
Pour une théorie (et une meilleure pratique) de la transmission littéraire
1LâAnimal ensorcelĂ© sâappuie sur deux propositions fortes dont HĂ©lĂšne MerlinâKajman nous invite Ă tirer, ou plutĂŽt Ă choisir, les consĂ©quences quant Ă lâavenir de la transmission de la littĂ©rature.
2Lâanimal humain, dâune part, nâest pas un « animal littĂ©raire1 » par essence, mais il est Ă©minemment « ensorcelant » et « ensorcelable », hypnotisable, « traumatisable2 » et toujours dâabord en liens avec dâautres, qui lâaccueillent dans le monde et le lui transmettent dans des « styles » diffĂ©rents, dĂ©fiance ou confiance, nostalgie de lâ« un » ou ouverture Ă lâaltĂ©ritĂ© et Ă la conflictualitĂ©, par exemple. Dâautre part, si la littĂ©rature est bien de ces objets « sacrĂ©s » que les sociĂ©tĂ©s humaines se transmettent afin dâassurer leur propre continuitĂ©3, ces derniĂšres peuvent confĂ©rer une telle fonction Ă dâautres pratiques langagiĂšres ou « propositions de culture » (p. 470). Or, ces diffĂ©rents objets « sacrĂ©s » ou sacra, ainsi que les façons quâont les hommes de les partager et dâen hĂ©riter, nâinstituent pas tous les mĂȘmes types de liens entre les hommes, ne rendent pas possibles les mĂȘmes propositions politiques, ne rĂ©pondent pas de la mĂȘme maniĂšre aux menaces de destruction auxquelles toutes les sociĂ©tĂ©s humaines sont confrontĂ©es, et, enfin, « nâavoisinent » pas les hommes avec la prĂ©sence de leurs morts ou leur propre condition mortelle dans les mĂȘmes termes.
3LâAnimal ensorcelĂ© apparaĂźt ainsi Ă la fois comme une rĂ©flexion anthropologique qui sâattache Ă cerner la spĂ©cificitĂ© de la littĂ©rature et de son partage actuel en permettant au lecteur de lâenvisager en regard dâautres « propositions de culture », mais aussi comme une invitation Ă la dĂ©fendre4. PrĂ©cisons dâemblĂ©e toutefois : « non comme caractĂ©ristique arrogante dâune civilisation ou dâune culture particuliĂšres, mais en raison des promesses dĂ©mocratiques quâelle contient. » (p. 442)
4Si donc H. MerlinâKajman prend Ă revers la proposition de J. RanciĂšre quant à « lâanimal littĂ©raire » que serait lâhomme, ce nâest pas pour nier les virtualitĂ©s dĂ©mocratiques quâil attribue Ă la « lettre muetteâbavarde5 » et Ă sa (trop) libre circulation Ă partir du xixe siĂšcle, mais pour contester la cĂ©sure historique que le philosophe instaure Ă ce titre entre « BellesâLettres » et « littĂ©rature ». Lâauteure sâappuie sur de nombreux exemples prouvant que la circulation erratique des « beaux textes » prĂ©occupait dĂ©jĂ le xviie siĂšcle et, plus largement, que lâaxe chronologique sur lequel se fonde la majeure partie des thĂ©ories de lâHistoire manque le rĂ©gime dâhistoricitĂ© propre Ă la littĂ©rature, soit lâĂ©nigme de sa transhistoricitĂ©. DâoĂč vient, en effet, que lâhomme se montre si sensible aux sortilĂšges des beaux textes ? H. MerlinâKajman se tourne vers cette « zone de contact » (p. 314) dĂ©finie par François Roustang qui, prĂ©sente en tout homme, le rend permĂ©able aux embrasements de lâimagination, lui dictera de se dresser contre des moulins Ă vents ou de bĂątir des chĂąteaux Ă Yonville, zone oĂč se jouent Ă©galement dĂšs le premier jour les liens aux autres et les voies de la transmission, que cette derniĂšre soit traumatique ou littĂ©raire (câestâĂ âdire transitionnelle, comme on le verra).
5On lâaura compris, lâobjet de LâAnimal ensorcelĂ© est « la question de la transmission elleâmĂȘme » (p. 27), fidĂšle en cela Ă la dĂ©finition de la littĂ©rature comme « nom dâun partage6 » donnĂ©e par lâauteure dans Lire dans la gueule du loup. Ce nouveau livre examine plus prĂ©cisĂ©ment ses rapports avec les dĂ©sastres auxquels sont confrontĂ©es de façon rĂ©currente les sociĂ©tĂ©s humaines :
Il y aurait une histoire spĂ©cifique, une histoire culturelle, de la transmission traumatique, une histoire culturelle des multiples façons de faire face (plus ou moins heureusement) aux ruptures symboliques dĂ©sastreuses : telle est lâhypothĂšse de ce livre. Il y aurait une histoire des formes culturelles en prise rĂ©currente avec ce qui dĂ©truit la culture. (p. 162)
6LâAnimal ensorcelĂ© rencontre ainsi deux prĂ©occupations de la critique littĂ©raire actuelle : celle des potentielles vertus thĂ©rapeutiques de la littĂ©rature et celle du traumatisme, « nouveau langage de lâĂ©vĂ©nement7 » des victimes et de leurs plaintes, des politiques de la rĂ©paration, de la mĂ©moire ou de lâoubli et, sur un versant plus directement politique, des « sansâvoix » ou « sansâparts8 ».
7Une telle anthropologie de la culture bouleverse, surtout, lâhistoire elleâmĂȘme et dâabord lâhistoire littĂ©raire telle que lâenvisagent le plus souvent les perspectives historiennes, sociologiques, contextuelles, voire marchandes. Bouleversement qui tient Ă la logique de la transmission elleâmĂȘme et plus particuliĂšrement Ă la logique de la transmission traumatique qui occupe ici lâauteure. En tĂ©moignent deux choix formels importants, par quoi elle donne Ă voir ce que la littĂ©rature fait au temps et en quoi elle est dâabord don et partage.
8Dâabord, H. MerlinâKajman adopte une « perspective transâtemporelle » (p. 452) qui se manifeste dans le dĂ©coupage en trois parties de lâouvrage et dans leur articulation. Une premiĂšre partie pose la question de la crise actuelle de la transmission de la littĂ©rature et interroge notre hĂ©ritage le plus rĂ©cent : celui de la modernitĂ© critique et littĂ©raire des annĂ©es 1960â70. Cette derniĂšre a proposĂ© ses propres rĂ©ponses aux dĂ©sastres de lâhistoire. La deuxiĂšme partie examine, en somme, les « propositions de culture » dâun siĂšcle ancien, le xviie siĂšcle, et Ă©tablit, pour les opposer, un parallĂšle audacieux entre sorcellerie, dĂ©monologie et catharsis, devenue quasiâsynonyme de littĂ©raritĂ© et/ou de transitionnalitĂ©. La troisiĂšme partie expose avec clartĂ© les enjeux esthĂ©tiques, Ă©thiques et politiques dâune dĂ©finition transitionnelle de la littĂ©rature, qui sâĂ©claire de la convocation des thĂ©ories de lâhypnose de François Roustang, des anthropologies du don de Marcel Mauss et Maurice Godelier et des thĂ©ories psychanalytiques de Donald W. Winnicott.
9Comme dans Lire dans la gueule du loup, lâauteure interroge en outre son propre « souvenir dâenfance », ses expĂ©riences dâenseignante, de chercheuse et de lectrice (lector et lectrice « au premier degrĂ©9 »), tirant toutes les consĂ©quences de lâaffirmation que la littĂ©rature « nâexiste pas sans des situations de lecture, de commentaire, dâenseignement, de partage », et prenant le parti de prĂ©server « lâexpĂ©rience », au sens de Walter Benjamin, « contre le rĂšgne intimidant de lâinformation et de lâexpertise » (p. 28). Entrer dans LâAnimal ensorcelĂ©, câest ainsi entrer soiâmĂȘme dans une constellation de textes et se lâapproprier, câestâĂ âdire se trouver dâemblĂ©e dans une situation de partage littĂ©raire, et se laisser fasciner par Le Comte de MonteâCristo, par exemple, quâon lâait lu ou non, en Ă©tant accompagnĂ© par lâauteure, ensorcelĂ© et dĂ©sensorcelĂ©, en somme.
10Disonsâle tout net : dans LâAnimal ensorcelĂ©, H. MerlinâKajman propose rien moins que de poursuivre (reprendre ?) la sacralisation de la littĂ©rature, terme cher aux approches sociologiques de la littĂ©rature10, mais dans une perspective en tout point opposĂ©e Ă celles des « dĂ©mythificateurs11 » comme Ă celle des tenants dâun nouvel humanisme12 : ici, ni « évidence de la littĂ©rature » ni « patrimoine littĂ©raire tranquille » (p. 451), il sâagit de promouvoir une sacralisation au sens strictement anthropologique du terme, adossĂ©e Ă une « profanation » telle que le xviie siĂšcle en a, non sans remous, fait lâexpĂ©rience, soit : « la sacralisation dâune zone de profanation permanente du sacré » (p. 461).
Mesurer de quoi est fait notre « souvenir dâenfance » actuel
11Dans « RĂ©flexions sur un manuel13 », Roland Barthes se demandait si la littĂ©rature pouvait « ĂȘtre pour nous autre chose quâun souvenir dâenfance14 », celleâci Ă©tant par la suite dĂ©finie comme « ce qui sâenseigne, un point câest tout15 ». Il sâagissait alors pour Barthes et plus largement pour lâavantâgarde critique des annĂ©es 1960â70 de sâopposer Ă la sacralisation ou Ă la mythification de la littĂ©rature telle quâune histoire littĂ©raire nationaliste, colonialiste et bourgeoise en avait fixĂ© les traits. Dans LâAnimal ensorcelĂ©, câest notre propre souvenir dâenfance quâH. MerlinâKajman commence par interroger, celui que nous, enseignants, Ă©tudiants, parents, sommes en train de transmettre (ou de ne pas transmettre). Elle met notamment en question lâimpĂ©ratif catĂ©gorique de faire essentiellement de la littĂ©rature le meilleur adjuvant du dĂ©veloppement de lâesprit critique ou de lâĂ©mancipation des Ă©lĂšves, et plus largement des enfants. Ainsi, les premiĂšres pages de lâouvrage nous rendentâelles tĂ©moins de deux situations actuelles de transmission de la littĂ©rature, en mettant en scĂšne lâexplication de texte dâune candidate au CAPES de littĂ©rature en 2002, puis celle de deux enseignantes en classes de Seconde, en 2007. Dans lâune, il est question de dĂ©masquer « lâidĂ©ologie rĂ©pressive » (p. 15) qui passerait en contrebande avec les derniĂšres recommandations de Mme de Chartres Ă sa fille, la Princesse de ClĂšves. Dans lâautre, de rassembler la classe autour de la rĂ©vĂ©lation des « pouvoirs critiques et enchanteurs » (p. 17) de la littĂ©rature, par le biais de la lecture du « Dormeur du val » dâArthur Rimbaud.
Mais, dans les deux cas, le texte est le support dâune parole missionnaire : le commentaire doit arracher les lecteurs au sens immĂ©diat pour les faire adhĂ©rer Ă un noyau de vĂ©ritĂ© irradiant et les rĂ©unir dans une nouvelle conscience dâeuxâmĂȘmes â sous le sens se jouerait quelque chose dâessentiel, prescription mortifĂšre dans un cas, extase verbale vivifiante dans lâautre. Dans les deux cas, la rĂ©vĂ©lation est Ă la fois rassembleuse et salvatrice.
Ces points communs paradoxaux, dâoĂč viennentâils ? Que nous disentâils sur la situation de la littĂ©rature aujourdâhui, et auâdelĂ dâelle, sur la culture ? (p. 18)
12Le « souvenir dâenfance » des enseignants, celui quâils transmettent aux Ă©lĂšves, semble largement constituĂ© des impĂ©ratifs de la modernité : autotĂ©lisme du texte, refus dâune lecture rĂ©fĂ©rentielle ou « naĂŻve », dĂ©voilement des « piĂšges » de tout discours et prĂ©sĂ©ance du signifiant â un « souvenir » dont la transmission sâavĂšre pour le moins paradoxale, puisquâil sâagirait de transmettre « lâĂ©lan de rupture » (p. 80) de la Nouvelle Critique ainsi que sa volontĂ© de faire « table rase », câestâĂ âdire de ne rien transmettre ou, comme lâĂ©crit Marie DepussĂ© : « ne rien faire apprendre, sinon lâinquiĂ©tude partagĂ©e du sens »16.
13Si H. MerlinâKajman fait partie de ceux qui interrogent cette « culture du soupçon17 » ou du « second degrĂ©18 » dans laquelle semble prise la transmission actuelle de la littĂ©rature, ce nâest ni pour dĂ©plorer une forme de « dessĂšchement formaliste » (p. 157) que nous aurait lĂ©guĂ© la Nouvelle Critique, ni pour cĂ©lĂ©brer un nouvel humanisme ou un « tournant rhĂ©torique » rĂ©unificateur. Ă la question « Quâestâce quâon garde ? » que lâauteure reprend Ă Marie DepussĂ©19, on pourrait rĂ©pondre sans trop craindre de se tromper quâH. MerlinâKajman « garde », en plus de lâambition thĂ©orique qui a animĂ© la modernitĂ©, la « passion et lâespoir » (p. 42) des enseignants et la conviction que « la modernitĂ© a voulu, de toutes ses forces voulu, inaugurer un mode de transmission culturel (littĂ©raire) qui sâattache aux opprimĂ©s et Ă la âsouffrance parmi les hommesâ, plutĂŽt quâaux vainqueurs passĂ©s ou aux maĂźtres du moment. » (p. 156) Ce que lâauteure identifie, en fait, câest un « schĂšme de la transmission » (p. 72) : celui dâune « pĂ©trification » suivie a priori dâune « libĂ©ration » (p. 71) dont il nâest pas certain quâelle soit Ă©mancipatrice, ce qui la conduit Ă poser la question suivante : quel est « lâoccupant » (p. 73) quâil faudrait traquer et chasser des textes, quel « hĂ©ritage invisible » nous aurait lĂ©guĂ© la modernité ?
« Lâholocauste comme culture »20
14La premiĂšre partie de LâAnimal ensorcelĂ© met au jour cet apparent paradoxe : du rĂ©el a circulĂ© avec lâĂ©criture « blanche » de la modernitĂ© et ses impĂ©ratifs dâautotĂ©licitĂ©, dâautorĂ©fĂ©rentialitĂ© et de « table rase » : celui dâAuschwitz, dont Patrice Loraux fait le paradigme du « disparaĂźtre traumatique21 » auquel sont confrontĂ©es les sociĂ©tĂ©s humaines de maniĂšre rĂ©currente22.
15Si donc H. MerlinâKajman entreprend bien de rĂ©insuffler du rĂ©fĂ©rent dans le mot dâordre moderne de la nonârĂ©fĂ©rentialitĂ© â ou une maniĂšre de contexte â, ce nâest pas dâaprĂšs une logique socioâhistorique externe qui mĂ©connaĂźtrait la façon dont la mĂ©moire traumatique circule, mais en examinant avec prĂ©cision les voies empruntĂ©es par cette derniĂšre au sein dâune configuration littĂ©raire singuliĂšre : celle de la « communautĂ© inavouable23 » formĂ©e par Marguerite Duras, Robert Antelme, Dionys Mascolo et Maurice Blanchot.
16Lâauteure prend lâexemple dâAutour dâun effort de mĂ©moire. Sur une lettre de Robert Antelme, livre de Mascolo qui se donnerait pour « un tĂ©moignage plus authentique » (p. 89) de la Shoah quâune lettre Ă©crite par Antelme luiâmĂȘme, de retour des camps, et surtout que le roman de ce dernier, LâEspĂšce humaine. Mascolo, dans son ouvrage, relĂšguerait le sens historique de LâEspĂšce humaine pour un sens allĂ©gorique, « lâenfer » littĂ©ral vĂ©cu par Antelme au profit dâun sens eschatologique (soit le scĂ©nario de la grande rĂ©paration chrĂ©tienne), jusquâĂ rejeter, enfin, « lâĂ©criture littĂ©rale elleâmĂȘme », par quoi lâon retrouve le refus de la modernitĂ© du « rĂ©gime rĂ©fĂ©rentiel de la reprĂ©sentation » (p. 98). Ainsi lâauteure donneâtâelle Ă percevoir sous « lâĂ©criture du dĂ©sastre » (p. 98)« le soubassement traumatique qui a de la sorte animĂ© lâĂ©nergie littĂ©raire de la modernitĂ© et semble, auâdelĂ dâelle, se transmettre encore jusquâĂ nous » (p. 146).
17Ă lâheure dâautres menaces de destruction, morts « en masse » (p. 454) sur la MĂ©diterranĂ©e, urgence Ă©cologique ou fondamentalisme religieux24, lâarticulation entre xxe siĂšcle et pĂ©riode « early modern » Ă©tablie par les premiĂšre et deuxiĂšme parties de lâouvrage sâĂ©claire de la volontĂ© salutaire de « se rendre attentif Ă des ressemblances et Ă des diffĂ©rences que les rĂ©cits chronologiquement orientĂ©s laissent dans lâombre » (p. 161), en se souvenant, par exemple, que le siĂšcle du « classicisme » a aussi Ă©tĂ© celui de la fin des guerres civiles de Religion, des troubles de la Fronde ou encore le second de deux siĂšcles de chasse aux sorciĂšres.
18Il ne sâagit pas ici de mettre ces phĂ©nomĂšnes historiques sur un mĂȘme plan ni dâen appeler Ă une universalitĂ© de la nature humaine : câest un « temps » qui revient, celui du « disparaĂźtre traumatique » ou du trauma, face auquel plusieurs rĂ©ponses culturelles sont possibles et parfois concomitantes, rĂ©ponses qui permettraient, dans le meilleur des cas, une « articulation symbolique » (p. 243) ou encore de restaurer lâaffectivitĂ©, la sensibilitĂ© commune, dâaprĂšs les termes de Loraux25, ce lien « entreâpassible » premier, frappĂ© par ces phĂ©nomĂšnes.
19Pour cerner ce que serait un « bon dispositif26 » face aux diffĂ©rentes formes du « disparaĂźtre » auxquelles sâaffrontent les sociĂ©tĂ©s humaines, LâAnimal ensorcelĂ© sâattache donc à « jete[r] des ponts anthropologiques » (p. 164) entre des siĂšcles Ă©loignĂ©s : les fonctions quâa pu remplir la littĂ©rature au xviie siĂšcle, par exemple, invitent lâauteure Ă se demander « ce que nous voulons quâelle soit, quelle fonction nous voulons lui confier â et mĂȘme, si nous voulons seulement quâelle soit quelque chose, câestâĂ âdire quâelle remplisse une fonction quelconque, auâdelĂ du simple loisir » (p. 26).
Methexis versus catharsis : partage des textes « comme mythe » et partage des textes « comme littérature »
20Repartons de la modernitĂ© et de son usage du concept de mythe, ou plutĂŽt de ses exigences de dĂ©mythification et de dĂ©mystification, que lâon retrouve sous dâautres espĂšces dans les dĂ©marches bourdieusiennes de dĂ©voilement et de « dĂ©senchantement27 » et plus largement dans un certain type de discours mĂ©diatique qui vise Ă dĂ©noncer les mythes28. En se fondant sur la dĂ©finition que Philippe LacoueâLabarthe et JeanâLuc Nancy donnent du mythe, soit « une fonction et un effet spĂ©cifiques de la parole » qui, dans le mythe, est « supposĂ©e gĂ©nĂ©rer le ânousâ soudĂ© pour lequel elle est prononcĂ©e et dont elle raconte, sur un mode plus ou moins transparent, lâorigine ou lâessence » (p. 129), H. MerlinâKajman met au jour lâambiguĂŻtĂ© de la modernitĂ© Ă lâĂ©gard de ce dernier :
Car elle hĂ©rite de la « nostalgie poĂ©ticoâethnologique » nĂ©e au XIXe siĂšcle et encore trĂšs prĂ©gnante chez les anthropologues. Mais parallĂšlement (et contradictoirement), elle appelle souvent « mythes » tous les rĂ©cits ou les scĂšnes quâelle veut combattre. Or, son exigence de dĂ©mythification est souvent un dĂ©sir de retrouver une scĂšne plus pure, dĂ©saliĂ©nĂ©e : plus authentiquement performative et participative, en somme. (p. 132)
21Câest surtout le « mythe du mythe » (p. 132), soit la « croyance dans la possibilitĂ© dâun rĂ©cit ou dâune scĂšne qui rĂ©vĂšlerait une communautĂ© Ă elleâmĂȘme ou la ferait advenir en lui donnant sa forme propre », qui retient son attention, croyance qui tend cette fois Ă valoriser le mythe et Ă faire de la littĂ©rature, par exemple, un quasiâmythe ou de « pĂąles rĂ©miniscences des mythes » (p. 230), de la transe, une expĂ©rience des limites salutairement plus efficace que celle de la lecture, ou encore dâaccorder Ă la figure du sorcier un rĂŽle social et symbolique plus structurant que celui de lâĂtat.
22De tels dĂ©centrements du regard ou une telle « dĂ©hiĂ©rarchisation des expĂ©riences » (p. 364), auxquels lâanthropologie a contribuĂ© de façon dĂ©cisive, ont Ă©tĂ© et demeurent indispensables, mais la dĂ©marche dâune histoire culturelle telle que lâenvisage LâAnimal ensorcelĂ©, qui rĂ©interroge ces expĂ©riences Ă lâaune du relativisme multiculturaliste actuel pour en examiner les effets sur les formes de communautĂ©s humaines et les rapports quâelles favorisent entre lâindividu et le collectif, ne nous semble pas moins nĂ©cessaire.
23Ce que LacoueâLabarthe et Nancy ajoutent dâessentiel Ă la dĂ©finition quâils proposent du mythe, câest son lien paradoxal Ă la dĂ©mocratie, soit le « dĂ©sir de mythe » (p. 131) insistant qui caractĂ©rise cette derniĂšre du fait de son dĂ©faut dâune « forme de figuration collective douĂ©e dâune force dâidentification » (p. 131). Ce qui nâest pas une mince aporie puisque, comme on lâa vu, le mythe a pour horizon la « pureté » de lâun. Comme le souligne lâauteure, « la question nous ramĂšne en effet aux enjeux de la dĂ©mocratie, câestâĂ âdire de la communautĂ© reconnue comme divisĂ©e, oĂč la mĂ©sentente est reprĂ©sentable » (p. 136). Et le choix que nous soumet LâAnimal ensorcelĂ©, face au « cas historique29 » identifiĂ© par lâauteure, devient celui du partage des textes « comme mythe » ou du partage des textes « comme littĂ©rature », soit, pour ce dernier, comme ce qui permettra, entre autres, la « conflictualité » (p. 441).
24Ainsi, si H. MerlinâKajman consacre la deuxiĂšme partie de sa rĂ©flexion Ă des textes dâAncien RĂ©gime, ce nâest pas pour rouvrir le vieux dossier de la « mythification » du « classicisme » â quâelle a dâailleurs proposĂ© de renommer « classicoâbaroque30 » â, mais parce quâau sortir des guerres civiles de Religion, notamment, le XVIIe siĂšcle traverse « un moment de formidable hĂ©sitation sur la dĂ©finition de la sociĂ©té » (p. 166), quâil doit faire face aux morts que les familles ont infligĂ©es aux familles â et que les bĂ»chers pour sorcellerie y brĂ»lent leurs derniers feux, en mĂȘme temps que les « beaux textes » de plaisir prennent peu Ă peu une place inĂ©dite.
25Interroger les effets des Ćuvres littĂ©raires sur le public et les lecteurs dâalors, de mĂȘme que nos propres recatĂ©gorisations critiques de ces textes, permet ainsi de poser avec acuitĂ© la question du type dâarticulation symbolique que peut opĂ©rer la littĂ©rature, des dĂ©fenses quâelle peut opposer au dĂ©sastre, et de sa pragmatique trĂšs particuliĂšre, la catharsis ou reprĂ©sentation, quâH. MerlinâKajman oppose ici Ă la methexis ou participation, propre au partage « comme mythe ». Rejetant lâopposition que trace Florence Dupont entre efficacitĂ© du théùtre comme « fĂȘte collective identitaire » et texte imprimĂ© comme « rĂ©sidu avili du spectacle » (p. 192), lâauteure montre comment le théùtre de Corneille, par exemple, et la place inĂ©dite quây tiennent une Sabine ou une ChimĂšne â soit la sphĂšre privĂ©e, lâamour entre particuliers ou le diffĂ©rentiel fĂ©minin â ont pu constituer pour un public ayant fait lâexpĂ©rience dâune dĂ©sincorporation « une sorte de laboratoire de la scission du public et du particulier » (p. 198). Et ce, notamment, grĂące Ă la sĂ©paration entre scĂšne et salle, qui laisse du jeu.
26De la personnalisation du moi que Montaigne oppose à « lâimpersonnalisation zĂ©lĂ©e qui exige sacrifice du moi au public », au corps Ă corps imaginaire que Le Malade imaginaire autorise avec la mort, permettant Ă son personnage comme au public de jouer avec lâĂ©noncĂ© en premiĂšre personne « Je suis mort » sans que cet Ă©noncĂ© agisse littĂ©ralement Ă la façon dâun mauvais sort, en passant par la quasiâimpersonnalisation de lâĂ©nonciation du poĂšte ThĂ©ophile de Viau ou lâessai inouĂŻ dâune « éloquence privĂ©e » par Guez de Balzac, lâAncien RĂ©gime fait ainsi lâexpĂ©rience de textes qui « brisent lâinduction sublime des schĂšmes mythiques, des exemples hĂ©roĂŻques, diffractent les reprĂ©sentations de la communautĂ©, la divisent », qualitĂ©s que lâauteure propose de mettre « à lâĂ©preuve de leur partage actuel » (p. 184â185).
27Mais le xviie siĂšcle nâest pas parvenu Ă thĂ©oriser la catharsis. Telle quâH. MerlinâKajman en dĂ©finit les enjeux, celleâci devient le nom dâun partage proprement littĂ©raire (ou transitionnel), dĂ©finissant, comme lâĂ©crit MarieâJosĂ© Mondzain, « lâespace du passage de lâenduré (pathos) Ă son partage symbolique (logos)31 » et sâopposant au partage mythique qui, dans son rĂȘve dâune communautĂ© « pure », repose sur le rejet dâune ou de plusieurs figures de « lâennemi ».
La littĂ©rature est « proprement un charme32 » (ou « lâanimal ensorcelé »)
28Ă partir des dĂ©bats qui agitent le xviie siĂšcle sur la mimĂ©sis et ses effets de contagion, et en sâappuyant sur les figures de lecteurs tant fictifs que rĂ©els que sont Dom Quichotte, Emma Bovary, Madame de SĂ©vignĂ© ou elleâmĂȘme, littĂ©ralement ravie par la lecture du Comte de Monte-Cristo, H. MerlinâKajman prend le parti de :
[âŠ] prendre Ă la lettre toutes les comparaisons, sur le long terme de la culture lettrĂ©e, qui identifient telle ou telle rĂ©alisation langagiĂšre (pas seulement lâincantation ou le sort, pas seulement le discours des sophistes ou le chant des sirĂšnes, mais aussi la poĂ©sie, le roman, le théùtre) Ă un charme ou un sortilĂšge qui « fascinent » ou ensorcellentâŠÂ (p. 309)
29Ainsi de La Fontaine Ă©crivant Ă propos de ses fables : « Câest proprement un charme ». Le titre de lâouvrage, LâAnimal ensorcelĂ©, sâĂ©claire. Pour comprendre ce qui distingue le plaisir propre aux textes littĂ©raires et les pĂ©rils qui ont pu y ĂȘtre associĂ©s, mais Ă©galement pour dĂ©terminer en quoi ces mĂȘmes textes nâensorcellent pas exactement comme dâautres pratiques langagiĂšres, lâauteure sâintĂ©resse au lieu mĂȘme de lâhomme oĂč se joue la transmission, lieu qui fait de tout lecteur dâabord ou aussi un lecteur « naĂŻf » ou captif, un « suppĂŽt de lâimaginaire33 » : un ĂȘtre que lâon peut hypnotiser. Elle convoque ici les thĂ©ories de François Roustang sur lâexpĂ©rience de lâhypnose que les humains feraient quotidiennement (lireâŠÂ ou compter les moutons pour trouver le sommeil) et que connaĂźtraient Ă©galement les animaux. Cet Ă©tat « serait rattachĂ© Ă une zone de nousâmĂȘmes oĂč se sont inscrites non seulement les sensations, mais encore les relations premiĂšres surgies dĂšs notre naissance, zone de contact qui constitue donc la condition de possibilitĂ© de toute espĂšce de communication ultĂ©rieure » (p. 324). « Zone de contact », enfin, de lâordre dâune enfance jamais tout Ă fait passĂ©e :
Pour Roustang, premiĂšre dans lâordre chronologique de la vie dâun individu, cette zone de contact nâen est pas moins toujours actuelle, toujours active. Si elle est primitive, ce nâest pas parce quâelle serait destinĂ©e Ă ĂȘtre dĂ©passĂ©e : elle nâappartient pas au passĂ© de lâindividu, mais Ă sa permanence infraâsubjective et infraâdiscursive. Sa voix peut-ĂȘtre, sa phonĂ©, non son logos ? (p. 314)
30De nouveau, les distinctions maintes fois dĂ©battues entre ce quâil conviendrait de dĂ©signer par le nom de « BellesâLettres » ou par celui de « littĂ©rature » perdent de leur pertinence â la « zone de contact » et « lâĂ©trangetĂ© presque magique de certains effets textuels ou théùtraux » appartiennent Ă lâĂ©nigme de la transhistoricitĂ© de la littĂ©rature â, tandis que les contours se troublent entre les divers avatars dâun antagonisme entre lecteur « éduqué » et lecteur « naĂŻf », « lecture instituĂ©e » et « lecture captive » ou encore « texte de plaisir » et « texte de jouissance ».
31La « zone de contact » est donc celle oĂč se joue le plaisir des textes et par oĂč se font les liens aux autres, au monde extĂ©rieur, dĂšs le premier jour. Mais elle est aussi le lieu oĂč ces mĂȘmes liens peuvent se dĂ©lier et par oĂč lâhomme se rendra sensible aux imprĂ©cations zĂ©lĂ©es ou aux sortilĂšges qui lui feront reconnaĂźtre dans tout dissemblable un ennemi. Câest enfin par oĂč peut advenir la catharsis : le remĂšde est dans le mal. Lâauteure donne ainsi lâexemple de la fable de La Fontaine « Le Renard et les Poulets dâInde », dans laquelle un renard fascine (ou hypnotise) des dindons qui ont trouvĂ© refuge en haut dâun arbre, afin quâun Ă un ils finissent par tomber. Il est question dâune mise en sommeil, mais la fable nâen use pas avec le lecteur comme le renard avec les dindons : le « sommeil » sâaccompagne ici dâun « rĂ©veil », assurĂ© par le dispositif de la reprĂ©sentation â et les lecteurs ne sont pas menĂ©s Ă la mort. La description de ce « dĂ©tour qui capture et libĂšre tout Ă la fois » (p. 312) conduit lâauteure Ă redĂ©finir ainsi les rapports du « plaire » et de « lâinstruire » en lien avec une catharsis :
Le plaisir placĂ© dans la dĂ©pendance de lâinstruire ne conduisait pas nĂ©cessairement Ă un redressement moral : il pouvait produire une simple articulation, frayer le passage de la zone ensorcelante du langage Ă sa zone intelligible, passage ou jeu oĂč sâouvre une possibilitĂ© de subjectivation aĂ©rĂ©e, quand le sujet devient capable dâexercer son jugement sans devoir perdre pour autant le contact avec ses constituants primordiaux et informes. (p. 313)
32Lâ« animal » du titre sâĂ©claire Ă©galement de la sorte. H. MerlinâKajman associe la « zone de contact » Ă la phonĂ©, que lâĂȘtre humain a en partage avec les animaux. Ă ce titre, dâaprĂšs lâauteure, « câest aussi Ă cette partie animale, cette partie dâenfance, que les fables sâadressent dâabord. » (p. 310) On retrouve par un biais inattendu les thĂ©ories de la modernitĂ© et lâimportance quâelle a, par exemple, accordĂ©e au signifiant, Ă la voix ou phonĂ© ou Ă la littĂ©rature comme cri, suivant, dâaprĂšs lâauteure :
[âŠ] la conviction, radicale, selon laquelle les animaux humains pourraient se rassembler, sinon tout Ă fait enâdehors, du moins Ă partir dâun dehors de la sociĂ©tĂ© â à partir dâun hors de soi transindividuel. [âŠ] nous pourrions refuser les divisions constitutives des sociĂ©tĂ©s humaines et, par un « dire » dont la poĂ©sie (ou la littĂ©rature) fournirait le modĂšle, instituer lâunitĂ© de lâespĂšce humaine. [âŠ] Câest bien lâĂ©conomie du partage mythique qui est mobilisĂ©e ici, partage selon un mĂ©taâmythe mĂȘme, puisquâil doit courtâcircuiter tous les dispositifs, toutes les cultures. (p. 382)
33LâAnimal ensorcelĂ© rencontre Ă©galement les rĂ©flexions actuelles sur la littĂ©rature comme potentiel « passage vers les âmondes animauxâ34 » (p. 375). Si H. MerlinâKajman accorde le plus grand sĂ©rieux Ă la question de notre part animale, sa rĂ©flexion ne laisse pas dâinterroger cette « sensibilitĂ© dâĂ©poque35 » quâĂtienne Bimbenet nomme « zoocentrisme36 » â et lâon pourrait dire, dâaprĂšs les termes de ce dernier, quâelle « rouvr(e) le dossier anthropologique37 », parvenant Ă la conclusion que « mesurer lâhomme Ă sa limite animale se rĂ©vĂšle finalement aussi insuffisant que de le mesurer Ă la limite de la mort. » (p. 388)
34Ce faisant, câest le dossier littĂ©raire luiâmĂȘme que lâauteure rouvre sur lâhorizon du social, en proposant une nouvelle dĂ©finition de la littĂ©rature « classique » entĂ©e sur les exemples qui ont Ă©tĂ© donnĂ©s dans la deuxiĂšme partie et sur la dĂ©finition de la catharsis qui sâen est dĂ©gagĂ©e :
La littĂ©rature « classique » ne seraitâelle pas celle qui greffe, sur la zone participative et hypnotique du psychisme humain, un Ă©difice de formes et de catĂ©gorisations de façon Ă ramener le lecteur, avec bienveillance et souci mondain (voire politique), Ă lâhorizon du social, câestâĂ âdire Ă la vie en commun avec ses divisions, ses limites, ses devoirs, ses rĂ©voltes ? (p. 319)
« Lâacceptation de la rĂ©alitĂ© est une tĂąche sans fin » (Winnicott) : le choix culturel dâun espace transitionnel
35Un bref dĂ©tour Ă©ditorial met en lumiĂšre lâapport majeur de LâAnimal ensorcelĂ© quant Ă lâapproche transitionnelle de la littĂ©rature quâest celle dâH. MerlinâKajman. Son prĂ©cĂ©dent ouvrage, Lire dans la gueule du loup, a paru en 2016, et lâauteure y insistait dĂ©jĂ sur les diffĂ©rents types de partage des textes et sur le fait que la transitionnalitĂ© nâĂ©tait pas de lâordre dâune qualitĂ© intrinsĂšque propre Ă un canon Ă©tabli. Comme elle le signale cependant au sein des « Remerciements » (p. 11), LâAnimal ensorcelĂ© a Ă©tĂ© conçu dans la foulĂ©e de La Langue estâelle fasciste ?38, paru en 2003, qui faisait le choix dâune perspective transhistorique en mettant en regard xxe, xvie et xviie siĂšcles. Ainsi LâAnimal ensorcelĂ©, dont Lire dans la gueule du loup constituerait comme lâune des multiples ramifications possibles, se prĂ©senteâtâil comme lâaboutissement de deux dĂ©cennies de rĂ©flexions tissant patiemment des liens entre transhistoricitĂ©, transmission et transitionnalitĂ©39 de la littĂ©rature et, plus gĂ©nĂ©ralement, des phĂ©nomĂšnes culturels.
36Soulignons encore que, si les rĂ©flexions dâH. MerlinâKajman ne sont pas Ă©trangĂšres aux questions des vertus Ă©thiques et/ou thĂ©rapeutiques de la littĂ©rature, en dĂ©bat en France depuis plusieurs annĂ©es ainsi quâau sein de ce que lâon a nommĂ© le « tournant Ă©thique » angloâsaxon, il nâest pas question dans cet ouvrage de « moraliser » de façon simple la littĂ©rature ni de lui accorder des vertus intrinsĂšquement Ă©thiques40. Pas davantage que de faire de la littĂ©rature un « doudou » pour adultes, comme le rappelle Adrien Chassain dans son compte rendu de Lire dans la gueule du loup41. Du reste, si le doudou constitue un paradigme efficace de lâobjet transitionnel tel que lâa dĂ©fini Winnicott42, lâauteure de LâAnimal ensorcelĂ© rappelle que tout doudou nâest pas nĂ©cessairement transitionnel â tout dĂ©pend de la maniĂšre dont il est transmis puis investi par les adultes â et lui prĂ©fĂšre au sein de sa dĂ©monstration la berceuse, qui prend en charge le « corps relationnel43 » du nourrisson en liant indissociablement phonĂ© et logos, phĂ©nomĂšne de pure adresse, mĂ©lodie et paroles indissociables, plus proche en cela, peutâĂȘtre, de la poĂ©sie. Enfin, lâauteure insiste utilement sur « la dimension immĂ©diatement relationnelle et mĂȘme culturelle des objets transitionnels : ils sont âdonnĂ©sâ au bĂ©bĂ©, ne seraitâce que sous la forme dâun âlaisserâ. » (p. 408)
37Pour Ă©tendre les phĂ©nomĂšnes transitionnels auâdelĂ des premiers Ăąges de la vie, H. MerlinâKajman sâappuie sur cette affirmation de lâauteur de Jeu et rĂ©alité :
Nous supposons ici que lâacceptation de la rĂ©alitĂ© est une tĂąche sans fin et que nul ĂȘtre humain ne parvient Ă se libĂ©rer de la tension suscitĂ©e par la mise en relation de la rĂ©alitĂ© du dedans et de la rĂ©alitĂ© du dehors, nous supposons aussi que cette tension peut ĂȘtre soulagĂ©e par lâaire intermĂ©diaire dâexpĂ©rience, qui nâest pas contestĂ©e (arts, religion, etc.).44
38Ce quâĂ©tablit alors LâAnimal ensorcelĂ©, câest que si la « zone intermĂ©diaire » ou « aire intermĂ©diaire dâexpĂ©rience », proche de ce que Roustang a nommĂ© « zone de contact », est commune Ă tout individu et Ă toute sociĂ©tĂ©, il faudra nĂ©anmoins distinguer entre les phĂ©nomĂšnes qui sây « rĂ©pandent », « voire [âŠ] rĂ©server la transitionnalitĂ© Ă certains dâentre eux seulement » â et que la transitionnalitĂ© nâest « pas un fait de structure » (p. 412) : « rien nâindique que cette aire intermĂ©diaire dâexpĂ©rience soit toujours configurĂ©e selon lâĂ©conomie des phĂ©nomĂšnes transitionnels, ni que tous les phĂ©nomĂšnes culturels rĂ©pondent aux critĂšres de la transitionnalitĂ© tels que Winnicott les prĂ©sente. » (p. 407)
39Ainsi lâespace transitionnel constitueâtâil une « proposition de culture45 », la transitionnalitĂ© un choix qui nous est soumis â ainsi quâun critĂšre de littĂ©raritĂ©, ayant pour horizon un certain type de tissu relationnel, privilĂ©giant des subjectivations « aĂ©rĂ©es », une certaine scĂšne politique, conflictuelle, dĂ©mocratique, et une forme singuliĂšre dâarticulation symbolique, notamment quant au nonâsymbolisable quâest la mort :
Seront littĂ©raires les textes qui se livrent Ă des articulations symboliques sans quâelles constituent des prisons. Sacraliser ce rĂ©gimeâci de la textualitĂ©, [âŠ] câest donc privilĂ©gier ces textes prĂ©cisĂ©ment en raison de la valeur quâils donnent au monde interne et Ă son opacité ; autrement dit, câest mĂ©nager, dans la zone de pondĂ©ration du rapport je-nous, une plasticitĂ©, une indĂ©termination, une libertĂ© imaginaire qui autorise lâactivitĂ© interprĂ©tative individuelle. (p. 420)
40Si H. MerlinâKajman inscrit bel et bien son approche transitionnelle de la littĂ©rature dans une « perspective thĂ©rapeutique » â sousâtitre de lâun des chapitres de lâouvrage, qui prend cependant la forme dâune interrogation (p. 429) â ou plutĂŽt « quasi thĂ©rapeutique » (p. 31), câest en somme dans un horizon collectif, voire anthropologique, plus que psychanalytique. Sâappuyant sur les analyses de LĂ©viâStrauss quant au dĂ©faut dâ« articulation symbolique » auquel les hommes, du fait de lâexistence du langage46, sont confrontĂ©s, câest Ă la rĂ©paration du « symbolique » ou, dâaprĂšs les termes de DepussĂ©, « du tissu quâon dit social47 », ou Ă la restauration de « lâentreâpassibilitĂ© entre les hommes » (p. 431), dâaprĂšs Loraux, que le partage transitionnel des textes peut quelque chose.
41Or, il nâest pas Ă©vident que toute autre proposition culturelle concoure au mĂȘme type de « rĂ©paration » que la littĂ©rature â lâexemple du sorcier, dâaprĂšs les analyses de James Siegel48 reprises par lâauteure, tend au contraire Ă prouver que la sorcellerie, lorsquâelle prend en charge « les Ă©tats frontaliers de lâhomme » (p. 245), ne produit aucune articulation symbolique ; quant au mythe, il participe, on lâa vu, dâune « induction communautaire » (p. 245).
Pour une sacralisation paradoxale de la littérature
42Lâapparent paradoxe que constitue le fait que, comme lâĂ©crit lâauteure, « toute la littĂ©rature nâest pas nĂ©cessairement littĂ©raire » (p. 427) et quâĂ lâinverse la transitionnalitĂ© dâun texte « peut trĂšs bien ne pas ĂȘtre actualisĂ©e » (p. 428) nous invite Ă conclure ce bref aperçu des propositions thĂ©oriques de LâAnimal ensorcelĂ© par une mise au point sur le type de transmission et surtout la singuliĂšre sacralisation de la littĂ©rature quâil promeut.
43H. MerlinâKajman insiste Ă la fois sur le rĂŽle de ceux qui transmettent les textes littĂ©raires dans lâactualisation des effets dĂ©mocratiques de ces derniers (ainsi metâelle en doute le fait que « laisser aller la parole muetteâbavarde, [âŠ] la laisser circuler librement sans pĂšre lĂ©gitime et sans destinataire autorisé » (p. 422) ou encore la transmettre sous lâĂ©gide du soupçon y suffisent), et sur lâimpĂ©ratif absolu, notamment pour les critiques et les enseignants, de ne pas « écras(er) lâĂ©quivocitĂ© du langage » en « prĂ©sent(ant) leur interprĂ©tation comme la seule vĂ©ritĂ© du texte Ă laquelle il faudrait que le lecteur adhĂšre » (p. 429), câestâĂ âdire de respecter la disponibilitĂ© Ă la libre appropriation qui devrait caractĂ©riser le partage des textes « comme littĂ©rature ».
44Câest, en partie, ce qui fait dâelle un objet « sacré » tout Ă fait singulier. Lâauteure sâappuie ici sur la distinction quâĂ©tablit Godelier entre marchandises, biens « aliĂ©nables et aliĂ©nĂ©s », objets de don, « inaliĂ©nables et aliĂ©nĂ©s » et sacra ou objets sacrĂ©s, « choses inaliĂ©nables et inaliĂ©nĂ©es », « biens nĂ©cessaires Ă la reproduction de toutes les sociĂ©tĂ©s » (p. 354â355) : « Ces choses sacrĂ©es contiennent quelque chose que les membres de la sociĂ©tĂ© tiennent pour âindispensable Ă leur existence et qui doit circuler pour que tous et chacun puissent continuer dâexisterâ, quelque chose par quoi âsâaffirme une identitĂ© historique quâil faut transmettreâ »49 (p. 355).
45La sacralisation dont il est ici question est donc de nature anthropologique. De plus, H. MerlinâKajman lui adosse une nĂ©cessaire « profanation » telle que la dĂ©finit Giorgio Agamben, soit le fait de « rendre [les sacra] Ă cet usage commun auquel leur sacralisation les avait soustraits » (p. 360), sans pour autant que ceuxâci ne rejoignent intĂ©gralement le rĂ©gime des biens marchands.
46Or, ce quâa permis dâĂ©tablir les rĂ©flexions que consacre LâAnimal ensorcelĂ© Ă la littĂ©rature de lâAncien RĂ©gime, câest lâextraordinaire nouveautĂ© que constitue le « don au public » des textes qui la caractĂ©rise alors : en donnant leurs textes au public, câestâĂ âdire Ă la sphĂšre du public opposĂ©e Ă celle du simple particulier, les auteurs les donnent « pour des biens sacrĂ©s » (p. 356), ce qui vient perturber durablement le rĂ©gime des biens sacrĂ©s que constituent, par exemple, les livres saints. En effet, tout en devenant « sacrĂ©s », les textes littĂ©raires nâen demeurent pas moins aussi des biens marchands, et des objets de don. De plus, et câest lĂ sans doute le point le plus important, ils proviennent de simples particuliers et sont ouverts Ă lâinterprĂ©tation, aux querelles â querelles publiques Ă propos de textes Ă©manant dâindividus, le plus souvent en langue vernaculaire. La littĂ©rature nâest donc pas un sacra comme les autres, pas plus quâelle ne devrait ĂȘtre, dâaprĂšs H. MerlinâKajman, exclusivement analysĂ©e en termes de marché :
Et câest peutâĂȘtre lĂ , dans cette Ă©trange tension, que lâon rencontre le mieux la dĂ©finition que la littĂ©rature a prise pendant quelques siĂšcles dans la culture occidentale. Une dĂ©finition quâelle court le risque de perdre Ă force dâĂȘtre dĂ©finie exclusivement par les « archivistes » que nous sommes devenus [âŠ] en termes dâintĂ©rĂȘts, de stratĂ©gie et de marchĂ© â bref, de consommation : dĂ©finition pratique et dĂ©finition thĂ©orique qui, en aplatissant la chose littĂ©raire sur le temps court, contextuel, des simples rapports sociaux, dĂ©truisent les liens sociĂ©taux ou mĂ©taâsociaux, transgĂ©nĂ©rationnels, quâelle a eu pour vocation de tisser. (p. 361)
47Il y a lĂ , rĂ©pĂ©tonsâle, un choix pratique qui nous est soumis, Ă nous, adultes, enseignants, critiques, quant aux types dâobjets ou de pratiques culturelles sur lesquels nous dĂ©sirons faire « reposer la pĂ©rennitĂ© sociale » (p. 434). Laissons, Ă ce titre, le dernier mot Ă lâauteure de LâAnimal ensorcelé :
Lâanimal humain nâest pas un animal littĂ©raire et lâespĂšce humaine nâest ni une ni indestructible. Face Ă ces vĂ©ritĂ©s, la littĂ©rature constitue plutĂŽt un « bon dispositif » â une meilleure res sacra que dâautres. Il vaut la peine de convertir cette conclusion en proposition culturelle indispensable Ă lâavenir de la dĂ©mocratie. » (p. 434)
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