
La pensée : triomphes & déroutes
1Histoire de la pensĂ©e en terre dâIslam : un si gros ouvrage traduit de lâespagnol et mis Ă jour par Roland BĂ©har. Il est dâautant plus gros quâil est riche et fort agrĂ©able Ă lire. Miguel Cruz Hernandez en est lâauteur1. Il compare, commente, analyse, explique, va au-delĂ du simple exposĂ© et cependant reste dans le cadre de lâhumain et de lâuniversel. Bref, loin des dĂ©lires de puissance de certains historiens.
2La rigueur de ce travail offre au chercheur, dĂ©sireux de connaĂźtre la pensĂ©e islamique, lâavantage dâun outil des plus efficaces. Travail Ă replacer nĂ©cessairement dans cette tradition des dialogues fructueux entre les cultures (Louis Massignon, T. E. Lawrence, Jacques Berque, Louis Gardet, AndrĂ© MiquelâŠ), Ă considĂ©rer surtout pour ses vertus tant scientifiques que didactiques.
3Il sâagit dâun regard dâhistorien et de penseur en rien pressĂ©, en revanche polyvalent, admirable et qui justifie dâune Ă©vidente indĂ©pendance intellectuelle. Preuve en est ces quelques sous-titres qui disent combien le monde se prĂȘte diffĂ©remment aux regards : analyse initiale de la doctrine par les juifs, analyse initiale de la doctrine par les chrĂ©tiens, interprĂ©tation extĂ©rieure Ă lâIslam, interprĂ©tation favorable au christianisme, interprĂ©tation rationaliste de lâIslam, interprĂ©tation intrinsĂšque de lâIslamâŠ
4VoilĂ en effet qui pose le sujet dans un cadre tendu et problĂ©matique. Par consĂ©quent, discuter des divergences et pouvoir lever le voile imposent certes de la distance, mais imposent de se retremper dans lâambiance qui a permis lâĂ©mergence de telle ou telle conception. Ce Ă quoi dâailleurs nous invite dâemblĂ©e Miguel Cruz Hernandez.
Les racines de la pensée islamique
5Au dĂ©part, il y a lâArabie et les Arabes dâavant lâIslam dĂ©peints Ă travers une Ă©bauche historique et gĂ©ographique de la rĂ©gion. Ă travers une esquisse de leurs coutumes, de leurs croyances et de leur idolĂątrie. La question se pose aussitĂŽt de savoir quelle mentalitĂ© accorder aux hommes dans ce contexte prĂ©cis.
6Deux attitudes se dessinent, nettement contradictoires et relevant assurĂ©ment du stĂ©rĂ©otype. Dâune part, la gĂ©nĂ©rositĂ©, la courtoisie envers les femmes et les faibles, le respect de la parole donnĂ©e. De lâautre, la luxure, la triche, lâorgueil, la rancune, lâivrognerie, la tendance Ă se quereller. Or cela ne suffit pas pour dresser un tableau correct et exhaustif ; et sâen contenter serait on ne peut plus rĂ©ducteur et tendancieux. Aussi Miguel Cruz Hernandez plonge-t-il franchement dans lâhumus du temps et des lieux pour leur prendre ce quâune simple vision ne peut percevoir : lâessence de lâĂȘtre arabe qui prĂ©side Ă lâordre de lâĂ©poque.
7Nous sommes ainsi amenĂ©s, par exemple, Ă comprendre que la place est centrale de la poĂ©sie en sociĂ©tĂ© arabe. De sorte que le gĂ©nie est poussĂ© traditionnellement par les poĂštes jusquâĂ lâexigence dâĂ©laborer les mĂ©taphores les plus compliquĂ©es. Dâaucuns soutiennent quâainsi lâabsence de libertĂ© laisserait peu de terrain Ă lâinvention poĂ©tique. Mais il faut trouver lĂ plutĂŽt un trait de la rigueur qui dâailleurs arroge au verbe sa force et, comme on le sait, Ă cet art un pouvoir redoutĂ© des puissants eux-mĂȘmes. On peut voir lĂ chez lâauteur sa volontĂ© de remettre en question les croyances arrĂȘtĂ©es et cependant mal Ă©tablies. Ainsi de la fantaisie dont on veut Ă tort  caractĂ©riser la poĂ©sie prĂ©islamique, lors mĂȘme que la beautĂ© des poĂšmes dĂ©coule dâun regard perspicace, dâune aptitude Ă donner Ă la nature une sensualitĂ©. Lors mĂȘme quâelle est « travaillĂ©e comme une dĂ©licate marqueterie de pure algĂšbre poĂ©tique » (p. 13).
8Remonter Ă la pĂ©riode prĂ©islamique permet de dĂ©gager ce qui dans le monde arabo-musulman a survĂ©cu aux siĂšcles et leurs vicissitudes. En effet, la croyance en un destin inexorable susceptible dâĂȘtre remarquĂ©e aujourdâhui encore chez un Oriental a bien prĂ©cĂ©dĂ© lâavĂšnement de lâIslam. Tout comme ces codes de lâhonneur et lâexigence dâune rectitude morale. Tout comme cette soliditĂ© des liens de parentĂ©. Sur ce dernier point justement, il faut voir autant une donnĂ©e de la communautĂ© quâun facteur de division, de tribalisme et de guerre. En ce sens, et pour Ă©tablir un parallĂšle entre les Andalous et les Mecquois, embourgeoisĂ©s pareillement et de ce fait sujets Ă la dĂ©liquescence morale, Miguel Cruz Hernandez en rĂ©fĂšre Ă Ibn KhaldĂčn (1332-1406). Car, manifestement, le caractĂšre nomade de la sociĂ©tĂ© arabe vivant dans le dĂ©sert, possĂšderait la vertu de prĂ©server mĂȘme de lâabĂątardissement. Ă cela, lâauteur ajoute lâimplacable nature et les imprĂ©visibles catastrophes ; celles-lĂ , omnipuissantes, menacent la vie des hommes et celle de leur bĂ©tail, les obligent Ă de constants dĂ©placements, exacerbent enfin leur fatalisme. Cette thĂšse de lâinfluence du milieu naturel, pour consentir des origines au fatalisme, est tout Ă fait recevable. De lĂ , la place rĂ©servĂ©e ici Ă la mĂ©thodologie dâIbn KhaldĂčn dans lâapproche de ce phĂ©nomĂšne.
9Le dĂ©sert reprĂ©sente aux yeux de certains un motif dâexotisme. Sa dĂ©finition pour autant nâen reste pas moins des plus compliquĂ©es. Il est liĂ© directement au comportement de lâhomme â voire intimement Ă sa parole pour ne pas dire sa poĂ©sie. La philosophie existentialiste de lâArabe, sa vision cosmogonique, son Ă©thique ne doivent en aucun cas ĂȘtre dissociĂ©es de lâĂ©lĂ©ment dĂ©sert et des sensations que celuiâci occasionne. Du fait, de ce sentiment dâimpuissance et de solitude insondable, face au caractĂšre dĂ©sinvolte de son univers, lâhomme du dĂ©sert en vient Ă dĂ©sespĂ©rer de tout â ce, jusquâau jour de la rĂ©vĂ©lation (islamique) oĂč un sens Ă sa vie est devenuevident.
10Le fatalisme serait dans cet ordre dâidĂ©es la survivance dâune vision primitivement radicale que la dĂ©rĂ©liction aurait fait naĂźtre dans les profondeurs de lâĂȘtre arabe. Miguel Cruz Hernandez Ă juste titre pose cette question : « Les Arabes islamisĂ©s en conservent-ils quelque choses ? ». La rĂ©ponse, poursuit-il, ne peut ĂȘtre quâaffirmative, Ă condition dâĂȘtre nuancĂ©e. Ce point de vue, AverroĂšs (Ibn Rushd, 1126-1198) le partage :
Le dĂ©sert produit des hommes aussi pauvres quâambitieux et socialement forts, et [âŠ] ce fut lĂ la raison de « la dĂ©route du roi des Perses face Ă lâĂ©mir des Arabes ». Mais, Ă la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration, le bien-ĂȘtre et les richesses obtenus, la dĂ©cadence met un terme Ă tout. (p. 15)
11Il en ressort de cette conclusion lâidĂ©e chez AverroĂšs dâune dialectique de lâhistoire. La spĂ©cificitĂ© des lieux (a fortiori la duretĂ© et lâariditĂ© des dĂ©serts) est un des facteurs dĂ©terminants du type des mentalitĂ©s et des mĆurs. Cette thĂšse recoupe nul doute celle de la nĂ©cessitĂ© et du besoin impliquant la dĂ©couverte des moyens. En poursuivant sur cette lancĂ©e, ne peut-on pas dire que la foi ardente du nomade tire ses moyens dâun transfert ? Lâomnipuissance de Dieu ne sâest-elle pas en effet substituĂ©e Ă celle du DĂ©sert ? Lâon sait que la conception de Dieu en philosophie musulmane ne peut souffrir ni partage ni concession. Avicenne (Ibn Sina, 980-1037) citant le Coran dit quâil nây a rien au monde de subsistant. Tout change, sauf Dieu (ibid.). Au fatalisme, il y aurait donc deux raisons : un inconscient qui transcende le temps et lâexistence dâune Puissance qui justifie de tout. Car, prĂ©cise lâauteur, Dieu est un et unique, câest-Ă -dire sans Ă©gal, indivisible, havre pour lâhomme (p. 106).
12GrĂące Ă un va-et-vient dans le temps cet historien dĂ©montre lâĂ©vidence dâun lien entre le rĂ©flexe de lâhomme du dĂ©sert et le rĂ©flexe de lâhomme parvenu Ă ce quâon pourrait appeler lâapogĂ©e de la civilisation â soit cet homme instruit concevant la merveille que fut lâAlhambra. VoilĂ une fois de plus qui ramĂšne Ă lâhypothĂšse dâun inconscient primitif prĂ©sent dans les Ćuvres dâart et les domaines de la connaissance. En art, on en conviendrait, par un procĂ©dĂ© dâabstraction, il est loisible dâentrer dans lâimpersonnalitĂ©. La gĂ©omĂ©trie, en tant que « symbolisation de la crĂ©ation, du cosmos et de la vie », nous offre une de ses plus belles victoires sur le dĂ©mon de lâerrance et du sans limite â nous rendant hĂ©ritiers de cette coupole tant merveilleuse quâĂ©sotĂ©rique du salon des Ambassadeurs de lâAlhambra. Quâest-ce Ă dire ? Pour que ces formes cessent dâĂȘtre Ă©nigmatiques, pour pĂ©nĂ©trer leurs mystĂšres, note lâauteur en passant, il a fallu se rappeler ces temps antiques, cette façon dont on disposait les tentes et les rituels qui participaient Ă leur embellissement. Au total, si quelque chose pouvait sâexprimer Ă lâinsu de lâarchitecte et de lâartiste, ce serait ce qui proviendrait des recoins les plus intimes de la mĂ©moire collective.
LâIslam dans lâhistoire des religions
13Miguel Cruz Hernandezetudie la place rĂ©servĂ©e Ă lâIslam dans le concert des religions, montrant ses similitudes avec la Loi juive et lÂŽĂvangile chrĂ©tien. Ătat de choses qui a donnĂ© lieu Ă lâaccusation dâimposture vis-Ă -vis du prophĂšte Mahomet (Muhammad). LĂ , une parenthĂšse sâimpose : poser dâentrĂ©e de jeu le problĂšme qui a nourri la polĂ©mique pendant des siĂšcles entiers, et y rĂ©pondre, est sans conteste un gage de bonne foi de lâauteur. Câest dâailleurs le souci de la rigueur quâon observe le plus Ă la lecture de chaque page. Ă cette question, il rĂ©pond sans dĂ©tour :
Une analyse historique et thĂ©ologique sĂ©rieuse ne permet pas [âŠ] dâen dĂ©duire que Mahomet fut un imposteur â thĂšse plus guĂšre soutenue â ou que lâIslam serait un syncrĂ©tisme judĂ©o-chrĂ©tien arabisĂ©, ou bien encore un avatar chrĂ©tien antitrinitaire. (p. 17)
14En bref, le but fixé par cetteetude est visiblement la connaissance, la dissipation des malentendus (et ils sont hélas nombreux), la confrontation des thÚses et le dialogue.
15Lâauteur cite les diverses et nombreuses critiques formulĂ©es Ă lâencontre de la « nouvelle religion » â ne prenant position pour aucune dâelles. En revanche, ces critiques sont commentĂ©es, analysĂ©es, situĂ©es dans le contexte prĂ©cis qui est le leur. Mieux, ces critiques, Ă la lumiĂšre deselĂ©ments de la connaissance actuelle ou passĂ©e, sont amenĂ©es Ă dĂ©cliner leurs motifs sinon leurs prĂ©textes. LâavĂšnement de lâIslam est placĂ© dans les univers qui lâont prĂ©cĂ©dĂ©, celui de la prophĂ©tie (JudaĂŻsme et Christianisme) ainsi que celui dâune population arabe prĂ©islamique majoritairement polythĂ©iste. La prĂ©sence du prophĂšte Muhammad de fait tranche nettement avec lâensemble de ce paysage religieux ; par consĂ©quent, il faillit ĂȘtre lapidĂ© et sa mission doit faire face Ă un dĂ©chaĂźnement de calomnies. Câest ainsi dâailleurs quâil est amenĂ© Ă fuir (hijra) Ă MĂ©dine en lâan 622, date puissamment symbolique puisque considĂ©rĂ©e comme le dĂ©but de lâĂšre islamique. Les MĂ©dinois lui rĂ©servent un accueil aussi chaleureux quâils se convertissent en nombre considĂ©rable. Il devient tout Ă la fois chef religieux, social, juridique, militaire. Mais, dans ce contexte nouveau, plurireligieux, il fait preuve encore de sens politique hors pair et dâautant de tolĂ©rance.
16Dix-huit ans aprĂšs son dĂ©cĂšs, le Coran connaĂźtra sa version Ă©crite dĂ©finitive â les souratesetant auparavant apprises par cĆur par des mĂ©morisateurs (huffaz). Or  lâanalyse montre dans les textes une forte prĂ©sence des Ă©lĂ©ments abrahamiques et nazarĂ©ens. Ils vont donner lâoccasion Ă dâincessantes critiques cependant toutes  « contradictoires ».
17Vient lâexpansion de lâIslam, rapide. Les centres dâinfluence, comme on peut lâimaginer, changent de mains ; les rĂšgles rĂ©gissant les rapports sâen trouvent sĂ©vĂšrement affectĂ©es. AprĂšs avoir fait face au polythĂ©isme, lâIslam est confrontĂ© Ă lâanalyse des juifs et des chrĂ©tiens. Lâon retiendra, entre autres, les thĂšses rĂ©solument critiques de saint Jean DamascĂšne (57/676-132/749).
Lasunna
18Lâexpansion de lâIslam, faut-il souligner, sâaccompagne du dĂ©veloppement de la sunna (la tradition) : la parole du prophĂšte (hadit), voire certains de ses silences, sont apprĂ©hendĂ©s comme des fondements de la juridiction. Le fait de se rĂ©fĂ©rer nĂ©cessairement Ă la sunna remonte Ă lâimamat dâAbou Bakr, dĂ©signĂ© par le prophĂšte avant sa mort Ă le remplacer Ă la tĂȘte de la priĂšre. Ainsi la gouvernance (khalifa) est-elle liĂ©e implicitement Ă lâimamat. Notons : Khalifa signifie en arabe celui qui « remplace », soit celui qui « succĂšde ». Ă la suite de cette dĂ©signation dâAbou Bakr et de lâautoritĂ© dâoffice attachĂ©e Ă lâimamat, la priĂšre solennelle du vendredi va revĂȘtir pendant longtemps sinon toujours lâaspect dâune pratique fortement politisĂ©e. Câest Ă la mosquĂ©e que sont haranguĂ©es les populations. Aussi, dans lâordre des choses, lâempire musulman construira-t-il ses plus belles et plus grandes mosquĂ©es.
19Miguel Cruz Hernandez, dans les cinquante premiĂšres pages met son lecteur en situation. DotĂ© de ces Ă©lĂ©ments de la connaissance, celuiâci ainsi peut mieux mesurer lâampleur des questions qui restent Ă poser. Il peut ainsi apprĂ©hender dans ses ramifications la pensĂ©e en terre dâIslam, voire ses grands courants. Les diverses interprĂ©tations, toutes, pense lâauteur, ontechouĂ© Ă saisir lâIslam dans sa globalitĂ© et ses plus importantes dimensions. Il pose la question de savoir laquelle des approches est le plus Ă mĂȘme dâinstruire honnĂȘtement, puis recommande de « considĂ©rer lâIslam en lui-mĂȘme, et [de] poser en principe quâil est son propre fondement, Ă partir de quoi se dĂ©veloppe aussi bien sa propre thĂ©orie que sa propre pratique de la thĂ©ologie, de la morale, du droit et de la spiritualité » (p. 39). Lors mĂȘme que la conception religieuse de lâIslam serait trĂšs Ă©tendue et impliquerait un dĂ©veloppement thĂ©orique complexe de ses idĂ©es, lâauteur propose dâexaminer les disciplines les plus conventionnelles des sciences religieuses (âulĂčm al-shariâa) : rĂ©citation coranique (âilm al-qirĂąâat) ; traditions (âilm al-hadit) ; exĂ©gĂšse (âilm al-tafsir) ; droit (âilm al-fiqh) ; thĂ©ologie spĂ©culative (âilm al-kalĂąm) ; mystique (âilm al-tasawwuf).
20Ă cause de lâimmensitĂ© du domaine, le lecteur est prĂ©venu Ă lâissue du premier chapitre que la dĂ©marche reposera essentiellement sur la thĂ©ologie spĂ©culative et la mystique, sur la philosophie scolastique, sur des renvois Ă lâastronomie, Ă la philologie, aux mathĂ©matiques et Ă la mĂ©decine.
Scission & légitimité
21Ă la mort du prophĂšte (10/632), et plus tard Ă la suite des deux premiers khalifats, celui dâAbĂ» Bakr et celui de âUmar Ibn El-khattab, vient le temps des tensions, des frustrations, des ressentiments, des dĂ©chirements et des scissions. En effet, certains des membres de la famille de Mahomet, en particulier âAli Ibn Abi-Talib (cousin et gendre de celui-ci), se disent lĂ©sĂ©s de leur « droit » lorsque âUtman est dĂ©signĂ© pour succĂ©der Ă lâĂmir des croyants, âUmar Ibn El-Khattab. Or âUtman est assassinĂ© et âAli rendu responsable de sa mort par les Marwanides. Il lui est par consĂ©quent demandĂ© dâapporter une preuve irrĂ©cusable de son innocence. Ce quâil nâa pu ou su faire. DĂ©signĂ© quatriĂšme calife, le conflit prend des proportions telles quâon en est venu aux armes. Lâarbitrage pour parer Ă cette grande fitna (guerre entre gens de mĂȘme confession) reste sans effet : les premiĂšres dissensions islamiques ont lieu ainsi, irrĂ©parablement. Certains adoptent une attitude de neutralitĂ© (on les nomme muâtzilites : ceux qui sâisolent), dâautres quittent la place jugeant sacrilĂšge tout arbitrage (on les nomme kharijun : les sortants). Lâarbitrage, toujours estâil, ne tranche pas en faveur de âAli. Ses opposants Ă©lisent calife Muâawiya, alors gouverneur Ă©tabli en Syrie. Sâensuivent lâattaque et lâĂ©crasement par âAli des kharijites Ă NahrawĂąn (658). Mais âAli ainsi dâun point de vue militaire commet une grave erreur. Un bon stratĂšge sâen serait pris dâabord aux plus aguerris de ses adversaires, soit dans le cas prĂ©sent aux partisans de Muâawiya. Lâun des adeptes des kharijites parvient nĂ©anmoins Ă assassiner âAli prĂšs de la grande mosquĂ©e de Koufa. Le lieu de son enterrement devient le sanctuaire de Nadjaf. La division des Musulmans entre sunnites (partisans de Muâawiya et de la sunna) et chiites (partisans de âAli, donc de la chiâa dont le nom tient de ce dernier) sâaggrave lorsque Husayn (fils de âAli) est tuĂ© atrocement Ă KarbalĂąâ. Sa tombe devient le sanctuaire le plus visitĂ© et son personnage aurĂ©olé : il est Ă©levĂ© au rang de prince des martyrs (sayyid al-shuhadĂąâ).
22Cet Ă©pisode de lâIslam est axial en ce quâil va gĂ©nĂ©rer diverses et successives dynasties. En tout cas, lâhistoire retiendra de violentes et nombreuses guerres entre musulmans. Si lâidĂ©e dâune lĂ©gitimitĂ© est souvent invoquĂ©e, elle reste nĂ©anmoins prĂ©textuelle. Ă la faveur de ce climat dĂ©lĂ©tĂšre font florĂšs les interprĂ©tations et les doctrines les plus diverses. Y ressuscitent dâantiques croyances â notamment chez les chiites.
23La dynastie des Omeyyades ainsi est finalement rattrapĂ©e par celle des âAbbassides loin de souscrire au caractĂšre arabe ni Ă la tradition aristocratique des califes de Damas. En principe, câest au nom des âAlides et de leur rĂ©habilitation que les âAbbassides combattent les Omeyyades. Or, parmi les âAlides il faut compter des groupes non arabes aux origines trĂšs diverses. Et la victoire sur les Omeyyades nâautorise jamais de rĂ©tablir cette lĂ©gitimitĂ©. Ă ce sujet, Louis Gardet a pu noter que « des descendants de âAli, reconnus comme imam(s) par les shiites, reçurent des pensions du pouvoir âabbĂąsside, Ă la condition de renoncer Ă toute entreprise directement politique2 ».
Sectes, doctrines, écoles & enseignements
24Miguel Cruz Hernandez, pour une distinction avec le sunnisme, et des raisons Ă lâĂ©vidence didactiques, prĂ©fĂšre traiter sĂ©parĂ©ment de la pensĂ©e dans lâIslam chiite. Au mouvement et au dĂ©veloppement de celui-ci, il accorde une triple racine : dynastique, idĂ©ologique/religieuse, et enfin ethnique/culturelle. Du viie au xiie siĂšcles, essentiellement, lâunivers chiite assistera Ă lâĂ©mergence et Ă lâĂ©volution de lâismaĂ©lisme. La doctrine thĂ©osophique du mĂȘme nom, lâauteur la dĂ©finit comme suit :
[Elle] repose sur cinq Ă©lĂ©ments : une interprĂ©tation particuliĂšre du monothĂ©isme islamique, un imamat complexe et hiĂ©rarchisĂ©, lâidĂ©ologisation gnostique, la thĂ©osophie zervanide, et enfin lâidĂ©e de lâhomme archĂ©typique â Ă©lĂ©ments qui se fondent tous dans lâensemble trĂšs hermĂ©tique de la doctrine. (p. 61)
25Puis, Ă la suite de cet exposĂ©, est abordĂ©e lâĂ©tude de la thĂ©ologie spĂ©culative (le kalĂąm). Ensuite la mystique soufie et la philosophie islamique (la falsafa). Miguel Cruz Hernandez passe en revue les diffĂ©rentes Ă©coles, les principaux penseurs, thĂ©oriciens, faqihs, juristes dont un grand nombre est natif de Bassorah. En revanche, il consacre des chapitres entiers aux grands noms que sont Al-Farabi (872 ?-950), Avicenne (Ibn Sina, 980-1037), Al-Ghazali (1058-1111). La premiĂšre partie de lâouvrage sâachĂšve sur le prolongement oriental de la thĂ©osophie nĂ©oplatonicienne (xieâ xiiie siĂšcles) oĂč Ă la suite dâAvicenne, logiquement, apparaĂźt son adepte Sohravardi (1155-1199), celui dont lâouvrage Le RĂ©cit de lâexil occidental (Qissat al-ghorba al-gharbia) peut encore tĂ©moigner aujourdâhui de la possible communion des pensĂ©es et des peuples. Ceci, avant dâentreprendre la trĂšs importante deuxiĂšme partie de lâouvrage : La pensĂ©e en Al-Andalus (ixeâ xive siĂšcles).
26Pour donner une idĂ©e de lâimportance des questions traitĂ©es, voici dans cet aperçu du sommaire les principaux domaines sur lesquels repose lâĆuvre de Miguel Cruz Hernandez :
PREMIERE PARTIE : La pensée en Orient, des origines au XIIe siÚcle
I/ Les racines de la pensée islamique
II/ Origine et dĂ©veloppement du chiisme (viiieâ xiie siĂšcles)
III/ Le Kalùm, ou théologie spéculative (viiie -xiie siÚcles)
IV/ La mystique soufie et lâĂ©sotĂ©risme jusquâau xiie siĂšcle
V/ La formation de la philosophie islamique : la Falsafa
VI/ Al-Farabi
VII/ Avicenne
VIII/ La réaction du Kalùm contre la philosophie : Al-Ghazali
IX/ Le prolongement « oriental » de la théosophie néoplatonicienne
SECONDE PARTIE : La pensĂ©e en Al-Andalus (ixeâ xive siĂšcles)
X/ Lâessor de la pensĂ©e en Al-Andalus : Ibn Masarra et sonecole
XI/ LâĂ©poque des encyclopĂ©dies, Ibn Hazm de Cordoue (994-1064)
XII/ Le dĂ©veloppement de la pensĂ©e sĂ©pharade (xieâ xiie siĂšcles)
XIII/ Lâinfluence dâAl-Kindi et dâAl-Farabi (xie siĂšcle) â Avempace (1080Â ?-1138)
XIV/ Lâinfluence dâAvicenne : Ibn Tufayl (Av. 1110-1185)
XV/ La synthÚse entre théologie et philosophie de Maïmonide (1135-1204)
XVI/ La cabale dans lâempire ottoman
XVII/ Apogée et fin de la falsafa : AverroÚs
XVIII/ LâĂ©panouissement du soufisme - Ibn âArabi (xieâxiiie siĂšcles)
XIX/ Le dĂ©clin de la pensĂ©e dâAl-Andalus (xiiieâ xive siĂšcles)
TROISIEME PARTIE : La pensĂ©e islamique dâIbn KhaldĂ»n Ă nos jours
XX/ Le dĂ©clin intellectuel de lâIslam mĂ©diĂ©val sunnite, Ibn KhaldĂ»n (1332-1406)
XXI/La théosophie orientale du xiiie au xve siÚcle
Appendice : le rayonnement dâIbn âArabi
XXII/ La pensée iranienne du xvie au xviiie siÚcle
XXIII/ La pensée iranienne aux xixe et xxe siÚcles
XXIV/ Le réveil de la pensée musulmane au xixe siÚcle
XXV/Rénovation et nationalisme dans la pensée islamique du xxe siÚcle
XXVI/ Influence de la pensée européenne contemporaine et réaction intégriste
Vers une pensée libérée
27Il en ressort de ce sommaire le dĂ©coupage suivant : viieâ xiie siĂšcles, ixeâ xive siĂšcles (en Al-Andalus), xiiieâxxe siĂšcles. DĂ©coupage historique et gĂ©ographique, avec une importance accordĂ©e aux plus illustres des noms de la pensĂ©e islamique. Elle a lâavantage cette mĂ©thode de focaliser sur la pensĂ©e dans ses multiples caractĂšres, sans affecter en rien la continuitĂ© historique et dialectique. Des origines Ă nos jours, pour opposĂ©es  et diffĂ©rentes que fussent les sectes, lesecoles, les doctrines le caractĂšre prĂ©valant a toujoursetĂ© revendicatif.
28La mise en perspective de cette dialectique quâarticule la dimension revendicative nous impose ce bref survol historique :
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Du viie au xive siĂšcle, lâIslam apparaĂźt dans sa gigantesque stature. Dâune part, notamment Ă la suite de la mort du prophĂšte (632), ses combats et ses conquĂȘtes grĂące auxquels il sâuniversalise ; dâautre part, ses conflits internes et ses divisions. Ensuite, particuliĂšrement du viiieâxiie siĂšcles, tant en Orient quâau Maghreb, une pĂ©riode de splendeur et dâhumanisme qui nâest pas sans ĂȘtre tourmentĂ©e par de farouches divisions. Puis, lâĂ©poque des luttes contre les dissociations et lâinfluence des ethnies nouvelles (turco-mongoles).
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Le xixe siÚcle, lui, se montre dans sa volonté et ses entreprises de renouvellement. Le monde arabo-musulman, du fait surtout de la colonisation, fait face au développement industriel, parce que accompagné des idéologies et des modes de pensée jugés selon lui déshumanisants et pervertissant.
29En somme, le regard du musulman dâaujourdâhui, comme celui dâhier, Ă une nuance prĂšs, est tournĂ© forcĂ©ment vers ces siĂšcles de dĂ©cadence et de splendeur. Cela nous ramĂšne Ă lâidĂ©e dâune estime de soi quâil faut rĂ©tablir, construire, voire actualiser constamment.
30Sortir du marasme a toujours Ă©tĂ© Ă lâordre du jour. Il y eut les tentatives dâIbn Taymiya (641/1263 â 728/1328), sa dĂ©fense dâune restauration dâun Islam originel et sa volontĂ© de concilier ashâarisme et muâtazilisme. Muhammad âAbd al-WahhĂąb (1125/1703-1206/1792), pĂšre du wahhabisme, sâattaque aux superstitions du soufisme populaire, au culte des saints, Ă lâimmobilisme religieux prĂŽnant de revenir Ă la tradition des premiĂšres gĂ©nĂ©rations de lâIslam. JamĂąl al-DĂźn Afghani (1255/1839-1315/1897) en musulman trĂšs engagĂ© « tenta de renouer avec lâessence de lâIslam en lâaccordant aux conditions sociales du xixe siĂšcle » (p. 813). Or cet intellectuel voit ses efforts finir dans une impasse. Dâun cĂŽtĂ©, lâintransigeance coloniale qui redoute le rĂ©veil populaire et travaille en revanche Ă renforcer le systĂšme traditionaliste. Dâun autre cĂŽtĂ©, le traditionalisme religieux pour lequel une ouverture culturelle implique de cĂ©der aux « coutumes europĂ©enne dĂ©pravĂ©es ». Il y eut son disciple et contemporain Muhammad âAbduh (1261/1845-1323/1905) qui comme lui sĂ©journa Ă Paris et dĂ©fendit la thĂšse dâune compatibilitĂ© entre la foi islamique et la pensĂ©e rationnelle. Muhammad IqbĂąl (1293/1876-1357/1938) enfin qui inscrit sa dĂ©marche dans le cadre de la restauration des valeurs et de la revivification de la pensĂ©e islamique en se recommandant de la philosophie europĂ©enne de sonepoque. Et bien dâautres penseurs et philosophes, quâil serait impossible de rappeler ici, dont les rĂ©flexions ne sont pas des moindres.
31Ces efforts de renouveau (nahda), de rĂ©actualisation et de construction dĂ©bouchent sur un sans issue pour une bonne et simple raison : le refus de la critique sinon de lâautocritique. VoilĂ un caractĂšre qui tranche avec la permissivitĂ© occidentale, celle-lĂ qui a autorisĂ© bien des avancĂ©es et des libĂ©rations. Miguel Cruz Hernandez en veut pour preuve le cas dâun Taha Husayn, dâun Naguib Mahfouz et dâun Rushdie. Or ce refus signifie un effet de contraste de deux modes de pensĂ©e. Et pour le transcender, une fois pour toutes, peut-ĂȘtre faudrait-il mieux dĂ©finir/redĂ©finir lâhumain â ce que les LumiĂšres assurĂ©ment ont su faire, avec toutefois beaucoup de peine.
32Nombre de Musulmans aujourdâhui sont fĂ©rus de connaissances philosophiques occidentales. Heidegger, Jaspers, Sartre, Merleau-Ponty, Mounier, Camus, Freud, Marx, NietzscheâŠtous sont reconnus et mĂȘme enseignĂ©s. Mais face aux mouvements enhardis du prosĂ©lytisme religieux, leur voix est â jusquâĂ nouvel ordre ?ââ  rĂ©duite Ă la pĂąleur des bribes et mĂȘme au silence. La place est donnĂ©e, manifestement trop de place, Ă lâentreprise de recouvrement de soi â au dĂ©triment dâune rĂ©elle politique de dĂ©veloppement. Dans cette faille, le passĂ©isme sâengouffre trouvant de quoi Ă©riger des desseins tout aussi incohĂ©rents que dangereux. Un dĂ©calage avec le temps induit Ă vivre en dĂ©calage avec lâordre du monde â pour tout dire, avec soi-mĂȘme.
33Pour autant, tout est-il perdu ? « On en est encore loin » â entendre, loin de la sortie de crise â est le mot de la fin de Miguel Cruz Hernandez qui toutefois met en garde de penser que les philosophes arabes et musulmans nâen ont pas assez fait. Le croire, câest rĂ©vĂ©ler une mĂ©connaissance des penseurs du monde musulman. Combien, sâinterroge-t-il, « de professeurs, dâidĂ©ologues et de journalistes occidentaux se sont-ils penchĂ©s ne serait-ce que sur les prĂ©faces des Ćuvres des penseurs islamiques ? » (p. 862). Il reste que lâauteur met le monde islamique devant ses impĂ©ratifs : le moment est peutâĂȘtre venu de dĂ©limiter « une fois pour toutes les domaines de la philosophie et de la religion ». Et la rĂ©ponse, les mots dâAdonis la lui rappelle : la pensĂ©e islamique tĂŽt ou tard est sommĂ©e de poser la distinction des trois rĂ©alitĂ©s de la spiritualitĂ© religieuse, de lâorganisation sociale et de la pensĂ©e critique (p. 832).
Tout compte fait
34Le travail de Miguel Cruz Hernandez est avant tout un effort de comprĂ©hension et de dĂ©voilement. Il reprend les faits historiques, dĂ©crit leurs problĂ©matiques et les attitudes prises soit pour y faire face soit pour les interprĂ©ter ; il en tire des enseignements et des conclusions, Ă©met des rĂ©serves nombreuses. Mais au prĂ©alable il aura soumis Ă un examen critique et dĂ©taillĂ© les donnĂ©es de la question posĂ©e. Rien nâest laissĂ© au hasard de la discussion (car il sâagit de franche discussion). Mais nombre de constatations surviennent, qui invitent cependant Ă la retenue, Ă la prudence, Ă rĂ©sister Ă la tentation de ralliement aux thĂšses existantes. LâĂ©tude du soufisme Ă ce titre est abordĂ©e comme suit :
La question des origines de la mystique soufie (tasawwuf) et de ses relations avec lâĂ©sotĂ©risme (bĂątiniya) est tellement insoluble. Aucune des sources existantes nâest antĂ©rieures au ixe siĂšcle [âŠ]. (p. 123)
35LâĂ©tude dâAvicenne (Ibn Sina), elle, est entamĂ©e pareillement dans sa forme problĂ©matique :
Lâimportance dâAvicenne dans la pensĂ©e du monde musulman comme dans celle du Moyen-Ăąge latin a suscitĂ© de sa philosophie des interprĂ©tations diverses, voire contradictoires. [...] problĂšme que seul lâexamen de ses Ă©crits, de ses prologues et de sa biographie permet de rĂ©soudre. (p. 249)
36Ce genre dâintroduction est dâusage dans ce livre (câest tant mieux) et on a plaisir Ă suivre les dĂ©veloppements qui mĂšnent de proche en proche, mais inĂ©vitablement, Ă une vision tant claire que totale. Miguel Cruz Hernandez nâabdique jamais devant les rĂ©quisitoires et les opinions souvent dictĂ©s par des a priori, qui occultent les rĂ©alitĂ©s du monde arabo-musulman.
37Tout compte fait, cet ouvrage sâil ne prĂ©tend pas avoir la carrure dâun traitĂ© complet dâislamologie nâen constitue pas moins, avec ses mille pages et lâimmense savoir quâil recĂšle, une rĂ©fĂ©rence quâil conviendrait de rappeler particuliĂšrement. Un livre, pour tout dire, quâon aimerait avoir tout prĂšs de soi.

