
La poésie totale, malgré tout
1Les raisons pour lesquelles il est difficile Ă la poĂ©sie de prendre le tout pour objet sont nombreuses, variĂ©es et sans doute trop diffĂ©rentes les unes des autres pour quâelles apparaissent mĂȘme parfaitement synthĂ©tisables : lâĂ©miettement, la bigarrure, le bariolĂ© forment de toute façon, irrĂ©ductiblement, notre condition. Ces raisons sont en effet â au moins â dâordre thĂ©ologique, ontologique, linguistique, poĂŻĂ©tique et politique : la « mort de Dieu » brise lâidentification johannique de la CrĂ©ation au Verbe ; lâĂȘtre est multiple (sâil nâest pas la diffĂ©rence mĂȘme â et mĂȘme, pour parler comme Derrida, la diffĂ©rance) ; les mots toujours particuliers sont Ă la fois incapables de rĂ©fĂ©rer Ă lâuniversel (du fait de la multiplicitĂ© des langues â câest lâargument mallarmĂ©en dans « Crise de Vers ») et au singulier des choses (selon lâargument nominaliste) ; le poĂšme a traversĂ© une crise formelle (toujours dâaprĂšs MallarmĂ©) qui le rend incapable de se ressaisir dans une image du tout ; viser Ă dire le tout implique nĂ©cessairement une violence envers les ĂȘtres particuliers. On peut imaginer dâautres raisons encore.
2Pourtant, câest bien le mĂȘme mouvement qui dĂ©totalise lâĂȘtre et fonde la littĂ©rature comme exigence de totalité : comme le rappelle Arnaud Despax, repartant dans TotalitĂ© et poĂ©sie au xxesiĂšcle de la proposition de Nancy et LacoueâLabarthe, « les poĂštes vont ĂȘtre conduits Ă substituer Ă lâAbsolu de la transcendance [âŠ] un âabsolu littĂ©raireâ1 ». Cette substitution nâest pas seulement une concomitance : câest parce que le tout est brisĂ© quâil peut revenir comme objet propre de lâeffort poĂ©tique â mĂȘme si câest comme objet impossible.
3Il faut donc tenir ensemble â câest le tragique, ou le pathĂ©tique, du poĂšme â lâimpossibilitĂ© Ă saisir la totalitĂ© et sa vocation Ă le faire. Câest dâautant plus le cas quâau xxe siĂšcle la totalitĂ© prend une nouvelle signification. En effet « le siĂšcle dernier est Ă maints Ă©gards celui du monde dans la nouveautĂ© de son apprĂ©hension globale » (p. 49) : avec les guerres mondiales, la conquĂȘte spatiale, les totalitarismes et le dĂ©rĂšglement climatique, le Tout, de catĂ©gorique logique, ontologique ou thĂ©ologique quâil Ă©tait, trouve son incarnation dans des systĂšmes concrets (champs de bataille ou marchĂ©s planĂ©taires ; voyages dans lâespace tĂ©lĂ©diffusĂ©s ; idĂ©ologies internationalistes ; GaĂŻa comme systĂšme actif). DĂšs lors, on comprend le dĂ©sir du poĂšte de sauter parâdessus lâinterdit, et de chercher Ă faire de son Ćuvre une image du tout.
I. Le désir de totalité
4Il y a, indĂ©niablement, au fond du poĂšme un dĂ©sir de totalitĂ©. Ăluard disait du poĂšte que « tout dire est sa loi morale » (citĂ© p. 73). Mais encore fautâil sâentendre sur ce que lâon veut dire par lĂ Â : sâagitâil de chanter le tout comme tout (totum), le systĂšme, câestâĂ âdire lâun â ou au contraire de chanter toutes les choses (omnia2), dans leur bigarrure ? Ces deux dĂ©marches, qui semblent contradictoires, sâarticulent Ă partir du moment oĂč le poĂšte sâidentifie au « dĂ©miurge ».
a. Chanter le tout
5Comment dire le tout du monde ? Depuis lâantiquitĂ©, les mises en garde philosophiques contre un tel dĂ©sir sont nombreuses : non seulement la diversitĂ© des choses est infinie, mais on connait le « panta rhei » (tout coule) dâHĂ©raclite, qui leur refuse mĂȘme une permanence, ou le sensualisme de Protagoras dans le ThéétĂšte de Platon (165dâ168c), qui relative la stabilitĂ© des objets comme des sujets(ne se constituant comme tels que ponctuellement, dans leur rencontre). Si les choses sont non seulement infiniment multiples et bariolĂ©es, mais Ă©galement instables et changeantes, on ne voit pas comment la parole pourrait les atteindre dâune quelconque maniĂšre. Et ce dâautant que les mots sont, de leur cĂŽtĂ©, non seulement stables, mais gĂ©nĂ©riques : on peut dire « la table » ou « une table », mais pour dĂ©signer « cette tableâci », on est rĂ©duit Ă utiliser un dĂ©ictique que lâon pourrait utiliser, identique, pour toutes les tables. De la mĂȘme maniĂšre que le pronom qui devrait exprimer notre singularitĂ©, « je », est en rĂ©alitĂ© le plus universel et le plus vide, les mots chargĂ©s de reprĂ©senter la plus grande singularitĂ©, « maintenant », ou « ceci », sont les plus indĂ©terminĂ©s3. On comprend alors lâanecdote quâAristote rappelle dans la MĂ©taphysique Ă propos de Cratyle refusant de parler â pour se contenter de montrer, une Ă une, les choses4.
6Dire les omnia dans leur infinie diversitĂ© est impossible : la parole doit nĂ©cessairement sâattacher Ă une structure, un type, un totum qui organise la pluralitĂ© des choses en une figure. Comme le rappelle Francis Goyet dans le Regard rhĂ©torique, « il y a du visible parce quâil y a du typique. Mais le type est enâdeçà , en rĂ©serve.5 » Le poĂšte qui veut dire le tout doit donc chercher quelle figure de lâun, autrement dit le type de totum, qui lui permettra dâarticuler les diffĂ©rents omnia.
7Or, celuiâci ne prĂ©existe pas : le monde nous est donnĂ© dans sa bigarrure extrĂȘme, sans mode dâemploi. Patrice La Tour du Pin et Pierre Emmanuel sont sans doute croyants, mais le premier est « en quĂȘte du Dieu caché » (p. 330) et le second chante « contre et avec Dieu » (p. 293). On peut donc bien appeler comme on veut la totalitĂ© qui pourrait ramener la diversitĂ© des choses Ă leur unitĂ©, câestâĂ âdire le principe dâunification ontologique, il apparait que si le travail du poĂšte est nĂ©cessaire, câest justement parce quâune telle unification ne lui prĂ©existe pas, ou ne va pas de soi, ou quâil faut remplacer celle qui existe : « La Tour du Pin, en Ă©tablissant son univers en face de celui créé par Dieu, illustre lâapprĂ©hension du poĂšte-crĂ©ateur chrĂ©tien animĂ© par le but plus ou moins avouĂ© dâune substitution » (p. 168).
8Pour le poĂšte, croyant ou sceptique, le totum est de toute façon encore Ă fabriquer (ou Ă rĂ©vĂ©ler) â et il sâagit moins de chanter un tout qui prĂ©existe (sans quoi ce ne serait pas poĂšme, mais culte) que de le faire advenir.
b. Démiurge
9Si le poĂšte se veut dĂ©miurge, câest peutâĂȘtre dâabord que ce dieu crĂ©ateur luiâmĂȘme agit comme un poĂšte. Selon Platon dans le TimĂ©e, le dĂ©miurge est en effet « poiĂȘtĂȘn kai patera toude tou pantos » (28c3â4), câestâĂ âdire, si lâon traduit littĂ©ralement : « poĂšte et pĂšre du tout6 ». Bien sĂ»r, on rend habituellement cette formule par « fabriquant et pĂšre de cet univers7 », mais cela ne doit pas cacher le problĂšme fondamental de toute mĂ©taphysique de la crĂ©ation : comment fabriquer quelque chose Ă partir de rien ? Le poĂšte, Ćuvrant dans les mots, est celui qui Ă partir de rien (le signifiant, seul, nâest rien) fabrique du sens (et le sens de tout). Câest la raison pour laquelle « au commencement Ă©tait le Verbe », cet Ă©lĂ©ment dont le caractĂšre biface (signifiant / signifiĂ©) est la mĂ©diation nĂ©cessaire entre le nĂ©ant et lâĂȘtre.
10Il nâest donc pas Ă©tonnant que le poĂšte puisse se dĂ©crire luiâmĂȘme, Ă lâinstar de Patrice de La Tour du Pin « doux dĂ©miurge » et « apprentiâdieu » (citĂ© p. 86). Ou bien parce que la crĂ©ation nâest pas finie, ou bien parce que Dieu en mourant demande aux simples hommes de prendre la relĂšve, et de porter la tĂąche dâĂ©lever Ă la signification la matĂ©rialitĂ© barbare de ce qui est : poĂšte est celui qui se sent le devoir de prolonger le geste dĂ©miurgique, de faire converger et de ressaisir la matiĂšre bigarrĂ©e du monde (les omnia) dans lâunitĂ© dâune forme organique qui lui donne sens : « la relation du poĂšte Ă son Ćuvre sâaffirme comme organique, faisant de celle-ci non seulement une expression de lâĂȘtre singulier, mais aussi une projection de ce sujet et du monde quâil créé par son existence et sa pensĂ©e ; mais encore : une recrĂ©ation de cet ĂȘtre, sous les espĂšces plus ou moins idĂ©ales dâun corps Ă©ternel » (p. 91).
c. Tyran
11Le Livre (avec sa majuscule) reprĂ©sente le fantasme par lequel les poĂštes se substituent au Dieu absent (ou cachĂ©), et font advenir, sous la forme dâune Ćuvre organique, le totum qui manque au monde. Mais câest, bien sĂ»r, au risque dâune violence faite Ă la diversitĂ© des choses : de dĂ©miurge, le poĂšte risque de sâidentifier au tyran, et son chant de la totalitĂ©, au totalitaire. Un risque qui relĂšve donc, si lâon peut dire, de la politique du poĂšme, et dont les Ă©crivains sont dâautant plus conscients que le xxe siĂšcle fut riche en tentatives totalitaires, comme en tĂ©moigne ce poĂšme de Patrice de La Tour du Pin :
Jamais le temps ne fut plus tragique, et jamais / On nâavait tant errĂ© de lâesprit, et jamais / Le sang nâa brĂ»lĂ© tant de mains, et jamais / On nâa tant magnifiĂ© le mal, et jamais / Le sang et le mal nâont pourri aussi vite / Les Dieux abjects boivent Ă notre honneur ! / Comme des verres se choquent lesmythes : / Tels Dieux, telles douleursâŠÂ (citĂ© p. 185)
12La seconde guerre mondiale rĂ©vĂšle la structure tragique qui constitue lâeffort du poĂšme : dâun cĂŽtĂ©, et lâengagement de bien des poĂštes pour la RĂ©sistance en est la traduction politique, il y a dans la poĂ©sie une dĂ©fense de la singularitĂ© des ĂȘtres pour ce quâils sont â et donc un refus radical de lâoppression ; dâun autre cĂŽtĂ©, le dĂ©sir dĂ©miurgique crĂ©e une connivence objective avec les tyrans. DâoĂč une nouvelle explication Ă verser au dossier de la « haine de la poĂ©sie » dont on sait depuis Bataille quâelle est une structure fondamentale de ce genre. Comme en effet lâĂ©crit A. Despax, « constamment confrontĂ©e Ă lâinexprimable, la poĂ©sie est surtout perpĂ©tuellement en crise par la conscience de la participation de son entreprise au totalitarisme haĂŻÂ ; se haĂŻssant elleâmĂȘme, elle est consciente de lâinsuffisance de la contrition pour nĂ©gocier les contradictions Ă©thiques qui la minent » (p. 247).
II. Une poétique de la détotalisation
13Câest ici quâentrent en scĂšne, Ă proprement parler, les questions de poĂ©tique : car le poĂšme nâest pas nâimporte quel dĂ©sir, dans nâimporte quelle parole. Il est dâabord parole qui rĂ©flĂ©chit Ă ses moyens, et se donne, dans la plus pleine conscience, les formes particuliĂšres qui lui permettront dâaboutir Ă la rĂ©alisation de son dĂ©sir.
a. Fragment
14De Novalis Ă Nietzsche, on connait la maniĂšre dont le romantisme allemand a thĂ©orisĂ© le fragment non seulement comme une impossibilitĂ© Ă achever une Ćuvre, mais comme une maniĂšre supĂ©rieure dâen accomplir le service. Puisque le fragment incarnait lâirrĂ©ductible absence de principe unifiant, il Ă©tait douĂ© en quelque sorte dâune vertu ontologique (nĂ©gative) : il parvenait Ă dire lâĂȘtre non comme totalitĂ© unifiĂ©e, mais comme multiplicitĂ© ouverte.
15Câest ainsi que dans lâĂ©criture fragmentaire sâarticulerait le dĂ©sir de totum et le souci des omnia (qui risquaient dâĂȘtre Ă©crasĂ©s par la dimension totalitaire de lâĆuvre) : non pas un simple refus de lâĆuvre, mais plutĂŽt sa figuration sous forme de ruines. Une totalitĂ© dĂ©sirĂ©e mais dĂ©passĂ©e, dĂ©faite, abandonnĂ©e, nâexistant plus que comme un souvenir dans les choses rendues Ă leur idiosyncrasie, Ă leur humble, prosaĂŻque, contingence, sans arraisonnement possible : « au revers totalitaire, babĂ©lien de la totalisation par homogĂ©nĂ©isation dĂ©miurgique, qui se tend vers le sublimis pour passer la limite, sâoppose lâhumilis » (p. 250).
16Relisant la tradition qui, allant du Coup de dĂ©s Ă Edmond JabĂšs, donne autant dâimportance, dans le poĂšme, Ă ce qui nâest pas Ă©crit quâĂ ce qui est effectivement Ă©crit, A. Despax cite ce poĂšme dâAndrĂ© FrĂ©naud :
Par lâacte mĂȘme oĂč il opĂšrelâunitĂ© de tout, lâor,
le feu culminant,
sâĂ©vanouit, lâuniversâŠnul phĂ©nix.
(cité p. 267)
17La poĂ©sie dĂ©miurgique, qui risquait lâunification totalitaire, est aussi une force incendiaire qui congĂ©die le tout. Dans un geste Ă©minemment dialectique, le poĂšme doit se faire, en mĂȘme temps, crĂ©ation et destruction du tout, et « la parole est la forme de son abĂźme qui la borde, qui lâinvente : lieu de lâabsence, et possibilitĂ© de la prĂ©sence » (p. 312).
b. Humour
18La force qui permet cette articulation dialectique est sans doute lâhumour, auquel A. Despax consacre sa conclusion. Câest « la pointe dâintelligence qui fait Ă©clater la baudruche8 » qui permet de « jouir du jeu de lâunique et du multiple » (p. 369).
19Dans une fonction proche de celle que lui donne Gilles Deleuze dans Logique du sens, A. Despax envisage lâhumour comme une modalitĂ© par laquelle un discours dĂ©nonce sa propre superficialitĂ©. Ainsi, Ă©critâil, « associant Ă la monumentalitĂ© Ă©vidente de son ouvrage la conscience de son impermanence et de sa relativitĂ©, La Tour du Pin a vouĂ© son jeu Ă lâinachĂšvement » (p. 388). Mais ce nâest pas tout, car ce faisant, le poĂšte fait signe vers lâimpermanence (de toutes les choses) et parvient donc finalement Ă pointer quelque chose dâessentiel (leur fragilitĂ©) : pour Pierre Emmanuel, les « jeux de mots idiots conduisent Ă la prise de conscience du caractĂšre singulier, particulier de lâĂȘtre » (p. 410).
20Lâhumour â qui apparait notamment dans des jeux sur le signifiant qui peuvent apparaitre gratuits, dans des calembours ou dans la dramaturgie comique du texte â apparaĂźt alors comme un Ă©lĂ©ment central de lâeffort du poĂšme, puisquâil en est le gardeâfou. Il permet au texte, au moment oĂč il sâĂ©lance dans son effort de totalisation, de mĂ©nager lâirrĂ©ductible place du contingent, de lâidiot, de lâinarraisonnable. Il a donc une fonction politique capitale quâA. Despax met en Ă©vidence Ă travers la figure dâAndrĂ© FrĂ©naud :
Comme chez Pierre Emmanuel, sont clairs les efforts contre le totalitarisme et pour un idĂ©al rĂ©publicain. En tissant les relations de la multiplicitĂ©, la poĂ©sie frĂ©naldienne est lâimage de cette vigilance, oĂč la dĂ©mocratie est la prise en compte de la multiplicitĂ© singuliĂšre de chacun et de tout ĂȘtre â elle-mĂȘme image du multiple, avec lequel le poĂšte peut jouer, sâil est vrai que « la poĂ©sie est un immense jeu de mots ». (p.418)
21« Immense jeu de mots », la poĂ©sie ne fera pas violence aux choses : une glissade sur le signifiant vaut un aveu du type « il nây a lĂ que des mots ». Elle ne fera pas non plus violence au lecteur, lâhumour ayant un effet de distanciation (pour le dire avec Brecht), ou avec A. Despax, de « dĂ©totalisation ».
c. Contingence
22La conclusion du livre dâA. Despax se penche aussi sur la nature relationnelle du livre de poĂšme, et la maniĂšre dont il amĂ©nage, pour son lecteur, un espace de liberté : « LâesthĂ©tique de la discontinuitĂ© permet ainsi lâexercice dâune libertĂ© essentielle dans la rĂ©ception : par la lecture fragmentaire et dĂ©sordonnĂ©e que le livre lui offre potentiellement, le lecteur Ă©chappe Ă un certain caractĂšre tyrannique de la continuitĂ© temporelle » (p. 447). Ce faisant, le poĂšme laisse au roman, Ă travers le dispositif narratif fermĂ© de lâintrigue, le soin dâincarner la « totalitĂ© rĂȘvĂ©e » (p. 445). Lâargument donnĂ© ici, selon lequel au roman « manque justement la discontinuitĂ© essentielle de ce monde » (p. 446), peut Ă©tonner, dans la mesure oĂč il critique ce genre au nom mĂȘme du projet originaire du poĂšme : celui de faire advenir le totum du rĂ©el. Estâce Ă dire que la contradiction entre totalitĂ© et contingence est indĂ©passable ?
23Le souci de prĂ©server une forme de contingence (et par lĂ , de jeu pour le lecteur) impliqueâtâelle nĂ©cessairement une Ă©criture fragmentaire et dĂ©cousue, une poĂ©sie de fragments â une poĂ©sie ruinĂ©e ? Que le dĂ©sir de totalitĂ© est toujours nĂ©cessairement totalitaire et que la poĂ©sie doit cesser dâen faire « un objet de dĂ©sir » pour faire « de la TotalitĂ© une question » (p. 447) ? Ou peutâon imaginer une maniĂšre dâarticuler la contingence fondamentale du rĂ©el (telle quâelle rĂ©git en amont les rapports de toutes choses, et garantit en aval un espace de libertĂ© au lecteur) et la puissance totalisante dâun schĂšme formel qui fasse advenir le totum (câestâĂ âdire une image unifiĂ©e) du monde ?
III. Vers un nouveau livre
24Il me semble quâon pourrait imaginer, finalement, une autre rĂ©ponse Ă cette question que celle dâA. Despax : car son ouvrage, sâil sâappuie sur un corpus de trois auteurs, sâintitule TotalitĂ© et poĂ©sie au xxesiĂšcle (sans sousâtitre) : il a luiâmĂȘme une ambition totalisante. Or, il me semble quâon pourrait, Ă partir dâĂ©lĂ©ments ici peu thĂ©matisĂ©s, reconsidĂ©rer la compatibilitĂ© Ă©ventuelle de ces deux exigences : lâeffort de constitution dâune image du monde comme tout, dâune part, et le respect de la contingence rĂ©gissant les rapports des multiples choses, dâautre part.
a. La dissémination
25En effet, le fonctionnement sĂ©miotique du poĂšme moderne peut tout entier ĂȘtre rapportĂ© Ă une sorte de « don de liberté » fait au lecteur. On peut pour le comprendre se rĂ©fĂ©rer aux travaux dâEco sur lâ« Ćuvre ouverte », ou Ă la maniĂšre dont Derrida dĂ©crit ce quâil appelle la « dissĂ©mination » : le travail infini du sens, tel quâil ne se synthĂ©tise pas dans une instance (intention auctoriale, notamment) totalisante â et donc tel quâil revient au rĂ©cepteur de lâopĂ©rer sans fin. Il Ă©crit :
Sâil nây a donc pas dâunitĂ© thĂ©matique ou de sens total Ă se rĂ©approprier au-delĂ des instances textuelles, dans un imaginaire, une intentionnalitĂ© ou un vĂ©cu, le texte nâest plus lâexpression ou la reprĂ©sentation (heureuse ou non) de quelque vĂ©ritĂ© qui viendrait se diffracter ou se rassembler dans une littĂ©rature polysĂ©mique. Câest Ă ce concept hermĂ©neutique de polysĂ©mie quâil faudrait substituer celui de dissĂ©mination9.
26DerriĂšre le concept de dissĂ©mination, il y a un refus de lâhermĂ©neutique : il nây a pas, derriĂšre le poĂšme, de signification une et totale, synthĂ©tique, Ă cueillir. Contrairement au roman, qui peut ĂȘtre idĂ©ologiquement ambigu (Madame Bovary valoriseâtâil lâadultĂšre ? Quelle est la morale du Rouge et le Noir ?) mais dont les phrases doivent se synthĂ©tiser dans une signification univoque (il y a adultĂšre, il y a tentative dâassassinat), le poĂšme est luiâmĂȘme un agencement ouvert de pluralitĂ©s signifiantes qui travaillent (que le lecteur doit faire travailler) mais qui ne synthĂ©tisent pas, comme dans ces vers de La SorciĂšre de Rome de FrĂ©naud :
Que trouvions-nous marqué, que nous sachions lire ?
Que se trouve-t-il masqué, que nous ne saurions dire ?
Qui se terre, qui doit se taire ?
27A. Despax commente ainsi ces vers : « Les parallĂšles paronomastiques induisent peutâĂȘtre une tentative de saisie de lâinexprimable par lâidentitĂ©, mais ce nâest lĂ quâun pisâaller par rapport Ă lâĂ©nigme martelĂ©e des questions incohĂ©rentes » (p. 241). Câest pourtant le fonctionnement propre du poĂšme, que la forme (ici le parallĂšle) quâil propose soit en mĂȘme temps un trouble dans la signification : la totalisation formelle est le gage de la dĂ©totalisation hermĂ©neutique.
b. La forme et le schĂšme
28En effet, cette maniĂšre quâa le fonctionnement sĂ©miotique du texte dâassurer le jeu et dâincarner la contingence exonĂšre, me sembleâtâil, la nĂ©cessitĂ© quâaurait le poĂšme dâincarner la contingence dans la dĂ©structuration (du fragment), et lui permet dâoser repartir Ă la recherche de la forme.
29Par forme, jâentends le principe dâunification des vers dans un poĂšme (quand les vers ne sont pas de simples fragments) et par schĂšme celui des poĂšmes dans un livre. Si lâon prend la DĂ©lie de Maurice ScĂšve, la forme est le dizain, un poĂšme de dix vers dĂ©casyllabes suivant un certain schĂ©ma de rimes ; et le schĂšme est la collection de quatre cent cinquante poĂšmes de forme identique en cinquante sĂ©ries de neuf dizains sĂ©parĂ©s par des emblĂšmes (dont le premier est Ă©crit en Ă©cho Ă lâemblĂšme). Bien sĂ»r, DĂ©lie date du xvie siĂšcle et se situe avant la fameuse « crise de vers », mais pensons Ă â (1967) de Jacques Roubaud : on a bien lĂ un ouvrage dont chaque poĂšme suit une forme (le sonnet), tous les poĂšmes sâarticulant dans le schĂšme gĂ©nĂ©ral dâun livre (schĂšme structurĂ© par le jeu de go). On pourrait penser Ă dâautres exemples, y compris des schĂšmes unifiant des poĂšmes de formes diffĂ©rentes, comme dans La Descente de lâEscaut (1995) de Franck Venaille ou La Maye de Jacques Darras oĂč le schĂšme global (dans les deux cas une {descente du fleuve}) fait se succĂ©der des poĂšmes de formes variĂ©es. Lâimportant est ici quâau niveau du poĂšme comme au niveau du livre, la dissĂ©mination hermĂ©neutique prenne sur elle la contingence, pour dĂ©passer le fragment dans la recherche dâune nouvelle image du tout.
30Bien sĂ»r, cette image du tout nâest pas, si lâon peut dire, une « image totale du tout » : car lâĂȘtre nâest pas sonnet, ni le jeu de go la clĂ© de voĂ»te du monde. Mais le sonnet est un tout (un petit tout), et le Livre (qui suit ici une partie de go) une organisation close de ces petits touts. Ă travers ces deux niveaux successifs, le livre de poĂšme parvient Ă organiser lâomnia du monde en un totum qui, lui donnant sens, est (sans ĂȘtre le tout de lâĂȘtre) un point de vue particulier sur le tout de lâĂȘtre, une image du tout. Y aâtâil des images absolues ? Non, bien sĂ»r, mais cela ne signifie pas quâune image ne dit rien de ce dont elle est lâimage et que lâart doit se contenter de donner des lambeaux dâimages.
31Ă lâinverse, nous ne devons pas craindre la violence de lâimage. Car dans le cas du poĂšme, cette totalisation formelle, loin de refermer la signification de maniĂšre totalitaire, lâouvre au contraire : le jeu des parallĂ©lismes, des homologies, etc., ajoute Ă ce qui est localement dit des dĂ©terminations extĂ©rieures qui le troublent, crĂ©ent des Ă©chos, etc. Encore une fois, la totalisation formelle, loin de jouer dans le sens de la violence totalitaire, contribue Ă la dĂ©totalisation hermĂ©neutique. Beaucoup plus que les fragments dâune Ćuvre en ruine, auquel le lecteur doit se river parce quâils sont Ă©trangers les uns aux autres, la prise en compte rhĂ©torique du tout permet le jeu et donc, comme le dit Francis Goyet Ă propos dâun autre ouvrage de sonnets (les Regrets de du Bellay), la coâconstruction du tout par le lecteur :
(i) La sĂ©quence a tout dâabord plus dâordre quâon ne lâimagine dâhabitude, mais il y reste beaucoup de discontinuitĂ© [âŠ]. (ii) La participation du lecteur, prĂ©cisĂ©ment, est indispensable, câest lui qui voit ou non de lâordre, plus ou moins de connexions entre les sonnets, dans et par un travail dâexĂ©gĂšse qui est peut-ĂȘtre aussi un travail sur lui-mĂȘme, une sorte dâexercice spirituel. (iii) Enfin et surtout, lâordre nâest pas le fait premier, il est second, câest une reconstruction, une conquĂȘte, en tant que telle fragile10.
32Paradoxalement, le fragment qui accule le lecteur aux seules donnĂ©es quâon lui donne est donc plus totalitaire que le poĂšme achevĂ© en bonne et due forme, car celuiâci lui permet de faire des parallĂšles (qui ne sont pas nĂ©cessairement prĂ©vus ou calculĂ©s par lâauteur) et donc dâouvrir le jeu du sens en lâouvrant Ă dâautres textes quâil est libre de mobiliser.
c. Sortir de la crise
33Mais la « crise de vers », comme la nomme MallarmĂ©, nâaâtâelle pas eu lieu ? LâĂ©criture ne dĂ©riveâtâelle pas « vers lâabsence de livre » (Blanchot, citĂ© par A. Despax, p. 71) ? La modernitĂ© nâestâelle pas irrĂ©mĂ©diablement engagĂ©e dans un processus dâĂ©miettement, de fragmentation, qui Ă©loigne de plus en plus la poĂ©sie de son rĂȘve passĂ© de totalité ?
34PeutâĂȘtre pas â car sinon, comment pourrionsânous lire aujourdâhui, et prendre plaisir Ă la DĂ©lie ou aux Regrets ? Et aprĂšs tout, quelle est cette malĂ©diction historique Ă laquelle nous ne nous soumettons que parce que nous croyons sur parole des thĂ©oriciens (certes brillants) ? La poĂ©sie nâestâelle pas que ce que lâon en fait ? Pour le dire grossiĂšrement : ne suffiraitâil pas dâĂ©crire des alexandrins pour que la crise du vers soit derriĂšre nous ? Ne suffiraitâil pas de sortir de la crise ? En en tirant les leçons, bien sĂ»r : il ne sâagit pas de faire comme si elle nâavait pas eu lieu. Mais ne sommes-nous pas confrontĂ©s Ă de nouveaux enjeux â en premier lieu desquels une autre crise, Ă©cologique â qui rendent nĂ©cessaire de retravailler Ă la constitution dâune image du tout, plutĂŽt quâĂ nous complaire dans la contemplation de la ruine des tentatives littĂ©raires passĂ©es ?
35Dans la crise Ă©cologique que nous vivons, câest bien le tout comme tout qui est en jeu : Ă la fois lâomnia de la pluralitĂ© des vivants (individus et espĂšces) subissant une extinction de masse, et le totum de GaĂŻa, la Terre comme systĂšme. La poĂ©sie peut bien peu, face Ă un tel un problĂšme, sans doute, mais le peu quâelle peut, ne devraitâelle pas lâinvestir dâabord dans la reconsidĂ©ration de sa possibilitĂ© Ă en donner une image ? Ne peutâelle rien nous dire Ă la fois de toutes ces espĂšces qui disparaissent, et de cette GaĂŻa qui souffre ? Il me semble que lâarticulation, dans un schĂšme totalisant, de poĂšmes Ă la forme structurĂ©e, pourrait le permettre, et redonner un fondement au dĂ©sir dĂ©miurgique du poĂšte (il sâagirait de sauver la CrĂ©ation) qui ne le fasse pas risquer de tomber dans la violence totalitaire.

