Ramón Valle-Inclån : astre noir dans la constellation décadentiste
1Encore une Ă©tude consacrĂ©e Ă un dĂ©cadent, dira-t-on. Oui, mais lâĂ©crivain en question est espagnol, ce qui fait une diffĂ©rence notable. Si lâon pensait que le frĂ©nĂ©tisme spleenĂ©tique de la languide Europe fin-de-siĂšcle nâavait atteint la trĂšs catholique Espagne, lâouvrage dâAnnick Le ScoĂ«zec Masson nous prouve le contraire. Lâambition de cette Ă©tude sur RamĂłn Valle-InclĂĄn (1866-1936) est double : sâil sâagit en premier lieu de revivifier auprĂšs du lectorat français le souvenir de cet Ă©pigone de dâAnnunzio, Wilde, Lorrain et Huysmans, lâauteur sâinterroge Ă©galement sur la place de cet Ă©crivain dans le tissu riche et dense de la nĂ©buleuse fin-de-siĂšcle. Envisageant successivement le « choix des modĂšles » (I), les « pĂŽles de dĂ©cadence et mythologies âfin de siĂšcleâ » (II), puis les « figures et formes dâun imaginaire religieux » (III), lâouvrage offre un panorama Ă©rudit et passionnant dâune Ă©poque et dâune « sensibilité » que lâon ne cesse de redĂ©couvrir avec un plaisir toujours renouvelĂ©.
2Sorte de Don Quichotte fin-de-siĂšcle, brillant, fantasque, haut en couleurs, Valle-InclĂĄn exemplifie le cosmopolitisme Ă©rudit et « bigarre » de ce crĂ©puscule de siĂšcle. Lâauteur Ă©voque ainsi les annĂ©es dâapprentissage du dĂ©cadent ibĂ©rique (Ă lâombre de « la babel sombre » dirait Baudelaire, de la « bibliothĂšque fantastique » du bibliophile Jesus de Muruais, puis dans le rayonnement intellectuel de RubĂ©n DarĂo), les influences nationales et europĂ©ennes qui ont construit son imaginaire (Walter Scott, Paul Bourget), au carrefour des diffĂ©rentes dilections finisĂ©culaires : lâunivers des mythes, la tension entre foi et Ă©rotisme morbide, les correspondances, la nostalgie de lâart du Moyen-Age et du vitalisme de ses hommes de guerre, la nostalgie encore des boudoirs raffinĂ©s du XVIIIe siĂšcle oĂč se pratiquait un ars amatoria dĂ©sormais rĂ©volu, et ce sur un ton de dĂ©rision sarcastique et inquiĂšte, figurĂ©e par une esthĂ©tique de la dĂ©formation.
3La forme de lâesperpento, « qui assigne Ă la littĂ©rature la mission de restituer le rĂ©el dans sa difformité », constitue le premier pĂŽle de lâunivers valleinclanien, par ailleurs caractĂ©ristique du mal fin-de-siĂšcle qui, Ă nos yeux, ressortit fondamentalement Ă une hypertrophie culturelle, sorte dâimpĂ©rialisme dâun imaginaire paroxystique qui tend Ă forcer le limes de la raison, Ă envahir lâespace de la rĂ©alitĂ©, Ă lâinvestir de ses visions fantasmatiques et mĂ©tamorphosantes. Sans ĂȘtre un adorateur du livre-objet, Ă lâinstar de ses Ă©mules français notamment, lâĂ©crivain espagnol partage nĂ©anmoins cette passion livresque, cette hyper-culture dont se repaĂźt la fin-de-siĂšcle. Sorte dâopium dâune imagination eschatologique, stimulus dâhallucinations hyperesthĂ©siques, le culte du livre a, selon nous, cette double facultĂ© dâinformer la perception du monde et dâaiguillonner ainsi lâingenium de lâartiste, mais cela au prix dâune vision tourmentĂ©e, grotesque, malade, Ă lâinstar des grands dĂ©formateurs que sont Goya ou Ensor dans le domaine pictural. Valle-InclĂĄn sâinscrit dans cette mouvance et notamment dans le sillage de lâĂ©thĂ©romane Jean Lorrain et de ses hallucinations fantastiques. Ainsi de la face saturnienne de lâĆuvre de lâĂ©crivain, incarnĂ©e par LumiĂšres de BohĂšme et les ComĂ©dies barbares.
4Cependant, comme le souligne fort Ă propos Annick Le ScoĂ«zec Masson, le dĂ©cadentisme est ambivalent : Ă sa face sombre et torturĂ©e dâimages apocalyptiques, sâoppose une aspiration apollinienne. La jeune AmĂ©rique et la GrĂšce ensoleillĂ©e figurent les pĂŽles positifs de lâimaginaire fin-de-siĂšcle, soulignant par lĂ mĂȘme la complexitĂ© dâune « sensibilité » trop souvent rĂ©duite Ă un monologisme morbide, mĂȘme si la mort en reste la topique nodale. Cette « face diurne » du dĂ©cadentisme et de lâĆuvre valleinclanienne trouve principalement son expression dans « lâemblĂšme vigoureux » du cavalier et du Centaure, ainsi que dans les motifs de la lumiĂšre et du feu, qui parcourent La Sonate dâĂ©tĂ© et La Guerre carliste.
5VoilĂ Â donc un ouvrage dense et enthousiasmant pour qui sâintĂ©resse Ă une Ă©poque fourmillante, dont on ne mesure encore que partiellement lâĂ©tendue des possibles. Pour ceux qui, comme nous, dĂ©couvriraient Valle-InclĂĄn, signalons lâadresse du site Web intĂ©ressant, hispanophone, qui lui est entiĂšrement consacré : http://www.elpasajero.com/
6La frĂ©quentation assidue des Ă©crivains fin-de-siĂšcle nous invite encore Ă une ultime remarque. Le livre chez les dĂ©cadents valant autant pour ses critĂšres esthĂ©tiques quâintellectuels, il sâimpose un dernier mot rapide sur la plume enlevĂ©e, Ă©rudite et plaisante de lâauteur, ainsi que sur la qualitĂ© visuelle et tactile de cet ouvrage sorti des presses des Ă©ditions de LâHarmattan.  Â

