Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 20, numéro 3
titre article
Aude Leblond

Qu’est‑ce que faire une fin ?

Michel Braud (dir.) Le Récit sans fin : poétique du récit non clos, Paris : Classiques Garnier, coll. « Théorie de la littérature », 2016, 313 p., EAN 9782812459696.

1Le titre poĂ©tique de ce collectif, Ă©ditĂ© par Michel Braud et issu d’une journĂ©e d’études qui s’est tenue Ă  l’universitĂ© de Pau en janvier 2012, le situe clairement du cĂŽtĂ© des Ă©tudes de poĂ©tique, dans la mouvance de Seuils. De fait, la borne finale des rĂ©cits n’a pas Ă©tĂ© souvent envisagĂ©e comme telle1, les incipits s’avĂ©rant un objet d’analyse beaucoup plus couru. Cette pĂ©riphrase montre l’embarras de la lectrice devant la notion Ă  la fois large et polysĂ©mique de « fin » — et cependant ce flou Ă©tait nĂ©cessaire, dans la mesure oĂč aucun rĂ©cit, Ă  proprement parler, n’est dĂ©pourvu de fin. MĂȘme un rĂ©cit inachevĂ© sera lu (ou regardĂ©) jusqu’à son terme, aussi insatisfaisant soit‑il. Aristote par exemple ne promet rien dans la PoĂ©tique : « Une fin au contraire est ce qui vient naturellement aprĂšs autre chose, en vertu soit de la nĂ©cessitĂ© soit de la probabilitĂ©, mais aprĂšs quoi ne se trouve rien2. » « Fin » ne veut en rien dire « conclusion » ici : simplement que quelque chose vient avant, et rien aprĂšs. Plus rĂ©cemment, Mariana Torgovnick (citĂ©e par SigolĂšne Vivier) prĂ©cisait dans Closure in the Novel (1981), que la fin fait fin si elle est pertinente par rapport au dĂ©but et au milieu, sans pour autant qu’elle ait besoin d’ĂȘtre spĂ©cialement conclusive.

2Michel Charles fournit dans le rĂ©cent Composition deux autres arguments : d’une part, le lecteur lit toujours dans l’idĂ©e que cette fin existe, quelle que soit son sens ou son histoire gĂ©nĂ©tique3 ; d’autre part, le rĂ©cit est bouclĂ© ou fini, parce que le livre est paru (ou l’épisode diffusĂ©), bref, parce qu’il n’est pas Ă  proprement parler modifiable par le lecteur. Je ne pourrai pas choisir de sauver un personnage : s’il meurt sous mes yeux Ă  la lecture, ce sera trop tard4.

Que peut donc ĂȘtre un « rĂ©cit sans fin » ?

3De l’inachĂšvement effectif d’une Ɠuvre, publiĂ©e ou non, Ă  la fin dĂ©ceptive de rĂ©cits qui n’apportent aucune conclusion, l’empan peut ĂȘtre vaste. Gilles LouĂżs commence par citer quatre types d’incomplĂ©tude : diĂ©gĂ©tique (l’histoire pourrait continuer), narrative (le narrateur ne va pas jusqu’au bout de ce qu’il avait annoncĂ©), compositionnelle (l’auteur ne va pas jusqu’au bout de son projet, comme dans Les Communistes), et textuelle (comme À la recherche du temps perdu, dont la parution fixe un Ă©tat particulier du texte, parmi d’autres possibles5). Alors que les trois derniĂšres incomplĂ©tudes se dĂ©terminent par rapport Ă  un projet d’écriture explicite, et avortĂ© dans une certaine mesure, la premiĂšre semble potentiellement beaucoup plus large : elle dĂ©pend plutĂŽt de la frustration ou de l’appĂ©tit persistant du lecteur.

4De fait, SigolÚne Vivier rappelle que Susan Lohafer, dans Reading for Storyness (2003) définit la fin du point de vue de la lecture, comme la sensation de complétude narrative.

5Il semblerait donc qu’il s’agisse ici d’étudier les rĂ©cits dont la « fin » ne fournirait pas de conclusion vĂ©ritable — soit que cette clĂŽture soit dĂ©bordĂ©e par la reprise Ă  venir du rĂ©cit (dans un autre volume ou un autre Ă©pisode), soit qu’elle ne fournisse guĂšre de sentiment de clĂŽture. S’il existe donc des fins non conclusives, Ă  quoi ressemblent‑elles, et sur quels critĂšres se fonde‑t‑on pour dĂ©crĂ©ter qu’elles ne concluent rien ?

6L’introduction pĂšche quelque peu par l’évitement d’une mise au point notionnelle attendue : qu’entend‑on ici par fin ? par clĂŽture ? Une Ă©tude lexicale serait Ă  mener qui distinguerait entre les notions de fin, finalitĂ©, dĂ©nouement, conclusion, clĂŽture, mais aussi pourquoi pas fin suspendue ou provisoire : sans se laisser aller au dĂ©mon typologique, reconnaissons qu’un certain nombre de cas de figures gagneraient Ă  ĂȘtre envisagĂ©s et classĂ©s.

7À la lecture des articles, au moins trois sens semblent pouvoir ĂȘtre dĂ©clinĂ©s, selon qu’on envisage la fin comme l’achĂšvement concret du texte (Ă  partir des articles de Marie‑Lise Allard, de Thanh‑VĂąn Ton-That, de Charline Pluvinet, par exemple), comme une conclusion fixant le sens (dans les articles de Fabienne Gaspari, de RĂ©gis Sinquin, de Jean‑Yves Casanova, de SigolĂšne Vivier), ou comme un dĂ©nouement, voire une mort (dans les articles de ValĂ©rie Fasseur, de Guy Larroux, de JĂ©rĂ©my NaĂŻm, de Thomas Conrad, etc.). En l’état, le titre des diffĂ©rentes parties (I. ArrĂȘt, retour, inachĂšvement II. La quĂȘte sans fin III. L’écriture infinie IV. Fragments, dĂ©tours, suspens, interruptions) ne permet ni de mettre en Ă©vidence une progression argumentative, ni de clairement distinguer entre elles. En rĂ©alitĂ©, les Ă©tudes sont classĂ©es dans l’ordre chronologique, et il y avait Ă  cela une raison argumentative : j’y viens.

Du récit téléologique au récit sans fin : une histoire littéraire du récit en deux temps

8La question de la clĂŽture sĂ©mantique du rĂ©cit par sa fin semble permettre de distinguer deux temps dans l’histoire de la narration. Dans un premier temps, le paradigme narratif dominant, dont la configuration est dĂ©crite par RicƓur dans Temps et rĂ©cit, comporte une fin qui vient conclure l’Ɠuvre en arrĂȘtant son temps et fournit une perspective rĂ©trospective sur l’ensemble de la narration. Dans un deuxiĂšme temps, on aurait affaire Ă  des narrations dont la fin ne viendrait plus fournir de clef de lecture dĂ©finitive : la narration ne vaudrait dĂšs lors plus que par sa progression, et non par sa conclusion ou sa signification. On passerait Ă©galement d’une narration linĂ©aire et susceptible d’ĂȘtre ressaisie de maniĂšre globale une fois le but atteint, Ă  une narration focalisĂ©e sur le passage du temps lui-mĂȘme. Or, d’aprĂšs Gilles LouĂżs, « RicƓur, comme Kermode, en viennent Ă  la mĂȘme conclusion que toute renonciation Ă  cet idĂ©al de complĂ©tude serait pour notre culture le signe d’un dĂ©clin du rĂ©cit6 ».

9Son article commente une analyse de LĂ©vi‑Strauss dans L’Origine des maniĂšres de table, qui propose de penser le passage du mythe Ă  la narration romanesque comme une chute dans l’ordre du temps quotidien, par opposition au temps mythique et linĂ©aire. Le passage du mythe au roman correspond Ă  celui d’un rĂ©cit bouclĂ©, ordonnĂ©, pourvu d’une temporalitĂ© linĂ©aire7, bref du temps que l’on peut raconter une fois qu’on a compris ce qui s’était passĂ©, Ă  la temporalitĂ© rĂ©pĂ©titive du quotidien, c’est‑à‑dire du temps que l’on vit, oĂč l’on est immergĂ©. Dans cette perspective, le roman ne pourrait jamais que chercher Ă  retrouver cette perspective hermĂ©neutique, mais en vain. Gilles LouĂżs conclut :

nous sommes conscients aussi que nous avons perdu cet ordre et ce sens, et nous ne pouvons nous empĂȘcher, peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment parce que nous sommes humains, de les rechercher dans des fictions qui sont les lointaines descendantes des vieux rĂ©cits que sont les mythes, qui, eux, parvenaient Ă  clĂŽturer le monde et le temps Ă  l’intĂ©rieur de leurs structures closes8.

10Au contraire, l’histoire littĂ©raire et la thĂ©orie peuvent considĂ©rer cette chute dans la temporalitĂ© quotidienne comme un progrĂšs : celui qui fait passer d’une naĂŻvetĂ© positiviste symbolisĂ©e par l’exemple commode du naturalisme, Ă  un modĂšle de scepticisme idĂ©ologique (et privilĂšge accordĂ© au jeu esthĂ©tique) qui se poursuivrait du Neveu de Rameau Ă  La Vie mode d’emploi en passant par Flaubert.

11Le prĂ©supposĂ© consiste ici Ă  dire que moins on conclut, plus on laisse Ă  penser au lecteur, et plus l’accent se dĂ©place vers l’aventure d’une Ă©criture. C’est lĂ  ce que suggĂšre RĂ©gis Sinquin, dans l’article qu’il consacre aux rĂ©cits non tĂ©lĂ©ologiques :

Sterne, Diderot et Nodier construisent une esthĂ©tique nouvelle, subvertissant le rĂ©cit classique et linĂ©aire par une amplification du discours digressif. Les commentaires du narrateur sur son rĂ©cit semblent entraver ce dernier, instaurant une tendance fondamentale du roman moderne Ă  l’autorĂ©flexivitĂ©, au discours mĂ©tatextuel, Ă  la fragmentation, Ă  la contradiction, Ă  l’expression du doute et des hypothĂšses, Ă  l’interpellation du lecteur et, enfin, Ă  l’inachĂšvement9.

12L’article que Jean‑Yves Casanova consacre Ă  Chardonne, ainsi, montre un exemple de roman mettant en scĂšne un work in progress, et souligne la frĂ©quence de ce motif10.

13À partir des rĂ©flexions de Jean‑François Hamel, Michel Braud formule ce mĂȘme passage comme celui du paradigme du deuil (susceptible de prendre fin, de manifester un sens rĂ©trospectif) Ă  celui de la mĂ©lancolie (qui ne l’est plus et ne trouve plus de sens) :

Dans le rĂ©cit traditionnel, la fin est l’aboutissement de l’histoire : un sens est donnĂ© Ă  l’expĂ©rience par sa clĂŽture. Or la clĂŽture du rĂ©cit est toujours une image de la fin de l’expĂ©rience humaine : une image de la mort Ă  partir de laquelle la vie se change en destin. Dans le rĂ©cit sans fin, la suspension du rĂ©cit n’est pas son achĂšvement, on ne sait pas “comment ça se finit” parce que ça ne se finit pas ou pas vraiment : la mort est au-delĂ  de la reprĂ©sentation, au-delĂ  du reprĂ©sentable. Le rĂ©cit se contente de montrer le mouvement de l’expĂ©rience. Cela ne signifie pas qu’il refuse ou nie la mort ; seulement que seuls le mouvement de l’expĂ©rience ou sa suspension peuvent ĂȘtre reprĂ©sentĂ©s11.

14Il s’agit donc de se garder d’adopter une perspective trop tĂ©lĂ©ologique en deux temps successifs — qu’on considĂšre le passage du rĂ©cit bouclĂ© au rĂ©cit sans fin comme un dĂ©clin ou un progrĂšs. De fait, et ce dĂšs l’article de ValĂ©rie Fasseur consacrĂ© Ă  la littĂ©rature mĂ©diĂ©vale, la chronologie ne montre pas nettement le passage du rĂ©cit bouclĂ© au rĂ©cit sans fin : la tentation de ne pas finir, voire la nĂ©cessitĂ© de ne pas finir, se vĂ©rifie Ă  toutes les Ă©poques, sans pour autant qu’on puisse tous les rattacher Ă  la mĂȘme perspective imaginaire.

Pourquoi ne pas finir ?

15L’apport essentiel de l’ouvrage est l’ensemble de pistes qu’il suggĂšre pour cerner le sens qu’on peut donner au geste du refus de finir ou de conclure. Ce refus implique en effet une certaine attitude existentielle face Ă  notre vie et face Ă  la fiction. Au fil des articles se dĂ©gagent ainsi trois Ă©lĂ©ments liĂ©s Ă  l’absence de fin ou au dĂ©bordement hors des digues du rĂ©cit.

16Tout d’abord, le refus de conclure, au-delĂ  de la posture parodique ou ironique qui en est la manifestation la plus visible (de Sterne Ă  Beckett en passant par Flaubert, etc.) peut ĂȘtre liĂ© Ă  un scepticisme essentiel face aux grands rĂ©cits, et plus gĂ©nĂ©ralement face aux pouvoirs hermĂ©neutiques qu’a le rĂ©cit d’endiguer et de donner sens au passage du temps et au chaos de l’existence.

17Effacer la fin, et c’est le deuxiĂšme point, change en effet la perspective fournie sur le temps : le point de vue n’est plus surplombant, mais la narration nous immerge directement dans ce flux, qui n’est pas fait pour trouver de point d’arrivĂ©e. Il ne s’agit plus de voir le rĂ©cit comme permettant d’embrasser rĂ©trospectivement un certain intervalle ou une narration, mais de se situer Ă  l’intĂ©rieur d’une durĂ©e.

18Mais, direz‑vous, la mort pourrait de toute façon apporter un terme Ă  la narration — au minimum la mort de l’auteur lui‑mĂȘme. Or la mort du personnage est nĂ©gociable12, la mort du narrateur est irreprĂ©sentable13 ; et quant Ă  la mort de l’auteur, elle n’est pas nĂ©cessairement une fin. Un faisceau d’exemples nous montre que l’Ɠuvre peut ne pas finir parce que s’y substitue la volontĂ© de crĂ©er un rĂ©seau de rĂ©cits : c’est le cas dans les cycles qui prolifĂšrent et se rejoignent14, chez Sue, ou encore des romans de Bolaño, Ă©voquĂ©s dans l’article de Charline Pluvinet, qui se poursuivent de livre en livre. Blanchot, citĂ© ici par SĂ©golĂšne Vivier, nous permet de comprendre Ă  quel point la fin concrĂšte des Ɠuvres, que j’invoquais plus haut, est toujours provisoire :

L’écrivain ne sait jamais si l’Ɠuvre est faite. Ce qu’il a terminĂ© en un livre, il le recommence ou le dĂ©truit en un autre (
). À un certain moment, les circonstances, c’est-Ă -dire l’histoire, sous la figure de l’éditeur, des exigences financiĂšres, des tĂąches sociales, prononcent cette fin qui manque, et l’artiste, rendu livre par un dĂ©nouement de pure contrainte, poursuit ailleurs l’inachevĂ©15.

19De fait, l’exemple de Balzac, que dĂ©veloppe l’article de Thomas Conrad, ne cadre pas avec la perspective tĂ©lĂ©ologique Ă©voquĂ©e en introduction :

Comment comprendre cette suspension ? Certainement pas comme la marque d’un scepticisme quant aux pouvoirs du rĂ©cit, ou d’une distance ironique vis-Ă -vis de l’unitĂ© de l’Ɠuvre ou de son sens. Il convient sans doute d’y voir la trace de l’esthĂ©tique romanesque de la totalité : celle-ci n’est pas conçue comme un systĂšme clos, mais comme un organisme vivant, donc ouvert et dynamique. Au-delĂ  de la mort qu’implique chaque fin de roman, il y a l’affirmation d’un vitalisme, d’une Ă©nergie collective qui vient prendre la relĂšve de l’individu16.

20Loin de signaler une quelconque fin des grands récits, les cycles romanesques débordent par enthousiasme.

21La notion d’Ɠuvre complĂšte, ici, et c’est le troisiĂšme point, prend le pas sur l’opus. Elle pourrait prendre fin, de maniĂšre radicale, avec la mort de l’auteur, mais tout n’est pas si simple, car les lecteurs pourront toujours reprendre le fil interrompu. L’article de ValĂ©rie Fasseur, de fait, s’appuyait sur la frĂ©quence des romans inachevĂ©s au Moyen Âge pour suggĂ©rer que cet inachĂšvement Ă©tait dĂ©libĂ©rĂ©, et conçu comme une incitation Ă  continuer et enrichir le cycle : « Toute la littĂ©rature dite â€œĂ©pigonale” s’inscrit ainsi dans le vide laissĂ© par l’inachĂšvement des deux Ɠuvres maĂźtresses de ChrĂ©tien de Troyes : maĂźtresses justement parce que, inachevĂ©es, elles devenaient ferments d’une crĂ©ativitĂ© littĂ©raire sans fin17. »

À dĂ©faut de conclusion, quelques questions

22Je voudrais conclure sur quelques questions en suspens. Je regrette que le recueil ne remette pas explicitement en question le prĂ©supposĂ© que la fin soit un Ă©lĂ©ment dĂ©finitoire du rĂ©cit. Michel Braud affirme ainsi dans l’introduction que « Le rĂ©cit est une machine textuelle Ă  produire une fin Ă  partir de laquelle il s’éclaire18 » : peut‑on conserver une vision tĂ©lĂ©ologique du rĂ©cit au vu de la frĂ©quence des fins dĂ©robĂ©es ?

23Pourquoi cette fin serait‑elle nĂ©cessaire ? C’est dĂ©finir le rĂ©cit par la structure, plutĂŽt que par son contenu (une action ou description, comme celle de « La Route » de Gracq, pour citer un rĂ©cit qui n’ait ni dĂ©but ni milieu ni fin), ou son cadre pragmatique : quelqu’un raconte quelque chose, dans une intention qui peut varier considĂ©rablement en fonction du genre et du contexte. Or le recueil n’explicite pas, malgrĂ© quelques allusions ponctuelles, de diffĂ©renciation sur la question de la fin entre les genres du rĂ©cit, diffĂ©renciation que l’on suppose fructueuse. De la nouvelle qui semble particuliĂšrement orientĂ©e vers son dĂ©nouement Ă  une sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e dont la borne finale n’est pas fixĂ©e dans le temps pendant la plus grande partie de l’écriture, la maniĂšre de « faire une fin » et les enjeux qui s’y rapportent diffĂšrent largement.

24Si le prĂ©supposĂ© de la fin constitutive est si puissant, il me semble que c’est parce qu’il en recouvre un deuxiĂšme, et qui pourrait ĂȘtre contesté : c’est que sans fin, il n’est pas de sens — ni signification ni direction. À ce titre, je trouve intĂ©ressant que « rĂ©cit sans fin » qui sert de titre au recueil soit glosĂ© par « rĂ©cit non clos ». L’intĂ©rĂȘt de cette glose pourtant aussi polysĂ©mique que la premiĂšre expression est qu’elle lĂšve l’ambiguĂŻtĂ© de « rĂ©cit sans fin », qui rend possible une confusion, ou laisse rĂ©sonner l’implicite selon lequel un rĂ©cit sans fin (conclusion), voire un rĂ©cit infini, inlassable, c’est aussi un rĂ©cit qui ne sert Ă  rien, parce qu’il n’a pas de but — l’intention se confondant ainsi avec la borne terminale.

25Or JĂ©rĂ©my NaĂŻm propose un dĂ©placement salutaire de la focale, en suggĂ©rant que le lecteur n’appelle pas nĂ©cessairement de ses vƓux cette fin — que le bouclage du sens promis est peut‑ĂȘtre moins important Ă  ses yeux que la possibilitĂ© qui lui soit offerte de poursuivre et reprendre l’immersion dans un monde fictionnel auquel il s’est attachĂ©. Il conclut :

« Le lecteur n’attend pas la fin du cadre, il la craint. Le cadre n’installe pas une tension finaliste, mais une durĂ©e. Il ne se consomme pas comme un fabliau ou un apologue, ou mĂȘme l’un des contes enchĂąssĂ©s, car il n’est pas construit en vue d’une rĂ©vĂ©lation plaisante ou Ă©difiante qui en sacraliserait la fin19 ».

26Il me semble que des tentatives hermĂ©neutiques comme celles de Thomas Conrad sur la fusion progressive des cycles chez Sue, de Guy Larroux qui propose de ne pas voir la mort du personnage comme imposant nĂ©cessairement la fin d’un rĂ©cit biographique20, ou de Charline Pluvinet qui montre que mĂȘme en mourant, l’auteur ne fait pas nĂ©cessairement une fin, Ă  partir de l’exemple de Bolaño, vont Ă©galement Ă  l’encontre de ce prĂ©supposĂ©. De mĂȘme, l’article de Gilles LouĂżs Ă©voquait « cette propriĂ©tĂ© constitutive du rĂ©cit : sa capacitĂ© Ă  diffĂ©rer sans fin sa fin », et formule Ă  partir de lĂ  une problĂ©matique qui fournit une meilleure ligne de force, quoique moins explicite, au collectif : « comment expliquer que l’incomplĂ©tude du roman soit encore aujourd’hui perçue comme une anomalie dont il faut rendre compte, alors mĂȘme que sa frĂ©quence inciterait plutĂŽt Ă  la banaliser21 ? ».

27Ainsi, si l’interruption du rĂ©cit ne fait pas une fin, sans doute n’y a‑t‑il lĂ  rien Ă  regretter pour le lecteur. Une fin Ă  ce titre me paraĂźt particuliĂšrement emblĂ©matique de la nĂ©cessitĂ© devant laquelle nous met la notion de la ramifier et de distinguer entre ses enjeux pragmatiques et hermĂ©neutiques : celle des Sopranos. La famille du mafioso se retrouve dans un diner, le juke-box chante, on entend la porte qui s’ouvre, la camĂ©ra nous montre le visage de Tony, et soudain silence et Ă©cran noir. C’est Ă  la fois une interruption plutĂŽt qu’une fin, et un refus dĂ©libĂ©rĂ© de conclure. Pourtant l’interprĂ©tation n’est pas interdite. Soit tout s’arrĂȘte parce que tout va bien et cette image apaisĂ©e prouve que la vie continue, soit tout s’arrĂȘte parce que Tony a pris une balle dans la tĂȘte Ă  son tour. Mort ? Pas mort ? Seules les images suivantes permettraient d’ĂȘtre fixĂ©s — mais elles ne viendront jamais, et le chat restera Ă  l’intĂ©rieur de la boĂźte.