Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 1
Marc-André Noël

Le cinéma du futur

Laurence Alfonsi, Le cinĂ©ma du futur. Les enjeux des nouvelles technologies de l’image, Laval, L’Harmattan, 2005, 86 p.

1Dans son essai intitulĂ© Le cinĂ©ma du futur. Les enjeux des nouvelles technologies de l’image, Laurence Alfonsi tente de dĂ©terminer les «futuribles» du cinĂ©ma, en proposant un questionnement sur le sens et l’usage du terme «cinĂ©ma», son essence en quelque sorte, par un retour sur le cinĂ©ma des origines. Revisitant le cinĂ©ma spectacle et Ă©vĂ©nement des premiers temps, elle effectue une comparaison avec l’exploitation contemporaine du film en salle, afin d’établir un avenir possible pour le cinĂ©ma.

2Un voyage dans le temps qui commande de multiples comparaisons entre le cinĂ©ma et ce qui devient, sous le regard d’Alfonsi, des «pseudo-concurrents» du film, soient la tĂ©lĂ©vision, les jeux vidĂ©o, le DVD, etc.

3On suit mal la dĂ©marche d’Alfonsi si l’on ne comprend pas trĂšs tĂŽt – dĂšs le premier chapitre ! – que l’auteure pratique une approche particuliĂšre du film, dite «prospective», qui consiste Ă  dĂ©terminer et se faire une idĂ©e plus ou moins exacte de l’avenir de cet art. Plus ou moins exacte, cette idĂ©e, Ă©tant donnĂ© que l’on tente d’un seul coup d’établir les «futuribles» de l’art cinĂ©matographique, tout en distinguant, parmis eux, un avenir qui semble favorable, idĂ©al, aux yeux de l’auteure. Ainsi, «[
]la prospection est l’art de dĂ©couvrir les futurs possibles (les ‘futuribles’) parmi lesquels elle distingue et promeut des futurs souhaitables1.»

4Double tĂąche que se donne l’auteure, et dont le point de dĂ©part repose sur la bonne dĂ©termination et dĂ©finition de l’objet duquel on cherche Ă  dĂ©terminer le futur. Sur ce point, Alfonsi est trĂšs claire : l’essence du cinĂ©ma, c’est la projection en salle, donc le partage collectif d’une expĂ©rience esthĂ©tique. La phrase de Barthes, placĂ©e en exergue, donne le ton : «Je ne puis jamais, parlant cinĂ©ma, m’empĂȘcher de penser ‘salle’, plus que ‘film’.» Ainsi, s’il est un aspect du cinĂ©ma que l’auteure ne peut s’empĂȘcher d’entrevoir, c’est cette cĂ©lĂ©bration collective Ă  laquelle convie l’expĂ©rience cinĂ©matographique.

5Cette premiĂšre dĂ©finition du cinĂ©ma permet Ă  l’auteure de clore, en partie du moins, tout discours qui envisage l’apparition de nouvelles technologies et pratiques telles que la tĂ©lĂ©vision, le jeu vidĂ©o, les systĂšmes de cinĂ©ma maison, etc., comme menaçant l’avenir du cinĂ©ma. En effet, il n’y a aucune raison d’envisager le remplacement Ă©ventuel du cinĂ©ma par ces nouvelles percĂ©es technologiques, car aucune de celles-ci ne remplit la mĂȘme fonction sociologique que le cinĂ©ma, qui est de rassembler les gens pour une cĂ©lĂ©bration collective (l’auteure parle mĂȘme d’un «rite social et festif»(cf. Chap.4)). À cet Ă©gard, c’est d’un bon Ɠil que Laurence Alfonsi acceuille, par exemple, l’apparition de centres multiplexes, vĂ©ritables santuaires Ă©rigĂ©s Ă  la cĂ©lĂ©bration du septiĂšme art, qui confirment l’activitĂ© filmique comme «une volontĂ© contemporaine de rĂ©dĂ©finir une sorte d’ĂȘtre-ensemble ou de sentir commun, une communautĂ© festive situĂ©e au-dĂ©lĂ  des associations rationnelles2.»

6Un deuxiĂšme point qu’évoque Alfonsi pour distinguer le cinĂ©ma des faux ennemis que sont la tĂ©lĂ©vision, le DVD et le jeu vidĂ©o, repose sur la fameuse idĂ©e voulant que le futur du septiĂšme art rĂ©side dans sa capacitĂ© Ă  satisfaire le dĂ©sir d’interactivitĂ© toujours grandissant du spectateur, au 21iĂšme siĂšcle. En effet, en concentrant son attention sur les percĂ©es en matiĂšre d’interactivitĂ©, et en considĂ©rant le peu de succĂšs du film en salle dans cette sphĂšre d’activitĂ©, on serait tentĂ© de pencher en dĂ©faveur d’un avenir profitable au cinĂ©ma. Contre un spectateur de plus en plus acteur, le cinĂ©ma du futur ne pourra rien.

7Pourtant, et Alfonsi insiste sur ce point, dans un salle de cinĂ©ma, «les spectateurs semblent peu enclins Ă  intervenir sur le cours d’une histoire. Sans doute», poursuit-elle, «ne sont-ils pas dupes de cette illusion de libertĂ© absolue que vĂ©hicule le cinĂ©ma intĂ©ractif, de ce champ de possibles qui les transforment en public enfantin s’attachant Ă  choisir un scĂ©nario fidĂšle Ă  ses dĂ©sirs3.» Ce dĂ©sir d’interactivitĂ© qui caractĂ©rise ce dĂ©but de 21iĂšme siĂšcle, serait donc Ă  limiter Ă  l’espace domestique, ou Ă  celui des parcs thĂ©matiques. Le cinĂ©ma du futur devra miser sur autre chose.

8Afin de peindre le portrait du cinĂ©ma du futur, Alfonsi se tourne vers le passĂ©. Et plus particuliĂšrement sur l’aspect fascination et Ă©merveillement du cinĂ©ma des premiers temps, associĂ© principalement Ă  la dimension innovatrice, sur le plan technologique, du cinĂ©matographe.

9Fascination technologique, soit, mais qui intervient tout de mĂȘme dans le cadre d’un projet global. Car les innovations techniques de l’ordre du «3D» ou du cinĂ©ma 180° ne suffiront pas en elles-mĂȘmes Ă  constituer un futurible attrayant, tant et aussi longtemps qu’elles ne ne mettront pas au service d’un vieux rĂȘve cinĂ©matographique : celui du film comme art total. L’auteure entend ici l’avĂšnement d’un cinĂ©ma qui ne se contenterait pas simplement d’ĂȘtre intellectuel, mais qui plutĂŽt chercherait Ă  happer entiĂšrement le corps du spectateur. On ne parle pas ici d’un cinĂ©ma qui adhĂ©rerait totalement au rĂ©el, mais bien d’un cinĂ©ma qui se donnerait les moyens de le dĂ©passer. CinĂ©ma tactile, odorant, englobant, et qui permettrait une immersion complĂšte du corps du spectateur.

10Une fascination qui prendrait le spectateur totalement, comme l’ArrivĂ©e du train en gare de la Ciotat avait soulevĂ© l’émois des quelques curieux amassĂ©s dans le salon indien du Grand CafĂ©, Ă  Paris, le 28 dĂ©cembre 1895.

11Le petit ouvrage de Laurence Alfonsi, dont le propos tient vĂ©ritablement dans une soixantaine de pages – les vingt pages supplĂ©mentaires Ă©tant consacrĂ©es aux dĂ©tails d’une bibliographie quelque peu excessive –, se compose de huit chapitres, dont on sort quelque peu perplexe. En effet, Ă  qui sont destinĂ©s les propos de l’auteure ? Est-ce au chercheur en cinĂ©ma, Ă  l’affĂ»t d’un point de vue inĂ©dit sur l’impact des nouvelles technologies sur l’art cinĂ©matographique ? Ou plutĂŽt est-ce au sociologue, intriguĂ© par les transformations que risque de subir l’activitĂ© spectatorielle au cours des prochaines dĂ©cennies ?

12Difficile Ă  dire, car s’il est indĂ©niable que les diverses problĂ©matiques abordĂ©es dans l’ouvrage illustrent des enjeux importants pour l’avenir du cinĂ©ma, leur traitement n’atteint pas toujours le niveau de pertinence auquel nous serions en droit de nous attendre. En effet, l’argumentation de l’auteure se rĂ©sume bien souvent Ă  la simple prĂ©sentation gĂ©nĂ©rale des enjeux, suivi d’un dĂ©veloppement un peu court. Aussi, on a d’avantage l’impression d’avoir affaire Ă  un manifeste pour le cinĂ©ma du futur que d’un essai offrant une vĂ©ritable perspective thĂ©orique.

13Les principaux intĂ©ressĂ©s seront sans doute les travailleurs Ɠuvrant dans le milieu cinĂ©matographique, inquiĂ©tĂ©s par l’avenir du septiĂšme art, et qui trouveront dans l’essai de Laurence Alfonsi une suite de propositions et d’avenues. Pour les chercheurs – qu’ils Ɠuvrent dans le domaine littĂ©raire et/ou sociologique – il y a peu d’outils Ă  acquĂ©rir de la lecture de cet ouvrage.