Les frĂšres ennemis
« Il faut, mon cher Diderot, que je vous Ă©crive encore une fois en ma vie. Vous ne mâen avez que trop dispensé ; mais le plus grand crime de cet homme que vous noircissez dâune si Ă©trange maniĂšre est de ne pouvoir se dĂ©tacher de vous. »1
1Le 2 mars 1758, Rousseau adresse sa derniĂšre lettre Ă Diderot, qui restera sans rĂ©ponse. Le profond attachement qui lie les deux hommes change la rupture de 1758 en hantise. « Ils ne se rencontrent plus, ils ne sâĂ©crivent plus, mais leur entretien se poursuit Ă distance, au travers de leurs Ćuvres », Ă©crit Franck SalaĂŒn, justifiant ainsi le titre du volume quâil a dirigĂ©. Sans aucunement revenir sur les rĂ©sultats fournis par lâĂ©tude largement Ă©tayĂ©e de Jean Fabre sur le changement des rapports entre Diderot et Rousseau durant les annĂ©es soixante, ce livre recueille une sĂ©rie dâexcellents articles qui tendent Ă renouveler lâinterprĂ©tation de ces rapports. Câest sous le signe de la hantise que les Ă©tudes regroupĂ©es par Franck SalaĂŒn pensent le rapport entre Diderot et Rousseau. La traditionnelle qualification de « frĂšres ennemis » est ainsi repensĂ©e Ă partir dâune relation plus complexe entre les deux philosophes, selon lâidĂ©e que leur Ćuvre est irrĂ©mĂ©diablement marquĂ©e par lâimage quâils gardaient lâun de lâautre. On apprĂ©ciera lâexcellente introduction que nous livre Franck SalaĂŒn Ă la tĂȘte de son ouvrage. On remarquera aussi que lâentreprise exige non seulement de creuser les sources mais aussi de lire entre les lignes pour Ă©tablir les dĂ©rives et les convergences de leur pensĂ©e, prise dans un reflet et une distorsion implicite mais incontournable. Le travail est dâĂ©quilibre et de finesse, pour lire les implicites, lâinavouĂ© de la pensĂ©e, mĂȘme les oublis dans les Ă©crits de ces deux grands hommes.
2Nous proposons de passer en revue les diffĂ©rentes contributions du volume en respectant lâordre de prĂ©sentation. Les articles sont disposĂ©s selon trois perspectives distinctes qui peuvent caractĂ©riser le rapport entre Diderot et Rousseau : amitiĂ© et distance ; divergences et convergences ; anamorphoses. La premiĂšre perspective prĂ©lĂšve les failles qui se creusent en abyme au moment oĂč les deux hommes sont encore liĂ©s par les cendres de lâamitié ; la deuxiĂšme prĂ©sente les recoupements et ruptures les plus incontournables dans leur pensĂ©e ; la troisiĂšme, enfin, propose les mĂ©andres les moins visibles dâune hantise sans issue.
3Le Persiffleur de Diderot et Rousseau se proposait dâĂȘtre « tantĂŽt un critique plaisant et badin, tantĂŽt un censeur sĂ©vĂšre et bourru, non pas un satirique amer ni un puĂ©ril adulateur ». La revue ne se voulait pas seulement ĂȘtre moquerie et voltige de lâesprit, mais aussi rĂ©vĂ©lation et construction philosophique. Le texte de Rousseau qui expose le projet en 1749 annonce le Neveu de Rameau de Diderot plus tard, par le ton fantasque et le recours aux thĂšmes de la variation humoristique â un ton que le Citoyen abandonnera par la suite. En filigrane du texte se profilent la connivence et lâincompatibilitĂ© entre Rousseau et Diderot, le premier, souffrant dĂ©jĂ de son « irrĂ©ductibilité » pure, le second de la « multiplicité » de son ĂȘtre. Dâune maniĂšre allĂšgre et perspicace, Pierre Chartier saisit les demi-tons dans la palette de couleurs qui unit les deux jeunes hommes dans les annĂ©es de leur amitiĂ©.
4Cet article bien articulĂ© et conduit confronte deux textes fondamentaux de la pensĂ©e politique et philosophique de Diderot et Rousseau, et traite des « fĂȘlures » qui sâinstallent entre les deux philosophes dans les annĂ©es cinquante. Lâarticle « Droit naturel » que Diderot fait paraĂźtre dans lâEncyclopĂ©die en 1755 montre un Ă©cart profond par rapport au Discours sur lâinĂ©galité : si les deux philosophes sâaccordent Ă reconnaĂźtre que la vĂ©ritable dĂ©finition du droit naturel doit se tirer de lâidĂ©e de la nature de lâhomme et que câest de sa constitution quâil faut tirer les principes de cette science, pour Rousseau les dĂ©finitions savantes requiĂšrent trop de mĂ©taphysique et « on est obligĂ© de faire de lâhomme un philosophe avant que dâen faire un homme ». Diderot par contre pense quâil est possible dâĂ©noncer des principes Ă©vidents, rationnels, accessibles Ă tout homme sensĂ©. Diderot Ă©carte donc lâhomme naturel de Rousseau, qui est celui « qui nâa point rĂ©flĂ©chi », pour fonder la doctrine du droit naturel sur la raison, qui est la base du « genre humain ». Câest de cette notion de « genre humain », sujet de la volontĂ© gĂ©nĂ©rale diderotienne, que se dĂ©fait Roussau dans le Contrat social, tĂ©moignant ainsi de la dĂ©rive des deux pensĂ©es quâĂ©tudie par Jean-Claude Bourdin.
5Jean-François Perrin Ă©tudie la crise autour de la question philosophique et morale de la solitude qui oppose le rĂ©seau encyclopĂ©dique et lâermitage de Rousseau. Ă partir de deux lettres de Rousseau dĂ©finissant sa conception de lâamitiĂ©, J.-F. Perrin reconstitue les idĂ©es du philosophe sur les rapports sociaux qui fondent les rapports Ă©thiques. Lâopposition entre Diderot et Rousseau rĂ©side surtout dans le fait que Diderot investit le terrain Ă©thique dâune approche pragmatique, centrĂ©e sur une logique de services, tandis que Rousseau dĂ©veloppe une idĂ©alisation exigeante de la libre amitiĂ©, qui la dĂ©tache de lâutilitĂ©. Si les enjeux de la dispute ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©s par B. Baczko, surtout sous le chef des « anatomies de la solitude », J.-F. Perrin explore pour sa part un aspect de cette discussion laissĂ© Ă lâombre, Ă savoir la problĂ©matique proprement philosophique de lâamitiĂ©, qui permet en mĂȘme temps de mieux comprendre la dissension, qui est aussi dĂ©ception, qui existe entre les deux hommes.
6Inconstestablement pourvu dâun don supĂ©rieur pour lâĂ©loquence, Jean-Jacques Rousseau raisonne faux : ce jugement de Diderot, nĂ© sur le terrain de la vie privĂ©e, engage une interrogation de fond sur les rapports entre la parole et la pensĂ©e que GeneviĂšve Cammagre examine dans la correspondance privĂ©e de Diderot, pour montrer comment Rousseau sert de contre-modĂšle Ă lâaccusation diderotienne. Pour Diderot, lâhomme Ă©loquent doit mettre sa plume au service de lâhumanitĂ©. La finalitĂ© de cet article se trouve dans lâidĂ©e selon laquelle la hantise a Ă©tĂ© productive dâune rĂ©flexion plus Ă©laborĂ©e sur les moyens et les conditions dâune Ă©loquence philosophique. Il rĂ©vĂšle ainsi comment les deux philosophes sont pris dans le jeu du « est-il bon ? est-il mĂ©chant ? », dans la mesure oĂč lâimage de soi avantageuse peut ĂȘtre dĂ©noncĂ©e comme imposture, et justifie la distance qui se creuse de plus en plus entre les anciens amis.
7« Vitam impendere vero » : Yannick SĂ©itĂ© sâattache Ă faire miroiter de nouvelles significations Ă cette maxime de Rousseau, dans le cadre de ce quâil appelle une « psychologie des profondeurs ». Cet article vise Ă contraster deux tempĂ©raments philosophiques en Ă©tudiant la relation personnelle quâont entretenue les philosophes avec les vĂ©ritĂ©s philosophiques, câest-Ă -dire lâusage quâils font de leurs idĂ©es. La question de la vĂ©ritĂ© est donc Ă©tudiĂ©e par Y. SĂ©itĂ© dans les limites de la relation subjective que le philosophe Ă©tablit avec elle.
8Comme il ressort notamment de la troisiĂšme promenade des RĂȘveries, oĂč se manifeste le besoin de « fixer » une fois pour toutes une rĂšgle de conduite, Rousseau entend le impendo comme un suspendo : « comme si la vie nâĂ©tait plus le cadre dâune recherche active de la vĂ©ritĂ©, mais quâelle se trouvait en quelque sorte suspendue Ă la vĂ©rité » (p.83). FixitĂ© que Diderot concevra comme essentiellement momentanĂ©e, faisant de la vĂ©ritĂ© un point dâoscillation, une vĂ©ritĂ© Ă©prouvĂ©e â qui ne sâĂ©prouve que dans lâoscillation mĂȘme. Ce rapport dâoscillation Ă la vĂ©ritĂ© mĂšne Ă un vacillement de ce rapport, Ă tel point que dans lâEssai sur les rĂšgnes de Claude et de NĂ©ron lâon sent Diderot se rapprocher dangereusement des idĂ©es de son « frĂšre ennemi » : « et si Jean-Jacques avait raisonâŠÂ ? »
9Rousseau a eu le gĂ©nie de la confession, et Diderot non. Sâil nâa cessĂ© dâexprimer lâidĂ©al et le dĂ©sir dâun projet autobiographique, il nâa jamais connu lâĂ©tincelle qui enflamma Rousseau pour la « folle entreprise ». PlutĂŽt que de sâen tenir au constat que Diderot avait le gĂ©nie de la discontinuitĂ©, et a fait par fragments ce que Rousseau a fait en continu, Anne Chamayou sâest attachĂ©e Ă explorer lâaspect problĂ©matique du gĂ©nie de lâĂ©criture de Diderot, qui a manquĂ© cette Ă©tincelle de lâĂ©criture de soi. Les six premiers livres des Confessions paraissent post-mortem en 1782 (Jean-Jacques est mort en 1778), tandis que Diderot fait paraĂźtre les deux Ă©ditions de lâEssai sur les rĂšgnes de Claude et de NĂ©ron (1778, 1782), « dans lequel SĂ©nĂšque venait du fond des Ăąges pour enrichir â et masquer â le dialogue de deux philosophes des LumiĂšres dont lâun avait Ă©crit les Confessions et lâautre pas. » Ce testament philosophique de Diderot, dans lequel percent les ressentiments contre le « mort » anti-philosophe, tĂ©moigne de la difficultĂ© dans lâĂ©criture de la relation Ă soi. Il prĂ©sente plutĂŽt un regard oblique de Diderot sur sa vie, et la prise de conscience quâil est difficile de concilier lâĆuvre et la vie : dâĂȘtre philosophe et de dĂ©pendre dâun despote. « ⊠Et si Rousseau avait raison ? », se demande, une fois de plus, Diderot Ă travers la lecture fine et stylĂ©e dâAnne Chamayou. La hantise de Rousseau permet dâexpliquer le malaise de Diderot dans son Essai : Ă travers la lecture de SĂ©nĂšque perce un dialogue en sourdine avec Rousseau, ce philosophe qui sut accomplir lâunitĂ© de lâhomme et de lâĆuvre qui hanta autant Diderot sans la rĂ©aliser.
10« VoilĂ , ma tendre et solide amie, lâouvrage du grand sophiste », Ă©crit Diderot Ă sa maĂźtresse Sophie Volland en juin 1759, Ă propos de la Lettre Ă dâAlembert de Rousseau. Formule ambiguĂ« pour Ă©viter de prononcer le nom de celui qui fut tant chĂ©ri : Sophiste, Sophie â le nouveau modĂšle de clartĂ© vertueuse est une femme pure chez qui les sentiments transparaissent dans le visage et dans les mots, que Diderot a baptisĂ©e par le nom dâamour de Sophie. Le grand sophiste : lâamitiĂ© est rompue, les chemins vont diverger, mais les valeurs resteront les mĂȘmes. « A maintes reprises on trouve dans lâĆuvre de Diderot lâaffleurement de prĂ©occupations proches de celles de Rousseau, une parentĂ© comme inadvertante dans la recherche dâun amour sincĂšre, Ă©loignĂ© du monde. » (p.108) Ainsi, un motif satirique similaire se retrouve dans les Salons de 1765 et â67, et parallĂšlement dans les Confessions, qui tĂ©moigne dâune « forme de rĂ©flexion commune sur le thĂšme de la loi des apparences, de lâincohĂ©rence de lâĂȘtre, qui renvoie elle-mĂȘme au problĂšme du sophiste (i.e. cet homme sĂ©parĂ© de lui-mĂȘme). » La description burlesque dâun personnage rĂ©vĂšle chez les deux philosophes une fascination pour la dualitĂ© de lâĂȘtre, voire un Ă©clatement de lâĂȘtre, qui est Ă la source de lâindignation de Diderot dans sa lettre Ă Sophie. Rousseau forme ce personnage qui incarne le disparate et lâinaccompli, qui portera dans une version romanesque le nom de Neveu de Rameau. On voudrait en savoir plus sur le problĂšme de cet Ă©clatement de lâĂȘtre quâexamine Odile Richard-Pauchet dans un article trop court pour la portĂ©e du sujet abordĂ©. Rousseau sophiste et Rousseau homme disparate : on verrait bien creusĂ©e plus explicitement cette belle idĂ©e Ă©lĂ©gamment esquissĂ©e par O. Richard.
11Franck Cabane examine lâarticle rĂ©digĂ© par Grimm qui paraĂźt dans la Correspondance littĂ©raire le 15 aoĂ»t 1762 Ă propos de lâĂmile de Rousseau. Dans ce texte transperce de façon Ă©quivoque lâavis de Diderot par rapport aux prises de position anti-philosophiques de Rousseau dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, qui fait partie intĂ©grante de lâĂmile. En 1762 le silence sâest dĂ©jĂ installĂ© entre les anciens amis, la rupture est irrĂ©parable : Rousseau est un « grand sophiste ». Toutefois Diderot nâen est pas encore Ă traiter Rousseau comme un « anti-philosophe », comme il le fera dans son Essai sur les rĂšgnes de Claude et de NĂ©ron. Alors que Grimm adopte une attitude nettement hostile envers lâhomme des Charmettes, Diderot dĂ©veloppe une dĂ©fense de Rousseau comme philosophe, dans le but de lĂ©gitimer tous les philosophes injustement dĂ©criĂ©s. Plus Ă©rudit que fin, cet article a pour mĂ©rite de relever le dialogue implicite qui se tisse entre Diderot et Rousseau au travers des lignes hostiles laissĂ©es par Grimm.
12ConsidĂ©rĂ©es sous un certain angle, les Ćuvres de Rousseau et de Diderot laissent percevoir le visage de lâautre. Cette prĂ©sence mutuelle dans les Ă©crits des philosophes sâexplique certainement en partie par lâattachement profond qui reliait les deux hommes avant la pĂ©riode de rupture, et qui tenait avant tout Ă un idĂ©al commun de la fonction du lettrĂ©. Les amis avaient Ă©tablis une sorte de pacte de sincĂ©ritĂ© et de sagesse qui les engageait au-delĂ des diffĂ©rends, et qui explique la forme de tolĂ©rance quâils pratiquĂšrent pendant quelque temps Ă lâĂ©gard dâidĂ©es ou de pratiques contraires Ă leurs convictions. Avec finesse, Franck SalaĂŒn examine comment sâeffrite peu Ă peu cet idĂ©al du philosophe que les deux hommes situaient lâun dans lâautre, depuis lâĂ©loge de Rousseau dans lâarticle EncyclopĂ©die en 1755, jusquâau dĂ©ni de lâhomme comme philosophe dans lâEssai sur les rĂšgnes de Claude et de NĂ©ron (1778). « En somme, les deux hommes nâont jamais accordĂ© la mĂȘme signification au terme âphilosopheâ, lequel porte dĂšs le dĂ©part en creux ce que chacun refuse de lâautre, et ces connotations ne feront que sâexacerber » (p.135), conclut F. SalaĂŒn, dans un article charniĂšre de lâouvrage.
13Jacques Berchtold offre une lecture de Jacques le fataliste en fonction dâallusions qui se rapportent Ă Jean-Jacques Rousseau, selon lâhypothĂšse que Diderot joue de façon humoristique du phĂ©nomĂšne de « concernement » de son ancien ami, qui considĂšre tout propos autour de lui comme une attaque personnelle de ses thĂšses et de lui-mĂȘme. Cet article est Ă©crit avec dextĂ©ritĂ© et Ă©rudition, il propose un portrait original de Rousseau Ă travers les jeux de mots et les allusions les plus farfelues â par exemple, il montre comment Diderot exploite un trait spĂ©cifique de la figure du misanthrope, Ă savoir lâaffection pour les chiens, qui prĂ©domine sur lâamour des hommes. Plus largement, on voit comment Diderot dĂ©nonce la naĂŻvetĂ© dâun idĂ©alisme amoureux, « en tournant en ridicule la position illusoire du sentimentalisme rousseauiste ».
14Adoptant la perspective originale des « personnages conceptuels » Ă©laborĂ©s par Diderot et Rousseau, Colas Duflo confronte dans son article ceux de lâaveugle Saunderson et du Vicaire savoyard, pour montrer comment ils sont porteurs, dans leur individualitĂ© fictive, des hantises propres Ă la pensĂ©e de celui qui les produit. Plus prĂ©cisĂ©ment, C. Duflo montre que le Vicaire est hantĂ© par lâAveugle, et que, dâune certaine façon, il est construit Ă partir de lui dans un rapport dâopposition de terme Ă terme. En effet, le vicaire est un personnage qui permet Ă Rousseau de rĂ©futer le matĂ©rialisme de son temps. Si pour Diderot lâaveuglement est une force de dĂ©chiffrement du monde, selon Rousseau « il faut ĂȘtre insensĂ© pour croire que le monde est dĂ©pourvu de sens ; il faut ĂȘtre aveugle pour croire quâil est dirigĂ© par une aveugle nĂ©cessitĂ©. » (p.165) La hantise de lâAveugle, câest donc avant tout le refus du monstrueux, du dĂ©sordre, de lâabsence de finalitĂ© dans la nature.
15GeneviĂšve Goubier-Robert opĂšre une lecture biaisĂ©e du SupplĂ©ment au Voyage de Bougainville de Diderot, en plaçant lâentretien entre A et B sous le sigle du dialogue entre Diderot et Rousseau. Le SupplĂ©ment, en effet, pourrait servir dâaddition au Discours sur lâinĂ©galitĂ© du Citoyen, dans la mesure oĂč celui-ci est constituĂ© en partie Ă partir des remarques et ajouts de Diderot. Lâarticle retrace la façon dont Diderot se sĂ©pare graduellement de lâanthropogenĂšse rousseauiste pour prĂ©coniser une vision ethnologique telle quâelle sâĂ©labore dans la fable des Montagnons du pays de MĂŽtiers. Au-delĂ des Ă©carts de pensĂ©e qui se creusent en Ă©cho dans ces deux textes, nous retrouvons le dĂ©bat sur la nature du philosophe des LumiĂšres, le SupplĂ©ment au Voyage de Bougainville permettant de dĂ©noncer la supercherie philosophique dâune fable de lâhomme primitif dans lequel les vraies sociĂ©tĂ©s sauvages ne se retrouvent guĂšre.
16« Jâavais un Aristarque (âŠ), je ne lâai plus, je nâen veux plusâŠÂ », lit-on dans la PrĂ©face de la Lettre Ă dâAlembert (du 20 mars 1758). Rousseau sâest retirĂ© des hommes pour ne plus les haĂŻr, tandis que Diderot est en proie au dĂ©sespoir plus quâĂ la colĂšre face aux accusations de son ancien ami. « Innocence. Il nây a que les Ăąmes pures qui puissent bien entendre la valeur de ce mot. » Le tome VIII de lâEncyclopĂ©die est le volume des tempĂȘtes. On y lit la rupture avec Rousseau, dans les mots qui sont en trop, et ils abondent. Ainsi de lâarticle « Innocence », moins innocent quâil nâen paraĂźt, qui forme un mĂ©lange de diatribe et de style « éloquent » rappelant le maĂźtre des figures quâon rĂ©cuse ici. Richement Ă©toffĂ© de citations de lâEncyclopĂ©die et des Confessions, mĂȘlant les voix dans lâamertume du moment et du souvenir, cet article un peu trop court clĂŽture Ă©lĂ©gamment le volume en Ă©talant la finesse de lâentreprise.
17La fille de Diderot rapporte Ă propos de la rupture entre Rousseau et son pĂšre que « le sujet rĂ©el de leur brouillerie est impossible Ă raconter ; câest un tripotage de sociĂ©tĂ© oĂč le diable nâentendrait rien. »2 Ce livre est une tentative de rivaliser avec le diable, et mĂ©rite bien dâattarder un moment le lecteur avide des histoires impossibles Ă raconter. Lâentreprise, en effet, est mĂ©ritoire pour la finesse du propos et la fluiditĂ© avec laquelle il est traitĂ©. La plupart des contributions ont rĂ©ussi Ă percer le voile des allusions et des implicites, voire des rĂ©miniscences et des nuances, pour confronter de maniĂšre explicite et convaincante les idĂ©es des deux hommes et proposer ainsi un tableau clair et lisible des convergences et des diffĂ©rences de leur pensĂ©e.

