
Beauvoir : Ă©criture mĂ©moriale & naissance de lâautrice
1Alors que lâautobiographie de Sartre sâouvre sur une Ă©vocation vague de son arriĂšre-grand-pĂšre â quelque part en Alsace, autour de 1850 â, le cycle mĂ©morial beauvoirien sâenracine avec prĂ©cision dans la naissance de lâautrice : « Je suis nĂ©e Ă 4 heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laquĂ©s de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail1. » Le contraste entre les commencements, lâun qui exhibe le travail de lâĂ©criture, lâautre qui au contraire « frappe par son Ă©vidence2 », pourrait rappeler une certaine idĂ©e du partage des tĂąches littĂ©raires du couple : Ă Sartre la dialectique, ou les virtuositĂ©s de lâĂ©criture du Moi ; Ă Beauvoir la chronologie et les fades illusions de la linĂ©aritĂ©3.
2Câest ce type de lectures figĂ©es entourant Beauvoir que corrigent deux rĂ©cents ouvrages collectifs : « Beauvoir en ses mĂ©moires » (publiĂ© dans la revue LittĂ©rature) et Simone de Beauvoir, MĂ©moires dâune jeune fille rangĂ©e (publiĂ© aux Presses Universitaires de Rennes, collection « Didact : Concours »). Jean-Louis Jeannelle, qui a dirigĂ© les deux ouvrages, souligne les limites du « pacte autobiographique », et plus spĂ©cifiquement de son « critĂšre dâidentification de nature supposĂ©ment poĂ©tique (Ă savoir lâidentitĂ© stricte entre les trois instances Ă©nonciatives, auteur, narrateur et personnage principal), mais implicitement et stratĂ©giquement Ă©thique4 » : ce cadre thĂ©orique ne permettrait pas de saisir les enjeux propres aux MĂ©moires, la recherche dâune Ă©nonciation vraie, Ă la fois singuliĂšre et gĂ©nĂ©rale, individuelle mais ouvrant au collectif (social et historique). La dĂ©finition logico-formelle de lâidentitĂ© Ă©rige en effet une barriĂšre entre ce qui est moi et non-moi, vrai et non-vrai ; elle isole, fige. Cette mĂȘme monadologie amenait dâailleurs Philipe Lejeune Ă voir dans lâexpression « lecture de lâautre » un « plĂ©onasme5 », comme sâil nây avait pas, Ă mĂȘme les distances, la possibilitĂ© dâune mise en commun, comme si la mobilitĂ© des identitĂ©s et des formes de vie Ă©tait chose impossible ou inavouable : « Cette âSimoneâ câest moi-mĂȘme6 », confesse au contraire une lectrice des MĂ©moires dâune jeune fille rangĂ©e.
3Câest un constat similaire, celui de la grande flexibilitĂ© des MĂ©moires, que suggĂšre la diversitĂ© des analyses qui leur sont consacrĂ©es dans les collectifs Ă lâĂ©tude. Le premier, « Beauvoir en ses mĂ©moires », est une interprĂ©tation collective de lâensemble de lâĂ©difice mĂ©morial beauvoirien, lequel est saisi Ă travers une pluralitĂ© de discours internes et externes Ă lâĆuvre de lâautrice : lâhistoire des Ă©crits de soi antĂ©rieurs, postĂ©rieurs et contemporains aux MĂ©moires, les lettres de ses lectrices et la philosophie fĂ©ministe et existentialiste, notamment. Le second ouvrage, qui accompagne lâentrĂ©e des MĂ©moires dâune jeune fille rangĂ©e au programme dâagrĂ©gation de lettres, se concentre davantage sur le rĂ©cit de jeunesse : certaines Ă©tudes proposent une interprĂ©tation de lâĆuvre dans sa totalitĂ© (les MĂ©moires dâune jeune fille rangĂ©e comme projet existentialiste au fĂ©minin, comme rĂ©amĂ©nagement du cogito, comme rĂ©cit politique, comme espace de nĂ©gociation des formes de vie, etc.), dâautres analysent un aspect plus prĂ©cis du rĂ©cit (les personnages fĂ©minins ou masculins, lâenfance, la lecture, lâespace, la phrase). De la plus gĂ©nĂ©rale Ă la plus particuliĂšre, les Ă©tudes des deux ouvrages semblent sâaccorder sur un principe de base : lâĂ©criture mĂ©morielle rĂ©pond Ă un « dĂ©sir de totalisation et de recherche synthĂ©tique du sens7 », Ă un besoin de « rĂ©unifi[cation] [d]es identitĂ©s successives8 ».
4En quoi cette quĂȘte narrative dâune synthĂšse de soi nâest-elle pas strictement individuelle ? En quoi le « Je » autobiographique est-il aussi historique (et philosophique) ? Comme le suggĂšre Manon Garcia, la rĂ©ponse Ă cette question est Ă chercher Ă lâintersection de la notion philosophique dâ« universel singulier » et de la conception beauvoirienne de la littĂ©rature : « seul le tĂ©moignage littĂ©raire permet de faire surgir un universel singulier qui tĂ©moigne par lâexemple de la tension entre situation et libertĂ© et donne Ă voir un prĂ©sent [...] insaisissable9 », ce « goĂ»t unique de la vie de chacun10 », selon le mot de Beauvoir. Or, pour Beauvoir, lâĂ©criture doit ĂȘtre une « authentique aventure spirituelle11 », une enquĂȘte, un risque, une mise en gage : lâĂ©nonciation littĂ©raire ne tĂ©moignera dâun universel singulier que si la singularitĂ© et lâuniversel y sont mis en question, que si la synthĂšse narrative est un processus de synthĂ©tisation, lâĂ©criture de soi un effort dâintersubjectivation, le tĂ©moignage de la tension entre libertĂ© situation une dialectisation. Câest de cette « dĂ©marche vivante12 » quâil sâagit ici de â partiellement â rendre compte en sâappuyant sur les diverses analyses des MĂ©moires, tout particuliĂšrement sur celles qui concernent les MĂ©moires dâune jeune fille rangĂ©e.
Temporalisation, synthétisation : entre liquidation & vocation
5Lâanalyse fait largement consensus : les MĂ©moires dâune jeune fille rangĂ©e dĂ©crivent la quĂȘte de sens de la jeune Simone, un sens Ă©branlĂ© par la perte de la foi ou, plus largement, par la remise en question parfois difficile dâune morale abstraite et dâune vision stable du monde que lui inculte un milieu familial petit-bourgeois, conservateur et catholique. La jeune Simone oscille alors entre un difficile arrachement Ă la fixitĂ©, Ă la place qui lui est donnĂ©e, et lâĂ©lan qui lâachemine vers elle-mĂȘme. Ce mouvement vers soi, ce dĂ©sir de naĂźtre Ă soi-mĂȘme, est orientĂ© par le sentiment dâune vocation : la littĂ©rature et la vie intellectuelle. Le rĂ©cit de jeunesse beauvoirien est ainsi sous-tendu par un double mouvement : une liquidation graduelle â et inachevĂ©e â des valeurs de lâidĂ©alisme bourgeois, ou la dĂ©figuration dâun Moi donnĂ©, intĂ©riorisé ; et une prĂ©figurationde soi, lâĂ©laboration dâune maniĂšre singuliĂšre dâĂȘtre-au-monde.
6Ăcrivant ses MĂ©moires, Beauvoir ne se contente alors pas de seulement rĂ©pondre Ă un dĂ©sir synthĂ©tique de sens : elle retrace lâorigine, les obstacles et les dĂ©veloppements de cette orientation existentielle totalisante. Il faut en effet remarquer, avec Aude Bonord, que « la vocation est [âŠ] liĂ©e de maniĂšre privilĂ©giĂ©e au rĂ©cit de vie. CentrĂ©e sur lâaccomplissement de lâindividu, elle transforme une existence en destin13. » La mĂ©morialiste reproduit par lâĂ©criture lâĂ©lan destinal de la jeune fille, revisite le temps et les lieux dâune singularisation orientĂ©e par une vision narrative et vectorielle de soi ; sâĂ©crivant, elle se retotalise. Dans son article, Martine Boyer-Weinmann dĂ©crit dâailleurs ce travail « mĂ©talittĂ©raire14 » Ă lâĆuvre dans les MĂ©moires dâune jeune fille rangĂ©e, ce rĂ©cit dâun devenir-rĂ©cit : trĂšs jeune, lâenfant sâinitie par les jeux Ă la « force libĂ©ratrice de toute narration15 ». Cette dĂ©rĂ©alisation, ce comme si ouvert par la fiction permettra ensuite Ă la jeune Simone de « franchir imaginairement par la lecture âla frontiĂšre qui [lui] fermait le monde des garçonsâ16 ». Quand bien mĂȘme la confusion entre le rĂ©el et lâidĂ©al serait « un pĂ©chĂ© de jeune lectrice17 », lâidentification romanesque ouvre lâespace des possibles, offre des lignes de fuite, prĂ©figure des avenirs : la littĂ©rature est la modalitĂ© centrale dâune vivante mise en intrigue de soi que lâĂ©criture mĂ©morielle doit reconstruire.
7Toutefois, il faut encore souligner, aprĂšs Esther Demoulin, le grand « dĂ©sir dâexactitude18 » de Beauvoir, un dĂ©sir qui la pousse Ă modeler son rĂ©cit de vie sur le passage du temps, dans un corps Ă corps lâobligeant à « accepter certaines contradictions19 » ; au prix de lâaffaiblissement de certaines thĂšses, Beauvoir dĂ©crit les errances du sens comme autant dâantithĂšses, autant de moments de dĂ©totalisation de soi : la vĂ©ritĂ© beauvoirienne est une vĂ©ritĂ© en marche, aux prises avec le rĂ©el, sans cesse dĂ©totalisĂ©e et retotalisĂ©e20. DĂšs lors, si le dĂ©sir dâexactitude implique une mise Ă distance de lâenfance, laquelle expliquerait la relative absence de « jeux entre le prĂ©sent de lâĂ©criture et le passĂ© du vĂ©cu21 », cette distanciation implique Ă son tour la possibilitĂ© dâune rĂ©appropriation de lâenfance ; le sujet beauvoirien est ambigu, « à la fois immanence [enracinement, circularitĂ©] et transcendance [arrachement, vectorisation]22 » : sans enquĂȘte sur le temps objectif ou le temps en-soi, plus largement sur les forces qui agissent du dehors sur le temps subjectif, aucun rĂ©cit authentique, aucune dĂ©marche vivante nâest possible. Beauvoir, dâailleurs, ajoute :
[Q]uand on ne [âŠ] propose pas de but [Ă lâexistant], ou quâon lâempĂȘche dâen atteindre aucun, quâon le frustre de sa victoire, sa transcendance retombe vainement dans le passĂ©, câest-Ă -dire retombe en immanence ; câest le sort assignĂ© Ă la femme dans le patriarcat ; mais ce nâest aucunement une vocation23.
8Redonner vie Ă sa transcendance passĂ©e, sauver son enfance de lâimmanence dans laquelle le patriarcat lâa enfermĂ©e : Beauvoir est bien, selon le mot de Françoise Simonet-Tenant, une « écrivaine [âŠ] de la rĂ©surrection24 ».
9Or il nây a rĂ©surrection de la jeune Simone quâen son absence, que si en contrepartie la mĂ©morialiste consent à « lui prĂȘter la force de [s]a vie25 » : lâĂ©criture de soi rejoue une « économie de lâexistence » qui dĂ©jĂ guidait la vie de la jeune fille et que Catherine Poisson souligne avec force ; si la vie signifiante a un prix, les MĂ©moires eux-mĂȘmes se payent : distanciation, dĂ©totalisation, anĂ©antissement, « morts successifs26 ». La perte de lâĂ©cart, la fin des distances, rendra dâailleurs le rĂ©cit chronologique insoutenable : Tout compte fait, ultime Ă©conomie du cycle mĂ©moriel, coĂŻncide avec le passage de la linĂ©arisation Ă la thĂ©matisation, passage qui « dĂ©fait [âŠ] la clĂŽture du sens, la totalisation27 ». La mĂ©morialiste vieillissante ne peut prendre sur elle-mĂȘme le point de vue de la totalitĂ©, de lâabsence, du nĂ©ant : sa propre mort, cette impossible possibilitĂ©, lui Ă©chappe. Cependant, dans La CĂ©rĂ©monie des adieux et dĂšs les MĂ©moires dâune jeune fille rangĂ©e, Beauvoir contourne lâaporie constitutive de son projet autobiographique, lâimpossibilitĂ© de la totalitĂ©, en prĂȘtant sa vie aux autres, Ă sa famille, Ă Sartre, au cousin Jacques, mais Ă©galement aux jeunes filles Ă qui elle « ârendâ ce quâelles lui ont apportĂ©28 » : contre la dĂ©goutante possibilitĂ© des « MĂ©moires dâun rat visqueux29 », pure objectivation de soi aux yeux dâautrui, les MĂ©moires seront le rĂ©cit dâune intersubjectivation, dâune libĂ©ration qui est « un appel Ă la libertĂ© dâautrui30 ».
Soi-mĂȘme comme toute autre
10Toute jeune, lâenfant reçoit de son milieu et de ses lectures « une Ă©vidence capitale, propre Ă assurer de sa place dans le monde31 », une certitude de soi proche du cogito Ă laquellesâintrique « une intuition du nĂ©ant, associĂ©e Ă la lecture de âLa petite sirĂšneâ : âPour lâamour dâun beau prince, elle avait renoncĂ© Ă son Ăąme immortelle, elle se changeait en Ă©cume. Cette voix qui en elle rĂ©pĂ©tait sans trĂȘve : âJe suis lĂ â, sâĂ©tait tue32. » Au solipsisme du « Je suis là  » sâintrique une anticipation des identitĂ©s successives et de la mort, plus exactement de la mort comme renoncement, comme don de soi : câest au prix dâune existence Ă la fois isolĂ©e et sacrifiĂ©e Ă lâAutre que, pour la jeune Simone la vie prend la forme mythique dâun destin. Dans cette vie-destin, le monde est un dĂ©cor qui renvoie lâenfant exceptionnelle Ă elle-mĂȘme : observant « comme au théùtre33 » la façade dâun immeuble, apercevant un enfant qui lit, elle sâĂ©meut de « voir [s]a propre vie se changer sous [s]es yeux en spectacles34 ».
11Or les autres, sâils prennent dâabord la forme rassurante du MĂȘme â la petite sĆur Poupette, par exemple, est un Double â, Ă©branlent la certitude de soi, introduisent une faille dans lâautarcie infantile en dĂ©voilant dâautres maniĂšres dâĂȘtre-au-monde, dâautres formes de vies potentielles. La rencontre avec Zaza, souligne Martine Boyer-Weinmann, est une « rupture de la nĂ©cessitĂ©35 », rupture du sentiment de sa place, percĂ©e dans le cercle formĂ© par lâenfance : avec Zaza, Simone dĂ©couvre la « distance indispensable aux Ă©changes36 ». Si la vie des autres sâintrique Ă celle de la mĂ©morialiste comme autant de motifs secondaires, si les MĂ©moires sont un art du « contrepoint37 », câest ainsi parce que ces lignes de vie inflĂ©chissent celle de la jeune Beauvoir, Ă commencer par celles des autres jeunes filles : en creux de leurs diffĂ©rences, toutes sont confrontĂ©es Ă une situation similaire (rĂ©ification du corps, mariage, etc.), toutes aspirent en contrepartie Ă construire leur individualitĂ©. Les lettres des lectrices confirmeront ce que les MĂ©moires supposaient : issues dâun milieu similaire, « ces lectrices se considĂšrent comme des doubles de Simone de Beauvoir38 » ; mais, contrairement Ă la mĂ©morialiste, plusieurs « sont restĂ©es prisonniĂšres39 » de lâimmanence dans laquelle le patriarcat les confine.
12Les MĂ©moires des jeunes filles rangĂ©es font Ă©tat de lâemprisonnement des jeunes filles, dâun isolement avec lequel la jeune Simone cherche, difficilement, Ă rompre. Zaza, par exemple, est prise dans une aporie similaire Ă celle de son amie : elle doit choisir entre ĂȘtre soi-mĂȘme (sâĂ©panouir intellectuellement, Ă©pouser par amour Merleau-Ponty) ou ĂȘtre lâAutre (se plier aux exigences du patriarcat). Dans son autarcie mĂȘme, le rĂ©cit de Beauvoir est en ce sens dĂ©jĂ celui dâune situation paradoxalement partagĂ©e, câest-Ă -dire partagĂ©e sans possibilitĂ© de partage : si les identitĂ©s sont mobiles, les formes de vie partageables, les vies demeurent uniques, sĂ©parĂ©es. Qui plus est, plus Beauvoir se libĂšre de son milieu, plus elle met Ă distance les autres jeunes filles. Elle sâen excuse dâailleurs dans une lettre Ă Zaza : « Du fond du cĆur je vous demande pardon dâavoir passĂ© toute lâannĂ©e Ă cĂŽtĂ© de votre douleur sans avoir su la pressentir40. » Les personnages fĂ©minins entourant la jeune Simone portent le sceau de cette ambigĂŒe : elles lâinitient Ă dâautres aspects de lâexistence, aux interdits, au corps, « lui font entrevoir dâautres possibilitĂ©s et lâaident Ă âinventerâ son avenir41 » ; mais, dans un mĂȘme temps, Beauvoir doit tenir Ă distance « les normes, et tout particuliĂšrement celles assignĂ©es au genre fĂ©minin42 », choisir la « conversation43 » plutĂŽt que le mĂ©lodrame, lâouverture plutĂŽt que lâisolement, Sartre plutĂŽt que Zaza. Beauvoir elle-mĂȘme nâest pas Ă lâabri de lâĂ©quivoque : elle est toute autre â Ă la fois totalement autre, unique, et toutes les autres, semblable. Si le rĂ©cit en totalitĂ© de soi est impossible, le rĂ©cit de soi-mĂȘme comme toute autre, rĂ©cit dâune intersubjectivation, permet Ă lâautrice de retotaliser sa vie depuis une totalitĂ© qui la dĂ©passe : le monde en (dĂ©)partage avec autrui.
Entre libertĂ© & situation : la solution littĂ©raire & lâambiguĂŻtĂ©
13InitiĂ©e par le cousin Jacques Ă la littĂ©rature contemporaine, la jeune Simone dĂ©couvre dans la lecture une « sociĂ©tĂ© alternative44 », une ligne de fuite hors de lâisolement : la littĂ©rature se confond avec la vie, et avec lâamour ; les personnages avec les auteurs, et avec Jacques. Beauvoir se forme Ă un idĂ©alisme littĂ©raire auquel se superpose un culte du Moi et une Ă©thique de lâInquiĂ©tude, une liquidation nihiliste, purement nĂ©gative et Ă vide des valeurs bourgeoises45. Si la vocation littĂ©raire ouvre la possibilitĂ© dâeffectuer des percĂ©es hors des cercles du conformisme, elle maintient un caractĂšre ambigu : elle enracine le sujet dans lâimaginaire, lâĂ©loigne des « choses », en plus de conserver de la religion un caractĂšre dâascĂšse, de Salut. Pierre-Louis Fort rĂ©sume : « Le sacrĂ© quitte le Livre pour sâamarrer dans les livres46 ».
14La solution littĂ©raire est Ă©galement ambigĂŒe en ce quâelle est rendue possible par le milieu dans lequel lâenfant grandit : le pĂšre, sâil mĂ©prise les intellectuels, valorise paradoxalement, comme Jacques plus tard, lâimaginaire et la vie intellectuelle47. Au lendemain de la guerre, la jeune Simone se voit offrir par son pĂšre une ligne de fuite : « âSimone a un cerveau dâhomme. Simone est un homme.â Pourtant on me traitait en fille48. » Contrairement Ă la plupart des jeunes filles, celle-ci est un esprit avant dâĂȘtre un corps, un individu avant dâĂȘtre le prolongement de lâespĂšce ; or, le constat abstrait ne sâaccompagne dâaucune modification concrĂšte de son Ă©ducation. De cette incohĂ©rence Ă©merge la possibilitĂ© pour Beauvoir de « restituer une identitĂ© singuliĂšre, de facto fĂ©minine, en jouant avec la construction patriarcale de lâaltĂ©ritĂ© fĂ©minine prĂ©alablement analysĂ©e dans Le DeuxiĂšme Sexe49 ». Autrement dit, câest en partie des contradictions de lâantifĂ©minisme de son pĂšre quâĂ©merge la possibilitĂ© biographique et historique de lâindividualisme (prĂ©)fĂ©ministe de la jeune Simone, lequel sera par la suite nourri de lâidĂ©alisme du cousin Jacques : lâimaginaire comme force subjective de transgression du rĂ©el. Quand bien mĂȘme le rĂ©cit de jeunesse de Beauvoir nâest pas fĂ©ministe â il ne met pas en scĂšne ni nâexprime explicitement une rĂ©volte contre une infĂ©rioritĂ© socialement dĂ©terminĂ©e â, lâindividualisme beauvoirien nâen demeure pas moins un tournant historique de lâĂ©mancipation des femmes : « Simone de Beauvoir se situe Ă un point de transition historique entre deux Ă©tats de la condition fĂ©minine : elle en relĂšve par certains aspects mais sâen distingue dans la mesure oĂč elle sâaffirme, en pionniĂšre, comme un sujet Ă part entiĂšre50. » Peut-ĂȘtre faudra-t-il la rĂ©daction du DeuxiĂšme sexe, et celle des MĂ©moires, pour sortir Beauvoir de son autarcie : lâĂ©criture mĂ©moriale, on lâa vue, dĂ©sindividualise. Les MĂ©moires sont, en ce sens, dĂ©jĂ politiques, dĂ©jĂ fĂ©ministes ; ils rompent avec une culture de lâisolement, crĂ©ent de la proximitĂ©, rendent possible une mise en commun des expĂ©riences fĂ©minines : lâindividu y est saisi depuis le monde en tant quâil est lâespace socio-instituĂ© des possibilitĂ©s individuelles â et toujours dĂ©jĂ collectives.
Ătre-au-monde, « au plus prĂšs des choses51 »
15Ce dĂ©sir de proximitĂ© et dâappartenance au monde prolonge, en la corrigeant, une intuition phĂ©nomĂ©nologique, une sorte dâintentionnalitĂ© renversĂ©e : lâenfant se sent nĂ©cessaire Ă lâexistence du monde, comme sâil nây avait de monde sans conscience du monde, comme si toute chose Ă©tait quelque chose pour ma conscience. Toutefois, cette intuition est, sans la prĂ©comprĂ©hension de soi comme corps avec-autrui, incomplĂšte. Les MĂ©moires sont la quĂȘte dâune retotalisation, dâun « faire corps » avec le monde. Dans un article Merleau-Ponty paru dans le numĂ©ro des Temps Modernes dâoctobre 1945, Beauvoir Ă©crivait en ce sens :
16Un des buts essentiels que se propose lâĂ©ducation de lâenfant, câest de faire perdre Ă celui-ci le sens de sa prĂ©sence au monde. La morale lui enseigne Ă renier sa subjectivitĂ©, Ă renoncer au privilĂšge de sâaffirmer comme « Je » en face dâautrui ; il doit se considĂ©rer comme une personne humaine parmi dâautres, soumise comme les autres Ă des lois universelles inscrites dans un ciel anonyme. La science lui enjoint de sâĂ©vader hors de sa propre conscience, de se dĂ©tourner du monde vivant et signifiant que cette conscience lui dĂ©voilait, et auquel elle sâefforce de substituer un univers dâobjets glacĂ©s, indĂ©pendants de tout regard et de toute pensĂ©e52.
17Selon Beauvoir, lâĂ©ducation se propose de soutirer Ă lâenfant lâĂ©vĂ©nement de sa propre irruption au monde ; le mouvement de la vie dĂ©crit dans les MĂ©moires est celui dâune reconquĂȘte de la prĂ©sence, une renaissance qui ne peut advenir que sur fond dâun rĂ©enracinement du sujet dans le monde et avec autrui : la libertĂ© trouve son amplitude (et son absence dâamplitude) dans les possibilitĂ©s ouvertes par la situation, moins parce que la situation est la contre-force de la libertĂ© que parce que la subjectivitĂ© Ă©mergent du monde. Peut-ĂȘtre en ce sens que le cogito beauvoirien â « Je suis lĂ . » â est moins une certitude quâun acte de langage, une maniĂšre de se faire ĂȘtre-lĂ , de se faire ĂȘtre-corps contre ce qui cherche Ă anĂ©antir prĂ©sence, Ă transformer lâenfant en lâAutre.
18Câest dâailleurs la force de son corps, ses cris et ses larmes, le « poids de [sa] chair53 », qui sert dâarme Ă lâenfant, oblige les puissances aĂ©riennes (la morale abstraite) Ă se matĂ©rialiser, Ă punir. Plus tard, une fois les puissances intĂ©riorisĂ©es, câest cette mĂȘme Ă©nergie qui tirera la jeune Simone vers lâailleurs : « Mon conformisme nâavait pas tuĂ© en moi dĂ©sirs et dĂ©goĂ»ts54. » Dans les MĂ©moires, le corps suppose une force de naĂźtre par soi-mĂȘme, un « mouvement spontanĂ© de la vie55 » qui sâoppose Ă la fixitĂ© que des interdits, des universaux, des essences abstraites. Les MĂ©moires sâouvrent dâailleurs sur les appĂ©tits de lâenfant, ses « enthousiasmes gustatifs56 », pour reprendre la formule de MichĂšle Le DĆuff : « [P]ar la bouche, le monde entre âplus intimementâ en vous que par les yeux ou les mains. [âŠ] [O]n ne mange pas nâimporte quoi, sauf Ă risquer de devenir ce que lâon ne veut pas ĂȘtre57. » SpontanĂ©ment, lâenfant classe : il ne veut pas ĂȘtre « la fadeur des crĂšmes de blĂ© vert, [âŠ] le mystĂšre gluant des coquillages58 » ; il veut ĂȘtre lâexplosion sucrĂ©e des pralines, les couleurs festives des confiseries. Lâenfant ne veut pas sâuniformiser, il veut sâĂ©clater, se pluraliser depuis les choses, se faire ĂȘtre, naĂźtre Ă soi depuis le monde. DĂ©goutĂ© ou dĂ©sirant, le corps est le lieu dâune sensibilitĂ© mĂ©taphysique et esthĂ©tique : le sujet « fait corps » avec les merveilles et les horreurs du monde, de mĂȘme, on lâa vue, quâil sâidentifie, « ne fait quâun » avec les autres. LâĂ©criture mĂ©moriale poursuivra ce dĂ©sir de se rĂ©unifier au Tout : dans la vie de Beauvoir et dans lâHistoire doit couler un mĂȘme sang, comme si sa chair nâĂ©tait pas tout Ă fait sienne, comme si le vivant nâĂ©tait fait que dâune seule et mĂȘme pĂąte.
19Tout se passe alors comme sâil y avait une secrĂšte entente entre le monde et soi, entente brisĂ©e par lâĂ©ducation morale et soutenue par la science pour lesquelles le corps est une enveloppe, une chose, alors quâil est, fondamentalement, mouvement : identification et distanciation, dĂ©sirs et dĂ©goĂ»ts. Si cette entente prend parfois, chez la jeune Simone, la forme dâune mystique de la nature, elle est aussi lâintuition de la contemporanĂ©itĂ© ontologique du sujet et de lâobjet ; plus encore, elle est lâintuition de lâĂȘtre-lĂ , du sujet comme ĂȘtre-au-monde qui engage la rĂ©alitĂ© humaine en totalitĂ©. Manon Garcia souligne dâailleurs lâimportance de Heidegger dans lâĂ©criture mĂ©moriale de Beauvoir : « son adhĂ©sion Ă lâontologie heideggĂ©rienne la conduira Ă penser dâune façon trĂšs particuliĂšre la question de la soumission, du choix et de la responsabilitĂ©, en refusant Ă la fois une approche purement individualiste et une approche structurelle et impersonnelle59. »
20En effet, ce paysage au loin, il persiste dans son ĂȘtre quand bien mĂȘme la jeune Simone sâen dĂ©tourne : « LĂ -bas, les eaux de lâĂ©tang se ridaient, sâapaisaient, la lumiĂšre sâexaspĂ©rait, sâadoucissait, sans moi, sans nul tĂ©moin ; câĂ©tait intolĂ©rable60. » LâexpĂ©rience de la prĂ©sence, de la corporĂ©itĂ© est aussi une intuition de lâĂ©loignement de lâĂȘtre : entre proximitĂ© et distance, prĂ©sence et absence, le corps est en rapport avec la totalitĂ©, mais sur le mode dĂ©totalisĂ© de ne lâĂȘtre pas, dâune saisie intuitive dâun nĂ©ant concret. Ici se rejoue lâambiguĂŻtĂ© du rĂ©cit de vie beauvoirien, son renversement : câest dans le rĂ©cit singulier de sa singularisation que se dĂ©couvre la possibilitĂ© de communiquer « en nĂ©gatif61 » pour reprendre lâexpression de CĂ©cile Decousu ; dĂ©couvrant la singularitĂ©, le non-commun, Beauvoir dĂ©voile le fondement dâun renouvellement des lieux communs : la singularisation comme condition sine qua non du mouvement indĂ©fini dâune mise en commun. Or, on lâa vu, la singularisation est aussi une liquidation, laquelle est indĂ©finiment ouverte : « LâidĂ©e dâun salut, justement, me semble bien ĂȘtre brisĂ©e. Je veux dire que jâai encore envie dâĂ©crire, mais que le projet dâenglober le monde dans lâexpĂ©rience de ma vie, eh bien, je nây crois plus62. » Contre la possibilitĂ© dâune « particularis[ation]63 », la singularisation comme possibilitĂ© du commun passe par une dĂ©sidenfication, une (dĂ©)vocation, câest-Ă -dire par une critique de lâĂ©criture mĂ©moriale elle-mĂȘme, par le maintien dâune ouverture.
La force de naĂźtre
21Si lâouverture des MĂ©moires « frappe par son Ă©vidence », cette Ă©vidence, la naissance comme point de dĂ©part de lâidentitĂ© narrative, est moins le reliquat dâune conception scolaire de lâĂ©criture et sclĂ©rosĂ©e du temps que la possibilitĂ© mĂȘme dâune mise en commun de lâexpĂ©rience de la singularité : en creux de la naissance se trouve Ă la fois la chose la mieux partagĂ©e du monde et lâannonce de lignes de dĂ©partages, dâinĂ©galitĂ©s, Ă la fois une force neuve et la reproduction de rapports de pouvoir. Les MĂ©moires peuvent en ce sens ĂȘtre saisis comme une rĂ©appropriation de la naissance, laquelle sâorganise autour dâune double tension : une tension idĂ©aliste, les pouvoirs et les impasses de lâidĂ©alitĂ©, sa force de dĂ©collement par rapport aux possibilitĂ©s objectives, mais aussi ses fausses Ă©vidences, le sentiment dâavoir une place ; et les tensions dâun rĂ©alisme qui fonde dans le sentiment dâappartenance au monde Ă la fois le risque du conformisme et la possibilitĂ© de toute transcendance authentique. Ce double rapport de force est, semble-t-il, la trace dâune « dĂ©marche vivante » Ă lâĆuvre dans les MĂ©moires, la conquĂȘte dâune identitĂ©.
22On ne sâĂ©tonne alors pas de dĂ©couvrir, au cours de la lecture des diffĂ©rents articles, quelques rĂ©fĂ©rences implicites et explicites Ă Paul RicĆur ; peut-ĂȘtre que les Ă©tudes beauvoiriennes ne prennent leur envol quâĂ ce prix, celui dâun glissement historique de la notion dâidentité : le passage de lâidentitĂ© formelle, reconnaissable, stable, objectivable, Ă une identitĂ© sinon narrative in-formelle ou poly-formelle, ambigĂŒe, Ă la fois mobile et mobilisante, difficilement objectivable, sans possibilitĂ© de surplomb, une identitĂ© qui nâest pas donnĂ©e du dehors, comme un nom Ă la naissance, et Ă laquelle il faut naĂźtre par soi-mĂȘme, depuis le monde et avec autrui. Beauvoir semble en ce sens rĂ©vĂ©ler lâexistence dâun pouvoir antĂ©rieur au rĂ©cit et qui, prĂ©cisĂ©ment, permet lâĂ©mergence du rĂ©cit, un dĂ©sir de vivre quâil convient peut-ĂȘtre dâappeler la « force de naĂźtre ». Cette force, en Ă©tude littĂ©raire, câest lâauteur, ou plutĂŽt lâautrice : peut-ĂȘtre faut-il passer par lâĂ©tude dâidentitĂ©s en quĂȘte de nouveaux rĂ©cits et de nouvelles formes de vie pour mieux relire la littĂ©rature depuis le point de vue de ceux et celles qui la produisent.

