquoi Char se dĂ©tourne du mythe dâIcare et de son Ă©vasion cĂ©leste pour prĂ©server « lâattache Ă la terre-destin », au site identitaire dĂ©limitĂ© par la figure du loup. Pour autant, le poĂšte nâest pas un ermite, et P. NĂ©e rappelle Ă juste titre la rĂ©fĂ©rence Ă Ulysse pour montrer, Ă travers plusieurs poĂšmes, combien la possibilitĂ© dâun retour au site originel est insĂ©parable de la nĂ©cessitĂ© dâun dĂ©part : « que lâon touche le fond de lâexil, et le rapatriement nâest pas loin ». Sâexiler pour conquĂ©rir la possibilitĂ© du retour : ce paradigme Ă©thique et poĂ©tique fait du pays non pas un locus amoenus mais, selon une optique proche de Heidegger, le rĂ©sultat dâun battement entre le souvenir de lâarriĂšre-pays et le dĂ©sir dâun ailleurs qui le reconstruirait â la recherche dâune oasis se rĂ©vĂ©lant ici moins une fuite que lâoccasion de retrouvailles avec lâessentiellement natal. A la fin du volume se trouve ainsi affirmĂ©e avec Ă©clat la logique des contraires qui rĂ©git la vision charienne du « pays ».
11Ce premier numĂ©ro de la sĂ©rie RenĂ© Char (qui laisse espĂ©rer une suite de la mĂȘme tenue) se recommande tout dâabord par sa remarquable cohĂ©rence, autour de quatre axes que P. NĂ©e rĂ©sume ainsi : « lâimportance dĂ©volue au nom des terres Ă©voquĂ©es ; les rapports et diffĂ©rences entre pays, paysage, lieu et site ; la conjonction de lâespace et du temps, Ă quoi rattacher les questions de lâorigine et de la nostalgie ; les liens, enfin, de lâimage au rĂ©fĂ©rent ». En filigrane, le volume ouvre la rĂ©flexion sur le traitement de la rĂ©fĂ©rence par le langage poĂ©tique, puisque prĂ©cisĂ©ment la poĂ©sie de Char, en convoquant le « pays », dit Ă la fois lâexigence dâune connaissance du rĂ©fĂ©rent gĂ©ographique (gage dâauthenticitĂ© existentielle) et de son dĂ©passement par lâĂ©criture (gage de libĂ©ration imaginaire). Et sans doute est-ce dans ce balancement irrĂ©solu que rĂ©side une part de « lâhermĂ©tisme » charien.

