Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 20, numéro 1
titre article
Pierre Vinclair

La poésie totale, malgré tout

Arnaud Despax, Totalité et poésie au XXe siÚcle, Paris : Honoré Champion, coll. « BibliothÚque de littérature générale et comparée », 2018, 484 p., EAN 9782745347107.

1Les raisons pour lesquelles il est difficile Ă  la poĂ©sie de prendre le tout pour objet sont nombreuses, variĂ©es et sans doute trop diffĂ©rentes les unes des autres pour qu’elles apparaissent mĂȘme parfaitement synthĂ©tisables : l’émiettement, la bigarrure, le bariolĂ© forment de toute façon, irrĂ©ductiblement, notre condition. Ces raisons sont en effet — au moins — d’ordre thĂ©ologique, ontologique, linguistique, poĂŻĂ©tique et politique : la « mort de Dieu » brise l’identification johannique de la CrĂ©ation au Verbe ; l’ĂȘtre est multiple (s’il n’est pas la diffĂ©rence mĂȘme — et mĂȘme, pour parler comme Derrida, la diffĂ©rance) ; les mots toujours particuliers sont Ă  la fois incapables de rĂ©fĂ©rer Ă  l’universel (du fait de la multiplicitĂ© des langues — c’est l’argument mallarmĂ©en dans « Crise de Vers ») et au singulier des choses (selon l’argument nominaliste) ; le poĂšme a traversĂ© une crise formelle (toujours d’aprĂšs MallarmĂ©) qui le rend incapable de se ressaisir dans une image du tout ; viser Ă  dire le tout implique nĂ©cessairement une violence envers les ĂȘtres particuliers. On peut imaginer d’autres raisons encore.

2Pourtant, c’est bien le mĂȘme mouvement qui dĂ©totalise l’ĂȘtre et fonde la littĂ©rature comme exigence de totalité : comme le rappelle Arnaud Despax, repartant dans TotalitĂ© et poĂ©sie au xxesiĂšcle de la proposition de Nancy et Lacoue‑Labarthe, « les poĂštes vont ĂȘtre conduits Ă  substituer Ă  l’Absolu de la transcendance [
] un “absolu littĂ©raire”1 ». Cette substitution n’est pas seulement une concomitance : c’est parce que le tout est brisĂ© qu’il peut revenir comme objet propre de l’effort poĂ©tique — mĂȘme si c’est comme objet impossible.

3Il faut donc tenir ensemble — c’est le tragique, ou le pathĂ©tique, du poĂšme — l’impossibilitĂ© Ă  saisir la totalitĂ© et sa vocation Ă  le faire. C’est d’autant plus le cas qu’au xxe siĂšcle la totalitĂ© prend une nouvelle signification. En effet « le siĂšcle dernier est Ă  maints Ă©gards celui du monde dans la nouveautĂ© de son apprĂ©hension globale » (p. 49) : avec les guerres mondiales, la conquĂȘte spatiale, les totalitarismes et le dĂ©rĂšglement climatique, le Tout, de catĂ©gorique logique, ontologique ou thĂ©ologique qu’il Ă©tait, trouve son incarnation dans des systĂšmes concrets (champs de bataille ou marchĂ©s planĂ©taires ; voyages dans l’espace tĂ©lĂ©diffusĂ©s ; idĂ©ologies internationalistes ; GaĂŻa comme systĂšme actif). DĂšs lors, on comprend le dĂ©sir du poĂšte de sauter par‑dessus l’interdit, et de chercher Ă  faire de son Ɠuvre une image du tout.

I. Le désir de totalité

4Il y a, indĂ©niablement, au fond du poĂšme un dĂ©sir de totalitĂ©. Éluard disait du poĂšte que « tout dire est sa loi morale » (citĂ© p. 73). Mais encore faut‑il s’entendre sur ce que l’on veut dire par là : s’agit‑il de chanter le tout comme tout (totum), le systĂšme, c’est‑à‑dire l’un — ou au contraire de chanter toutes les choses (omnia2), dans leur bigarrure ? Ces deux dĂ©marches, qui semblent contradictoires, s’articulent Ă  partir du moment oĂč le poĂšte s’identifie au « dĂ©miurge ».

a. Chanter le tout

5Comment dire le tout du monde ? Depuis l’antiquitĂ©, les mises en garde philosophiques contre un tel dĂ©sir sont nombreuses : non seulement la diversitĂ© des choses est infinie, mais on connait le « panta rhei » (tout coule) d’HĂ©raclite, qui leur refuse mĂȘme une permanence, ou le sensualisme de Protagoras dans le ThéétĂšte de Platon (165d‑168c), qui relative la stabilitĂ© des objets comme des sujets(ne se constituant comme tels que ponctuellement, dans leur rencontre). Si les choses sont non seulement infiniment multiples et bariolĂ©es, mais Ă©galement instables et changeantes, on ne voit pas comment la parole pourrait les atteindre d’une quelconque maniĂšre. Et ce d’autant que les mots sont, de leur cĂŽtĂ©, non seulement stables, mais gĂ©nĂ©riques : on peut dire « la table » ou « une table », mais pour dĂ©signer « cette table‑ci », on est rĂ©duit Ă  utiliser un dĂ©ictique que l’on pourrait utiliser, identique, pour toutes les tables. De la mĂȘme maniĂšre que le pronom qui devrait exprimer notre singularitĂ©, « je », est en rĂ©alitĂ© le plus universel et le plus vide, les mots chargĂ©s de reprĂ©senter la plus grande singularitĂ©, « maintenant », ou « ceci », sont les plus indĂ©terminĂ©s3. On comprend alors l’anecdote qu’Aristote rappelle dans la MĂ©taphysique Ă  propos de Cratyle refusant de parler — pour se contenter de montrer, une Ă  une, les choses4.

6Dire les omnia dans leur infinie diversitĂ© est impossible : la parole doit nĂ©cessairement s’attacher Ă  une structure, un type, un totum qui organise la pluralitĂ© des choses en une figure. Comme le rappelle Francis Goyet dans le Regard rhĂ©torique, « il y a du visible parce qu’il y a du typique. Mais le type est en‑deçà, en rĂ©serve.5 » Le poĂšte qui veut dire le tout doit donc chercher quelle figure de l’un, autrement dit le type de totum, qui lui permettra d’articuler les diffĂ©rents omnia.

7Or, celui‑ci ne prĂ©existe pas : le monde nous est donnĂ© dans sa bigarrure extrĂȘme, sans mode d’emploi. Patrice La Tour du Pin et Pierre Emmanuel sont sans doute croyants, mais le premier est « en quĂȘte du Dieu caché » (p. 330) et le second chante « contre et avec Dieu » (p. 293). On peut donc bien appeler comme on veut la totalitĂ© qui pourrait ramener la diversitĂ© des choses Ă  leur unitĂ©, c’est‑à‑dire le principe d’unification ontologique, il apparait que si le travail du poĂšte est nĂ©cessaire, c’est justement parce qu’une telle unification ne lui prĂ©existe pas, ou ne va pas de soi, ou qu’il faut remplacer celle qui existe : « La Tour du Pin, en Ă©tablissant son univers en face de celui créé par Dieu, illustre l’apprĂ©hension du poĂšte-crĂ©ateur chrĂ©tien animĂ© par le but plus ou moins avouĂ© d’une substitution » (p. 168).

8Pour le poĂšte, croyant ou sceptique, le totum est de toute façon encore Ă  fabriquer (ou Ă  rĂ©vĂ©ler) — et il s’agit moins de chanter un tout qui prĂ©existe (sans quoi ce ne serait pas poĂšme, mais culte) que de le faire advenir.

b. Démiurge

9Si le poĂšte se veut dĂ©miurge, c’est peut‑ĂȘtre d’abord que ce dieu crĂ©ateur lui‑mĂȘme agit comme un poĂšte. Selon Platon dans le TimĂ©e, le dĂ©miurge est en effet « poiĂȘtĂȘn kai patera toude tou pantos » (28c3‑4), c’est‑à‑dire, si l’on traduit littĂ©ralement : « poĂšte et pĂšre du tout6 ». Bien sĂ»r, on rend habituellement cette formule par « fabriquant et pĂšre de cet univers7 », mais cela ne doit pas cacher le problĂšme fondamental de toute mĂ©taphysique de la crĂ©ation : comment fabriquer quelque chose Ă  partir de rien ? Le poĂšte, Ɠuvrant dans les mots, est celui qui Ă  partir de rien (le signifiant, seul, n’est rien) fabrique du sens (et le sens de tout). C’est la raison pour laquelle « au commencement Ă©tait le Verbe », cet Ă©lĂ©ment dont le caractĂšre biface (signifiant / signifiĂ©) est la mĂ©diation nĂ©cessaire entre le nĂ©ant et l’ĂȘtre.

10Il n’est donc pas Ă©tonnant que le poĂšte puisse se dĂ©crire lui‑mĂȘme, Ă  l’instar de Patrice de La Tour du Pin « doux dĂ©miurge » et « apprenti‑dieu » (citĂ© p. 86). Ou bien parce que la crĂ©ation n’est pas finie, ou bien parce que Dieu en mourant demande aux simples hommes de prendre la relĂšve, et de porter la tĂąche d’élever Ă  la signification la matĂ©rialitĂ© barbare de ce qui est : poĂšte est celui qui se sent le devoir de prolonger le geste dĂ©miurgique, de faire converger et de ressaisir la matiĂšre bigarrĂ©e du monde (les omnia) dans l’unitĂ© d’une forme organique qui lui donne sens : « la relation du poĂšte Ă  son Ɠuvre s’affirme comme organique, faisant de celle-ci non seulement une expression de l’ĂȘtre singulier, mais aussi une projection de ce sujet et du monde qu’il créé par son existence et sa pensĂ©e ; mais encore : une recrĂ©ation de cet ĂȘtre, sous les espĂšces plus ou moins idĂ©ales d’un corps Ă©ternel » (p. 91).

c. Tyran

11Le Livre (avec sa majuscule) reprĂ©sente le fantasme par lequel les poĂštes se substituent au Dieu absent (ou cachĂ©), et font advenir, sous la forme d’une Ɠuvre organique, le totum qui manque au monde. Mais c’est, bien sĂ»r, au risque d’une violence faite Ă  la diversitĂ© des choses : de dĂ©miurge, le poĂšte risque de s’identifier au tyran, et son chant de la totalitĂ©, au totalitaire. Un risque qui relĂšve donc, si l’on peut dire, de la politique du poĂšme, et dont les Ă©crivains sont d’autant plus conscients que le xxe siĂšcle fut riche en tentatives totalitaires, comme en tĂ©moigne ce poĂšme de Patrice de La Tour du Pin :

Jamais le temps ne fut plus tragique, et jamais / On n’avait tant errĂ© de l’esprit, et jamais / Le sang n’a brĂ»lĂ© tant de mains, et jamais / On n’a tant magnifiĂ© le mal, et jamais / Le sang et le mal n’ont pourri aussi vite / Les Dieux abjects boivent Ă  notre honneur ! / Comme des verres se choquent lesmythes : / Tels Dieux, telles douleurs
 (citĂ© p. 185)

12La seconde guerre mondiale rĂ©vĂšle la structure tragique qui constitue l’effort du poĂšme : d’un cĂŽtĂ©, et l’engagement de bien des poĂštes pour la RĂ©sistance en est la traduction politique, il y a dans la poĂ©sie une dĂ©fense de la singularitĂ© des ĂȘtres pour ce qu’ils sont — et donc un refus radical de l’oppression ; d’un autre cĂŽtĂ©, le dĂ©sir dĂ©miurgique crĂ©e une connivence objective avec les tyrans. D’oĂč une nouvelle explication Ă  verser au dossier de la « haine de la poĂ©sie » dont on sait depuis Bataille qu’elle est une structure fondamentale de ce genre. Comme en effet l’écrit A. Despax, « constamment confrontĂ©e Ă  l’inexprimable, la poĂ©sie est surtout perpĂ©tuellement en crise par la conscience de la participation de son entreprise au totalitarisme haï ; se haĂŻssant elle‑mĂȘme, elle est consciente de l’insuffisance de la contrition pour nĂ©gocier les contradictions Ă©thiques qui la minent » (p. 247).

II. Une poétique de la détotalisation

13C’est ici qu’entrent en scĂšne, Ă  proprement parler, les questions de poĂ©tique : car le poĂšme n’est pas n’importe quel dĂ©sir, dans n’importe quelle parole. Il est d’abord parole qui rĂ©flĂ©chit Ă  ses moyens, et se donne, dans la plus pleine conscience, les formes particuliĂšres qui lui permettront d’aboutir Ă  la rĂ©alisation de son dĂ©sir.

a. Fragment

14De Novalis Ă  Nietzsche, on connait la maniĂšre dont le romantisme allemand a thĂ©orisĂ© le fragment non seulement comme une impossibilitĂ© Ă  achever une Ɠuvre, mais comme une maniĂšre supĂ©rieure d’en accomplir le service. Puisque le fragment incarnait l’irrĂ©ductible absence de principe unifiant, il Ă©tait douĂ© en quelque sorte d’une vertu ontologique (nĂ©gative) : il parvenait Ă  dire l’ĂȘtre non comme totalitĂ© unifiĂ©e, mais comme multiplicitĂ© ouverte.

15C’est ainsi que dans l’écriture fragmentaire s’articulerait le dĂ©sir de totum et le souci des omnia (qui risquaient d’ĂȘtre Ă©crasĂ©s par la dimension totalitaire de l’Ɠuvre) : non pas un simple refus de l’Ɠuvre, mais plutĂŽt sa figuration sous forme de ruines. Une totalitĂ© dĂ©sirĂ©e mais dĂ©passĂ©e, dĂ©faite, abandonnĂ©e, n’existant plus que comme un souvenir dans les choses rendues Ă  leur idiosyncrasie, Ă  leur humble, prosaĂŻque, contingence, sans arraisonnement possible : « au revers totalitaire, babĂ©lien de la totalisation par homogĂ©nĂ©isation dĂ©miurgique, qui se tend vers le sublimis pour passer la limite, s’oppose l’humilis » (p. 250).

16Relisant la tradition qui, allant du Coup de dĂ©s Ă  Edmond JabĂšs, donne autant d’importance, dans le poĂšme, Ă  ce qui n’est pas Ă©crit qu’à ce qui est effectivement Ă©crit, A. Despax cite ce poĂšme d’AndrĂ© FrĂ©naud :

Par l’acte mĂȘme oĂč il opĂšrel’unitĂ© de tout, l’or,
le feu culminant,
s’évanouit, l’univers
nul phĂ©nix.
(cité p. 267)

17La poĂ©sie dĂ©miurgique, qui risquait l’unification totalitaire, est aussi une force incendiaire qui congĂ©die le tout. Dans un geste Ă©minemment dialectique, le poĂšme doit se faire, en mĂȘme temps, crĂ©ation et destruction du tout, et « la parole est la forme de son abĂźme qui la borde, qui l’invente : lieu de l’absence, et possibilitĂ© de la prĂ©sence » (p. 312).

b. Humour

18La force qui permet cette articulation dialectique est sans doute l’humour, auquel A. Despax consacre sa conclusion. C’est « la pointe d’intelligence qui fait Ă©clater la baudruche8 » qui permet de « jouir du jeu de l’unique et du multiple » (p. 369).

19Dans une fonction proche de celle que lui donne Gilles Deleuze dans Logique du sens, A. Despax envisage l’humour comme une modalitĂ© par laquelle un discours dĂ©nonce sa propre superficialitĂ©. Ainsi, Ă©crit‑il, « associant Ă  la monumentalitĂ© Ă©vidente de son ouvrage la conscience de son impermanence et de sa relativitĂ©, La Tour du Pin a vouĂ© son jeu Ă  l’inachĂšvement » (p. 388). Mais ce n’est pas tout, car ce faisant, le poĂšte fait signe vers l’impermanence (de toutes les choses) et parvient donc finalement Ă  pointer quelque chose d’essentiel (leur fragilitĂ©) : pour Pierre Emmanuel, les « jeux de mots idiots conduisent Ă  la prise de conscience du caractĂšre singulier, particulier de l’ĂȘtre » (p. 410).

20L’humour — qui apparait notamment dans des jeux sur le signifiant qui peuvent apparaitre gratuits, dans des calembours ou dans la dramaturgie comique du texte — apparaĂźt alors comme un Ă©lĂ©ment central de l’effort du poĂšme, puisqu’il en est le garde‑fou. Il permet au texte, au moment oĂč il s’élance dans son effort de totalisation, de mĂ©nager l’irrĂ©ductible place du contingent, de l’idiot, de l’inarraisonnable. Il a donc une fonction politique capitale qu’A. Despax met en Ă©vidence Ă  travers la figure d’AndrĂ© FrĂ©naud :

Comme chez Pierre Emmanuel, sont clairs les efforts contre le totalitarisme et pour un idĂ©al rĂ©publicain. En tissant les relations de la multiplicitĂ©, la poĂ©sie frĂ©naldienne est l’image de cette vigilance, oĂč la dĂ©mocratie est la prise en compte de la multiplicitĂ© singuliĂšre de chacun et de tout ĂȘtre — elle-mĂȘme image du multiple, avec lequel le poĂšte peut jouer, s’il est vrai que « la poĂ©sie est un immense jeu de mots ». (p.418)

21« Immense jeu de mots », la poĂ©sie ne fera pas violence aux choses : une glissade sur le signifiant vaut un aveu du type « il n’y a lĂ  que des mots ». Elle ne fera pas non plus violence au lecteur, l’humour ayant un effet de distanciation (pour le dire avec Brecht), ou avec A. Despax, de « dĂ©totalisation ».

c. Contingence

22La conclusion du livre d’A. Despax se penche aussi sur la nature relationnelle du livre de poĂšme, et la maniĂšre dont il amĂ©nage, pour son lecteur, un espace de liberté : « L’esthĂ©tique de la discontinuitĂ© permet ainsi l’exercice d’une libertĂ© essentielle dans la rĂ©ception : par la lecture fragmentaire et dĂ©sordonnĂ©e que le livre lui offre potentiellement, le lecteur Ă©chappe Ă  un certain caractĂšre tyrannique de la continuitĂ© temporelle » (p. 447). Ce faisant, le poĂšme laisse au roman, Ă  travers le dispositif narratif fermĂ© de l’intrigue, le soin d’incarner la « totalitĂ© rĂȘvĂ©e » (p. 445). L’argument donnĂ© ici, selon lequel au roman « manque justement la discontinuitĂ© essentielle de ce monde » (p. 446), peut Ă©tonner, dans la mesure oĂč il critique ce genre au nom mĂȘme du projet originaire du poĂšme : celui de faire advenir le totum du rĂ©el. Est‑ce Ă  dire que la contradiction entre totalitĂ© et contingence est indĂ©passable ?

23Le souci de prĂ©server une forme de contingence (et par lĂ , de jeu pour le lecteur) implique‑t‑elle nĂ©cessairement une Ă©criture fragmentaire et dĂ©cousue, une poĂ©sie de fragments — une poĂ©sie ruinĂ©e ? Que le dĂ©sir de totalitĂ© est toujours nĂ©cessairement totalitaire et que la poĂ©sie doit cesser d’en faire « un objet de dĂ©sir » pour faire « de la TotalitĂ© une question » (p. 447) ? Ou peut‑on imaginer une maniĂšre d’articuler la contingence fondamentale du rĂ©el (telle qu’elle rĂ©git en amont les rapports de toutes choses, et garantit en aval un espace de libertĂ© au lecteur) et la puissance totalisante d’un schĂšme formel qui fasse advenir le totum (c’est‑à‑dire une image unifiĂ©e) du monde ?

III. Vers un nouveau livre

24Il me semble qu’on pourrait imaginer, finalement, une autre rĂ©ponse Ă  cette question que celle d’A. Despax : car son ouvrage, s’il s’appuie sur un corpus de trois auteurs, s’intitule TotalitĂ© et poĂ©sie au xxesiĂšcle (sans sous‑titre) : il a lui‑mĂȘme une ambition totalisante. Or, il me semble qu’on pourrait, Ă  partir d’élĂ©ments ici peu thĂ©matisĂ©s, reconsidĂ©rer la compatibilitĂ© Ă©ventuelle de ces deux exigences : l’effort de constitution d’une image du monde comme tout, d’une part, et le respect de la contingence rĂ©gissant les rapports des multiples choses, d’autre part.

a. La dissémination

25En effet, le fonctionnement sĂ©miotique du poĂšme moderne peut tout entier ĂȘtre rapportĂ© Ă  une sorte de « don de liberté » fait au lecteur. On peut pour le comprendre se rĂ©fĂ©rer aux travaux d’Eco sur l’« Ɠuvre ouverte », ou Ă  la maniĂšre dont Derrida dĂ©crit ce qu’il appelle la « dissĂ©mination » : le travail infini du sens, tel qu’il ne se synthĂ©tise pas dans une instance (intention auctoriale, notamment) totalisante — et donc tel qu’il revient au rĂ©cepteur de l’opĂ©rer sans fin. Il Ă©crit :

S’il n’y a donc pas d’unitĂ© thĂ©matique ou de sens total Ă  se rĂ©approprier au-delĂ  des instances textuelles, dans un imaginaire, une intentionnalitĂ© ou un vĂ©cu, le texte n’est plus l’expression ou la reprĂ©sentation (heureuse ou non) de quelque vĂ©ritĂ© qui viendrait se diffracter ou se rassembler dans une littĂ©rature polysĂ©mique. C’est Ă  ce concept hermĂ©neutique de polysĂ©mie qu’il faudrait substituer celui de dissĂ©mination9.

26DerriĂšre le concept de dissĂ©mination, il y a un refus de l’hermĂ©neutique : il n’y a pas, derriĂšre le poĂšme, de signification une et totale, synthĂ©tique, Ă  cueillir. Contrairement au roman, qui peut ĂȘtre idĂ©ologiquement ambigu (Madame Bovary valorise‑t‑il l’adultĂšre ? Quelle est la morale du Rouge et le Noir ?) mais dont les phrases doivent se synthĂ©tiser dans une signification univoque (il y a adultĂšre, il y a tentative d’assassinat), le poĂšme est lui‑mĂȘme un agencement ouvert de pluralitĂ©s signifiantes qui travaillent (que le lecteur doit faire travailler) mais qui ne synthĂ©tisent pas, comme dans ces vers de La SorciĂšre de Rome de FrĂ©naud :

Que trouvions-nous marqué, que nous sachions lire ?
Que se trouve-t-il masqué, que nous ne saurions dire ?
Qui se terre, qui doit se taire ?

27A. Despax commente ainsi ces vers : « Les parallĂšles paronomastiques induisent peut‑ĂȘtre une tentative de saisie de l’inexprimable par l’identitĂ©, mais ce n’est lĂ  qu’un pis‑aller par rapport Ă  l’énigme martelĂ©e des questions incohĂ©rentes » (p. 241). C’est pourtant le fonctionnement propre du poĂšme, que la forme (ici le parallĂšle) qu’il propose soit en mĂȘme temps un trouble dans la signification : la totalisation formelle est le gage de la dĂ©totalisation hermĂ©neutique.

b. La forme et le schĂšme

28En effet, cette maniĂšre qu’a le fonctionnement sĂ©miotique du texte d’assurer le jeu et d’incarner la contingence exonĂšre, me semble‑t‑il, la nĂ©cessitĂ© qu’aurait le poĂšme d’incarner la contingence dans la dĂ©structuration (du fragment), et lui permet d’oser repartir Ă  la recherche de la forme.

29Par forme, j’entends le principe d’unification des vers dans un poĂšme (quand les vers ne sont pas de simples fragments) et par schĂšme celui des poĂšmes dans un livre. Si l’on prend la DĂ©lie de Maurice ScĂšve, la forme est le dizain, un poĂšme de dix vers dĂ©casyllabes suivant un certain schĂ©ma de rimes ; et le schĂšme est la collection de quatre cent cinquante poĂšmes de forme identique en cinquante sĂ©ries de neuf dizains sĂ©parĂ©s par des emblĂšmes (dont le premier est Ă©crit en Ă©cho Ă  l’emblĂšme). Bien sĂ»r, DĂ©lie date du xvie siĂšcle et se situe avant la fameuse « crise de vers », mais pensons Ă  ∈ (1967) de Jacques Roubaud : on a bien lĂ  un ouvrage dont chaque poĂšme suit une forme (le sonnet), tous les poĂšmes s’articulant dans le schĂšme gĂ©nĂ©ral d’un livre (schĂšme structurĂ© par le jeu de go). On pourrait penser Ă  d’autres exemples, y compris des schĂšmes unifiant des poĂšmes de formes diffĂ©rentes, comme dans La Descente de l’Escaut (1995) de Franck Venaille ou La Maye de Jacques Darras oĂč le schĂšme global (dans les deux cas une {descente du fleuve}) fait se succĂ©der des poĂšmes de formes variĂ©es. L’important est ici qu’au niveau du poĂšme comme au niveau du livre, la dissĂ©mination hermĂ©neutique prenne sur elle la contingence, pour dĂ©passer le fragment dans la recherche d’une nouvelle image du tout.

30Bien sĂ»r, cette image du tout n’est pas, si l’on peut dire, une « image totale du tout » : car l’ĂȘtre n’est pas sonnet, ni le jeu de go la clĂ© de voĂ»te du monde. Mais le sonnet est un tout (un petit tout), et le Livre (qui suit ici une partie de go) une organisation close de ces petits touts. À travers ces deux niveaux successifs, le livre de poĂšme parvient Ă  organiser l’omnia du monde en un totum qui, lui donnant sens, est (sans ĂȘtre le tout de l’ĂȘtre) un point de vue particulier sur le tout de l’ĂȘtre, une image du tout. Y a‑t‑il des images absolues ? Non, bien sĂ»r, mais cela ne signifie pas qu’une image ne dit rien de ce dont elle est l’image et que l’art doit se contenter de donner des lambeaux d’images.

31À l’inverse, nous ne devons pas craindre la violence de l’image. Car dans le cas du poĂšme, cette totalisation formelle, loin de refermer la signification de maniĂšre totalitaire, l’ouvre au contraire : le jeu des parallĂ©lismes, des homologies, etc., ajoute Ă  ce qui est localement dit des dĂ©terminations extĂ©rieures qui le troublent, crĂ©ent des Ă©chos, etc. Encore une fois, la totalisation formelle, loin de jouer dans le sens de la violence totalitaire, contribue Ă  la dĂ©totalisation hermĂ©neutique. Beaucoup plus que les fragments d’une Ɠuvre en ruine, auquel le lecteur doit se river parce qu’ils sont Ă©trangers les uns aux autres, la prise en compte rhĂ©torique du tout permet le jeu et donc, comme le dit Francis Goyet Ă  propos d’un autre ouvrage de sonnets (les Regrets de du Bellay), la co‑construction du tout par le lecteur :

(i) La sĂ©quence a tout d’abord plus d’ordre qu’on ne l’imagine d’habitude, mais il y reste beaucoup de discontinuitĂ© [
]. (ii) La participation du lecteur, prĂ©cisĂ©ment, est indispensable, c’est lui qui voit ou non de l’ordre, plus ou moins de connexions entre les sonnets, dans et par un travail d’exĂ©gĂšse qui est peut-ĂȘtre aussi un travail sur lui-mĂȘme, une sorte d’exercice spirituel. (iii) Enfin et surtout, l’ordre n’est pas le fait premier, il est second, c’est une reconstruction, une conquĂȘte, en tant que telle fragile10.

32Paradoxalement, le fragment qui accule le lecteur aux seules donnĂ©es qu’on lui donne est donc plus totalitaire que le poĂšme achevĂ© en bonne et due forme, car celui‑ci lui permet de faire des parallĂšles (qui ne sont pas nĂ©cessairement prĂ©vus ou calculĂ©s par l’auteur) et donc d’ouvrir le jeu du sens en l’ouvrant Ă  d’autres textes qu’il est libre de mobiliser.

c. Sortir de la crise

33Mais la « crise de vers », comme la nomme MallarmĂ©, n’a‑t‑elle pas eu lieu ? L’écriture ne dĂ©rive‑t‑elle pas « vers l’absence de livre » (Blanchot, citĂ© par A. Despax, p. 71) ? La modernitĂ© n’est‑elle pas irrĂ©mĂ©diablement engagĂ©e dans un processus d’émiettement, de fragmentation, qui Ă©loigne de plus en plus la poĂ©sie de son rĂȘve passĂ© de totalité ?

34Peut‑ĂȘtre pas — car sinon, comment pourrions‑nous lire aujourd’hui, et prendre plaisir Ă  la DĂ©lie ou aux Regrets ? Et aprĂšs tout, quelle est cette malĂ©diction historique Ă  laquelle nous ne nous soumettons que parce que nous croyons sur parole des thĂ©oriciens (certes brillants) ? La poĂ©sie n’est‑elle pas que ce que l’on en fait ? Pour le dire grossiĂšrement : ne suffirait‑il pas d’écrire des alexandrins pour que la crise du vers soit derriĂšre nous ? Ne suffirait‑il pas de sortir de la crise ? En en tirant les leçons, bien sĂ»r : il ne s’agit pas de faire comme si elle n’avait pas eu lieu. Mais ne sommes-nous pas confrontĂ©s Ă  de nouveaux enjeux — en premier lieu desquels une autre crise, Ă©cologique — qui rendent nĂ©cessaire de retravailler Ă  la constitution d’une image du tout, plutĂŽt qu’à nous complaire dans la contemplation de la ruine des tentatives littĂ©raires passĂ©es ?

35Dans la crise Ă©cologique que nous vivons, c’est bien le tout comme tout qui est en jeu : Ă  la fois l’omnia de la pluralitĂ© des vivants (individus et espĂšces) subissant une extinction de masse, et le totum de GaĂŻa, la Terre comme systĂšme. La poĂ©sie peut bien peu, face Ă  un tel un problĂšme, sans doute, mais le peu qu’elle peut, ne devrait‑elle pas l’investir d’abord dans la reconsidĂ©ration de sa possibilitĂ© Ă  en donner une image ? Ne peut‑elle rien nous dire Ă  la fois de toutes ces espĂšces qui disparaissent, et de cette GaĂŻa qui souffre ? Il me semble que l’articulation, dans un schĂšme totalisant, de poĂšmes Ă  la forme structurĂ©e, pourrait le permettre, et redonner un fondement au dĂ©sir dĂ©miurgique du poĂšte (il s’agirait de sauver la CrĂ©ation) qui ne le fasse pas risquer de tomber dans la violence totalitaire.