Contourner lâauteur
1Dans cette note, dont jâemprunte le titre Ă une citation du livre recensĂ© â et qui nâengage que son auteur, lequel ? elle ou moi, la citant pour la tourner, contourner, dĂ©tourner ? â, je chercherai dâune part Ă mettre en relief lâapport interdisciplinaire en thĂ©orie littĂ©raire et les limites prĂ©sentes de sa mise en Ćuvre, et, dâautre part, Ă montrer comment le « profil derridien de ce recueil » (204) informe la problĂ©matique du concept dâauteur de façon assez particuliĂšre.
2Ce rassemblement dâĂ©tudes est le fruit dâun sĂ©minaire tenu en 2001 Ă Louvain. Il se place sous le signe dâune « grille de lecture » europĂ©enne baptisĂ©e de lâingĂ©nieux sigle EUXIN. DâentrĂ©e de jeu, lâesprit est celui dâune mise en question et dâun instable Ă©quilibre du sujet, du mĂȘme et de lâautre, de lâidentitĂ© et de la dĂ©sidentitĂ©, sans doute travaillĂ©s de lâintĂ©rieur par la sourde conscience dâun dehors mais restant alignĂ©s sur un axe franco-belgo-allemand â lâappareil bibliographique, unilingue français renforce cette impression.
3Les contributions sont au nombre de dix. MalgrĂ© les axes « verticaux » et « horizontaux » prĂ©sentĂ©s dans lâavant-propos, elles se succĂšdent, aprĂšs les deux premiĂšres, dans un ordre qui exclut toute prĂ©tention Ă lâexhaustivitĂ©. Le droit et la philosophie, la linguistique historique, la pragmatique, la thĂ©orie de la lecture, la politique et la poĂŻĂ©tique, voire, mais rarement et timidement, la psychanalyse sont convoquĂ©s avec un bonheur inĂ©gal. On ne saurait blĂąmer les Ă©diteurs dâavoir voulu, sur un tel thĂšme, multiplier les points de vue et les interrogations, dĂ©cloisonner les disciplines. Une certaine dĂ©concertation du lecteur en rĂ©sulte pourtant, qui tient peut-ĂȘtre moins Ă cet honorable parti pris quâĂ la construction exclusive dâune figure dâauteur par excellence, celle de Jacques Derrida. Tout se passe comme si le dĂ©mantĂšlement de celui-ci, son dĂ©membrement, son Ă©cartĂšlement, avaient fait de la place pour celui-lĂ . Ce serait Ă soi seul un beau et instructif sujet de mĂ©ditation que de se demander si la fabrique du composite ne sert pas de stratĂ©gie postmoderne de renommĂ©e : on pourrait voir alors que nous nous sommes Ă©loignĂ©s autant du rĂ©gime performatif du ready made que de celui, mallarmĂ©en, de la constellation. Mais, nĂ©gligeant aussi pour le moment la dette que tout logoclaste contracte inĂ©vitablement envers la vieille esthĂ©tique des avant-gardes, revenons Ă ce que ce livre peut nous apprendre, par lâinformation quâil dispense comme par les lacunes quâelle dessine, sur le concept dâauteur aujourdâhui, ou, Ă dĂ©faut, sur la notion, la figure ou encore le rĂŽle dâauteur.
4François Ost, dans « Mort et survie de lâauteur en Droit », part de la « querelle des dictionnaires » qui opposa FuretiĂšre Ă lâAcadĂ©mie et au Conseil privĂ© du Roi entre 1684 et sa mort quatre ans plus tard. En bref, notre lexicographe privĂ©-mais-acadĂ©micien ayant publiĂ© ses Essais dâun Dictionnaire universel en prenant les devants sur lâauguste institution dont il est membre, est accusĂ© tout Ă la fois de violer le monopole de lâAcadĂ©mie, de plagier les travaux de certains de ses collĂšgues et dâattenter Ă lâhonneur de la langue en recensant des mots et des usages « bas », trouvĂ©s chez le petit peuple, non conformes aux normes de la cour et du monde. Il se dĂ©fend par des factums satiriques en arguant quâen matiĂšre de lettres, câest au public de juger, et que le bien commun de la langue ne saurait ĂȘtre accaparĂ© par quelque institution que ce soit. Il nâen est pas moins condamnĂ©, exclu, et son dictionnaire exilĂ©, puis plus tard « recyclé » par les entrepreneurs de lâEncyclopĂ©die comme par les JĂ©suites. En rĂ©sumĂ©, « lâAuteur disparu, chacun pourra se dire auteur » (7) : affaire de souverainetĂ©, dâhĂ©ritage et de dĂ©shĂ©rence. Pourrait-on dire, en dâautres termes, que plus il y a dâauteurs, moins chacun lâest, et que la disparition de lâauteur (petit a) est ainsi amorcĂ©e, et programmĂ©e, dĂšs son apparition ? François Ost, animĂ© par cette question, sans tenter toutefois dây rĂ©pondre exclusivement et dĂ©finitivement, adopte une tactique originale de parallĂšle dĂ©calĂ© entre notions de lâauteur du Droit et dâauteur en Lettres.
5La mort de lâauteur du Droit est notable Ă six indices : 1) relectures de la donation de la Loi au peuple hĂ©breu et de la production de la Constitution amĂ©ricaine qui en complexifient ou en mettent en doute lâattribution Ă un auteur identifiable ; 2) caractĂšre collĂ©gial et anonyme des dĂ©cisions de justice modernes ; 3) thĂ©orie de la « chaĂźne du droit » (le droit serait dit Ă la chaĂźne, ne permettant que des variantes limitĂ©es dans lâactualisation de schĂ©mas (narratifs ou argumentatifs) eux-mĂȘmes impersonnels, anonymes et en quelque sorte gĂ©nĂ©riques ; 4) lâinterprĂ©tation juridique serait Ă la fois sans origine absolue et sans norme premiĂšre, simple activitĂ© de réécriture palimpseste dans un milieu plus dĂ©terminant quâune quelconque filiation ; 5) le texte juridique serait toujours en traitement (selon lâanalogie informatique), perpĂ©tuellement inachevĂ© et inachevable, souvent modifiĂ© avant mĂȘme dâĂȘtre appliquĂ©, donc aussi inassignable Ă ce titre ; 6) aux grands lĂ©gislateurs dont il restait quelques uns Ă lâĂ©poque gaulliste (on cite Carbonnier, jây ajoute au moins Duverger), nâauraient succĂ©dĂ© que de pauvres Ă©lus du peuple Ă lâĂ©coute, difficile, de la rumeur sociale, tandis que chaque sujet de droit voulant pour lui-mĂȘme un cadre juridique particulier sâinstaure lĂ©gislateur.
6En sens inverse, lâauteur disparu rĂ©apparaĂźtrait ou survivrait (est-ce bien la mĂȘme chose ?) pour autant de raisons symĂ©triques de celles qui faisaient espĂ©rer, ou craindre, sa perte : 1) Dieu reste le garant de lâUnion comme de lâalliance ; 2) si les juges sont anonymes, il faut prĂ©cisĂ©ment pour cela que « le juge », comme « le lĂ©gislateur » soient des personnages « mythiquement unifiĂ©s » (29) ; 3) mĂȘme le modĂšle « rhapsodique » ou en rĂ©seau du droit contemporain suppose une tradition hermĂ©neutique largement consensuelle ; 4) la nĂ©cessaire invocation de la rationalitĂ© du lĂ©gislateur renvoie Ă un « auteur idĂ©al » ; 5) lâencyclopĂ©disme des bases de donnĂ©es juridiques informatisĂ©es renverrait au fantasme de « la loi parfaite », le mĂȘme qui, en dâautres temps, a pu appeler un lĂ©gislateur aussi distant que possible (jây verrais aussi la figure de lâexpert indĂ©pendant, la vertu du dĂ©sintĂ©ressement) ; 6) on nâa pas fini de rĂȘver Ă la rĂ©forme/refonte totale du systĂšme juridique et de vouloir y attacher son nom. En bref, ce nâest pas demain quâon pourra faire foin du besoin dâautoritĂ©, du souci de rĂ©unir les conditions de fĂ©licitĂ© du performatif : « Ce qui se laisse entrevoir [...] est moins le retour factuel de lâauteur que la rĂ©fĂ©rence insistante Ă une figure symbolique de lâautoritĂ© âinstance ultime et mythique qui autorise le discours, lâauthentifie et le garantit. » (35)
7Nous avons ici affaire Ă une histoire de refoulement assez (et peut-ĂȘtre trop) convaincante, sur laquelle plane le fantĂŽme de Marthe Robert plutĂŽt que celui de Pirandello, pourtant longuement Ă©voquĂ© dans un « interlude » entre les deux « actes » de lâarticle. On sâĂ©tonne nĂ©anmoins quâil ne sâagisse aprĂšs tout, contrairement Ă ce quâannonce le titre, que de lâauteur du Droit et non de lâauteur (des Lettres ou des Sciences) en Droit : tel que le Droit le dĂ©finit, le construit ou le dĂ©fait Ă travers les droits quâil lui donne ou lui rogne, tel que le Droit, projetĂ©, lâimage, ou, introjectĂ©, le travaille dans sa conscience Ă lui/elle. Nâaurait-il pas Ă©tĂ© utile dâouvrir le Code de la propriĂ©tĂ© intellectuelle ? Nous y apprenons (article L123-3, loi du 27 mars 1997) que la durĂ©e de protection des droits en ce qui concerne les Ćuvres anonymes, pseudonymes et collectives nâest pas de soixante-dix annĂ©es aprĂšs la mort de lâauteur mais Ă compter de la publication de lâĆuvre dont lâauteur nâexiste alors en quelque sorte que nĂ© et mort en son Ćuvre. LâĆuvre, plus gĂ©nĂ©ralement, donnerait Ă lâauteur survie plutĂŽt que vie, constituerait le point de dĂ©part dâun compte Ă rebours, ne lui accorderait que le temps nĂ©cessaire pour sâĂ©puiser et se dissoudre dans le domaine public de la langue. Dâautres chercheurs, notamment dans le monde anglo-saxoni se sont penchĂ©s sur cette question avec une attention aiguĂ« et toute politique, ils ont bien vu combien elle est aujourdâhui liĂ©e Ă la « rĂ©volution technologique » de lâinformation et de la communication. Il y aurait sans doute beaucoup Ă apprendre aussi de lâĂ©volution, en France, du statut du traducteur ou du contributeur dâouvrage collectif au regard de la propriĂ©tĂ© intellectuelle et du droit au nom, qui Ă©volue sans cesse depuis trente ans, avec, dâun cĂŽtĂ©, une expansion considĂ©rable du nombre des titulaires dâune auctorialitĂ© de principe et, de lâautre, une dĂ©pendance continuĂ©e de ce statut virtuel Ă lâĂ©gard dâinstances dĂ©pourvues dâautoritĂ© lĂ©gale pour dire le droit (les Ă©diteurs, les agents littĂ©raires, les distributeurs, voire les libraires), donc un exercice dâauctorialitĂ© Ă©troitement subordonnĂ© aux nĂ©gociations qui peuvent ĂȘtre menĂ©es, en position de faiblesse, par les catĂ©gories Ă©mergentes dâ« auteurs ».
8Quelque part entre une archĂ©ologie lexicale et une sĂ©miologie teintĂ©e dâintuitions Ă©pistĂ©mologiques, BĂ©atrice Fraenkel cherche Ă dĂ©terminer les forces qui pourraient ĂȘtre encore opĂ©rantes dans le terme « fossile » dâauteur. AprĂšs avoir rĂ©sumĂ© la « carriĂšre en dents de scie » du thĂšme de lâauteur depuis lâĂ©vĂ©nement de 1968 signĂ© par Barthes, indiquĂ© que ce sont les historiens et les juristes qui reprennent la main et rappelĂ© que les « figures de lâauteur » (de plus en plus assimilĂ© Ă lâĂ©crivain) sont venues recouvrir des rapports de force socio-Ă©conomiques, elle procĂšde, en sâappuyant principalement sur les travaux de Benveniste et de DumĂ©zil, Ă une longue investigation Ă©tymologique, parfois trĂšs technique et assez fastidieuse, comme elle le reconnaĂźt elle-mĂȘme. On en retiendra tout dâabord que la racine indo-europĂ©enne AUG dĂ©noterait pour certains lâaccroissement, lâidĂ©e de faire pousser, tandis que, pour dâautres, elle renverrait non pas tant Ă lâaugmentation de ce qui existe dĂ©jĂ quâĂ une crĂ©ation, Ă un faire-ĂȘtre, Ă une force sĂ©minale. Selon DumĂ©zil, de lâInde vĂ©dique Ă Rome, lâon passerait dâune croyance en la captation des forces divines Ă leur simple dĂ©cryptage, Ă la prĂ©vision et Ă la prĂ©diction. La deuxiĂšme composante, le suffixe latin âTOR (donnant le âTEUR français), rĂ©sulterait de la confusion des deux suffixes grecs âTOR et âTER, le premier dĂ©signant lâagent de lâaccompli spĂ©cifique (celui qui a fait une ou plusieurs fois quelque chose) tandis que le second marque un agent potentiel, vu seulement en tant que fonction et instrument de la rĂ©alisation de lâaction considĂ©rĂ©e. Jâexpliquerais cette distinction en donnant pour exemples les Ă©noncĂ©s suivants : a) « nous avons consultĂ© le rapport de lâexpert » (âTOR), et, b) « il est gĂ©omĂštre-expert, mais il nâexerce pas » (-TER). La diffĂ©rence conceptuelle, dans sa logique binaire, est a priori mal rendue par lâopposition auteur/agent, on sâen rend compte au relatif enchevĂȘtrement de lâĂ©tude lexicale dans les pages suivantes : « Dans lâauteur, il y a dĂ©sormais lâagent et dans lâagent, lâauteur. » (55) Sans doute eĂ»t-il Ă©tĂ© plus profitable, pour une fois, de faire, comme annoncĂ©, appel à « la paire actant/acteur chĂšre Ă Greimas. » (58) Lâacteur est en effet le sujet qui assume un rĂŽle actantiel lors de lâaccomplissement dâune action dĂ©terminĂ©e, tandis que lâactant nâest que lâexpression ergative dâun prĂ©dicat actionnel (il nâa dâĂȘtre que conceptuel, dans la potentialitĂ© du type dâaction en question).
9Mais la promesse (« nous reviendrons sur ») dâexaminer ce couple  nâest pas tenue, on passe aussitĂŽt Ă une approche cursive des questions dâattribution, puis dâanonymat et de responsabilitĂ©. On ne peut quâapprouver ce constat : « Lâattribution est plus quâun simple mĂ©canisme : câest une action par laquelle lâagent se transforme en auteur, soit quâon lâexhibe comme agent au superlatif, soit quâon exhibe ses actes comme objets distincts de tous les autres, objets au superlatif. » (59) DâoĂč notre surprise que, si ce nâest tout de biais Ă travers la « signature », la question du nom dâauteur et des jeux et manipulations dont il peut faire lâobjet ne soit pas vraiment abordĂ©e dans tout ce volume. La pseudonymie et lâhĂ©tĂ©ronymie, entre autres, qui ont dĂ©jĂ suscitĂ© de nombreuses Ă©tudes particuliĂšres, seraient particuliĂšrement intĂ©ressantes Ă reprendre dans une perspective gĂ©nĂ©raliste, comparatiste et interdisciplinaire. Il faudrait alors bĂątir un rĂ©pertoire critique de procĂ©dĂ©s et pratiques comme lâexonymie (adoption dâun nom Ă©tranger Ă la culture dâorigine du scripteur âde Seingalt, Stendhal, Vernon Sullivan), la naturalisation de noms ou prĂ©noms dâauteurs Ă©trangers (Julio Verne, LĂ©on TolstoĂŻ) ou antiques (HomĂšre, Virgile), lâĂ©ponymie auctoriale (« Julien Viaud » prend le nom du personnage « Loti », se refait et sâauthentifie sous ce nom), ou encore la nomination anaphorique fondĂ©e sur lâauctorialitĂ© dâune seule Ćuvre, la premiĂšre et/ou celle qui a remportĂ© un grand succĂšs, face Ă lâanonymat initial ou Ă une rĂ©sorption de la figure de lâauteur dans lâautonomie de lâĆuvre (HĂ©lĂšne Lecomte du NoĂŒy signe tous ses romans ultĂ©rieurs « lâauteur dâAmitiĂ© amoureuse » ; tel critique dĂ©signera Victor Hugo comme « lâauteur des Contemplations »). Une telle sĂ©miologie pourrait mettre en Ćuvre une vĂ©ritable transdisciplinaritĂ© et en retirer tout le profit bien mieux quâune approche par trop dĂ©sincarnĂ©e de simples faits de langue. MĂȘme sur ce plan, comment ne pas signaler que les hĂ©sitations initiales entre augmentation et crĂ©ation, ou entre propitiation et rĂ©vĂ©lation, ouvrent prĂ©cocement la voie Ă des attitudes et Ă des interprĂ©tations contraires de la fonction-auteur et de lâeffet-auteur qui se partagent plus que jamais les choix des modernes : dâun cĂŽtĂ© la réécriture, le relais et la glose, de lâautre, lâoriginalitĂ© romantique, lâutopie avant-gardiste de la tabula rasa ; dâun cĂŽtĂ©, lâappel aux rĂšgles, codes et normes de lâart, de lâautre, lâinspiration et le tragique ou lâenthousiasme du destin ou de la vocation artistique ? Une derniĂšre observation : si lâon relĂšve Ă juste titre quâauthorship et copyright ont fait lâobjet de bien des analyses dans le monde anglo-amĂ©ricain, ne serait-il pas pertinent de se demander pourquoi le champ notionnel commun couvert par les sĂ©ries author-writer-poet et auteur-Ă©crivain-poĂšte nâest pas dĂ©coupĂ© exactement de la mĂȘme façon en anglais et en français, malgrĂ© lâhomologie lexicale flagrante ?
10Laurent Van Eynde, pour sa part, dans son chapitre intitulĂ© « Du sujet Ă lâauteur â et retour », rĂ©examine « la question de lâauctorialitĂ© Ă la lumiĂšre de la philosophie de la littĂ©rature » et, plus spĂ©cialement, du moment de lâ« absolu littĂ©raire ». Il le fait avec beaucoup de finesse et de clartĂ© en se plaçant explicitement (et solitairement, pour ce qui est de cet ouvrage) en marge du courant derridien, « [ce] courant de pensĂ©e [nâĂ©tant] certes pas le seul Ă occuper le devant de la scĂšne philosophique contemporaine. » (107) Cette rĂ©flexion sâarticule selon quatre thĂšses : 1) « la philosophie de la littĂ©rature doit se comprendre comme une mise Ă lâĂ©preuve littĂ©raire des concepts dominants de lâhistoire de la philosophie » ; 2) si câest le concept de âsujetâ qui est ainsi mis Ă lâĂ©preuve, « on peut sans doute en conclure que lâauteur est lâaccomplissement du sujet » ; 3) « lâĆuvre crĂ©e lâauteur » ; 4) la philosophie de la littĂ©rature reconnaĂźt lâĆuvre littĂ©raire comme un sujet, au sens mĂȘme de la subjectivitĂ© constituante âmoderneâ. » (108) Relisant Schlegel et Novalis, L. Van Eynde travaille en partie sur des textes qui nâont pas retenu lâattention de Nancy et Lacoue-Labarthe mais qui avaient intĂ©ressĂ© Benjamin et Szondi ; il affirme encore que les temps ne sont pas mĂ»rs pour abandonner les acquis de la rationalitĂ© de lâAufklĂ€rung et comprend le romantisme non comme une opposition Ă cette dĂ©marche mais comme une « assomption dialectique qui ne la nie pas mais la conserve. » (109) La philosophie de la littĂ©rature se met de la sorte en position de contester des schĂ©mas et des chronologies historiques trop simples et trop commodes pour ĂȘtre honnĂȘtes, laissant la voie libre Ă des hypothĂšses qui mĂ©ritent dâĂȘtre examinĂ©es prĂ©cisĂ©ment parce quâelles sont de nature Ă bouleverser un ordre causal Ă©difiĂ© sur le besoin dâhypostasier des concepts : « il se pourrait bien que lâauteur ait Ă certaines pĂ©riodes, dâailleurs prĂ©coces, de leur dĂ©veloppement respectif, prĂ©cĂ©dĂ© le sujetii et contribuĂ© ainsi au perfectionnement de la comprĂ©hension et de la pertinence philosophique du concept de sujet. » (111) Tout en partageant âsans ĂȘtre germaniste ni philosophe professionnelâ la plupart des prĂ©supposĂ©s de ce travail et en admettant volontiers, sur la base de recherches portant, elles, sur la pensĂ©e des LumiĂšres dans la poĂ©sie du reste de lâEurope occidentale, jâadmets volontiers que cette Ă©poque est « un moment dĂ©cisif pour la comprĂ©hension de lâauteur » (ibid.) ; je suis toutefois un peu gĂȘnĂ© par le risque de voir lâun parmi dâautres se transformer en moment unique, en mĂȘme temps que « lâauteur » deviendrait Ă moindres frais un universel. On aimerait reconnaĂźtre avec la mĂȘme souplesse dialectique dâautres moments et dâautres lieux (le moment, par exemple, oĂč Platon se voit forcĂ© de reprocher Ă HomĂšre, Ă travers la peinture des dĂ©fauts des hĂ©ros, son individualisation de ceux-ci, tandis que, deux gĂ©nĂ©rations plus tard, Aristote va miser toute sa mimĂȘsis prĂ©cisĂ©ment sur cette individualisation ; ou encore lâĂ©mergence et le rĂŽle des attributions nominatives dans la structuration des Ă©popĂ©es indiennes, ainsi que leur rĂ©emploi pour lâĂ©laboration historiographique moderne, littĂ©raire ou autre âdes Ă©crivains contemporains, comme Anand, ont fructueusement mis en texte leurs mĂ©ditations sur ce sujet).
11MalgrĂ© son empan gĂ©o-historique assez Ă©troit, la grande qualitĂ© de cette approche est de ne pas ignorer lâĆuvre comme action, de ne pas isoler lâĆuvre et son auteur dâun ĂȘtre-au-monde comme projet, Ă partir du moment oĂč lâĂȘtre-au-monde nâest plus perçu comme une contrainte ou un donnĂ©, ni mĂȘme un prĂ©supposĂ©, mais Ă construire Ă©ventuellement, puisque lâopĂ©ration de lâĆuvre se fait dĂ©sormais sur fond de mise en question de la nĂ©cessitĂ© et de la possibilitĂ© dâun ĂȘtre-au-monde. Câest en ce sens, je pense, quâil faut comprendre lâaffirmation de prime abord intrigante : « Si autotĂ©lie de lâĆuvre il y a, câest dâabord parce que lâĆuvre est pensĂ©e comme Ćuvrer, câest-Ă -dire comme acte de position rĂ©dempteur. » (115). Le « est pensĂ©e comme » est important, montrant que, dans cette analyse, la pensĂ©e agissante du sujet Ă©ventuellement produit ou accompli par lâĆuvrer est elle-mĂȘme subjectivĂ©e par le philosophe, saisie en focalisation interne, non pas abstraite en une entitĂ© non personnelle telle que « lâĂ©criture ». Van Eynde souligne fermement quâune telle « relĂšve de la Nature par le Moi rĂ©flexif » (119) ne doit donc pas ĂȘtre assignĂ©e Ă une conscience insulaire ou Ă une libertĂ© solipsiste, ce qui nous Ă©claire aussi sur le retrait signifiĂ© par lâinterprĂ©tation formaliste de lâautotĂ©lie poĂ©tique dans sa version la plus dure. On en serait presque rĂ©conciliĂ© avec le romantisme poĂŻĂ©tique, si son sujet nâest pas sĂ©parĂ©ment celui dâune « aventure audacieuse » et engagĂ© « sur la voie des rĂ©solutions des tensions internes de son ĂȘtre-au-monde » (123) ; on constate surtout le renouvellement de ce double geste dâĂ©cartement et de suture, encore dans les avant-gardes poĂ©tiques du premier tiers du XXe siĂšcle, renouvellement amplement documentĂ© notamment dans la thĂšse rĂ©cente de Jaime BarĂłn autour dâApollinaire et de Huidobro. Lâ« investissement concret de lâĆuvrer dans le champ de lâhistoire » (ibid.) est-il pour autant un moyen plutĂŽt quâune visĂ©e et un labeur in-fini, aspirĂ© dans une lente fuite en avant, lâĆuvre crĂ©ant lâauteur « comme son idĂ©e rĂ©gulatrice, comme lâhypothĂšse archĂ©ologique qui rend possible la prise en compte de la puissance tĂ©lĂ©ologique de la crĂ©ation des Ćuvres » ? (132) Quoi quâil en soit, Van Eynde, sâopposant Ă Antoine Compagnon, dĂ©montre impeccablement dans son article que lâintentio operis dâUmberto Eco ou de Paul RicĆur est tout autre chose quâun vain subterfuge pour faire rentrer par la fenĂȘtre un vouloir-dire de lâauteur (tout armĂ©) que lâon avait Ă©vacuĂ© par la grande porte de la textualitĂ©.
12Les cinq derniĂšres contributions (pour un total de cent pages), dont deux sont signĂ©es par CĂ©cile Hayez, co-Ă©ditrice, et une autre par Michel Lisse, co-Ă©diteur, font preuve Ă des degrĂ©s divers dâune forte allĂ©geance derridienne dĂ©jĂ manifestĂ©e Ă lâextrĂȘme par le texte de Ginette Michaud sur « une lecture des rapports Cixous-Derrida » (63-106), dont lâinterrogation du concept dâauteur Ă©tait trĂšs Ă©lusive, Ă moins quâelle ne questionnĂąt sa propre autoritĂ© ou, plus probablement, sa propre auctorialitĂ© par un jeu de collage surabondant de fragments des deux scripteurs indiquĂ©s. Câest donc Ă travers divers problĂšmes liĂ©s au support textuel (papier ou Ă©cran), Ă lâĂ©criture et Ă sa reproduction mĂ©canique (lâimprimĂ©), ou encore Ă lâadaptation et Ă la traduction que lâauteur est finalement « tournĂ© et contourné » avant dâen revenir Ă lâapprĂ©ciation dâun nouveau duo dâauteurs philosophe-Ă©crivain et Ă©crivain-philosophe (DerridĂ©ponge) dont le diffĂ©rend paraĂźt inĂ©puisable mais nous enfonce plus dans un mixage de voix concordantes-discordantes quâil ne fait entendre quelque polyphonie interdisciplinaire.
13De lâarticle de Michel Lisse on retiendra peut-ĂȘtre que, si lâauteur « rejoint la figure du grand criminel, » câest « en tant quâil exerce une violence, en tant quâil se veut souverain, » (144), mais suffit-il de concĂ©der au passage, sans plus, que « cette violence est langagiĂšre » pour que la « prĂ©tention Ă lâidiomaticité » soit hyperbolisĂ©e au point de se mesurer Ă la violence de la violence, Ă la violence que la loi, en instrumentalisant le signe, fait au corps assujetti du sujet ? Lâauteur peut-il se « comprendre » par le biais dâune telle dramatisation quichottesque qui, en mettant en relief lâinĂ©galitĂ© des forces en prĂ©sence, exalte le dĂ©risoire des rĂ©voltes de plume pour rejouer David et Goliath dans un combat truqué ? La puissance politique de la disparition mallarmĂ©enne, sa force illocutoire est Ă mon sens dispersĂ©e, aussitĂŽt Ă©puisĂ©e dans la lecture, reprise ici, quâen donne Blanchot ; il y a mĂȘme contresens, je le crains, à « traduire » brutalement « [le livre] est toujours en dĂ©faut par rapport aux conditions de lâexistence rĂ©elle » par « le livre doit ĂȘtre en retrait de lâexistence. » (148) Câest passer sans crier gare de prendre acte dâune dĂ©ficience, dâune insigne faiblesse des moyens dâaction (motivant une stratĂ©gie du dĂ©passement, comme dans « rĂ©munĂ©rer le dĂ©faut des langues ») Ă une complaisante loi dâauto-exclusion, au refuge de lâillisble, par exemple. Un lapsus mĂ©rite dâĂȘtre relevĂ© Ă cet Ă©gard : lâĂ©noncĂ© « les morts sont bien faibles » attribuĂ© Ă Blanchot, p. 151, est transformĂ©, Ă la page suivante, en « les vivants sont bien faibles » pour soutenir lâidĂ©e que « lâĂ©crivain mĂȘme vivant perd tout droit sur lâĆuvre. [...] [Nul nâa de droit sur lâĆuvre.] Ce qui revient Ă dire que toute attribution, toute restitution, toute dĂ©cision, toute interprĂ©tation... se fait nĂ©cessairement hors-la-loi, hors-la-puissance. » (152) La postulation dâun tel hors, chez MallarmĂ©, ne vaut pourtant quâĂ travers la scĂšne de la dĂ©possession du « maĂźtre » dans le naufrage. Cette nĂ©gativitĂ© nâa rien dâune ascĂšse renonçante, dâun repli ; ce dĂ©pouillement dâune maĂźtrise non maĂźtrisĂ©e qui figeait lâauteur dans la posture dâune autoritĂ© sans objet, cette nouvelle maĂźtrise de la maĂźtrise est dĂ©passement tout au contraire, et augmentation, parce quâelle vaut pour enseignement, don sans contrepartie mais facteur dâaugmentation dĂšs que chacun sâen saisit. Ă partir de lĂ , le livre impossible ne lâest plus que dans le temps de celui qui conçut quâil ne pouvait lâĂ©crire seul et que nul ne peut lâĂ©crire seul ; le livre est celui que nous Ă©crivons tous aprĂšs la mort de MallarmĂ©, recueillant le dĂ©faut de son hĂ©ritage, en augmentant le compte total en formation par le dĂ©faut qui sĂ©pare nos langages.
14CĂ©cile Hayez, au terme dâun survol historique du « statut de lâauteur dans son rapport Ă lâĂ©crit » limitĂ© Ă lâhabituelle et arbitraire « linĂ©arité » discontinue GrĂšce (=Platon) â Moyen Ăge (oralitĂ© plus manuscrit du copiste) â Temps Modernes (lâimprimĂ©) â Ă©poque contemporaine (« lâaffichage » numĂ©rique), conclut sans surprise que lâauteur, « aussi bien en droit quâen littĂ©rature se caractĂ©rise par une tension entre, dâune part, les figures du secret [...] et, dâautre part, celles de la communication, de la transparence... » (190) mais aussi, par un Ă©tonnant non sequitur, que câest une « figure essentielle Ă la comprĂ©hension de notre sociĂ©tĂ© afin dâaider nos contemporains Ă atteindre un meilleur Ă©quilibre entre cosmopolitisme, transcontinentalitĂ©, voire mondialisation dâune part et enracinement culturel, identitĂ© linguistico-nationale, voire positionnement individuel dâautre part. » (ibid.) Lâinstitution philosophique, avec tout son lourd hĂ©ritage thĂ©ologico-patristique, peut-elle encore nous faire croire quâun concept qui devrait Ă la fois son pedigree et ses retournements Ă un lignage aussi artificiel que celui qui, pour des raisons dâaprĂšs coup identitaire, fabrique Ă lâEurope occidentale une gĂ©nĂ©alogie morale, nâen serait pas moins capable, sâil Ă©tait mieux compris âdans une complexitĂ© pseudo-localeâ, de restaurer un Ă©quilibre quelconque, si ce nâest entre nos propres contradictions dites postmodernes ? On ne passe pas impunĂ©ment dâune apparente dialectique au chiasme et retour. Dâautre part, dire « quâil y a de lâauteur [...] dĂšs lâAntiquitĂ©, dĂšs quâun conflit sâest installĂ© entre Ă©criture et oralité » (ibid.), câest unifier trop vite de multiples « antiquitĂ©s » et projeter sur elles, Ă partir dâune seule fable, des relations conflictuelles imaginĂ©es sur la foi de moments choisis spĂ©cifiques comme ceux oĂč sâopposĂšrent, parfois violemment, droit coutumier et droit Ă©crit (on ne saurait ignorer non plus que ces deux autoritĂ©s, loin de correspondre toujours respectivement Ă une loi du peuple et Ă une loi des puissants, ont pu Ă©changer leurs rĂŽles Ă plusieurs reprises, comme elles continuent de le faire dans les sociĂ©tĂ©s postcoloniales en voie de modernisation et les dĂ©mocraties Ă©mergentes).
15En conclusion, si « Derrida est un philosophe qui signe, câest-Ă -dire simplement qui parle en son nom avec tous les risques que cela comporte, » (225) a) ne conviendrait-il pas, pour lui rendre hommage, de parler en son nom Ă soi plutĂŽt que de signer de son nom Ă lui ?; b) signer, selon Derrida, peut-il vouloir dire « simplement » parler en son nom, puisque lâon voit mal comment ou pourquoi la « palĂ©onymie », lâeffet-rature Ă©pargnerait un intangible sujet de la signature ? ; c) le risque de parler en son nom ne fut-il pas pris aussi, par « lâauteur de la dĂ©construction » au profit dâun pari de reconnaissance, jusquâĂ prĂ©sent gagné ?
16Mais peut-ĂȘtre demain perdu. Lâouvrage que nous avons examinĂ©, en dĂ©pit des quelques matĂ©riaux remarquables quâil apporte Ă lâĂ©tude du concept dâauteur et, par lĂ , Ă de futurs travaux transdisciplinaires sur une auctorialitĂ© Ă la fois pleinement historisĂ©e, structuralement entendue et systĂ©miquement contextualisĂ©e âon en est encore assez loinâ, est dâautant plus instructif sur lâurgence de procĂ©der autrement quâil ne tient guĂšre ensemble, paradoxalement, que par le solvant de la dĂ©construction. Il serait temps, dĂšs lors, de demander Ă la psychanalyse : « que dit ChrĂ©tien de Troyes lorsquâil parle du livre comme prĂ©cĂ©dant son conte ? » ; de demander Ă lâhistoire : « que dit le mythe lorsquâil nous prĂ©sente un dieu scribe anticipant Ă chaque instant la dictĂ©e du conteur ? » ; ou encore, de demander Ă la philosophie : « quâĂ©crit lâesclave illettrĂ© Ă qui, libre, on fera signer le/du nom de son ancien maĂźtre ? » Une interdisciplinaritĂ© du cĂŽte Ă cĂŽte montre toujours quâelle se soutient exclusivement dâune autoritĂ© valant pour mĂ©tadiscipline, nommĂ©e ou non âappelĂ©e ici « dĂ©construction »â, fĂ©dĂ©rant de mauvais grĂ© les disciplines dans la suffisance malheureuse de leurs objets prĂ©dĂ©finis. Le concept dâauteur (ou plutĂŽt son errante notion) est exemplairement de ceux qui appellent Ă lâexercice dâune transdisciplinaritĂ© radicale, demandant Ă chaque discipline de faire face, comme Swann, Ă des objets qui « ne sont pas son type ». Ă cette condition, peut-ĂȘtre sâapercevrait-on que lâauteur vĂ©ritable est celui qui parle, jusquâau dernier souffle de lâĆuvre, de ce quâil ne sait pas encore ; augmentant dâun mĂȘme geste les domaines de lâignorance et le champ de lâaction, il est encore celui que lâanonymat ne saurait dĂ©gager dâune telle responsabilitĂ©.

