
Les deux visages d’Apollon. Panorama poético-médical des xxe et xxie siècles
1L’homme de l’art est-il pour autant un artiste ? À l’heure de l’« evidence-based medicine » et du médicament connecté, c’est le paradigme de l’homme de science plutôt que de l’humaniste lettré qui modèle la représentation du médecin aujourd’hui. La spécialisation et la technicité croissantes des connaissances et pratiques médicales au siècle dernier ont contribué à entériner une partition disciplinaire, dont l’apparente évidence actuelle nous fait oublier la part d’historicité. Échanges complices ou critiques, trajectoires croisées, identités confondues, médecins et écrivains n’ont pourtant cessé au cours du xxe siècle de reconfigurer le champ des savoirs et des discours, tout en réinventant les modalités d’une aventure commune du corps et de la langue. C’est en se focalisant sur la figure du poète-médecin que l’ouvrage dirigé par Alexandre Wenger, Julien Knebusch, Martina Diaz et Thomas Augais explore cette innutrition réciproque, de l’orée du xxe siècle au xxie siècle naissant. Déjouer l’oxymore, substituer au hiatus le trait d’union, opposer à la monstruosité, au sens étymologique du terme, la polymorphie d’une figure essentiellement « ouverte et plurielle » (p. 20), tel est ce à quoi s’attachent les travaux rassemblés dans cesactes du colloque organisé à l’Université de Fribourg en mars 20171. Livre-somme, La Figure du poète-médecin constitue indéniablement une référence dans le champ florissant des humanités médicales, tant par le caractère inédit du territoire arpenté (poésie et médecine à l’époque contemporaine) que par les prolongements qu’il appelle, véritable invitation au dialogue des cultures et des disciplines.
Une figure intrigante
2Le lecteur est cueilli Ă l’orĂ©e du recueil par une photographie « intrigante » (p. 11), dont on ne sait si elle tient du voyeurisme Ă©rotique, du rĂ©alisme documentaire ou de la composition esthĂ©tique. S’y expose, dans un Ă©lĂ©gant noir et blanc, le mĂ©decin humaniste Henri Mondor pressant le sein d’une patiente au buste nue, dont le visage disparaĂ®t dans la pĂ©nombre. Nulle provocation gratuite ici, mais le choix judicieux d’une image qui, par l’étonnement – au sens classique du termeÂ ď€ qu’elle provoque, tout autant que par la libertĂ© des reprĂ©sentations et rĂ©actions qu’elle convoque, est emblĂ©matique de la rencontre entre poĂ©sie et mĂ©decine au xxe siècle, dont Mondor fut l’un des principaux acteurs. C’est en marchant dans les pas de cette figure tutĂ©laire, dans un jeu constant de rĂ©fĂ©rences Ă l’homme rĂ©el et sa reprĂ©sentation photographique stylisĂ©e, que l’introduction, dont la rigueur et la richesse sont Ă saluer, dĂ©ploie le « faisceau d’identitĂ©s » (p. 31) de cette figure protĂ©iforme, « à la fois spĂ©cifique et hĂ©tĂ©roclite » (p. 14).
3L’expression « poète-médecin » est précisément définie dans ces pages, sans que ne soit occulté la diversité et la labilité de son référent, ni oublier l’exploration de ses marges. Les principaux questionnements soulevés par les pratiques et postures des acteurs concernés y sont mis au jour (union ou tension, coopération ou instrumentalisation, tradition ou modernité) et les domaines parcourus balisés. Les spécificités culturelles, les spécialités médicales, les réseaux professionnels, institutionnels ou mondains et leurs lieux d’expression sont ainsi cartographiés afin d’en problématiser l’influence sur les rapports entre poésie et médecine. Un éclairage diachronique est également porté sur ces relations, par leur inscription dans un contexte historique (notamment marqué par la déflagration des deux guerres mondiales), social et intellectuel, en regard des évolutions techniques, scientifiques et épistémologiques de leur temps. Enfin, cette introduction ne manque pas de déjouer certains préjugés (l’écriture créative n’est pas, loin s’en faut, « l’apanage des psychiatres et des médecins de l’esprit, à l’exclusion des chirurgiens et des médecins du corps », p. 21), ou d’exprimer certains regrets, face notamment au faible écho que trouvent aujourd’hui encore les voix de poétesses-médecins, même si les directeurs de l’ouvrage incitent à l’optimisme, en nous engageant à « prêter l’oreille aux renouvellements de la vision de la médecine qui prendront naissance à mesure que la tradition humaniste se teintera de féminisme » (p. 29).
Trajectoires & synergies
4Interrogeant le présupposé d’un divorce consommé entre médecine et littérature depuis la fin du xixe siècle, les articles qui composent le recueil s’attachent à éclairer et invitent à dépasser le paradoxe de cet appareillage en apparence contradictoire. Le panorama de la figure du poète-médecin qui nous est présenté s’organise autour de trois axes, dessinant autant de modalités d’interaction entre les trajectoires du poète et du médecin : l’échange (« Auscultations croisées »), la superposition (« Traduire poétiquement l’expérience médicale ») et la difficile conciliation (« Une figure en tensions : le double “je” du poète-médecin »). Si cette structure propose une progression lisible et que les études sont pour la plupart centrées sur des parcours biographiques, les regroupements opérés invitent moins à isoler ces rubriques qu’à en saisir les liens de complémentarité. L’introduction y insiste : cet ouvrage met l’accent sur les rencontres, les réseaux et les synergies de ces personnalités qui ont la médecine et la littérature en partage, « et montre qu’une communauté renouvelée d’acteurs, de passeurs, a persisté à créer d’importants liens entre les deux champs d’activité médical et littéraire » (p. 32). Au-delà de la récurrence de certaines images ou références, différentes trames de réflexion guident en filigrane la lecture.
5Les Ă©tudes composant l’ouvrage articulent les figures du poète et du mĂ©decin autour d’une notion essentielle : celle de l’attention. Le terme revĂŞt ici un double sens. Il renvoie tout d’abord Ă l’acuitĂ© sensorielle qui serait Ă©chue Ă l’homme de l’art comme Ă l’homme de lettres, s’illustrant par la justesse d’un regard et d’une Ă©coute qui transperce les frontières, entre soi et autrui, entre le corps et l’âme, entre la surface et l’intĂ©rieur. Mais l’attention du poète-mĂ©decin est aussi celle de la prise en considĂ©ration de la souffrance ď€Â de l’autre et de soi, de soi face Ă l’autreÂ ď€ et d’une forme empathique d’être au monde. Cette attention ouvre au soin, celui d’un pouvoir consolateur et thĂ©rapeutique que le poète revendique aux cĂ´tĂ©s du mĂ©decin. L’ensemble du recueil est Ă©galement parcouru par la question de la place du corps (corps sentant, corps agissant, corps pensant), cet objet mĂ©dical par excellence, dans la crĂ©ation, la production et la rĂ©flexion des poètes, alors que la tradition poĂ©tique occidentale reste fortement imprĂ©gnĂ©e de spiritualisme. La rencontre a lieu pour nombre de poètes-mĂ©decins (Michaux, Supervielle, Gaspar, Delaloye) dans le franchissement des « portes de la peau », interface entre l’être et le monde rendue poreuse par une pratique mĂ©dicale et poĂ©tique qui rĂ©unit « deux infinis qui se rassemblent, l’infiniment grand et l’infiniment petit » (Julie Delaloye, p. 426). Elle se noue Ă©galement dans ce qu’énonce l’aphorisme de Nietzsche : « Penser avec les mains2 ». L’intelligence de la main, poussĂ©e au plus haut degrĂ© de raffinement, anime poètes comme mĂ©decins (ValĂ©ry, Mondor, Duhamel, Gaspar), et la quĂŞte de la perfection dans le geste, la sensation et le mot justes Ă©lève leurs pratiques respectives au rang d’art. Affleure ici le dernier fil d’Ariane, celui de la question du style, au point d’alliance entre influence littĂ©raire et pratique mĂ©dicale, notamment chirurgicale.
Auscultations croisées
6Ausculter le corps souffrant ou le monde et le moi en ruines participent d’une même quête de signes à travers une attention myope aux failles et désordres qui les traversent. Partant, les articles de cette section s’intéressent au dialogue fécond entre le monde médical et certains poètes (Michaux, Supervielle, Breton, Valéry) qui n’y n’appartiennent pas pleinement, mais dans le cercle duquel ils gravitent (qu’ils soient connaisseurs de la chose médicale, patients éclairés ou anciens étudiants en médecine). Convoquant les figures confondues ou confrontées du poète, du médecin et du malade, ils analysent ce qui se joue, entre complicité et rivalité, dans la rencontre des ressources mutuelles de la médecine et de la poésie. S’y fait jour la valeur heuristique de cette dernière, qui revendique la découverte et l’expression d’une vérité sur la maladie par les moyens qui lui sont propres, un discours dont la légitimité est parfois reconnue par les médecins eux-mêmes, dans une démarche d’émulation coopérative.
7« Le poète est un grand médecin3 ». Glosant cette affirmation de Michaux à la fois évidente et énigmatique, Emmanuel Venet et Muriel Pic l’étayent en identifiant une double confluence entre poésie et médecine, autour d’une connaissance (de soi) par les gouffres (introspection et expérience de la maladie) et d’une thérapeutique par les mots. Dans « Henri Michaux, explorateur de lui-même », E. Venet s’attache à suivre le filon du « goût et de la nostalgie4 » de la médecine chez Michaux, ainsi qu’à en distinguer les différentes veines dans l’existence et l’œuvre de celui qui abandonna prématurément ses études de médecine, mais qui fit de la maladie à la fois une source d’inspiration poétique et une « clé de voute ontologique » (p. 54). C’est à double titre que le poète se fait face à elle « grand médecin ». La curiosité insatiable de Michaux, « infatigable arpenteur de lui-même » (p. 61), sur son propre (dys)fonctionnement physique et psychique l’entraîne dans une exploration heuristique parallèle à celle de la médecine, tandis que le poète-thérapeute affirme et met en œuvre une foi inébranlable dans le pouvoir thaumaturgique du verbe poétique.
8« Écrire pour guĂ©rir, Ă©crire pour exorciser » (p. 65) : c’est autour de cette « parentĂ© secrète entre incantation et rituel de soin » (p. 51) que s’articule la rĂ©flexion de M. Pic (« Henri Michaux. “Le poète est un grand mĂ©decin” »). Celle-ci rappelle que pour Henri Michaux, la poĂ©sie doit « porter guĂ©rison » (« Pouvoirs », dans Passages) non pas ď€Â ou pas seulementÂ ď€ au sens figurĂ©, mais au sens propre et effectif d’une puissance thĂ©rapeutique de la parole « exorcisante », propre Ă expulser les maux par les mots. Ă€ la suite d’E. Venet, M. Pic montre que si Michaux se rapproche du « grand mĂ©decin », c’est Ă©galement par une connaissance rĂ©flexive du fonctionnement de soi. Ce souci mĂ©dical se manifeste chez le poète dans la cĂ©nesthĂ©sie, ce mode de perception reposant sur « l’information sensible Ă©manant du corps par voie nerveuse » (Starobinski), qui lui permet d’atteindre « la rĂ©gion poĂ©tique de l’être intĂ©rieur » (Michaux, p. 72). Cette conscience sensitive et intime de soi, inaccessible dans l’état de santĂ©, n’affleure qu’à partir du moment oĂą le trouble surgit dans le corps ou l’esprit. Se dessine ici une dialectique de la santĂ© et de la maladie que pointait dĂ©jĂ E. Venet : c’est le dĂ©règlement (qu’il s’agisse de sa cardiopathie congĂ©nitale ou de ses expĂ©rimentations sous hallucinogènes) qui est la condition mĂŞme du souffle vital et poĂ©tique qui traverse Michaux, mais le grand malade se fait grand mĂ©decin grâce au charme guĂ©risseur de la parole poĂ©tique.
9L’article de Christophe BarnabĂ© (« Du bruissement des organes Ă la musique des vers : la cĂ©nesthĂ©sie Ă l’œuvre dans “Les Nerfs” de Jules Supervielle ») se focalise sur cette question de la cĂ©nesthĂ©sie dans l’œuvre poĂ©tique de Supervielle, Ă travers l’exemple du poème « Les Nerfs » (Oublieuse mĂ©moire, 1949), dĂ©diĂ© par le poète nerveusement atteint Ă son ami neurologue ThĂ©ophile Alajouanine. Ă€ l’image de l’auteur de Connaissance par les gouffres, Supervielle propose une clinique et une thĂ©rapeutique empruntant la voie subjective et sensible d’une Ă©coute du corps radicalement diffĂ©rente de l’auscultation mĂ©dicale. Instrument d’un savoir sur le fonctionnement de l’être, la poĂ©sie implique pour lui aussi une forme de rĂ©versibilitĂ© des notions de santĂ© et de maladie, dans la lignĂ©e des travaux de Georges Canguilhem : l’expĂ©rience pathologique, s’incarnant dans le « bruissement des organes » rĂ©percutĂ© par le soubresaut des nerfs, ouvre Ă la production poĂ©tique, qui s’érige en retour, par la vertu thĂ©rapeutique de la « plume bĂ©nie » (Boire Ă la source, 1951), comme rempart contre la maladie. La « clinique subjective » (Victor Segalen) mise en Ĺ“uvre par le poète vient Ă©branler le monopole de l’oreille mĂ©dicale sur l’écoute du corps comme celui du regard objectivant du praticien sur l’autoscopie d’une conscience individuelle. De mĂŞme, l’effraction de la parole du poète-patient lui permet de se rĂ©approprier un discours sur la maladie et la santĂ© jusqu’à prĂ©sent confisquĂ© par le monde mĂ©dical. Par la dĂ©dicace au mĂ©decin, il s’agit alors de proposer Ă ce dernier une source de rĂ©flexion que le poète estime fĂ©conde et d’affirmer l’apport incontestable ď€Â mĂŞme si indĂ©finissable ď€Â de la poĂ©sie Ă la mĂ©decine. Entre concurrence et convergence, savoir et pouvoir thĂ©rapeutique du mĂ©decin et du poète dessinent une relation dialogique ambivalente.
10C’est par l’étude comparée des deux cas en miroir de Gottfried Benn et Antonin Artaud qu’Yves Schulze (« Antonin Artaud et Gottfried Benn : une poétique des symptômes et du diagnostic ? ») interroge cette « reconfiguration des savoirs » (p. 112). Les deux figures poreuses du poète-médecin et du poète-patient interrogent la possibilité herméneutique par une écriture poétique qui brouille la frontière entre le signe et le symptôme, dont elle maintient la labilité et l’opacité « dans un clair-obscur de l’intelligibilité » (p. 112). À l’image de celle de Supervielle, les œuvres de Benn et Artaud défient l’autorité du monologue médical sur la maladie et s’affirment comme le lieu de production d’un savoir alternatif, à travers l’élaboration d’une poétique symptômale et diagnostique aboutissant, si ce n’est à la guérison, du moins à la régénération des rapports de l’homme à lui-même et à l’autre. L’approche d’Y. Schulze permet en outre d’introduire un acteur d’importance venant briser le face-à -face entre médecin et patient : le lecteur, altérité indispensable par laquelle « passion et compassion communiquent » (p. 119) à travers ces œuvres.
11Dagmar Wieser et Jean-Philippe Rimann dépeignent la rencontre entre médecine et poésie en retraçant leurs cheminements croisés, qui, d’une part, mènent le poète à sublimer l’expérience du soldat-médecin (Breton) ou la technique chirurgicale (Valéry) et qui, d’autre part, permettent en retour à l’art d’emprunter à l’expérience traumatique comme à la pratique de la chirurgie des modèles structurels et des mises en forme stylistiques. L’étude de D. Wieser sur Breton (« André Breton, médecin désemparé ») aborde une thématique transversale à l’ensemble du recueil, celle de l’empreinte du trauma sur la pratique de poètes-médecins confrontés à la boucherie de la Première Guerre mondiale (Breton et Duhamel) ou à la violence indicible de la déportation (Gaspar) et de la colonisation (Metellus). Afin de résorber le choc de la guerre vécu par le carabin envoyé comme brancardier sur le front, Breton quitte les contrées de la médecine pour transcender cette expérience par une écriture poétique fondant le traumatisme de la guerre dans l’esthétique de la poésie d’après-guerre (importance de la rencontre ou de l’événement fortuit et bouleversant ; perception confuse et fragmentée ; beauté de l’éclatement et de la convulsion). Cette pratique poétique s’apparentant à « un rite d’exorcisation, destiné à conjurer et amortir l’effraction de la sensibilité » (p. 133), vient pallier aux yeux de l’interne en neuropsychiatrie l’impuissance de sa discipline, à une époque où les thérapeutiques sont hasardeuses et les troubles traumatiques minimisés, voire invisibilisés. Le poète surréaliste est lui aussi un grand médecin.
12Si « l’abominable tripaille de la guerre » (p. 162) met en Ă©chec toute forme d’esthĂ©tisation, la « main opĂ©rante » du chirurgien Ă©loignĂ© des tranchĂ©es est cĂ©lĂ©brĂ©e par deux figures de l’entre-deux-guerres qui portent un intĂ©rĂŞt rĂ©ciproque Ă leurs Ĺ“uvres ď€Â hippocratiques comme littĂ©rairesÂ ď€ respectives. Le poète Paul ValĂ©ry et le chirurgien Henri Mondor, exaltant la beautĂ© du geste mĂ©dical, soulignent en effet la porositĂ© entre pratique mĂ©dicale et pratique esthĂ©tique, comme le dĂ©montre l’article de J.‑Ph. Rimann (« Paul ValĂ©ry et l’esthĂ©tisation de la chirurgie »). Superposant la manuopera poĂ©tique Ă l’opĂ©ration chirurgicale, ValĂ©ry rapproche chirurgien et poète dans une dynamique palindromique mĂ©tamorphosant l’artisan en artiste et vice-versa. Qu’elle soit mĂ©dicale ou chirurgicale, ce qui intĂ©resse ValĂ©ry dans l’œuvre est sa dimension opĂ©ratoire, sa poĂŻesis ; ce qu’il loue, c’est la main Ă l’œuvre et ses potentiels infinis. Convaincu, comme nombre de penseurs contemporains, que l’homme est « un animal qui pense avec les doigts5 », ValĂ©ry fait entrer en rĂ©sonance style chirurgical et style poĂ©tique. La beautĂ© ne peut naĂ®tre alors, dans la rencontre de la plume et du bistouri, que sur la table de dissection d’une rigueur toute impersonnelle. Examinant les enjeux esthĂ©tiques de ce rapprochement, le travail de J.‑Ph. Rimann met ainsi au jour l’accointance inattendue mais particulièrement marquĂ©e entre poĂ©sie et chirurgie (pratique exacte et codifiĂ©e, art de la suture, hygiĂ©nisme et recherche de la puretĂ©), emblĂ©matisĂ©e par les figures d’Henri Mondor et Lorand Gaspar qui hantent l’ensemble du recueil.
Traduire poétiquement l’expérience médicale
13Animés par la muse, certains praticiens, renouvelant l’héritage séculaire de la poésie scientifique, cherchent à inventer ou à faire advenir le langage du corps et du vivant grâce aux ressources de la langue poétique. La formation et l’expérience médicales, conditionnant un certain rapport physique et métaphysique au monde, y apparaissent comme le creuset d’une pratique poétique singulière.
14À cet égard, la poésie professionnelle constitue un domaine marginal à plus d’un titre. Cette paralittérature qui se développe au tournant du xxe siècle, s’ancrant dans l’expérience quotidienne de professionnels de santé, brouille les frontières génériques et pragmatiques. Ce n’est du reste pas le moindre attrait de cet ouvrage que de proposer des études inédites sur des auteurs et des corpus laissés en marge de l’intérêt scientifique. Poésie des potards et poésie des carabins, respectivement étudiés par Paul Aron et Hugues Marchal, convergent sur un certain nombre de points. Se faisant le reflet d’une pratique et d’un apprentissage, elles exploitent le potentiel poétique et imaginaire du langage d’un savoir spécialisé, énigmatique aux non-initiés, tenant en cela à distance la vocation didactique traditionnellement attachée à la poésie scientifique. Cette poésie de caste est par conséquent destinée à un lectorat restreint et homogène. La diffusion de ces pièces au sein de « cercles de connivence » (p. 196) participe d’une construction communautaire en alimentant un sentiment d’appartenance. Celui-ci se construit notamment à travers une forme de ludisme, qui, loin d’être gratuit, s’attache à renverser les valeurs prônées par la poésie scientifique, le plus souvent encomiastique, consacrée à la médecine.
15Illustrant le fait que nul domaine n’est impropre au poète, l’article de P. Aron (« La poésie professionnelle des pharmaciens aux xixe et xxe siècles en France ») met en lumière une pratique publicitaire attestée, celle de la mise en vers des maladies et de leurs moyens de médication. L’éloge des produits et de leurs producteurs se déploie dans des textes au croisement des champs littéraire, journalistique et commercial. Ce qu’un poète-médecin a nommé « la muse à l’officine » désigne une pratique poétique plus spécifique, celle de pharmaciens en exercice qui évoquent leur métier. P. Aron souligne l’enjeu majeur de cette activité, qui trouve son acmé au tournant du siècle : affirmer le statut autonome et valoriser la compétence humaniste de toute une profession, engagée dans un processus de différentiation sociale vis-à -vis du métier de médecin. Deux caractéristiques majeures définissent la production poétique des confrères d’Homais. D’une part, la dimension essentiellement réflexive d’une poésie qui thématise et réfléchit, à tous les sens du terme, la profession de pharmacien. D’autre part, l’ethos paradoxal du poète qui souligne sans cesse le caractère improbable de l’incursion de l’apothicaire dans le monde des lettres, et brosse son portrait en amateur se laissant aller à taquiner la muse à ses heures perdues.
16Une mĂŞme lĂ©gèretĂ©, allant jusqu’à la grivoiserie et la scatologie, règne sur l’Anthologie hospitalière et latinesque (1912-13), qui rassemble sous la fĂ©rule de Courtepaille, pseudonyme du pharmacien Edmond Dardenne Bernard, des textes sulfureux Ă©crits entre 1830 et le dĂ©but des annĂ©es 1910 par des Ă©tudiants rimailleurs, aspirants mĂ©decins et pharmaciens. H. Marchal (« La poĂ©sie des carabins : l’Anthologie hospitalière et latinesque de Courtepaille », p. 197-218) dĂ©montre que si cette production rĂ©servĂ©e aux initiĂ©s ď€Â par les thèmes de circonstance abordĂ©s et les modalitĂ©s de diffusionÂ ď€ est cachĂ©e aux yeux du profane, Ă l’image des fresques rabelaisiennes des salles de garde, ce n’est pas seulement pour des raisons moralistes, mais aussi du fait de sa charge critique satirique contre la future profession de ses auteurs. La face cachĂ©e et peu reluisante de l’astre mĂ©dical y est dĂ©voilĂ©e sans complexe, si ce n’est avec une certaine forme de fatuitĂ©, par les locuteurs de l’Anthologie. H. Marchal voit dans ce renversement carnavalesque non pas la seule remise en cause subversive d’une institution fortement hiĂ©rarchisĂ©e par ceux qui se trouvent encore tout en bas de l’échelle, mais Ă©galement l’expression d’une fonction apotropaĂŻque et cathartique de cette poĂ©sie, qui conjure l’angoisse de mal faire et liquide le trauma de certaines situations mĂ©dicales. L’expression esthĂ©tique de ce dĂ©règlement gĂ©nĂ©ralisĂ©, au diapason d’une modernitĂ© poĂ©tique railleuse et prosaĂŻque, vient par le cynisme et l’humour noir bousculer une forme de bien-pensance et de confort humaniste, en menaçant les valeurs traditionnellement attachĂ©es tant au personnel soignant qu’au rĂ´le assumĂ© par la poĂ©sie dans le cadre clinique.
17Les figures de Lorand Gaspar, Georges Duhamel et Williams Carlos Williams permettent de poser Ă nouveaux frais la question des relations entre pratique professionnelle et pratique poĂ©tique. Au contraire des stĂ©rĂ©otypes carabins, ces poètes-mĂ©decins incarnent une figure de mĂ©decin humaniste qui place l’attention au patient, au triple sens d’observation, d’empathie ď€Â cette capacitĂ© Ă apprĂ©hender la rĂ©alitĂ© de l’autreÂ ď€ et de soin au cĹ“ur de leur action et de leur rĂ©flexion. Alors que la formation comme la clinique mĂ©dicale nourrissent leurs Ĺ“uvres, leur posture poĂ©tique vient en retour refonder leur pratique de la mĂ©decine.
18Comme P. Aron et H. Marchal, Anne Gourio (« Les “Feuilles d’HĂ´pital” de Lorand Gaspar : pratique citationnelle et dialogisme mĂ©dical ») s’intĂ©resse Ă un corpus dont l’établissement est l’un des enjeux majeurs, du fait de son caractère mallĂ©able et de sa destination restreinte : les « Feuilles d’HĂ´pital » du poète-chirurgien Lorand Gaspar, notes fragmentaires prises sur le vif mais retravaillĂ©es durant près de trente ans. Ces fragments, non pas testimoniaux mais heuristiques, proposent une rĂ©flexion sur le « sens de la douleur et le rĂ´le du mĂ©decin » (p. 224) qui tĂ©moigne du double dĂ©sir animant le chirurgien comme le poète : celui de la parole partagĂ©e et de la quĂŞte de clartĂ© dans la connaissance de soi et d’autrui. Dans la perspective d’une « archĂ©ologie du savoir » (p. 223), A. Gourio explore le tissage de citations extrĂŞmement dense et diversifiĂ©, puisant Ă toutes les sources culturelles et gĂ©nĂ©riques, qui informe la version prĂ©coce des « Feuilles d’HĂ´pital6 », instaurant un espace dialogique ancrĂ© dans la pratique hospitalière et la relation au patient du mĂ©decin. VĂ©ritable viatique d’existence qui lui permet de parer l’urgence et le doute de son activitĂ© quotidienne, ce collage de citations est Ă©galement lieu de dĂ©bat, « exercice de clarification de soi et d’élucidation de la pratique des autres » (p. 229), Ă travers le jeu ď€Â au double sens ludique et mĂ©caniqueÂ ď€ qui se dĂ©ploie entre la parole citĂ©e et le texte d’accueil. Il met enfin au jour l’alliance du sensible et de l’intelligible dans la perception du corps et la prĂ©sence Ă soi qui alimente la dĂ©marche mĂ©dicale comme littĂ©raire.
19Cette importance essentielle accordée à l’observation du corps, notamment à travers une écoute intérieure comparable au souci cénesthésique de Michaux et Supervielle, participe de l’approche holistique du vivant qui caractérise, selon Jean-Yves Debreuille, l’œuvre et l’existence de Gaspar (« Approche du vivant »). La complémentarité de la science et de la poésie s’y exprime dans le désir de décoder les lois de l’organique et du cosmique, en quête d’une intelligibilité que le poète pourrait mettre en mots. Science et imagination permettent de ressaisir dans un regard unifiant ce qui est inaccessible à la perception. En orchestrant la (con)fusion de l’intériorité et de l’extériorité, de l’ample et de l’intime, du sensible et de l’intellect, de la parole et du corps, la poésie du « poète anatomiste » (p. 246) mène à une forme de guérison ontologique par la réconciliation du « je » dans l’abolition de la dualité entre la pensée et l’étendue. L’investigation généralisée d’un monde vivant régi par les lois de la circulation et de l’interdépendance nécessite pour Gaspar la mise en œuvre conjuguée de tous les moyens d’exploration, qu’ils soient scientifiques ou artistiques (poésie mais aussi photographie, à laquelle il s’adonne avec la même volonté de saisir le vivant et de lui donner sens).
20C’est de mĂŞme par la combinaison de la science et de la poĂ©sie que Georges Duhamel Ă©labore une approche rĂ©conciliatrice de l’homme et du monde. L’article que lui consacre Pauline Breton-Chauvet (« “La vie c’est l’équilibre” : morale biologique et espĂ©rance terrestre dans l’œuvre de Georges Duhamel (1912-1961) »), ainsi que celui de Thomas Hugh Crawford nous invitant à « Marcher avec Williams Carlos Williams », examine les empreintes philosophiques ď€Â morales et phĂ©nomĂ©nologiquesÂ ď€ de l’expĂ©rience mĂ©dicale dans la poĂ©sie. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, celui qui incarne le paradigme-mĂŞme du poète-mĂ©decin humaniste promeut une « morale Ă visĂ©e ontologique » (p. 258), hybride et protĂ©iforme, vouĂ©e Ă explorer par le « dĂ©cloisonnement conceptuel » (p. 257) l’énigme de l’inscription de l’homme dans le monde et Ă redonner sens Ă son existence après la rupture de la Grande guerre. P. Breton-Chauvet Ă©tudie la genèse et les incidences de ce vitalisme duhamĂ©lien, conçu comme une rĂ©ponse Ă une crise mĂ©taphysique, oĂą la perception et la comprĂ©hension de l’homme et de son milieu se forgent dans la convergence des paradigmes de la connaissance poĂ©tique (contemplation et intuition) et scientifique (observation et raisonnement). L’intuition crĂ©atrice doit permettre au poète d’associer, comme pour Gaspar, l’intelligibilitĂ© du langage Ă une prise directe avec le rĂ©el. Dans cette « poĂ©sie immĂ©diate », la sensation se donne toute entière hors du filtre de l’interprĂ©tation et l’immĂ©diatetĂ© de la traduction est condition de celle de la rĂ©ception. Dès lors, le travail du vers traduit en ondes musicales « la force vitale de l’Être » (p. 266), transcendant la dualitĂ© de l’âme et du corps. La plume et le scalpel font office de sĂ©cateur pour un poète-mĂ©decin qui fait Ĺ“uvre de jardinier, en lieu et place d’un Dieu inexistant ou inintelligible, afin d’établir l’ordre et l’harmonie au sein du monde vivant. Par cette quĂŞte d’un Ă©quilibre naturel, inspirĂ© directement des dynamiques biologiques observables, l’écrivain ouvre Ă l’espĂ©rance dans une civilisation en crise, minĂ©e par le primat de la raison sur la sensation et l’instinct.
21Cette attention particulière portée à l’autre et au monde se retrouve chez le médecin de campagne et poète américain William Carlos Williams. L’activité médico-poétique de ce dernier procède d’une phénoménologie conditionnée par les perceptions kinesthésiques et un type de regard diagnostic alliant, dans un élan vital et créateur, le furtif au mouvement. S’appuyant sur le grand poème de l’Amérique qu’est Paterson, collage de textes disparates dont la colonne vertébrale est constituée par le récit du médecin éponyme, rédigé par Carlos Williams dans les années 1940, Th. H. Crawford articule son étude autour de la marche comme expérience phénoménologique fondatrice, modèle d’un ordre moral et social, et matrice de nouvelles formes d’expression artistique. Activité solitaire propice au dialogue intérieur tout autant qu’expérience organique, la marche fait du corps un espace de rencontre entre le géographique et le psychologique, et questionne la dialectique intérieur/extérieur. Projetant son corps dans un espace sur lequel il pose un œil de clinicien impartial et distant, le médecin promeneur se trouve dans le même temps immergé par les sensations dans un milieu naturel qui envahit son esprit et colonise ses pensées. Il s’agit pour le marcheur de dire l’irruption du « monde du dehors » au-dedans tout autant que l’inscription du corps dans l’espace. Alors que les théories orthopédiques nourrissent la réflexion morale et sociale de sa poésie, les études scientifiques du mouvement humain et de la motricité alimentent chez Carlos Williams la recherche d’une nouvelle mesure poétique, le « mètre variable », permettant de moduler l’expression de l’être comme le rythme poétique, à l’image de la cadence du marcheur. Saisir la mesure du monde est finalement toujours une question de pieds pour le poète-médecin itinérant.
Une figure en tensions : le double « je » du poète-médecin
22Apollon et Hippocrate ne font pas toujours bon ménage. Les deux pratiques peuventt se révéler, si ce n’est inconciliables, du moins exigeantes et parfois antagonistes. La tradition perpétuée de la figure-type du médecin humaniste et la pluralité de ses avatars ne doivent pas faire oublier le fossé croissant qui se creuse entre cette figure traditionnelle et l’évolution (voire la dérive) d’une médecine de plus en plus techniciste et impersonnelle. Mettant en lumière l’ambivalence de la perception de la pratique poétique dans le milieu médical (entre dérision et admiration, dénigrement et valorisation), les articles de cette section esquissent deux types de parcours opposés : celui d’une bicéphalie monstrueuse (Cazalis et Segalen) ou d’une hybridité harmonieuse (Gaspar et Metellus).
23Julien Knebusch (« Henri Cazalis / Jean Lahor : la construction d’une figure du poète-médecin à la Belle Époque ») s’intéresse à une figure aujourd’hui oubliée par la postérité, celle d’Henri Cazalis, médecin thermal versifiant sous le pseudonyme de Jean Lahor aux rares heures volées à ses patients, qui connut précocement un large succès tant sur la scène médicale et artistique que dans l’arène mondaine. À partir d’un ensemble de sources variées (œuvres littéraires, textes médicaux, articles de presse, correspondances) permettant de dessiner l’ethos auctorial forgé dans et hors de son œuvre par le poète-médecin, J. Knebusch analyse les relations « à la fois hostiles et fraternel[le]s » (p. 308) qu’entretient le Dr Cazalis avec son alias littéraire. Incarnant au début de sa carrière non seulement le frère masqué, mais aussi l’autre et l’ailleurs, dont les vers expriment un « mystérieux inconscient » (p. 310) ou un lointain exotique et légendaire, Lahor est pour Cazalis un véritable Horla. Néanmoins, la posture de dissociation initiale laisse place à la réconciliation de cette double identité dans la construction d’une pensée « “écologique” au sens d’une pensée de l’oikos et du souci de la nature » (p. 308), où le progrès moral et humain repose sur l’alliance du poète et du médecin. Par la quête d’une pureté à la fois esthétique et biomédicale et par la création d’un milieu favorisant la communion spirituelle de l’homme avec la nature, utopie mise en œuvre dans le modèle de la station thermale, Cazalis / Lahor ambitionne de réformer le genre humain. La reconnaissance par ses pairs à la fin de sa vie des enjeux heuristiques voire thérapeutiques du dialogue qu’il n’a cessé d’entretenir entre médecine et poésie ont achevé l’harmonisation des deux facettes de sa vie et de son œuvre, faisant de Cazalis un modèle de poète-médecin à la Belle Époque.
24C’est le cheminement inverse qu’accomplit Victor Segalen, dont la thèse de doctorat intitulée Cliniciens ès lettres (1902)témoigne d’une foi originelle dans « l’alliance des recherches scientifiques et de la littérature7 ». Gagné par la désillusion, le poète cherche toutefois à se déprendre par la suite de ce « bilinguisme » (Starobinski) vécu comme une contradiction violente pour se consacrer entièrement à l’œuvre d’art, « considérée comme seule existante, seule réelle et se suffisant à elle-même8 ». Se concentrant sur la période chinoise de l’œuvre de Segalen, peu étudiée sous l’angle de la littérature et de la médecine et pourtant emblématique de cette radicalisation, Valérie Bucheli (« Les Auscultations de l’Empereur dans René Leys et le Fils du ciel. Représentations médicales et relations franco-chinoises chez Victor Segalen ») s’attache à montrer que la matière médicale, par une orchestration subtile des points de vue narratifs, participe du questionnement littéraire sur l’altérité interculturelle qui traverse la production du poète. Œuvres de la maturité, René Leys (posthume, 1922)et Le Fils du Ciel (posthume, 1975) prennent prétexte d’une scène d’auscultation de l’empereur par des praticiens occidentaux et chinois pour confronter deux visions irréductibles du corps impérial comme du fonctionnement du pouvoir. Cette mise en regard des clichés culturels permet à l’écrivain d’expérimenter la « sensation d’Exotisme9 » et d’exposer « l’impénétrabilité des races », cette « incompréhensibilité éternelle10 » rendant selon lui caduque tout dialogue entre les différentes sociétés humaines. La « dérision acerbe » (p. 399) qui préside à la représentation des hommes de l’art, mettant en crise les connaissances médicales et le pouvoir thérapeutique qui en découle, est symptomatique du divorce consommé entre le poète et le médecin chez l’auteur vieillissant.
25Ă€ l’opposĂ© de cette fracture identitaire, la vie et l’œuvre de Lorand Gaspar mettent Ă bas l’idĂ©e d’une cloison Ă©tanche qui sĂ©parerait les activitĂ©s mĂ©dicale et poĂ©tique en illustrant la possibilitĂ© d’une harmonie dans l’ambition philosophique de soigner le monde et les hommes par les mains, les mĂ©dicaments et les mots. Il est peu Ă©tonnant que cette figure emblĂ©matique ait suscitĂ© l’intĂ©rĂŞt de nombre de chercheurs du recueil. Les articles de Jihen Souki (« PoĂ©sie et mĂ©decine chez Lorand Gaspar : ouvrir le chant ») et Danièle Leclair (« Lorand Gaspar et “l’entretissage” des savoirs ») Ă©clairent l’hybriditĂ© de l’œuvre du poète-mĂ©decin, illustrant une approche encyclopĂ©dique et humaniste du corps et du monde. Intimement persuadĂ© de l’existence d’un langage commun entre les diffĂ©rents Ă©lĂ©ments du vivant (matière, homme, sociĂ©tĂ©) pris dans un « vaste ensemble interconnecté » (p. 352), le poète-mĂ©decin ne conçoit l’homme que comme un corps-esprit et tout son art est bien celui du trait d’union, de la suture entre physiologie et psychĂ©, savoir scientifique et littĂ©raire, langage mĂ©dical et poĂ©tique. L’image du « tressage » (Souki) ou de l’« entretissage » (Leclair citant Gaspar) illustre de manière Ă©loquente cette comprĂ©hension ď€Â au double sens antique du termeÂ ď€ polymathique du vivant, qui prend forme dans une hybriditĂ© gĂ©nĂ©rique et une « esthĂ©tique combinatoire » (p. 339) des images, permettant de faire Ă©prouver au lecteur « la symphonie du monde que lui-mĂŞme ressent si fortement » (p. 371).
26Thomas Augais (« Parole meurtrie, parole réinventée : poésie, aphasie et blessure coloniale dans l’œuvre de Jean Metellus ») reprend le motif de l’entrelacs et de la tresse pour figurer la consubstantialité des identités et la complémentarité des activités poétique et médicale chez un autre exilé, Jean Metellus, poète de la diaspora haïtienne, consacrant ses nuits à la poésie et ses jours à la neurologie, et plus particulièrement aux troubles du langage. Les trois voix du médecin, du poète et du peuple d’Haïti résonnent dans la chambre d’écho d’une œuvre qui, articulant neurologie, linguistique et poésie, questionne l’influence du traumatisme colonial sur le rapport au langage de l’écrivain. Rapprochant le peuple haïtien postcolonial de ses patients aphasiques, tous « amputés du langage » (Metellus, cité p. 382), en situation collective ou singulière « d’exil au sein de la parole » (p. 376), Metellus nourrit une confiance inébranlable dans le double pouvoir thérapeutique du poète-médecin qui guérit le corps et l’esprit. L’importance primordiale accordée à la sensorialité dans la phénoménologie médicale ainsi que dans une pratique charnelle de la poésie, reposant sur une conception haptique du langage, ouvre au poète-médecin une voie d’accès à un « en-deçà des mots qui permet de renouer avec la parole » (p. 387).
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27Trois poètes-médecins contemporains prennent la parole à la fin de l’ouvrage, dans des textes réflexifs venant apporter la preuve que leur espèce est loin d’être en voie de disparition, malgré l’évolution du métier médical. Partant de l’apparente irréductibilité de leur double pratique, ils orchestrent sur un nouvel air le pas de deux dansé par la médecine et la poésie, en proposant une alliance qui tire paradoxalement sa force d’un doute et d’un déséquilibre partagés, de « la notion conjointe de progrès et d’échec perpétuel, [d’]un avancement et un renoncement implicite » (Julie Delaloye, p. 427). Ouvrant tant à la modestie qu’à l’optimisme, ce triptyque, loin d’épuiser la question, invite donc à prolonger le dialogue, au chevet des patients comme à la table d’écriture, dans les amphithéâtres de l’hôpital comme de l’université.

