Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 2
Laurent Angard

« Louer Louise » ou l’énigme Louise LabĂ©.

Mireille Huchon, Louise Labé. Une créature de papier, Droz, 2006, 483 p.

1Encore une Ă©tude sur Louise Labé ! Encore une, dis-je, car l’annĂ©e 2005 a Ă©tĂ© l’annĂ©e oĂč la poĂ©tesse est entrĂ©e dans le programme de l’agrĂ©gation de lettres. Que dire alors de plus dans ce foisonnement de critiques ? La tĂąche semblait ardue. Et pourtant, ce que nous propose Mireille Huchon, est une investigation originale qui associe textes et illustrations afin de le prouver : « Louise LabĂ© [serait] une crĂ©ature de papier ». Elle n’aurait pas existĂ©, tout au moins telle que nous l’envisageons aujourd’hui ! L’auteur annonce alors son projet : « examiner, dans leur contexte et sans a priori, les dires contemporains et le seul vestige qui nous soit restĂ© des activitĂ©s littĂ©raires de Louise Labé [
et ne pas] se tourner vers son hypothĂ©tique cĂ©nacle oĂč se seraient rencontrĂ©s les plus grands esprits » (p. 11).

2Avant de poursuivre notre propos, nous voulons souligner la seconde partie de l’ouvrage dans laquelle le lecteur dĂ©couvrira (et avec quel plaisir !) les fac-similĂ©s des Euvres de LouĂŻze Labé Lionnoize : le Debat de Folie et d’Amour (p. 287), les Elegies (p. 378), les Sonnets (p. 390), mais aussi les Escriz de divers PoĂ«tes, Ă  la louenge de LouĂŻze LabĂ© Lionnoize (p. 402) et la piĂšce de Jacques Peletier du Mans, « A LouĂŻse Labe, Lionnoese, ODE », parue dans son Art poĂ«tique, en 1555.

3Louise LabĂ© est donc lyonnaise
, et, au XVIe siĂšcle, Lyon sollicite l’imagination et « aime les fĂȘtes1 » (p. 31). FĂȘtes que l’on retrouve prĂ©cisĂ©ment en Ă©cho dans le DĂ©bat. Ces festivitĂ©s et le texte labĂ©en mettent en scĂšne des figures antiques et symboliques, sous forme d’allĂ©gorie ou de personnification. Maurice ScĂšve, par exemple, dĂ©crit l’entrĂ©e royale de Henri II et de Catherine de MĂ©dicis, Ă  Lyon, en 1548, par de semblables Ă©lĂ©ments mythologiques. Mireille Huchon remarque alors qu’il existe un « mĂȘme imaginaire » (p. 33) entre les ƒuvres de Louise LabĂ© et le texte de Maurice ScĂšve. Premier point de convergence entre les deux auteurs. Lyon brille de mille qualitĂ©s : la citĂ© est la concurrente directe de Paris. Elle possĂšde ses propres imprimeries et ses imprimeurs attitrĂ©s. SĂ©bastien Gryphe et Jean de Tournes sont les plus cĂ©lĂšbres. Ce dernier a non seulement relatĂ©, dans le Petrarca (1545), « la dĂ©couverte par Maurice ScĂšve du tombeau de Laure », mais il a publiĂ© aussi les Euvres de LouĂŻze LabĂ©. La ville est donc intimement liĂ©e Ă  ses Ă©crivains.

4Mireille Huchon souligne aussi la remarquable dĂ©cennie constituĂ©e par les annĂ©es 1540 : la DĂ©lie de Maurice ScĂšve est publiĂ©e en 1544, les Rymes de Pernette Du Guillet en 1545 ; Thomas SĂ©billet, dans son Art poĂ©tique (1548), donne certains modĂšles de genres; en 1549, est publiĂ©e la Deffence et illustration de la Langue Françoyse de Joachim du Bellay ; Pierre de Ronsard, enfin, fait une entrĂ©e fracassante en 1550 avec ses Odes. On s’intĂ©resse de plus en plus aux formes poĂ©tiques, avec une prĂ©dilection pour le sonnet des canzionieri pĂ©trarquistes. Dans « ce contexte d’effervescence poĂ©tique et de recherches formelles [
] le Debat de Folie et d’Amour [
] est un catalogue de formes poĂ©tiques que fournit l’auteur, dans une sorte d’art poĂ©tique. [
] Ce Debat fournit un historique [
] Ă  mettre en relation avec les enseignements donnĂ©s par Jacques Peletier dans son Art poĂ«tique ou avec ceux que dĂ©veloppe ultĂ©rieurement Maurice ScĂšve dans son Microcosme » (p. 50). De nouveau, le nom de Maurice ScĂšve est prononcé 

5Le critique s’intĂ©resse alors Ă  cette rencontre entre les lyonnaises et les poĂštes. La premiĂšre de ces dames -aprĂšs Louise LabĂ©- est Pernette Du Guillet dont la biographie n’a Ă©tĂ© induite qu’à partir de la prĂ©face d’Antoine Du Moulin. Selon les critiques du XIXe siĂšcle, elle aurait eu une relation avec Maurice ScĂšve, mais lĂ  encore cette grivoiserie ne se fonde que sur l’observation de certains jeux linguistiques. Mireille Huchon interroge ensuite les contemporains : pour Guillaume Paradin, ces deux dames sont «excellentes en savoir et en poesie » (p. 53, p. 114 sqq.), alors que pour Claude de Rubys « deux insignes courtisanes » sans « aucune existence littĂ©raire ». Celui-ci prĂ©fĂšre saluer le talent de ClĂ©mence de Bourges, la destinataire des Euvres de LouĂŻze LabĂ© (p. 62). Il est remarquable de trouver dans divers ouvrages de l’époque cette vision de ClĂ©mence de Bourges en poĂ©tesse (Claude de Taillemont, Antoine Du Verdier, François De Billon). Mais aucune de ses Ɠuvres ne nous est parvenue. Seulement, remarque Mireille Huchon, toutes les qualitĂ©s qui lui sont attribuĂ©es se rencontrent pourtant ailleurs : dans les louanges  dĂ©parties Ă  Louise LabĂ© (piĂšce IX). Enfin, la derniĂšre dame Ă©voquĂ©e est « la mystĂ©rieuse Jeanne de Flore », synonyme de l’humilitĂ© fĂ©minine, qui « pourrait bien ĂȘtre un pseudonyme en relation avec Jehan de Flores, version fĂ©minine d’un nom masculin fleurant la mystification » (p. 66). Alors « l’hypothĂšse d’une supercherie est plausible », car les liens qu’entretiennent les poĂ©tesses et les poĂštes semblent obscures (p. 68). Et ce sont ces trois femmes qui permettent Ă  Mireille Huchon de (r)ouvrir le « dĂ©bat », non celui de Folie et d’Amour, mais celui de « l’authenticitĂ© d’une Ă©criture fĂ©minine lyonnaise », surtout qu’« il importe de noter une fois encore la prĂ©sence de Maurice ScĂšve en filigrane ». (p. 69)

6Les Ɠuvres de Louise LabĂ© ont traversĂ© les siĂšcles irrĂ©guliĂšrement. Jusqu’en 1762, on ne compte aucune réédition des poĂ©sies, seul le Debat fait recette. Les jugements sur la poĂ©tesse restent trĂšs variables, et  l’éventail des impressions est large (« D’un style pur » Ă  un « libertinage Ă©clairé »).

7Le XIXe siĂšcle redĂ©couvre Louise LabĂ©, cette « illustration fĂ©minine de Lyon », Ă©crit Pierre Larousse en 1866 (p. 75). Les poĂ©tesses, telles que Marceline Desbordes Valmore ou RenĂ©e Vivien, s’emparent de l’image de Louise LabĂ©, de sa « parole [
] libĂ©rĂ©e » (p. 77), pour cĂ©lĂ©brer une certaine Ă©mancipation des mƓurs et des femmes.

8Les XXe et XXIe siĂšcles « prĂ©fĂšr[ent] parler de l’authenticitĂ© de ses accents, de sa sincĂ©ritĂ© sublime » (p. 75). Les mouvements lesbiens et fĂ©ministes « n’hĂ©siter[ont] pas Ă  revendiquer comme emblĂšme la figure [de la poĂ©tesse]» Ă  qui ils prĂȘtent une amitiĂ© particuliĂšre avec ClĂ©mence de Bourges (p. 78, p. 84). « Dans la cĂ©lĂ©bration, Ă©crit le critique, l’époque actuelle rejoint le temps de Louis LabĂ©. Les jugements modernes apparaissent tout aussi dithyrambiques que les piĂšces des Escriz de divers poĂ«tes » (p. 80).

9Cependant, une image perdure depuis le XVIe siĂšcle : Louise LabĂ© en « double de Sappho » (p. 80). Ce parallĂ©lisme est exprimĂ© dĂšs la premiĂšre ode des Escriz : « ΕÎčς Ï‰ÎŽÎŹÏ‚ Î›ÎżÎÏƒÎ·Ï‚ ΛαÎČÎŹÎčας » // Â«ÎŁÎ±Ï€Ï†Ï‰Ï‚Â Â». Mais cette rĂ©fĂ©rence exprimĂ©e en grec Ă©tait bien plutĂŽt destinĂ©e aux Ă©rudits, qui « devaient ĂȘtre Ă  mĂȘme d’en savourer la subtilitĂ© et la nouveauté », qu’à la poĂ©tesse lyonnaise (p. 85). Louise LabĂ©, quant Ă  elle, pouvait se rappeler de « L’ÉpĂźtre Ă  Sappho » d’Ovide, qui est une longue plainte d’une amante dĂ©laissĂ©e. Mireille Huchon dĂ©nonce la surinterprĂ©tation des critiques qui y ont vu une autobiographique alors que l’ode ne relĂšve que « des conventions du genre [
] tel[les] que le[s] dĂ©finit Thomas SĂ©billet dans l’Art poĂ©tique françois» (p. 87).

10Sappho devient alors « un Ă©lĂ©ment de comparaison dans l’excellence et une rĂ©fĂ©rence d’autoritĂ© dans le discours sur les femmes» (p. 91). Dans le TraitĂ© du sublime de Longin, on dĂ©couvre l’ « Ode Ă  l’aimĂ©e » de Sappho. Mais Ă  qui attribue-t-on la traduction de cette piĂšce au XVIe siĂšcle ? François Rigolot propose Henri Estienne, mais cela ne semble guĂšre avĂ©rĂ©. Mireille Huchon avance le nom de Marc-Antoine Muret, car il projetait de faire une Ă©dition bilingue de Longin (avec l’imprimeur Paul Manuce), mais aussi parce qu’il avait publiĂ© le carmen LI, Ille mi par esse de Catulle, qui est une adaptation de l’ « Ode Ă  l’aimĂ©e ». Alors « comment ne pas cĂ©der Ă  la tentation de lui faire cĂ©lĂ©brer la lyonnaise en nouvelle Sappho ? », surtout si l’on se souvient que c’est lui qui a donnĂ© Ă  Ronsard le titre de Pindare Français. Les humanistes Ă©rudits connaissaient aussi Sappho grĂące Ă  l’ « Ode Ă  Aphrodite » de Denys d’Halicarnasse qu’ils avaient traduite dĂšs 1547 (contre 1554, date communĂ©ment admise). En comparant la pratique des sonnets de Louise LabĂ©, qui relĂšve de la mĂȘme « harmonie mise en avant par Denys d’Halicarnasse », Mireille Huchon s’étonne de trouver chez celle-ci une aussi « remarquable application en français de ce que les rhĂ©toriciens grecs considĂšrent comme l’essence de la poĂ©sie de Sappho ». Il aura fallu qu’elle « ait lu dans le texte grec ou que quelque humaniste lui ait fait saisir ce qui faisait l’originalitĂ© de cette poĂ©tique pour pouvoir se livrer Ă  une exceptionnelle imitation » (p. 96). Les humanistes en question apparaissent aussi Ă  Lyon pour chanter « des piĂšces poĂ©tiques d’invention sapphique au style subtil et mirifique» (p. 99). Alors l’ode grecque en tĂȘte des Escriz de divers poĂ«tes prend une nouvelle signification : « il s’agissait en 1555 Ă  Lyon d’un beau coup Ă©ditorial, profitant de l’actualitĂ© la plus immĂ©diate » (p. 100). Louise LabĂ© serait alors une nouvelle Sappho.

11Mais comment dĂ©crire Sappho ? Et de lĂ  comment peindre Louise Labé ? Le portait de Pierre Woeiriot (1555) semble rĂ©pondre Ă  cette derniĂšre question. Ce jeune artiste, introduit dans le milieu lyonnais par Charles Fontaine, fait son entrĂ©e dans le cercle scĂ©vien au moment mĂȘme du foisonnement Ă©logieux consacrĂ© Ă  Louise LabĂ©. Nous apprenons alors qu’il existe deux Ă©tats de ce portrait. Ils datent tous les deux de 1555, mais sur le premier (celui qui se trouve Ă  la BnF), on lit : « LOISE LABBE LIONNOISE » et les initiales de P.W. Sur le second, que l’on connaĂźt depuis le XIXe siĂšcle, mais qui n’a attirĂ© l’attention qu’en 1962, on lit aussi : « LOISE LABBE LIONNOISE », avec ce distique latin : 

12« Qui Lugdunensem depictam Laida cernis/Heu fuge : picta licet sauciat hisce oculis »

13[« Tu vois ici peinte la LaĂŻs lyonnaise. Fuis donc, car elle pourrait, mĂȘme en peinture, te blesser de ces yeux »].

14On peut se demander si ce second portrait est Ă  la gloire de Louise LabĂ©, car elle est comparĂ©e Ă  MĂ©duse, dont la tĂȘte orne les deux Ă©tats du portrait. « L’assimilation de Louise LabĂ© Ă  MĂ©duse est manifeste, Ă©crit Mireille Huchon, [
] L’existence de ces deux Ă©tats permet de saisir la fabrication des Euvres de Louise LabĂ©. Elle laisse augurer de curieuses relations entre les personnages qui ont pris part Ă  l’entreprise de glorification de Louise LabĂ© ».

15Quand le critique a Ă©bauchĂ© dans la premiĂšre partie la querelle entre les deux historiens lyonnais, Guillaume Paradin et Claude de Rubys, elle avait laissĂ© en attente nombre d’interrogations (p. 53). Elle y revient pour mieux Ă©tayer sa thĂšse d’une « crĂ©ature de papier » en montrant les rĂ©seaux d’influence qui sous-tendent l’écriture des textes. La dĂ©monstration est probante. En effet, Guillaume Paradin ne regarde et n’écrit l’histoire de Lyon qu’à travers les faits divers et ne s’intĂ©resse qu’à trois textes contemporains : celui de Guillaume RouillĂ©,  celui des Escriz de divers pöetes et le rĂ©cit de l’entrĂ©e de Henri II fait par Maurice ScĂšve et Claude de Taillemont. Alors pourquoi uniquement ces trois textes ? Car, « ce gros livre d’histoire » n’est pas de l’histoire, mais de l’affabulation. Pour le dire, il n’y a qu’une piĂšce liminaire de Philibert Bugnyon qui ne s’intĂ©resse pas Ă  l’ouvrage de l’historien, mais offre bien plutĂŽt « une rĂ©flexion gĂ©nĂ©rale sur la vĂ©ritĂ© de l’histoire » (p. 118). Il semble Ă©vident que Philibert de Bugnyon n’allait pas attaquer le contenu du livre, puisqu’il « fut [
] partie prenante d’un des deux ouvrages qu’analyse Guillaume Paradin» (p. 119).

16Les dires de Claude de Rubys sur Louise LabĂ© peuvent ĂȘtre pris au sĂ©rieux, c’est ce qu’affirme Mireille Huchon. En effet, Philibert de Bugnyon a Ă©crit aussi une piĂšce liminaire au texte de l’historien, mais elle est de nature diffĂ©rente puisqu’elle s’intĂ©resse Ă  l’oeuvre de Claude de Rubys en entĂ©rinant ainsi les doutes sur « les bonnes mƓurs de Louise Labé ».

17Ce qui amĂšne Mireille Huchon Ă  interroger la lĂ©gende de la « Belle CordiĂšre », une belle courtisane, apparue pour la premiĂšre fois sous la plume de Philibert de Vienne, en 1547, et associĂ©e en 1584 au nom de Louise LabĂ©. Cette « Belle CordiĂšre » suscita de nombreux Ă©crits, de Jean Calvin Ă  Olivier de Magny. « Du vivant de Louise LabĂ©, Ă©crit le critique, la ‘Belle CordiĂšre’ est donc, sans l’ombre d’un doute, une paillarde » (p. 129). En 1585, Antoine Du Verdier fait la synthĂšse entre « les tĂ©moignages les moins dĂ©favorables sur la ‘Belle CordiĂšre’ et l’activitĂ© littĂ©raire de Louise Labé » (p. 130). De ce travail, naĂźt la biographie de la poĂ©tesse qui y est dĂ©crite comme « une courtisane aux dons multiples ». D’autres sont plus radicaux dans leur propos : Pierre de Sainct-Julien affirme dans Gemelles ou Pareilles (1584) que « Louise LabĂ© est une courtisane, mais encore que le Debat de Folie et d’Amour est Ă  attribuer Ă  Maurice ScĂšve et Ă  l’érudite gaillardise de son esprit » (p. 133). Verdun-L. Saulnier sera l’écho de cette hypothĂšse et Mireille Huchon relĂšve alors que c’est encore Maurice ScĂšve qui compose le sonnet sur le Debat : « En grace du Dialogue d’Amour, & de Folie, Euvre de D. LouĂŻze LabĂ© Lionnoize. »

18Pour Enzo Giudici et Olivier Millet, le mystificateur ne serait donc que Maurice ScĂšve (accompagnĂ© d’une plĂ©iade d’amis lyonnais) qui Ă©gare les lecteurs Ă  la faveur de cette fameuse anagramme qui rapproche le nom de LOYSE LABE du mot labyrinthe : « La Loy se laberynte » (p. 405). Et il faut chercher Louise LabĂ© « Non si non la », autre jeu sur les mots qui perdent le lecteur. Tous les regards se tournent donc vers cet auteur qui fut cĂ©lĂ©brĂ© par ces contemporains : Claude de Rubys qui affirmait que Louise LabĂ© Ă©tait une courtisane, Claude de Taillemont qui s’inspire de ses pratiques poĂ©tiques et qui le reconnaĂźt comme « initiateur », Estienne Pasquier qui loue en lui son obscuritĂ© (p. 147). Mais il y a aussi Jean de Tournes et Pontus de Tyard (p. 156), Philibert de Bugnyon qui se place explicitement sous son patronage et veut imiter sa DĂ©lie, Guillaume de La TayssoniĂšre et Charles Fontaine qui lui dĂ©dient certaines de leurs piĂšces. Jacques Peletier du Mans, liĂ© Ă  Jean de Tournes, a, quant Ă  lui, un parcours un peu particulier dans cette mystification : il publie une louange Ă  Louise LabĂ© hors des Escriz et la signe. Comme le signale Mireille Huchon, « les particularitĂ©s graphiques de l’édition de 1555 des Euvres de Louise LabĂ© ont Ă©tĂ© rapprochĂ©es des prĂ©ceptes de Jacques Peletier » (p. 185).

19Alors pourquoi cette mystification ? Le critique rĂ©pond qu’il y avait un « projet de ‘Louer Louise’» sous forme de dialogue poĂ©tique entre Antoine Du Moulin et ClĂ©ment Marot — un dialogue poĂ©tique « qui serait Ă  considĂ©rer comme un jeu de mots marotique, sans aucun lien avec une Louise rĂ©elle, mais correspondant au ‘Laudare Laure’ de PĂ©trarque » (p. 186). Et le sujet mĂȘme aurait Ă©tĂ© choisi par «gaye fantaisie » (p. 208). Dans ce projet, on rencontre aussi Olivier de Magny dont les Odes seraient la participation Ă  ce projet. La critique du XIXe siĂšcle a vu dans ses pages une relation amoureuse. Or, elle semble avoir passĂ© sous silence certains dĂ©tails qui n’ont pas Ă©chappĂ© Ă  Mireille Huchon. Tout d’abord le sonnet XXII attribuĂ© Ă  Antoine FumĂ©e aborde la production littĂ©raire de Louise LabĂ©, mais l’auteur Ă©voque « les odes et les sonnets ». Mais la poĂ©tesse lyonnaise n’a pas Ă©crit d’odes (p. 212). De plus, la femme chantĂ©e par Magny est brune (« brunette ») alors que la poĂ©tesse lyonnaise Ă©voque « sa tresse dorĂ©e » (p. 195). Et le portrait que le poĂšte peint de la femme aimĂ©e est bien plutĂŽt en rĂ©fĂ©rence Ă  des hĂ©roĂŻnes mĂ©diĂ©vales de romans chevaleresques, Ă  l’imitation de L’Arioste, qu’en rĂ©fĂ©rence Ă  une femme prĂ©cise. « Ces livres, Ă©crit le critique, [
] publiĂ©s quatre ans aprĂšs l’ouvrage de Louise LabĂ© et les Escriz de divers poĂ«tes auxquels a participĂ© Olivier de Magny, pourraient bien conserver quelques souvenirs d’une affaire Louise LabĂ©, mais qui n’est pas celle que l’on croit ». Mireille Huchon, sans formule pĂ©remptoire, laisse Ă  ses lecteurs le choix de la conclusion.

20Le dernier personnage important de cette mystification littĂ©raire est Guillaume Aubert, un des traducteurs des Amadis. Il ajoute dans les Escriz de divers pöetes de nombreux vers qui ressemblent Ă  ce qu’il Ă©crit pour Louise LabĂ© (p. 203). Le lecteur de son Ode est transportĂ© dans l’univers des Amadis ou dans celui du Roland furieux. « Il y a, Ă©crit Mireille Huchon, dans la trame narrative de cette ode une vĂ©ritable mise en roman ». Aussi « les Ă©lĂ©ments prĂ©tendument biographiques ne sont donc que des Ă©lĂ©ments romancĂ©s » (p. 203). « La Louise guerriĂšre qui a enflammĂ© l’imagination des biographes [
] ne relĂšve que de l’exagĂ©ration Ă©pique et d’une habile invention » (p. 204). On peut se demander alors, avec Mireille Huchon, « comment attendre le respect de la vĂ©ritĂ© historique de celui qui, dans la prĂ©face de sa traduction de l’Amadis, prĂŽne les vertus de la fiction, en soulignant la supĂ©rioritĂ©, pour l’instruction, de la narration inventĂ©e » (p. 205).

21« Maurice ScĂšve est donc, Ă©crit Mireille Huchon, dans Lyon des annĂ©es 1530-1560, un des personnages clefs du monde littĂ©raire, trĂšs entouré » (p. 162). Les signataires des diffĂ©rentes piĂšces des Escriz de divers pöetes sont en fait une plĂ©iade d’hommes masquĂ©s, piĂšces poĂ©tiques plurielles qui se trouvent elles mĂȘme dans l’édition des Euvres de LouĂŻze LabĂ© Lionnoize sortie tout droit des ateliers de Jean de Tournes. Les jeux de mots et les autres anagrammes essaimĂ©s dans les Escriz, ne sont, selon Mireille Huchon, que divertissements « des jeunes amis de Maurice ScĂšve qui louent celui qu’ils considĂšrent comme le soleil et qu’ils substituent aux figures fĂ©minines d’inspiration pĂ©trarquistes » (p. 167). Les Euvres de LouĂŻze LabĂ© Lionnoize sont une belle mystification littĂ©raire orchestrĂ©e par l’auteur de DĂ©lie, rejoint par les Ă©crivains en vogue dans ce XVIe siĂšcle lyonnais qui n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  « faire de la rĂ©cupĂ©ration de textes destinĂ©s Ă  d’autres femmes » (p. 224) afin de « gayement dire et ouyr maintes sornettes » (p. 271).