Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 20, numéro 2
titre article
Jean-François Duclos

ReprĂ©senter l’eurĂȘka

Azélie Fayolle et Yohann Ringuedé (dir.), La Découverte scientifique dans les arts, Champs-sur-Marne, LISAA, coll. « Savoirs en Texte », 2018, 218 p., EAN ISSN26474131.

1Signalons‑le d’emblĂ©e : la politique Ă©ditoriale du groupe de recherche LittĂ©rature, Savoirs et Arts (LISAA) est de mettre Ă  disposition gratuitement et en format Ă©lectronique l’ensemble des titres prĂ©sents et Ă  venir de ses collections. Les lecteurs s’intĂ©ressant Ă  la transformation et aux reprĂ©sentations des connaissances dans les sciences humaines et dans les sciences dites dures peuvent donc visiter la plateforme d’édition Ă©lectronique dĂ©diĂ©e (http://lisaa.u-pem.fr/plateforme-dedition-electronique/). Ils y trouveront La DĂ©couverte scientifique dans les arts, premier ouvrage de la collection « Savoir en textes » publiĂ© sous la direction de AzĂ©lie Fayolle et de Yohann RinguedĂ©.

2La plupart des douze contributions rassemblĂ©es dans ce volume se concentrent sur le xixe siĂšcle en France. Comme ailleurs Ă  cette Ă©poque, on constate « à la fois le triomphe de la science » et « sa sĂ©paration d’avec les arts » (p. 20). L’idĂ©e mĂȘme de la dĂ©couverte scientifique comme Ă©vĂ©nement repĂ©rable et susceptible d’ĂȘtre montrĂ© commence, vers la fin du siĂšcle, Ă  ĂȘtre remise en cause. La reprĂ©sentation artistique de la dĂ©couverte savante se trouve alors tiraillĂ© entre deux forces. D’une part, le savant est dĂ©crit comme un homme seul face Ă  un mystĂšre qu’il dĂ©voile d’un geste. D’autre part, les rĂ©alitĂ©s de la recherche tendent Ă  faire du dĂ©couvreur le simple chaĂźnon d’un processus long, complexe et souvent orphelin. Comment, dans ce dernier cas, mettre en scĂšne un moment qui n’existe peut‑ĂȘtre mĂȘme pas (p. 20) ? Et s’il existe, comment formuler son « actualisation fictionnelle » (p. 13) ?

3La variĂ©tĂ© des supports artistiques pris en charge par ces Ă©tudes ouvre en tout cas trĂšs largement le champ des rĂ©flexions. Il y est en effet question, en plus des Ɠuvres imprimĂ©es qui balaient plusieurs genres littĂ©raires, de peinture, de statuaire publique et d’Ɠuvres en verre. Sont mobilisĂ©s dans la communautĂ© des savants comme dans celle des artistes les figures les plus illustres comme les plus oubliĂ©es. Les disciplines examinĂ©es se distinguent elles aussi par leur hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©. La palĂ©ontologie naissante croise la biologie, l’astronomie cĂŽtoie l’entomologie, et des principes scientifiques Ă©tablis se comparent Ă  des hypothĂšses considĂ©rĂ©es aujourd’hui comme farfelues1. Enfin, d’autres disciplines depuis disqualifiĂ©es rendent compte d’un siĂšcle oĂč les contradictions de ses habitants (les homo dixneuviemis, pour reprendre l’heureuse expression de Philippe Muray2) se rĂ©vĂšlent au grand jour.

4La DĂ©couverte dans les arts propose trois directions principales Ă  l’analyse. La premiĂšre, intitulĂ©e « L’épreuve de la dĂ©couverte, une expĂ©rience personnelle », pointe vers une poĂ©tique de la dĂ©couverte en mesure dĂ©crire le moment d’un eurĂȘka individuel vĂ©cu comme une rĂ©vĂ©lation. La seconde (« Le dĂ©couvreur et l’épidictique : entre pinacle et pilon ») s’interroge sur la dimension publique du dĂ©couvreur, hĂ©ros national dans la plupart des cas et souvent sacrifiĂ© sur l’autel de sa discipline. La troisiĂšme (« DĂ©couverte et imaginaire : inachĂšvement, subversion et canular ») permet, avec le recul du temps, de tracer la trajectoire Ă©pistĂ©mique de figures fascinĂ©es par l’imaginaire paranormal ou la fable. Chacune de ces parties rend compte de dĂ©calages entre les donnĂ©es objectives de la science et les maniĂšres dont l’art les reprĂ©sente.

Poétique de la découverte

5Quoi de plus extraordinaire qu’une dĂ©couverte scientifique dĂ©crite comme un vif Ă©clair de pensĂ©e arrachant de l’obscuritĂ© « une vĂ©ritĂ© cachĂ©e afin de la livrer aux hommes » (Fayolle et RinguedĂ©, p. 12) ? Ce moment de l’eurĂȘka, promu au rang de coup de théùtre, fonctionne Ă  la fois comme un dĂ©voilement violent pour le scientifique et un basculement dĂ©finitif pour l’ordre que l’humanitĂ© donne aux choses3. En se laissant Ă©branler par une comprĂ©hension nouvelle de la nature, le savant se fait en effet rĂ©cepteur puis Ă©metteur « d’une parole radicale qui Ă©branle tous les repĂšres Ă©pistĂ©miques de son temps » (p. 128). Il n’est dĂšs lors pas Ă©tonnant que la littĂ©rature et les arts abondent jusqu’à la caricature de reprĂ©sentations oĂč le savant se trouve traversĂ© de ce brusque Ă©clair « fondamentalement hermĂ©neutique » (p. 10).

6Dans l’ultime scĂšne de La Recherche de l’absolu (1834), Balzac pousse jusqu’à l’extrĂȘme une telle tentation dramatique. AprĂšs des annĂ©es de recherches sur la transformation de la matiĂšre quelconque en or, la dilapidation de sa fortune en vaines expĂ©riences, et la mise Ă  rude Ă©preuve de l’amour que lui portent ses proches, Balthazar ClaĂ«s, sur son lit d’agonie, « crie d’une voix Ă©clatante le fameux mot d’ArchimĂšde » avant de mourir « en poussant un gĂ©missement affreux4 ». La dĂ©couverte, brutale et hĂ©roĂŻque est Ă  plus d’un titre dĂ©crite comme foudroyante. L’eurĂȘka dĂ©signe le moment de la rĂ©solution de tous les mystĂšres, alors que le rĂąle qui le suit annonce que ne saurons rien du trait de gĂ©nie qui vient de traverser l’esprit du personnage.

7Zola, Ă  l’autre bout du siĂšcle (1893), fait du Docteur Pascal le reprĂ©sentant d’une communautĂ© scientifique ayant pris conscience que la dĂ©couverte ne constitue pas « le but mais le moyen » (Wanlin 39) de la connaissance. Cette connaissance, en avançant, expose ses vastes zones de mystĂšre5 — si vastes mĂȘme qu’elles menacent d’anĂ©antir toute une vie de travail acharnĂ©. Ici, nul eurĂȘka ne vient rĂ©compenser la recherche dans un ultime Ă©clair de vie. L’autodafĂ© des archives du docteur signale au contraire que pour dĂ©couvrir (ou du moins imaginer) ce que recĂšle cette connaissance encore empirique, pas encore tout Ă  fait Ă©levĂ©e au rang d’une loi, il convient de lire les dix‑neuf volumes prĂ©cĂ©dents du cycle Rougon‑Macquart6. Dans ces deux exemples, la mort sert d’épiphanie nĂ©gative et muette Ă  la dĂ©couverte et place le rĂ©cit sur deux rĂ©gimes de connaissance opposĂ©s : l’ellipse Ă  peine moqueuse dans le cas de Balzac et le rĂ©sumĂ© dĂ©sespĂ©rĂ© dans celui de Zola.

8La connaissance scientifique, pour l’artiste ou le romancier qui se charge de la mettre en scĂšne, est avant tout une affaire de signe. Les formations discursives jouent tout autant sur ce que le lecteur est en mesure d’apprendre de nouveau sur la science que sur ce qu’au contraire la fiction est susceptible de lui cacher. Cette connaissance, ou cette absence de connaissance, doit se situer ou bien dans le domaine de la pure fiction (comme le Frankenstein de Mary Shelley ou La recherche de l’absolu de Balzac), ou bien dans le domaine Ă©pistĂ©mique acquis (la science naissante de la gĂ©nĂ©tique chez Zola, mĂȘme promise Ă  une remise en cause), ou bien encore dans un entre‑deux qui exploite le savoir rĂ©el des faits pour donner Ă  sa reprĂ©sentation une tournure extraordinaire et impossible Ă  prouver. Quoi qu’il en soit, dans les deux romans que nous avons citĂ©s, il s’agit d’Ɠuvres de fiction dont les attendus scientifiques, bien que non nĂ©gligeables7, ne se trouvent pas au centre de la matrice fictionnelle. Les enjeux sont diffĂ©rents lorsqu’il s’agit de dĂ©couvertes rĂ©elles et de dĂ©couvreurs authentiques.

9De tous les « vrais » savants dont il est question dans La DĂ©couverte dans les arts, Pasteur Ă©merge, et de loin, comme le plus visible. Le peintre Albert Edelfelt le figure dans son laboratoire, « à l’instant mĂȘme oĂč il est en train de comprendre le fonctionnement rabique » (premiĂšre de couverture, p. 15). Sully Prudhomme, dans un sonnet qu’il lui consacre, fait du savant un Hercule moderne, un sauveur de l’humanitĂ©. Le verrier Émile Gallet, dans une Ɠuvre commandĂ©e par ses collĂšgues pour cĂ©lĂ©brer l’ensemble de la carriĂšre du savant, Ă©labore un vase Ă  la grande complexitĂ© symbolique. Une dizaine de statues Ă©difiĂ©es Ă  Chartres, Vichy et ailleurs en France montrent un Pasteur en grand homme, entourĂ© de ses instruments.

10Cyril Barde, qui consacre un chapitre Ă  l’hommage de Gallet et Emmanuelle Raingeval, qui se penche sur la statuaire pastorienne, insistent sur le fait que l’inventeur du vaccin est le premier Ă  comprendre la nĂ©cessitĂ© de la mise en scĂšne de ses dĂ©couvertes, et ce bien avant que la gloire s’occupe d’en diffuser l’importance8. La monstration de la dĂ©couverte est contemporaine Ă  l’acte mĂȘme de trouver. Il s’agit en effet de prĂ©senter au public le caractĂšre incontestable des preuves. « Le sociologue des sciences Bruno Latour relĂšve que cette dĂ©monstration publique consistant Ă  rejouer l’infection telle qu’elle se produit permet de diffĂ©rencier “l’invention de la dĂ©couverte, l’artefact du fait de nature [
]. Faute de cette liaison, Pasteur aurait un microbe qui fait des choses en laboratoire, et une maladie laissĂ©e Ă  elle‑mĂȘme Ă  la ferme” », note Raingeval (p. 85). Une telle mise en scĂšne a donc pour but de faire parler les faits dans une dĂ©marche que Latour et Michel Serres nomment traduction. La dĂ©couverte, au lieu de crĂ©er un simple hiatus avec la connaissance existante, se prĂ©sente non seulement comme une vĂ©ritĂ© inattaquable mais comme vĂ©ritĂ© crĂ©dible aux yeux de ceux qui, spĂ©cialiste ou non, dans les campagnes, chez les producteurs de vin ou de lait, de soie ou de biĂšre, puis par extension dans tout le reste de l’humanitĂ©, doit voir pour croire.

11La traduction, premier acte de la diplomatie (un autre terme cher Ă  Latour9), fonctionne chez Pasteur comme « “un théùtre de la preuve” oĂč la dĂ©couverte s’exhibe, se met visuellement en scĂšne » (p. 112), anticipe les controverses et place la science sur un niveau d’efficacitĂ© immĂ©diate. C’est sa victoire, obtenue sur le terrain. Pasteur, dans la mise en scĂšne de son propre travail, transforme les faits en symbole, et vice‑versa. D’abord sous l’Ɠil de son microscope, l’instrument le plus souvent associĂ©, dans la statuaire, au dĂ©couvreur de la rage, puis dans la chair mĂȘme des malades, le savant « capte l’impalpable » (p. 116).

La patrie reconnaissante

12Le risque est grand qu’à proportion de l’importance de ses dĂ©couvertes, le savant se voie dĂ©crit sur un mode Ă©pidictique, voire hagiographique. C’est bien sĂ»r le cas de Louis Pasteur. La RĂ©publique n’a en effet jamais reculĂ© devant le devoir d’exprimer sa reconnaissance au grand homme dont l’onomastique appelle presque naturellement Ă  le montrer comme celui qui nous mĂšne Ă  la vĂ©rité (p. 16). « Bienfaiteur de l’HumanitĂ©, il jouit d’une conjoncture favorable Ă  l’obtention de ses lauriers puisqu’il incarne la rĂ©ussite d’une science orientĂ©e par l’idĂ©e de progrĂšs en restant fidĂšle aux prĂ©ceptes du positivisme d’Auguste Comte10 » (p. 82).

13Le chapitre que Magalie Myoupo consacre Ă  Jules Michelet montre que, de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, le portrait du savant, lorsqu’il se fonde sur la louange, est acceptĂ© comme une Ă©vidence (il ne s’agit pas de remettre en cause la vĂ©racitĂ© et l’importance de la dĂ©couverte) mais Ă©vidĂ© d’une grande part de sa substance Ă©pistĂ©mique. Car l’enjeu est ailleurs que dans la tentative d’expliquer les mĂ©canismes du sens. Le savant dĂ©couvreur est dĂ©crit par Michelet comme un ĂȘtre solitaire, nĂ©cessairement condamnĂ© par son gĂ©nie Ă  une forme d’incomprĂ©hension, et Ă©levĂ© en raison de cette incomprĂ©hension au rang de saint laĂŻque11.

14La dĂ©couverte devient aux yeux de l’historien « un Ă©vangile politique dissident » (p. 43) et les savants, dans le plus grand isolement, Ă©voluent presque mĂ©caniquement comme des « figures compensatoires » (p. 44). CoupĂ©s du profane, ils sont condamnĂ©s dans un premier temps (mais ce premier temps peut durer toute une vie) Ă  s’opposer au cours des choses et des idĂ©es en vigueur chez leurs contemporains. C’est du reste, dans l’ordre hagiographique, leur fonction principale : ĂȘtre bousculĂ©s d’abord pour bousculer ensuite le cours du monde. Dans leur corps et dans leur esprit, ces prĂ©curseurs forment, pour Michelet, le miroir involontaire d’une culture qui ne se laisse pas si facilement repeindre sous les couleurs de l’inouĂŻ. Qu’il s’agisse de Paracelse, de Wilson (dĂ©couvreur de l’individualitĂ© animale) ou de Jon Swammerdam, un schĂ©ma doloriste est tout tracĂ© par le biographe. Leur rationalitĂ© est, par dĂ©finition, d’abord inintelligible. « Telle une peau de chagrin inversĂ©e, un objet totĂ©mique, elle grossit Ă  mesure que la vie de son dĂ©tenteur s’amenuise, dans un mĂ©canisme presque vampirisant » (p. 51). Les vies de savants que propose Michelet permettent de mettre au mĂȘme niveau valeur Ă©pistĂ©mique et valeur morale. Et donc politique (p. 53).

15Dans ce cas, il n’est peut‑ĂȘtre pas Ă©tonnant de constater, comme le fait Myoupo, qu’une passion vers l’intĂ©rieur des choses leur est souvent fatale, comme si « les dĂ©couvreurs des sciences de la nature font violence Ă  une humanitĂ© qui refuse de se regarder elle-mĂȘme » (p. 56). La vue sur les ĂȘtres vivants que confĂšre le microscope ou le scalpel engendre une interrogation au moins Ă©gale Ă  celle que procure l’examen de l’univers sous la lunette du tĂ©lescope. Cette passion de voir semble, dans l’imaginaire de la reprĂ©sentation, ce qui rassemble une grande partie de la communautĂ© savante. Nicolas Wanlin y repĂšre tout Ă  la fois le principe d’une pratique objective et la voie que se fraie une subjectivitĂ© d’ordre fantasmatique pour pĂ©nĂ©trer le cƓur des choses. Une passion scopique, scientifique et Ă©rotique — bref une libido sciendi — fait du savant, contre son grĂ©, ou en tout cas sans qu’il puisse dominer complĂštement sa passion, une figure hantĂ©e par un dĂ©sir complexe.

16À la mise en scĂšne de la dĂ©couverte et au portrait de celui qui en est l’auteur, succĂšde la description d’un monde renouvelĂ© par la connaissance. Ainsi la science acclimate‑t‑elle un nouvel imaginaire oĂč les liens invisibles de la nature sont identifiĂ©s comme ce qui rattache les effets Ă  leurs causes. L’avant et l’aprĂšs de la dĂ©couverte se prĂ©sentent comme deux tableaux d’un mĂȘme monde mais Ă©clairĂ©s sous des jours radicalement diffĂ©rents. Les savants – comme les poĂštes – se font alors les « professeurs de billard », selon l’heureuse expression de LautrĂ©amont12. Un tel « avĂšnement de la visibilité » (p. 32) des lois qui gouvernent la matiĂšre, souvent obtenue par le calcul, fascine autant qu’il effraie. Et l’effroi qu’il provoque engendre souvent un rejet aussi bien de la chose elle‑mĂȘme que de celui qui la produit. Dans « La comĂšte », tirĂ© de La LĂ©gende des siĂšcles, Hugo fait de Halley une figure divinatoire et iconoclaste. En anticipant l’annĂ©e du retour d’un corps cĂ©leste Ă  proximitĂ© de la Terre, il met Ă  mal tout ce que l’humanitĂ© sait de l’univers et tout ce qu’elle attend de lui en l’observant de ses yeux. Or « l’homme ne veut pas qu’on touche Ă  sa terreur / Il y tient ; le calcul l’irrite13 ». Halley s’arroge ainsi le droit de connaĂźtre ce qui relĂšve d’une musique rĂ©putĂ©e impossible Ă  interprĂ©ter (« Ah ! vous ouvrez la porte ! Ah ! vous avez sa clé ! »). Hugo dĂ©crit le mathĂ©maticien comme accablĂ© de reproches, vilipendĂ© par ses pairs, insultĂ© pour son outrecuidance divinatoire. En mĂȘme temps, il retarde par la longueur de ces rĂ©criminations le moment oĂč dans le poĂšme (« Me voici ») apparaĂźt, comme prĂ©vu, la comĂšte. Dans l’exemple de La LĂ©gende des siĂšcles, la dĂ©couverte scientifique ne coĂŻncide plus nĂ©cessairement avec le moment du savoir, ou plutĂŽt, la durĂ©e entre la dĂ©monstration et sa preuve consigne le calcul au rang de l’hypothĂšse. « Le xixe siĂšcle », souligne Wanlin, « marque le passage d’une science comme description du monde Ă  une science qui serait la conceptualisation des structures invisibles du monde » (p. 32).

Heuristique de la vulgarisation

17De maniĂšre directe ou indirecte, toutes les contributions de La DĂ©couverte dans les arts insistent sur l’existence d’une forme de pacte Ă©pistĂ©mique liant la science et l’art, dont Michel Piersens a dĂ©crit ailleurs les grandes lignes pour la littĂ©rature. Il est certain, affirme‑t‑il, que « la popularisation de la science devient une vĂ©ritable entreprise d’édification nationale, devenue croisade laĂŻque et rĂ©publicaine de la IIIe RĂ©publique, dĂ©sireuse de faire de la science l’affaire de tous14 ». Cette entreprise se nourrit d’un « substrat plus profond [
] responsable de la transformation [de la littĂ©rature] en une vĂ©ritable machine cognitive » qui opĂšre comme « une collection de boĂźtes noires [
] : corps, psychisme, sociĂ©tĂ©, histoire, matiĂšre, cosmos, langage, dĂ©sir, etc. » Le roman comme la science fonctionnent comme rĂ©vĂ©lateur d’un rĂ©el auquel on aurait arrachĂ© Ă  l’ordre naturel ses Ă©lĂ©ments les plus structurants. « Tout se passe comme si la science disait : tout est possible et vous n’avez encore rien vu », Ă©crit Pierrsens, « tandis que la littĂ©rature, la bonne comme la mauvaise, proclame : tout est possible et nous allons vous le montrer ». La littĂ©rature invite Ă  dĂ©crire et Ă  comprendre les mĂ©canismes physiques et biologiques qui rĂ©gissent le monde, mais aussi Ă  extrapoler et ainsi relancer, dans un dĂ©sordre nĂ©cessaire, de nouvelles formes de l’imaginaire.

18S’agissant de la reprĂ©sentation de la dĂ©couverte scientifique dans les arts, et plus spĂ©cifiquement dans les Ɠuvres Ă  vocation vulgarisatrice, le pacte Ă©pistĂ©mique se fonde sur l’élaboration de poĂ©tiques parfois contradictoires. L’exemple que propose Thibaud Martinetti est particuliĂšrement parlant. Il concerne sur l’Ɠuvre de Jean‑Henri Fabre dont les Souvenirs entomologiques cherchent tout autant Ă  dĂ©crire qu’à extrapoler. Au lieu de confiner les faits avĂ©rĂ©s concernant les insectes Ă  leur pĂ©rimĂštre de vĂ©ritĂ©, Fabre, sans rien cacher d’un enthousiasme raisonnĂ© pour son sujet, soumet ses connaissances acquises au prisme de l’anthropomorphisme. Le monde animal ne forme alors qu’un pan d’un prisme bien plus large, qui inclut les humains. La dĂ©couverte dont il est alors question se fonde sur des faits objectifs relatifs Ă  la vie des insectes pour nourrir une rĂ©flexion plus conjecturale au sujet des Hommes. RĂ©unissant « la poĂ©tique plurielle de la vulgarisation et la rigueur scientifique » (p. 60), Fabre favorise dans son Ă©criture la prĂ©sence combinĂ©e, parfois complĂ©mentaire, parfois incompatible, de ces deux rĂ©gimes discursifs. Un tel mĂ©lange incite Ă  la prudence Ă©pistĂ©mique pour les lecteurs d’alors comme pour ceux d’aujourd’hui. En s’appuyant sur l’ouvrage d’Yves Jeanneret, rĂ©fĂ©rence en matiĂšre d’écriture des savoirs15, et sur l’étude critique qu’a consacrĂ© Patrick Tort Ă  l’Ɠuvre de Fabre, Martinetti identifie — sans la juger de maniĂšre frontale — un glissement en direction d’un « sublime scientifique dont le but est d’interprĂ©ter le comportement des insectes tout en prĂ©servant l’étonnement produit par leur mystĂ©rieux instinct » (p. 61).

19Si Ă©pistĂ©mologie et poĂ©sie coexistent dans les Souvenirs, c’est que le xixe siĂšcle n’a pas encore, du moins s’agissant de l’étude sur les insectes, fermement tracĂ© de frontiĂšre entre les deux modes de reprĂ©sentation. Cette cohabitation ne va pas sans frictions. Pour Martinelli, Fabre prĂ©fĂšre sacrifier dans son Ɠuvre la nĂ©cessitĂ© de plus en plus pressante de fournir une connaissance ordonnĂ©e, selon une nomenclature reconnue par ses pairs. Il favorise plutĂŽt une maniĂšre de voir plus analogique, qui s’attache Ă  mettre en relation le comportement des ĂȘtres qu’il dĂ©crit plutĂŽt que leurs traits morphologiques. De plus, au lieu de se plonger dans une bibliographie « dispendieuse », le savant adopte une mĂ©thode qu’il n’hĂ©site pas Ă  qualifier d’ignorante. Il rĂ©sulte de cette approche qui n’exclut pas le plaisir de l’observation un « mode opĂ©ratoire de la systĂ©matique » qui ne fait pas l’unanimitĂ© chez ses pairs d’alors, et encore moins ceux d’aujourd’hui (p. 68).

20Dans ce cas de figure, faire dĂ©couvrir semble alors peser tout autant, voire davantage, que dĂ©couvrir, et la science laisse progressivement sa place Ă  une forme de sagesse qui n’hĂ©site pas Ă  se revendiquer d’un non‑savoir. « Savoir ignorer », affirme Bernadin de Saint‑Pierre dans ses Études de la nature(citĂ© par Martinetti, p. 77) « pourrait bien ĂȘtre le dernier mot de la sagesse » — ou Ă  tout le moins le dernier mot d’une science qui lutte encore contre l’idĂ©e d’une systĂ©matisation taxinomique de ses connaissances. « L’heuristique des Souvenirs », conclut Martinetti, « implique ainsi deux procĂ©dĂ©s complĂ©mentaires : la rhĂ©torique du “merveilleux vrai” cherchant Ă  Ă©tablir la dignitĂ© de l’insecte par la rĂ©vĂ©lation toujours Ă©tonnante de ses activitĂ©s, et la dĂ©couverte d’un instinct sublime qui Ă©tonne en renvoyant, Ă  l’inverse, au non‑savoir » (p. 78).

21Le rĂ©cit de dĂ©couverte, dans un contexte de vulgarisation, oscille d’une maniĂšre quasi constante entre le dĂ©voilement du rĂ©el et la mise en contexte de son Ă©nigme. Le pacte Ă©pistĂ©mique censĂ© mettre en relation connaissance et reprĂ©sentation de la connaissance se trouve ainsi soumis Ă  l’épreuve de la science elle‑mĂȘme ou au contexte (artistique ou historique) dans lequel il est assurĂ©. Le vulgarisateur du xixe siĂšcle, tel que Christophe Garrabet en fait le portrait, n’hĂ©site pas Ă  distribuer Ă©loges et blĂąmes au nom d’une vĂ©ritĂ© scientifique dont il estime ĂȘtre le dĂ©fenseur. Quitte Ă  faire d’une mĂȘme figure — Kelper par exemple — l’incarnation de croyances contradictoires, Ă  la fois astronome gĂ©nial et astrologue naĂŻf.

22La troisiĂšme partie de La DĂ©couverte dans les arts rassemble des exemples qui Ă©chappent au rĂ©gime double de vĂ©ridicitĂ© et de crĂ©dibilitĂ©. Les liens invisibles qui organisent la matiĂšre, lorsqu’ils se chargent d’une puissance sur la matiĂšre dont la communautĂ© scientifique est incapable d’apporter la preuve, se trouvent, dans leurs reprĂ©sentations, soumis aux mĂȘmes alĂ©as de l’enthousiasme et du doute. Le chapitre qu’Émilie PĂ©zard consacre au magnĂ©tisme dĂ©crit la maniĂšre dont les Ă©crivains, Dumas, Balzac et Hugo en tĂȘte, prennent position. Et, plus important encore, la façon dont ces derniers, ayant pris position, s’arrogent une forme de pouvoir Ă©pistĂ©mique. La preuve n’est plus dans la science et racontĂ©e dans la fiction. La preuve est inscrite dans la fiction, cette derniĂšre se portant garants, aux yeux des lecteurs, de vĂ©ridicitĂ© de la preuve. Il suffit de lire pour y croire. « Avant mĂȘme d’ĂȘtre visible », Ă©crit PĂ©zard, « le magnĂ©tisme doit ĂȘtre pensable » (p. 162). « Le salon mondain remplace le laboratoire » (p. 157), et « la dĂ©couverte opĂ©rĂ©e par les personnages dans la fiction est conçue comme une preuve de l’existence du magnĂ©tisme valant hors de la fiction » (p. 158). Le magnĂ©tisme est rendu pensable, il faut faire preuve d’une bonne dose de mauvaise foi pour nier, selon cet ethos du dĂ©couvreur romantique, l’existence de ce qui s’exhibe comme possible Ă  longueur de romans.

23L’imagination constituant « la plus fondamentale des forces crĂ©atrices » (p. 167), il n’est pas Ă©tonnant que des Ă©crivains comme Edgar Allan Poe s’en emparent. L’analyse de JĂ©rĂ©my Chateau montre pourtant que s’agissant de l’écrivain amĂ©ricain, le cheminement rationnel se fait presque Ă  front renversĂ©e. La science policiĂšre confĂšre Ă  son inventeur Auguste Dupin une puissance de pensĂ©e semblable Ă  celle du savant. À travers l’observation des indices et l’usage du raisonnement semblables aux lois de la statistique, le dĂ©tective rassemble, compare, relie et repositionne les indices d’un phĂ©nomĂšne de prime abord insondable. Il « ouvre la voie d’un nouveau champ Ă©pistĂ©mologique » (p. 174) dont on connaĂźt la fortune. La surprise du lecteur vient du fait que Poe se soit rapidement Ă©loignĂ© de ce rĂ©gime Ă©pistĂ©mique pour verser, au bout de trois Ă©nigmes rĂ©solues, vers des histoires dans lesquelles domine le magnĂ©tisme oĂč « des personnages de scientifiques [
] aspirent Ă  dĂ©montrer » qu’un dialogue est possible avec le passĂ© ou l’au-delà (p. 177). « La VĂ©ritĂ© sur le cas de M. Valdemar », par exemple, offre l’apparence d’un scrupuleux exposĂ© scientifique Ă  propos de « l’applicabilitĂ© et l’influence du magnĂ©tisme exercĂ© pendant sept mois sur le corps moribond d’un patient » (p. 180). Le « dĂ©terminisme absolue » (p. 182) dont fait montre Poe s’applique donc sur un domaine de connaissance impossible Ă  prouver. La nouvelle intitulĂ©e « EurĂȘka » va jusqu’à remettre en question les thĂ©ories formulĂ©es par Newton ; elle est dĂ©diĂ©e « à ceux qui sentent plutĂŽt qu’à ceux qui pensent » (p. 183). Au final, ce sont les figures symĂ©triques profondes, invisibles Ă  l’Ɠil, mais bel et bien improuvables par la science, indĂ©montrables par la religion, qui rĂ©vĂšlent au lecteur une BeautĂ© semblable Ă  un point de singularitĂ©. « Tout s’achĂšve », constate Chateau, dans ce « pĂ©rilleux mĂ©lange disciplinaire, entre littĂ©rature et science » oĂč la dĂ©couverte scientifique se transmue poĂ©tiquement (p. 186).

24La machine cognitive s’emballe en littĂ©rature lorsqu’elle cherche Ă  former une sĂ©rie fermĂ©e, close sur elle‑mĂȘme et contenant sa propre logique Ă©pistĂ©mique. Les deux derniers chapitres de La DĂ©couverte dans les arts s’attardent sur de telles situations ou l’extravagance des prĂ©mices narratives est paradoxalement garante d’une forme d’authenticitĂ© fictionnelle. La dĂ©couverte scientifique vaut alors moins pour sa valeur Ă©pistĂ©mique que pour sa force explicative. Nous sommes au seuil d’une science‑fiction qui ne dit pas encore son nom. Camille Flammarion projette son imagination en direction d’une fin du monde provoquĂ©e par la percussion d’une comĂšte avec la Terre (mais « les mondes ne finissent pas par accident », apprendra-t-on, « ils meurent de vieillesse », p. 200). L’astronomie se fait alors spĂ©culative. Elle « dĂ©passe les formules mathĂ©matiques pour rĂ©flĂ©chir aux destinĂ©es de la Terre, de l’homme et de l’esprit tout en dĂ©cloisonnant les disciplines » (p. 201). Dans l’analyse du trĂšs peu connu conte « physiologique » La LĂ©gende de l’orang-outang, Henry Beaunis imagine sous le pseudonyme de Paul Abaur l’existence d’un langage (et avec ce langage d’une culture orale) chez cette catĂ©gorie d’animaux. « Passage obligĂ© des Ă©tudes d’anatomie physiologique » l’orang‑outang devient, Ă  la fin du xixe siĂšcle, l’objet d’une curiositĂ© intense de la part de la population d’Europe de l’Ouest. Le texte de Beaunis passe par le filtre d’une analyse philologique et phonĂ©tique d’habitude rĂ©servĂ©e Ă  l’analyse linguistique comparative pour rejoindre, sur un mode logophilique analysĂ© par Piersens, le corpus des Ɠuvres bizarres — mais fascinantes — aux confins de la science et de l’imagination16.


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25Cet ouvrage, qui s’inscrit dans un champ d’étude de plus en plus fourni, rassemble des rĂ©flexions autour d’une parole (« eurĂȘka ! ») qui se rĂ©vĂšle, au final, beaucoup plus ambiguĂ« que prĂ©vu. La « dĂ©liaison » de l’art et des sciences, au cƓur du xixe siĂšcle, semble pointer vers un glissement paradoxal. Plus l’écart se creuse entre ces deux formes d’expression, plus le savant semble Ă©voquĂ© comme poĂšte et ses dĂ©couverte le rĂ©sultat d’une poĂ©tique. Ce terme, dont l’emploi original pointe vers l’étude et la thĂ©orisation de la crĂ©ation, mais qui s’est progressivement spĂ©cialisĂ©, il se pourrait alors qu’il fonctionne de maniĂšre pertinente pour dĂ©crire l’acte de dĂ©couverte et sa reprĂ©sentation.

2610  « La profusion de sujets abordĂ©s et leurs mises en application rapides dans le milieu agricole et industriel, puis pour les Ă©pizooties et la santĂ© humaine, lui permettent d’accĂ©der au titre de « Bienfaiteur de l’Humanité ». Sa renommĂ©e mondiale fait de lui un personnage de lĂ©gende » (Raingeval p. 83).