
ReprĂ©senter lâeurĂȘka
1Signalonsâle dâemblĂ©e : la politique Ă©ditoriale du groupe de recherche LittĂ©rature, Savoirs et Arts (LISAA) est de mettre Ă disposition gratuitement et en format Ă©lectronique lâensemble des titres prĂ©sents et Ă venir de ses collections. Les lecteurs sâintĂ©ressant Ă la transformation et aux reprĂ©sentations des connaissances dans les sciences humaines et dans les sciences dites dures peuvent donc visiter la plateforme dâĂ©dition Ă©lectronique dĂ©diĂ©e (http://lisaa.u-pem.fr/plateforme-dedition-electronique/). Ils y trouveront La DĂ©couverte scientifique dans les arts, premier ouvrage de la collection « Savoir en textes » publiĂ© sous la direction de AzĂ©lie Fayolle et de Yohann RinguedĂ©.
2La plupart des douze contributions rassemblĂ©es dans ce volume se concentrent sur le xixe siĂšcle en France. Comme ailleurs Ă cette Ă©poque, on constate « à la fois le triomphe de la science » et « sa sĂ©paration dâavec les arts » (p. 20). LâidĂ©e mĂȘme de la dĂ©couverte scientifique comme Ă©vĂ©nement repĂ©rable et susceptible dâĂȘtre montrĂ© commence, vers la fin du siĂšcle, Ă ĂȘtre remise en cause. La reprĂ©sentation artistique de la dĂ©couverte savante se trouve alors tiraillĂ© entre deux forces. Dâune part, le savant est dĂ©crit comme un homme seul face Ă un mystĂšre quâil dĂ©voile dâun geste. Dâautre part, les rĂ©alitĂ©s de la recherche tendent Ă faire du dĂ©couvreur le simple chaĂźnon dâun processus long, complexe et souvent orphelin. Comment, dans ce dernier cas, mettre en scĂšne un moment qui nâexiste peutâĂȘtre mĂȘme pas (p. 20) ? Et sâil existe, comment formuler son « actualisation fictionnelle » (p. 13) ?
3La variĂ©tĂ© des supports artistiques pris en charge par ces Ă©tudes ouvre en tout cas trĂšs largement le champ des rĂ©flexions. Il y est en effet question, en plus des Ćuvres imprimĂ©es qui balaient plusieurs genres littĂ©raires, de peinture, de statuaire publique et dâĆuvres en verre. Sont mobilisĂ©s dans la communautĂ© des savants comme dans celle des artistes les figures les plus illustres comme les plus oubliĂ©es. Les disciplines examinĂ©es se distinguent elles aussi par leur hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©. La palĂ©ontologie naissante croise la biologie, lâastronomie cĂŽtoie lâentomologie, et des principes scientifiques Ă©tablis se comparent Ă des hypothĂšses considĂ©rĂ©es aujourdâhui comme farfelues1. Enfin, dâautres disciplines depuis disqualifiĂ©es rendent compte dâun siĂšcle oĂč les contradictions de ses habitants (les homo dixneuviemis, pour reprendre lâheureuse expression de Philippe Muray2) se rĂ©vĂšlent au grand jour.
4La DĂ©couverte dans les arts propose trois directions principales Ă lâanalyse. La premiĂšre, intitulĂ©e « LâĂ©preuve de la dĂ©couverte, une expĂ©rience personnelle », pointe vers une poĂ©tique de la dĂ©couverte en mesure dĂ©crire le moment dâun eurĂȘka individuel vĂ©cu comme une rĂ©vĂ©lation. La seconde (« Le dĂ©couvreur et lâĂ©pidictique : entre pinacle et pilon ») sâinterroge sur la dimension publique du dĂ©couvreur, hĂ©ros national dans la plupart des cas et souvent sacrifiĂ© sur lâautel de sa discipline. La troisiĂšme (« DĂ©couverte et imaginaire : inachĂšvement, subversion et canular ») permet, avec le recul du temps, de tracer la trajectoire Ă©pistĂ©mique de figures fascinĂ©es par lâimaginaire paranormal ou la fable. Chacune de ces parties rend compte de dĂ©calages entre les donnĂ©es objectives de la science et les maniĂšres dont lâart les reprĂ©sente.
Poétique de la découverte
5Quoi de plus extraordinaire quâune dĂ©couverte scientifique dĂ©crite comme un vif Ă©clair de pensĂ©e arrachant de lâobscuritĂ© « une vĂ©ritĂ© cachĂ©e afin de la livrer aux hommes » (Fayolle et RinguedĂ©, p. 12) ? Ce moment de lâeurĂȘka, promu au rang de coup de théùtre, fonctionne Ă la fois comme un dĂ©voilement violent pour le scientifique et un basculement dĂ©finitif pour lâordre que lâhumanitĂ© donne aux choses3. En se laissant Ă©branler par une comprĂ©hension nouvelle de la nature, le savant se fait en effet rĂ©cepteur puis Ă©metteur « dâune parole radicale qui Ă©branle tous les repĂšres Ă©pistĂ©miques de son temps » (p. 128). Il nâest dĂšs lors pas Ă©tonnant que la littĂ©rature et les arts abondent jusquâĂ la caricature de reprĂ©sentations oĂč le savant se trouve traversĂ© de ce brusque Ă©clair « fondamentalement hermĂ©neutique » (p. 10).
6Dans lâultime scĂšne de La Recherche de lâabsolu (1834), Balzac pousse jusquâĂ lâextrĂȘme une telle tentation dramatique. AprĂšs des annĂ©es de recherches sur la transformation de la matiĂšre quelconque en or, la dilapidation de sa fortune en vaines expĂ©riences, et la mise Ă rude Ă©preuve de lâamour que lui portent ses proches, Balthazar ClaĂ«s, sur son lit dâagonie, « crie dâune voix Ă©clatante le fameux mot dâArchimĂšde » avant de mourir « en poussant un gĂ©missement affreux4 ». La dĂ©couverte, brutale et hĂ©roĂŻque est Ă plus dâun titre dĂ©crite comme foudroyante. LâeurĂȘka dĂ©signe le moment de la rĂ©solution de tous les mystĂšres, alors que le rĂąle qui le suit annonce que ne saurons rien du trait de gĂ©nie qui vient de traverser lâesprit du personnage.
7Zola, Ă lâautre bout du siĂšcle (1893), fait du Docteur Pascal le reprĂ©sentant dâune communautĂ© scientifique ayant pris conscience que la dĂ©couverte ne constitue pas « le but mais le moyen » (Wanlin 39) de la connaissance. Cette connaissance, en avançant, expose ses vastes zones de mystĂšre5 â si vastes mĂȘme quâelles menacent dâanĂ©antir toute une vie de travail acharnĂ©. Ici, nul eurĂȘka ne vient rĂ©compenser la recherche dans un ultime Ă©clair de vie. LâautodafĂ© des archives du docteur signale au contraire que pour dĂ©couvrir (ou du moins imaginer) ce que recĂšle cette connaissance encore empirique, pas encore tout Ă fait Ă©levĂ©e au rang dâune loi, il convient de lire les dixâneuf volumes prĂ©cĂ©dents du cycle RougonâMacquart6. Dans ces deux exemples, la mort sert dâĂ©piphanie nĂ©gative et muette Ă la dĂ©couverte et place le rĂ©cit sur deux rĂ©gimes de connaissance opposĂ©s : lâellipse Ă peine moqueuse dans le cas de Balzac et le rĂ©sumĂ© dĂ©sespĂ©rĂ© dans celui de Zola.
8La connaissance scientifique, pour lâartiste ou le romancier qui se charge de la mettre en scĂšne, est avant tout une affaire de signe. Les formations discursives jouent tout autant sur ce que le lecteur est en mesure dâapprendre de nouveau sur la science que sur ce quâau contraire la fiction est susceptible de lui cacher. Cette connaissance, ou cette absence de connaissance, doit se situer ou bien dans le domaine de la pure fiction (comme le Frankenstein de Mary Shelley ou La recherche de lâabsolu de Balzac), ou bien dans le domaine Ă©pistĂ©mique acquis (la science naissante de la gĂ©nĂ©tique chez Zola, mĂȘme promise Ă une remise en cause), ou bien encore dans un entreâdeux qui exploite le savoir rĂ©el des faits pour donner Ă sa reprĂ©sentation une tournure extraordinaire et impossible Ă prouver. Quoi quâil en soit, dans les deux romans que nous avons citĂ©s, il sâagit dâĆuvres de fiction dont les attendus scientifiques, bien que non nĂ©gligeables7, ne se trouvent pas au centre de la matrice fictionnelle. Les enjeux sont diffĂ©rents lorsquâil sâagit de dĂ©couvertes rĂ©elles et de dĂ©couvreurs authentiques.
9De tous les « vrais » savants dont il est question dans La DĂ©couverte dans les arts, Pasteur Ă©merge, et de loin, comme le plus visible. Le peintre Albert Edelfelt le figure dans son laboratoire, « à lâinstant mĂȘme oĂč il est en train de comprendre le fonctionnement rabique » (premiĂšre de couverture, p. 15). Sully Prudhomme, dans un sonnet quâil lui consacre, fait du savant un Hercule moderne, un sauveur de lâhumanitĂ©. Le verrier Ămile Gallet, dans une Ćuvre commandĂ©e par ses collĂšgues pour cĂ©lĂ©brer lâensemble de la carriĂšre du savant, Ă©labore un vase Ă la grande complexitĂ© symbolique. Une dizaine de statues Ă©difiĂ©es Ă Chartres, Vichy et ailleurs en France montrent un Pasteur en grand homme, entourĂ© de ses instruments.
10Cyril Barde, qui consacre un chapitre Ă lâhommage de Gallet et Emmanuelle Raingeval, qui se penche sur la statuaire pastorienne, insistent sur le fait que lâinventeur du vaccin est le premier Ă comprendre la nĂ©cessitĂ© de la mise en scĂšne de ses dĂ©couvertes, et ce bien avant que la gloire sâoccupe dâen diffuser lâimportance8. La monstration de la dĂ©couverte est contemporaine Ă lâacte mĂȘme de trouver. Il sâagit en effet de prĂ©senter au public le caractĂšre incontestable des preuves. « Le sociologue des sciences Bruno Latour relĂšve que cette dĂ©monstration publique consistant Ă rejouer lâinfection telle quâelle se produit permet de diffĂ©rencier âlâinvention de la dĂ©couverte, lâartefact du fait de nature [âŠ]. Faute de cette liaison, Pasteur aurait un microbe qui fait des choses en laboratoire, et une maladie laissĂ©e Ă elleâmĂȘme Ă la fermeâ », note Raingeval (p. 85). Une telle mise en scĂšne a donc pour but de faire parler les faits dans une dĂ©marche que Latour et Michel Serres nomment traduction. La dĂ©couverte, au lieu de crĂ©er un simple hiatus avec la connaissance existante, se prĂ©sente non seulement comme une vĂ©ritĂ© inattaquable mais comme vĂ©ritĂ© crĂ©dible aux yeux de ceux qui, spĂ©cialiste ou non, dans les campagnes, chez les producteurs de vin ou de lait, de soie ou de biĂšre, puis par extension dans tout le reste de lâhumanitĂ©, doit voir pour croire.
11La traduction, premier acte de la diplomatie (un autre terme cher Ă Latour9), fonctionne chez Pasteur comme « âun théùtre de la preuveâ oĂč la dĂ©couverte sâexhibe, se met visuellement en scĂšne » (p. 112), anticipe les controverses et place la science sur un niveau dâefficacitĂ© immĂ©diate. Câest sa victoire, obtenue sur le terrain. Pasteur, dans la mise en scĂšne de son propre travail, transforme les faits en symbole, et viceâversa. Dâabord sous lâĆil de son microscope, lâinstrument le plus souvent associĂ©, dans la statuaire, au dĂ©couvreur de la rage, puis dans la chair mĂȘme des malades, le savant « capte lâimpalpable » (p. 116).
La patrie reconnaissante
12Le risque est grand quâĂ proportion de lâimportance de ses dĂ©couvertes, le savant se voie dĂ©crit sur un mode Ă©pidictique, voire hagiographique. Câest bien sĂ»r le cas de Louis Pasteur. La RĂ©publique nâa en effet jamais reculĂ© devant le devoir dâexprimer sa reconnaissance au grand homme dont lâonomastique appelle presque naturellement Ă le montrer comme celui qui nous mĂšne Ă la vĂ©rité (p. 16). « Bienfaiteur de lâHumanitĂ©, il jouit dâune conjoncture favorable Ă lâobtention de ses lauriers puisquâil incarne la rĂ©ussite dâune science orientĂ©e par lâidĂ©e de progrĂšs en restant fidĂšle aux prĂ©ceptes du positivisme dâAuguste Comte10 » (p. 82).
13Le chapitre que Magalie Myoupo consacre Ă Jules Michelet montre que, de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, le portrait du savant, lorsquâil se fonde sur la louange, est acceptĂ© comme une Ă©vidence (il ne sâagit pas de remettre en cause la vĂ©racitĂ© et lâimportance de la dĂ©couverte) mais Ă©vidĂ© dâune grande part de sa substance Ă©pistĂ©mique. Car lâenjeu est ailleurs que dans la tentative dâexpliquer les mĂ©canismes du sens. Le savant dĂ©couvreur est dĂ©crit par Michelet comme un ĂȘtre solitaire, nĂ©cessairement condamnĂ© par son gĂ©nie Ă une forme dâincomprĂ©hension, et Ă©levĂ© en raison de cette incomprĂ©hension au rang de saint laĂŻque11.
14La dĂ©couverte devient aux yeux de lâhistorien « un Ă©vangile politique dissident » (p. 43) et les savants, dans le plus grand isolement, Ă©voluent presque mĂ©caniquement comme des « figures compensatoires » (p. 44). CoupĂ©s du profane, ils sont condamnĂ©s dans un premier temps (mais ce premier temps peut durer toute une vie) Ă sâopposer au cours des choses et des idĂ©es en vigueur chez leurs contemporains. Câest du reste, dans lâordre hagiographique, leur fonction principale : ĂȘtre bousculĂ©s dâabord pour bousculer ensuite le cours du monde. Dans leur corps et dans leur esprit, ces prĂ©curseurs forment, pour Michelet, le miroir involontaire dâune culture qui ne se laisse pas si facilement repeindre sous les couleurs de lâinouĂŻ. Quâil sâagisse de Paracelse, de Wilson (dĂ©couvreur de lâindividualitĂ© animale) ou de Jon Swammerdam, un schĂ©ma doloriste est tout tracĂ© par le biographe. Leur rationalitĂ© est, par dĂ©finition, dâabord inintelligible. « Telle une peau de chagrin inversĂ©e, un objet totĂ©mique, elle grossit Ă mesure que la vie de son dĂ©tenteur sâamenuise, dans un mĂ©canisme presque vampirisant » (p. 51). Les vies de savants que propose Michelet permettent de mettre au mĂȘme niveau valeur Ă©pistĂ©mique et valeur morale. Et donc politique (p. 53).
15Dans ce cas, il nâest peutâĂȘtre pas Ă©tonnant de constater, comme le fait Myoupo, quâune passion vers lâintĂ©rieur des choses leur est souvent fatale, comme si « les dĂ©couvreurs des sciences de la nature font violence Ă une humanitĂ© qui refuse de se regarder elle-mĂȘme » (p. 56). La vue sur les ĂȘtres vivants que confĂšre le microscope ou le scalpel engendre une interrogation au moins Ă©gale Ă celle que procure lâexamen de lâunivers sous la lunette du tĂ©lescope. Cette passion de voir semble, dans lâimaginaire de la reprĂ©sentation, ce qui rassemble une grande partie de la communautĂ© savante. Nicolas Wanlin y repĂšre tout Ă la fois le principe dâune pratique objective et la voie que se fraie une subjectivitĂ© dâordre fantasmatique pour pĂ©nĂ©trer le cĆur des choses. Une passion scopique, scientifique et Ă©rotique â bref une libido sciendi â fait du savant, contre son grĂ©, ou en tout cas sans quâil puisse dominer complĂštement sa passion, une figure hantĂ©e par un dĂ©sir complexe.
16Ă la mise en scĂšne de la dĂ©couverte et au portrait de celui qui en est lâauteur, succĂšde la description dâun monde renouvelĂ© par la connaissance. Ainsi la science acclimateâtâelle un nouvel imaginaire oĂč les liens invisibles de la nature sont identifiĂ©s comme ce qui rattache les effets Ă leurs causes. Lâavant et lâaprĂšs de la dĂ©couverte se prĂ©sentent comme deux tableaux dâun mĂȘme monde mais Ă©clairĂ©s sous des jours radicalement diffĂ©rents. Les savants â comme les poĂštes â se font alors les « professeurs de billard », selon lâheureuse expression de LautrĂ©amont12. Un tel « avĂšnement de la visibilité » (p. 32) des lois qui gouvernent la matiĂšre, souvent obtenue par le calcul, fascine autant quâil effraie. Et lâeffroi quâil provoque engendre souvent un rejet aussi bien de la chose elleâmĂȘme que de celui qui la produit. Dans « La comĂšte », tirĂ© de La LĂ©gende des siĂšcles, Hugo fait de Halley une figure divinatoire et iconoclaste. En anticipant lâannĂ©e du retour dâun corps cĂ©leste Ă proximitĂ© de la Terre, il met Ă mal tout ce que lâhumanitĂ© sait de lâunivers et tout ce quâelle attend de lui en lâobservant de ses yeux. Or « lâhomme ne veut pas quâon touche Ă sa terreur / Il y tient ; le calcul lâirrite13 ». Halley sâarroge ainsi le droit de connaĂźtre ce qui relĂšve dâune musique rĂ©putĂ©e impossible Ă interprĂ©ter (« Ah ! vous ouvrez la porte ! Ah ! vous avez sa clé ! »). Hugo dĂ©crit le mathĂ©maticien comme accablĂ© de reproches, vilipendĂ© par ses pairs, insultĂ© pour son outrecuidance divinatoire. En mĂȘme temps, il retarde par la longueur de ces rĂ©criminations le moment oĂč dans le poĂšme (« Me voici ») apparaĂźt, comme prĂ©vu, la comĂšte. Dans lâexemple de La LĂ©gende des siĂšcles, la dĂ©couverte scientifique ne coĂŻncide plus nĂ©cessairement avec le moment du savoir, ou plutĂŽt, la durĂ©e entre la dĂ©monstration et sa preuve consigne le calcul au rang de lâhypothĂšse. « Le xixe siĂšcle », souligne Wanlin, « marque le passage dâune science comme description du monde Ă une science qui serait la conceptualisation des structures invisibles du monde » (p. 32).
Heuristique de la vulgarisation
17De maniĂšre directe ou indirecte, toutes les contributions de La DĂ©couverte dans les arts insistent sur lâexistence dâune forme de pacte Ă©pistĂ©mique liant la science et lâart, dont Michel Piersens a dĂ©crit ailleurs les grandes lignes pour la littĂ©rature. Il est certain, affirmeâtâil, que « la popularisation de la science devient une vĂ©ritable entreprise dâĂ©dification nationale, devenue croisade laĂŻque et rĂ©publicaine de la IIIe RĂ©publique, dĂ©sireuse de faire de la science lâaffaire de tous14 ». Cette entreprise se nourrit dâun « substrat plus profond [âŠ] responsable de la transformation [de la littĂ©rature] en une vĂ©ritable machine cognitive » qui opĂšre comme « une collection de boĂźtes noires [âŠ] : corps, psychisme, sociĂ©tĂ©, histoire, matiĂšre, cosmos, langage, dĂ©sir, etc. » Le roman comme la science fonctionnent comme rĂ©vĂ©lateur dâun rĂ©el auquel on aurait arrachĂ© Ă lâordre naturel ses Ă©lĂ©ments les plus structurants. « Tout se passe comme si la science disait : tout est possible et vous nâavez encore rien vu », Ă©crit Pierrsens, « tandis que la littĂ©rature, la bonne comme la mauvaise, proclame : tout est possible et nous allons vous le montrer ». La littĂ©rature invite Ă dĂ©crire et Ă comprendre les mĂ©canismes physiques et biologiques qui rĂ©gissent le monde, mais aussi Ă extrapoler et ainsi relancer, dans un dĂ©sordre nĂ©cessaire, de nouvelles formes de lâimaginaire.
18Sâagissant de la reprĂ©sentation de la dĂ©couverte scientifique dans les arts, et plus spĂ©cifiquement dans les Ćuvres Ă vocation vulgarisatrice, le pacte Ă©pistĂ©mique se fonde sur lâĂ©laboration de poĂ©tiques parfois contradictoires. Lâexemple que propose Thibaud Martinetti est particuliĂšrement parlant. Il concerne sur lâĆuvre de JeanâHenri Fabre dont les Souvenirs entomologiques cherchent tout autant Ă dĂ©crire quâĂ extrapoler. Au lieu de confiner les faits avĂ©rĂ©s concernant les insectes Ă leur pĂ©rimĂštre de vĂ©ritĂ©, Fabre, sans rien cacher dâun enthousiasme raisonnĂ© pour son sujet, soumet ses connaissances acquises au prisme de lâanthropomorphisme. Le monde animal ne forme alors quâun pan dâun prisme bien plus large, qui inclut les humains. La dĂ©couverte dont il est alors question se fonde sur des faits objectifs relatifs Ă la vie des insectes pour nourrir une rĂ©flexion plus conjecturale au sujet des Hommes. RĂ©unissant « la poĂ©tique plurielle de la vulgarisation et la rigueur scientifique » (p. 60), Fabre favorise dans son Ă©criture la prĂ©sence combinĂ©e, parfois complĂ©mentaire, parfois incompatible, de ces deux rĂ©gimes discursifs. Un tel mĂ©lange incite Ă la prudence Ă©pistĂ©mique pour les lecteurs dâalors comme pour ceux dâaujourdâhui. En sâappuyant sur lâouvrage dâYves Jeanneret, rĂ©fĂ©rence en matiĂšre dâĂ©criture des savoirs15, et sur lâĂ©tude critique quâa consacrĂ© Patrick Tort Ă lâĆuvre de Fabre, Martinetti identifie â sans la juger de maniĂšre frontale â un glissement en direction dâun « sublime scientifique dont le but est dâinterprĂ©ter le comportement des insectes tout en prĂ©servant lâĂ©tonnement produit par leur mystĂ©rieux instinct » (p. 61).
19Si Ă©pistĂ©mologie et poĂ©sie coexistent dans les Souvenirs, câest que le xixe siĂšcle nâa pas encore, du moins sâagissant de lâĂ©tude sur les insectes, fermement tracĂ© de frontiĂšre entre les deux modes de reprĂ©sentation. Cette cohabitation ne va pas sans frictions. Pour Martinelli, Fabre prĂ©fĂšre sacrifier dans son Ćuvre la nĂ©cessitĂ© de plus en plus pressante de fournir une connaissance ordonnĂ©e, selon une nomenclature reconnue par ses pairs. Il favorise plutĂŽt une maniĂšre de voir plus analogique, qui sâattache Ă mettre en relation le comportement des ĂȘtres quâil dĂ©crit plutĂŽt que leurs traits morphologiques. De plus, au lieu de se plonger dans une bibliographie « dispendieuse », le savant adopte une mĂ©thode quâil nâhĂ©site pas Ă qualifier dâignorante. Il rĂ©sulte de cette approche qui nâexclut pas le plaisir de lâobservation un « mode opĂ©ratoire de la systĂ©matique » qui ne fait pas lâunanimitĂ© chez ses pairs dâalors, et encore moins ceux dâaujourdâhui (p. 68).
20Dans ce cas de figure, faire dĂ©couvrir semble alors peser tout autant, voire davantage, que dĂ©couvrir, et la science laisse progressivement sa place Ă une forme de sagesse qui nâhĂ©site pas Ă se revendiquer dâun nonâsavoir. « Savoir ignorer », affirme Bernadin de SaintâPierre dans ses Ătudes de la nature(citĂ© par Martinetti, p. 77) « pourrait bien ĂȘtre le dernier mot de la sagesse » â ou Ă tout le moins le dernier mot dâune science qui lutte encore contre lâidĂ©e dâune systĂ©matisation taxinomique de ses connaissances. « Lâheuristique des Souvenirs », conclut Martinetti, « implique ainsi deux procĂ©dĂ©s complĂ©mentaires : la rhĂ©torique du âmerveilleux vraiâ cherchant Ă Ă©tablir la dignitĂ© de lâinsecte par la rĂ©vĂ©lation toujours Ă©tonnante de ses activitĂ©s, et la dĂ©couverte dâun instinct sublime qui Ă©tonne en renvoyant, Ă lâinverse, au nonâsavoir » (p. 78).
21Le rĂ©cit de dĂ©couverte, dans un contexte de vulgarisation, oscille dâune maniĂšre quasi constante entre le dĂ©voilement du rĂ©el et la mise en contexte de son Ă©nigme. Le pacte Ă©pistĂ©mique censĂ© mettre en relation connaissance et reprĂ©sentation de la connaissance se trouve ainsi soumis Ă lâĂ©preuve de la science elleâmĂȘme ou au contexte (artistique ou historique) dans lequel il est assurĂ©. Le vulgarisateur du xixe siĂšcle, tel que Christophe Garrabet en fait le portrait, nâhĂ©site pas Ă distribuer Ă©loges et blĂąmes au nom dâune vĂ©ritĂ© scientifique dont il estime ĂȘtre le dĂ©fenseur. Quitte Ă faire dâune mĂȘme figure â Kelper par exemple â lâincarnation de croyances contradictoires, Ă la fois astronome gĂ©nial et astrologue naĂŻf.
22La troisiĂšme partie de La DĂ©couverte dans les arts rassemble des exemples qui Ă©chappent au rĂ©gime double de vĂ©ridicitĂ© et de crĂ©dibilitĂ©. Les liens invisibles qui organisent la matiĂšre, lorsquâils se chargent dâune puissance sur la matiĂšre dont la communautĂ© scientifique est incapable dâapporter la preuve, se trouvent, dans leurs reprĂ©sentations, soumis aux mĂȘmes alĂ©as de lâenthousiasme et du doute. Le chapitre quâĂmilie PĂ©zard consacre au magnĂ©tisme dĂ©crit la maniĂšre dont les Ă©crivains, Dumas, Balzac et Hugo en tĂȘte, prennent position. Et, plus important encore, la façon dont ces derniers, ayant pris position, sâarrogent une forme de pouvoir Ă©pistĂ©mique. La preuve nâest plus dans la science et racontĂ©e dans la fiction. La preuve est inscrite dans la fiction, cette derniĂšre se portant garants, aux yeux des lecteurs, de vĂ©ridicitĂ© de la preuve. Il suffit de lire pour y croire. « Avant mĂȘme dâĂȘtre visible », Ă©crit PĂ©zard, « le magnĂ©tisme doit ĂȘtre pensable » (p. 162). « Le salon mondain remplace le laboratoire » (p. 157), et « la dĂ©couverte opĂ©rĂ©e par les personnages dans la fiction est conçue comme une preuve de lâexistence du magnĂ©tisme valant hors de la fiction » (p. 158). Le magnĂ©tisme est rendu pensable, il faut faire preuve dâune bonne dose de mauvaise foi pour nier, selon cet ethos du dĂ©couvreur romantique, lâexistence de ce qui sâexhibe comme possible Ă longueur de romans.
23Lâimagination constituant « la plus fondamentale des forces crĂ©atrices » (p. 167), il nâest pas Ă©tonnant que des Ă©crivains comme Edgar Allan Poe sâen emparent. Lâanalyse de JĂ©rĂ©my Chateau montre pourtant que sâagissant de lâĂ©crivain amĂ©ricain, le cheminement rationnel se fait presque Ă front renversĂ©e. La science policiĂšre confĂšre Ă son inventeur Auguste Dupin une puissance de pensĂ©e semblable Ă celle du savant. Ă travers lâobservation des indices et lâusage du raisonnement semblables aux lois de la statistique, le dĂ©tective rassemble, compare, relie et repositionne les indices dâun phĂ©nomĂšne de prime abord insondable. Il « ouvre la voie dâun nouveau champ Ă©pistĂ©mologique » (p. 174) dont on connaĂźt la fortune. La surprise du lecteur vient du fait que Poe se soit rapidement Ă©loignĂ© de ce rĂ©gime Ă©pistĂ©mique pour verser, au bout de trois Ă©nigmes rĂ©solues, vers des histoires dans lesquelles domine le magnĂ©tisme oĂč « des personnages de scientifiques [âŠ] aspirent Ă dĂ©montrer » quâun dialogue est possible avec le passĂ© ou lâau-delĂ Â (p. 177). « La VĂ©ritĂ© sur le cas de M. Valdemar », par exemple, offre lâapparence dâun scrupuleux exposĂ© scientifique Ă propos de « lâapplicabilitĂ© et lâinfluence du magnĂ©tisme exercĂ© pendant sept mois sur le corps moribond dâun patient » (p. 180). Le « dĂ©terminisme absolue » (p. 182) dont fait montre Poe sâapplique donc sur un domaine de connaissance impossible Ă prouver. La nouvelle intitulĂ©e « EurĂȘka » va jusquâĂ remettre en question les thĂ©ories formulĂ©es par Newton ; elle est dĂ©diĂ©e « à ceux qui sentent plutĂŽt quâĂ ceux qui pensent » (p. 183). Au final, ce sont les figures symĂ©triques profondes, invisibles Ă lâĆil, mais bel et bien improuvables par la science, indĂ©montrables par la religion, qui rĂ©vĂšlent au lecteur une BeautĂ© semblable Ă un point de singularitĂ©. « Tout sâachĂšve », constate Chateau, dans ce « pĂ©rilleux mĂ©lange disciplinaire, entre littĂ©rature et science » oĂč la dĂ©couverte scientifique se transmue poĂ©tiquement (p. 186).
24La machine cognitive sâemballe en littĂ©rature lorsquâelle cherche Ă former une sĂ©rie fermĂ©e, close sur elleâmĂȘme et contenant sa propre logique Ă©pistĂ©mique. Les deux derniers chapitres de La DĂ©couverte dans les arts sâattardent sur de telles situations ou lâextravagance des prĂ©mices narratives est paradoxalement garante dâune forme dâauthenticitĂ© fictionnelle. La dĂ©couverte scientifique vaut alors moins pour sa valeur Ă©pistĂ©mique que pour sa force explicative. Nous sommes au seuil dâune scienceâfiction qui ne dit pas encore son nom. Camille Flammarion projette son imagination en direction dâune fin du monde provoquĂ©e par la percussion dâune comĂšte avec la Terre (mais « les mondes ne finissent pas par accident », apprendra-t-on, « ils meurent de vieillesse », p. 200). Lâastronomie se fait alors spĂ©culative. Elle « dĂ©passe les formules mathĂ©matiques pour rĂ©flĂ©chir aux destinĂ©es de la Terre, de lâhomme et de lâesprit tout en dĂ©cloisonnant les disciplines » (p. 201). Dans lâanalyse du trĂšs peu connu conte « physiologique » La LĂ©gende de lâorang-outang, Henry Beaunis imagine sous le pseudonyme de Paul Abaur lâexistence dâun langage (et avec ce langage dâune culture orale) chez cette catĂ©gorie dâanimaux. « Passage obligĂ© des Ă©tudes dâanatomie physiologique » lâorangâoutang devient, Ă la fin du xixe siĂšcle, lâobjet dâune curiositĂ© intense de la part de la population dâEurope de lâOuest. Le texte de Beaunis passe par le filtre dâune analyse philologique et phonĂ©tique dâhabitude rĂ©servĂ©e Ă lâanalyse linguistique comparative pour rejoindre, sur un mode logophilique analysĂ© par Piersens, le corpus des Ćuvres bizarres â mais fascinantes â aux confins de la science et de lâimagination16.
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25Cet ouvrage, qui sâinscrit dans un champ dâĂ©tude de plus en plus fourni, rassemble des rĂ©flexions autour dâune parole (« eurĂȘka ! ») qui se rĂ©vĂšle, au final, beaucoup plus ambiguĂ« que prĂ©vu. La « dĂ©liaison » de lâart et des sciences, au cĆur du xixe siĂšcle, semble pointer vers un glissement paradoxal. Plus lâĂ©cart se creuse entre ces deux formes dâexpression, plus le savant semble Ă©voquĂ© comme poĂšte et ses dĂ©couverte le rĂ©sultat dâune poĂ©tique. Ce terme, dont lâemploi original pointe vers lâĂ©tude et la thĂ©orisation de la crĂ©ation, mais qui sâest progressivement spĂ©cialisĂ©, il se pourrait alors quâil fonctionne de maniĂšre pertinente pour dĂ©crire lâacte de dĂ©couverte et sa reprĂ©sentation.
2610  « La profusion de sujets abordĂ©s et leurs mises en application rapides dans le milieu agricole et industriel, puis pour les Ă©pizooties et la santĂ© humaine, lui permettent dâaccĂ©der au titre de « Bienfaiteur de lâHumanité ». Sa renommĂ©e mondiale fait de lui un personnage de lĂ©gende » (Raingeval p. 83).

