Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 20, numéro 6
titre article
Francis Walsh

Beauvoir : Ă©criture mĂ©moriale & naissance de l’autrice

LittĂ©rature, no 191, « Beauvoir en ses mĂ©moires », sous la direction de Jean-Louis Jeannelle, septembre 2018, 149 p., EAN 9782200931872 ; Simone de Beauvoir, MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e, sous la direction de Jean-Louis Jeannelle, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. « Didact : Concours », 2018, 354 p., EAN 978753575745.

1Alors que l’autobiographie de Sartre s’ouvre sur une Ă©vocation vague de son arriĂšre-grand-pĂšre — quelque part en Alsace, autour de 1850 —, le cycle mĂ©morial beauvoirien s’enracine avec prĂ©cision dans la naissance de l’autrice : « Je suis nĂ©e Ă  4 heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laquĂ©s de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail1. » Le contraste entre les commencements, l’un qui exhibe le travail de l’écriture, l’autre qui au contraire « frappe par son Ă©vidence2 », pourrait rappeler une certaine idĂ©e du partage des tĂąches littĂ©raires du couple : Ă  Sartre la dialectique, ou les virtuositĂ©s de l’écriture du Moi ; Ă  Beauvoir la chronologie et les fades illusions de la linĂ©aritĂ©3.

2C’est ce type de lectures figĂ©es entourant Beauvoir que corrigent deux rĂ©cents ouvrages collectifs : « Beauvoir en ses mĂ©moires » (publiĂ© dans la revue LittĂ©rature) et Simone de Beauvoir, MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e (publiĂ© aux Presses Universitaires de Rennes, collection « Didact : Concours »). Jean-Louis Jeannelle, qui a dirigĂ© les deux ouvrages, souligne les limites du « pacte autobiographique », et plus spĂ©cifiquement de son « critĂšre d’identification de nature supposĂ©ment poĂ©tique (Ă  savoir l’identitĂ© stricte entre les trois instances Ă©nonciatives, auteur, narrateur et personnage principal), mais implicitement et stratĂ©giquement Ă©thique4 » : ce cadre thĂ©orique ne permettrait pas de saisir les enjeux propres aux MĂ©moires, la recherche d’une Ă©nonciation vraie, Ă  la fois singuliĂšre et gĂ©nĂ©rale, individuelle mais ouvrant au collectif (social et historique). La dĂ©finition logico-formelle de l’identitĂ© Ă©rige en effet une barriĂšre entre ce qui est moi et non-moi, vrai et non-vrai ; elle isole, fige. Cette mĂȘme monadologie amenait d’ailleurs Philipe Lejeune Ă  voir dans l’expression « lecture de l’autre » un « plĂ©onasme5 », comme s’il n’y avait pas, Ă  mĂȘme les distances, la possibilitĂ© d’une mise en commun, comme si la mobilitĂ© des identitĂ©s et des formes de vie Ă©tait chose impossible ou inavouable : « Cette “Simone” c’est moi-mĂȘme6 », confesse au contraire une lectrice des MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e.

3C’est un constat similaire, celui de la grande flexibilitĂ© des MĂ©moires, que suggĂšre la diversitĂ© des analyses qui leur sont consacrĂ©es dans les collectifs Ă  l’étude. Le premier, « Beauvoir en ses mĂ©moires », est une interprĂ©tation collective de l’ensemble de l’édifice mĂ©morial beauvoirien, lequel est saisi Ă  travers une pluralitĂ© de discours internes et externes Ă  l’Ɠuvre de l’autrice : l’histoire des Ă©crits de soi antĂ©rieurs, postĂ©rieurs et contemporains aux MĂ©moires, les lettres de ses lectrices et la philosophie fĂ©ministe et existentialiste, notamment. Le second ouvrage, qui accompagne l’entrĂ©e des MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e au programme d’agrĂ©gation de lettres, se concentre davantage sur le rĂ©cit de jeunesse : certaines Ă©tudes proposent une interprĂ©tation de l’Ɠuvre dans sa totalitĂ© (les MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e comme projet existentialiste au fĂ©minin, comme rĂ©amĂ©nagement du cogito, comme rĂ©cit politique, comme espace de nĂ©gociation des formes de vie, etc.), d’autres analysent un aspect plus prĂ©cis du rĂ©cit (les personnages fĂ©minins ou masculins, l’enfance, la lecture, l’espace, la phrase). De la plus gĂ©nĂ©rale Ă  la plus particuliĂšre, les Ă©tudes des deux ouvrages semblent s’accorder sur un principe de base : l’écriture mĂ©morielle rĂ©pond Ă  un « dĂ©sir de totalisation et de recherche synthĂ©tique du sens7 », Ă  un besoin de « rĂ©unifi[cation] [d]es identitĂ©s successives8 ».

4En quoi cette quĂȘte narrative d’une synthĂšse de soi n’est-elle pas strictement individuelle ? En quoi le « Je » autobiographique est-il aussi historique (et philosophique) ? Comme le suggĂšre Manon Garcia, la rĂ©ponse Ă  cette question est Ă  chercher Ă  l’intersection de la notion philosophique d’« universel singulier » et de la conception beauvoirienne de la littĂ©rature : « seul le tĂ©moignage littĂ©raire permet de faire surgir un universel singulier qui tĂ©moigne par l’exemple de la tension entre situation et libertĂ© et donne Ă  voir un prĂ©sent [...] insaisissable9 », ce « goĂ»t unique de la vie de chacun10 », selon le mot de Beauvoir. Or, pour Beauvoir, l’écriture doit ĂȘtre une « authentique aventure spirituelle11 », une enquĂȘte, un risque, une mise en gage : l’énonciation littĂ©raire ne tĂ©moignera d’un universel singulier que si la singularitĂ© et l’universel y sont mis en question, que si la synthĂšse narrative est un processus de synthĂ©tisation, l’écriture de soi un effort d’intersubjectivation, le tĂ©moignage de la tension entre libertĂ© situation une dialectisation. C’est de cette « dĂ©marche vivante12 » qu’il s’agit ici de — partiellement — rendre compte en s’appuyant sur les diverses analyses des MĂ©moires, tout particuliĂšrement sur celles qui concernent les MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e.

Temporalisation, synthétisation : entre liquidation & vocation

5L’analyse fait largement consensus : les MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e dĂ©crivent la quĂȘte de sens de la jeune Simone, un sens Ă©branlĂ© par la perte de la foi ou, plus largement, par la remise en question parfois difficile d’une morale abstraite et d’une vision stable du monde que lui inculte un milieu familial petit-bourgeois, conservateur et catholique. La jeune Simone oscille alors entre un difficile arrachement Ă  la fixitĂ©, Ă  la place qui lui est donnĂ©e, et l’élan qui l’achemine vers elle-mĂȘme. Ce mouvement vers soi, ce dĂ©sir de naĂźtre Ă  soi-mĂȘme, est orientĂ© par le sentiment d’une vocation : la littĂ©rature et la vie intellectuelle. Le rĂ©cit de jeunesse beauvoirien est ainsi sous-tendu par un double mouvement : une liquidation graduelle — et inachevĂ©e — des valeurs de l’idĂ©alisme bourgeois, ou la dĂ©figuration d’un Moi donnĂ©, intĂ©riorisé ; et une prĂ©figurationde soi, l’élaboration d’une maniĂšre singuliĂšre d’ĂȘtre-au-monde.

6Écrivant ses MĂ©moires, Beauvoir ne se contente alors pas de seulement rĂ©pondre Ă  un dĂ©sir synthĂ©tique de sens : elle retrace l’origine, les obstacles et les dĂ©veloppements de cette orientation existentielle totalisante. Il faut en effet remarquer, avec Aude Bonord, que « la vocation est [
] liĂ©e de maniĂšre privilĂ©giĂ©e au rĂ©cit de vie. CentrĂ©e sur l’accomplissement de l’individu, elle transforme une existence en destin13. » La mĂ©morialiste reproduit par l’écriture l’élan destinal de la jeune fille, revisite le temps et les lieux d’une singularisation orientĂ©e par une vision narrative et vectorielle de soi ; s’écrivant, elle se retotalise. Dans son article, Martine Boyer-Weinmann dĂ©crit d’ailleurs ce travail « mĂ©talittĂ©raire14 » Ă  l’Ɠuvre dans les MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e, ce rĂ©cit d’un devenir-rĂ©cit : trĂšs jeune, l’enfant s’initie par les jeux Ă  la « force libĂ©ratrice de toute narration15 ». Cette dĂ©rĂ©alisation, ce comme si ouvert par la fiction permettra ensuite Ă  la jeune Simone de « franchir imaginairement par la lecture “la frontiĂšre qui [lui] fermait le monde des garçons”16 ». Quand bien mĂȘme la confusion entre le rĂ©el et l’idĂ©al serait « un pĂ©chĂ© de jeune lectrice17 », l’identification romanesque ouvre l’espace des possibles, offre des lignes de fuite, prĂ©figure des avenirs : la littĂ©rature est la modalitĂ© centrale d’une vivante mise en intrigue de soi que l’écriture mĂ©morielle doit reconstruire.

7Toutefois, il faut encore souligner, aprĂšs Esther Demoulin, le grand « dĂ©sir d’exactitude18 » de Beauvoir, un dĂ©sir qui la pousse Ă  modeler son rĂ©cit de vie sur le passage du temps, dans un corps Ă  corps l’obligeant Ă  « accepter certaines contradictions19 » ; au prix de l’affaiblissement de certaines thĂšses, Beauvoir dĂ©crit les errances du sens comme autant d’antithĂšses, autant de moments de dĂ©totalisation de soi : la vĂ©ritĂ© beauvoirienne est une vĂ©ritĂ© en marche, aux prises avec le rĂ©el, sans cesse dĂ©totalisĂ©e et retotalisĂ©e20. DĂšs lors, si le dĂ©sir d’exactitude implique une mise Ă  distance de l’enfance, laquelle expliquerait la relative absence de « jeux entre le prĂ©sent de l’écriture et le passĂ© du vĂ©cu21 », cette distanciation implique Ă  son tour la possibilitĂ© d’une rĂ©appropriation de l’enfance ; le sujet beauvoirien est ambigu, « à la fois immanence [enracinement, circularitĂ©] et transcendance [arrachement, vectorisation]22 » : sans enquĂȘte sur le temps objectif ou le temps en-soi, plus largement sur les forces qui agissent du dehors sur le temps subjectif, aucun rĂ©cit authentique, aucune dĂ©marche vivante n’est possible. Beauvoir, d’ailleurs, ajoute :

[Q]uand on ne [
] propose pas de but [Ă  l’existant], ou qu’on l’empĂȘche d’en atteindre aucun, qu’on le frustre de sa victoire, sa transcendance retombe vainement dans le passĂ©, c’est-Ă -dire retombe en immanence ; c’est le sort assignĂ© Ă  la femme dans le patriarcat ; mais ce n’est aucunement une vocation23.

8Redonner vie Ă  sa transcendance passĂ©e, sauver son enfance de l’immanence dans laquelle le patriarcat l’a enfermĂ©e : Beauvoir est bien, selon le mot de Françoise Simonet-Tenant, une « écrivaine [
] de la rĂ©surrection24 ».

9Or il n’y a rĂ©surrection de la jeune Simone qu’en son absence, que si en contrepartie la mĂ©morialiste consent Ă  « lui prĂȘter la force de [s]a vie25 » : l’écriture de soi rejoue une « économie de l’existence » qui dĂ©jĂ  guidait la vie de la jeune fille et que Catherine Poisson souligne avec force ; si la vie signifiante a un prix, les MĂ©moires eux-mĂȘmes se payent : distanciation, dĂ©totalisation, anĂ©antissement, « morts successifs26 ». La perte de l’écart, la fin des distances, rendra d’ailleurs le rĂ©cit chronologique insoutenable : Tout compte fait, ultime Ă©conomie du cycle mĂ©moriel, coĂŻncide avec le passage de la linĂ©arisation Ă  la thĂ©matisation, passage qui « dĂ©fait [
] la clĂŽture du sens, la totalisation27 ». La mĂ©morialiste vieillissante ne peut prendre sur elle-mĂȘme le point de vue de la totalitĂ©, de l’absence, du nĂ©ant : sa propre mort, cette impossible possibilitĂ©, lui Ă©chappe. Cependant, dans La CĂ©rĂ©monie des adieux et dĂšs les MĂ©moires d’une jeune fille rangĂ©e, Beauvoir contourne l’aporie constitutive de son projet autobiographique, l’impossibilitĂ© de la totalitĂ©, en prĂȘtant sa vie aux autres, Ă  sa famille, Ă  Sartre, au cousin Jacques, mais Ă©galement aux jeunes filles Ă  qui elle « “rend” ce qu’elles lui ont apportĂ©28 » : contre la dĂ©goutante possibilitĂ© des « MĂ©moires d’un rat visqueux29 », pure objectivation de soi aux yeux d’autrui, les MĂ©moires seront le rĂ©cit d’une intersubjectivation, d’une libĂ©ration qui est « un appel Ă  la libertĂ© d’autrui30 ».

Soi-mĂȘme comme toute autre

10Toute jeune, l’enfant reçoit de son milieu et de ses lectures « une Ă©vidence capitale, propre Ă  assurer de sa place dans le monde31 », une certitude de soi proche du cogito Ă  laquelles’intrique « une intuition du nĂ©ant, associĂ©e Ă  la lecture de “La petite sirĂšne” : “Pour l’amour d’un beau prince, elle avait renoncĂ© Ă  son Ăąme immortelle, elle se changeait en Ă©cume. Cette voix qui en elle rĂ©pĂ©tait sans trĂȘve : “Je suis là”, s’était tue32. » Au solipsisme du « Je suis là » s’intrique une anticipation des identitĂ©s successives et de la mort, plus exactement de la mort comme renoncement, comme don de soi : c’est au prix d’une existence Ă  la fois isolĂ©e et sacrifiĂ©e Ă  l’Autre que, pour la jeune Simone la vie prend la forme mythique d’un destin. Dans cette vie-destin, le monde est un dĂ©cor qui renvoie l’enfant exceptionnelle Ă  elle-mĂȘme : observant « comme au théùtre33 » la façade d’un immeuble, apercevant un enfant qui lit, elle s’émeut de « voir [s]a propre vie se changer sous [s]es yeux en spectacles34 ».

11Or les autres, s’ils prennent d’abord la forme rassurante du MĂȘme — la petite sƓur Poupette, par exemple, est un Double —, Ă©branlent la certitude de soi, introduisent une faille dans l’autarcie infantile en dĂ©voilant d’autres maniĂšres d’ĂȘtre-au-monde, d’autres formes de vies potentielles. La rencontre avec Zaza, souligne Martine Boyer-Weinmann, est une « rupture de la nĂ©cessitĂ©35 », rupture du sentiment de sa place, percĂ©e dans le cercle formĂ© par l’enfance : avec Zaza, Simone dĂ©couvre la « distance indispensable aux Ă©changes36 ». Si la vie des autres s’intrique Ă  celle de la mĂ©morialiste comme autant de motifs secondaires, si les MĂ©moires sont un art du « contrepoint37 », c’est ainsi parce que ces lignes de vie inflĂ©chissent celle de la jeune Beauvoir, Ă  commencer par celles des autres jeunes filles : en creux de leurs diffĂ©rences, toutes sont confrontĂ©es Ă  une situation similaire (rĂ©ification du corps, mariage, etc.), toutes aspirent en contrepartie Ă  construire leur individualitĂ©. Les lettres des lectrices confirmeront ce que les MĂ©moires supposaient : issues d’un milieu similaire, « ces lectrices se considĂšrent comme des doubles de Simone de Beauvoir38 » ; mais, contrairement Ă  la mĂ©morialiste, plusieurs « sont restĂ©es prisonniĂšres39 » de l’immanence dans laquelle le patriarcat les confine.

12Les MĂ©moires des jeunes filles rangĂ©es font Ă©tat de l’emprisonnement des jeunes filles, d’un isolement avec lequel la jeune Simone cherche, difficilement, Ă  rompre. Zaza, par exemple, est prise dans une aporie similaire Ă  celle de son amie : elle doit choisir entre ĂȘtre soi-mĂȘme (s’épanouir intellectuellement, Ă©pouser par amour Merleau-Ponty) ou ĂȘtre l’Autre (se plier aux exigences du patriarcat). Dans son autarcie mĂȘme, le rĂ©cit de Beauvoir est en ce sens dĂ©jĂ  celui d’une situation paradoxalement partagĂ©e, c’est-Ă -dire partagĂ©e sans possibilitĂ© de partage : si les identitĂ©s sont mobiles, les formes de vie partageables, les vies demeurent uniques, sĂ©parĂ©es. Qui plus est, plus Beauvoir se libĂšre de son milieu, plus elle met Ă  distance les autres jeunes filles. Elle s’en excuse d’ailleurs dans une lettre Ă  Zaza : « Du fond du cƓur je vous demande pardon d’avoir passĂ© toute l’annĂ©e Ă  cĂŽtĂ© de votre douleur sans avoir su la pressentir40. » Les personnages fĂ©minins entourant la jeune Simone portent le sceau de cette ambigĂŒe : elles l’initient Ă  d’autres aspects de l’existence, aux interdits, au corps, « lui font entrevoir d’autres possibilitĂ©s et l’aident Ă  “inventer” son avenir41 » ; mais, dans un mĂȘme temps, Beauvoir doit tenir Ă  distance « les normes, et tout particuliĂšrement celles assignĂ©es au genre fĂ©minin42 », choisir la « conversation43 » plutĂŽt que le mĂ©lodrame, l’ouverture plutĂŽt que l’isolement, Sartre plutĂŽt que Zaza. Beauvoir elle-mĂȘme n’est pas Ă  l’abri de l’équivoque : elle est toute autre – Ă  la fois totalement autre, unique, et toutes les autres, semblable. Si le rĂ©cit en totalitĂ© de soi est impossible, le rĂ©cit de soi-mĂȘme comme toute autre, rĂ©cit d’une intersubjectivation, permet Ă  l’autrice de retotaliser sa vie depuis une totalitĂ© qui la dĂ©passe : le monde en (dĂ©)partage avec autrui.

Entre libertĂ© & situation : la solution littĂ©raire & l’ambiguĂŻtĂ©

13InitiĂ©e par le cousin Jacques Ă  la littĂ©rature contemporaine, la jeune Simone dĂ©couvre dans la lecture une « sociĂ©tĂ© alternative44 », une ligne de fuite hors de l’isolement : la littĂ©rature se confond avec la vie, et avec l’amour ; les personnages avec les auteurs, et avec Jacques. Beauvoir se forme Ă  un idĂ©alisme littĂ©raire auquel se superpose un culte du Moi et une Ă©thique de l’InquiĂ©tude, une liquidation nihiliste, purement nĂ©gative et Ă  vide des valeurs bourgeoises45. Si la vocation littĂ©raire ouvre la possibilitĂ© d’effectuer des percĂ©es hors des cercles du conformisme, elle maintient un caractĂšre ambigu : elle enracine le sujet dans l’imaginaire, l’éloigne des « choses », en plus de conserver de la religion un caractĂšre d’ascĂšse, de Salut. Pierre-Louis Fort rĂ©sume : « Le sacrĂ© quitte le Livre pour s’amarrer dans les livres46 ».

14La solution littĂ©raire est Ă©galement ambigĂŒe en ce qu’elle est rendue possible par le milieu dans lequel l’enfant grandit : le pĂšre, s’il mĂ©prise les intellectuels, valorise paradoxalement, comme Jacques plus tard, l’imaginaire et la vie intellectuelle47. Au lendemain de la guerre, la jeune Simone se voit offrir par son pĂšre une ligne de fuite : « “Simone a un cerveau d’homme. Simone est un homme.” Pourtant on me traitait en fille48. » Contrairement Ă  la plupart des jeunes filles, celle-ci est un esprit avant d’ĂȘtre un corps, un individu avant d’ĂȘtre le prolongement de l’espĂšce ; or, le constat abstrait ne s’accompagne d’aucune modification concrĂšte de son Ă©ducation. De cette incohĂ©rence Ă©merge la possibilitĂ© pour Beauvoir de « restituer une identitĂ© singuliĂšre, de facto fĂ©minine, en jouant avec la construction patriarcale de l’altĂ©ritĂ© fĂ©minine prĂ©alablement analysĂ©e dans Le DeuxiĂšme Sexe49 ». Autrement dit, c’est en partie des contradictions de l’antifĂ©minisme de son pĂšre qu’émerge la possibilitĂ© biographique et historique de l’individualisme (prĂ©)fĂ©ministe de la jeune Simone, lequel sera par la suite nourri de l’idĂ©alisme du cousin Jacques : l’imaginaire comme force subjective de transgression du rĂ©el. Quand bien mĂȘme le rĂ©cit de jeunesse de Beauvoir n’est pas fĂ©ministe — il ne met pas en scĂšne ni n’exprime explicitement une rĂ©volte contre une infĂ©rioritĂ© socialement dĂ©terminĂ©e —, l’individualisme beauvoirien n’en demeure pas moins un tournant historique de l’émancipation des femmes : « Simone de Beauvoir se situe Ă  un point de transition historique entre deux Ă©tats de la condition fĂ©minine : elle en relĂšve par certains aspects mais s’en distingue dans la mesure oĂč elle s’affirme, en pionniĂšre, comme un sujet Ă  part entiĂšre50. » Peut-ĂȘtre faudra-t-il la rĂ©daction du DeuxiĂšme sexe, et celle des MĂ©moires, pour sortir Beauvoir de son autarcie : l’écriture mĂ©moriale, on l’a vue, dĂ©sindividualise. Les MĂ©moires sont, en ce sens, dĂ©jĂ  politiques, dĂ©jĂ  fĂ©ministes ; ils rompent avec une culture de l’isolement, crĂ©ent de la proximitĂ©, rendent possible une mise en commun des expĂ©riences fĂ©minines : l’individu y est saisi depuis le monde en tant qu’il est l’espace socio-instituĂ© des possibilitĂ©s individuelles — et toujours dĂ©jĂ  collectives.

Être-au-monde, « au plus prĂšs des choses51 »

15Ce dĂ©sir de proximitĂ© et d’appartenance au monde prolonge, en la corrigeant, une intuition phĂ©nomĂ©nologique, une sorte d’intentionnalitĂ© renversĂ©e : l’enfant se sent nĂ©cessaire Ă  l’existence du monde, comme s’il n’y avait de monde sans conscience du monde, comme si toute chose Ă©tait quelque chose pour ma conscience. Toutefois, cette intuition est, sans la prĂ©comprĂ©hension de soi comme corps avec-autrui, incomplĂšte. Les MĂ©moires sont la quĂȘte d’une retotalisation, d’un « faire corps » avec le monde. Dans un article Merleau-Ponty paru dans le numĂ©ro des Temps Modernes d’octobre 1945, Beauvoir Ă©crivait en ce sens :

16Un des buts essentiels que se propose l’éducation de l’enfant, c’est de faire perdre Ă  celui-ci le sens de sa prĂ©sence au monde. La morale lui enseigne Ă  renier sa subjectivitĂ©, Ă  renoncer au privilĂšge de s’affirmer comme « Je » en face d’autrui ; il doit se considĂ©rer comme une personne humaine parmi d’autres, soumise comme les autres Ă  des lois universelles inscrites dans un ciel anonyme. La science lui enjoint de s’évader hors de sa propre conscience, de se dĂ©tourner du monde vivant et signifiant que cette conscience lui dĂ©voilait, et auquel elle s’efforce de substituer un univers d’objets glacĂ©s, indĂ©pendants de tout regard et de toute pensĂ©e52.

17Selon Beauvoir, l’éducation se propose de soutirer Ă  l’enfant l’évĂ©nement de sa propre irruption au monde ; le mouvement de la vie dĂ©crit dans les MĂ©moires est celui d’une reconquĂȘte de la prĂ©sence, une renaissance qui ne peut advenir que sur fond d’un rĂ©enracinement du sujet dans le monde et avec autrui : la libertĂ© trouve son amplitude (et son absence d’amplitude) dans les possibilitĂ©s ouvertes par la situation, moins parce que la situation est la contre-force de la libertĂ© que parce que la subjectivitĂ© Ă©mergent du monde. Peut-ĂȘtre en ce sens que le cogito beauvoirien — « Je suis lĂ . » — est moins une certitude qu’un acte de langage, une maniĂšre de se faire ĂȘtre-lĂ , de se faire ĂȘtre-corps contre ce qui cherche Ă  anĂ©antir prĂ©sence, Ă  transformer l’enfant en l’Autre.

18C’est d’ailleurs la force de son corps, ses cris et ses larmes, le « poids de [sa] chair53 », qui sert d’arme Ă  l’enfant, oblige les puissances aĂ©riennes (la morale abstraite) Ă  se matĂ©rialiser, Ă  punir. Plus tard, une fois les puissances intĂ©riorisĂ©es, c’est cette mĂȘme Ă©nergie qui tirera la jeune Simone vers l’ailleurs : « Mon conformisme n’avait pas tuĂ© en moi dĂ©sirs et dĂ©goĂ»ts54. » Dans les MĂ©moires, le corps suppose une force de naĂźtre par soi-mĂȘme, un « mouvement spontanĂ© de la vie55 » qui s’oppose Ă  la fixitĂ© que des interdits, des universaux, des essences abstraites. Les MĂ©moires s’ouvrent d’ailleurs sur les appĂ©tits de l’enfant, ses « enthousiasmes gustatifs56 », pour reprendre la formule de MichĂšle Le DƓuff : « [P]ar la bouche, le monde entre “plus intimement” en vous que par les yeux ou les mains. [
] [O]n ne mange pas n’importe quoi, sauf Ă  risquer de devenir ce que l’on ne veut pas ĂȘtre57. » SpontanĂ©ment, l’enfant classe : il ne veut pas ĂȘtre « la fadeur des crĂšmes de blĂ© vert, [
] le mystĂšre gluant des coquillages58 » ; il veut ĂȘtre l’explosion sucrĂ©e des pralines, les couleurs festives des confiseries. L’enfant ne veut pas s’uniformiser, il veut s’éclater, se pluraliser depuis les choses, se faire ĂȘtre, naĂźtre Ă  soi depuis le monde. DĂ©goutĂ© ou dĂ©sirant, le corps est le lieu d’une sensibilitĂ© mĂ©taphysique et esthĂ©tique : le sujet « fait corps » avec les merveilles et les horreurs du monde, de mĂȘme, on l’a vue, qu’il s’identifie, « ne fait qu’un » avec les autres. L’écriture mĂ©moriale poursuivra ce dĂ©sir de se rĂ©unifier au Tout : dans la vie de Beauvoir et dans l’Histoire doit couler un mĂȘme sang, comme si sa chair n’était pas tout Ă  fait sienne, comme si le vivant n’était fait que d’une seule et mĂȘme pĂąte.

19Tout se passe alors comme s’il y avait une secrĂšte entente entre le monde et soi, entente brisĂ©e par l’éducation morale et soutenue par la science pour lesquelles le corps est une enveloppe, une chose, alors qu’il est, fondamentalement, mouvement : identification et distanciation, dĂ©sirs et dĂ©goĂ»ts. Si cette entente prend parfois, chez la jeune Simone, la forme d’une mystique de la nature, elle est aussi l’intuition de la contemporanĂ©itĂ© ontologique du sujet et de l’objet ; plus encore, elle est l’intuition de l’ĂȘtre-lĂ , du sujet comme ĂȘtre-au-monde qui engage la rĂ©alitĂ© humaine en totalitĂ©. Manon Garcia souligne d’ailleurs l’importance de Heidegger dans l’écriture mĂ©moriale de Beauvoir : « son adhĂ©sion Ă  l’ontologie heideggĂ©rienne la conduira Ă  penser d’une façon trĂšs particuliĂšre la question de la soumission, du choix et de la responsabilitĂ©, en refusant Ă  la fois une approche purement individualiste et une approche structurelle et impersonnelle59. »

20En effet, ce paysage au loin, il persiste dans son ĂȘtre quand bien mĂȘme la jeune Simone s’en dĂ©tourne : « LĂ -bas, les eaux de l’étang se ridaient, s’apaisaient, la lumiĂšre s’exaspĂ©rait, s’adoucissait, sans moi, sans nul tĂ©moin ; c’était intolĂ©rable60. » L’expĂ©rience de la prĂ©sence, de la corporĂ©itĂ© est aussi une intuition de l’éloignement de l’ĂȘtre : entre proximitĂ© et distance, prĂ©sence et absence, le corps est en rapport avec la totalitĂ©, mais sur le mode dĂ©totalisĂ© de ne l’ĂȘtre pas, d’une saisie intuitive d’un nĂ©ant concret. Ici se rejoue l’ambiguĂŻtĂ© du rĂ©cit de vie beauvoirien, son renversement : c’est dans le rĂ©cit singulier de sa singularisation que se dĂ©couvre la possibilitĂ© de communiquer « en nĂ©gatif61 » pour reprendre l’expression de CĂ©cile Decousu ; dĂ©couvrant la singularitĂ©, le non-commun, Beauvoir dĂ©voile le fondement d’un renouvellement des lieux communs : la singularisation comme condition sine qua non du mouvement indĂ©fini d’une mise en commun. Or, on l’a vu, la singularisation est aussi une liquidation, laquelle est indĂ©finiment ouverte : « L’idĂ©e d’un salut, justement, me semble bien ĂȘtre brisĂ©e. Je veux dire que j’ai encore envie d’écrire, mais que le projet d’englober le monde dans l’expĂ©rience de ma vie, eh bien, je n’y crois plus62. » Contre la possibilitĂ© d’une « particularis[ation]63 », la singularisation comme possibilitĂ© du commun passe par une dĂ©sidenfication, une (dĂ©)vocation, c’est-Ă -dire par une critique de l’écriture mĂ©moriale elle-mĂȘme, par le maintien d’une ouverture.

La force de naĂźtre

21Si l’ouverture des MĂ©moires « frappe par son Ă©vidence », cette Ă©vidence, la naissance comme point de dĂ©part de l’identitĂ© narrative, est moins le reliquat d’une conception scolaire de l’écriture et sclĂ©rosĂ©e du temps que la possibilitĂ© mĂȘme d’une mise en commun de l’expĂ©rience de la singularité : en creux de la naissance se trouve Ă  la fois la chose la mieux partagĂ©e du monde et l’annonce de lignes de dĂ©partages, d’inĂ©galitĂ©s, Ă  la fois une force neuve et la reproduction de rapports de pouvoir. Les MĂ©moires peuvent en ce sens ĂȘtre saisis comme une rĂ©appropriation de la naissance, laquelle s’organise autour d’une double tension : une tension idĂ©aliste, les pouvoirs et les impasses de l’idĂ©alitĂ©, sa force de dĂ©collement par rapport aux possibilitĂ©s objectives, mais aussi ses fausses Ă©vidences, le sentiment d’avoir une place ; et les tensions d’un rĂ©alisme qui fonde dans le sentiment d’appartenance au monde Ă  la fois le risque du conformisme et la possibilitĂ© de toute transcendance authentique. Ce double rapport de force est, semble-t-il, la trace d’une « dĂ©marche vivante » Ă  l’Ɠuvre dans les MĂ©moires, la conquĂȘte d’une identitĂ©.

22On ne s’étonne alors pas de dĂ©couvrir, au cours de la lecture des diffĂ©rents articles, quelques rĂ©fĂ©rences implicites et explicites Ă  Paul RicƓur ; peut-ĂȘtre que les Ă©tudes beauvoiriennes ne prennent leur envol qu’à ce prix, celui d’un glissement historique de la notion d’identité : le passage de l’identitĂ© formelle, reconnaissable, stable, objectivable, Ă  une identitĂ© sinon narrative in-formelle ou poly-formelle, ambigĂŒe, Ă  la fois mobile et mobilisante, difficilement objectivable, sans possibilitĂ© de surplomb, une identitĂ© qui n’est pas donnĂ©e du dehors, comme un nom Ă  la naissance, et Ă  laquelle il faut naĂźtre par soi-mĂȘme, depuis le monde et avec autrui. Beauvoir semble en ce sens rĂ©vĂ©ler l’existence d’un pouvoir antĂ©rieur au rĂ©cit et qui, prĂ©cisĂ©ment, permet l’émergence du rĂ©cit, un dĂ©sir de vivre qu’il convient peut-ĂȘtre d’appeler la « force de naĂźtre ». Cette force, en Ă©tude littĂ©raire, c’est l’auteur, ou plutĂŽt l’autrice : peut-ĂȘtre faut-il passer par l’étude d’identitĂ©s en quĂȘte de nouveaux rĂ©cits et de nouvelles formes de vie pour mieux relire la littĂ©rature depuis le point de vue de ceux et celles qui la produisent.