Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 2
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Dagmar Wieser

Faire envie

L’envie et ses figurations littĂ©raires, textes rassemblĂ©s par Fabrice Wilhelm, Dijon : Éditions universitaires de Dijon, coll. “Écritures”, 2005, 262 p., EAN 97829155521189.

1L’exercice de la critique littĂ©raire est parfois accusĂ© – « par projection de l’envie », suggĂšre Fabrice Wilhelm (p. 18) – de diminuer le mĂ©rite des Ɠuvres qu’elle est en effet obligĂ©e de rĂ©duire au rang d’objets d’analyse. L’exercice du compte-rendu relĂšve sans doute lui aussi d’une envie qui s’ignore, Ă  tout le moins lorsque le chroniqueur prĂ©tend dominer intellectuellement les travaux d’autrui. Nous chercherons Ă  Ă©chapper Ă  ce travers, ou Ă  le sublimer, en prĂ©cisant les mĂ©rites d’un ouvrage collectif dĂ» Ă  l’initiative de Fabrice Wilhelm (UniversitĂ© de Haute-Alsace). L’apport de ce recueil est en effet au moins double :

21. Sur le plan empirique, celui des « Figurations littĂ©raires » (seconde partie de l’ouvrage), dĂ©filent ce que l’éditeur appelle Ă  juste titre les « lieux communs » de l’envie. Leur universalitĂ© Ă©clate au miroir de l’Histoire et semble s’expliquer par l’articulation de la crĂ©ation littĂ©raire avec la thĂ©ologie morale et la spĂ©culation philosophique. Le champ dĂ©frichĂ© va de la Renaissance (Ronsard, Du Bellay, Jodelle, Peletier du Mans et d’autres encore) au baroque de Shakespeare, en passant par l’ñge classique (MoliĂšre, La Fontaine, Saint-Simon) pour s’arrĂȘter aux synthĂšses romanesques du XIXe siĂšcle (Balzac, Stendhal, Hugo). Trois Ă©tudes consacrĂ©es Ă  Svevo, Claudel et Perec viennent Ă©clairer un paradoxe des temps modernes oĂč l’envie n’est plus un vice, ou un pĂ©chĂ©, mais « une attitude socialement acceptable et mĂȘme valorisĂ©e » (p. 12). Quelques grandes figures mythologiques de l’envie – Électre, MĂ©dĂ©e, CaĂŻn – sont Ă©galement au rendez-vous. Ceci dĂšs les « Aperçus thĂ©oriques » proposĂ©s dans la premiĂšre partie du recueil. Ici, l’analyse littĂ©raire s’étaie sur l’expĂ©rience clinique apportĂ©e par des psychanalystes qui sont aussi des thĂ©oriciens – F. Guignard, G. Bonnet, A. Clancier, P. Hassoune-Lestienne –. Le point de vue de la sociologie et de l’histoire sont reprĂ©sentĂ©s par B. Viard et B. Heyberger.

32. Sur le plan conceptuel, la prĂ©face due Ă  F. Wilhelm offre une mise en perspective conceptuelle et donne une bibliographie essentielle. D’emblĂ©e, le prĂ©facier prĂ©cise le parti pris thĂ©orique – il est freudien et kleinien – auquel le recueil doit sa cohĂ©rence. Freud en effet dĂ©couvre dans Totem et tabou (1913) que le dĂ©sir de justice n’a souvent d’autre mobile que l’envie. Il en vient ainsi Ă  dĂ©construire, dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921), les idĂ©aux communautaires, autant de formations rĂ©actionnelles, dit-il, destinĂ©es Ă  endiguer l’envie. Il apparaĂźt enfin que celle-ci relĂšve d’une affection narcissique : l’envie sociale, tout justifiĂ©e qu’elle est, donne la mesure de « la distance qui sĂ©pare tout un chacun de son idĂ©al ».

4Avec MĂ©lanie Klein, auteur d’Envie et gratitude (1957), l’envie devient archaĂŻque, quasiment constitutionnelle, et donc universelle. Elle tire paradoxalement son origine de la toute-puissance que l’infans attribue Ă  la mĂšre nourriciĂšre. L’envieux en effet vit tout apport extĂ©rieur – parental, scolaire, artistique ou autre – comme une blessure d’amour-propre. Au terme : « le sentiment d’un monde intĂ©rieur dĂ©vasté » ne pouvant faire l’objet d’aucune « rĂ©paration » (p. 16).

5Une telle approche porte Ă  relativiser le concept de « dĂ©sir mimĂ©tique » dĂ» Ă  RenĂ© Girard. En effet, les « pulsions sont un donnĂ©, et ce n’est nullement l’exemple qui les crĂ©e. » (p. 14). Est Ă©galement relativisĂ© l’apport de Helmut SchƓck, auteur de L’envie, une histoire du mal (trad. française en 1995). La prĂ©face propose par ailleurs une utile distinction conceptuelle (p. 6) : l’envie n’est pas la jalousie et encore moins le dĂ©sir. Si le jaloux cherche Ă  obtenir les biens qui lui font dĂ©faut, l’envieux, lui, s’attache Ă  tout dĂ©truire : la personne enviĂ©e, les biens de cette derniĂšre et mĂȘme sa propre personne. Cette distinction conceptuelle remonte Ă  la GrĂšce archaĂŻque, elle est reprise dans la thĂ©ologie morale oĂč l’envie, nĂ©e d’une blessure d’orgueil, « est un pĂ©chĂ© contre la Charité » (p. 9), Ă  ce titre proche de l’acĂ©die.

6C’est encore au seuil de l’ouvrage qu’on trouvera une synthĂšse sur l’habillage figuratif de l’envie, volontiers allĂ©gorique (et au fĂ©minin), connotĂ©e par les traits de la vieillesse, de l’amaigrissement, de la dĂ©voration, de la lividitĂ© et du regard torve (Ă©tymologiquement invidere est parent du « mauvais Ɠil », croyance qui repose sur une projection de l’envie).

7Les comportements individuels et collectifs provoquĂ©s par l’envie sont eux aussi stĂ©rĂ©otypĂ©s : mĂ©disance et autres hypocrisies comportent une « menace de dissolution sociale » (p. 9). Il est vrai que l’envie peut se sublimer et donner lieu Ă  un comportement d’émulation. Mais elle travaille le plus souvent Ă  « égaliser les conditions en nivelant le bonheur par le bas ». Le nom de Tocqueville, thĂ©oricien du « sentiment dĂ©mocratique de l’envie », apparaĂźt comme une sorte de point de fuite thĂ©orique du recueil. Autre trait comportemental : la virulence intrusive de l’envieux, liĂ©e Ă  sa tendance Ă  faire porter Ă  autrui sa propre aviditĂ© prĂ©datrice (p. 17).

8La prĂ©face se termine sur une rĂ©flexion consacrĂ©e Ă  la figure de l’artiste, rival potentiel non seulement du CrĂ©ateur mais encore de ses propres gĂ©niteurs. L’un des intĂ©rĂȘts – et non le moindre – du recueil est ainsi d’éclairer l’énigme de la crĂ©ativitĂ©, et de ses blocages.

9Les lignes qui suivent donneront un aperçu des dix-huit contributions dont se compose ce recueil extrĂȘmement stimulant.

10Florence Guignard illustre la « politique de l’envieux » : « plutĂŽt dĂ©truire [
] que de dĂ©pendre » ou « d’avoir Ă  [
] partager ». Cette « politique » se soutient Ă  force de clivages, illustrĂ©s Ă  propos du personnage de Lady Macbeth, auquel Florence Guignard consacre des pages profondĂ©ment convaincantes. Mais l’envie est aussi « une attaque contre les liens » : Ă  preuve, le cas de Iago, dans Othello, ou encore celui de Tartuffe, finement analysĂ© comme un double d’Orgon qui, par ce biais, rĂȘve de « tout obtenir sans rien avoir Ă  faire, ni Ă  donner, ni Ă  apprendre, et rĂ©duire Ă  nĂ©ant celui qui lui a tout donnĂ©. »

11GĂ©rard Bonnet rapporte un cas clinique, celui d’un jeune meurtrier dont la cure analytique a montrĂ© comment « l’envie peut se transformer en remords ». Qu’on ne se fasse pas d’illusions : le remords, nous apprend G. Bonnet, « regret Ă  priori des plus louables », s’accompagne de la « conviction sous-jacente » que la personne enviĂ©e « est en Ă©tat de se venger, et que l’acte commis [sur elle] peut faire retour Ă  tout instant sur celui qui l’a commis. » (p. 34). En somme, le dĂ©sir destructeur est toujours lĂ . NĂ©anmoins, le remords est plus â€œĂ©voluĂ©â€ que l’envie dans la mesure oĂč il « donne Ă  l’autre une existence propre » et « met en place un processus de rĂ©versibilité ». C’est ce dernier prĂ©cisĂ©ment qui fait en sorte que le remords, loin de tendre Ă  la rĂ©paration, peut devenir le moteur d’un passage Ă  l’acte criminel.

12C’est « l’envie de la bonté » que vient Ă©clairer Anne Clancier. Des exemples cliniques montrent Ă  loisir que des ĂȘtres « oblatifs, gĂ©nĂ©reux, suscitent souvent l’envie de ceux qui se sentent incapables d’ĂȘtre bons. » De telles personnes s’adonnent volontiers Ă  la mĂ©disance, au dĂ©nigrement, au “mobbing”. Mais c’est leur propre vie qui est empoisonnĂ©e par l’envie et par la culpabilitĂ© secrĂšte qui en dĂ©coule : les activitĂ©s de l’esprit et la capacitĂ© de ressentir du plaisir sont comme paralysĂ©s. Il en rĂ©sulte un sentiment d’ennui, souvent associĂ© Ă  l’envie. Quelques lignes consacrĂ©es Ă  Balzac, Proust, Queneau, Zola et d’autres encore viennent Ă©tayer ce propos.

13Pascale Hassoune-Lestienne a choisi un type d’écriture proprement poĂ©tique pour raconter ce que peut ĂȘtre « l’envie au fĂ©minin ». Elle rappelle, avec Freud, que la petite fille achoppe Ă  « l’absence de visibilitĂ© de son sexe ». Or si la fillette « ne trouve comme rĂ©ponse Ă  cette privation que de vouloir l’avoir, elle est perdue, car elle aura Ă©chouĂ© Ă  l’épreuve des substitutions. » Et l’auteur de rappeler combien le regard aimant des parents aide l’enfant Ă  se persuader de sa propre valeur, et du plaisir qu’il y a Ă  ĂȘtre femme.

14C’est en sociologue que Bruno Viard s’intĂ©resse Ă  la description de l’envie par la sociologie mĂȘme. Son hypothĂšse est qu’il y a « refoulement dans la thĂ©orie » concomitant Ă  un « dĂ©foulement de fait » (p. 61). Un aperçu historique vient Ă©tayer cette hypothĂšse. – Pour les fondateurs de la discipline sociologique, Auguste Comte ainsi que son hĂ©ritier Durkheim, « les phĂ©nomĂšnes sociaux ne peuvent ĂȘtre connus que par une dĂ©marche allant du tout aux parties ». C’est considĂ©rer toute psychologie comme « illusoire » et faire l’impasse sur la notion de « sujet ». Durkheim ne pouvait dĂšs lors que refuser la sociologie de l’imitation, fondĂ©e par Gabriel Tarde (avant RenĂ© Girard), entachĂ©e selon lui d’individualisme, c’est-Ă -dire de psychologisme. – Tout autre est le point de vue de Tocqueville (admirĂ© par Tarde). On sait que le diagnostic portĂ© par Tocqueville sur la moderne sociĂ©tĂ© Ă©galitaire consiste Ă  dĂ©busquer une envie d’autant plus virulente que les anciennes barriĂšres de classe ont Ă©tĂ© rompues (c’est alors le lien social lui-mĂȘme qui est minĂ©). Car loin de jouir de leur autodĂ©termination, les individus devenus Ă©gaux en droit sont en fait aliĂ©nĂ©s les uns aux autres – Ă  moins de s’associer, comme en AmĂ©rique, « dans des buts d’utilitĂ© ou de plaisir » (p. 64). – Au confluent de l’individualisme selon Tocqueville et de l’imitation tardienne se situe la pensĂ©e de RenĂ© Girard. Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque (1961) affirme que le dĂ©sir est mimĂ©tique ou triangulaire puisqu’un mĂ©diateur s’intercale entre le sujet envieux et l’objet convoitĂ©. Selon RenĂ© Girard, le dĂ©sir envieux ne naĂźt donc pas dans le sujet mais dans la relation (origine, en bonne logique, de la violence sociale). Avec Tocqueville et Tarde, Girard s’accorde pour considĂ©rer le moment de la RĂ©volution française comme un tournant historique. – À ce point, l’exposĂ© historique de Bruno Viard se fait critique : R. Girard, dit-il, excelle certes Ă  dĂ©finir le « lien social violent ». C’est cependant son « extension » qui fait problĂšme (p. 65). – Le mĂȘme reproche est adressĂ© Ă  la pensĂ©e de Pierre Bourdieu. On doit Ă  ce dernier la notion de capital symbolique, qui fait valoir une quĂȘte de la reconnaissance. Et B. Viard de remarquer que c’est bien l’envie qui est l’énergie qui anime les luttes symboliques, luttes de classement (voir La distinction et Ce que parler veut dire). Cependant, « pas plus que dans l’univers girardien, il n’existe [chez Bourdieu l’idĂ©e] de dĂ©sir personnel authentique, non plus que de dĂ©sir objectal ». Si bien que la sociologie de Bourdieu, « sous son habit de scientificité », semble elle-mĂȘme « souterrainement commandĂ©e par quelque ressentiment inextinguible ».

15À « l’unilatĂ©ralisme girardo-bourdieusien », Bruno Viard oppose l’Essai sur le don publiĂ© par Marcel Mauss en 1923. À partir d’un abondant matĂ©riel ethnographique, « roc humain », Mauss montre que deux groupes humains ne peuvent qu’« échanger des coups ou Ă©changer des cadeaux ». Or il n’y a « pas de raison de penser qu’il existe une antĂ©rioritĂ©, logique ni chronologique », des coups sur les cadeaux. – Quoi qu’il en soit, « le don ne va pas sans contre-don » qui fait « la synthĂšse de l’égoĂŻsme et de l’altruisme ». Ainsi, la nĂ©cessitĂ© d’une « reconnaissance mutuelle » apparaĂźt implicitement chez Mauss comme un moteur des comportements sociaux, alors qu’un Durkheim fait l’impasse sur les mobiles psychologiques des acteurs sociaux. C’est ce qui permet Ă  B. Viard de conclure – avec Montaigne et Rousseau – que l’envie « trahit un dĂ©ficit dans l’estime de soi » : elle est de nature narcissique. B. Viard termine par la mise en lumiĂšre de la pensĂ©e de Paul Diel (on regrette l’absence de bibliographie Ă  son sujet). Ce dernier subordonne les besoins libidineux au besoin de reconnaissance. Il invente Ă  ce propos le carrĂ© de fausse motivation qui veut que l’envie soit toujours accompagnĂ©e du « mĂ©pris de soi », de « la vanité » et du « mĂ©pris d’autrui ». Il y aurait donc « une justice immanente » au psychisme ; un « eudĂ©monisme » qui est aussi une « éthique ».

16Bernard Heyberger reconstitue l’histoire d’une communautĂ© religieuse de la montagne libanaise. Il s’agit de l’ordre fĂ©minin du SacrĂ©-CƓur de JĂ©sus, fondĂ© en 1750 par Hindiyya ‘UjaymĂź, chrĂ©tienne maronite. Ce couvent fut dĂ©fait suite Ă  la mort violente d’une religieuse. Des maltraitances de toute sorte apparaissent ici comme le visage hideux d’une envie dans laquelle l’historien dĂ©couvre une Ă©trange forme de lien social.

17Marie Pesenti-Irrmann note – aprĂšs Freud et Lacan, lecteurs de saint Augustin et d’Aristote – que l’envie « s’adresse au mĂȘme » : elle est « une passion de l’ĂȘtre » lĂ  oĂč la jalousie est une « passion de l’avoir ». Aussi l’envie est-elle volontiers fĂ©minine : c’est par l’envie que « la fĂ©minitĂ© vient Ă  la fille » (p. 89). On sait que l’envie filiale s’adresse
 Ă  la mĂšre, Ă  laquelle la fillette enviera successivement le “phallus maternel”, la maternitĂ© et pour finir la fĂ©minité ! L’auteur en trouve une confirmation auprĂšs de l’Électre de Sophocle et la MĂ©dĂ©e d’Euripide. En effet, ce que cache la plainte d’Électre, c’est la « fascination pour la mĂšre qui tue ». Du cĂŽtĂ© de la mĂšre meurtriĂšre, il y a « l’envie vis-Ă -vis de l’Autre femme qui [
] pousse, telle MĂ©dĂ©e, Ă  l’infanticide. » Ainsi, la « tragĂ©die de MĂ©dĂ©e » « dĂ©plie la fragilitĂ© des assises fĂ©minines ».

18Edith Karagiannis-Mazeaud propose des « jalons pour une histoire de l’envie » au XVIe siĂšcle oĂč Ronsard, Du Bellay, Jodelle, Pelletier du Mans en font un « leitmotiv ». Aiguillon de la « gloire », l’envie apparaĂźt ici sous un jour nettement positif, comme une « force de progrĂšs ». Elle se trouve Ă  la source de l’ingenium, elle stimule les arts libĂ©raux, donne le dĂ©sir de l’« honneur » et n’est pas sans attiser le « furor poĂ©tique ». De cette valorisation de l’envie tĂ©moigne son association frĂ©quente, en position de rime, avec le mot de « vie » (ce qui implique, en bonne logique, la prise de conscience du rapport de l’envie Ă  la mort, instance d’un envieux silence, d’un sommeil oblivieux et donc ennemie de la poĂ©sie). Les images sollicitĂ©es Ă  cet Ă©gard proviennent du champ sĂ©mantique de la dĂ©voration, des quatre Ă©lĂ©ments (feu, eau), ou encore du mouvement. Cependant, E. Karagiannis-Mazeaud souligne que par delĂ  son habillage allĂ©gorique, l’envie intervient dans une analyse rĂ©aliste des tensions sociales contemporaines oĂč l’envie permet de faire le lien entre le privĂ© et le collectif. Jodelle fait ainsi de l’envie le moteur de la guerre civile et extĂ©rieure. Il y voit le principe qui peut « anĂ©antir tout ce qui manifeste l’ars proprement humain », le principe aussi d’une « contestation qui Ă©mane du peuple et vise les Grands ». – Le discours sur l’envie apparaĂźt comme le miroir d’un « monde ressenti comme essentiellement mobile ».

19Gilles Polizzi reconstruit le discours renaissant sur l’envie et distingue trois axes. Il fait d’abord valoir l’invention de la perspective en peinture. Car le peintre qui dĂ©sormais « regarde le monde d’un seul Ɠil et Ă  travers un trou » s’inscrit en plein dans « la scĂ©nographie de l’envie » ! Le deuxiĂšme axe de rĂ©flexion indique une convergence entre la Floride de BĂ©roalde de Verville (1594) et le concept de « dĂ©sir mimĂ©tique » bien connu. Enfin, la troisiĂšme piste de recherche, exploitĂ©e Ă  fond, s’intĂ©resse aux signifiants kleiniens de l’envie : le regard meurtrier, le bon et le mauvais sein, l’enfant « dĂ©sallaité ». L’auteur montre la prolifĂ©ration de ces signifiants auprĂšs de quatre auteurs Ă©tudiĂ©s de prĂšs : Le PĂšlerinage de la vie humaine de Guillaume de Diguleville (1330), le Cymbalum Mundi attribuĂ© Ă  Bonaventure Des PĂ©riers (1536), l’Alector de Barthelemy Aneau (1560) et enfin le personnage de Panurge chez Rabelais. Il met ainsi en Ă©vidence un mouvement de dĂ©s-allĂ©gorisation qui change les « figures » ou concepts de l’envie en « caractĂšres » ou fragments de personnalitĂ©.

20À propos de la tragĂ©die d’Othello, Nicole Jammet s’attaque Ă  l’art de la manipulation oĂč brillent les envieux et montre ainsi excellemment que l’envie est « une pathologie du lien au-delĂ  d’une pathologie individuelle ».

21À propos d’Antoine et ClĂ©opĂątre, Jean Delabroy met en Ă©vidence les liens qu’entretient l’envie Ă  la théùtralitĂ©. CĂ©sar qui s’acharne sur Antoine n’est autre que l’envie qui « obtient de son objet qu’il s’abĂźme dans le spectaculaire » – non pour s’affirmer dans sa singularitĂ© mais pour exhiber « son aberration incomprĂ©hensible », et ainsi se dĂ©possĂ©der de soi-mĂȘme.

22L’envie est un formidable producteur de fantasmes, c’est-Ă -dire de fables. C’est ce qu’Olivier Leplatre montre pour La Fontaine. Car le genre bref de la fable Ă©pouse une symptomatologie de l’envie, qui dĂ©forme, divise et ne connaĂźt pas la stabilitĂ©. Sur le plan thĂ©matique, La Fontaine dĂ©ploie ainsi un imaginaire de la dĂ©voration et de la souillure. Il figure l’envie dans l’espace: Ă©lĂ©vation et rechute (ou enfermement), mouvements de demi-tour dessinent une topologie de l’envie, principe fonciĂšrement instable (on retrouve le manque Ă  ĂȘtre et Ă  possĂ©der). C’est ainsi que La Fontaine pose la question de « l’envie qui pĂšse sur le corps politique ». La rĂ©ponse est Ă  chercher du cĂŽtĂ© de « la mise en reprĂ©sentation du roi » dont l’image est « au-delĂ  de toute envie » et s’appuie au besoin sur la raison du plus fort. La Fontaine cimenterait-il l’ordre louis-quatorzien, son « immobilitĂ© des places » ? Peut-ĂȘtre, mais « l’écriture rĂ©alise [
] pour elle la conversion de l’envie en dĂ©sir ». En clair : La Fontaine passe du narratif au poĂ©tique et dĂ©ploie des images sensibles. C’est prĂ©cisĂ©ment de « s’effondrer contre la rĂ©sistance du rĂ©el » qui permet Ă  l’envie de s’écrire.

23Philippe Hourcade affronte l’envie chez Saint-Simon non sans se livrer auparavant Ă  une enquĂȘte sur les reprĂ©sentations moralistes et poĂ©tiques de l’envie Ă  l’ñge renaissant et classique. Quant Ă  Saint-Simon, il invite Ă  lire ses MĂ©moires comme un livre d’histoire. Il entend par lĂ  un rĂ©cit raisonnĂ© qui rend intelligible les faits, dont il recherche les ressorts passionnels. L’envie, quoique subordonnĂ©e Ă  l’amour-propre, est ainsi « évoquĂ©e comme un Ă©tat mental universel [
] ». Or elle menace « la monarchie que rĂȘve notre duc mĂ©morialiste » : une monarchie oĂč « chacun devrait demeurer Ă  sa place, l’ordre et l’immobilitĂ© rĂ©gner. »

24Fabrice Wilhelm Ă©claire, dans Le Rouge et le Noir, la comparaison de Julien Sorel avec Tartuffe. Ce sont des « hypocrites » et imposteurs appelĂ©s par un maĂźtre de maison (M. de RĂȘnal/Orgon) aveuglĂ© lui-mĂȘme par une envie paranoĂŻaque. Si Julien apparaĂźt comme une victime innocente de toutes les « formes canoniques de l’envie », c’est qu’il y a, de la part de Stendhal lui-mĂȘme, projection de l’envie sur certains acteurs historiques et sociaux (mais c’est cette projection qui donne Ă  l’auteur sa perspicacitĂ© sur l’envie sociale au XIXe siĂšcle). D’oĂč une idĂ©alisation de l’Empereur, qui, d’IdĂ©al du moi qu’il Ă©tait pour la gĂ©nĂ©ration participant Ă  l’Empire, devient pour Julien et ses pareils un moi idĂ©al (la thĂ©rapeutique de l’envie par l’émulation n’a plus cours). Cet idĂ©al cruel combat le mouvement amoureux et fait de Julien un anti-ChĂ©rubin (vivant le dĂ©sir comme une exaltation du moi). En un mot, « Julien hait ou mĂ©prise les autres pour ne pas reconnaĂźtre qu’il les envie ou les admire. » Or l’autarcie narcissique la plus absolue n’existe que dans la mort, et l’on comprend que Julien envisage son supplice comme un triomphe. – Si on suit et admire Fabrice Wilhelm pour l’implacable logique de son analyse, on finit par se demander si celle-ci ne traverse pas le roman pour atteindre quelque chose de plus profond et d’universel. Et l’on a envie (si l’on ose dire) de se retourner vers Georges Blin rĂ©flĂ©chissant aux problĂšmes de perspective romanesque.

25Max Milner met en Ă©vidence une Ă©volution du personnage de l’envieux dans l’Ɠuvre hugolienne. Au dĂ©but, l’envieux-type, c’est le monstre (au physique et au moral) qui fait payer Ă  autrui (et surtout Ă  ses bienfaiteurs) ses propres frustrations narcissiques. Hugo s’interroge ainsi sur la « transformation du dĂ©nuement en mĂ©chanceté ». Il arrive toutefois que la jalousie (c’est-Ă -dire l’amour) introduise « entre l’envieux et l’enviĂ©, une instance tierce et potentiellement salvatrice ». Or Ă  partir de 1840, l’envieux-type tend Ă  devenir « une crĂ©ature titanique, en rĂ©volte contre les fatalitĂ©s mĂ©taphysiques et politiques ». Au terme de cette Ă©volution, la figure de Satan dĂ©couvrant « que le grand vide qui l’habite, c’est l’amour de Dieu. »

26À propos d’une nouvelle d’Italo Svevo, Le Mauvais ƒil, Nicolas Bonnet dĂ©montre, de façon exemplaire, comment l’envie entrave la capacitĂ© de produire, de crĂ©er et d’engendrer. Il dĂ©masque l’envie comme une « maladie de l’idĂ©alité » (J. Chasseguet-Smirgel) faisant dĂ©daigner au sujet tout ce qui a trait Ă  sa condition rĂ©elle, Ă  commencer par sa dette envers ses parents et son conjoint, et la nĂ©cessitĂ© du devenir et de l’apprentissage dans le temps.

27Dans un beau texte, Françoise Dubor donne Ă  lire L’Annonce faite Ă  Marie de Paul Claudel. Dans cette histoire de famille, d’hĂ©ritage et de succession, l’envie se joue entre sƓurs. Or son emprise est moins absolue ici que dans l’ensemble des scĂ©narios passĂ©s au crible dans ce recueil (Hugo exceptĂ©) : gage en est la foi religieuse.

28Jacques Poirier se penche sur Les Choses de G. Perec et montre qu’au XXe siĂšcle, l’envie vise des objets, des biens de consommation, accumulĂ©s dĂ©raisonnablement, mais sans Ă©videmment pouvoir compenser un « dĂ©faut d’ĂȘtre ». Ce ne sont qu’images glacĂ©es, mais leur pouvoir de signes fait du consommateur moderne un « possĂ©dé » empĂȘtrĂ© dans une « relation mĂ©lancolique au monde ». Cette moderne « absence Ă  soi » gouverne d’autres univers romanesques contemporains (J.-Ph. Toussaint, B. Schreiber, D. Oster) qui continuent, tout en les renouvelant, les analyses d’un Flaubert et d’un Stendhal.