Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 3
titre article
Mohammed-Salah Zeliche

La pensée : triomphes & déroutes

Miguel Cruz Hernandez, Histoire de la pensĂ©e en terre d’Islam, Paris : Éditions DesjonquĂšres, coll. « La mesure des choses », 2005, 1000 p., EAN 9782843210747.

1Histoire de la pensĂ©e en terre d’Islam : un si gros ouvrage traduit de l’espagnol et mis Ă  jour par Roland BĂ©har. Il est d’autant plus gros qu’il est riche et fort agrĂ©able Ă  lire. Miguel Cruz Hernandez en est l’auteur1. Il compare, commente, analyse, explique, va au-delĂ  du simple exposĂ© et cependant reste dans le cadre de l’humain et de l’universel. Bref, loin des dĂ©lires de puissance de certains historiens.

2La rigueur de ce travail offre au chercheur, dĂ©sireux de connaĂźtre la pensĂ©e islamique, l’avantage d’un outil des plus efficaces. Travail Ă  replacer nĂ©cessairement dans cette tradition des dialogues fructueux entre les cultures (Louis Massignon, T. E. Lawrence, Jacques Berque, Louis Gardet, AndrĂ© Miquel
), Ă  considĂ©rer surtout pour ses vertus tant scientifiques que didactiques.

3Il s’agit d’un regard d’historien et de penseur en rien pressĂ©, en revanche polyvalent, admirable et qui justifie d’une Ă©vidente indĂ©pendance intellectuelle. Preuve en est ces quelques sous-titres qui disent combien le monde se prĂȘte diffĂ©remment aux regards : analyse initiale de la doctrine par les juifs, analyse initiale de la doctrine par les chrĂ©tiens, interprĂ©tation extĂ©rieure Ă  l’Islam, interprĂ©tation favorable au christianisme, interprĂ©tation rationaliste de l’Islam, interprĂ©tation intrinsĂšque de l’Islam


4VoilĂ  en effet qui pose le sujet dans un cadre tendu et problĂ©matique. Par consĂ©quent, discuter des divergences et pouvoir lever le voile imposent certes de la distance, mais imposent de se retremper dans l’ambiance qui a permis l’émergence de telle ou telle conception. Ce Ă  quoi d’ailleurs nous invite d’emblĂ©e Miguel Cruz Hernandez.

Les racines de la pensée islamique

5Au dĂ©part, il y a l’Arabie et les Arabes d’avant l’Islam dĂ©peints Ă  travers une Ă©bauche historique et gĂ©ographique de la rĂ©gion. À travers une esquisse de leurs coutumes, de leurs croyances et de leur idolĂątrie. La question se pose aussitĂŽt de savoir quelle mentalitĂ© accorder aux hommes dans ce contexte prĂ©cis.

6Deux attitudes se dessinent, nettement contradictoires et relevant assurĂ©ment du stĂ©rĂ©otype. D’une part, la gĂ©nĂ©rositĂ©, la courtoisie envers les femmes et les faibles, le respect de la parole donnĂ©e. De l’autre, la luxure, la triche, l’orgueil, la rancune, l’ivrognerie, la tendance Ă  se quereller. Or cela ne suffit pas pour dresser un tableau correct et exhaustif ; et s’en contenter serait on ne peut plus rĂ©ducteur et tendancieux. Aussi Miguel Cruz Hernandez plonge-t-il franchement dans l’humus du temps et des lieux pour leur prendre ce qu’une simple vision ne peut percevoir : l’essence de l’ĂȘtre arabe qui prĂ©side Ă  l’ordre de l’époque.

7Nous sommes ainsi amenĂ©s, par exemple, Ă  comprendre que la place est centrale de la poĂ©sie en sociĂ©tĂ© arabe. De sorte que le gĂ©nie est poussĂ© traditionnellement par les poĂštes jusqu’à l’exigence d’élaborer les mĂ©taphores les plus compliquĂ©es. D’aucuns soutiennent qu’ainsi l’absence de libertĂ© laisserait peu de terrain Ă  l’invention poĂ©tique. Mais il faut trouver lĂ  plutĂŽt un trait de la rigueur qui d’ailleurs arroge au verbe sa force et, comme on le sait, Ă  cet art un pouvoir redoutĂ© des puissants eux-mĂȘmes. On peut voir lĂ  chez l’auteur sa volontĂ© de remettre en question les croyances arrĂȘtĂ©es et cependant mal Ă©tablies. Ainsi de la fantaisie dont on veut Ă  tort  caractĂ©riser la poĂ©sie prĂ©islamique, lors mĂȘme que la beautĂ© des poĂšmes dĂ©coule d’un regard perspicace, d’une aptitude Ă  donner Ă  la nature une sensualitĂ©. Lors mĂȘme qu’elle est « travaillĂ©e comme une dĂ©licate marqueterie de pure algĂšbre poĂ©tique » (p. 13).

8Remonter Ă  la pĂ©riode prĂ©islamique permet de dĂ©gager ce qui dans le monde arabo-musulman a survĂ©cu aux siĂšcles et leurs vicissitudes. En effet, la croyance en un destin inexorable susceptible d’ĂȘtre remarquĂ©e aujourd’hui encore chez un Oriental a bien prĂ©cĂ©dĂ© l’avĂšnement de l’Islam. Tout comme ces codes de l’honneur et l’exigence d’une rectitude morale. Tout comme cette soliditĂ© des liens de parentĂ©. Sur ce dernier point justement, il faut voir autant une donnĂ©e de la communautĂ© qu’un facteur de division, de tribalisme et de guerre. En ce sens, et pour Ă©tablir un parallĂšle entre les Andalous et les Mecquois, embourgeoisĂ©s pareillement et de ce fait sujets Ă  la dĂ©liquescence morale, Miguel Cruz Hernandez en rĂ©fĂšre Ă  Ibn KhaldĂčn (1332-1406). Car, manifestement, le caractĂšre nomade de la sociĂ©tĂ© arabe vivant dans le dĂ©sert, possĂšderait la vertu de prĂ©server mĂȘme de l’abĂątardissement. À cela, l’auteur ajoute l’implacable nature et les imprĂ©visibles catastrophes ; celles-lĂ , omnipuissantes, menacent la vie des hommes et celle de leur bĂ©tail, les obligent Ă  de constants dĂ©placements, exacerbent enfin leur fatalisme. Cette thĂšse de l’influence du milieu naturel, pour consentir des origines au fatalisme, est tout Ă  fait recevable. De lĂ , la place rĂ©servĂ©e ici Ă  la mĂ©thodologie d’Ibn KhaldĂčn dans l’approche de ce phĂ©nomĂšne.

9Le dĂ©sert reprĂ©sente aux yeux de certains un motif d’exotisme. Sa dĂ©finition pour autant n’en reste pas moins des plus compliquĂ©es. Il est liĂ© directement au comportement de l’homme — voire intimement Ă  sa parole pour ne pas dire sa poĂ©sie. La philosophie existentialiste de l’Arabe, sa vision cosmogonique, son Ă©thique ne doivent en aucun cas ĂȘtre dissociĂ©es de l’élĂ©ment dĂ©sert et des sensations que celui‑ci occasionne. Du fait, de ce sentiment d’impuissance et de solitude insondable, face au caractĂšre dĂ©sinvolte de son univers, l’homme du dĂ©sert en vient Ă  dĂ©sespĂ©rer de tout — ce, jusqu’au jour de la rĂ©vĂ©lation (islamique) oĂč un sens Ă  sa vie est devenuevident.

10Le fatalisme serait dans cet ordre d’idĂ©es la survivance d’une vision primitivement radicale que la dĂ©rĂ©liction aurait fait naĂźtre dans les profondeurs de l’ĂȘtre arabe. Miguel Cruz Hernandez Ă  juste titre pose cette question : « Les Arabes islamisĂ©s en conservent-ils quelque choses ? ». La rĂ©ponse, poursuit-il, ne peut ĂȘtre qu’affirmative, Ă  condition d’ĂȘtre nuancĂ©e. Ce point de vue, AverroĂšs (Ibn Rushd, 1126-1198) le partage :

Le dĂ©sert produit des hommes aussi pauvres qu’ambitieux et socialement forts, et [
] ce fut lĂ  la raison de « la dĂ©route du roi des Perses face Ă  l’émir des Arabes ». Mais, Ă  la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration, le bien-ĂȘtre et les richesses obtenus, la dĂ©cadence met un terme Ă  tout. (p. 15)

11Il en ressort de cette conclusion l’idĂ©e chez AverroĂšs d’une dialectique de l’histoire. La spĂ©cificitĂ© des lieux (a fortiori la duretĂ© et l’ariditĂ© des dĂ©serts) est un des facteurs dĂ©terminants du type des mentalitĂ©s et des mƓurs. Cette thĂšse recoupe nul doute celle de la nĂ©cessitĂ© et du besoin impliquant la dĂ©couverte des moyens. En poursuivant sur cette lancĂ©e, ne peut-on pas dire que la foi ardente du nomade tire ses moyens d’un transfert ? L’omnipuissance de Dieu ne s’est-elle pas en effet substituĂ©e Ă  celle du DĂ©sert ? L’on sait que la conception de Dieu en philosophie musulmane ne peut souffrir ni partage ni concession. Avicenne (Ibn Sina, 980-1037) citant le Coran dit qu’il n’y a rien au monde de subsistant. Tout change, sauf Dieu (ibid.). Au fatalisme, il y aurait donc deux raisons : un inconscient qui transcende le temps et l’existence d’une Puissance qui justifie de tout. Car, prĂ©cise l’auteur, Dieu est un et unique, c’est-Ă -dire sans Ă©gal, indivisible, havre pour l’homme (p. 106).

12GrĂące Ă  un va-et-vient dans le temps cet historien dĂ©montre l’évidence d’un lien entre le rĂ©flexe de l’homme du dĂ©sert et le rĂ©flexe de l’homme parvenu Ă  ce qu’on pourrait appeler l’apogĂ©e de la civilisation — soit cet homme instruit concevant la merveille que fut l’Alhambra. VoilĂ  une fois de plus qui ramĂšne Ă  l’hypothĂšse d’un inconscient primitif prĂ©sent dans les Ɠuvres d’art et les domaines de la connaissance. En art, on en conviendrait, par un procĂ©dĂ© d’abstraction, il est loisible d’entrer dans l’impersonnalitĂ©. La gĂ©omĂ©trie, en tant que « symbolisation de la crĂ©ation, du cosmos et de la vie », nous offre une de ses plus belles victoires sur le dĂ©mon de l’errance et du sans limite — nous rendant hĂ©ritiers de cette coupole tant merveilleuse qu’ésotĂ©rique du salon des Ambassadeurs de l’Alhambra. Qu’est-ce Ă  dire ? Pour que ces formes cessent d’ĂȘtre Ă©nigmatiques, pour pĂ©nĂ©trer leurs mystĂšres, note l’auteur en passant, il a fallu se rappeler ces temps antiques, cette façon dont on disposait les tentes et les rituels qui participaient Ă  leur embellissement. Au total, si quelque chose pouvait s’exprimer Ă  l’insu de l’architecte et de l’artiste, ce serait ce qui proviendrait des recoins les plus intimes de la mĂ©moire collective.

L’Islam dans l’histoire des religions

13Miguel Cruz Hernandezetudie la place rĂ©servĂ©e Ă  l’Islam dans le concert des religions, montrant ses similitudes avec la Loi juive et l®Évangile chrĂ©tien. État de choses qui a donnĂ© lieu Ă  l’accusation d’imposture vis-Ă -vis du prophĂšte Mahomet (Muhammad). LĂ , une parenthĂšse s’impose : poser d’entrĂ©e de jeu le problĂšme qui a nourri la polĂ©mique pendant des siĂšcles entiers, et y rĂ©pondre, est sans conteste un gage de bonne foi de l’auteur. C’est d’ailleurs le souci de la rigueur qu’on observe le plus Ă  la lecture de chaque page. À cette question, il rĂ©pond sans dĂ©tour :

Une analyse historique et thĂ©ologique sĂ©rieuse ne permet pas [
] d’en dĂ©duire que Mahomet fut un imposteur — thĂšse plus guĂšre soutenue — ou que l’Islam serait un syncrĂ©tisme judĂ©o-chrĂ©tien arabisĂ©, ou bien encore un avatar chrĂ©tien antitrinitaire. (p. 17)

14En bref, le but fixé par cetteetude est visiblement la connaissance, la dissipation des malentendus (et ils sont hélas nombreux), la confrontation des thÚses et le dialogue.

15L’auteur cite les diverses et nombreuses critiques formulĂ©es Ă  l’encontre de la « nouvelle religion » — ne prenant position pour aucune d’elles. En revanche, ces critiques sont commentĂ©es, analysĂ©es, situĂ©es dans le contexte prĂ©cis qui est le leur. Mieux, ces critiques, Ă  la lumiĂšre deselĂ©ments de la connaissance actuelle ou passĂ©e, sont amenĂ©es Ă  dĂ©cliner leurs motifs sinon leurs prĂ©textes. L’avĂšnement de l’Islam est placĂ© dans les univers qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, celui de la prophĂ©tie (JudaĂŻsme et Christianisme) ainsi que celui d’une population arabe prĂ©islamique majoritairement polythĂ©iste. La prĂ©sence du prophĂšte Muhammad de fait tranche nettement avec l’ensemble de ce paysage religieux ; par consĂ©quent, il faillit ĂȘtre lapidĂ© et sa mission doit faire face Ă  un dĂ©chaĂźnement de calomnies. C’est ainsi d’ailleurs qu’il est amenĂ© Ă  fuir (hijra) Ă  MĂ©dine en l’an 622, date puissamment symbolique puisque considĂ©rĂ©e comme le dĂ©but de l’ùre islamique. Les MĂ©dinois lui rĂ©servent un accueil aussi chaleureux qu’ils se convertissent en nombre considĂ©rable. Il devient tout Ă  la fois chef religieux, social, juridique, militaire. Mais, dans ce contexte nouveau, plurireligieux, il fait preuve encore de sens politique hors pair et d’autant de tolĂ©rance.

16Dix-huit ans aprĂšs son dĂ©cĂšs, le Coran connaĂźtra sa version Ă©crite dĂ©finitive — les souratesetant auparavant apprises par cƓur par des mĂ©morisateurs (huffaz). Or  l’analyse montre dans les textes une forte prĂ©sence des Ă©lĂ©ments abrahamiques et nazarĂ©ens. Ils vont donner l’occasion Ă  d’incessantes critiques cependant toutes  « contradictoires ».

17Vient l’expansion de l’Islam, rapide. Les centres d’influence, comme on peut l’imaginer, changent de mains ; les rĂšgles rĂ©gissant les rapports s’en trouvent sĂ©vĂšrement affectĂ©es. AprĂšs avoir fait face au polythĂ©isme, l’Islam est confrontĂ© Ă  l’analyse des juifs et des chrĂ©tiens. L’on retiendra, entre autres, les thĂšses rĂ©solument critiques de saint Jean DamascĂšne (57/676-132/749).

Lasunna

18L’expansion de l’Islam, faut-il souligner, s’accompagne du dĂ©veloppement de la sunna (la tradition) : la parole du prophĂšte (hadit), voire certains de ses silences, sont apprĂ©hendĂ©s comme des fondements de la juridiction. Le fait de se rĂ©fĂ©rer nĂ©cessairement Ă  la sunna remonte Ă  l’imamat d’Abou Bakr, dĂ©signĂ© par le prophĂšte avant sa mort Ă  le remplacer Ă  la tĂȘte de la priĂšre. Ainsi la gouvernance (khalifa) est-elle liĂ©e implicitement Ă  l’imamat. Notons : Khalifa signifie en arabe celui qui « remplace », soit celui qui « succĂšde ». À la suite de cette dĂ©signation d’Abou Bakr et de l’autoritĂ© d’office attachĂ©e Ă  l’imamat, la priĂšre solennelle du vendredi va revĂȘtir pendant longtemps sinon toujours l’aspect d’une pratique fortement politisĂ©e. C’est Ă  la mosquĂ©e que sont haranguĂ©es les populations. Aussi, dans l’ordre des choses, l’empire musulman construira-t-il ses plus belles et plus grandes mosquĂ©es.

19Miguel Cruz Hernandez, dans les cinquante premiĂšres pages met son lecteur en situation. DotĂ© de ces Ă©lĂ©ments de la connaissance, celui‑ci ainsi peut mieux mesurer l’ampleur des questions qui restent Ă  poser. Il peut ainsi apprĂ©hender dans ses ramifications la pensĂ©e en terre d’Islam, voire ses grands courants. Les diverses interprĂ©tations, toutes, pense l’auteur, ontechouĂ© Ă  saisir l’Islam dans sa globalitĂ© et ses plus importantes dimensions. Il pose la question de savoir laquelle des approches est le plus Ă  mĂȘme d’instruire honnĂȘtement, puis recommande de « considĂ©rer l’Islam en lui-mĂȘme, et [de] poser en principe qu’il est son propre fondement, Ă  partir de quoi se dĂ©veloppe aussi bien sa propre thĂ©orie que sa propre pratique de la thĂ©ologie, de la morale, du droit et de la spiritualité » (p. 39). Lors mĂȘme que la conception religieuse de l’Islam serait trĂšs Ă©tendue et impliquerait un dĂ©veloppement thĂ©orique complexe de ses idĂ©es, l’auteur propose d’examiner les disciplines les plus conventionnelles des sciences religieuses (‘ulĂčm al-shari’a) : rĂ©citation coranique (‘ilm al-qirñ’at) ; traditions (‘ilm al-hadit) ; exĂ©gĂšse (‘ilm al-tafsir) ; droit (‘ilm al-fiqh) ; thĂ©ologie spĂ©culative (‘ilm al-kalĂąm) ; mystique (‘ilm al-tasawwuf).

20À cause de l’immensitĂ© du domaine, le lecteur est prĂ©venu Ă  l’issue du premier chapitre que la dĂ©marche reposera essentiellement sur la thĂ©ologie spĂ©culative et la mystique, sur la philosophie scolastique, sur des renvois Ă  l’astronomie, Ă  la philologie, aux mathĂ©matiques et Ă  la mĂ©decine.

Scission & légitimité

21À la mort du prophĂšte (10/632), et plus tard Ă  la suite des deux premiers khalifats, celui d’AbĂ» Bakr et celui de ‘Umar Ibn El-khattab, vient le temps des tensions, des frustrations, des ressentiments, des dĂ©chirements et des scissions. En effet, certains des membres de la famille de Mahomet, en particulier ‘Ali Ibn Abi-Talib (cousin et gendre de celui-ci), se disent lĂ©sĂ©s de leur « droit » lorsque ‘Utman est dĂ©signĂ© pour succĂ©der Ă  l’Émir des croyants, ‘Umar Ibn El-Khattab. Or ‘Utman est assassinĂ© et ‘Ali rendu responsable de sa mort par les Marwanides. Il lui est par consĂ©quent demandĂ© d’apporter une preuve irrĂ©cusable de son innocence. Ce qu’il n’a pu ou su faire. DĂ©signĂ© quatriĂšme calife, le conflit prend des proportions telles qu’on en est venu aux armes. L’arbitrage pour parer Ă  cette grande fitna (guerre entre gens de mĂȘme confession) reste sans effet : les premiĂšres dissensions islamiques ont lieu ainsi, irrĂ©parablement. Certains adoptent une attitude de neutralitĂ© (on les nomme mu‘tzilites : ceux qui s’isolent), d’autres quittent la place jugeant sacrilĂšge tout arbitrage (on les nomme kharijun : les sortants). L’arbitrage, toujours est‑il, ne tranche pas en faveur de ‘Ali. Ses opposants Ă©lisent calife Mu’awiya, alors gouverneur Ă©tabli en Syrie. S’ensuivent l’attaque et l’écrasement par ‘Ali des kharijites Ă  NahrawĂąn (658). Mais ‘Ali ainsi d’un point de vue militaire commet une grave erreur. Un bon stratĂšge s’en serait pris d’abord aux plus aguerris de ses adversaires, soit dans le cas prĂ©sent aux partisans de Mu‘awiya. L’un des adeptes des kharijites parvient nĂ©anmoins Ă  assassiner ‘Ali prĂšs de la grande mosquĂ©e de Koufa. Le lieu de son enterrement devient le sanctuaire de Nadjaf. La division des Musulmans entre sunnites (partisans de Mu’awiya et de la sunna) et chiites (partisans de ‘Ali, donc de la chi’a dont le nom tient de ce dernier) s’aggrave lorsque Husayn (fils de ‘Ali) est tuĂ© atrocement Ă  Karbalñ’. Sa tombe devient le sanctuaire le plus visitĂ© et son personnage aurĂ©olé : il est Ă©levĂ© au rang de prince des martyrs (sayyid al-shuhadñ’).

22Cet Ă©pisode de l’Islam est axial en ce qu’il va gĂ©nĂ©rer diverses et successives dynasties. En tout cas, l’histoire retiendra de violentes et nombreuses guerres entre musulmans. Si l’idĂ©e d’une lĂ©gitimitĂ© est souvent invoquĂ©e, elle reste nĂ©anmoins prĂ©textuelle. À la faveur de ce climat dĂ©lĂ©tĂšre font florĂšs les interprĂ©tations et les doctrines les plus diverses. Y ressuscitent d’antiques croyances — notamment chez les chiites.

23La dynastie des Omeyyades ainsi est finalement rattrapĂ©e par celle des ‘Abbassides loin de souscrire au caractĂšre arabe ni Ă  la tradition aristocratique des califes de Damas. En principe, c’est au nom des ‘Alides et de leur rĂ©habilitation que les ‘Abbassides combattent les Omeyyades. Or, parmi les ‘Alides il faut compter des groupes non arabes aux origines trĂšs diverses. Et la victoire sur les Omeyyades n’autorise jamais de rĂ©tablir cette lĂ©gitimitĂ©. À ce sujet, Louis Gardet a pu noter que « des descendants de ‘Ali, reconnus comme imam(s) par les shiites, reçurent des pensions du pouvoir ‘abbĂąsside, Ă  la condition de renoncer Ă  toute entreprise directement politique2 ».

Sectes, doctrines, écoles & enseignements

24Miguel Cruz Hernandez, pour une distinction avec le sunnisme, et des raisons Ă  l’évidence didactiques, prĂ©fĂšre traiter sĂ©parĂ©ment de la pensĂ©e dans l’Islam chiite. Au mouvement et au dĂ©veloppement de celui-ci, il accorde une triple racine : dynastique, idĂ©ologique/religieuse, et enfin ethnique/culturelle. Du viie au xiie siĂšcles, essentiellement, l’univers chiite assistera Ă  l’émergence et Ă  l’évolution de l’ismaĂ©lisme. La doctrine thĂ©osophique du mĂȘme nom, l’auteur la dĂ©finit comme suit :

[Elle] repose sur cinq Ă©lĂ©ments : une interprĂ©tation particuliĂšre du monothĂ©isme islamique, un imamat complexe et hiĂ©rarchisĂ©, l’idĂ©ologisation gnostique, la thĂ©osophie zervanide, et enfin l’idĂ©e de l’homme archĂ©typique — Ă©lĂ©ments qui se fondent tous dans l’ensemble trĂšs hermĂ©tique de la doctrine. (p. 61)

25Puis, Ă  la suite de cet exposĂ©, est abordĂ©e l’étude de la thĂ©ologie spĂ©culative (le kalĂąm). Ensuite la mystique soufie et la philosophie islamique (la falsafa). Miguel Cruz Hernandez passe en revue les diffĂ©rentes Ă©coles, les principaux penseurs, thĂ©oriciens, faqihs, juristes dont un grand nombre est natif de Bassorah. En revanche, il consacre des chapitres entiers aux grands noms que sont Al-Farabi (872 ?-950), Avicenne (Ibn Sina, 980-1037), Al-Ghazali (1058-1111). La premiĂšre partie de l’ouvrage s’achĂšve sur le prolongement oriental de la thĂ©osophie nĂ©oplatonicienne (xie– xiiie siĂšcles) oĂč Ă  la suite d’Avicenne, logiquement, apparaĂźt son adepte Sohravardi (1155-1199), celui dont l’ouvrage Le RĂ©cit de l’exil occidental (Qissat al-ghorba al-gharbia) peut encore tĂ©moigner aujourd’hui de la possible communion des pensĂ©es et des peuples. Ceci, avant d’entreprendre la trĂšs importante deuxiĂšme partie de l’ouvrage : La pensĂ©e en Al-Andalus (ixe– xive siĂšcles).

26Pour donner une idĂ©e de l’importance des questions traitĂ©es, voici dans cet aperçu du sommaire les principaux domaines sur lesquels repose l’Ɠuvre de Miguel Cruz Hernandez :

PREMIERE PARTIE : La pensée en Orient, des origines au XIIe siÚcle
I/ Les racines de la pensée islamique
II/ Origine et dĂ©veloppement du chiisme (viiie– xiie siĂšcles)
III/ Le Kalùm, ou théologie spéculative (viiie -xiie siÚcles)
IV/ La mystique soufie et l’ésotĂ©risme jusqu’au xiie siĂšcle
V/ La formation de la philosophie islamique : la Falsafa
VI/ Al-Farabi
VII/ Avicenne
VIII/ La réaction du Kalùm contre la philosophie : Al-Ghazali
IX/ Le prolongement « oriental » de la théosophie néoplatonicienne

SECONDE PARTIE : La pensĂ©e en Al-Andalus (ixe– xive siĂšcles)
X/ L’essor de la pensĂ©e en Al-Andalus : Ibn Masarra et sonecole
XI/ L’époque des encyclopĂ©dies, Ibn Hazm de Cordoue (994-1064)
XII/ Le dĂ©veloppement de la pensĂ©e sĂ©pharade (xie– xiie siĂšcles)
XIII/ L’influence d’Al-Kindi et d’Al-Farabi (xie siùcle) – Avempace (1080 ?-1138)
XIV/ L’influence d’Avicenne : Ibn Tufayl (Av. 1110-1185)
XV/ La synthÚse entre théologie et philosophie de Maïmonide (1135-1204)
XVI/ La cabale dans l’empire ottoman
XVII/ Apogée et fin de la falsafa : AverroÚs
XVIII/ L’épanouissement du soufisme - Ibn ‘Arabi (xie–xiiie siĂšcles)
XIX/ Le dĂ©clin de la pensĂ©e d’Al-Andalus (xiiie– xive siĂšcles)

TROISIEME PARTIE : La pensĂ©e islamique d’Ibn KhaldĂ»n Ă  nos jours
XX/ Le dĂ©clin intellectuel de l’Islam mĂ©diĂ©val sunnite, Ibn KhaldĂ»n (1332-1406)
XXI/La théosophie orientale du xiiie au xve siÚcle
Appendice : le rayonnement d’Ibn ‘Arabi
XXII/ La pensée iranienne du xvie au xviiie siÚcle
XXIII/ La pensée iranienne aux xixe et xxe siÚcles
XXIV/ Le réveil de la pensée musulmane au xixe siÚcle
XXV/Rénovation et nationalisme dans la pensée islamique du xxe siÚcle
XXVI/ Influence de la pensée européenne contemporaine et réaction intégriste

Vers une pensée libérée

27Il en ressort de ce sommaire le dĂ©coupage suivant : viie– xiie siĂšcles, ixe– xive siĂšcles (en Al-Andalus), xiiie–xxe siĂšcles. DĂ©coupage historique et gĂ©ographique, avec une importance accordĂ©e aux plus illustres des noms de la pensĂ©e islamique. Elle a l’avantage cette mĂ©thode de focaliser sur la pensĂ©e dans ses multiples caractĂšres, sans affecter en rien la continuitĂ© historique et dialectique. Des origines Ă  nos jours, pour opposĂ©es  et diffĂ©rentes que fussent les sectes, lesecoles, les doctrines le caractĂšre prĂ©valant a toujoursetĂ© revendicatif.

28La mise en perspective de cette dialectique qu’articule la dimension revendicative nous impose ce bref survol historique :

  • Du viie au xive siĂšcle, l’Islam apparaĂźt dans sa gigantesque stature. D’une part, notamment Ă  la suite de la mort du prophĂšte (632), ses combats et ses conquĂȘtes grĂące auxquels il s’universalise ; d’autre part, ses conflits internes et ses divisions. Ensuite, particuliĂšrement du viiie–xiie siĂšcles, tant en Orient qu’au Maghreb, une pĂ©riode de splendeur et d’humanisme qui n’est pas sans ĂȘtre tourmentĂ©e par de farouches divisions. Puis, l’époque des luttes contre les dissociations et l’influence des ethnies nouvelles (turco-mongoles).

  • Le xixe siĂšcle, lui, se montre dans sa volontĂ© et ses entreprises de renouvellement. Le monde arabo-musulman, du fait surtout de la colonisation, fait face au dĂ©veloppement industriel, parce que accompagnĂ© des idĂ©ologies et des modes de pensĂ©e jugĂ©s selon lui dĂ©shumanisants et pervertissant.

29En somme, le regard du musulman d’aujourd’hui, comme celui d’hier, Ă  une nuance prĂšs, est tournĂ© forcĂ©ment vers ces siĂšcles de dĂ©cadence et de splendeur. Cela nous ramĂšne Ă  l’idĂ©e d’une estime de soi qu’il faut rĂ©tablir, construire, voire actualiser constamment.

30Sortir du marasme a toujours Ă©tĂ© Ă  l’ordre du jour. Il y eut les tentatives d’Ibn Taymiya (641/1263 – 728/1328), sa dĂ©fense d’une restauration d’un Islam originel et sa volontĂ© de concilier ash’arisme et mu’tazilisme. Muhammad ‘Abd al-WahhĂąb (1125/1703-1206/1792), pĂšre du wahhabisme, s’attaque aux superstitions du soufisme populaire, au culte des saints, Ă  l’immobilisme religieux prĂŽnant de revenir Ă  la tradition des premiĂšres gĂ©nĂ©rations de l’Islam. JamĂąl al-DĂźn Afghani (1255/1839-1315/1897) en musulman trĂšs engagĂ© « tenta de renouer avec l’essence de l’Islam en l’accordant aux conditions sociales du xixe siĂšcle » (p. 813). Or cet intellectuel voit ses efforts finir dans une impasse. D’un cĂŽtĂ©, l’intransigeance coloniale qui redoute le rĂ©veil populaire et travaille en revanche Ă  renforcer le systĂšme traditionaliste. D’un autre cĂŽtĂ©, le traditionalisme religieux pour lequel une ouverture culturelle implique de cĂ©der aux « coutumes europĂ©enne dĂ©pravĂ©es ». Il y eut son disciple et contemporain Muhammad ‘Abduh (1261/1845-1323/1905) qui comme lui sĂ©journa Ă  Paris et dĂ©fendit la thĂšse d’une compatibilitĂ© entre la foi islamique et la pensĂ©e rationnelle. Muhammad IqbĂąl (1293/1876-1357/1938) enfin qui inscrit sa dĂ©marche dans le cadre de la restauration des valeurs et de la revivification de la pensĂ©e islamique en se recommandant de la philosophie europĂ©enne de sonepoque. Et bien d’autres penseurs et philosophes, qu’il serait impossible de rappeler ici, dont les rĂ©flexions ne sont pas des moindres.

31Ces efforts de renouveau (nahda), de rĂ©actualisation et de construction dĂ©bouchent sur un sans issue pour une bonne et simple raison : le refus de la critique sinon de l’autocritique. VoilĂ  un caractĂšre qui tranche avec la permissivitĂ© occidentale, celle-lĂ  qui a autorisĂ© bien des avancĂ©es et des libĂ©rations. Miguel Cruz Hernandez en veut pour preuve le cas d’un Taha Husayn, d’un Naguib Mahfouz et d’un Rushdie. Or ce refus signifie un effet de contraste de deux modes de pensĂ©e. Et pour le transcender, une fois pour toutes, peut-ĂȘtre faudrait-il mieux dĂ©finir/redĂ©finir l’humain — ce que les LumiĂšres assurĂ©ment ont su faire, avec toutefois beaucoup de peine.

32Nombre de Musulmans aujourd’hui sont fĂ©rus de connaissances philosophiques occidentales. Heidegger, Jaspers, Sartre, Merleau-Ponty, Mounier, Camus, Freud, Marx, Nietzsche
tous sont reconnus et mĂȘme enseignĂ©s. Mais face aux mouvements enhardis du prosĂ©lytisme religieux, leur voix est — jusqu’à nouvel ordre ?—–  rĂ©duite Ă  la pĂąleur des bribes et mĂȘme au silence. La place est donnĂ©e, manifestement trop de place, Ă  l’entreprise de recouvrement de soi — au dĂ©triment d’une rĂ©elle politique de dĂ©veloppement. Dans cette faille, le passĂ©isme s’engouffre trouvant de quoi Ă©riger des desseins tout aussi incohĂ©rents que dangereux. Un dĂ©calage avec le temps induit Ă  vivre en dĂ©calage avec l’ordre du monde — pour tout dire, avec soi-mĂȘme.

33Pour autant, tout est-il perdu ? « On en est encore loin » — entendre, loin de la sortie de crise — est le mot de la fin de Miguel Cruz Hernandez qui toutefois met en garde de penser que les philosophes arabes et musulmans n’en ont pas assez fait. Le croire, c’est rĂ©vĂ©ler une mĂ©connaissance des penseurs du monde musulman. Combien, s’interroge-t-il, « de professeurs, d’idĂ©ologues et de journalistes occidentaux se sont-ils penchĂ©s ne serait-ce que sur les prĂ©faces des Ɠuvres des penseurs islamiques ? » (p. 862). Il reste que l’auteur met le monde islamique devant ses impĂ©ratifs : le moment est peut‑ĂȘtre venu de dĂ©limiter « une fois pour toutes les domaines de la philosophie et de la religion ». Et la rĂ©ponse, les mots d’Adonis la lui rappelle : la pensĂ©e islamique tĂŽt ou tard est sommĂ©e de poser la distinction des trois rĂ©alitĂ©s de la spiritualitĂ© religieuse, de l’organisation sociale et de la pensĂ©e critique (p. 832).

Tout compte fait

34Le travail de Miguel Cruz Hernandez est avant tout un effort de comprĂ©hension et de dĂ©voilement. Il reprend les faits historiques, dĂ©crit leurs problĂ©matiques et les attitudes prises soit pour y faire face soit pour les interprĂ©ter ; il en tire des enseignements et des conclusions, Ă©met des rĂ©serves nombreuses. Mais au prĂ©alable il aura soumis Ă  un examen critique et dĂ©taillĂ© les donnĂ©es de la question posĂ©e. Rien n’est laissĂ© au hasard de la discussion (car il s’agit de franche discussion). Mais nombre de constatations surviennent, qui invitent cependant Ă  la retenue, Ă  la prudence, Ă  rĂ©sister Ă  la tentation de ralliement aux thĂšses existantes. L’étude du soufisme Ă  ce titre est abordĂ©e comme suit :

La question des origines de la mystique soufie (tasawwuf) et de ses relations avec l’ésotĂ©risme (bĂątiniya) est tellement insoluble. Aucune des sources existantes n’est antĂ©rieures au ixe siĂšcle [
]. (p. 123)

35L’étude d’Avicenne (Ibn Sina), elle, est entamĂ©e pareillement dans sa forme problĂ©matique :

L’importance d’Avicenne dans la pensĂ©e du monde musulman comme dans celle du Moyen-Ăąge latin a suscitĂ© de sa philosophie des interprĂ©tations diverses, voire contradictoires. [...] problĂšme que seul l’examen de ses Ă©crits, de ses prologues et de sa biographie permet de rĂ©soudre. (p. 249)

36Ce genre d’introduction est d’usage dans ce livre (c’est tant mieux) et on a plaisir Ă  suivre les dĂ©veloppements qui mĂšnent de proche en proche, mais inĂ©vitablement, Ă  une vision tant claire que totale. Miguel Cruz Hernandez n’abdique jamais devant les rĂ©quisitoires et les opinions souvent dictĂ©s par des a priori, qui occultent les rĂ©alitĂ©s du monde arabo-musulman.

37Tout compte fait, cet ouvrage s’il ne prĂ©tend pas avoir la carrure d’un traitĂ© complet d’islamologie n’en constitue pas moins, avec ses mille pages et l’immense savoir qu’il recĂšle, une rĂ©fĂ©rence qu’il conviendrait de rappeler particuliĂšrement. Un livre, pour tout dire, qu’on aimerait avoir tout prĂšs de soi.