Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 2
Efstratia Oktapoda-Lu

La littérature maghrébine passe à table

Rosalia Bivona, La mensa in scena magrebina, ovvero il cibo come pre-testo narrativo, Napoli, Arte Tipografica Editrice, Lo specchio del Mediterraneo, 2005, 288 p.

1Voici un livre qui enchantera les amoureux du jeu de la fiction, des histoires Ă  lectures multiples et  ceux qui croient encore que l'art culinaire a une autre fonction que celle d'ĂȘtre consommĂ© Ă  table. En effet, c’est une vĂ©ritable nouveautĂ© que cet ouvrage de Rosalia Bivona sur la convivialitĂ©, car, Ă  premiĂšre vue, on dirait que l’on ne mange pas beaucoup dans la littĂ©rature maghrĂ©bine, et pourtant les mets s’insinuent dans la diĂ©gĂšse comme un langage ‘autre’ qui s’amalgame Ă  un systĂšme de valeurs sociales, idĂ©ologiques et religieuses gagnant le monopole des pulsions liĂ©es aussi bien Ă  la vie individuelle que collective. Ce petit chef d’Ɠuvre propose de nouvelles perspectives dans la littĂ©rature mĂ©diterranĂ©enne arabe et francophone, et pose dĂ©sormais d’autres bases critiques. La double thĂ©matique, cuisine et littĂ©rature, et la double perspective littĂ©rature et cinĂ©ma, fait incontestablement l’originalitĂ© de ce livre. Si l’image passe par le texte, inversement, le texte passe par l’image, mais il passe aussi par le ventre, grĂące Ă  une Ă©criture fascinante, appĂ©tissante, succulente capable de captiver tout lecteur. Rosalia Bivona, spĂ©cialiste de la francophonie maghrĂ©bine, nous a concoctĂ© un vĂ©ritable menu, une gastronomie succulente composĂ©e des Ă©crivains maghrĂ©bins des plus appĂ©tissants, au sens propre et figuré : Mouloud Feraoun, Ali Boumahdi, Rachid Boudjedra, Marcel BĂ©nabou, Fouad Laroui, Moufida Tlatli, Souad Guellouz, FĂ©rid Boughedir, Mahi Binebine, Malek Alloula.

2L’ouvrage a tout d’une mise en scĂšne de la table – tel est le titre inventif de l’avant-propos traditionnel qui joue sur la ‘mensa in scena’ (table sur scĂšne) et la ‘messa in scena’ (mise en scĂšne)  – : de l’apĂ©ritif au menu fait de cuscus et de tajines citronnĂ©s en passant par les entrĂ©es bien sĂ»r dĂ©gustatives. « Une assiette est comme un cadre », on lit dans l’introduction, et « une table d’invitĂ©s est une scĂšne de théùtre des plus conviviales » (11). Rites et rituels de la table assurent une stabilitĂ© extraordinaire, le banquet abolit le discours, le temps s’arrĂȘte, et alors, Ă  table ! La parole est donnĂ©e aux convives, l’écrivain qui, Ă  travers des vapeurs chaudes, prĂ©pare ses produits croquants, aigres et doux, acides, salĂ©s, sucrĂ©s ou pimentĂ©s.

3« Pour un plat de couscous : nourriture et diĂ©gĂšse dans Le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun » est l’intitulĂ© du premier chapitre, du premier acte de cette exquise mise en scĂšne narrative et maghrĂ©bine. Si Rosalia Bivona a bien justement choisi d’ouvrir son succulent essai avec cet auteur, c’est parce « Le Fils du pauvre est sans doute un ‘roman fondateur’, une Ɠuvre importante, inaugurale, non seulement parce qu’elle enregistre, interprĂšte, traduit une identitĂ©, un espace et un temps, non seulement parce qu’elle reprĂ©sente la volontĂ© de se faire entendre, accepter et comprendre, affirmant un Moi en rĂ©ponse aux images stĂ©rĂ©otypĂ©es et caricaturales fournies par le colonisateur, mais parce qu’il est habitĂ© par l’imbrication des langues et des imaginaires qu’il continuera inlassablement Ă  faire Ă©voluer (
) une radiographie poĂ©tiquement cristalline d’un milieu rural » (19-20). La ‘route du couscous’ conduit alors vers un chemin mĂ©taphorique bien fort impliquant les nƓuds diĂ©gĂ©tiques, Ă©quivalents aux diffĂ©rents aspects du moment du repas, car les relations, parfois ambiguĂ«s, qui s’établissent entre l’ordre de la nourriture et de la diĂ©gĂšse, peuvent donner une clĂ© de lecture de la littĂ©rature maghrĂ©bine extrĂȘmement efficace.

4En suivant le sillon tracĂ© par LĂ©vi-Strauss, qui affirme que la nourriture est un langage dans lequel la sociĂ©tĂ© traduit inconsciemment sa structure, Rosalia Bivona dĂ©montre jusqu’à quel point le moment du repas peut jouer un rĂŽle important dans une littĂ©rature ethnographique. Sa reprĂ©sentation occupe un espace mĂ©tonymique bien dĂ©fini car manger signifie raccourcir la distance entre soi-mĂȘme et le monde et dĂ©couvrir la profonde unitĂ© de cet espace, la nourriture est pour le lecteur un fil d’Ariane et pour le personnage un miroir de Narcisse qui lui renvoie son reflet (28, 32 passim). Dans Le Fils du pauvre le couscous vĂ©hicule le concept de pauvretĂ©/dignitĂ©, d’oĂč toute une analyse qui permet de dĂ©mĂȘler les diffĂ©rentes valeurs qui font de l’acte de manger un mĂ©canisme complexe. La nourriture au sens large, donc, et le couscous en particulier, reviennent Ă  plusieurs reprises tout au long du roman, l’auteur puise dans l’histoire une matiĂšre narrative et en extrait ses contradictions, certaines valeurs familiales et sociales dĂ©pendent de la possibilitĂ© d’accĂ©der ou non Ă  une table dressĂ©e. VoilĂ  pourquoi la nourriture est un prĂ©-texte narratif qui, comme l’on verra tout au long de cette Ă©tude, donne accĂšs Ă  l’art, l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’analyse du personnage, l’humour, ecc.

5DeuxiĂšme chapitre, deuxiĂšme menu et deuxiĂšme rĂ©cit autobiographique, celui d’Ali Boumahdi et du Village des asphodĂšles et de Berrouaghia, village algĂ©rien qui invite au rĂȘve, au voyage
 La porte s’ouvre au fur et Ă  mesure que l’on avance dans la lecture (
) et le lecteur, en acceptant l’invitation d’entrer, devient juge et tĂ©moin (46). Ici, nous est alors livrĂ© un essai pointu sur l’autobiographie et l’autofiction ; l’entre-deux aussi est un sujet minutieusement approfondi, faisant place Ă  l’image et au cinĂ©ma, Ă  un rĂ©cit oĂč les images s’enchaĂźnent comme des photogrammes pour arriver enfin aux mets et au repas – l’élĂ©ment clĂ© de la lecture –, Ă©lĂ©ment indĂ©niablement et intimement liĂ© Ă  la rĂ©alitĂ© des lieux et des personnes. L’imaginaire rĂ©el ne fait pas dĂ©faut tout comme le rĂ©seau intertextuel prĂ©sent chez tous les Ă©crivains algĂ©riens de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration, Rachid Boudjedra ou Assia Djebar par exemple. Mais plus que la fiction, Le Village des asphodĂšles, se veut le fruit Ă©vident de la pulsion autobiographique. Pour revenir Ă  la mise en scĂšne de la table, dont le romancier fait sa clĂ© de lecture et d’interprĂ©tation, la convivialitĂ© doit s’entendre avec autobiographie, autofiction ou narration tout court, car  « Le moment du repas est polysĂ©mique, tout ce qui concerne la nourriture n’est pas seulement filigrane, mĂ©tatexte – oĂč sont mis en scĂšne les symboles, la parole, l’imaginaire et toutes les Ă©motions qui surgissent des relations problĂ©matiques dans un espace de l’enfance irrĂ©mĂ©diablement perdue – mais aussi une technique narrative qui met tout en correspondance, en communication (
) Couscous, lĂ©gumes, gĂąteaux, cafĂ©, Ă©pices, cristallisent l’essentiel, condensent la vie que le narrateur porte cousue sur lui, totalisent l’intĂ©riorisation du parcours effectuĂ©. Le repas, plus ou moins ritualisĂ©, est une partie fondamentale de la rĂ©alitĂ© et il est partie intĂ©grante de la technique employĂ©e pour la reprĂ©sentation et la narration, il sert donc Ă  constituer le texte et sa littĂ©raritĂ© (53-54). Pour Boumahdi, chaque rĂ©fĂ©rence alimentaire est prĂ©-texte pour une trame textuelle touffue et consĂ©quente, elle rĂ©vĂšle la substance essentielle de la diĂ©gĂšse, celle de la fonction rĂ©aliste. Chaque conflit du rĂ©cit correspond Ă  un repas, et tous les repas constituent la ‘trame essentielle’ du roman.

6Le chapitre suivant est consacrĂ© Ă  Rachid Boudjedra ; quittant quelque peu la table et la littĂ©rature, il se concentre sur le tableau de l’obĂ©sitĂ© en tant que rĂ©fĂ©rents latents de la peinture et de l’excĂšs de la nourriture : l’image horrible de l’obĂšse grand-mĂšre, cuisiniĂšre talentueuse, est omniprĂ©sente. Portant sur Le DĂ©sordre des choses, le chapitre se veut d’abord un essai de modernitĂ© de l’expression boudjedrienne narrative et artistique. Une Ă©criture dynamisĂ©e dont la frĂ©quence de certains thĂšmes et de certains personnages rĂ©currents dans tous ses romans, dĂ©montre une Ă©nergie de crĂ©ation et de transformation. Dans une intĂ©raction originale entre peinture et littĂ©rature, Rosalia Bivona approche d’abord l’art contemporain (Picasso, Bacon, Braque) qui ont influencĂ© l’imaginaire hallucinĂ© et obsessionnel de Boudjedra. À la suite de cet essai approfondi entre l’art et le roman, Rosalia Bivona reprend le fil principal du livre, celui de la cuisine, mais dans un rapport tout Ă  fait nĂ©gatif par rapport au personnage. La nourriture, unie aux saveurs, aux odeurs, au toucher et Ă  l’espace de la cuisine est l’élĂ©ment connotatif le plus important de la grand-mĂšre paternelle et de l’oncle Hocine, personnages qui pĂšsent lourd dans le sens du terme avec leur exubĂ©rance caricaturale et leur obĂ©sitĂ© tragique, une obĂ©sitĂ© toute boterienne. La crĂ©ativitĂ© gastronomique doit rendre compte des dits et des non-dits, de ce qui est licite et de ce qui ne l’est pas, ainsi dans cet espace en putrĂ©faction habitĂ© par des chairs Ăąpres, corrompues, ramenĂ©es dans un Alger dĂ©chirĂ©, les personnages se dĂ©placent avec une lente solennitĂ©, au milieu de fourneaux, casseroles, braseros, serrĂ©s dans les quatre murs de la cuisine. Dans un miroir de sociĂ©tĂ©, la rĂ©pĂ©tition des ragoĂ»ts, des sauces, des viandes grillĂ©es, des poulets Ă  la vapeur, des poissons Ă  l’étouffĂ©e, des couscous de toutes sortes et en tout genre, des pĂątes, des feuilletĂ©s, des mĂ©lasses ou autres, devient obsessionnelle et ne tend pas au goĂ»t mais au dĂ©goĂ»t. Les personnages boudjedriens sont des personnages boulimiques qui suintent aliĂ©nation, schizophrĂ©nie, complexes Ɠdipiens, alors que leur vision du monde est entiĂšrement filtrĂ©e par des psychoses, amnĂ©sies, insomnies et obsessions profondes.

7Dans le chapitre dĂ©diĂ© au beau roman de Marcel BĂ©nabou Jacob MĂ©nahem et Mimoun. Une Ă©popĂ©e familiale, la nourriture agit comme une vĂ©ritable mĂ©tonymie du monde : elle vivifie le projet scriptural du roman en perpĂ©tuel devenir suivant les mĂ©canismes modernes de la construction du livre dans le livre. Mais elle est surtout et avant tout au centre des rapports familiaux, religieux et psychologiques. Autant dire que dans le monde juif du personnage dĂ©crit et de ses grises journĂ©es estudiantines Ă  Paris, la mĂ©moire passe par la nourriture. Chaque repas, chaque moment de convivialitĂ©, chaque mets est insĂ©rĂ© dans le contexte d’une explication anthropologique, philosophique et ethnologique, avant d’ĂȘtre diĂ©gĂ©tique ; le goĂ»t, l’image, le souvenir sont associĂ©s dans la ritualisation de l’acte de manger. Toute rĂ©fĂ©rence gastronomique rĂ©veille aussi bien la mĂ©moire individuelle que collective.

8Le cuisinier – et non plus la cuisine – se cache derriĂšre le protagoniste des MĂ©fiez-vous des parachutistes de l’écrivain marocain Fouad Laroui. Deux personnages et deux mondes : l’ingĂ©nieur Machin et Bouazza,  le parachutiste qui lui est tombĂ© sur la tĂȘte ; la naĂŻvetĂ© toute europĂ©enne du premier et la mentalitĂ© toute marocaine du deuxiĂšme conduiront le lecteur au long d’une histoire cocasse pleine humour et de qui pro quo. Bouazza rĂ©sout n'importe quel problĂšme avec l'arme gastronomique : il suffit d'un succulent tajine de poulet aux amandes ou au citron,  des sardines Ă  la tchermula, une Ă©paule d’agneau au safran et au paprika, des salades de pois chiches au cumin et zaaluk d’aubergines, des tajines d’agneau Ă  la courge et au miel, et puis r’ghaĂŻfs, couscous d’orge au lait et aux fĂšves sĂšches et personne ne pourra le mettre Ă  la porte. Plus que dans la simple dĂ©nomination des plats et de leur valeur anthropologique, l’intĂ©rĂȘt rĂ©side surtout dans l’instance narrative : en bon cuisinier, Bouazza dĂ©termine la dynamique du rĂ©cit. L'acte de cuisiner est rĂ©ductible Ă  une fonction, Ă  une qualification permanente du personnage.

9Le chapitre suivant est consacrĂ© au film Les silences du palais de Moufida Tlatli, une histoire transversale faite de flux et de ressacs. À travers l’histoire d’Alia, la protagoniste, la cinĂ©aste rend hommage au monde fĂ©minin obligĂ© de vivre dans l’ombre et dans le silence des cuisines du palais beylical au moment des mouvements indĂ©pendantistes. Une claustration vĂ©cue avec une paradoxale libertĂ©, qui montre les barriĂšres et les passages de cet espace ombilical des cuisines oĂč l’histoire est en train de se faire. Le chapitre 7 constitue une vĂ©ritable Ă©tude comparĂ©e, se focalisant sur Les jardins du Nord, roman de Souad Guellouz et Un Ă©tĂ© Ă  la Goulette, film de FĂ©rid Boughedir ; parcourir ces deux ouvrages, qui doivent ĂȘtre lus dans une perspective gastronomique parce qu’ils reprĂ©sentent une Tunisie renouvelĂ©, dĂ©sireuse d’affirmer aussi bien son identitĂ© que sa pluralitĂ©, signifie se reconduire Ă  la MĂ©diterraneitĂ© la plus profonde. La fabula gastronomique est l’une des clĂ©s de lecture les plus Ă©videntes car rien ne peut y ĂȘtre ajoutĂ© puisque c’est celle-ci qui s’ajoute au texte aussi bien cinĂ©matographique que narratif. Il s’agit d’une cuisine qui demande Ă  ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme un jeu de miroirs, de tiroirs Ă  double fond, de couloirs secrets. Le multiculturalisme est cela : la capacitĂ© de rĂ©aliser une dynamique de plans culturels et spatio-temporels.

10Dans le cadre tragique et Ă©mouvant de Cannibales de Mahi Binebine, Ă©popĂ©e obscure et multiple de la clandestinitĂ©, Rosalia Bivona analyse avec beaucoup de mĂ©rite l’immigration sous la perspective de la ‘cuisine cruelle’. Dans l’équation gastronomique de l’exil, c’est la nourriture qui ‘dit’ l’immigration, qui invente un langage et des points de rĂ©fĂ©rence pour traduire une rĂ©alitĂ©, aussi bien visible qu’invisible, qui autrement ne pourrait pas ĂȘtre communiquĂ©e.

11Et on arrive malheureusement Ă  la fin du banquet, le dernier plat est Les festins de l'exil de l’écrivain algĂ©rien Malek Alloula. Contrairement aux analyses prĂ©cĂ©dentes, oĂč le moment du repas se prĂȘtait Ă  une coupe diachronique en offrant une clĂ© de lecture possible, ici la nourriture n'est plus un prĂ©-texte, mais le vĂ©ritable sujet, qui fait autoritĂ© et joue sur les cordes sensibles des sens, accompagnĂ© par tout un programme d’arĂŽmes et de saveurs, qui rĂ©veillent la mĂ©moire.

12Ce livre sur le repas dans la littĂ©rature francophone maghrĂ©bine est rĂ©ellement un ouvrage exquis, de double aspect, littĂ©raire et cinĂ©matographique : son auteur a su montrer avec beaucoup de virtuositĂ© les Ă©pousailles indissolubles et heureuses entre nourriture et littĂ©rature. VĂ©ritable destin intimement vĂ©cu, cet ouvrage critique polyvalent et polysĂ©mique s’offre comme une succession d’images et de saveurs, d’odeurs, de couleurs et de fantaisies mĂ©taphysiques. Un plaisir des yeux et des sens.