Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 2
Lucile Gaudin-Bordes

L’invitation au sublime

Baldine Saint-Girons, Le Sublime de l’AntiquitĂ© Ă  nos jours, Paris, DesjonquĂšres, « LittĂ©rature et IdĂ©e », 2005, 251 p.

1La synthsĂše de Baldine Saint-Girons sur l’une des notions les plus riches et les plus complexes qui soient dans notre histoire culturelle se compose de neuf chapitres selon le plan annoncĂ© Ă  la fin de l’introduction. Les chapitres 1 Ă  3 constituent une « étude du sublime antique » : le premier (« L’éducation au sublime : de Platon Ă  Longin ») confronte la paideia « malgrĂ© soi » de Platon Ă  « l’art du discours sublime » dĂ©fendu par Longin ; le deuxiĂšme (« Du sublime comme assomption du tragique : Longin contre Aristote ») montre « comment la tragĂ©die s’efforce d’assumer le terrible par le biais du discours et du chant, de sorte que le sublime s’y rĂ©vĂšle comme la mise en signifiants du tragique, ou comme ‘le domptage artistique de l’horrible’ (Nietzsche) » ; le troisiĂšme (« Le terme ‘sublime’ : une double tradition antique ») part des termes qui disent le sublime pour mettre en perspective les conditions difficiles de la jonction entre hupsos et sublimis. Suit un chapitre interrogeant le rapport entre sublime et thĂ©ologie mystique (chapitre 4 : « Du goĂ»t de Dieu au goĂ»t du sublime »), puis un cinquiĂšme consacrĂ© Ă  Vico, qui prĂȘte au sublime une dimension anthropologique (« Du sublime fondateur de l’homme et du monde civil chez Vico »). Le chapitre 6 (« Du sublime hĂ©roĂŻque au sublime terrible : Burke et Kant ») prĂ©sente les spĂ©cificitĂ©s du sublime burkien et son hĂ©ritage chez Kant dans l’idĂ©e d’un sujet qui se dĂ©passe lui-mĂȘme. Ce mĂȘme Kant est ensuite opposĂ© aux Ă©crivains romantiques (chapitre 7 : « Du sublime romantique : le retour de l’ñme »). L’auteur pose enfin la question d’un Ă©ventuel lien entre « sublime et art moderne » (chapitre 8), et prolonge sa rĂ©flexion par un dernier chapitre sur la sublimation, concept qui amĂšne Ă  repenser les liens entre inconscient, catharsis et philosophie du sublime.

2Ainsi, le constat premier d’une dĂ©finition impossible du sublime est Ă©galement une base de travail, Ă  partir de laquelle est proposĂ© au lecteur un parcours Ă©rudit aux allures de voyage initiatique. Car le sublime, d’abord, s’expĂ©rimente. Et Baldine Saint-Girons fait un tel usage de la premiĂšre personne qu’elle transforme son Ă©tude en tĂ©moignage. DĂ©crivant, par exemple, le lien « indĂ©fectible » entre saisissement et dessaisissement, elle glose la complĂ©mentaritĂ© des deux notions en ces termes : « Le saisissement saisit tout en dessaisissant, il me prend Ă  lui, me dĂ©prend de moi et me surprend. La sur-prise est maximale : je suis Ă©tonnĂ© au sens propre (astonished), frappĂ© par la foudre (thunderstruck) comme dira Burke, entamĂ©. Mais si le sublime saisit, il est par lui-mĂȘme insaisissable, inappropriable. Je ne puis en devenir le maĂźtre ou le spĂ©cialiste, contrairement Ă  ce que voudraient faire croire les puissants qui s’en arrogeraient volontiers le monopole, comme celui de la vĂ©ritĂ©. Le sublime ‘passe’ seulement, au triple sens du terme : il apparaĂźt un court instant, traverse les obstacles et se fait admettre. Aussi bien n’aiguise-t-il pas la vue pour la rendre semblable Ă  celle des mĂ©chants de Platon ; il la rend, au contraire, prĂ©cautionneuse et oblique. PuissĂ©-je donc avoir les yeux pers de la dĂ©esse de l’intelligence, de la fille de Zeus et de MĂ©tis, AthĂ©na ! » (p. 27) L’hymne au sublime qui clĂŽt l’ouvrage, composĂ© par l’auteur, va dans le mĂȘme sens d’une Ă©tude engagĂ©e.

3On apprĂ©ciera donc chez Baldine Saint-Girons non seulement sa capacitĂ© Ă  dĂ©crire les mĂ©tamorphoses du sublime, mais aussi sa volontĂ© de relever la gageure de mettre l’insaisissable Ă  portĂ©e de main. En effet, mĂȘme si le lecteur nĂ©ophyte en philosophie de l’art, voire en philosophie tout court, n’a pas l’aisance de l’auteur pour circuler d’une conception du sublime Ă  l’autre, il ne peut qu’ĂȘtre revigorĂ© par l’invitation qui lui est faite de rĂ©flĂ©chir Ă  sa propre pratique du sublime. Nous parvenons lĂ  Ă  un deuxiĂšme point important : si le sublime s’éprouve, il n’a d’autre lieu d’apparition que celui, Ă©nigmatique, du sujet Ă©prouvant. Il transforme le rĂ©cepteur en artiste : quels que soient les « signifiants » qui l’incarnent, c’est en derniĂšre instance dans le corps, l’ñme, la structure ou la conscience du lecteur-spectateur-auditeur que le sublime fait signe.

4Il en va ainsi dĂšs Platon, qui dans sa quĂȘte des IdĂ©es donne par « la double Ă©preuve de la montĂ©e hors de la caverne et de la redescente dans ses tĂ©nĂšbres (l’anabase et la catabase) [
] une analyse inoubliable de la dynamique du sublime et de la maniĂšre dont il nous contraint Ă  ciller sous la violence de son Ă©clat. » (p. 26) À propos de Longin, qui est « le premier Ă  revendiquer pour le sublime l’universalitĂ© [
] une universalitĂ© strictement ‘subjective’ et donc esthĂ©tique, au sens kantien du terme, puisqu’elle concerne le rapport de la reprĂ©sentation non pas Ă  l’objet, mais au sujet, tel qu’il s’en sent affectĂ© », l’auteur caractĂ©rise le sublime par son statut non pas transcendant (celui de l’IdĂ©e platonicienne qui subsiste par elle-mĂȘme, ou du beau « immobile au sein d’un paradis serein et jouissif qui exclurait, par sa merveilleuse harmonie, l’éventualitĂ© mĂȘme d’un Ă©vĂ©nement ») mais transcendantal, le sublime n’existant que comme « condition de possibilitĂ© d’une expĂ©rience Ă  renouveler » (p. 30). La cĂ©lĂšbre phrase de Longin selon laquelle « est sĂ»rement et vraiment sublime ce qui plaĂźt toujours et Ă  tous » [Du Sublime, VII, 4] montre ainsi que le sublime « a besoin de nous, [qu’] il nous veut non seulement disponibles, mais vulnĂ©rables Ă  son action. Si plus personne ne s’exposait au souffle des grands auteurs Ă  travers les mediums actifs de leurs discours, le sublime disparaĂźtrait, car son Ă©ternitĂ© (aiĂŽn) n’a rien d’une permanence : elle est seulement potentielle. » (id.) Les concepts de kairos, dont Baldine Saint-Girons nous rappelle qu’il sert aussi Ă  dĂ©signer, chez HomĂšre, « l’endroit vulnĂ©rable que l’archer vise Ă  atteindre sur la cible » (p. 31), et de metousia sont parties prenantes d’une conception du sublime qui « insinue la passion prĂ©sente chez l’orateur dans l’ñme de ceux qui, tout proches, l’écoutent et les conduit Ă  une participation (metousian) toujours croissante » (p. 34). L’auteur prĂ©fĂšre au terme de co-crĂ©ation celui « de co-existence », et revient pour conclure son premier chapitre Ă  l’universalitĂ© de la premiĂšre personne : « je transcende le dire d’autrui et m’identifie Ă  l’orateur, de sorte que son discours, d’une certaine maniĂšre, devienne alors le mien. Et paradoxalement je vais mĂȘme jusqu’à tirer gloire d’un discours que je n’ai jamais prononcĂ©. Illusion, dira-t-on. Mais n’ai-je pas pĂ©nĂ©trĂ©, mieux que quiconque, sa grandeur ? N’ai-je pas acceptĂ© l’arrachement au monde et l’enfermement dans le cercle du sublime ? » (p. 35)

5C’est le rĂŽle primordial accordĂ© Ă  ce « saisissement » qui permet d’une part d’opposer Longin Ă  Aristote, plus soucieux quant Ă  lui de l’intrigue (muthos), d’autre part de distinguer « le sublime poĂ©tique et tragique qui vise d’abord au choc et Ă  l’étonnement (ekplĂšxis) et le sublime de l’éloquence dont le but principal est l’évidence (enargeia) » (p. 44).

6Le chapitre 3, consacrĂ© au terme « sublime », tout en rĂ©servant un dĂ©veloppement au « style puissant (deinos) » de DĂ©mĂ©trios, fait un point trĂšs clair sur les deux traditions antiques de l’hupsos grecque (dont la nature substantivale fait du sublime une essence) et du sublimis latin (adjectif Ă©valuatif utilisĂ© pour caractĂ©riser un style rhĂ©torique). Boileau, qui le premier traduit hupsos par « le sublime » dans la version de Longin qu’il publie en 1674 sous le titre de TraitĂ© du sublime ou du merveilleux dans le discours, rĂ©alise la jonction des deux traditions, au prix nĂ©anmoins d’une altĂ©ration du kairos longinien pris dans les filets normatifs de l’englobante « convenance » : « ‘Longtemps plaire et ne jamais lasser’, tel est le but de Boileau, lĂ  oĂč Longin cherche avant tout l’extase. Bref, sous la plume de Boileau, le ‘connaisseur’ se substitue Ă  l’enthousiaste et le sublime n’est plus que le superlatif du beau, auquel il emprunte son but traditionnel – plaire, plutĂŽt que transporter – et sa situation entre deux extrĂȘmes : le bas et le prĂ©cieux, le burlesque et le grandiose, le rationnel et le ‘je ne sais quoi’, ou, encore l’invraisemblable et le vrai. Cela mĂȘme dont Longin recueillait les traces fugitives devient alors l’objet d’une ‘parfaite habitude’, formule que Boileau interpole dans sa traduction. » (p. 63)

7Le chapitre 4 s’attache Ă  la notion de goĂ»t en montrant comment la rĂ©flexion mystique prĂ©pare, chez les premiers PĂšres de l’Église (section 1), Saint Augustin ou Ignace de Loyola (sections 2 et 3), le passage « de la dialectique du goĂ»t Ă  la dialectique du dĂ©sir » et le renouvellement du sublime par l’expĂ©rimentation de Dieu (section 4). Comme preuves de ce renouvellement, Baldine Saint-Girons convoque « l’impĂ©ratif civilisationnel » de Vico (chapitre 5) et « l’ñme » romantique (chapitre 7). Entre les deux viennent s’intercaler Burke et Kant, qui accompagnent chacun Ă  sa maniĂšre la sortie du sublime hors de la sphĂšre de la pĂ©dagogie et son entrĂ©e, relativement compliquĂ©e, dans la sphĂšre naissante de l’esthĂ©tique (chapitre 6). La mue du sublime, rĂ©sumĂ©e dans le titre du chapitre, « Du sublime hĂ©roĂŻque au sublime terrible », est consĂ©quente puisque « la poursuite du sublime cĂšde la place Ă  sa contemplation : l’aventurier se transforme en simple tĂ©moin et le kairos hĂ©roĂŻque s’efface devant le kairos esthĂ©tique. » (p. 93) Au sublime nĂ© de l’art se substitue un sublime naturel, et Ă  l’art mimĂ©tique un art « phantastique », « d’essence ombreuse, jouant sur l’imagination » : « La poĂ©sie n’a donc plus rien Ă  voir avec la mimĂšsis et suppose, au contraire, un sacrifice de la reprĂ©sentation visuelle – amputĂ©e ou rendue impossible. C’est dans le vide et la gĂ©nĂ©ralitĂ© des mots que le sublime s’immisce, si bien que la faiblesse reprĂ©sentative du langage constitue sa force. L’art qui surgit dans cette faille apparaĂźt comme le domaine de la fiction, voire du mensonge. ‘Aucun ouvrage n’est grand qu’autant qu’il trompe’ [Burke]. Si la poĂ©sie trompe en chargeant les mots de valeurs inĂ©dites et contradictoires, l’architecture et les arts plastiques agissent de mĂȘme en produisant un infini artificiel, en cherchant l’ombre dans l’ombre, en crĂ©ant des volumes, une profondeur et une vie illusoires. » (p. 99)

8En dĂ©pit de ses mĂ©tamorphoses, le sublime continue de s’incarner. Pour Burke, il « engendre un trouble et un Ă©branlement de tout l’ĂȘtre » (p. 102). Et mĂȘme si Kant dĂ©tache le sublime du sensible lorsqu’il Ă©crit qu’« est sublime ce qui, par cela seul qu’on peut le penser, dĂ©montre une facultĂ© de l’ñme qui dĂ©passe toute mesure des sens » [citĂ© p. 99], son effet Ă  rĂ©ception est d’une nature quasi sismique dans la traduction donnĂ©e par Baldine Saint-Girons : « Je ne puis plus apprĂ©hender successivement les parties, je ne puis plus reproduire les parties qui prĂ©cĂšdent, je ne puis plus reconnaĂźtre quelque chose. Tout se dĂ©sarticule : il devient Ă©vident que nulle mesure constante n’existe dans les choses. Je puis, certes, plaquer sur elles des mesures tirĂ©es de mon esprit, mais toute comprĂ©hension esthĂ©tique rencontre ses limites internes dans un ‘incomprĂ©hensible esthĂ©tique’ qui menace toute cohĂ©rence. La structure de la perception vole en Ă©clats et je suis plongĂ© dans le chaos. » (p. 106)

9Le chapitre 8, « Sublime et art moderne » montre comment des hĂ©rauts de l’art moderne (Van Gogh, Merleau-Ponty, Newman et Rothko) redimensionnent le sublime, malgrĂ© le constat liminaire de sa « relative dĂ©saffection » Ă  la fin du XIXĂš siĂšcle, en rĂ©action au sublime romantique dont les figures font l’objet du chapitre 7 : « Alors que le propre du romantisme Ă©tait d’établir la proximitĂ© du sublime avec un monstrueux interne au sujet et de radicaliser la scission subjective, celui de l’art moderne nous est apparu de rompre avec une tradition centrĂ©e autour du sujet et de ses projections. L’art contemporain semble alors avoir pour vocation de penser le sublime comme Ă©mergence provisoire ou comme Ă©vĂ©nement par essence perturbateur – non pas seulement comme catastrophe ou comme merveille. La relation au medium se pacifie : il ne s’agit plus de l’exalter ou de le dĂ©nier, mais plutĂŽt de jouer avec lui, dans la multiplicitĂ© de ses usages. L’art est ce qui peut, certes, toujours nous tromper, mais qui atteste la vivacitĂ© de notre relation aux signifiants, lorsque nous ne nous contentons pas de la reconnaissance de signifiĂ©s, mais tentons l’aventure que constitue la plongĂ©e dans leur matĂ©rialitĂ©. » (p. 157) Le Land Art emblĂ©matise ainsi le sublime moderne, qui repose selon l’auteur sur trois caractĂ©ristiques : « jonction du kairos et de l’aiĂŽn ou encore de la mode et de l’éternité », mise en question de « la division traditionnelle des arts » (p. 156), « actualisation de l’exclu » (p. 141).

10Le dernier chapitre interroge les rapports entre « Sublime, inconscient et sublimation ». L’auteur commence par justifier Ă©nergiquement le parallĂšle entre Vico et Freud, que l’on peut « fonder sur au moins trois raisons : le sublime et l’inconscient se manifestent dans le langage ; ils s’opposent au discours logico-rationnel et engendrent un impĂ©ratif Ă©thique : il faut y aller. » (p. 161) Elle montre ensuite comment « catharsis et sublimation prĂȘtent, toutes deux, Ă  des interprĂ©tations morales, esthĂ©tiques ou mĂ©dicales » (p. 167), avant de prĂ©senter trois types de relation entre sublime et sublimation (p. 170-179) : la sublimation peut ĂȘtre comprise comme l’effet du sublime (perspective classique), comme la condition de possibilitĂ© du sublime (perspective psychanalytique), comme l’opĂ©ration du sublime (elle est alors Ă  la fois effet et principe).

11C’est sur cette troisiĂšme proposition que conclut Baldine Saint-Girons, en dĂ©veloppant ce qu’elle entend dans le terme de « principe » par rapport Ă  celui de « catĂ©gorie » (esthĂ©tique), en rappelant quel « travail considĂ©rable de sublimation » il suppose chez le spectateur-artiste, en formulant enfin avec humour, sur le patron socratique, l’énigme du sublime tout entier attachĂ© au couple saisissement/dessaisissement : « je saisis que je ne saisis rien. » (p. 188)

12Baldine Saint-Girons exprime dans sa quatriĂšme de couverture le souhait de « redonner au sublime la place qu’il mĂ©rite dans notre systĂšme Ă©ducatif et dans nos vies : celle d’une Ă©preuve initiatrice, susceptible d’insuffler la vie Ă  des connaissances qui resteraient sinon formelles et tronquĂ©es. » Elle y parvient, et nous lui savons grĂ© de nous faire partager l’expĂ©rience subjective du sublime.