Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 1
Didier Coste

Contourner l’auteur

CĂ©cile Hayez et Michel Lisse (Ă©ds), Apparitions de l’auteur ; Ă©tudes interdisciplinaires du concept d’auteur, Berne : Peter Lang, 2005, xvii-241 p. ISBN 3-03910-438-1

1Dans cette note, dont j’emprunte le titre Ă  une citation du livre recensĂ© — et qui n’engage que son auteur, lequel ? elle ou moi, la citant pour la tourner, contourner, dĂ©tourner ? —, je chercherai d’une part Ă  mettre en relief l’apport interdisciplinaire en thĂ©orie littĂ©raire et les limites prĂ©sentes de sa mise en Ɠuvre, et, d’autre part, Ă  montrer comment le « profil derridien de ce recueil » (204) informe la problĂ©matique du concept d’auteur de façon assez particuliĂšre.

2Ce rassemblement d’études est le fruit d’un sĂ©minaire tenu en 2001 Ă  Louvain. Il se place sous le signe d’une « grille de lecture » europĂ©enne baptisĂ©e de l’ingĂ©nieux sigle EUXIN. D’entrĂ©e de jeu, l’esprit est celui d’une mise en question et d’un instable Ă©quilibre du sujet, du mĂȘme et de l’autre, de l’identitĂ© et de la dĂ©sidentitĂ©, sans doute travaillĂ©s de l’intĂ©rieur par la sourde conscience d’un dehors mais restant alignĂ©s sur un axe franco-belgo-allemand — l’appareil bibliographique, unilingue français renforce cette impression.

3Les contributions sont au nombre de dix. MalgrĂ© les axes « verticaux » et « horizontaux » prĂ©sentĂ©s dans l’avant-propos, elles se succĂšdent, aprĂšs les deux premiĂšres, dans un ordre qui exclut toute prĂ©tention Ă  l’exhaustivitĂ©. Le droit et la philosophie, la linguistique historique, la pragmatique, la thĂ©orie de la lecture, la politique et la poĂŻĂ©tique, voire, mais rarement et timidement, la psychanalyse sont convoquĂ©s avec un bonheur inĂ©gal. On ne saurait blĂąmer les Ă©diteurs d’avoir voulu, sur un tel thĂšme, multiplier les points de vue et les interrogations, dĂ©cloisonner les disciplines. Une certaine dĂ©concertation du lecteur en rĂ©sulte pourtant, qui tient peut-ĂȘtre moins Ă  cet honorable parti pris qu’à la construction exclusive d’une figure d’auteur par excellence, celle de Jacques Derrida. Tout se passe comme si le dĂ©mantĂšlement de celui-ci, son dĂ©membrement, son Ă©cartĂšlement, avaient fait de la place pour celui-lĂ . Ce serait Ă  soi seul un beau et instructif sujet de mĂ©ditation que de se demander si la fabrique du composite ne sert pas de stratĂ©gie postmoderne de renommĂ©e : on pourrait voir alors que nous nous sommes Ă©loignĂ©s autant du rĂ©gime performatif du ready made que de celui, mallarmĂ©en, de la constellation. Mais, nĂ©gligeant aussi pour le moment la dette que tout logoclaste contracte inĂ©vitablement envers la vieille esthĂ©tique des avant-gardes, revenons Ă  ce que ce livre peut nous apprendre, par l’information qu’il dispense comme par les lacunes qu’elle dessine, sur le concept d’auteur aujourd’hui, ou, Ă  dĂ©faut, sur la notion, la figure ou encore le rĂŽle d’auteur.

4François Ost, dans « Mort et survie de l’auteur en Droit », part de la « querelle des dictionnaires » qui opposa FuretiĂšre Ă  l’AcadĂ©mie et au Conseil privĂ© du Roi entre 1684 et sa mort quatre ans plus tard. En bref, notre lexicographe privĂ©-mais-acadĂ©micien ayant publiĂ© ses Essais d’un Dictionnaire universel en prenant les devants sur l’auguste institution dont il est membre, est accusĂ© tout Ă  la fois de violer le monopole de l’AcadĂ©mie, de plagier les travaux de certains de ses collĂšgues et d’attenter Ă  l’honneur de la langue en recensant des mots et des usages « bas », trouvĂ©s chez le petit peuple, non conformes aux normes de la cour et du monde. Il se dĂ©fend par des factums satiriques en arguant qu’en matiĂšre de lettres, c’est au public de juger, et que le bien commun de la langue ne saurait ĂȘtre accaparĂ© par quelque institution que ce soit. Il n’en est pas moins condamnĂ©, exclu, et son dictionnaire exilĂ©, puis plus tard « recyclé » par les entrepreneurs de l’EncyclopĂ©die comme par les JĂ©suites. En rĂ©sumĂ©, « l’Auteur disparu, chacun pourra se dire auteur » (7) : affaire de souverainetĂ©, d’hĂ©ritage et de dĂ©shĂ©rence. Pourrait-on dire, en d’autres termes, que plus il y a d’auteurs, moins chacun l’est, et que la disparition de l’auteur (petit a) est ainsi amorcĂ©e, et programmĂ©e, dĂšs son apparition ? François Ost, animĂ© par cette question, sans tenter toutefois d’y rĂ©pondre exclusivement et dĂ©finitivement, adopte une tactique originale de parallĂšle dĂ©calĂ© entre notions de l’auteur du Droit et d’auteur en Lettres.

5La mort de l’auteur du Droit est notable Ă  six indices : 1) relectures de la donation de la Loi au peuple hĂ©breu et de la production de la Constitution amĂ©ricaine qui en complexifient ou en mettent en doute l’attribution Ă  un auteur identifiable ; 2) caractĂšre collĂ©gial et anonyme des dĂ©cisions de justice modernes ; 3) thĂ©orie de la « chaĂźne du droit » (le droit serait dit Ă  la chaĂźne, ne permettant que des variantes limitĂ©es dans l’actualisation de schĂ©mas (narratifs ou argumentatifs) eux-mĂȘmes impersonnels, anonymes et en quelque sorte gĂ©nĂ©riques ; 4) l’interprĂ©tation juridique serait Ă  la fois sans origine absolue et sans norme premiĂšre, simple activitĂ© de réécriture palimpseste dans un milieu plus dĂ©terminant qu’une quelconque filiation ; 5) le texte juridique serait toujours en traitement (selon l’analogie informatique), perpĂ©tuellement inachevĂ© et inachevable, souvent modifiĂ© avant mĂȘme d’ĂȘtre appliquĂ©, donc aussi inassignable Ă  ce titre ; 6) aux grands lĂ©gislateurs dont il restait quelques uns Ă  l’époque gaulliste (on cite Carbonnier, j’y ajoute au moins Duverger), n’auraient succĂ©dĂ© que de pauvres Ă©lus du peuple Ă  l’écoute, difficile, de la rumeur sociale, tandis que chaque sujet de droit voulant pour lui-mĂȘme un cadre juridique particulier s’instaure lĂ©gislateur.

6En sens inverse, l’auteur disparu rĂ©apparaĂźtrait ou survivrait (est-ce bien la mĂȘme chose ?) pour autant de raisons symĂ©triques de celles qui faisaient espĂ©rer, ou craindre, sa perte : 1) Dieu reste le garant de l’Union comme de l’alliance ; 2) si les juges sont anonymes, il faut prĂ©cisĂ©ment pour cela que « le juge », comme « le lĂ©gislateur » soient des personnages « mythiquement unifiĂ©s » (29) ; 3) mĂȘme le modĂšle « rhapsodique » ou en rĂ©seau du droit contemporain suppose une tradition hermĂ©neutique largement consensuelle ; 4) la nĂ©cessaire invocation de la rationalitĂ© du lĂ©gislateur renvoie Ă  un « auteur idĂ©al » ; 5) l’encyclopĂ©disme des bases de donnĂ©es juridiques informatisĂ©es renverrait au fantasme de « la loi parfaite », le mĂȘme qui, en d’autres temps, a pu appeler un lĂ©gislateur aussi distant que possible (j’y verrais aussi la figure de l’expert indĂ©pendant, la vertu du dĂ©sintĂ©ressement) ; 6) on n’a pas fini de rĂȘver Ă  la rĂ©forme/refonte totale du systĂšme juridique et de vouloir y attacher son nom. En bref, ce n’est pas demain qu’on pourra faire foin du besoin d’autoritĂ©, du souci de rĂ©unir les conditions de fĂ©licitĂ© du performatif : « Ce qui se laisse entrevoir [...] est moins le retour factuel de l’auteur que la rĂ©fĂ©rence insistante Ă  une figure symbolique de l’autoritĂ© —instance ultime et mythique qui autorise le discours, l’authentifie et le garantit. » (35)

7Nous avons ici affaire Ă  une histoire de refoulement assez (et peut-ĂȘtre trop) convaincante, sur laquelle plane le fantĂŽme de Marthe Robert plutĂŽt que celui de Pirandello, pourtant longuement Ă©voquĂ© dans un « interlude » entre les deux « actes » de l’article. On s’étonne nĂ©anmoins qu’il ne s’agisse aprĂšs tout, contrairement Ă  ce qu’annonce le titre, que de l’auteur du Droit et non de l’auteur (des Lettres ou des Sciences) en Droit : tel que le Droit le dĂ©finit, le construit ou le dĂ©fait Ă  travers les droits qu’il lui donne ou lui rogne, tel que le Droit, projetĂ©, l’image, ou, introjectĂ©, le travaille dans sa conscience Ă  lui/elle. N’aurait-il pas Ă©tĂ© utile d’ouvrir le Code de la propriĂ©tĂ© intellectuelle ? Nous y apprenons (article L123-3, loi du 27 mars 1997) que la durĂ©e de protection des droits en ce qui concerne les Ɠuvres anonymes, pseudonymes et collectives n’est pas de soixante-dix annĂ©es aprĂšs la mort de l’auteur mais Ă  compter de la publication de l’Ɠuvre dont l’auteur n’existe alors en quelque sorte que nĂ© et mort en son Ɠuvre. L’Ɠuvre, plus gĂ©nĂ©ralement, donnerait Ă  l’auteur survie plutĂŽt que vie, constituerait le point de dĂ©part d’un compte Ă  rebours, ne lui accorderait que le temps nĂ©cessaire pour s’épuiser et se dissoudre dans le domaine public de la langue. D’autres chercheurs, notamment dans le monde anglo-saxoni se sont penchĂ©s sur cette question avec une attention aiguĂ« et toute politique, ils ont bien vu combien elle est aujourd’hui liĂ©e Ă  la « rĂ©volution technologique » de l’information et de la communication. Il y aurait sans doute beaucoup Ă  apprendre aussi de l’évolution, en France, du statut du traducteur ou du contributeur d’ouvrage collectif au regard de la propriĂ©tĂ© intellectuelle et du droit au nom, qui Ă©volue sans cesse depuis trente ans, avec, d’un cĂŽtĂ©, une expansion considĂ©rable du nombre des titulaires d’une auctorialitĂ© de principe et, de l’autre, une dĂ©pendance continuĂ©e de ce statut virtuel Ă  l’égard d’instances dĂ©pourvues d’autoritĂ© lĂ©gale pour dire le droit (les Ă©diteurs, les agents littĂ©raires, les distributeurs, voire les libraires), donc un exercice d’auctorialitĂ© Ă©troitement subordonnĂ© aux nĂ©gociations qui peuvent ĂȘtre menĂ©es, en position de faiblesse, par les catĂ©gories Ă©mergentes d’« auteurs ».

8Quelque part entre une archĂ©ologie lexicale et une sĂ©miologie teintĂ©e d’intuitions Ă©pistĂ©mologiques, BĂ©atrice Fraenkel cherche Ă  dĂ©terminer les forces qui pourraient ĂȘtre encore opĂ©rantes dans le terme « fossile » d’auteur. AprĂšs avoir rĂ©sumĂ© la « carriĂšre en dents de scie » du thĂšme de l’auteur depuis l’évĂ©nement de 1968 signĂ© par Barthes, indiquĂ© que ce sont les historiens et les juristes qui reprennent la main et rappelĂ© que les « figures de l’auteur » (de plus en plus assimilĂ© Ă  l’écrivain) sont venues recouvrir des rapports de force socio-Ă©conomiques, elle procĂšde, en s’appuyant principalement sur les travaux de Benveniste et de DumĂ©zil, Ă  une longue investigation Ă©tymologique, parfois trĂšs technique et assez fastidieuse, comme elle le reconnaĂźt elle-mĂȘme. On en retiendra tout d’abord que la racine indo-europĂ©enne AUG dĂ©noterait pour certains l’accroissement, l’idĂ©e de faire pousser, tandis que, pour d’autres, elle renverrait non pas tant Ă  l’augmentation de ce qui existe dĂ©jĂ  qu’à une crĂ©ation, Ă  un faire-ĂȘtre, Ă  une force sĂ©minale. Selon DumĂ©zil, de l’Inde vĂ©dique Ă  Rome, l’on passerait d’une croyance en la captation des forces divines Ă  leur simple dĂ©cryptage, Ă  la prĂ©vision et Ă  la prĂ©diction. La deuxiĂšme composante, le suffixe latin –TOR (donnant le –TEUR français), rĂ©sulterait de la confusion des deux suffixes grecs –TOR et –TER, le premier dĂ©signant l’agent de l’accompli spĂ©cifique (celui qui a fait une ou plusieurs fois quelque chose) tandis que le second marque un agent potentiel, vu seulement en tant que fonction et instrument de la rĂ©alisation de l’action considĂ©rĂ©e. J’expliquerais cette distinction en donnant pour exemples les Ă©noncĂ©s suivants : a) « nous avons consultĂ© le rapport de l’expert » (–TOR), et, b) « il est gĂ©omĂštre-expert, mais il n’exerce pas » (-TER). La diffĂ©rence conceptuelle, dans sa logique binaire, est a priori mal rendue par l’opposition auteur/agent, on s’en rend compte au relatif enchevĂȘtrement de l’étude lexicale dans les pages suivantes : « Dans l’auteur, il y a dĂ©sormais l’agent et dans l’agent, l’auteur. » (55) Sans doute eĂ»t-il Ă©tĂ© plus profitable, pour une fois, de faire, comme annoncĂ©, appel Ă  « la paire actant/acteur chĂšre Ă  Greimas. » (58) L’acteur est en effet le sujet qui assume un rĂŽle actantiel lors de l’accomplissement d’une action dĂ©terminĂ©e, tandis que l’actant n’est que l’expression ergative d’un prĂ©dicat actionnel (il n’a d’ĂȘtre que conceptuel, dans la potentialitĂ© du type d’action en question).

9Mais la promesse (« nous reviendrons sur ») d’examiner ce couple  n’est pas tenue, on passe aussitĂŽt Ă  une approche cursive des questions d’attribution, puis d’anonymat et de responsabilitĂ©. On ne peut qu’approuver ce constat : « L’attribution est plus qu’un simple mĂ©canisme : c’est une action par laquelle l’agent se transforme en auteur, soit qu’on l’exhibe comme agent au superlatif, soit qu’on exhibe ses actes comme objets distincts de tous les autres, objets au superlatif. » (59) D’oĂč notre surprise que, si ce n’est tout de biais Ă  travers la « signature », la question du nom d’auteur et des jeux et manipulations dont il peut faire l’objet ne soit pas vraiment abordĂ©e dans tout ce volume. La pseudonymie et l’hĂ©tĂ©ronymie, entre autres, qui ont dĂ©jĂ  suscitĂ© de nombreuses Ă©tudes particuliĂšres, seraient particuliĂšrement intĂ©ressantes Ă  reprendre dans une perspective gĂ©nĂ©raliste, comparatiste et interdisciplinaire. Il faudrait alors bĂątir un rĂ©pertoire critique de procĂ©dĂ©s et pratiques comme l’exonymie (adoption d’un nom Ă©tranger Ă  la culture d’origine du scripteur —de Seingalt, Stendhal, Vernon Sullivan), la naturalisation de noms ou prĂ©noms d’auteurs Ă©trangers (Julio Verne, LĂ©on TolstoĂŻ) ou antiques (HomĂšre, Virgile), l’éponymie auctoriale (« Julien Viaud » prend le nom du personnage « Loti », se refait et s’authentifie sous ce nom), ou encore la nomination anaphorique fondĂ©e sur l’auctorialitĂ© d’une seule Ɠuvre, la premiĂšre et/ou celle qui a remportĂ© un grand succĂšs, face Ă  l’anonymat initial ou Ă  une rĂ©sorption de la figure de l’auteur dans l’autonomie de l’Ɠuvre (HĂ©lĂšne Lecomte du NoĂŒy signe tous ses romans ultĂ©rieurs « l’auteur d’AmitiĂ© amoureuse » ; tel critique dĂ©signera Victor Hugo comme « l’auteur des Contemplations »). Une telle sĂ©miologie pourrait mettre en Ɠuvre une vĂ©ritable transdisciplinaritĂ© et en retirer tout le profit bien mieux qu’une approche par trop dĂ©sincarnĂ©e de simples faits de langue. MĂȘme sur ce plan, comment ne pas signaler que les hĂ©sitations initiales entre augmentation et crĂ©ation, ou entre propitiation et rĂ©vĂ©lation, ouvrent prĂ©cocement la voie Ă  des attitudes et Ă  des interprĂ©tations contraires de la fonction-auteur et de l’effet-auteur qui se partagent plus que jamais les choix des modernes : d’un cĂŽtĂ© la réécriture, le relais et la glose, de l’autre, l’originalitĂ© romantique, l’utopie avant-gardiste de la tabula rasa ; d’un cĂŽtĂ©, l’appel aux rĂšgles, codes et normes de l’art, de l’autre, l’inspiration et le tragique ou l’enthousiasme du destin ou de la vocation artistique ? Une derniĂšre observation : si l’on relĂšve Ă  juste titre qu’authorship et copyright ont fait l’objet de bien des analyses dans le monde anglo-amĂ©ricain, ne serait-il pas pertinent de se demander pourquoi le champ notionnel commun couvert par les sĂ©ries author-writer-poet et auteur-Ă©crivain-poĂšte n’est pas dĂ©coupĂ© exactement de la mĂȘme façon en anglais et en français, malgrĂ© l’homologie lexicale flagrante ?

10Laurent Van Eynde, pour sa part, dans son chapitre intitulĂ© « Du sujet Ă  l’auteur — et retour », rĂ©examine « la question de l’auctorialitĂ© Ă  la lumiĂšre de la philosophie de la littĂ©rature » et, plus spĂ©cialement, du moment de l’« absolu littĂ©raire ». Il le fait avec beaucoup de finesse et de clartĂ© en se plaçant explicitement (et solitairement, pour ce qui est de cet ouvrage) en marge du courant derridien, « [ce] courant de pensĂ©e [n’étant] certes pas le seul Ă  occuper le devant de la scĂšne philosophique contemporaine. » (107) Cette rĂ©flexion s’articule selon quatre thĂšses : 1) « la philosophie de la littĂ©rature doit se comprendre comme une mise Ă  l’épreuve littĂ©raire des concepts dominants de l’histoire de la philosophie » ; 2) si c’est le concept de ‘sujet’ qui est ainsi mis Ă  l’épreuve, « on peut sans doute en conclure que l’auteur est l’accomplissement du sujet » ; 3) « l’Ɠuvre crĂ©e l’auteur » ; 4) la philosophie de la littĂ©rature reconnaĂźt l’Ɠuvre littĂ©raire comme un sujet, au sens mĂȘme de la subjectivitĂ© constituante ‘moderne’. » (108) Relisant Schlegel et Novalis, L. Van Eynde travaille en partie sur des textes qui n’ont pas retenu l’attention de Nancy et Lacoue-Labarthe mais qui avaient intĂ©ressĂ© Benjamin et Szondi ; il affirme encore que les temps ne sont pas mĂ»rs pour abandonner les acquis de la rationalitĂ© de l’AufklĂ€rung et comprend le romantisme non comme une opposition Ă  cette dĂ©marche mais comme une « assomption dialectique qui ne la nie pas mais la conserve. » (109) La philosophie de la littĂ©rature se met de la sorte en position de contester des schĂ©mas et des chronologies historiques trop simples et trop commodes pour ĂȘtre honnĂȘtes, laissant la voie libre Ă  des hypothĂšses qui mĂ©ritent d’ĂȘtre examinĂ©es prĂ©cisĂ©ment parce qu’elles sont de nature Ă  bouleverser un ordre causal Ă©difiĂ© sur le besoin d’hypostasier des concepts : « il se pourrait bien que l’auteur ait Ă  certaines pĂ©riodes, d’ailleurs prĂ©coces, de leur dĂ©veloppement respectif, prĂ©cĂ©dĂ© le sujetii et contribuĂ© ainsi au perfectionnement de la comprĂ©hension et de la pertinence philosophique du concept de sujet. » (111) Tout en partageant —sans ĂȘtre germaniste ni philosophe professionnel— la plupart des prĂ©supposĂ©s de ce travail et en admettant volontiers, sur la base de recherches portant, elles, sur la pensĂ©e des LumiĂšres dans la poĂ©sie du reste de l’Europe occidentale, j’admets volontiers que cette Ă©poque est « un moment dĂ©cisif pour la comprĂ©hension de l’auteur » (ibid.) ; je suis toutefois un peu gĂȘnĂ© par le risque de voir l’un parmi d’autres se transformer en moment unique, en mĂȘme temps que « l’auteur » deviendrait Ă  moindres frais un universel. On aimerait reconnaĂźtre avec la mĂȘme souplesse dialectique d’autres moments et d’autres lieux (le moment, par exemple, oĂč Platon se voit forcĂ© de reprocher Ă  HomĂšre, Ă  travers la peinture des dĂ©fauts des hĂ©ros, son individualisation de ceux-ci, tandis que, deux gĂ©nĂ©rations plus tard, Aristote va miser toute sa mimĂȘsis prĂ©cisĂ©ment sur cette individualisation ; ou encore l’émergence et le rĂŽle des attributions nominatives dans la structuration des Ă©popĂ©es indiennes, ainsi que leur rĂ©emploi pour l’élaboration historiographique moderne, littĂ©raire ou autre —des Ă©crivains contemporains, comme Anand, ont fructueusement mis en texte leurs mĂ©ditations sur ce sujet).

11MalgrĂ© son empan gĂ©o-historique assez Ă©troit, la grande qualitĂ© de cette approche est de ne pas ignorer l’Ɠuvre comme action, de ne pas isoler l’Ɠuvre et son auteur d’un ĂȘtre-au-monde comme projet, Ă  partir du moment oĂč l’ĂȘtre-au-monde n’est plus perçu comme une contrainte ou un donnĂ©, ni mĂȘme un prĂ©supposĂ©, mais Ă  construire Ă©ventuellement, puisque l’opĂ©ration de l’Ɠuvre se fait dĂ©sormais sur fond de mise en question de la nĂ©cessitĂ© et de la possibilitĂ© d’un ĂȘtre-au-monde. C’est en ce sens, je pense, qu’il faut comprendre l’affirmation de prime abord intrigante : « Si autotĂ©lie de l’Ɠuvre il y a, c’est d’abord parce que l’Ɠuvre est pensĂ©e comme Ɠuvrer, c’est-Ă -dire comme acte de position rĂ©dempteur. » (115). Le « est pensĂ©e comme » est important, montrant que, dans cette analyse, la pensĂ©e agissante du sujet Ă©ventuellement produit ou accompli par l’Ɠuvrer est elle-mĂȘme subjectivĂ©e par le philosophe, saisie en focalisation interne, non pas abstraite en une entitĂ© non personnelle telle que « l’écriture ». Van Eynde souligne fermement qu’une telle « relĂšve de la Nature par le Moi rĂ©flexif » (119) ne doit donc pas ĂȘtre assignĂ©e Ă  une conscience insulaire ou Ă  une libertĂ© solipsiste, ce qui nous Ă©claire aussi sur le retrait signifiĂ© par l’interprĂ©tation formaliste de l’autotĂ©lie poĂ©tique dans sa version la plus dure. On en serait presque rĂ©conciliĂ© avec le romantisme poĂŻĂ©tique, si son sujet n’est pas sĂ©parĂ©ment celui d’une « aventure audacieuse » et engagĂ© « sur la voie des rĂ©solutions des tensions internes de son ĂȘtre-au-monde » (123) ; on constate surtout le renouvellement de ce double geste d’écartement et de suture, encore dans les avant-gardes poĂ©tiques du premier tiers du XXe siĂšcle, renouvellement amplement documentĂ© notamment dans la thĂšse rĂ©cente de Jaime BarĂłn autour d’Apollinaire et de Huidobro. L’« investissement concret de l’Ɠuvrer dans le champ de l’histoire » (ibid.) est-il pour autant un moyen plutĂŽt qu’une visĂ©e et un labeur in-fini, aspirĂ© dans une lente fuite en avant, l’Ɠuvre crĂ©ant l’auteur « comme son idĂ©e rĂ©gulatrice, comme l’hypothĂšse archĂ©ologique qui rend possible la prise en compte de la puissance tĂ©lĂ©ologique de la crĂ©ation des Ɠuvres » ? (132) Quoi qu’il en soit, Van Eynde, s’opposant Ă  Antoine Compagnon, dĂ©montre impeccablement dans son article que l’intentio operis d’Umberto Eco ou de Paul RicƓur est tout autre chose qu’un vain subterfuge pour faire rentrer par la fenĂȘtre un vouloir-dire de l’auteur (tout armĂ©) que l’on avait Ă©vacuĂ© par la grande porte de la textualitĂ©.

12Les cinq derniĂšres contributions (pour un total de cent pages), dont deux sont signĂ©es par CĂ©cile Hayez, co-Ă©ditrice, et une autre par Michel Lisse, co-Ă©diteur, font preuve Ă  des degrĂ©s divers d’une forte allĂ©geance derridienne dĂ©jĂ  manifestĂ©e Ă  l’extrĂȘme par le texte de Ginette Michaud sur « une lecture des rapports Cixous-Derrida » (63-106), dont l’interrogation du concept d’auteur Ă©tait trĂšs Ă©lusive, Ă  moins qu’elle ne questionnĂąt sa propre autoritĂ© ou, plus probablement, sa propre auctorialitĂ© par un jeu de collage surabondant de fragments des deux scripteurs indiquĂ©s. C’est donc Ă  travers divers problĂšmes liĂ©s au support textuel (papier ou Ă©cran), Ă  l’écriture et Ă  sa reproduction mĂ©canique (l’imprimĂ©), ou encore Ă  l’adaptation et Ă  la traduction que l’auteur est finalement « tournĂ© et contourné » avant d’en revenir Ă  l’apprĂ©ciation d’un nouveau duo d’auteurs philosophe-Ă©crivain et Ă©crivain-philosophe (DerridĂ©ponge) dont le diffĂ©rend paraĂźt inĂ©puisable mais nous enfonce plus dans un mixage de voix concordantes-discordantes qu’il ne fait entendre quelque polyphonie interdisciplinaire.

13De l’article de Michel Lisse on retiendra peut-ĂȘtre que, si l’auteur « rejoint la figure du grand criminel, » c’est « en tant qu’il exerce une violence, en tant qu’il se veut souverain, » (144), mais suffit-il de concĂ©der au passage, sans plus, que « cette violence est langagiĂšre » pour que la « prĂ©tention Ă  l’idiomaticité » soit hyperbolisĂ©e au point de se mesurer Ă  la violence de la violence, Ă  la violence que la loi, en instrumentalisant le signe, fait au corps assujetti du sujet ? L’auteur peut-il se « comprendre » par le biais d’une telle dramatisation quichottesque qui, en mettant en relief l’inĂ©galitĂ© des forces en prĂ©sence, exalte le dĂ©risoire des rĂ©voltes de plume pour rejouer David et Goliath dans un combat truqué ? La puissance politique de la disparition mallarmĂ©enne, sa force illocutoire est Ă  mon sens dispersĂ©e, aussitĂŽt Ă©puisĂ©e dans la lecture, reprise ici, qu’en donne Blanchot ; il y a mĂȘme contresens, je le crains, Ă  « traduire » brutalement « [le livre] est toujours en dĂ©faut par rapport aux conditions de l’existence rĂ©elle » par « le livre doit ĂȘtre en retrait de l’existence. » (148) C’est passer sans crier gare de prendre acte d’une dĂ©ficience, d’une insigne faiblesse des moyens d’action (motivant une stratĂ©gie du dĂ©passement, comme dans « rĂ©munĂ©rer le dĂ©faut des langues ») Ă  une complaisante loi d’auto-exclusion, au refuge de l’illisble, par exemple. Un lapsus mĂ©rite d’ĂȘtre relevĂ© Ă  cet Ă©gard : l’énoncĂ© « les morts sont bien faibles » attribuĂ© Ă  Blanchot, p. 151, est transformĂ©, Ă  la page suivante, en « les vivants sont bien faibles » pour soutenir l’idĂ©e que « l’écrivain mĂȘme vivant perd tout droit sur l’Ɠuvre. [...] [Nul n’a de droit sur l’Ɠuvre.] Ce qui revient Ă  dire que toute attribution, toute restitution, toute dĂ©cision, toute interprĂ©tation... se fait nĂ©cessairement hors-la-loi, hors-la-puissance. » (152) La postulation d’un tel hors, chez MallarmĂ©, ne vaut pourtant qu’à travers la scĂšne de la dĂ©possession du « maĂźtre » dans le naufrage. Cette nĂ©gativitĂ© n’a rien d’une ascĂšse renonçante, d’un repli ; ce dĂ©pouillement d’une maĂźtrise non maĂźtrisĂ©e qui figeait l’auteur dans la posture d’une autoritĂ© sans objet, cette nouvelle maĂźtrise de la maĂźtrise est dĂ©passement tout au contraire, et augmentation, parce qu’elle vaut pour enseignement, don sans contrepartie mais facteur d’augmentation dĂšs que chacun s’en saisit. À partir de lĂ , le livre impossible ne l’est plus que dans le temps de celui qui conçut qu’il ne pouvait l’écrire seul et que nul ne peut l’écrire seul ; le livre est celui que nous Ă©crivons tous aprĂšs la mort de MallarmĂ©, recueillant le dĂ©faut de son hĂ©ritage, en augmentant le compte total en formation par le dĂ©faut qui sĂ©pare nos langages.

14CĂ©cile Hayez, au terme d’un survol historique du « statut de l’auteur dans son rapport Ă  l’écrit » limitĂ© Ă  l’habituelle et arbitraire « linĂ©arité » discontinue GrĂšce (=Platon) – Moyen Âge (oralitĂ© plus manuscrit du copiste) – Temps Modernes (l’imprimĂ©) – Ă©poque contemporaine (« l’affichage » numĂ©rique), conclut sans surprise que l’auteur, « aussi bien en droit qu’en littĂ©rature se caractĂ©rise par une tension entre, d’une part, les figures du secret [...] et, d’autre part, celles de la communication, de la transparence... » (190) mais aussi, par un Ă©tonnant non sequitur, que c’est une « figure essentielle Ă  la comprĂ©hension de notre sociĂ©tĂ© afin d’aider nos contemporains Ă  atteindre un meilleur Ă©quilibre entre cosmopolitisme, transcontinentalitĂ©, voire mondialisation d’une part et enracinement culturel, identitĂ© linguistico-nationale, voire positionnement individuel d’autre part. » (ibid.) L’institution philosophique, avec tout son lourd hĂ©ritage thĂ©ologico-patristique, peut-elle encore nous faire croire qu’un concept qui devrait Ă  la fois son pedigree et ses retournements Ă  un lignage aussi artificiel que celui qui, pour des raisons d’aprĂšs coup identitaire, fabrique Ă  l’Europe occidentale une gĂ©nĂ©alogie morale, n’en serait pas moins capable, s’il Ă©tait mieux compris —dans une complexitĂ© pseudo-locale—, de restaurer un Ă©quilibre quelconque, si ce n’est entre nos propres contradictions dites postmodernes ? On ne passe pas impunĂ©ment d’une apparente dialectique au chiasme et retour. D’autre part, dire « qu’il y a de l’auteur [...] dĂšs l’AntiquitĂ©, dĂšs qu’un conflit s’est installĂ© entre Ă©criture et oralité » (ibid.), c’est unifier trop vite de multiples « antiquitĂ©s » et projeter sur elles, Ă  partir d’une seule fable, des relations conflictuelles imaginĂ©es sur la foi de moments choisis spĂ©cifiques comme ceux oĂč s’opposĂšrent, parfois violemment, droit coutumier et droit Ă©crit (on ne saurait ignorer non plus que ces deux autoritĂ©s, loin de correspondre toujours respectivement Ă  une loi du peuple et Ă  une loi des puissants, ont pu Ă©changer leurs rĂŽles Ă  plusieurs reprises, comme elles continuent de le faire dans les sociĂ©tĂ©s postcoloniales en voie de modernisation et les dĂ©mocraties Ă©mergentes).

15En conclusion, si « Derrida est un philosophe qui signe, c’est-Ă -dire simplement qui parle en son nom avec tous les risques que cela comporte, » (225) a) ne conviendrait-il pas, pour lui rendre hommage, de parler en son nom Ă  soi plutĂŽt que de signer de son nom Ă  lui ?; b) signer, selon Derrida, peut-il vouloir dire « simplement » parler en son nom, puisque l’on voit mal comment ou pourquoi la « palĂ©onymie », l’effet-rature Ă©pargnerait un intangible sujet de la signature ? ; c) le risque de parler en son nom ne fut-il pas pris aussi, par « l’auteur de la dĂ©construction » au profit d’un pari de reconnaissance, jusqu’à prĂ©sent gagné ?

16Mais peut-ĂȘtre demain perdu. L’ouvrage que nous avons examinĂ©, en dĂ©pit des quelques matĂ©riaux remarquables qu’il apporte Ă  l’étude du concept d’auteur et, par lĂ , Ă  de futurs travaux transdisciplinaires sur une auctorialitĂ© Ă  la fois pleinement historisĂ©e, structuralement entendue et systĂ©miquement contextualisĂ©e —on en est encore assez loin—, est d’autant plus instructif sur l’urgence de procĂ©der autrement qu’il ne tient guĂšre ensemble, paradoxalement, que par le solvant de la dĂ©construction. Il serait temps, dĂšs lors, de demander Ă  la psychanalyse : « que dit ChrĂ©tien de Troyes lorsqu’il parle du livre comme prĂ©cĂ©dant son conte ? » ; de demander Ă  l’histoire : « que dit le mythe lorsqu’il nous prĂ©sente un dieu scribe anticipant Ă  chaque instant la dictĂ©e du conteur ? » ; ou encore, de demander Ă  la philosophie : « qu’écrit l’esclave illettrĂ© Ă  qui, libre, on fera signer le/du nom de son ancien maĂźtre ? » Une interdisciplinaritĂ© du cĂŽte Ă  cĂŽte montre toujours qu’elle se soutient exclusivement d’une autoritĂ© valant pour mĂ©tadiscipline, nommĂ©e ou non —appelĂ©e ici « dĂ©construction »—, fĂ©dĂ©rant de mauvais grĂ© les disciplines dans la suffisance malheureuse de leurs objets prĂ©dĂ©finis. Le concept d’auteur (ou plutĂŽt son errante notion) est exemplairement de ceux qui appellent Ă  l’exercice d’une transdisciplinaritĂ© radicale, demandant Ă  chaque discipline de faire face, comme Swann, Ă  des objets qui « ne sont pas son type ». À cette condition, peut-ĂȘtre s’apercevrait-on que l’auteur vĂ©ritable est celui qui parle, jusqu’au dernier souffle de l’Ɠuvre, de ce qu’il ne sait pas encore ; augmentant d’un mĂȘme geste les domaines de l’ignorance et le champ de l’action, il est encore celui que l’anonymat ne saurait dĂ©gager d’une telle responsabilitĂ©.