Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 20, numéro 10
titre article
Éva Avian

Pour une théorie (et une meilleure pratique) de la transmission littéraire

For a theory (and better practice) of literary transmission
HĂ©lĂšne Merlin-Kajman, L’Animal ensorcelĂ©. Traumatismes, littĂ©rature, transitionnalitĂ©, Paris, Ithaque, coll. « Theoria incognita », 2016, 478 p., EAN : 9782916120652.

1L’Animal ensorcelĂ© s’appuie sur deux propositions fortes dont HĂ©lĂšne Merlin‑Kajman nous invite Ă  tirer, ou plutĂŽt Ă  choisir, les consĂ©quences quant Ă  l’avenir de la transmission de la littĂ©rature.

2L’animal humain, d’une part, n’est pas un « animal littĂ©raire1 » par essence, mais il est Ă©minemment « ensorcelant » et « ensorcelable », hypnotisable, « traumatisable2 » et toujours d’abord en liens avec d’autres, qui l’accueillent dans le monde et le lui transmettent dans des « styles » diffĂ©rents, dĂ©fiance ou confiance, nostalgie de l’« un » ou ouverture Ă  l’altĂ©ritĂ© et Ă  la conflictualitĂ©, par exemple. D’autre part, si la littĂ©rature est bien de ces objets « sacrĂ©s » que les sociĂ©tĂ©s humaines se transmettent afin d’assurer leur propre continuitĂ©3, ces derniĂšres peuvent confĂ©rer une telle fonction Ă  d’autres pratiques langagiĂšres ou « propositions de culture » (p. 470). Or, ces diffĂ©rents objets « sacrĂ©s » ou sacra, ainsi que les façons qu’ont les hommes de les partager et d’en hĂ©riter, n’instituent pas tous les mĂȘmes types de liens entre les hommes, ne rendent pas possibles les mĂȘmes propositions politiques, ne rĂ©pondent pas de la mĂȘme maniĂšre aux menaces de destruction auxquelles toutes les sociĂ©tĂ©s humaines sont confrontĂ©es, et, enfin, « n’avoisinent » pas les hommes avec la prĂ©sence de leurs morts ou leur propre condition mortelle dans les mĂȘmes termes.

3L’Animal ensorcelĂ© apparaĂźt ainsi Ă  la fois comme une rĂ©flexion anthropologique qui s’attache Ă  cerner la spĂ©cificitĂ© de la littĂ©rature et de son partage actuel en permettant au lecteur de l’envisager en regard d’autres « propositions de culture », mais aussi comme une invitation Ă  la dĂ©fendre4. PrĂ©cisons d’emblĂ©e toutefois : « non comme caractĂ©ristique arrogante d’une civilisation ou d’une culture particuliĂšres, mais en raison des promesses dĂ©mocratiques qu’elle contient. » (p. 442)

4Si donc H. Merlin‑Kajman prend Ă  revers la proposition de J. RanciĂšre quant Ă  « l’animal littĂ©raire » que serait l’homme, ce n’est pas pour nier les virtualitĂ©s dĂ©mocratiques qu’il attribue Ă  la « lettre muette‑bavarde5 » et Ă  sa (trop) libre circulation Ă  partir du xixe siĂšcle, mais pour contester la cĂ©sure historique que le philosophe instaure Ă  ce titre entre « Belles‑Lettres » et « littĂ©rature ». L’auteure s’appuie sur de nombreux exemples prouvant que la circulation erratique des « beaux textes » prĂ©occupait dĂ©jĂ  le xviie siĂšcle et, plus largement, que l’axe chronologique sur lequel se fonde la majeure partie des thĂ©ories de l’Histoire manque le rĂ©gime d’historicitĂ© propre Ă  la littĂ©rature, soit l’énigme de sa transhistoricitĂ©. D’oĂč vient, en effet, que l’homme se montre si sensible aux sortilĂšges des beaux textes ? H. Merlin‑Kajman se tourne vers cette « zone de contact » (p. 314) dĂ©finie par François Roustang qui, prĂ©sente en tout homme, le rend permĂ©able aux embrasements de l’imagination, lui dictera de se dresser contre des moulins Ă  vents ou de bĂątir des chĂąteaux Ă  Yonville, zone oĂč se jouent Ă©galement dĂšs le premier jour les liens aux autres et les voies de la transmission, que cette derniĂšre soit traumatique ou littĂ©raire (c’est‑à‑dire transitionnelle, comme on le verra).

5On l’aura compris, l’objet de L’Animal ensorcelĂ© est « la question de la transmission elle‑mĂȘme » (p. 27), fidĂšle en cela Ă  la dĂ©finition de la littĂ©rature comme « nom d’un partage6 » donnĂ©e par l’auteure dans Lire dans la gueule du loup. Ce nouveau livre examine plus prĂ©cisĂ©ment ses rapports avec les dĂ©sastres auxquels sont confrontĂ©es de façon rĂ©currente les sociĂ©tĂ©s humaines :

Il y aurait une histoire spĂ©cifique, une histoire culturelle, de la transmission traumatique, une histoire culturelle des multiples façons de faire face (plus ou moins heureusement) aux ruptures symboliques dĂ©sastreuses : telle est l’hypothĂšse de ce livre. Il y aurait une histoire des formes culturelles en prise rĂ©currente avec ce qui dĂ©truit la culture. (p. 162)

6L’Animal ensorcelĂ© rencontre ainsi deux prĂ©occupations de la critique littĂ©raire actuelle : celle des potentielles vertus thĂ©rapeutiques de la littĂ©rature et celle du traumatisme, « nouveau langage de l’évĂ©nement7 » des victimes et de leurs plaintes, des politiques de la rĂ©paration, de la mĂ©moire ou de l’oubli et, sur un versant plus directement politique, des « sans‑voix » ou « sans‑parts8 ».

7Une telle anthropologie de la culture bouleverse, surtout, l’histoire elle‑mĂȘme et d’abord l’histoire littĂ©raire telle que l’envisagent le plus souvent les perspectives historiennes, sociologiques, contextuelles, voire marchandes. Bouleversement qui tient Ă  la logique de la transmission elle‑mĂȘme et plus particuliĂšrement Ă  la logique de la transmission traumatique qui occupe ici l’auteure. En tĂ©moignent deux choix formels importants, par quoi elle donne Ă  voir ce que la littĂ©rature fait au temps et en quoi elle est d’abord don et partage.

8D’abord, H. Merlin‑Kajman adopte une « perspective trans‑temporelle » (p. 452) qui se manifeste dans le dĂ©coupage en trois parties de l’ouvrage et dans leur articulation. Une premiĂšre partie pose la question de la crise actuelle de la transmission de la littĂ©rature et interroge notre hĂ©ritage le plus rĂ©cent : celui de la modernitĂ© critique et littĂ©raire des annĂ©es 1960‑70. Cette derniĂšre a proposĂ© ses propres rĂ©ponses aux dĂ©sastres de l’histoire. La deuxiĂšme partie examine, en somme, les « propositions de culture » d’un siĂšcle ancien, le xviie siĂšcle, et Ă©tablit, pour les opposer, un parallĂšle audacieux entre sorcellerie, dĂ©monologie et catharsis, devenue quasi‑synonyme de littĂ©raritĂ© et/ou de transitionnalitĂ©. La troisiĂšme partie expose avec clartĂ© les enjeux esthĂ©tiques, Ă©thiques et politiques d’une dĂ©finition transitionnelle de la littĂ©rature, qui s’éclaire de la convocation des thĂ©ories de l’hypnose de François Roustang, des anthropologies du don de Marcel Mauss et Maurice Godelier et des thĂ©ories psychanalytiques de Donald W. Winnicott.

9Comme dans Lire dans la gueule du loup, l’auteure interroge en outre son propre « souvenir d’enfance », ses expĂ©riences d’enseignante, de chercheuse et de lectrice (lector et lectrice « au premier degrĂ©9 »), tirant toutes les consĂ©quences de l’affirmation que la littĂ©rature « n’existe pas sans des situations de lecture, de commentaire, d’enseignement, de partage », et prenant le parti de prĂ©server « l’expĂ©rience », au sens de Walter Benjamin, « contre le rĂšgne intimidant de l’information et de l’expertise » (p. 28). Entrer dans L’Animal ensorcelĂ©, c’est ainsi entrer soi‑mĂȘme dans une constellation de textes et se l’approprier, c’est‑à‑dire se trouver d’emblĂ©e dans une situation de partage littĂ©raire, et se laisser fasciner par Le Comte de Monte‑Cristo, par exemple, qu’on l’ait lu ou non, en Ă©tant accompagnĂ© par l’auteure, ensorcelĂ© et dĂ©sensorcelĂ©, en somme.

10Disons‑le tout net : dans L’Animal ensorcelĂ©, H. Merlin‑Kajman propose rien moins que de poursuivre (reprendre ?) la sacralisation de la littĂ©rature, terme cher aux approches sociologiques de la littĂ©rature10, mais dans une perspective en tout point opposĂ©e Ă  celles des « dĂ©mythificateurs11 » comme Ă  celle des tenants d’un nouvel humanisme12 : ici, ni « évidence de la littĂ©rature » ni « patrimoine littĂ©raire tranquille » (p. 451), il s’agit de promouvoir une sacralisation au sens strictement anthropologique du terme, adossĂ©e Ă  une « profanation » telle que le xviie siĂšcle en a, non sans remous, fait l’expĂ©rience, soit : « la sacralisation d’une zone de profanation permanente du sacré » (p. 461).

Mesurer de quoi est fait notre « souvenir d’enfance » actuel

11Dans « RĂ©flexions sur un manuel13 », Roland Barthes se demandait si la littĂ©rature pouvait « ĂȘtre pour nous autre chose qu’un souvenir d’enfance14 », celle‑ci Ă©tant par la suite dĂ©finie comme « ce qui s’enseigne, un point c’est tout15 ». Il s’agissait alors pour Barthes et plus largement pour l’avant‑garde critique des annĂ©es 1960‑70 de s’opposer Ă  la sacralisation ou Ă  la mythification de la littĂ©rature telle qu’une histoire littĂ©raire nationaliste, colonialiste et bourgeoise en avait fixĂ© les traits. Dans L’Animal ensorcelĂ©, c’est notre propre souvenir d’enfance qu’H. Merlin‑Kajman commence par interroger, celui que nous, enseignants, Ă©tudiants, parents, sommes en train de transmettre (ou de ne pas transmettre). Elle met notamment en question l’impĂ©ratif catĂ©gorique de faire essentiellement de la littĂ©rature le meilleur adjuvant du dĂ©veloppement de l’esprit critique ou de l’émancipation des Ă©lĂšves, et plus largement des enfants. Ainsi, les premiĂšres pages de l’ouvrage nous rendent‑elles tĂ©moins de deux situations actuelles de transmission de la littĂ©rature, en mettant en scĂšne l’explication de texte d’une candidate au CAPES de littĂ©rature en 2002, puis celle de deux enseignantes en classes de Seconde, en 2007. Dans l’une, il est question de dĂ©masquer « l’idĂ©ologie rĂ©pressive » (p. 15) qui passerait en contrebande avec les derniĂšres recommandations de Mme de Chartres Ă  sa fille, la Princesse de ClĂšves. Dans l’autre, de rassembler la classe autour de la rĂ©vĂ©lation des « pouvoirs critiques et enchanteurs » (p. 17) de la littĂ©rature, par le biais de la lecture du « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

Mais, dans les deux cas, le texte est le support d’une parole missionnaire : le commentaire doit arracher les lecteurs au sens immĂ©diat pour les faire adhĂ©rer Ă  un noyau de vĂ©ritĂ© irradiant et les rĂ©unir dans une nouvelle conscience d’eux‑mĂȘmes – sous le sens se jouerait quelque chose d’essentiel, prescription mortifĂšre dans un cas, extase verbale vivifiante dans l’autre. Dans les deux cas, la rĂ©vĂ©lation est Ă  la fois rassembleuse et salvatrice.

Ces points communs paradoxaux, d’oĂč viennent‑ils ? Que nous disent‑ils sur la situation de la littĂ©rature aujourd’hui, et au‑delĂ  d’elle, sur la culture ? (p. 18)

12Le « souvenir d’enfance » des enseignants, celui qu’ils transmettent aux Ă©lĂšves, semble largement constituĂ© des impĂ©ratifs de la modernité : autotĂ©lisme du texte, refus d’une lecture rĂ©fĂ©rentielle ou « naĂŻve », dĂ©voilement des « piĂšges » de tout discours et prĂ©sĂ©ance du signifiant – un « souvenir » dont la transmission s’avĂšre pour le moins paradoxale, puisqu’il s’agirait de transmettre « l’élan de rupture » (p. 80) de la Nouvelle Critique ainsi que sa volontĂ© de faire « table rase », c’est‑à‑dire de ne rien transmettre ou, comme l’écrit Marie DepussĂ© : « ne rien faire apprendre, sinon l’inquiĂ©tude partagĂ©e du sens »16.

13Si H. Merlin‑Kajman fait partie de ceux qui interrogent cette « culture du soupçon17 » ou du « second degrĂ©18 » dans laquelle semble prise la transmission actuelle de la littĂ©rature, ce n’est ni pour dĂ©plorer une forme de « dessĂšchement formaliste » (p. 157) que nous aurait lĂ©guĂ© la Nouvelle Critique, ni pour cĂ©lĂ©brer un nouvel humanisme ou un « tournant rhĂ©torique » rĂ©unificateur. À la question « Qu’est‑ce qu’on garde ? » que l’auteure reprend Ă  Marie DepussĂ©19, on pourrait rĂ©pondre sans trop craindre de se tromper qu’H. Merlin‑Kajman « garde », en plus de l’ambition thĂ©orique qui a animĂ© la modernitĂ©, la « passion et l’espoir » (p. 42) des enseignants et la conviction que « la modernitĂ© a voulu, de toutes ses forces voulu, inaugurer un mode de transmission culturel (littĂ©raire) qui s’attache aux opprimĂ©s et Ă  la “souffrance parmi les hommes”, plutĂŽt qu’aux vainqueurs passĂ©s ou aux maĂźtres du moment. » (p. 156) Ce que l’auteure identifie, en fait, c’est un « schĂšme de la transmission » (p. 72) : celui d’une « pĂ©trification » suivie a priori d’une « libĂ©ration » (p. 71) dont il n’est pas certain qu’elle soit Ă©mancipatrice, ce qui la conduit Ă  poser la question suivante : quel est « l’occupant » (p. 73) qu’il faudrait traquer et chasser des textes, quel « hĂ©ritage invisible » nous aurait lĂ©guĂ© la modernité ?

« L’holocauste comme culture »20

14La premiĂšre partie de L’Animal ensorcelĂ© met au jour cet apparent paradoxe : du rĂ©el a circulĂ© avec l’écriture « blanche » de la modernitĂ© et ses impĂ©ratifs d’autotĂ©licitĂ©, d’autorĂ©fĂ©rentialitĂ© et de « table rase » : celui d’Auschwitz, dont Patrice Loraux fait le paradigme du « disparaĂźtre traumatique21 » auquel sont confrontĂ©es les sociĂ©tĂ©s humaines de maniĂšre rĂ©currente22.

15Si donc H. Merlin‑Kajman entreprend bien de rĂ©insuffler du rĂ©fĂ©rent dans le mot d’ordre moderne de la non‑rĂ©fĂ©rentialitĂ© – ou une maniĂšre de contexte –, ce n’est pas d’aprĂšs une logique socio‑historique externe qui mĂ©connaĂźtrait la façon dont la mĂ©moire traumatique circule, mais en examinant avec prĂ©cision les voies empruntĂ©es par cette derniĂšre au sein d’une configuration littĂ©raire singuliĂšre : celle de la « communautĂ© inavouable23 » formĂ©e par Marguerite Duras, Robert Antelme, Dionys Mascolo et Maurice Blanchot.

16L’auteure prend l’exemple d’Autour d’un effort de mĂ©moire. Sur une lettre de Robert Antelme, livre de Mascolo qui se donnerait pour « un tĂ©moignage plus authentique » (p. 89) de la Shoah qu’une lettre Ă©crite par Antelme lui‑mĂȘme, de retour des camps, et surtout que le roman de ce dernier, L’EspĂšce humaine. Mascolo, dans son ouvrage, relĂšguerait le sens historique de L’EspĂšce humaine pour un sens allĂ©gorique, « l’enfer » littĂ©ral vĂ©cu par Antelme au profit d’un sens eschatologique (soit le scĂ©nario de la grande rĂ©paration chrĂ©tienne), jusqu’à rejeter, enfin, « l’écriture littĂ©rale elle‑mĂȘme », par quoi l’on retrouve le refus de la modernitĂ© du « rĂ©gime rĂ©fĂ©rentiel de la reprĂ©sentation » (p. 98). Ainsi l’auteure donne‑t‑elle Ă  percevoir sous « l’écriture du dĂ©sastre » (p. 98)« le soubassement traumatique qui a de la sorte animĂ© l’énergie littĂ©raire de la modernitĂ© et semble, au‑delĂ  d’elle, se transmettre encore jusqu’à nous » (p. 146).

17À l’heure d’autres menaces de destruction, morts « en masse » (p. 454) sur la MĂ©diterranĂ©e, urgence Ă©cologique ou fondamentalisme religieux24, l’articulation entre xxe siĂšcle et pĂ©riode « early modern » Ă©tablie par les premiĂšre et deuxiĂšme parties de l’ouvrage s’éclaire de la volontĂ© salutaire de « se rendre attentif Ă  des ressemblances et Ă  des diffĂ©rences que les rĂ©cits chronologiquement orientĂ©s laissent dans l’ombre » (p. 161), en se souvenant, par exemple, que le siĂšcle du « classicisme » a aussi Ă©tĂ© celui de la fin des guerres civiles de Religion, des troubles de la Fronde ou encore le second de deux siĂšcles de chasse aux sorciĂšres.

18Il ne s’agit pas ici de mettre ces phĂ©nomĂšnes historiques sur un mĂȘme plan ni d’en appeler Ă  une universalitĂ© de la nature humaine : c’est un « temps » qui revient, celui du « disparaĂźtre traumatique » ou du trauma, face auquel plusieurs rĂ©ponses culturelles sont possibles et parfois concomitantes, rĂ©ponses qui permettraient, dans le meilleur des cas, une « articulation symbolique » (p. 243) ou encore de restaurer l’affectivitĂ©, la sensibilitĂ© commune, d’aprĂšs les termes de Loraux25, ce lien « entre‑passible » premier, frappĂ© par ces phĂ©nomĂšnes.

19Pour cerner ce que serait un « bon dispositif26 » face aux diffĂ©rentes formes du « disparaĂźtre » auxquelles s’affrontent les sociĂ©tĂ©s humaines, L’Animal ensorcelĂ© s’attache donc Ă  « jete[r] des ponts anthropologiques » (p. 164) entre des siĂšcles Ă©loignĂ©s : les fonctions qu’a pu remplir la littĂ©rature au xviie siĂšcle, par exemple, invitent l’auteure Ă  se demander « ce que nous voulons qu’elle soit, quelle fonction nous voulons lui confier – et mĂȘme, si nous voulons seulement qu’elle soit quelque chose, c’est‑à‑dire qu’elle remplisse une fonction quelconque, au‑delĂ  du simple loisir » (p. 26).

Methexis versus catharsis : partage des textes « comme mythe » et partage des textes « comme littérature »

20Repartons de la modernitĂ© et de son usage du concept de mythe, ou plutĂŽt de ses exigences de dĂ©mythification et de dĂ©mystification, que l’on retrouve sous d’autres espĂšces dans les dĂ©marches bourdieusiennes de dĂ©voilement et de « dĂ©senchantement27 » et plus largement dans un certain type de discours mĂ©diatique qui vise Ă  dĂ©noncer les mythes28. En se fondant sur la dĂ©finition que Philippe Lacoue‑Labarthe et Jean‑Luc Nancy donnent du mythe, soit « une fonction et un effet spĂ©cifiques de la parole » qui, dans le mythe, est « supposĂ©e gĂ©nĂ©rer le “nous” soudĂ© pour lequel elle est prononcĂ©e et dont elle raconte, sur un mode plus ou moins transparent, l’origine ou l’essence » (p. 129), H. Merlin‑Kajman met au jour l’ambiguĂŻtĂ© de la modernitĂ© Ă  l’égard de ce dernier :

Car elle hĂ©rite de la « nostalgie poĂ©tico‑ethnologique » nĂ©e au XIXe siĂšcle et encore trĂšs prĂ©gnante chez les anthropologues. Mais parallĂšlement (et contradictoirement), elle appelle souvent « mythes » tous les rĂ©cits ou les scĂšnes qu’elle veut combattre. Or, son exigence de dĂ©mythification est souvent un dĂ©sir de retrouver une scĂšne plus pure, dĂ©saliĂ©nĂ©e : plus authentiquement performative et participative, en somme. (p. 132)

21C’est surtout le « mythe du mythe » (p. 132), soit la « croyance dans la possibilitĂ© d’un rĂ©cit ou d’une scĂšne qui rĂ©vĂšlerait une communautĂ© Ă  elle‑mĂȘme ou la ferait advenir en lui donnant sa forme propre », qui retient son attention, croyance qui tend cette fois Ă  valoriser le mythe et Ă  faire de la littĂ©rature, par exemple, un quasi‑mythe ou de « pĂąles rĂ©miniscences des mythes » (p. 230), de la transe, une expĂ©rience des limites salutairement plus efficace que celle de la lecture, ou encore d’accorder Ă  la figure du sorcier un rĂŽle social et symbolique plus structurant que celui de l’État.

22De tels dĂ©centrements du regard ou une telle « dĂ©hiĂ©rarchisation des expĂ©riences » (p. 364), auxquels l’anthropologie a contribuĂ© de façon dĂ©cisive, ont Ă©tĂ© et demeurent indispensables, mais la dĂ©marche d’une histoire culturelle telle que l’envisage L’Animal ensorcelĂ©, qui rĂ©interroge ces expĂ©riences Ă  l’aune du relativisme multiculturaliste actuel pour en examiner les effets sur les formes de communautĂ©s humaines et les rapports qu’elles favorisent entre l’individu et le collectif, ne nous semble pas moins nĂ©cessaire.

23Ce que Lacoue‑Labarthe et Nancy ajoutent d’essentiel Ă  la dĂ©finition qu’ils proposent du mythe, c’est son lien paradoxal Ă  la dĂ©mocratie, soit le « dĂ©sir de mythe » (p. 131) insistant qui caractĂ©rise cette derniĂšre du fait de son dĂ©faut d’une « forme de figuration collective douĂ©e d’une force d’identification » (p. 131). Ce qui n’est pas une mince aporie puisque, comme on l’a vu, le mythe a pour horizon la « pureté » de l’un. Comme le souligne l’auteure, « la question nous ramĂšne en effet aux enjeux de la dĂ©mocratie, c’est‑à‑dire de la communautĂ© reconnue comme divisĂ©e, oĂč la mĂ©sentente est reprĂ©sentable » (p. 136). Et le choix que nous soumet L’Animal ensorcelĂ©, face au « cas historique29 » identifiĂ© par l’auteure, devient celui du partage des textes « comme mythe » ou du partage des textes « comme littĂ©rature », soit, pour ce dernier, comme ce qui permettra, entre autres, la « conflictualité » (p. 441).

24Ainsi, si H. Merlin‑Kajman consacre la deuxiĂšme partie de sa rĂ©flexion Ă  des textes d’Ancien RĂ©gime, ce n’est pas pour rouvrir le vieux dossier de la « mythification » du « classicisme » – qu’elle a d’ailleurs proposĂ© de renommer « classico‑baroque30 » –, mais parce qu’au sortir des guerres civiles de Religion, notamment, le XVIIe siĂšcle traverse « un moment de formidable hĂ©sitation sur la dĂ©finition de la sociĂ©té » (p. 166), qu’il doit faire face aux morts que les familles ont infligĂ©es aux familles – et que les bĂ»chers pour sorcellerie y brĂ»lent leurs derniers feux, en mĂȘme temps que les « beaux textes » de plaisir prennent peu Ă  peu une place inĂ©dite.

25Interroger les effets des Ɠuvres littĂ©raires sur le public et les lecteurs d’alors, de mĂȘme que nos propres recatĂ©gorisations critiques de ces textes, permet ainsi de poser avec acuitĂ© la question du type d’articulation symbolique que peut opĂ©rer la littĂ©rature, des dĂ©fenses qu’elle peut opposer au dĂ©sastre, et de sa pragmatique trĂšs particuliĂšre, la catharsis ou reprĂ©sentation, qu’H. Merlin‑Kajman oppose ici Ă  la methexis ou participation, propre au partage « comme mythe ». Rejetant l’opposition que trace Florence Dupont entre efficacitĂ© du théùtre comme « fĂȘte collective identitaire » et texte imprimĂ© comme « rĂ©sidu avili du spectacle » (p. 192), l’auteure montre comment le théùtre de Corneille, par exemple, et la place inĂ©dite qu’y tiennent une Sabine ou une ChimĂšne – soit la sphĂšre privĂ©e, l’amour entre particuliers ou le diffĂ©rentiel fĂ©minin – ont pu constituer pour un public ayant fait l’expĂ©rience d’une dĂ©sincorporation « une sorte de laboratoire de la scission du public et du particulier » (p. 198). Et ce, notamment, grĂące Ă  la sĂ©paration entre scĂšne et salle, qui laisse du jeu.

26De la personnalisation du moi que Montaigne oppose Ă  « l’impersonnalisation zĂ©lĂ©e qui exige sacrifice du moi au public », au corps Ă  corps imaginaire que Le Malade imaginaire autorise avec la mort, permettant Ă  son personnage comme au public de jouer avec l’énoncĂ© en premiĂšre personne « Je suis mort » sans que cet Ă©noncĂ© agisse littĂ©ralement Ă  la façon d’un mauvais sort, en passant par la quasi‑impersonnalisation de l’énonciation du poĂšte ThĂ©ophile de Viau ou l’essai inouĂŻ d’une « éloquence privĂ©e » par Guez de Balzac, l’Ancien RĂ©gime fait ainsi l’expĂ©rience de textes qui « brisent l’induction sublime des schĂšmes mythiques, des exemples hĂ©roĂŻques, diffractent les reprĂ©sentations de la communautĂ©, la divisent », qualitĂ©s que l’auteure propose de mettre « à l’épreuve de leur partage actuel » (p. 184‑185).

27Mais le xviie siĂšcle n’est pas parvenu Ă  thĂ©oriser la catharsis. Telle qu’H. Merlin‑Kajman en dĂ©finit les enjeux, celle‑ci devient le nom d’un partage proprement littĂ©raire (ou transitionnel), dĂ©finissant, comme l’écrit Marie‑JosĂ© Mondzain, « l’espace du passage de l’enduré (pathos) Ă  son partage symbolique (logos)31 » et s’opposant au partage mythique qui, dans son rĂȘve d’une communautĂ© « pure », repose sur le rejet d’une ou de plusieurs figures de « l’ennemi ».

La littĂ©rature est « proprement un charme32 » (ou « l’animal ensorcelé »)

28À partir des dĂ©bats qui agitent le xviie siĂšcle sur la mimĂ©sis et ses effets de contagion, et en s’appuyant sur les figures de lecteurs tant fictifs que rĂ©els que sont Dom Quichotte, Emma Bovary, Madame de SĂ©vignĂ© ou elle‑mĂȘme, littĂ©ralement ravie par la lecture du Comte de Monte-Cristo, H. Merlin‑Kajman prend le parti de :

[
] prendre Ă  la lettre toutes les comparaisons, sur le long terme de la culture lettrĂ©e, qui identifient telle ou telle rĂ©alisation langagiĂšre (pas seulement l’incantation ou le sort, pas seulement le discours des sophistes ou le chant des sirĂšnes, mais aussi la poĂ©sie, le roman, le théùtre) Ă  un charme ou un sortilĂšge qui « fascinent » ou ensorcellent
 (p. 309)

29Ainsi de La Fontaine Ă©crivant Ă  propos de ses fables : « C’est proprement un charme ». Le titre de l’ouvrage, L’Animal ensorcelĂ©, s’éclaire. Pour comprendre ce qui distingue le plaisir propre aux textes littĂ©raires et les pĂ©rils qui ont pu y ĂȘtre associĂ©s, mais Ă©galement pour dĂ©terminer en quoi ces mĂȘmes textes n’ensorcellent pas exactement comme d’autres pratiques langagiĂšres, l’auteure s’intĂ©resse au lieu mĂȘme de l’homme oĂč se joue la transmission, lieu qui fait de tout lecteur d’abord ou aussi un lecteur « naĂŻf » ou captif, un « suppĂŽt de l’imaginaire33 » : un ĂȘtre que l’on peut hypnotiser. Elle convoque ici les thĂ©ories de François Roustang sur l’expĂ©rience de l’hypnose que les humains feraient quotidiennement (lire
 ou compter les moutons pour trouver le sommeil) et que connaĂźtraient Ă©galement les animaux. Cet Ă©tat « serait rattachĂ© Ă  une zone de nous‑mĂȘmes oĂč se sont inscrites non seulement les sensations, mais encore les relations premiĂšres surgies dĂšs notre naissance, zone de contact qui constitue donc la condition de possibilitĂ© de toute espĂšce de communication ultĂ©rieure » (p. 324). « Zone de contact », enfin, de l’ordre d’une enfance jamais tout Ă  fait passĂ©e :

Pour Roustang, premiĂšre dans l’ordre chronologique de la vie d’un individu, cette zone de contact n’en est pas moins toujours actuelle, toujours active. Si elle est primitive, ce n’est pas parce qu’elle serait destinĂ©e Ă  ĂȘtre dĂ©passĂ©e : elle n’appartient pas au passĂ© de l’individu, mais Ă  sa permanence infra‑subjective et infra‑discursive. Sa voix peut-ĂȘtre, sa phonĂ©, non son logos ? (p. 314)

30De nouveau, les distinctions maintes fois dĂ©battues entre ce qu’il conviendrait de dĂ©signer par le nom de « Belles‑Lettres » ou par celui de « littĂ©rature » perdent de leur pertinence – la « zone de contact » et « l’étrangetĂ© presque magique de certains effets textuels ou théùtraux » appartiennent Ă  l’énigme de la transhistoricitĂ© de la littĂ©rature –, tandis que les contours se troublent entre les divers avatars d’un antagonisme entre lecteur « éduqué » et lecteur « naĂŻf », « lecture instituĂ©e » et « lecture captive » ou encore « texte de plaisir » et « texte de jouissance ».

31La « zone de contact » est donc celle oĂč se joue le plaisir des textes et par oĂč se font les liens aux autres, au monde extĂ©rieur, dĂšs le premier jour. Mais elle est aussi le lieu oĂč ces mĂȘmes liens peuvent se dĂ©lier et par oĂč l’homme se rendra sensible aux imprĂ©cations zĂ©lĂ©es ou aux sortilĂšges qui lui feront reconnaĂźtre dans tout dissemblable un ennemi. C’est enfin par oĂč peut advenir la catharsis : le remĂšde est dans le mal. L’auteure donne ainsi l’exemple de la fable de La Fontaine « Le Renard et les Poulets d’Inde », dans laquelle un renard fascine (ou hypnotise) des dindons qui ont trouvĂ© refuge en haut d’un arbre, afin qu’un Ă  un ils finissent par tomber. Il est question d’une mise en sommeil, mais la fable n’en use pas avec le lecteur comme le renard avec les dindons : le « sommeil » s’accompagne ici d’un « rĂ©veil », assurĂ© par le dispositif de la reprĂ©sentation – et les lecteurs ne sont pas menĂ©s Ă  la mort. La description de ce « dĂ©tour qui capture et libĂšre tout Ă  la fois » (p. 312) conduit l’auteure Ă  redĂ©finir ainsi les rapports du « plaire » et de « l’instruire » en lien avec une catharsis :

Le plaisir placĂ© dans la dĂ©pendance de l’instruire ne conduisait pas nĂ©cessairement Ă  un redressement moral : il pouvait produire une simple articulation, frayer le passage de la zone ensorcelante du langage Ă  sa zone intelligible, passage ou jeu oĂč s’ouvre une possibilitĂ© de subjectivation aĂ©rĂ©e, quand le sujet devient capable d’exercer son jugement sans devoir perdre pour autant le contact avec ses constituants primordiaux et informes. (p. 313)

32L’« animal » du titre s’éclaire Ă©galement de la sorte. H. Merlin‑Kajman associe la « zone de contact » Ă  la phonĂ©, que l’ĂȘtre humain a en partage avec les animaux. À ce titre, d’aprĂšs l’auteure, « c’est aussi Ă  cette partie animale, cette partie d’enfance, que les fables s’adressent d’abord. » (p. 310) On retrouve par un biais inattendu les thĂ©ories de la modernitĂ© et l’importance qu’elle a, par exemple, accordĂ©e au signifiant, Ă  la voix ou phonĂ© ou Ă  la littĂ©rature comme cri, suivant, d’aprĂšs l’auteure :

[
] la conviction, radicale, selon laquelle les animaux humains pourraient se rassembler, sinon tout Ă  fait en‑dehors, du moins Ă  partir d’un dehors de la sociĂ©tĂ© – à partir d’un hors de soi transindividuel. [
] nous pourrions refuser les divisions constitutives des sociĂ©tĂ©s humaines et, par un « dire » dont la poĂ©sie (ou la littĂ©rature) fournirait le modĂšle, instituer l’unitĂ© de l’espĂšce humaine. [
] C’est bien l’économie du partage mythique qui est mobilisĂ©e ici, partage selon un mĂ©ta‑mythe mĂȘme, puisqu’il doit court‑circuiter tous les dispositifs, toutes les cultures. (p. 382)

33L’Animal ensorcelĂ© rencontre Ă©galement les rĂ©flexions actuelles sur la littĂ©rature comme potentiel « passage vers les “mondes animaux”34 » (p. 375). Si H. Merlin‑Kajman accorde le plus grand sĂ©rieux Ă  la question de notre part animale, sa rĂ©flexion ne laisse pas d’interroger cette « sensibilitĂ© d’époque35 » qu’Étienne Bimbenet nomme « zoocentrisme36 » – et l’on pourrait dire, d’aprĂšs les termes de ce dernier, qu’elle « rouvr(e) le dossier anthropologique37 », parvenant Ă  la conclusion que « mesurer l’homme Ă  sa limite animale se rĂ©vĂšle finalement aussi insuffisant que de le mesurer Ă  la limite de la mort. » (p. 388)

34Ce faisant, c’est le dossier littĂ©raire lui‑mĂȘme que l’auteure rouvre sur l’horizon du social, en proposant une nouvelle dĂ©finition de la littĂ©rature « classique » entĂ©e sur les exemples qui ont Ă©tĂ© donnĂ©s dans la deuxiĂšme partie et sur la dĂ©finition de la catharsis qui s’en est dĂ©gagĂ©e :

La littĂ©rature « classique » ne serait‑elle pas celle qui greffe, sur la zone participative et hypnotique du psychisme humain, un Ă©difice de formes et de catĂ©gorisations de façon Ă  ramener le lecteur, avec bienveillance et souci mondain (voire politique), Ă  l’horizon du social, c’est‑à‑dire Ă  la vie en commun avec ses divisions, ses limites, ses devoirs, ses rĂ©voltes ? (p. 319)

« L’acceptation de la rĂ©alitĂ© est une tĂąche sans fin » (Winnicott) : le choix culturel d’un espace transitionnel

35Un bref dĂ©tour Ă©ditorial met en lumiĂšre l’apport majeur de L’Animal ensorcelĂ© quant Ă  l’approche transitionnelle de la littĂ©rature qu’est celle d’H. Merlin‑Kajman. Son prĂ©cĂ©dent ouvrage, Lire dans la gueule du loup, a paru en 2016, et l’auteure y insistait dĂ©jĂ  sur les diffĂ©rents types de partage des textes et sur le fait que la transitionnalitĂ© n’était pas de l’ordre d’une qualitĂ© intrinsĂšque propre Ă  un canon Ă©tabli. Comme elle le signale cependant au sein des « Remerciements » (p. 11), L’Animal ensorcelĂ© a Ă©tĂ© conçu dans la foulĂ©e de La Langue est‑elle fasciste ?38, paru en 2003, qui faisait le choix d’une perspective transhistorique en mettant en regard xxe, xvie et xviie siĂšcles. Ainsi L’Animal ensorcelĂ©, dont Lire dans la gueule du loup constituerait comme l’une des multiples ramifications possibles, se prĂ©sente‑t‑il comme l’aboutissement de deux dĂ©cennies de rĂ©flexions tissant patiemment des liens entre transhistoricitĂ©, transmission et transitionnalitĂ©39 de la littĂ©rature et, plus gĂ©nĂ©ralement, des phĂ©nomĂšnes culturels.

36Soulignons encore que, si les rĂ©flexions d’H. Merlin‑Kajman ne sont pas Ă©trangĂšres aux questions des vertus Ă©thiques et/ou thĂ©rapeutiques de la littĂ©rature, en dĂ©bat en France depuis plusieurs annĂ©es ainsi qu’au sein de ce que l’on a nommĂ© le « tournant Ă©thique » anglo‑saxon, il n’est pas question dans cet ouvrage de « moraliser » de façon simple la littĂ©rature ni de lui accorder des vertus intrinsĂšquement Ă©thiques40. Pas davantage que de faire de la littĂ©rature un « doudou » pour adultes, comme le rappelle Adrien Chassain dans son compte rendu de Lire dans la gueule du loup41. Du reste, si le doudou constitue un paradigme efficace de l’objet transitionnel tel que l’a dĂ©fini Winnicott42, l’auteure de L’Animal ensorcelĂ© rappelle que tout doudou n’est pas nĂ©cessairement transitionnel – tout dĂ©pend de la maniĂšre dont il est transmis puis investi par les adultes – et lui prĂ©fĂšre au sein de sa dĂ©monstration la berceuse, qui prend en charge le « corps relationnel43 » du nourrisson en liant indissociablement phonĂ© et logos, phĂ©nomĂšne de pure adresse, mĂ©lodie et paroles indissociables, plus proche en cela, peut‑ĂȘtre, de la poĂ©sie. Enfin, l’auteure insiste utilement sur « la dimension immĂ©diatement relationnelle et mĂȘme culturelle des objets transitionnels : ils sont “donnĂ©s” au bĂ©bĂ©, ne serait‑ce que sous la forme d’un “laisser”. » (p. 408)

37Pour Ă©tendre les phĂ©nomĂšnes transitionnels au‑delĂ  des premiers Ăąges de la vie, H. Merlin‑Kajman s’appuie sur cette affirmation de l’auteur de Jeu et rĂ©alité :

Nous supposons ici que l’acceptation de la rĂ©alitĂ© est une tĂąche sans fin et que nul ĂȘtre humain ne parvient Ă  se libĂ©rer de la tension suscitĂ©e par la mise en relation de la rĂ©alitĂ© du dedans et de la rĂ©alitĂ© du dehors, nous supposons aussi que cette tension peut ĂȘtre soulagĂ©e par l’aire intermĂ©diaire d’expĂ©rience, qui n’est pas contestĂ©e (arts, religion, etc.).44

38Ce qu’établit alors L’Animal ensorcelĂ©, c’est que si la « zone intermĂ©diaire » ou « aire intermĂ©diaire d’expĂ©rience », proche de ce que Roustang a nommĂ© « zone de contact », est commune Ă  tout individu et Ă  toute sociĂ©tĂ©, il faudra nĂ©anmoins distinguer entre les phĂ©nomĂšnes qui s’y « rĂ©pandent », « voire [
] rĂ©server la transitionnalitĂ© Ă  certains d’entre eux seulement » – et que la transitionnalitĂ© n’est « pas un fait de structure » (p. 412) : « rien n’indique que cette aire intermĂ©diaire d’expĂ©rience soit toujours configurĂ©e selon l’économie des phĂ©nomĂšnes transitionnels, ni que tous les phĂ©nomĂšnes culturels rĂ©pondent aux critĂšres de la transitionnalitĂ© tels que Winnicott les prĂ©sente. » (p. 407)

39Ainsi l’espace transitionnel constitue‑t‑il une « proposition de culture45 », la transitionnalitĂ© un choix qui nous est soumis – ainsi qu’un critĂšre de littĂ©raritĂ©, ayant pour horizon un certain type de tissu relationnel, privilĂ©giant des subjectivations « aĂ©rĂ©es », une certaine scĂšne politique, conflictuelle, dĂ©mocratique, et une forme singuliĂšre d’articulation symbolique, notamment quant au non‑symbolisable qu’est la mort :

Seront littĂ©raires les textes qui se livrent Ă  des articulations symboliques sans qu’elles constituent des prisons. Sacraliser ce rĂ©gime‑ci de la textualitĂ©, [
] c’est donc privilĂ©gier ces textes prĂ©cisĂ©ment en raison de la valeur qu’ils donnent au monde interne et Ă  son opacité ; autrement dit, c’est mĂ©nager, dans la zone de pondĂ©ration du rapport je-nous, une plasticitĂ©, une indĂ©termination, une libertĂ© imaginaire qui autorise l’activitĂ© interprĂ©tative individuelle. (p. 420)

40Si H. Merlin‑Kajman inscrit bel et bien son approche transitionnelle de la littĂ©rature dans une « perspective thĂ©rapeutique » – sous‑titre de l’un des chapitres de l’ouvrage, qui prend cependant la forme d’une interrogation (p. 429) – ou plutĂŽt « quasi thĂ©rapeutique » (p. 31), c’est en somme dans un horizon collectif, voire anthropologique, plus que psychanalytique. S’appuyant sur les analyses de LĂ©vi‑Strauss quant au dĂ©faut d’« articulation symbolique » auquel les hommes, du fait de l’existence du langage46, sont confrontĂ©s, c’est Ă  la rĂ©paration du « symbolique » ou, d’aprĂšs les termes de DepussĂ©, « du tissu qu’on dit social47 », ou Ă  la restauration de « l’entre‑passibilitĂ© entre les hommes » (p. 431), d’aprĂšs Loraux, que le partage transitionnel des textes peut quelque chose.

41Or, il n’est pas Ă©vident que toute autre proposition culturelle concoure au mĂȘme type de « rĂ©paration » que la littĂ©rature – l’exemple du sorcier, d’aprĂšs les analyses de James Siegel48 reprises par l’auteure, tend au contraire Ă  prouver que la sorcellerie, lorsqu’elle prend en charge « les Ă©tats frontaliers de l’homme » (p. 245), ne produit aucune articulation symbolique ; quant au mythe, il participe, on l’a vu, d’une « induction communautaire » (p. 245).

Pour une sacralisation paradoxale de la littérature

42L’apparent paradoxe que constitue le fait que, comme l’écrit l’auteure, « toute la littĂ©rature n’est pas nĂ©cessairement littĂ©raire » (p. 427) et qu’à l’inverse la transitionnalitĂ© d’un texte « peut trĂšs bien ne pas ĂȘtre actualisĂ©e » (p. 428) nous invite Ă  conclure ce bref aperçu des propositions thĂ©oriques de L’Animal ensorcelĂ© par une mise au point sur le type de transmission et surtout la singuliĂšre sacralisation de la littĂ©rature qu’il promeut.

43H. Merlin‑Kajman insiste Ă  la fois sur le rĂŽle de ceux qui transmettent les textes littĂ©raires dans l’actualisation des effets dĂ©mocratiques de ces derniers (ainsi met‑elle en doute le fait que « laisser aller la parole muette‑bavarde, [
] la laisser circuler librement sans pĂšre lĂ©gitime et sans destinataire autorisé » (p. 422) ou encore la transmettre sous l’égide du soupçon y suffisent), et sur l’impĂ©ratif absolu, notamment pour les critiques et les enseignants, de ne pas « écras(er) l’équivocitĂ© du langage » en « prĂ©sent(ant) leur interprĂ©tation comme la seule vĂ©ritĂ© du texte Ă  laquelle il faudrait que le lecteur adhĂšre » (p. 429), c’est‑à‑dire de respecter la disponibilitĂ© Ă  la libre appropriation qui devrait caractĂ©riser le partage des textes « comme littĂ©rature ».

44C’est, en partie, ce qui fait d’elle un objet « sacré » tout Ă  fait singulier. L’auteure s’appuie ici sur la distinction qu’établit Godelier entre marchandises, biens « aliĂ©nables et aliĂ©nĂ©s », objets de don, « inaliĂ©nables et aliĂ©nĂ©s » et sacra ou objets sacrĂ©s, « choses inaliĂ©nables et inaliĂ©nĂ©es », « biens nĂ©cessaires Ă  la reproduction de toutes les sociĂ©tĂ©s » (p. 354‑355) : « Ces choses sacrĂ©es contiennent quelque chose que les membres de la sociĂ©tĂ© tiennent pour “indispensable Ă  leur existence et qui doit circuler pour que tous et chacun puissent continuer d’exister”, quelque chose par quoi “s’affirme une identitĂ© historique qu’il faut transmettre” »49 (p. 355).

45La sacralisation dont il est ici question est donc de nature anthropologique. De plus, H. Merlin‑Kajman lui adosse une nĂ©cessaire « profanation » telle que la dĂ©finit Giorgio Agamben, soit le fait de « rendre [les sacra] Ă  cet usage commun auquel leur sacralisation les avait soustraits » (p. 360), sans pour autant que ceux‑ci ne rejoignent intĂ©gralement le rĂ©gime des biens marchands.

46Or, ce qu’a permis d’établir les rĂ©flexions que consacre L’Animal ensorcelĂ© Ă  la littĂ©rature de l’Ancien RĂ©gime, c’est l’extraordinaire nouveautĂ© que constitue le « don au public » des textes qui la caractĂ©rise alors : en donnant leurs textes au public, c’est‑à‑dire Ă  la sphĂšre du public opposĂ©e Ă  celle du simple particulier, les auteurs les donnent « pour des biens sacrĂ©s » (p. 356), ce qui vient perturber durablement le rĂ©gime des biens sacrĂ©s que constituent, par exemple, les livres saints. En effet, tout en devenant « sacrĂ©s », les textes littĂ©raires n’en demeurent pas moins aussi des biens marchands, et des objets de don. De plus, et c’est lĂ  sans doute le point le plus important, ils proviennent de simples particuliers et sont ouverts Ă  l’interprĂ©tation, aux querelles – querelles publiques Ă  propos de textes Ă©manant d’individus, le plus souvent en langue vernaculaire. La littĂ©rature n’est donc pas un sacra comme les autres, pas plus qu’elle ne devrait ĂȘtre, d’aprĂšs H. Merlin‑Kajman, exclusivement analysĂ©e en termes de marché :

Et c’est peut‑ĂȘtre lĂ , dans cette Ă©trange tension, que l’on rencontre le mieux la dĂ©finition que la littĂ©rature a prise pendant quelques siĂšcles dans la culture occidentale. Une dĂ©finition qu’elle court le risque de perdre Ă  force d’ĂȘtre dĂ©finie exclusivement par les « archivistes » que nous sommes devenus [
] en termes d’intĂ©rĂȘts, de stratĂ©gie et de marchĂ© – bref, de consommation : dĂ©finition pratique et dĂ©finition thĂ©orique qui, en aplatissant la chose littĂ©raire sur le temps court, contextuel, des simples rapports sociaux, dĂ©truisent les liens sociĂ©taux ou mĂ©ta‑sociaux, transgĂ©nĂ©rationnels, qu’elle a eu pour vocation de tisser. (p. 361)

47Il y a lĂ , rĂ©pĂ©tons‑le, un choix pratique qui nous est soumis, Ă  nous, adultes, enseignants, critiques, quant aux types d’objets ou de pratiques culturelles sur lesquels nous dĂ©sirons faire « reposer la pĂ©rennitĂ© sociale » (p. 434). Laissons, Ă  ce titre, le dernier mot Ă  l’auteure de L’Animal ensorcelé :

L’animal humain n’est pas un animal littĂ©raire et l’espĂšce humaine n’est ni une ni indestructible. Face Ă  ces vĂ©ritĂ©s, la littĂ©rature constitue plutĂŽt un « bon dispositif » – une meilleure res sacra que d’autres. Il vaut la peine de convertir cette conclusion en proposition culturelle indispensable Ă  l’avenir de la dĂ©mocratie. » (p. 434)

48.