Le cinéma du futur
1Dans son essai intitulĂ© Le cinĂ©ma du futur. Les enjeux des nouvelles technologies de lâimage, Laurence Alfonsi tente de dĂ©terminer les «futuribles» du cinĂ©ma, en proposant un questionnement sur le sens et lâusage du terme «cinĂ©ma», son essence en quelque sorte, par un retour sur le cinĂ©ma des origines. Revisitant le cinĂ©ma spectacle et Ă©vĂ©nement des premiers temps, elle effectue une comparaison avec lâexploitation contemporaine du film en salle, afin dâĂ©tablir un avenir possible pour le cinĂ©ma.
2Un voyage dans le temps qui commande de multiples comparaisons entre le cinĂ©ma et ce qui devient, sous le regard dâAlfonsi, des «pseudo-concurrents» du film, soient la tĂ©lĂ©vision, les jeux vidĂ©o, le DVD, etc.
3On suit mal la dĂ©marche dâAlfonsi si lâon ne comprend pas trĂšs tĂŽt â dĂšs le premier chapitre ! â que lâauteure pratique une approche particuliĂšre du film, dite «prospective», qui consiste Ă dĂ©terminer et se faire une idĂ©e plus ou moins exacte de lâavenir de cet art. Plus ou moins exacte, cette idĂ©e, Ă©tant donnĂ© que lâon tente dâun seul coup dâĂ©tablir les «futuribles» de lâart cinĂ©matographique, tout en distinguant, parmis eux, un avenir qui semble favorable, idĂ©al, aux yeux de lâauteure. Ainsi, «[âŠ]la prospection est lâart de dĂ©couvrir les futurs possibles (les âfuturiblesâ) parmi lesquels elle distingue et promeut des futurs souhaitables1.»
4Double tĂąche que se donne lâauteure, et dont le point de dĂ©part repose sur la bonne dĂ©termination et dĂ©finition de lâobjet duquel on cherche Ă dĂ©terminer le futur. Sur ce point, Alfonsi est trĂšs claire : lâessence du cinĂ©ma, câest la projection en salle, donc le partage collectif dâune expĂ©rience esthĂ©tique. La phrase de Barthes, placĂ©e en exergue, donne le ton : «Je ne puis jamais, parlant cinĂ©ma, mâempĂȘcher de penser âsalleâ, plus que âfilmâ.» Ainsi, sâil est un aspect du cinĂ©ma que lâauteure ne peut sâempĂȘcher dâentrevoir, câest cette cĂ©lĂ©bration collective Ă laquelle convie lâexpĂ©rience cinĂ©matographique.
5Cette premiĂšre dĂ©finition du cinĂ©ma permet Ă lâauteure de clore, en partie du moins, tout discours qui envisage lâapparition de nouvelles technologies et pratiques telles que la tĂ©lĂ©vision, le jeu vidĂ©o, les systĂšmes de cinĂ©ma maison, etc., comme menaçant lâavenir du cinĂ©ma. En effet, il nây a aucune raison dâenvisager le remplacement Ă©ventuel du cinĂ©ma par ces nouvelles percĂ©es technologiques, car aucune de celles-ci ne remplit la mĂȘme fonction sociologique que le cinĂ©ma, qui est de rassembler les gens pour une cĂ©lĂ©bration collective (lâauteure parle mĂȘme dâun «rite social et festif»(cf. Chap.4)). Ă cet Ă©gard, câest dâun bon Ćil que Laurence Alfonsi acceuille, par exemple, lâapparition de centres multiplexes, vĂ©ritables santuaires Ă©rigĂ©s Ă la cĂ©lĂ©bration du septiĂšme art, qui confirment lâactivitĂ© filmique comme «une volontĂ© contemporaine de rĂ©dĂ©finir une sorte dâĂȘtre-ensemble ou de sentir commun, une communautĂ© festive situĂ©e au-dĂ©lĂ des associations rationnelles2.»
6Un deuxiĂšme point quâĂ©voque Alfonsi pour distinguer le cinĂ©ma des faux ennemis que sont la tĂ©lĂ©vision, le DVD et le jeu vidĂ©o, repose sur la fameuse idĂ©e voulant que le futur du septiĂšme art rĂ©side dans sa capacitĂ© Ă satisfaire le dĂ©sir dâinteractivitĂ© toujours grandissant du spectateur, au 21iĂšme siĂšcle. En effet, en concentrant son attention sur les percĂ©es en matiĂšre dâinteractivitĂ©, et en considĂ©rant le peu de succĂšs du film en salle dans cette sphĂšre dâactivitĂ©, on serait tentĂ© de pencher en dĂ©faveur dâun avenir profitable au cinĂ©ma. Contre un spectateur de plus en plus acteur, le cinĂ©ma du futur ne pourra rien.
7Pourtant, et Alfonsi insiste sur ce point, dans un salle de cinĂ©ma, «les spectateurs semblent peu enclins Ă intervenir sur le cours dâune histoire. Sans doute», poursuit-elle, «ne sont-ils pas dupes de cette illusion de libertĂ© absolue que vĂ©hicule le cinĂ©ma intĂ©ractif, de ce champ de possibles qui les transforment en public enfantin sâattachant Ă choisir un scĂ©nario fidĂšle Ă ses dĂ©sirs3.» Ce dĂ©sir dâinteractivitĂ© qui caractĂ©rise ce dĂ©but de 21iĂšme siĂšcle, serait donc Ă limiter Ă lâespace domestique, ou Ă celui des parcs thĂ©matiques. Le cinĂ©ma du futur devra miser sur autre chose.
8Afin de peindre le portrait du cinĂ©ma du futur, Alfonsi se tourne vers le passĂ©. Et plus particuliĂšrement sur lâaspect fascination et Ă©merveillement du cinĂ©ma des premiers temps, associĂ© principalement Ă la dimension innovatrice, sur le plan technologique, du cinĂ©matographe.
9Fascination technologique, soit, mais qui intervient tout de mĂȘme dans le cadre dâun projet global. Car les innovations techniques de lâordre du «3D» ou du cinĂ©ma 180° ne suffiront pas en elles-mĂȘmes Ă constituer un futurible attrayant, tant et aussi longtemps quâelles ne ne mettront pas au service dâun vieux rĂȘve cinĂ©matographique : celui du film comme art total. Lâauteure entend ici lâavĂšnement dâun cinĂ©ma qui ne se contenterait pas simplement dâĂȘtre intellectuel, mais qui plutĂŽt chercherait Ă happer entiĂšrement le corps du spectateur. On ne parle pas ici dâun cinĂ©ma qui adhĂ©rerait totalement au rĂ©el, mais bien dâun cinĂ©ma qui se donnerait les moyens de le dĂ©passer. CinĂ©ma tactile, odorant, englobant, et qui permettrait une immersion complĂšte du corps du spectateur.
10Une fascination qui prendrait le spectateur totalement, comme lâArrivĂ©e du train en gare de la Ciotat avait soulevĂ© lâĂ©mois des quelques curieux amassĂ©s dans le salon indien du Grand CafĂ©, Ă Paris, le 28 dĂ©cembre 1895.
11Le petit ouvrage de Laurence Alfonsi, dont le propos tient vĂ©ritablement dans une soixantaine de pages â les vingt pages supplĂ©mentaires Ă©tant consacrĂ©es aux dĂ©tails dâune bibliographie quelque peu excessive â, se compose de huit chapitres, dont on sort quelque peu perplexe. En effet, Ă qui sont destinĂ©s les propos de lâauteure ? Est-ce au chercheur en cinĂ©ma, Ă lâaffĂ»t dâun point de vue inĂ©dit sur lâimpact des nouvelles technologies sur lâart cinĂ©matographique ? Ou plutĂŽt est-ce au sociologue, intriguĂ© par les transformations que risque de subir lâactivitĂ© spectatorielle au cours des prochaines dĂ©cennies ?
12Difficile Ă dire, car sâil est indĂ©niable que les diverses problĂ©matiques abordĂ©es dans lâouvrage illustrent des enjeux importants pour lâavenir du cinĂ©ma, leur traitement nâatteint pas toujours le niveau de pertinence auquel nous serions en droit de nous attendre. En effet, lâargumentation de lâauteure se rĂ©sume bien souvent Ă la simple prĂ©sentation gĂ©nĂ©rale des enjeux, suivi dâun dĂ©veloppement un peu court. Aussi, on a dâavantage lâimpression dâavoir affaire Ă un manifeste pour le cinĂ©ma du futur que dâun essai offrant une vĂ©ritable perspective thĂ©orique.
13Les principaux intĂ©ressĂ©s seront sans doute les travailleurs Ćuvrant dans le milieu cinĂ©matographique, inquiĂ©tĂ©s par lâavenir du septiĂšme art, et qui trouveront dans lâessai de Laurence Alfonsi une suite de propositions et dâavenues. Pour les chercheurs â quâils Ćuvrent dans le domaine littĂ©raire et/ou sociologique â il y a peu dâoutils Ă acquĂ©rir de la lecture de cet ouvrage.

