Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 2
Murielle Lucie Clément

État des lieux

Lieux propices. L’énonciation des lieux/Le lieu de l’énonciation dans les contextes interculturels, sous la direction de Adelaide Russo et Simon Harel, LSV Centre d’Études françaises et francophones. Les Presses de l’UniversitĂ© Laval, collection « InterCultures » dirigĂ©e par Laurier Turgeon et Pierre Ouellet, 2005, 355 p., ISBN : 2-7637-8250-7.

1Ce volume tente un examen de la « notion de lieu comme rĂ©seau d’interrelations qui met en cause la construction et la perception de l’identitĂ© dans les contextes interculturels francophones mondiaux depuis 1968 ». Dans une optique pluridisciplinaire est abordĂ© le rapport dynamique entre l’étude des lieux au sens propre et figurĂ© et « la conception meta-critique qui s’ensuit dans notre perception de l’identitĂ© et du lieu de l’énonciation de toute structure identitaire ». Dans ce dessein, Adelaide Russo et Simon Harel ont optĂ© pour une division en six chapitres. La francophonie est approchĂ©e dans sa diversitĂ© et sa spĂ©cificitĂ© et Russo et Harel ont proposĂ© aux chercheurs qui se dĂ©finissent aussi comme Ă©crivains (Michel Deguy, Jean-Marie Gleize, Pierre Ouellet, Denise Brassard, Éric Clemens et Jean Maulpoix) d’axer leur rĂ©flexion Ă  partir de leur Ɠuvre littĂ©raire personnelle. Le rĂ©sultat est d’un enrichissement certain.

2Les lignes qui suivent donneront un aperçu des dix-huit contributions dont se compose ce recueil extrĂȘmement stimulant.

3Dans « Le lieu et sa nomination », Michel Deguy de l’UniversitĂ© Paris VIII, se penche sur la nomination du lieu. Par le biais de quelques exemples, il dĂ©veloppe la « formule » du lieu. Chaque lieu possĂšde un nom qui lui fut attribuĂ© Ă  un moment donnĂ©. Par exemple, le conquistador nomme la terre sur laquelle il prend pied. Par-lĂ  mĂȘme, Deguy soulĂšve la question des milliers de noms en provenance de la vieille Europe qui ont essaimĂ© de par le monde.

4AdĂ©laide Russo, de la Louisiana State University, analyse le rapport entre le lieu de l’énonciation et les dĂ©formations linguistiques : « De la geo-scopie en quĂȘte de dĂ©finition ». Russo entreprend son exposĂ© par un rappel Ă©tymologique et sa geo-scopie est de l’ordre du questionnement sur un corpus comprenant des textes de Georges Perec et de Michel Deguy, et le rĂ©cit de Jean-Christophe Bailly, Description d’Olonne, paru chez Christian Bourgois en 1992. Russo relĂšve le paradoxe de l’impossibilitĂ© de sĂ©parer l’énonciation des lieux du lieu de l’énonciation. Une reproduction de la maquette d’Olonne et ses lĂ©gendes clĂŽt le texte.

5« Lieux trahis, dĂ©placements entravĂ©s dans l’Ɠuvre d’Antonio D’Alfonso » est le titre de la contribution de Simon Harel de l’UQAM. Harel rappelle quelques Ă©lĂ©ments biographiques importants pour la lecture de l’Ɠuvre de cet auteur. Selon Harel, « le parcours accompli par Antonio D’Alfonso tĂ©moigne d’un mode de dĂ©placement inĂ©dit dans la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise ». Cet auteur ne perçoit pas l’ethnicitĂ© en tant que forme rĂ©gressive de l’identitĂ© collective. Au contraire, selon lui, elle permet de transmettre un legs, un hĂ©ritage. Par son Ă©criture, D’Alfonso emprunte le regard de ses parents pour voir le paysage qui dĂ©crĂšte sa singularitĂ©, car contempler est aussi rĂȘver. Par cet article, Harel soulĂšve les grandes questions liĂ©es Ă  l’exil, la langue maternelle et la mĂ©moire parentale et pose celle de la tradition.

6Jean-Marie Gleize de l’École Normale SupĂ©rieure de Lyon, Ă©tudie les « Lacs, Ă©crans, torrents, couloirs » dans son travail d’écriture. La toupie y concerne les thĂšmes dont il Ă©tait prĂ©occupĂ© au moment de l’élaboration de Donnant lieu, un de ses premiers livres. Le thĂšme de l’effacement des images et le thĂšme du parcours, de la ligne du dĂ©placement alĂ©atoire y figurent en bonne place. Une seconde rĂ©fĂ©rence se trouve Ă  la fin de Illumination  de Rimbaud : «   moi pressĂ© de trouver le lieu et la formule ». Gleize remarque l’errance, la possibilitĂ© d’identifier le lieu et la formule, et le lieu du lieu et de la vitesse. La question reste toujours de savoir si l’on parle d’un endroit, le lac en l’occurrence, comme d’un lieu ou d’une figure. « Lacs, Ă©crans, torrents, couloirs » questionne la nature de ces objets et leur dualitĂ©. L’écran, par exemple, « est Ă  la fois le lieu oĂč viennent et disparaissent les images, l’écran/surface est un trou   oĂč les images se concentrent et se pulvĂ©risent ». Une vĂ©ritable obsession du lieu.

7De la nature double du lieu, nous entretient aussi Pierre Ouellet de l’UQAM dans « Quelque part. Topique et poĂ©tique ». « L’invention du monde ne relĂšve pas d’une fiction au sens commun du terme mais d’une vĂ©ritable exhumation : une sortie de terre, un dĂ©terrement, un arrachement et un dĂ©racinement, une “dĂ©substantiation” ». Ces paroles empruntĂ©es Ă  Laugier permettent Ă  Ouellet un dĂ©veloppement sur cette dĂ©substantiation qui, dit-il, est un nĂ©ologisme qui signifie « la perte de la substance de notre existence, une variation sur le mot « transsubstantiation ». Y ĂȘtre ou n’y ĂȘtre pas est la question Ă  laquelle Ouellet tente de rĂ©pondre par l’analyse de MallarmĂ©, Paul Audi et De Bellefeuille. Une question qui certes mĂ©rite d’ĂȘtre posĂ©e.

8C’est une trĂšs belle analyse de William Cliff qu’entreprend Laurent Demoulin de l’UniversitĂ© de LiĂšge dans sa contribution « William Cliff, de la rue MarchĂ©-au-charbon Ă  America » oĂč il intĂšgre dans son intĂ©gralitĂ© le poĂšme Ballade de la souris en illustration de son propos. En premier lieu, Demoulin clarifie la question de la rĂ©gularitĂ© de la rime Ă  peine audible Ă  l’audition. En second lieu, il souligne la lisibilitĂ© de William Cliff pour en relever ensuite l’intertextualitĂ©. En effet, La Ballade de la souris a Ă©tĂ© composĂ©e d’aprĂšs Charles d’OrlĂ©ans. Puis, Demoulin compare la dimension autobiographique de la poĂ©sie de Cliff avec la dĂ©finition de l’autobiographie donnĂ©e par Lejeune qui de ce fait se trouve contredite. L’aspect ambigu qui prĂ©side aux prises de positions de Cliff est Ă©tudiĂ© en sus de son attitude envers l’homosexualitĂ©, plus ou moins considĂ©rĂ©e comme la norme par lui. La mĂȘme ambiguĂŻtĂ© se retrouve chez le poĂšte vis-Ă -vis de la dialectique de l’ici et de l’ailleurs. Dans sa poĂ©sie s’ancre le thĂšme du voyage ainsi que le dĂ©calage et la solitude. La cohĂ©rence de l’Ɠuvre et l’effet d’unitĂ© qu’elle dĂ©gage est dĂ», en grande partie, Ă  l’entrelacement des rĂ©seaux de significations et de mĂ©taphores qui jouent un double rĂŽle. Elles s’effacent mutuellement par les correspondances inextricables qui sont les leurs.

9Quant Ă  Denise Brassard de l’UQAM, elle offre « La poĂ©sie en son lieu : approche de la figure du templum chez Fernand Ouellet ». Cette contribution Ă©tablit le parallĂšle entre l’Ɠuvre du poĂšte et la figure de Dionysos, le dieu au masque. Cette comparaison s’avĂšre principalement efficace dans l’analyse de l’Ɠuvre de Fernand Ouellet en tant qu’essayiste.

10« L’Approche » de Jean-Luc Nancy, professeur Ă  Strasbourg, San Diego, Berkeley, Berlin et auteur de nombreux ouvrages, traite d’un lieu particulier dont il s’approche. L’auteur nourrit sa rĂ©flexion d’une expĂ©rience personnelle dans une dialectique de rapprochement et d’éloignement de la rive du lac oĂč il se trouve Ă  la lisiĂšre du rĂ©el entre terre et eau, ciel et forĂȘt. Une reproduction de la photo d’un lac d’Anne ImmelĂ© termine son article fascinant par l’angle adoptĂ©.

11François Raffoul de la Louisiana State University, dans « Le Rien du monde. Une lecture de La CrĂ©ation du monde ou la mondialisation » se penche sur l’ouvrage de Jean-Luc Nancy. La pensĂ©e du monde oĂč s’entrechoquent la globalisation et la mondialisation. Deux termes qui semblent se confondre, mais recouvrent des sens bien distincts. « Ne nous trompons pas » Ă©crit Raffoul, « cette discussion n’est pas simple exercice sĂ©mantique, en elle se joue rien de moins que deux destins possibles de notre humanité ». On peut dĂšs lors imaginer que les enjeux analysĂ©s sont d’une importance capitale, dĂ©veloppĂ©s en deux chapitres : « L’ĂȘtre-monde » et « Le rien du monde ». L’immanence du monde, sa crĂ©ation, le fait qu’il soit plus qu’une reprĂ©sentation ou une vision, autant de concepts observĂ©s Ă  la loupe d’une Ă©criture incisive dans sa prĂ©cision oĂč chaque mot est un monde en soi.

12Du monde aussi traite Éric ClĂ©mens, auteur de fiction et de philosophie, dans « Les signifiances du monde ». ClĂ©mens recherche la signification profonde de l’assertion « Il n’y a qu’un monde » avec une distinction entre rĂ©el et rĂ©alitĂ© appuyĂ©e sur Jacques Lacan, une inflexion politique tirĂ©e de Hannah Arendt. La question intĂ©ressante posĂ©e par ClĂ©mens est le sens de la mondialisation. Question ardue Ă  rĂ©soudre que la dĂ©monstration de l’exposĂ©, si elle ne la rĂ©sout pas, en montre et en dĂ©monte toute la complexitĂ©.

13Quant Ă  Eberhard Gruber de l’UniversitĂ© de Paris VIII-Vincennes, il prĂ©sente « Des lieux divins en dĂ©construction. En discussion avec Jean-Luc Nancy ». Comme le titre de cette contribution le suggĂšre, Gruber porte l’interrogation Ă  mĂȘme le corpus des textes. « Pourquoi parler en termes pluriel » enquiert-il. Et pourquoi la prĂ©fĂ©rence est-elle accordĂ©e au partitif plutĂŽt qu’au dĂ©fini ? Pour cette raison, l’exposĂ© est une Ă©valuation de l’affirmation du pluriel partitif en regard du singulier et du qualificatif dĂ©fini. Gruber est un grand spĂ©cialiste de Nancy, ce qui lui offre la possibilitĂ© d’une vision dĂ©tailliste soutenue par les positions de Derrida « la marque du mot ». Un article Ă  lire et relire Nancy avant de l’aborder pour en apprĂ©cier l’approfondissement Ă  sa juste valeur. « Un monde ne peut sortir qu’en amorçant le dĂ©-part de l’exclusion-domination dont la part retenue est rappelĂ©e par la fiction nĂ©cessaire   » ne peut se lire qu’en position spĂ©culaire avec Nancy.

14Ross Chambers de l’UniversitĂ© de Michigan propose « Topographie : espaces figuraux du tĂ©moignage ». Selon Chambers, un tĂ©moignage est « un Ă©crit, souvent autobiographique, qui se rĂ©fĂšre Ă  un Ă©vĂ©nement dĂ©sastreux, destructeur et traumatisant, dont il est pĂ©nible pour les survivants de reconnaĂźtre la rĂ©alitĂ©, et dont le caractĂšre catastrophique est par consĂ©quent nié ». Sa dĂ©finition du tĂ©moignage pour cet article ainsi posĂ©e, Chambers aborde le lieu de rĂ©fĂ©rence du tĂ©moignage. La seule prĂ©sence du tĂ©moin suffit et sert de tĂ©moignage. On comprend aisĂ©ment que Chambers rĂ©fĂšre Ă  certains tĂ©moignages oĂč « l’écriture testimoniale est souvent amenĂ©e Ă  emprunter la voie d’une Ă©nonciation de lieu ». Par exemple, les plaines de Flandres, Auschwitz, RavensbrĂŒck ou Buchenwald pour la seconde guerre mondiale et la Shoah. Le concept dĂ©veloppĂ© par Chambers a ceci d’intĂ©ressant qu’il pose la question de son application et de sa mallĂ©abilitĂ© Ă  d’autres sortes de tĂ©moignages que ceux de la dĂ©portation et des camps de la mort. Des tĂ©moignages qui pourraient ĂȘtre moins traumatisant qui appelleraient une autre dĂ©finition du tĂ©moignage Ă©galement.

15Selon JoĂ«lle Gleize de l’UniversitĂ© de Provence, l’écriture de Nathalie Sarraute est une Ă©criture du lieu intĂ©rieur, ce qu’elle dĂ©montre dans « Pour une ego-topo-graphie de Nathalie Sarraute ? ». Avec pour point de dĂ©part le paradoxe d’allier la quĂȘte de la singularitĂ© scripturale Ă  celle du partage, cette contribution analyse le « for intĂ©rieur », l’intĂ©rioritĂ© de Sarraute et la confrontation de l’espace et du sujet. L’absence Ă  soi-mĂȘme est-elle mĂ©taphorisĂ©e par l’espace dans certaines situations comme Gleize le laisse entendre ? Ici est-il quelquefois synonyme de l’Ailleurs ? Quelle place assigner Ă  l’espace de lecture dans ce cas. Autant de questions qui s’élĂšvent Ă  la lecture.

16« Topiques de la dĂ©shĂ©rence. Formes d’une â€œÂ Ă©thique de la restitution ” dans la littĂ©rature contemporaine française ». Tel est le titre du survol de Dominique Viart de l’UniversitĂ© de Lille III. Cet essai se place « sous le patronage du travail orchestrĂ© par Pierre Nora ». Il s’agit, bien entendu, des « Lieux de mĂ©moire » dont le premier volume, intitulĂ© « La RĂ©publique » paraĂźt en 1984. Selon Viart, cette parution coĂŻncide au moment oĂč la littĂ©rature française change de cap et les Ă©crivains se prĂ©occupent Ă  nouveau « du sujet et de son expression, du rĂ©el et de sa reprĂ©sentation ». Mais les illusions de « l’expression-reprĂ©sentation » ne sont plus de mise, balayĂ©es qu’elles furent par la critique structurale. À l’ordre du jour : la mĂ©moire avec Ernaux, Bergounioux, Bon, Michaux pour ne nommer que ceux-lĂ . Les lieux qui, s’ils sont autobiographiques dans cette littĂ©rature, y sont surtout « emblĂ©matiques de ces modes de vie et de socialisation qui se sont dĂ©faits ». Toutefois, cette littĂ©rature contemporaine a « renoncĂ© Ă  l’omniscience narrative ». Quel que soit le mode adoptĂ© par l’écrivain, l’instance narrative s’exprime par une voix souvent diverse et diffractĂ©e oĂč s’installe l’altĂ©ritĂ©. C’est une « forme inĂ©dite d’engagement de la littĂ©rature » qui retrace et fait revivre des mondes perdus oĂč la communautĂ© s’est dĂ©faite « au profit des communautarismes isolationnistes ». C’est toute la fonction de la littĂ©rature que Viart dĂ©veloppe en quelques pages d’une incroyable Ă©rudition.

17Jean-Michel Maulpoix de l’UniversitĂ© de Paris X-Nanterre, fait jouer l’ipse et l’idem dans « Table d’orientation » oĂč la table d’écriture rapproche les extrĂȘmes, alors que Fabrice Leroy de l’University of Louisiana, Lafayette, analyse les rĂ©seaux d’ambivalence dans « Auto-exotisme, auto-Ă©rotisme : Ă©nonciations paradoxales de Marseille dans les romans de Jean-Claude Izzo ». La trilogie d’Izzo peut se ranger dans les romans noirs traditionnels. L’Ɠuvre y rĂ©pond par de nombreux critĂšres. Toutefois, Izzo intĂšgre au roman policier une vision des problĂšmes de sociĂ©tĂ© « et s’en prend Ă  l’establishment » politique qui fait surgir quelques ambivalences. Son narrateur-personnage, Fabio Montale, tient de Maigret et de Burma tout Ă  la fois, desquels il se distance par son identitĂ© mĂȘme. Fils d’émigrĂ©s, il se positionne diffĂ©remment des deux inspecteurs qui voient l’immigration d’un Ɠil sĂ©vĂšre. Cependant, cette double identitĂ© d’immigrĂ© et d’intĂ©grĂ© lui fait mal Ă©valuer les problĂšmes actuels de l’immigration arabe. Enfin, Montale prĂ©sente sa ville d’une maniĂšre trĂšs dĂ©tachĂ©e. Selon Montale (lire Izzo), c’est justement l’immigration elle-mĂȘme qui confĂšre Ă  la ville son identitĂ©. Selon Leroy, le grand mĂ©rite d’Izzo est d’avoir recrĂ©er le multiculturalisme de Marseille au moment oĂč la ville « dĂ©rivait vers l’extrĂȘme droite ». Le discours contradictoire de Montale rĂ©sume les tendances divergentes qui sont Ă  l’origine de l’éclatement du paysage politique français et Izzo a dĂ©passĂ© son but.

18Lucie Brind’Amour de la Louisianna State University, illustre dans « La Binerie, espace paradoxal dans Le Matou d’Yves Beauchemin » qu’il y a tout lieu d’examiner le roman du point de vue du restaurant. Le nom « La Binerie » existe en situation hors diĂ©gĂšse. « SurdĂ©terminé », bien qu’il s’insĂšre dans les paradigmes de pĂątisserie, boulangerie, ce nom est composĂ© Ă  partir de l’anglais « beans ». Le nom du restaurant connote dans ce contexte les traces du passĂ© disparu. Dans cet article, Brind’Amour pose l’importance symbolique du lieu pour l’élaboration identitaire des personnes.

19Quant Ă  Isabelle DĂ©carie de l’UQAM, ce sont les lieux dans les romans de Jean-Philippe Toussaint qu’elle analyse dans « AmĂ©nager le monde. Le sujet et les lieux intimes dans certains rĂ©cits de Jean-Philippe Toussaint ». Chez Toussaint un lieu est « clos, exigu » et forme souvent l’espace de ses rĂ©cits. DĂ©carie souligne l’importance de cette topographie rĂ©duite par une lecture platonicienne. Dans les romans de Toussaint, tout est affaire de vision ou bien le rĂ©sultat d’une empreinte mise en scĂšne dans une perspective multiculturelle qui se rĂ©vĂšle de maniĂšre Ă©vidente. Par le biais des rĂ©cits de Toussaint, c’est l’habitude du lieu et la confrontation d’en ĂȘtre exclu qui est abordĂ©e.

20Michel Collot de l’UniversitĂ© de Paris III-Sorbonne nouvelle constate la crise de l’espace dans « Pour une poĂ©tique du paysage ». Le nomadisme planĂ©taire a conduit aux excĂšs et s’est heurtĂ© Ă  des limites infranchissables. La facture spatiale expose la fĂ©tichisation des lieux d’élection qui tendent Ă  devenir des lieux de sĂ©grĂ©gation. Avec ce concept, Collot a presque tout dit sur l’état des lieux Ă  l’époque de la mondialisation uniformisatrice entre une rationalisation qui banalise les lieux et un fanatisme qui les sacralise.

21Dans « De Bloop Ă  Bloupe, de Moncton Ă  Monckton. L’énonciation de la ville dans Bloupe de Jean Babineau », Catherine Leclerc de l’UniversitĂ© de Moncton traite des alĂ©as accolĂ©s Ă  la parution du roman de Jean Babineau et par ce biais de la diffĂ©rence Ă©nonciative rĂ©sultant des diffĂ©rences linguistiques. Selon Leclerc, l’énonciation ambivalente questionne les certitudes du discours identitaire et le roman Bloupe apporte des nuances significatives aux thĂšses d’Homi Bhabha sur l’hybridation.

22C’est aussi de linguistique dont entretient Claude Vaudeloise de la Louisiana State University dans « Perspectives spatiales et relativitĂ©s linguistiques ». Ce sont les rapports entre l’espace et la langue qui occupent le cƓur de cet essai en trois sections. Vaudeloise fixe les relations d’orientation et d’espace en rapport Ă  un sujet dĂ©terminĂ©. Orientations qui peuvent ĂȘtre intrinsĂšques ou relatives et Ă©gocentriques ou allocentriques oĂč les systĂšmes d’orientation intrinsĂšques ont prioritĂ© sur les systĂšmes relatifs. Vaudeloise Ă©taye sa thĂšse de figures qui permettent de mieux saisir les rapports d’orientation diffĂ©rentiels entre une phrase comme « La bouteille est derriĂšre la table » de « La bouteille est Ă  gauche de la table ».

23Michel Brophy de l’UniversitĂ© CollĂšge de Dublin se penche sur l’énonciation des lieux chez plusieurs poĂštes dans l’étude comparative « Lieu sur lieu : postures d’écriture, stratĂ©gie d’ancrage ».

24Mireille Calle-Gruber de l’UniversitĂ© Paris VIII, quant Ă  elle, dĂ©cortique cette petite phrase « Il y a lieu » dans « Butor boomerang. Pour un petit traitĂ© d’itĂ©rologie politique ». En effet, si « le lieu est un espace occupĂ© par un corps » quel est le lieu en cette petite phrase Ă©mise façon de parler ? Comme le remarque Calle-Gruber, locus en latin dĂ©signe Ă©galement « le passage d’un livre ». Dans ce cas, le lieu est-il vraiment toujours peu ou prou lieu-dit comme le suggĂšre l’auteur. La lecture de Butor est Ă©minemment politique et contraint Ă  penser les lieux, les non lieux, les rĂ©serves et l’idĂ©e de frontiĂšre entre autres. Y a-t-il lieu de s’en inquiĂ©ter ?

25Au terme du parcours, on ne peut que souscrire au dĂ©sir des Ă©diteurs de l’ouvrage de rĂ©unir ces travaux sur les rapports entre lieu et Ă©nonciation. L’étude des diffĂ©rentes contributions s’avĂšre tout Ă  fait stimulante et riche d’enjeux fondamentaux, tant du point de vue littĂ©raire que du point de vue thĂ©orique.