
Faire envie
1Lâexercice de la critique littĂ©raire est parfois accusĂ© â « par projection de lâenvie », suggĂšre Fabrice Wilhelm (p. 18) â de diminuer le mĂ©rite des Ćuvres quâelle est en effet obligĂ©e de rĂ©duire au rang dâobjets dâanalyse. Lâexercice du compte-rendu relĂšve sans doute lui aussi dâune envie qui sâignore, Ă tout le moins lorsque le chroniqueur prĂ©tend dominer intellectuellement les travaux dâautrui. Nous chercherons Ă Ă©chapper Ă ce travers, ou Ă le sublimer, en prĂ©cisant les mĂ©rites dâun ouvrage collectif dĂ» Ă lâinitiative de Fabrice Wilhelm (UniversitĂ© de Haute-Alsace). Lâapport de ce recueil est en effet au moins double :
21. Sur le plan empirique, celui des « Figurations littĂ©raires » (seconde partie de lâouvrage), dĂ©filent ce que lâĂ©diteur appelle Ă juste titre les « lieux communs » de lâenvie. Leur universalitĂ© Ă©clate au miroir de lâHistoire et semble sâexpliquer par lâarticulation de la crĂ©ation littĂ©raire avec la thĂ©ologie morale et la spĂ©culation philosophique. Le champ dĂ©frichĂ© va de la Renaissance (Ronsard, Du Bellay, Jodelle, Peletier du Mans et dâautres encore) au baroque de Shakespeare, en passant par lâĂąge classique (MoliĂšre, La Fontaine, Saint-Simon) pour sâarrĂȘter aux synthĂšses romanesques du XIXe siĂšcle (Balzac, Stendhal, Hugo). Trois Ă©tudes consacrĂ©es Ă Svevo, Claudel et Perec viennent Ă©clairer un paradoxe des temps modernes oĂč lâenvie nâest plus un vice, ou un pĂ©chĂ©, mais « une attitude socialement acceptable et mĂȘme valorisĂ©e » (p. 12). Quelques grandes figures mythologiques de lâenvie â Ălectre, MĂ©dĂ©e, CaĂŻn â sont Ă©galement au rendez-vous. Ceci dĂšs les « Aperçus thĂ©oriques » proposĂ©s dans la premiĂšre partie du recueil. Ici, lâanalyse littĂ©raire sâĂ©taie sur lâexpĂ©rience clinique apportĂ©e par des psychanalystes qui sont aussi des thĂ©oriciens â F. Guignard, G. Bonnet, A. Clancier, P. Hassoune-Lestienne â. Le point de vue de la sociologie et de lâhistoire sont reprĂ©sentĂ©s par B. Viard et B. Heyberger.
32. Sur le plan conceptuel, la prĂ©face due Ă F. Wilhelm offre une mise en perspective conceptuelle et donne une bibliographie essentielle. DâemblĂ©e, le prĂ©facier prĂ©cise le parti pris thĂ©orique â il est freudien et kleinien â auquel le recueil doit sa cohĂ©rence. Freud en effet dĂ©couvre dans Totem et tabou (1913) que le dĂ©sir de justice nâa souvent dâautre mobile que lâenvie. Il en vient ainsi Ă dĂ©construire, dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921), les idĂ©aux communautaires, autant de formations rĂ©actionnelles, dit-il, destinĂ©es Ă endiguer lâenvie. Il apparaĂźt enfin que celle-ci relĂšve dâune affection narcissique : lâenvie sociale, tout justifiĂ©e quâelle est, donne la mesure de « la distance qui sĂ©pare tout un chacun de son idĂ©al ».
4Avec MĂ©lanie Klein, auteur dâEnvie et gratitude (1957), lâenvie devient archaĂŻque, quasiment constitutionnelle, et donc universelle. Elle tire paradoxalement son origine de la toute-puissance que lâinfans attribue Ă la mĂšre nourriciĂšre. Lâenvieux en effet vit tout apport extĂ©rieur â parental, scolaire, artistique ou autre â comme une blessure dâamour-propre. Au terme : « le sentiment dâun monde intĂ©rieur dĂ©vasté » ne pouvant faire lâobjet dâaucune « rĂ©paration » (p. 16).
5Une telle approche porte Ă relativiser le concept de « dĂ©sir mimĂ©tique » dĂ» Ă RenĂ© Girard. En effet, les « pulsions sont un donnĂ©, et ce nâest nullement lâexemple qui les crĂ©e. » (p. 14). Est Ă©galement relativisĂ© lâapport de Helmut SchĆck, auteur de Lâenvie, une histoire du mal (trad. française en 1995). La prĂ©face propose par ailleurs une utile distinction conceptuelle (p. 6) : lâenvie nâest pas la jalousie et encore moins le dĂ©sir. Si le jaloux cherche Ă obtenir les biens qui lui font dĂ©faut, lâenvieux, lui, sâattache Ă tout dĂ©truire : la personne enviĂ©e, les biens de cette derniĂšre et mĂȘme sa propre personne. Cette distinction conceptuelle remonte Ă la GrĂšce archaĂŻque, elle est reprise dans la thĂ©ologie morale oĂč lâenvie, nĂ©e dâune blessure dâorgueil, « est un pĂ©chĂ© contre la Charité » (p. 9), Ă ce titre proche de lâacĂ©die.
6Câest encore au seuil de lâouvrage quâon trouvera une synthĂšse sur lâhabillage figuratif de lâenvie, volontiers allĂ©gorique (et au fĂ©minin), connotĂ©e par les traits de la vieillesse, de lâamaigrissement, de la dĂ©voration, de la lividitĂ© et du regard torve (Ă©tymologiquement invidere est parent du « mauvais Ćil », croyance qui repose sur une projection de lâenvie).
7Les comportements individuels et collectifs provoquĂ©s par lâenvie sont eux aussi stĂ©rĂ©otypĂ©s : mĂ©disance et autres hypocrisies comportent une « menace de dissolution sociale » (p. 9). Il est vrai que lâenvie peut se sublimer et donner lieu Ă un comportement dâĂ©mulation. Mais elle travaille le plus souvent à « égaliser les conditions en nivelant le bonheur par le bas ». Le nom de Tocqueville, thĂ©oricien du « sentiment dĂ©mocratique de lâenvie », apparaĂźt comme une sorte de point de fuite thĂ©orique du recueil. Autre trait comportemental : la virulence intrusive de lâenvieux, liĂ©e Ă sa tendance Ă faire porter Ă autrui sa propre aviditĂ© prĂ©datrice (p. 17).
8La prĂ©face se termine sur une rĂ©flexion consacrĂ©e Ă la figure de lâartiste, rival potentiel non seulement du CrĂ©ateur mais encore de ses propres gĂ©niteurs. Lâun des intĂ©rĂȘts â et non le moindre â du recueil est ainsi dâĂ©clairer lâĂ©nigme de la crĂ©ativitĂ©, et de ses blocages.
9Les lignes qui suivent donneront un aperçu des dix-huit contributions dont se compose ce recueil extrĂȘmement stimulant.
10Florence Guignard illustre la « politique de lâenvieux » : « plutĂŽt dĂ©truire [âŠ] que de dĂ©pendre » ou « dâavoir Ă [âŠ] partager ». Cette « politique » se soutient Ă force de clivages, illustrĂ©s Ă propos du personnage de Lady Macbeth, auquel Florence Guignard consacre des pages profondĂ©ment convaincantes. Mais lâenvie est aussi « une attaque contre les liens » : Ă preuve, le cas de Iago, dans Othello, ou encore celui de Tartuffe, finement analysĂ© comme un double dâOrgon qui, par ce biais, rĂȘve de « tout obtenir sans rien avoir Ă faire, ni Ă donner, ni Ă apprendre, et rĂ©duire Ă nĂ©ant celui qui lui a tout donnĂ©. »
11GĂ©rard Bonnet rapporte un cas clinique, celui dâun jeune meurtrier dont la cure analytique a montrĂ© comment « lâenvie peut se transformer en remords ». Quâon ne se fasse pas dâillusions : le remords, nous apprend G. Bonnet, « regret Ă priori des plus louables », sâaccompagne de la « conviction sous-jacente » que la personne enviĂ©e « est en Ă©tat de se venger, et que lâacte commis [sur elle] peut faire retour Ă tout instant sur celui qui lâa commis. » (p. 34). En somme, le dĂ©sir destructeur est toujours lĂ . NĂ©anmoins, le remords est plus âĂ©voluĂ©â que lâenvie dans la mesure oĂč il « donne Ă lâautre une existence propre » et « met en place un processus de rĂ©versibilité ». Câest ce dernier prĂ©cisĂ©ment qui fait en sorte que le remords, loin de tendre Ă la rĂ©paration, peut devenir le moteur dâun passage Ă lâacte criminel.
12Câest « lâenvie de la bonté » que vient Ă©clairer Anne Clancier. Des exemples cliniques montrent Ă loisir que des ĂȘtres « oblatifs, gĂ©nĂ©reux, suscitent souvent lâenvie de ceux qui se sentent incapables dâĂȘtre bons. » De telles personnes sâadonnent volontiers Ă la mĂ©disance, au dĂ©nigrement, au âmobbingâ. Mais câest leur propre vie qui est empoisonnĂ©e par lâenvie et par la culpabilitĂ© secrĂšte qui en dĂ©coule : les activitĂ©s de lâesprit et la capacitĂ© de ressentir du plaisir sont comme paralysĂ©s. Il en rĂ©sulte un sentiment dâennui, souvent associĂ© Ă lâenvie. Quelques lignes consacrĂ©es Ă Balzac, Proust, Queneau, Zola et dâautres encore viennent Ă©tayer ce propos.
13Pascale Hassoune-Lestienne a choisi un type dâĂ©criture proprement poĂ©tique pour raconter ce que peut ĂȘtre « lâenvie au fĂ©minin ». Elle rappelle, avec Freud, que la petite fille achoppe à « lâabsence de visibilitĂ© de son sexe ». Or si la fillette « ne trouve comme rĂ©ponse Ă cette privation que de vouloir lâavoir, elle est perdue, car elle aura Ă©chouĂ© Ă lâĂ©preuve des substitutions. » Et lâauteur de rappeler combien le regard aimant des parents aide lâenfant Ă se persuader de sa propre valeur, et du plaisir quâil y a Ă ĂȘtre femme.
14Câest en sociologue que Bruno Viard sâintĂ©resse Ă la description de lâenvie par la sociologie mĂȘme. Son hypothĂšse est quâil y a « refoulement dans la thĂ©orie » concomitant Ă un « dĂ©foulement de fait » (p. 61). Un aperçu historique vient Ă©tayer cette hypothĂšse. â Pour les fondateurs de la discipline sociologique, Auguste Comte ainsi que son hĂ©ritier Durkheim, « les phĂ©nomĂšnes sociaux ne peuvent ĂȘtre connus que par une dĂ©marche allant du tout aux parties ». Câest considĂ©rer toute psychologie comme « illusoire » et faire lâimpasse sur la notion de « sujet ». Durkheim ne pouvait dĂšs lors que refuser la sociologie de lâimitation, fondĂ©e par Gabriel Tarde (avant RenĂ© Girard), entachĂ©e selon lui dâindividualisme, câest-Ă -dire de psychologisme. â Tout autre est le point de vue de Tocqueville (admirĂ© par Tarde). On sait que le diagnostic portĂ© par Tocqueville sur la moderne sociĂ©tĂ© Ă©galitaire consiste Ă dĂ©busquer une envie dâautant plus virulente que les anciennes barriĂšres de classe ont Ă©tĂ© rompues (câest alors le lien social lui-mĂȘme qui est minĂ©). Car loin de jouir de leur autodĂ©termination, les individus devenus Ă©gaux en droit sont en fait aliĂ©nĂ©s les uns aux autres â Ă moins de sâassocier, comme en AmĂ©rique, « dans des buts dâutilitĂ© ou de plaisir » (p. 64). â Au confluent de lâindividualisme selon Tocqueville et de lâimitation tardienne se situe la pensĂ©e de RenĂ© Girard. Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque (1961) affirme que le dĂ©sir est mimĂ©tique ou triangulaire puisquâun mĂ©diateur sâintercale entre le sujet envieux et lâobjet convoitĂ©. Selon RenĂ© Girard, le dĂ©sir envieux ne naĂźt donc pas dans le sujet mais dans la relation (origine, en bonne logique, de la violence sociale). Avec Tocqueville et Tarde, Girard sâaccorde pour considĂ©rer le moment de la RĂ©volution française comme un tournant historique. â Ă ce point, lâexposĂ© historique de Bruno Viard se fait critique : R. Girard, dit-il, excelle certes Ă dĂ©finir le « lien social violent ». Câest cependant son « extension » qui fait problĂšme (p. 65). â Le mĂȘme reproche est adressĂ© Ă la pensĂ©e de Pierre Bourdieu. On doit Ă ce dernier la notion de capital symbolique, qui fait valoir une quĂȘte de la reconnaissance. Et B. Viard de remarquer que câest bien lâenvie qui est lâĂ©nergie qui anime les luttes symboliques, luttes de classement (voir La distinction et Ce que parler veut dire). Cependant, « pas plus que dans lâunivers girardien, il nâexiste [chez Bourdieu lâidĂ©e] de dĂ©sir personnel authentique, non plus que de dĂ©sir objectal ». Si bien que la sociologie de Bourdieu, « sous son habit de scientificité », semble elle-mĂȘme « souterrainement commandĂ©e par quelque ressentiment inextinguible ».
15à « lâunilatĂ©ralisme girardo-bourdieusien », Bruno Viard oppose lâEssai sur le don publiĂ© par Marcel Mauss en 1923. Ă partir dâun abondant matĂ©riel ethnographique, « roc humain », Mauss montre que deux groupes humains ne peuvent quâ« échanger des coups ou Ă©changer des cadeaux ». Or il nây a « pas de raison de penser quâil existe une antĂ©rioritĂ©, logique ni chronologique », des coups sur les cadeaux. â Quoi quâil en soit, « le don ne va pas sans contre-don » qui fait « la synthĂšse de lâĂ©goĂŻsme et de lâaltruisme ». Ainsi, la nĂ©cessitĂ© dâune « reconnaissance mutuelle » apparaĂźt implicitement chez Mauss comme un moteur des comportements sociaux, alors quâun Durkheim fait lâimpasse sur les mobiles psychologiques des acteurs sociaux. Câest ce qui permet Ă B. Viard de conclure â avec Montaigne et Rousseau â que lâenvie « trahit un dĂ©ficit dans lâestime de soi » : elle est de nature narcissique. B. Viard termine par la mise en lumiĂšre de la pensĂ©e de Paul Diel (on regrette lâabsence de bibliographie Ă son sujet). Ce dernier subordonne les besoins libidineux au besoin de reconnaissance. Il invente Ă ce propos le carrĂ© de fausse motivation qui veut que lâenvie soit toujours accompagnĂ©e du « mĂ©pris de soi », de « la vanité » et du « mĂ©pris dâautrui ». Il y aurait donc « une justice immanente » au psychisme ; un « eudĂ©monisme » qui est aussi une « éthique ».
16Bernard Heyberger reconstitue lâhistoire dâune communautĂ© religieuse de la montagne libanaise. Il sâagit de lâordre fĂ©minin du SacrĂ©-CĆur de JĂ©sus, fondĂ© en 1750 par Hindiyya âUjaymĂź, chrĂ©tienne maronite. Ce couvent fut dĂ©fait suite Ă la mort violente dâune religieuse. Des maltraitances de toute sorte apparaissent ici comme le visage hideux dâune envie dans laquelle lâhistorien dĂ©couvre une Ă©trange forme de lien social.
17Marie Pesenti-Irrmann note â aprĂšs Freud et Lacan, lecteurs de saint Augustin et dâAristote â que lâenvie « sâadresse au mĂȘme » : elle est « une passion de lâĂȘtre » lĂ oĂč la jalousie est une « passion de lâavoir ». Aussi lâenvie est-elle volontiers fĂ©minine : câest par lâenvie que « la fĂ©minitĂ© vient Ă la fille » (p. 89). On sait que lâenvie filiale sâadresse⊠à la mĂšre, Ă laquelle la fillette enviera successivement le âphallus maternelâ, la maternitĂ© et pour finir la fĂ©minité ! Lâauteur en trouve une confirmation auprĂšs de lâĂlectre de Sophocle et la MĂ©dĂ©e dâEuripide. En effet, ce que cache la plainte dâĂlectre, câest la « fascination pour la mĂšre qui tue ». Du cĂŽtĂ© de la mĂšre meurtriĂšre, il y a « lâenvie vis-Ă -vis de lâAutre femme qui [âŠ] pousse, telle MĂ©dĂ©e, Ă lâinfanticide. » Ainsi, la « tragĂ©die de MĂ©dĂ©e » « dĂ©plie la fragilitĂ© des assises fĂ©minines ».
18Edith Karagiannis-Mazeaud propose des « jalons pour une histoire de lâenvie » au XVIe siĂšcle oĂč Ronsard, Du Bellay, Jodelle, Pelletier du Mans en font un « leitmotiv ». Aiguillon de la « gloire », lâenvie apparaĂźt ici sous un jour nettement positif, comme une « force de progrĂšs ». Elle se trouve Ă la source de lâingenium, elle stimule les arts libĂ©raux, donne le dĂ©sir de lâ« honneur » et nâest pas sans attiser le « furor poĂ©tique ». De cette valorisation de lâenvie tĂ©moigne son association frĂ©quente, en position de rime, avec le mot de « vie » (ce qui implique, en bonne logique, la prise de conscience du rapport de lâenvie Ă la mort, instance dâun envieux silence, dâun sommeil oblivieux et donc ennemie de la poĂ©sie). Les images sollicitĂ©es Ă cet Ă©gard proviennent du champ sĂ©mantique de la dĂ©voration, des quatre Ă©lĂ©ments (feu, eau), ou encore du mouvement. Cependant, E. Karagiannis-Mazeaud souligne que par delĂ son habillage allĂ©gorique, lâenvie intervient dans une analyse rĂ©aliste des tensions sociales contemporaines oĂč lâenvie permet de faire le lien entre le privĂ© et le collectif. Jodelle fait ainsi de lâenvie le moteur de la guerre civile et extĂ©rieure. Il y voit le principe qui peut « anĂ©antir tout ce qui manifeste lâars proprement humain », le principe aussi dâune « contestation qui Ă©mane du peuple et vise les Grands ». â Le discours sur lâenvie apparaĂźt comme le miroir dâun « monde ressenti comme essentiellement mobile ».
19Gilles Polizzi reconstruit le discours renaissant sur lâenvie et distingue trois axes. Il fait dâabord valoir lâinvention de la perspective en peinture. Car le peintre qui dĂ©sormais « regarde le monde dâun seul Ćil et Ă travers un trou » sâinscrit en plein dans « la scĂ©nographie de lâenvie » ! Le deuxiĂšme axe de rĂ©flexion indique une convergence entre la Floride de BĂ©roalde de Verville (1594) et le concept de « dĂ©sir mimĂ©tique » bien connu. Enfin, la troisiĂšme piste de recherche, exploitĂ©e Ă fond, sâintĂ©resse aux signifiants kleiniens de lâenvie : le regard meurtrier, le bon et le mauvais sein, lâenfant « dĂ©sallaité ». Lâauteur montre la prolifĂ©ration de ces signifiants auprĂšs de quatre auteurs Ă©tudiĂ©s de prĂšs : Le PĂšlerinage de la vie humaine de Guillaume de Diguleville (1330), le Cymbalum Mundi attribuĂ© Ă Bonaventure Des PĂ©riers (1536), lâAlector de Barthelemy Aneau (1560) et enfin le personnage de Panurge chez Rabelais. Il met ainsi en Ă©vidence un mouvement de dĂ©s-allĂ©gorisation qui change les « figures » ou concepts de lâenvie en « caractĂšres » ou fragments de personnalitĂ©.
20Ă propos de la tragĂ©die dâOthello, Nicole Jammet sâattaque Ă lâart de la manipulation oĂč brillent les envieux et montre ainsi excellemment que lâenvie est « une pathologie du lien au-delĂ dâune pathologie individuelle ».
21Ă propos dâAntoine et ClĂ©opĂątre, Jean Delabroy met en Ă©vidence les liens quâentretient lâenvie Ă la théùtralitĂ©. CĂ©sar qui sâacharne sur Antoine nâest autre que lâenvie qui « obtient de son objet quâil sâabĂźme dans le spectaculaire » â non pour sâaffirmer dans sa singularitĂ© mais pour exhiber « son aberration incomprĂ©hensible », et ainsi se dĂ©possĂ©der de soi-mĂȘme.
22Lâenvie est un formidable producteur de fantasmes, câest-Ă -dire de fables. Câest ce quâOlivier Leplatre montre pour La Fontaine. Car le genre bref de la fable Ă©pouse une symptomatologie de lâenvie, qui dĂ©forme, divise et ne connaĂźt pas la stabilitĂ©. Sur le plan thĂ©matique, La Fontaine dĂ©ploie ainsi un imaginaire de la dĂ©voration et de la souillure. Il figure lâenvie dans lâespace: Ă©lĂ©vation et rechute (ou enfermement), mouvements de demi-tour dessinent une topologie de lâenvie, principe fonciĂšrement instable (on retrouve le manque Ă ĂȘtre et Ă possĂ©der). Câest ainsi que La Fontaine pose la question de « lâenvie qui pĂšse sur le corps politique ». La rĂ©ponse est Ă chercher du cĂŽtĂ© de « la mise en reprĂ©sentation du roi » dont lâimage est « au-delĂ de toute envie » et sâappuie au besoin sur la raison du plus fort. La Fontaine cimenterait-il lâordre louis-quatorzien, son « immobilitĂ© des places » ? Peut-ĂȘtre, mais « lâĂ©criture rĂ©alise [âŠ] pour elle la conversion de lâenvie en dĂ©sir ». En clair : La Fontaine passe du narratif au poĂ©tique et dĂ©ploie des images sensibles. Câest prĂ©cisĂ©ment de « sâeffondrer contre la rĂ©sistance du rĂ©el » qui permet Ă lâenvie de sâĂ©crire.
23Philippe Hourcade affronte lâenvie chez Saint-Simon non sans se livrer auparavant Ă une enquĂȘte sur les reprĂ©sentations moralistes et poĂ©tiques de lâenvie Ă lâĂąge renaissant et classique. Quant Ă Saint-Simon, il invite Ă lire ses MĂ©moires comme un livre dâhistoire. Il entend par lĂ un rĂ©cit raisonnĂ© qui rend intelligible les faits, dont il recherche les ressorts passionnels. Lâenvie, quoique subordonnĂ©e Ă lâamour-propre, est ainsi « évoquĂ©e comme un Ă©tat mental universel [âŠ] ». Or elle menace « la monarchie que rĂȘve notre duc mĂ©morialiste » : une monarchie oĂč « chacun devrait demeurer Ă sa place, lâordre et lâimmobilitĂ© rĂ©gner. »
24Fabrice Wilhelm Ă©claire, dans Le Rouge et le Noir, la comparaison de Julien Sorel avec Tartuffe. Ce sont des « hypocrites » et imposteurs appelĂ©s par un maĂźtre de maison (M. de RĂȘnal/Orgon) aveuglĂ© lui-mĂȘme par une envie paranoĂŻaque. Si Julien apparaĂźt comme une victime innocente de toutes les « formes canoniques de lâenvie », câest quâil y a, de la part de Stendhal lui-mĂȘme, projection de lâenvie sur certains acteurs historiques et sociaux (mais câest cette projection qui donne Ă lâauteur sa perspicacitĂ© sur lâenvie sociale au XIXe siĂšcle). DâoĂč une idĂ©alisation de lâEmpereur, qui, dâIdĂ©al du moi quâil Ă©tait pour la gĂ©nĂ©ration participant Ă lâEmpire, devient pour Julien et ses pareils un moi idĂ©al (la thĂ©rapeutique de lâenvie par lâĂ©mulation nâa plus cours). Cet idĂ©al cruel combat le mouvement amoureux et fait de Julien un anti-ChĂ©rubin (vivant le dĂ©sir comme une exaltation du moi). En un mot, « Julien hait ou mĂ©prise les autres pour ne pas reconnaĂźtre quâil les envie ou les admire. » Or lâautarcie narcissique la plus absolue nâexiste que dans la mort, et lâon comprend que Julien envisage son supplice comme un triomphe. â Si on suit et admire Fabrice Wilhelm pour lâimplacable logique de son analyse, on finit par se demander si celle-ci ne traverse pas le roman pour atteindre quelque chose de plus profond et dâuniversel. Et lâon a envie (si lâon ose dire) de se retourner vers Georges Blin rĂ©flĂ©chissant aux problĂšmes de perspective romanesque.
25Max Milner met en Ă©vidence une Ă©volution du personnage de lâenvieux dans lâĆuvre hugolienne. Au dĂ©but, lâenvieux-type, câest le monstre (au physique et au moral) qui fait payer Ă autrui (et surtout Ă ses bienfaiteurs) ses propres frustrations narcissiques. Hugo sâinterroge ainsi sur la « transformation du dĂ©nuement en mĂ©chanceté ». Il arrive toutefois que la jalousie (câest-Ă -dire lâamour) introduise « entre lâenvieux et lâenviĂ©, une instance tierce et potentiellement salvatrice ». Or Ă partir de 1840, lâenvieux-type tend Ă devenir « une crĂ©ature titanique, en rĂ©volte contre les fatalitĂ©s mĂ©taphysiques et politiques ». Au terme de cette Ă©volution, la figure de Satan dĂ©couvrant « que le grand vide qui lâhabite, câest lâamour de Dieu. »
26Ă propos dâune nouvelle dâItalo Svevo, Le Mauvais Ćil, Nicolas Bonnet dĂ©montre, de façon exemplaire, comment lâenvie entrave la capacitĂ© de produire, de crĂ©er et dâengendrer. Il dĂ©masque lâenvie comme une « maladie de lâidĂ©alité » (J. Chasseguet-Smirgel) faisant dĂ©daigner au sujet tout ce qui a trait Ă sa condition rĂ©elle, Ă commencer par sa dette envers ses parents et son conjoint, et la nĂ©cessitĂ© du devenir et de lâapprentissage dans le temps.
27Dans un beau texte, Françoise Dubor donne Ă lire LâAnnonce faite Ă Marie de Paul Claudel. Dans cette histoire de famille, dâhĂ©ritage et de succession, lâenvie se joue entre sĆurs. Or son emprise est moins absolue ici que dans lâensemble des scĂ©narios passĂ©s au crible dans ce recueil (Hugo exceptĂ©) : gage en est la foi religieuse.
28Jacques Poirier se penche sur Les Choses de G. Perec et montre quâau XXe siĂšcle, lâenvie vise des objets, des biens de consommation, accumulĂ©s dĂ©raisonnablement, mais sans Ă©videmment pouvoir compenser un « dĂ©faut dâĂȘtre ». Ce ne sont quâimages glacĂ©es, mais leur pouvoir de signes fait du consommateur moderne un « possĂ©dé » empĂȘtrĂ© dans une « relation mĂ©lancolique au monde ». Cette moderne « absence Ă soi » gouverne dâautres univers romanesques contemporains (J.-Ph. Toussaint, B. Schreiber, D. Oster) qui continuent, tout en les renouvelant, les analyses dâun Flaubert et dâun Stendhal.

