Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 1
Olivier Belin

René Char, un poÚte en son pays

René Char 1. Le « pays » dans la poésie de Char de 1946 à 1970. Textes réunis par DaniÚle Leclair et Patrick Née. Paris-Caen, Lettres Modernes Minard, « La Revue des lettres modernes », octobre 2005, 236 p.

1L’ouverture d’une sĂ©rie RenĂ© Char dans la Revue des lettres modernes entend amorcer un renouveau des Ă©tudes consacrĂ©es au poĂšte, dix-sept ans aprĂšs sa mort en 1988 et Ă  l’issue d’une phase de purgatoire – les annĂ©es 1990 ayant vu une dĂ©crue des publications dĂ©diĂ©es Ă  Char. Pour tĂ©moigner de la continuitĂ© des Ă©tudes chariennes, c’est un article de Jean-Claude Mathieu, auteur d’un ouvrage de rĂ©fĂ©rence1, qui introduit la sĂ©rie tout entiĂšre. « DĂ©clarer son nom » (p. 19-26) est consacrĂ© Ă  un poĂšme du mĂȘme titre, dans lequel J.-C. Mathieu voit un « instant Ă©ternisé » oĂč le poĂšte tente « de ressaisir le point Ă  partir duquel tout le champ s’est ouvert ». Dans cette optique, le caractĂšre performatif du verbe dĂ©clarer, ses connotations tragiques (chez Racine ou Giraudoux), sont riches de sens. Mais l’étude met surtout en valeur le jeu ambigu de Char entre la mobilisation des rĂ©fĂ©rences biographiques et l’effacement de l’auteur dans son texte. À cet Ă©gard, le contraste entre le titre et le dĂ©but du poĂšme est rĂ©vĂ©lateur : aprĂšs un titre Ă  l’infinitif oĂč « la force de l’impersonnel s’éveill[e] dans le je anonyme », les premiers mots Ă©voquent « l’enchantement d’un souvenir d’enfance personnel ». L’affirmation d’une identitĂ© va de pair avec la prĂ©servation d’une parole anonyme. C’est que « dĂ©clarer son nom » n’est pas « dĂ©clarer mon nom » : ce qui se dĂ©clare ici est moins une subjectivitĂ© que la force irrĂ©pressible et Ă©nigmatique d’un devenir. La dĂ©personnalisation de la biographie s’accompagne donc de la reconstruction d’une allĂ©gorie de l’enfance dont J.-C. Mathieu Ă©claire les non-dits : rapports conflictuels avec la mĂšre, deuil prĂ©coce du pĂšre. C’est de cet arriĂšre-plan, allusivement rappelĂ©, que la fin du texte se dĂ©tache en suggĂ©rant symboliquement l’irruption de l’inconnu et de la poĂ©sie dans le cercle fermĂ© du monde de l’enfance. Le poĂšme devient dĂšs lors la fable – le mythe – dans laquelle Char choisit de rapporter la naissance d’un destin poĂ©tique : « dĂ©clarer son nom » revient Ă  affirmer une coupure initiale, Ă  s’exclure de la sphĂšre biographique pour accĂ©der Ă  l’impersonnalitĂ© souveraine de la poĂ©sie.

2Par-delĂ  cette Ă©tude inaugurale, la volontĂ© de relancer l’interrogation hermĂ©neutique sur l’Ɠuvre de Char explique le choix d’un sujet Ă  la fois assez large pour stimuler le concert critique et assez prĂ©cis pour Ă©viter sa dispersion : Le « pays » dans la poĂ©sie de Char de 1946 Ă  1970. Sujet central Ă  double titre, d’une part parce que Char ne cesse de se rĂ©fĂ©rer aux lieux du Vaucluse natal (mais les guillemets qui encadrent ici le terme de « pays » excluent l’étiquette rĂ©gionaliste), de l’autre parce que la partie mĂ©diane de l’Ɠuvre voit la parution des grands recueils de la maturitĂ© (de Fureur et mystĂšre en 1948 au Nu perdu en 1970) et correspond Ă  l’émergence explicite du « pays ». Sans doute la question pouvait-elle ĂȘtre prolongĂ©e en amont et en aval ; mais la richesse des Ă©tudes rĂ©unies montre dĂ©jĂ  combien, pour la pĂ©riode choisie, la problĂ©matique du « pays » offre un Ă©ventail de parcours interprĂ©tatifs aussi divers que complĂ©mentaires. Les huit Ă©tudes qui composent le recueil constituent en effet un ensemble croisant, pour reprendre les termes de Patrick NĂ©e, « deux focales d’approche », les unes s’attachant Ă  un corpus limitĂ© (un recueil ou un ensemble de quelques textes), les autres traversant la totalitĂ© du corpus retenu. Toutes cependant convergent pour faire du « pays » charien un motif tendu entre la fidĂ©litĂ© Ă  un ancrage rĂ©fĂ©rentiel censĂ© tĂ©moigner du lien qui entrelace vie et Ă©criture, et le dĂ©sir de fonder un territoire poĂ©tique dĂ©fini par une communautĂ© d’esprit trans-historique et trans-gĂ©ographique.

3DĂ©celant chez Char et Proust une sensibilitĂ© extrĂȘme aux noms de lieux, Martine CrĂ©ac’h, dans « Noms de pays : le nom dans Retour amont » (p. 27-48), montre que la singularitĂ© du poĂšte consiste Ă  faire du nom de pays la trace d’un « site, c’est-Ă -dire d’un paysage fantasmatique ». Et si Retour amont illustre cette perspective, c’est parce que de nombreux toponymes contribuent Ă  y construire une fiction poĂ©tique : chargĂ©s de retremper une Ă©criture fragilisĂ©e dans un arriĂšre-pays de connaissance, ils peuvent contenir « une scĂšne singuliĂšre que le poĂšme va dĂ©velopper » ou se doubler d’une rĂ©fĂ©rence discrĂšte Ă  l’intertexte charien ; ils structurent Ă©galement la progression du recueil en signalant des Ă©tapes gĂ©ographiques qui sont autant de jalons d’une quĂȘte hermĂ©neutique ; enfin ils jouent un rĂŽle dĂ©terminant dans la gĂ©nĂ©ration du poĂšme. En tant que nom propre, « la relative opacitĂ© de son signifiant » permet en effet au toponyme d’offrir au jeu textuel les ressources de sa polysĂ©mie, de son Ă©tymologie, de ses connotations lĂ©gendaires : le poĂšme procĂšde alors Ă  une remotivation du nom propre et justifie par « le rĂ©confort d’un sens » l’arbitraire de son signifiant. Pourtant cette subversion de la dĂ©signation rigide du nom propre n’aboutit pas entiĂšrement : il subsiste dans le toponyme « un noyau irrĂ©ductible d’opacitĂ© qui met en dĂ©route les tentatives d’élucidation », ce dont tĂ©moigne Ă  la fin de Retour amont la disparition des noms de lieux au profit d’un non-lieu supĂ©rieur. À cette impasse s’ajoute l’obstacle constituĂ© par l’identitĂ© paternelle, que le recueil tend parallĂšlement Ă  dĂ©passer : la rĂ©appropriation de l’hĂ©ritage du pĂšre s’opĂšre Ă  travers la transgression et le rĂ©investissement de la langue. Rompant avec l’ascendance paternelle comme avec la rĂȘverie cratylienne d’un nom motivĂ© par la nature de son rĂ©fĂ©rent, Char aboutit en fait Ă  une origine reconstruite par l’écriture : le poĂšte devient le fils de son Ɠuvre et les toponymes sont les signes d’une utopie aux Ă©chos rimbaldiens. Rien donc de moins nostalgique que la convocation des noms de pays : en ce sens, l’analyse de M. CrĂ©ac’h justifie pleinement l’opposition tracĂ©e par Char entre retour amont et retour aux sources.

4Dans « La ‘vallĂ©e close’ ou le berceau de l’Ɠuvre » (p. 49-82), DaniĂšle Leclair part d’un paradoxe : que signifie la valorisation de l’inconnu et du dĂ©part par une Ɠuvre inscrite de maniĂšre quasi exclusive dans le territoire du Vaucluse (la vallis clausa, vallĂ©e close) ? C’est que le pays de Char, fondamentalement ambivalent, fait d’abord s’interpĂ©nĂ©trer mythe et rĂ©alitĂ©. GĂ©ographiquement identifiĂ©, loin d’un paysage dĂ©crit Ă  travers le regard du contemplateur, le pays est apprĂ©hendĂ© concrĂštement par un marcheur dont le trajet s’ouvre Ă  l’éventualitĂ© d’un Ă©vĂ©nement, et dont la lenteur permet une perception attentive des dĂ©tails. Espace dynamique d’un homme en marche, le pays est aussi le lieu de la fable : le poĂšte construit un territoire rĂȘvĂ©, compensant une rĂ©alitĂ© historique hostile, autour de sites mystĂ©rieux, lĂ©gendaires ou riches de rĂ©fĂ©rences culturelles (PĂ©trarque) et autour d’habitants idĂ©alisĂ©s (Transparents, initiateurs de l’enfance, communautĂ© des rĂ©sistants). Autre caractĂ©ristique du pays natal, sa clĂŽture, qui matĂ©rialise sa fonction de refuge : la « vallĂ©e close » devient le berceau d’un poĂšte placĂ© dans ses failles et ses lignes de partage. La relation de proximitĂ© qui se tisse entre les Ă©lĂ©ments naturels et le sujet fonde le sentiment d’un vĂ©ritable Ăąge d’or que le poĂšme prĂ©serve de toute corruption. Ainsi le pays natal apparaĂźt comme le fondement Ă©motionnel et Ă©thique de la mĂ©taphore charienne, qu’il garantit en attestant une expĂ©rience originelle. Par lĂ  mĂȘme, le pays natal constitue une rĂ©ponse Ă  l’angoisse d’une mort encore proche dans le contexte d’aprĂšs guerre. Face Ă  la mort, Char, loin de l’attitude stoĂŻcienne, dit la violence d’un combat qui prend la poĂ©sie pour arme ; l’angoisse devient le moteur d’une Ă©criture chargĂ©e de sauvegarder la vie menacĂ©e de disparition, et dont l’alouette, le vipereau ou le nuage sont autant de figures exemplaires. La victoire contre la mort, possible quoique fragmentaire, passe alors par la rĂ©fĂ©rence au microcosme vauclusien (terre de connaissance dont le poĂšte se fait l’interprĂšte) comme au monde sacrĂ© de l’enfance prĂ©servĂ© par la mĂ©moire. Pourtant, loin de toute nostalgie, le poĂšme ancrĂ© dans le pays « montre le passĂ© Ă  l’Ɠuvre dans le prĂ©sent », reliant « un passĂ© inachevĂ© et un futur non advenu » et superposant diffĂ©rentes Ă©poques parmi lesquelles le poĂšte a conscience de n’ĂȘtre qu’un maillon passager. Ainsi le pays charien renvoie moins Ă  un archaĂŻsme qu’à un paradoxal rajeunissement : rĂ©serve de sacrĂ© oĂč se ressource une conscience rĂ©voltĂ©e face Ă  l’Histoire, il rĂ©vĂšle sous le lieu rĂ©el les pouvoirs de l’imaginaire et, sous l’apparente fermeture du territoire, une vĂ©ritable ouverture au monde et Ă  l’infini. Comme l’écrit D. Leclair, « la finitude du pays Ă©clate sous la violence du travail poĂ©tique ».

5Avec « Le pays de l’aprĂšs-guerre : entre histoire et utopie » (p. 83-108), Laure Michel examine un corpus particulier, constituĂ© par Les Matinaux et les projets cinĂ©matographiques repris sous forme théùtrale (Sur les hauteurs, Claire, Le Soleil des eaux) : contre toute attente, le pays Ă©voquĂ© par ces textes leur Ă©chappe toujours, qu’il soit disparu ou dĂ©sirĂ©. Car le pays se caractĂ©rise non par sa localisation, mais par un « rapport de fondation Ă©thique » : Ă  la fois utopie d’une communautĂ©, prescription d’une conduite et Ă©nonciation d’un devoir-ĂȘtre, il fonctionne comme un contre-modĂšle politique que Le Soleil des eaux met en scĂšne Ă  la façon d’une pastorale. De mĂȘme, les Transparents sont l’émanation d’un territoire seulement dĂ©limitĂ© par leur parole : ils rĂ©alisent « la possibilitĂ© de rattacher le pays Ă  un lieu dĂ©fini, en Ă©vitant toute fixitĂ© identitaire ». DĂ©tachĂ© de toute topographie prĂ©cise, le pays possĂšde surtout une dimension temporelle tragique dans la mesure oĂč il est menacĂ© de disparition : le refus d’un tel pĂ©ril pose alors, comme chez les Transparents, l’exigence d’une rĂ©sistance. Sous une autre forme, Le Soleil des eaux Ă©voque la nĂ©cessitĂ©, mĂȘme et surtout pour une communautĂ© restĂ©e Ă  sa marge, d’entrer dans l’Histoire et d’accĂ©der Ă  la conscience historique nĂ©cessaire Ă  la rĂ©volte. Ainsi menacĂ© de disparition (Ă  la diffĂ©rence de l’enfance, rĂ©serve d’imaginaire toujours actualisable car intemporelle), le pays Ă©veille la tentation du regret : mais c’est prĂ©cisĂ©ment cette pente nostalgique que l’écriture des Matinaux ne cesse de combattre. Le pays, loin d’ĂȘtre un Ă©den perdu opposĂ© Ă  un prĂ©sent malĂ©fique, fait alors coexister le bien et le mal, possĂ©dant par lĂ  mĂȘme une histoire et une « temporalitĂ© dramatique » qui Ă©claire le choix de la forme cinĂ©matographique au lendemain de la guerre. Pourtant le drame charien recherche l’alternative Ă  un temps linĂ©aire orientĂ© vers sa fin, refusant de conclure l’histoire pour mieux relancer le mouvement de maniĂšre inattendue. Le « pays » est donc essentiellement mobile, prĂȘt Ă  disparaĂźtre mais toujours situĂ© en avant, « en nĂ©cessaire dĂ©calage par rapport au monde contemporain auquel il s’oppose » mais qu’il permet d’affronter : lĂ  encore, l’étude pĂ©nĂ©trante de L. Michel montre le caractĂšre paradoxal du territoire de Char.

6Quant Ă  Christine Dupouy, son article « Entre terre et pays-paysage » (p. 109-125) conduit une rĂ©flexion lexicale qui permet d’affiner la notion de « pays ». L’écriture charienne oppose tout d’abord pays et paysage. Char, poĂšte de l’éclat, refuse en effet le paysage en tant que description d’un ensemble statique, ce qui lui confĂšre une place particuliĂšre dans la gĂ©nĂ©ration poĂ©tique d’aprĂšs-guerre, tournĂ©e vers un monde rĂ©el volontiers rustique. Le paysage n’apparaĂźt que de maniĂšre ponctuelle dans l’Ɠuvre, liĂ© au thĂšme de l’origine dans un rĂ©cit de rĂȘve (« Eaux-mĂšres »), Ă©voquĂ© par la vision concrĂšte du cinĂ©ma ou du drame, ou faisant irruption dans certains poĂšmes en prose par le biais d’une trace, d’une rencontre ou d’un dĂ©tail significatif : le paysage sert alors de cadre Ă  une leçon, de lieu propice Ă  la pensĂ©e – trace d’un liber mundi dont la lecture ouverte permet surtout de faire rĂȘver. Le pays, lui, est marquĂ© par sa dimension Ă©thique, par sa capacitĂ© Ă  ĂȘtre un substrat mĂ©taphorique et onirique, ainsi que par un caractĂšre absolu qui, rappelant l’idĂ©e de patrie chez Heidegger, en fait une vĂ©ritable assise ontologique. Pourtant, dĂ©passant l’opposition entre pays et paysage, c’est Ă  un troisiĂšme terme que recourt Char : la terre. La charge de fĂ©minitĂ© associĂ©e Ă  ce substantif permet de mĂ©taphoriser les noces, mĂȘme Ă©phĂ©mĂšres, du sujet et du cosmos ; riche d’une connotation de fertilitĂ©, la terre devient, loin des prĂ©tentions de l’histoire ou de la mĂ©taphysique, un Ă©lĂ©ment constitutif de l’homme, son lieu de vie par excellence, celui qui doit ĂȘtre dĂ©fendu (ce qui fonde chez Char une Ă©cologie avant la lettre). Au-delĂ  de l’emploi des diffĂ©rents termes liĂ©s au pays, le jeu lexical mis en Ă©vidence par C. Dupouy souligne la constitution d’un arriĂšre-pays qui sert de « soubassement rĂ©fĂ©rentiel et nĂ©cessaire » de l’Ɠuvre et de l’existence, qui fait Ă©merger le poĂšme mais ne peut que rester entrevu. La conception fragmentaire du monde selon Char fait ainsi du pays une recherche menĂ©e d’étape en Ă©tape, suivant les parties Ă©mergentes d’un arriĂšre-plan enfoui et garantissant l’unitĂ© souterraine de l’Ɠuvre : perspective qui rejoint la thĂ©matique charienne de la « parole en archipel ».

7Pourquoi Ă©voquer les acousmates, ces « sons sans son » et sans source visible, Ă  propos de l’Ɠuvre de Char ? C’est que, comme le montre Patrick Quillier dans « Le contre-sĂ©pulcre, pays acousmatique » (p. 127-160), le pays est souvent perçu par Char comme une sollicitation auditive, un « espace d’appel » Ă©loignĂ© Ă  la fois des bruits de la vie quotidienne et du silence de la mort, un Ă©cho fragile de ces « dieux-dits » que l’oreille doit capter. Par lĂ , l’accĂšs au pays acousmatique se rapproche d’une quĂȘte spirituelle : les retrouvailles avec « l’écho antĂ©rieur » du pays rappellent en effet la remĂ©moration des IdĂ©es platoniciennes ou une fusion mystique avec l’idĂ©al. Pourtant le jaillissement du pays ne s’opĂšre pas dans le solipsisme, supposant au contraire l’ouverture Ă  l’écoute d’autres voix. « Invisible mais pas inaudible », le pays trouve ainsi des intercesseurs exemplaires Ă  travers diffĂ©rentes figures du bestiaire charien : d’abord le loup et son hurlement, mais aussi le grillon et ses stridulations hypnotiques (pouvant mener jusqu’à l’extase), l’oiseau et son chant passible de multiples interprĂ©tations (le roucoulement du ramier connotant l’amour, le cri du martinet Ă©voquant celui du cƓur, le ululement de la chouette faisant d’elle l’initiatrice nocturne aux mystĂšres sacrĂ©s de la poĂ©sie), le serpent et son glissement dont P. Quillier Ă©tudie l’importance et la diffusion dans certains poĂšmes. Sur le plan humain enfin, les Transparents fournissent le modĂšle d’une parole capable, Ă  sa seule audition, de susciter la prĂ©sence du pays. La figure du « pays acousmatique » invite ainsi Ă  une lecture attentive et renouvelĂ©e de l’Ɠuvre de Char. On retiendra surtout la maniĂšre dont le critique explique l’hermĂ©tisme de Char par la « production incessante d’amphibologies sĂ©mantiques Ă  partir de perceptions solidement ancrĂ©es dans le rĂ©el », le pays restant solidaire du corps et de ses bruissements : de sorte que le contre-sĂ©pulcre charien s’avĂšre finalement « une rĂ©sonance du corps propre ».

8C’est par une approche thĂ©matique qu’Anne Gourio choisit d’aborder le pays du poĂšte. « Ouvrir le pays des pierres – parcours dans l’imaginaire minĂ©ral de Char » (p. 161-183) s’appuie sur le motif de la pierre, emblĂ©matique dans la poĂ©sie française d’aprĂšs-guerre d’un rapport au monde idĂ©alement immĂ©diat, mais que Char relie Ă  un territoire identifiĂ© et dont il fait, dans les annĂ©es 1950-1960, la rĂ©ponse Ă  un sentiment de dĂ©possession et l’exemple d’un ressaisissement. C’est que la pierre a partie liĂ©e avec l’origine. L’imaginaire charien fait en effet de la roche le lieu d’un jaillissement de la parole, l’image de la caverne et de ses rĂ©seaux souterrains ouvrant d’une part la pierre aux notions de profondeur et d’immensitĂ©, l’exploration des parois ou des strates rocheuses l’ouvrant de l’autre Ă  une dimension temporelle : les pierres deviennent le support d’une sĂ©dimentation d’époques et le signe d’un vĂ©ritable vertige des temps. DĂšs lors, « la pierre creusĂ©e reconduit vers une origine qui dĂ©possĂšde » en mĂȘme temps qu’elle libĂšre la parole poĂ©tique. Mais ces pierres originelles sont aussi des « pierres Ă©crites », indissociables d’un imaginaire culturel qui imprĂšgne le site vauclusien (cf. PĂ©trarque), si bien que le dĂ©tour par l’écriture s’avĂšre nĂ©cessaire pour actualiser les vertus rĂ©gĂ©nĂ©ratrices du minĂ©ral. Les pierres ne constituent pas un liber mundi immĂ©diatement et naturellement dĂ©chiffrable, c’est l’Ɠuvre qui intervient comme mĂ©diation nĂ©cessaire Ă  la formation de leur sens : d’oĂč l’essentielle polysĂ©mie des pierres, qui constituent autant de tremplins pour l’imagination sensible, de creusets oĂč se façonne la matiĂšre poĂ©tique. La miraculeuse alchimie ainsi rĂ©alisĂ©e par l’écriture ou par la peinture aboutit Ă  une ƒuvre spirituelle, sans rompre avec une matiĂšre rocheuse originelle qu’elle recompose. C’est pourquoi les pierres conservent une dimension tactile et corporelle rendue sensible par de multiples motifs textuels en contact Ă©troit avec le minĂ©ral (lierre, lichen, ou saxifrage pour la flore, serpent ou vipereau pour la faune). Mais l’analyse de ces motifs rĂ©vĂšle une expĂ©rience de la contradiction : si la pierre est habitable, c’est en effet parce qu’elle abrite une faille, un vide tragiques. Au terme de ce parcours thĂ©matique, le pays des pierres tĂ©moigne ainsi d’une rĂ©solution Ă©thique Ă  habiter le monde « malgrĂ© la blessure qu’il recĂšle ».

9Avec « Dans les voisinages de RenĂ© Char et de Georges Bataille : les parois de Lascaux » (p. 185-211), Didier Alexandre illustre pleinement la maniĂšre dont le pays charien peut se dĂ©finir comme un espace d’échange – Ă©change qui consiste moins ici en une « conversation souveraine » qu’en un dialogue implicite. C’est que Char, jusque dans ses textes dramatiques, fournit Ă  Bataille le modĂšle de sa conception de la poĂ©sie comme Ă©vocation d’une fĂȘte sacrificielle ; parallĂšlement, la pensĂ©e de Bataille apparaĂźt comme une grille de lecture qui rend compte des enjeux de la poĂ©sie charienne. D’autre part les deux hommes vouent un intĂ©rĂȘt analogue Ă  l’art pariĂ©tal : et malgrĂ© les diffĂ©rences gĂ©nĂ©riques qui sĂ©parent leurs textes sur Lascaux (brefs poĂšmes d’un cĂŽtĂ©, articles confinant Ă  l’essai de l’autre), cette communautĂ© d’esprit « rĂ©vĂšle un rapport semblable Ă  l’origine de l’art, sans que l’on puisse soupçonner une quelconque relation intertextuelle manifeste ». Bataille donne des figures de Lascaux une interprĂ©tation qui les dĂ©gage d’une lecture utilitaire pour y voir « la naissance de l’émotion esthĂ©tique » ; de mĂȘme, Char en fait l’acte de naissance de l’homme et de l’art, dans une prĂ©histoire archĂ©typale ne dissociant pas l’utile de la poĂ©sie. Les deux Ă©crivains soulignent Ă©galement l’aspect magique et extatique de ces peintures, qui donnent Ă  voir l’exigence ascĂ©tique de l’art. Mais plus largement, Lascaux permet Ă  Bataille et Ă  Char de suggĂ©rer une rĂ©flexion Ă©thique sur le rĂŽle de la littĂ©rature et de l’écrivain. « Lieu originel de la crĂ©ation », lieu « prototypique de toute symbolisation », la paroi de Lascaux incite Ă  un questionnement sur les valeurs qui, au-delĂ  de la poĂ©sie, dĂ©finissent l’humain : non pas l’utile mais le gratuit, non pas le sens mais l’impossible du langage, non pas l’ordre mais le dĂ©sordre. En ce sens, l’arriĂšre-plan philosophique de Bataille (Hegel relu par KojĂšve) rejoint l’écriture charienne dans la fascination pour la destruction, l’éclat et la pulvĂ©risation : « le voisinage Char-Bataille rĂ©vĂšle ainsi la crise de la conscience lyrique consĂ©cutive Ă  la seconde Guerre mondiale », qui voit Char opter pour une parole souveraine – au risque de s’avĂ©rer impossible.

10« Char, retour au site » (p. 213-234) de Patrick NĂ©e conclut le volume par une rĂ©flexion sur le site entendu comme « condition existentielle du retrait nĂ©cessaire » Ă  l’approfondissement d’une quĂȘte poĂ©tique. L’ancrage existentiel dans la terre participe Ă  la fois de la fidĂ©litĂ© Ă  une ascendance (celle des artistes, des penseurs aussi bien que des initiateurs campagnards) et de la fondation d’une descendance qui traduit la responsabilitĂ© du poĂšte face aux habitants de son pays. Cette communautĂ© affective fait tout le prix du site, qui exige d’ĂȘtre d’autant mieux dĂ©fendu qu’il est menacé : c’est pourquoi Char se dĂ©tourne du mythe d’Icare et de son Ă©vasion cĂ©leste pour prĂ©server « l’attache Ă  la terre-destin », au site identitaire dĂ©limitĂ© par la figure du loup. Pour autant, le poĂšte n’est pas un ermite, et P. NĂ©e rappelle Ă  juste titre la rĂ©fĂ©rence Ă  Ulysse pour montrer, Ă  travers plusieurs poĂšmes, combien la possibilitĂ© d’un retour au site originel est insĂ©parable de la nĂ©cessitĂ© d’un dĂ©part : « que l’on touche le fond de l’exil, et le rapatriement n’est pas loin ». S’exiler pour conquĂ©rir la possibilitĂ© du retour : ce paradigme Ă©thique et poĂ©tique fait du pays non pas un locus amoenus mais, selon une optique proche de Heidegger, le rĂ©sultat d’un battement entre le souvenir de l’arriĂšre-pays et le dĂ©sir d’un ailleurs qui le reconstruirait – la recherche d’une oasis se rĂ©vĂ©lant ici moins une fuite que l’occasion de retrouvailles avec l’essentiellement natal. A la fin du volume se trouve ainsi affirmĂ©e avec Ă©clat la logique des contraires qui rĂ©git la vision charienne du « pays ».

11Ce premier numĂ©ro de la sĂ©rie RenĂ© Char (qui laisse espĂ©rer une suite de la mĂȘme tenue) se recommande tout d’abord par sa remarquable cohĂ©rence, autour de quatre axes que P. NĂ©e rĂ©sume ainsi : « l’importance dĂ©volue au nom des terres Ă©voquĂ©es ; les rapports et diffĂ©rences entre pays, paysage, lieu et site ; la conjonction de l’espace et du temps, Ă  quoi rattacher les questions de l’origine et de la nostalgie ; les liens, enfin, de l’image au rĂ©fĂ©rent ». En filigrane, le volume ouvre la rĂ©flexion sur le traitement de la rĂ©fĂ©rence par le langage poĂ©tique, puisque prĂ©cisĂ©ment la poĂ©sie de Char, en convoquant le « pays », dit Ă  la fois l’exigence d’une connaissance du rĂ©fĂ©rent gĂ©ographique (gage d’authenticitĂ© existentielle) et de son dĂ©passement par l’écriture (gage de libĂ©ration imaginaire). Et sans doute est-ce dans ce balancement irrĂ©solu que rĂ©side une part de « l’hermĂ©tisme » charien.