Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 1
Yosuke Fukai

 Dialoguer avec Rimbaud

Cahiers de LittĂ©rature Française, Ⅱ, Rimbaud, dirigĂ© par AndrĂ© Guyaux, Bergamo University Press & L’Harmattan, octobre 2005.

1Le numĂ©ro des Cahiers de LittĂ©rature Française d’octobre 2005 est consacrĂ© Ă  Rimbaud. Dans l’avant-propos, AndrĂ© Guyaux qui a supervisĂ© cette livraison, affirme : « Il n’est pas impossible que Rimbaud se prĂȘte mieux que d’autres aux monologues de la critique. Peut-ĂȘtre suis-je injuste, mais l’image qui me parvient de la bibliographie rimbaldienne au tournant du millĂ©naire est qu’elle monologue beaucoup et dialogue peu. Le mĂȘme propos rebondit d’un compte rendu Ă  un article, d’un article Ă  un livre. Les sĂ©minaires s’épuisent en reconduisant les mĂȘmes sujets. De volumineux volumes paraissent, qui rassemblent tout ce qu’on sait. La compilation relaie l’inspiration. » Ces propos Ă  la fois prudents et polĂ©miques, expliquent bien les caractĂ©ristiques paradoxales des recherches sur Rimbaud : l’abondance des recherches et la ‘‘discommunication’’ entre les critiques. Comme l’on fait Ă  propos des ‘‘grands Ă©crivains’’, on traite le corpus, pourtant trĂšs limitĂ©, de Rimbaud en une analyse infinie et dĂ©taillĂ©e. Les recherches rimbaldiennes courent donc le risque de se rĂ©pĂ©ter. Comme dit Jean Molino, « nous ne sommes pas sortis du mythe de Rimbaud. » et il est possible qu’une affection personnelle pour le poĂšte nourrisse cette surinterprĂ©tation. C’est ainsi que les critiques, Ă©vitant « le grand style, le style sublime et tout pathĂ©tique », doivent dialoguer et « contribuer Ă  restaurer le dĂ©bat, la question, l’idĂ©e » pour ne pas finir isolĂ©s comme le poĂšte « assis dans une cabane de bambous, volets clos » dont Rimbaud s’est moquĂ© dans Ce qu’on dit au poĂšte Ă  propos de fleurs.

2Ce bulletin comprend onze articles. Nous allons prĂ©senter d’abord trois Ă©tudes sur la littĂ©rature comparĂ©e qui caractĂ©risent nettement ces Cahiers. Elles s’attachent Ă  mettre en relation Rimbaud et les Ă©crivains italiens, successeurs de la poĂ©sie rimbaldienne. Nous prĂ©senterons ensuite les autres articles en fonction de leurs angles d’attaque respectifs.

3Trois études sur les relations entre Rimbaud et les écrivains italiens

4L’article de Mario Matucci, « Le Rimbaud de Soffici », est consacrĂ© Ă  la fortune critique de Rimbaud, du dernier quart du XIXe siĂšcle Ă  la premiĂšre guerre mondiale. Rimbaud, le livre de Soffici publiĂ© en 1911 dans la revue florentine La Voce, a jouĂ© un rĂŽle important au sein de l’histoire de la critique littĂ©raire en Italie. Il est le point de dĂ©part des recherches rimbaldiennes en Italie : ce livre inaugure la sĂ©rie des monographies rimbaldiennes. Mario Matucci mentionne aussi deux Ă©ditions de Rimbaud, celle de Luca Pietromarchi et celle de François Livi.

5Dans « Diego Valeri face Ă  Rimbaud », Mario Richter prĂ©sente le poĂšte italien, l’un des plus remarquables du XXe siĂšcle, aujourd’hui tombĂ© dans un injuste oubli. Valeri a voulu affronter le problĂšme de Rimbaud. Il aimait Verlaine qui a Ă©tĂ© situĂ© pour lui parmi les « bons enchanteurs » de sa jeunesse et comme un « amour oubliĂ©. » Mais les surrĂ©alistes ont contribuĂ© Ă  saper son crĂ©dit au profit de Rimbaud. C’est ainsi qu’en 1946 Valeri se voit obligĂ© d’affronter le poĂšte du « Voyant. » En prĂ©sentant des poĂšmes de Rimbaud devant les mĂ©dias, Valeri qui apprĂ©ciait notamment Bonne pensĂ©e du matin, un poĂšme plus verlainien selon lui, a rĂ©flĂ©chi sur le jeune poĂšte Ă  travers les Ă©poques. Valeri considĂšre Rimbaud comme celui qui « a tout Ă  gagner Ă  ĂȘtre lu, simplement en tant que poĂšte ; en tant que l’un des grands poĂštes du Symbolisme. »

6Olivier Bivort analyse, dans « Pasolini sous le signe de Rimbaud », les relations entre Rimbaud et Pasolini, le grand Ă©crivain italien de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle. Bien que les conditions historiques de la littĂ©rature sĂ©parent profondĂ©ment les deux auteurs, la « prĂ©sence » de Rimbaud dans l’Ɠuvre de Pasolini est constante et impĂ©rieuse. AprĂšs la dĂ©couverte de Rimbaud pendant ses Ă©tudes au lycĂ©e, Pasolini s’éloigne de la sociĂ©tĂ© fasciste. Il affirme ĂȘtre « devenu antifasciste pour avoir lu Ă  seize ans un poĂšme de Rimbaud. » Lorsqu’il Ă©tait Ă©tudiant Ă  l’UniversitĂ© de Bologne, il publie son premier livre, Poesie a Casarsa, Ă©crit entiĂšrement en dialecte frioulan. Avec cette langue qui ne porte pas le poids de la culture littĂ©raire, Pasolini tente de donner la rĂ©ponse Ă  la crise de la parole exprimĂ©e par Rimbaud dans Une Saison en enfer. Le poĂšte dĂ©nonce la difficultĂ© de transmettre des Ă©motions et des impressions vraies dans une langue qui les dĂ©nature. La grand saison rimbaldienne de Pasolini est donc d’abord celle des annĂ©es quarante et sa poĂ©sie dialectale. Il est Ă  noter qu’il a publiĂ© la traduction d’Enfance en dialecte italien. Puis, dans des annĂ©es soixante, alors que Pasolini vit une pĂ©riode difficile, Rimbaud revient au centre de son Ɠuvre. La Divina Mimesis et les 《notes et fragments pour le chant Ⅳ » sont le fruit de la poĂ©sie rimbaldienne. La figure de Rimbaud apparaĂźt dans Teorema comme un symbole de rĂ©demption et de puretĂ© « quoique plein de sang ». L’Ɠuvre de Rimbaud est au centre de l’Ɠuvre de Pasolini. Ce dernier n’a cessĂ© de rappeler le poĂšte français dans ses Ă©crits, ses films et ses interviews.

7Une autre étude de la littérature comparée

8Outre ces trois articles, il y a aussi une autre Ă©tude sur la littĂ©rature comparĂ©e, celle d’Yves Reboul : « De Hugo et d’une critique rimbaldienne ». C’est une Ă©tude classique. Hugo en rapport avec les poĂšmes du premier Rimbaud. En comparant Hugo et Rimbaud, dans L’Homme juste, se rĂ©fĂ©rant Ă  Pierre Brunel sur le texte en question, Yves Reboul nous donne une interprĂ©tation nouvelle de la notion de « contre-Ă©vangile ».

9Deux études philologiques

10Dans son « Voyelles, virgules et point-virgules », article purement philologique, André Guyaux présente deux versions différentes de manuscrit des Voyelles, celui, autographe, conservé à Charleville et le manuscrit de Verlaine. La divergence entre les deux tient notamment à la ponctuation. Selon lui, il y a une cohérence, dans chacune des deux versions.

11Claude-Pierre PĂ©rez s’intĂ©resse au mot « Baou » qui apparaĂźt dans DĂ©votion, l’un des poĂšmes des Illuminations. Selon lui, ce mot obscur donne Ă  penser sur la maniĂšre dont Rimbaud compose, ou peut composer. Il explique que, sans inventer, il procĂšde plutĂŽt par collage de bribes rapportĂ©es en exploitant les ressources non pas de la langue seulement, mais des langues, et mĂȘme des dialectes ou des patois, en faisant usage de l’alĂ©atoire et de l’hĂ©tĂ©rogĂšne. Sur le mĂȘme sujet, signalons un autre article qui a le mĂȘme titre « Baou » et que PĂ©rez n’a pas mentionnĂ©, Ă©crit par Roger Little dans le premier numĂ©ro de Parade sauvage (octobre 1984).

12Une Ă©tude d’histoire littĂ©raire

13Dans son article « La lettre du 15 mai et les seconds romantiques », Yann Mortelette observe le milieu littĂ©raire de la poĂ©sie de l’époque de Rimbaud. Dans la lettre du 15 mai adressĂ©e Ă  Demeny, Rimbaud dĂ©signe comme « seconds romantiques » non seulement des poĂštes parnassiens mais aussi des romantiques d’avant 1830, des romantiques d’aprĂšs 1830, des partisans de l’art pour le progrĂšs, des poĂštes engagĂ©s, des compagnons de route du Parnasse contemporain, des poĂštes de la gĂ©nĂ©ration qui prĂ©cĂšde et mĂȘme la BohĂšme littĂ©raire. L’inventaire de Rimbaud soulĂšve le problĂšme de l’homogĂ©nĂ©itĂ© du Parnasse, non rĂ©ductible au Parnasse contemporain. Les catĂ©gories Ă©tablies au sein de l’appellation « seconds romantiques » ne sont pas celles que l’histoire littĂ©raire a retenues. En partant de ce point de vue, Yann Mortelette essaie de redĂ©couvrir plusieurs poĂštes mentionnĂ©s par Rimbaud mais oubliĂ©s par notre Ă©poque. Cette recherche nous donne des informations sur l’époque de Rimbaud qui peuvent servir d’élĂ©ments de base Ă  un Ă©clairage nouveau sur les conditions de la littĂ©rature en 1871. NĂ©anmoins, on s’étonne que l’auteur ne mentionne pas l’origine de l’expression « seconds romantiques ». Est-ce Rimbaud qui a inventĂ© cette expression ? Qui a mis cette dĂ©nomination en circulation ? RĂ©pondre Ă  ces questions permettrait d’établir des premisses fondamentales pour les recherches d’aujourd’hui. Cette Ă©tude sur l’origine de l’expression nous permettra aussi de comparer les « seconds romantiques » selon Rimbaud avec ceux de l’histoire littĂ©raire.

14Deux analyses textuelles

15En partant de l’observation des photographies de Rimbaud enfant, Marco Vignolo Gargini analyse Les PoĂštes de sept ans sous l’angle de l’autobiographie. Il s’agit surtout des relations entre Rimbaud enfant et sa mĂšre, et entre Rimbaud et la Commune. Bien que ce sujet soit dĂ©jĂ  connu, cette analyse nous fournit une interprĂ©tation sous un angle original.

16Jean-Luc Steinmetz traite des problĂšmes de DĂ©lire II, dans son « Phases d’un dĂ©lire ». Il relit surtout des poĂšmes de 1872 repris et modifiĂ©s dans Une saison en enfer. La reconstruction des poĂšmes que Rimbaud propose tĂ©moigne d’une nouvelle idĂ©e de la poĂ©sie. Il ne cite pas tous les poĂšmes de 1872. Il fabrique une cohĂ©rence, de son propre chef, diffĂ©rente de celle de l’annĂ©e prĂ©cedente. Pour rĂ©soudre l’enigme de « bonheur et de malheur » que Rimbaud propose, Steinmetz commence par l’analyse de l’origine de « l’Alchimie du verbe » qu’on trouve, selon l’auteur, dans Baudelaire. Puis il met en evidence le contexte et l’evolution de l’histoire d’hallucination sous titre de DĂ©lire II, en observant, selon l’ordre du recit, les poĂšmes citĂ©s de 1872 : Larme, Bonne pensĂ©e du matin ( ces deux poĂšmes sont sans titre dans DĂ©lire II), Chanson de la plus haute tour, FĂȘte de la faim ( Faim dans DĂ©lire II), ÉternitĂ© (sans titre dans DĂ©lire II) et « Ô saison, ĂŽ chĂąteaux ». Relevons une petite imprĂ©cision dans l’article : sa lettre Ă  Delahaye de mai 1873 au lieu de « sa lettre Ă  Delahaye d’avril 1873 » (p. 91).   

17Deux études thématiques

18 Partant d’études prĂ©cĂ©dentes, « Rimbaud, la chanson, la musique, le théùtre, l’opĂ©ra »  de Sandro Gugliermetto a pour but de nous Ă©clairer sur le rapport entre la musique et la crĂ©ation poĂ©tique chez Rimbaud. AprĂšs l’analyse de la Chanson de la plus haute tour, acceptant l’idĂ©e de l’assimilation de la culture populaire dans le champ poĂ©tique par Rimbaud, l’auteur analyse la perception auditive en observant le processus crĂ©ateur du dernier Rimbaud, dans les Illuminations.

19 L’autre Ă©tude, « Rimbaud et l’adieu au politique » d’Éric Marty, est Ă  plus d’un titre intĂ©ressante. Il affirme ainsi : « l’adieu est toujours une opĂ©ration solitaire, obscure, clandestine, non-accompagnĂ©e, au point parfois de passer inaperçu et dont les quelques modĂšles discursifs laissĂ©s par l’histoire sont souvent marquĂ©s par l’infamie de la trahison. »  Certes, certains exĂ©gĂštes ont souvent traitĂ© des relations entre les poĂšmes de Rimbaud et le politique, mais rarement de l’adieu au politique. Selon Marty, le sujet Rimbaud, dans son adieu au politique, ne redevient pas tel qu’il Ă©tait avant le politique mais il transforme le poĂ©tique : l’adieu au politique serait l’acte paradoxal par oĂč Rimbaud transforme le politique en poĂšme. Marty analyse ainsi l’adieu au politique en le divisant en trois catĂ©gories : ‘‘l’adieu lyrique’’ apparaĂźt dans « Qu’est-ce que pour nous mon cƓur », ‘‘l’adieu mĂ©taphysique’’ dans « Mauvais sang » d’Une saison en enfer et ‘‘poĂ©tique de l’adieu’’ dans les textes Solde, Ville, Soir historique
 et GĂ©nie, le poĂšme mĂȘme de l’adieu, le dire d’une politique de l’adieu.

20 En lisant ces Cahiers sur Rimbaud, il nous semble qu’il y a un dĂ©calage entre le ton de la prĂ©face et le contenu du volume. Cette nouvelle revue ne donne pas une si forte impression de renouvellement de la recherche rimbaldienne par rapport aux deux autres revues, Rimbaud vivant et Parade sauvage. Certes il y a des articles tout Ă  fait intĂ©ressants, notamment ceux consacrĂ©s aux relations entre Rimbaud et les Ă©crivains italiens. Mais les autres Ă©tudes se fondent principalement sur des approches habituelles et leurs sujets ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© assez bien traitĂ©s jusqu’à prĂ©sent dans d’autres Ă©tudes. En outre, un certain nombre de critiques prĂ©sents dans ce numĂ©ro publient assez rĂ©guliĂšrement leurs articles dans Parade sauvage. Le recueil remplit-il donc vraiment son contrat ?

21Afin de trouver ‘‘l’inconnu’’ dans la poĂ©sie rimbaldienne, les exĂ©gĂštes doivent certes trouver davantage d’occasion de dialogue. En ce cas, ils doivent « dialoguer » modestement, prudemment et sans prĂ©jugĂ©s.