Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 1
Murielle Lucie Clément

L’Invisible apparu.

Lou Andreas-SalomĂ©, Le Diable et sa grand-mĂšre, Paris, Éditions ENS Rue d’Ulm, Coll. « Versions françaises », 2005, ISBN : 2-7288-0345-5, ISSN :1627-4040, traduction, annotation et postface de Pascale Hummel.

1Der Teufel und sein Grossmutter de Lou Andreas-SalomĂ© publiĂ©, pour la premiĂšre fois, en 1922 chez EugĂšne Dieterichs Ă  IĂ©na, est enfin accessible en français, par les soins de Pascale Hummel qui donne aussi au texte une riche annotation et une substantielle postface. C’est une copie de l’exemplaire conservĂ© Ă  la Staatsbibliothek de Berlin dont se sert la traductrice, dĂ©jĂ  auteur d’une quinzaine de livres dont Regards sur les Ă©tudes classiques du XIXe siĂšcle1, Histoire de l’Histoire de la philologie2, La Maison et le chemin3. Philologue et historienne de la philologie, Pascale Hummel associe pour la premiĂšre fois son nom Ă  celui de Lou Andreas-SalomĂ©.

2PrĂ©sentĂ© aux Éditions ENS de la rue d’Ulm, l’ouvrage offre une reproduction de la page titre de l’Ɠuvre originale, placĂ©e en dĂ©but du livre, et une autre d’un manuscrit, Ă  la suite des notes du traducteur aprĂšs le texte en page 55. Dans cette derniĂšre, on peut voir un diable aux pieds crochus, Ă  la tĂȘte surmontĂ©e de deux cornes et aux ailes de chauve-souris tenir une lance face Ă  face Ă  un petit humain en longue robe et aux cheveux pris dans un serre-tĂȘte avec  à bout de bras ce qui pourrait ĂȘtre une lampe. La page oĂč se trouve cette seconde reproduction porte au verso trois citations : deux sont de Lou Andreas-SalomĂ©, l’autre d’ApulĂ©e. À cet endroit se trouve la sĂ©paration entre le texte de Lou Andreas-SalomĂ© et celui de Pascale Hummel Le sens endormi. Une bibliographie, contenant uniquement les rĂ©fĂ©rences utilisĂ©es pour le prĂ©sent ouvrage, renvoie pour une bibliographie exhaustive Ă  l’ouvrage de StĂ©phane Michaud : Lou Andreas-SalomĂ©, l’alliĂ©e de la vie, paru en 2000 aux Éditions du Seuil.

3Pascale Hummel regrette le manque d’imagination des « rares exĂ©gĂštes » qui se sont aventurĂ©s Ă  commenter ou rĂ©sumer le texte, et note au passage l’incomprĂ©hension surprenante  de S. Michaux qui, « s’il apprĂ©hende correctement la vie (qu’il ne cerne pas complĂštement toutefois), peine de toute Ă©vidence Ă  saisir tous les aspects de l’Ɠuvre ». Il Ă©crit dans Lou Andreas-SalomĂ©, l’alliĂ©e de la vie, p. 259 : « Il arrive que le plaisir de s’adresser aux enfants et de les mettre en scĂšne se perde dans une fĂ©erie trop immĂ©diatement enrĂŽlĂ©e au service des dĂ©couvertes freudiennes. La caricature, l’excĂšs rĂšglent ainsi une comĂ©die philosophico-burlesque que l’on croirait parfois inspirĂ©e d’Ubu, Le Diable et sa grand-mĂšre. » (p. 69). Or, selon Pascale Hummel il s’agit d’un motif dĂ©clinĂ© dans trois Ɠuvres de l’auteur (Le Diable et sa grand-mĂšre, La Cape magique, L’Heure sans Dieu), celui de la « petite Ăąme ou petite fille en quĂȘte de Dieu ou du sens magique du monde » (p. 69). Hummel convoque Ă  ce sujet une autre Ɠuvre de Lou Andreas-Salomé : CrĂ©ation de Dieu : « Plus le dieu reste, dans ses traits isolĂ©s, thĂ©oriquement indĂ©terminĂ©, mieux il est en mesure, sans perdre forme ni contour, d’abriter en lui ce qui est en pratique le plus dĂ©terminĂ© et ce que chaque individu a de plus particulier, comme sous un manteau immense qui l’enveloppe complĂštement et dans lequel se dissimulent mille plis et replis » ; elle offre encore ce second extrait : « Parce que le corps vivant de Dieu reste privĂ© d’ñme, on le voit, sans se sentir autrement concernĂ©, Ă©merger çà et lĂ  avec des contours toujours plus incertains dans des maniĂšres de voir et des conceptions du monde oĂč il joue encore un rĂŽle. » Deux extraits citĂ©s Ă  la page 69 qui mettent en lumiĂšre la complexitĂ© de la figure du diable dans le texte prĂ©sent.

4Une premiĂšre lecture de Le Diable et sa grand-mĂšre laisse pantois et incrĂ©dule tout Ă  la fois. Pantois par la richesse du souffle et des Ă©pithĂštes justes, utilisĂ©s gĂ©nĂ©reusement ; et incrĂ©dule, car comment se peut-il qu’un texte qui dĂ©fie tous les genres, un texte inclassable si ce vocable signifie encore quelque chose, soit restĂ© si longtemps dans l’oubli — car Lou Andreas-SalomĂ© n’est pas une inconnue, loin s’en faut ? Un texte qui peut ĂȘtre « dĂ©concertant pour ceux qui regimbent Ă  adhĂ©rer Ă  la rĂ©alitĂ© de ce qu’on appelle le surnaturel » (p. 74). DĂ©concertant aussi car il dĂ©crit si bien ce que la plupart, incapables d’imaginer, se refusent Ă  voir. Une sorte d’invisible qui crĂšve les yeux mis en texte et « imagé » par l’auteur. Un texte oĂč les didascalies nombreuses et prĂ©cises forment la trame d’un scĂ©nario cinĂ©matographique, d’un livret d’opĂ©ra oĂč l’horreur le disputerait Ă  l’espĂ©rance pour finalement, vaincue, se coucher aux pieds de l’innocence.

5Le diable et Amette, la petite Ăąme. Le diable s’ennuie en enfer oĂč Amette arrive et voit les Ă©toiles dans ce cloaque dont « l’acoustique infernale garantit l’effet » ce qui y rĂ©sonne « ne rend ni son ni Ă©cho » (p. 61). Toutefois, les Ă©toiles son insuffisantes Ă  produire la lumiĂšre nĂ©cessaire Ă  la vue. La vision d’Amette est intĂ©rieure. Elle voit l’invisible dans cet « entĂ©nĂšbrement, de cet empĂȘtrement dans l’eau et le feu de l’enfer » dont elle espĂšre sortir. « Comme ensorcelĂ©e » Ă©crit Lou Andreas-SalomĂ© en didascalie. Amette voit au travers du diable qui lui rĂ©serve un sort spĂ©cial : ĂȘtre semblable Ă  Dieu. À ce sujet, Pascale Hummel note « le texte contient la formule latine d’origine biblique eris sicut Deus (GenĂšse 3.5) que Lou semble avoir empruntĂ© Ă  Faust (p. 54). Si Amette doit ressembler Ă  Dieu, c’est qu’elle pourra faire la distinction entre le bien et le mal.

6L’enfant est Amette. Pascale Hummel choisit de faire les accords au fĂ©minin pour l’enfant-Amette car dans la seconde section, « Le diable et l’enfant », apparaĂźt un autre enfant, un nourrisson. Les secrets de la beautĂ© doivent rester cachĂ©s y apprend-on : « MĂȘme le cygne ne reste beau qu’aussi longtemps que le lac dissimule son gigotement, sans rien trahir de son attirail palmĂ© (p. 15). Pour Lou Andreas-Salomé : « le ciel et l’enfer se meuvent cĂŽte Ă  cĂŽte (p.15) » et les nourrissons n’ont rien Ă  y faire. Les voir lĂ  est une erreur dont mĂȘme le diable ignore comment elle a pu se produire.

7Les acolytes, des voix isolĂ©es, entourent le diable et lui donnent la rĂ©plique un peu Ă  la maniĂšre d’un chƓur d’opĂ©ra, presque wagnĂ©rien, selon Hummel (p. 67). Le diable n’est visible que dans l’obscuritĂ©. DĂšs que le jour paraĂźt, sa forme ignĂ©e pĂąlit, mais la lumiĂšre vient de lui et non de Dieu. Quant aux poĂštes, ils ne sauraient ĂȘtre mĂȘlĂ©s au commun du public.

8La spĂ©cificitĂ© de l’Ɠuvre rĂ©side dans l’apport de la connaissance du cinĂ©ma muet qui venait de naĂźtre et dont l’auteur Ă©tait friande, rapporte Pascale Hummel : « Le texte est construit comme un scĂ©nario et intĂšgre tous les ingrĂ©dient du cinĂ©ma muet : dans cette section Le cri, il est presque tout entier au service de l’effet visuel, en mĂȘme temps qu’il anticipe sur la libertĂ© du cinĂ©ma parlant. La matiĂšre scĂ©naristique est plĂ©thorique voire redondante. La didascalie est aussi importante que le dialogue, et les intertitres (prĂ©sents dans le texte sous la forme de rectangles ou d’encadrĂ©s) ajoutent un troisiĂšme niveau de lecture, en quelque sorte en surimpression, oĂč le texte Ă©chappe Ă  sa fonction de support dramatique pour devenir pure image, destinĂ©e au spectacle autant qu’à la lecture » (p. 71).

9Mais quelle misĂšre pour le diable ! Lui seul doit dĂ©truire alors que les autres peuvent crĂ©er, ce dont il se dĂ©sole amĂšrement. Les voix moquent le diable. Toutefois, la crĂ©ation est toujours bipolaire selon ce dernier. Le diable, fils aĂźnĂ© de Dieu implore presque sa grand-mĂšre dont la voix retentit dans les montagnes environnantes pour l’inciter au retour en Dieu.

10Le diable se meurt. Toutefois, la petite fille l’a vu. Tout empli de repentance, le diable se dissout, conscient de sa disparition nĂ©cessaire. RĂ©duit Ă  la taille d’un enfant et blotti dans une faille de roche, il se lamente de sa solitude, regrette que personne ne le pleurera Ă  l’instar de son frĂšre mort sur la croix. L’intimation de « rentrer chez Dieu » domine.

11Amette, quant Ă  elle, « blottie dans un giron », s’éveille au bord d’un lac et s’interroge sur ce voyage au cƓur des tĂ©nĂšbres. OĂč a-t-il commencĂ© et comment s’est-il terminé ? Dans toute sa largeur, la surface du lac « reflĂšte l’image d’une femme, tenant sur ses genoux son fils mort » (p. 48). Les questions affluent Ă  la vue de cette pieta : « La surface comme ultime profondeur ? Peut-ĂȘtre seulement un jeu de reflet, voltigeant devant les yeux ? – Ou alors : reflet, oĂč se rĂ©alise, visible-invisible, quelque chose d’imperceptible Ă  nos yeux de mortels ? » (p. 48). Quelle Ă©trange nuit a-t-elle vĂ©cue. Et ce rĂ©veil que signifie-t-il vraiment ? Qu’essaie de nous transmettre Lou Andreas-SalomĂ© par ce texte ? De tous les chemins aucun ne sort de la patrie, et tous mĂšnent nulle part.

12Le postlude Ă©claire quelque peu la signification profonde avec la petite fille (espiĂšgle) qui, elle aussi, se rĂ©veille blottie dans le giron de la vieille femme (indulgente et sage). Jeux de miroirs et mises en abyme. Tout ne serait-il qu’une expression du mĂȘme tantĂŽt sous une forme tantĂŽt sous l’autre, mais toujours en dualité ?