Lâenfance Ă travers les Ăąges
1Ce collectif entend combler un vide sur le sujet ici envisagĂ©. Un vide dâautant plus Ă©tonnant que lâon pourrait parler, Ă propos de la pĂ©riode qui sâouvre aux alentours de 1870, dâ« Ăre du rĂ©cit dâenfance » comme le remarque Alain Schaffner dans son introduction. Le rĂ©cit dâenfance ne sera pas ici rĂ©duit aux seules Ćuvres autobiographiques dans la mesure oĂč les textes abordant cet Ăąge, ou plus prĂ©cisĂ©ment ces Ăąges tant la dĂ©finition varie, se caractĂ©risent par leur hybriditĂ© gĂ©nĂ©rique. Il sâagit donc davantage dâune pratique « transgĂ©nĂ©rique » analysĂ©e Ă travers quatre pĂ©riodes : « le tournant de la fin du XIXe siĂšcle », « renouvellements : dâune guerre Ă lâautre », « la perpĂ©tuation dâune tradition : les trente glorieuses » et enfin les « rĂ©cits dâenfance contemporains : les livres brisĂ©s ». Le choix de cette pĂ©riodisation nâest bien Ă©videmment pas le fruit du hasard. Schaffner la justifie en signalant tout dâabord que la date de 1870 correspond Ă un changement dans la situation de lâenfant en France pour des raisons notamment juridiques et sociales. Mais câest aussi Ă partir de cette Ă©poque que se multiplient « les rĂ©cits dont le personnage principal est un enfant » (p. 9) et que va pouvoir sâopĂ©rer « une sorte de rĂ©volution copernicienne du roman de formation ». Ainsi, ce parcours Ă travers les cent trente derniĂšres annĂ©es, auquel sâajoute des « perspectives gĂ©nĂ©rales » en fin de volume, cherche-t-il Ă mettre en Ă©vidence « lâextraordinaire diversitĂ© formelle des rĂ©cits dâenfance depuis VallĂšs » (p. 11).
2Mireille et Denis Labouret ouvrent cette premiĂšre partie en sâintĂ©ressant Ă LâEnfant de Jules VallĂšs dans un article intitulĂ© « Enfances reparaissantes. Vingtras-VallĂšs, enfant de Balzac ? » AprĂšs avoir Ă©voquĂ© la modernitĂ© du premier tome de la trilogie de VallĂšs (refus du mythe de lâenfance heureuse, discontinuitĂ©s narratives, brouillage Ă©nonciatifâŠ) lâanalyse se porte sur le terrain de lâintertextualitĂ© et plus prĂ©cisĂ©ment sur la place des Ă©chos balzaciens. Car bien que moderne, LâEnfant est le fruit dâun hĂ©ritage culturel que VallĂšs lui-mĂȘme revendiqua. Ainsi, aprĂšs avoir dĂ©montrĂ© « lâintĂ©rĂȘt incontestable de Balzac pour lâenfance » (p. 22), M. et D. Labouret Ă©tudient diffĂ©rentes sĂ©quences de romans ou nouvelles issues de La ComĂ©die humaine en rapport avec certains titres de chapitres de LâEnfant tels que « Ma mĂšre », « La toilette », « Le collĂšge » ou « Le lycĂ©e » afin de mettre Ă jour les liens que tissent les deux auteurs. Mais ces liens se nouent aussi autour du « refus de la sincĂ©ritĂ© autobiographique » (p. 30) commun aux deux Ă©crivains qui prĂ©fĂšrent emprunter les voies de la fiction pour Ă©crire lâenfance, contestant ainsi le modĂšle de lâautobiographie rousseauiste.
3Guillemette Tison se penche ensuite sur la pĂ©riode dâĂ©mergence du rĂ©cit dâenfance (1870-1900) Ă travers un parcours sur les traces dâauteurs tels que Gustave Droz, AndrĂ© Lichtenberger ou Hector Malot. Elle y analyse tour Ă tour les procĂ©dĂ©s littĂ©raires mis en Ćuvre (« fragmentisme », « instantanĂ©isme »), la visĂ©e moralisatrice des Ćuvres, la problĂ©matique liĂ©e au lectorat - littĂ©rature de jeunesse ? â due notamment aux hĂ©sitations Ă©ditoriales, sans oublier dâĂ©voquer les reprĂ©sentations de lâenfant souffrant chez VallĂšs ou Bonnetain mais aussi celles de lâenfant « petit animal » chez Rachilde qui commence Ă suggĂ©rer « des aspects plus troubles de lâenfance » (p. 48).
4AprĂšs lâanalyse comparatiste de Anne-Laure SĂ©vĂ©no-Gheno sur les romans dâexpression française et anglaise de la fin du XIXe siĂšcle et « le jeu dâinfluences constant et fĂ©cond entre les romanciers français, anglais et amĂ©ricains » (p. 49), Michel Autrand se penche sur « le non-rĂ©cit dâenfance » que constitue Poil de Carotte de Jules Renard. La vision de lâenfance que propose Renard se distingue en ce sens quâelle refuse toute « la mystique de lâenfance » (p. 72), tout lâangĂ©lisme hugolien. Mais la dĂ©nomination de « non-rĂ©cit » repose principalement sur deux points. Tout dâabord, la structure de Poil de Carotte Ă©chappe aux catĂ©gories gĂ©nĂ©riques habituelles: ni roman, ni rĂ©cit, ni recueil nous dit Autrand. Ă cela sâajoute le fait que Renard « sâĂ©loigne [âŠ] sciemment des souvenirs plus nuancĂ©s quâil a pu garder de son enfance rĂ©elle » (p. 76) afin de recrĂ©er une nouvelle enfance « plus vraie ». Ce texte, mĂ©connu ou rĂ©duit Ă une image trĂšs pauvre, en vient ainsi Ă occuper une place originale et diffĂ©rente de celles de France ou Loti par ces deux aspects. Ces deux auteurs font figure de modĂšle pour le jeune Proust. Et câest ce quâanalyse Valery Dupuy dans son Ă©tude, qui vient clore cette premiĂšre partie, dĂ©montrant cependant comment lâauteur de La Recherche du temps perdu se distingue « à la fois des romanciers traditionnels du XIXe siĂšcle, mais aussi des auteurs de rĂ©cits dâenfance admirĂ©s dans sa jeunesse » (p. 81).
5La premiĂšre Ă©tude de cette deuxiĂšme partie porte sur Jean-Christophe de Romain Rolland. Claude Coste y analyse la fonction du moment de lâenfance dans le processus de formation de soi Ă travers lâapproche des figures paternelles et de la quĂȘte de lâandrogynie qui permet au personnage Ă©ponyme de « dĂ©couvrir lâexistence et la sĂ©paration de sexes » (p. 105). StĂ©phane Chaudier sâintĂ©resse ensuite Ă Proust et « Combray » sâinterrogeant sur lâĂ©criture de lâorigine. Il distingue deux voies dâaccĂšs Ă lâorigine : celle de la mĂ©lancolie et de la perte que pourrait illustrer un auteur comme Modiano, et celle de la joie et du retour. Quignard et Proust viennent servir dâexemple Ă cette deuxiĂšme voie, mĂȘme si comme le note lâauteur, « lĂ oĂč le premier pose lâexistence de deux dimensions irrĂ©ductibles de lâexpĂ©rience, le jadis et le passĂ©, Proust, lui, les articule » (p. 117).
6Les deux derniĂšres Ă©tudes, celles dâAlain Goulet et dâAlain Schaffner envisagent respectivement les « Regards gidiens sur lâenfance », regards au pluriel car Ă la « croisĂ©e dâune double vĂ©ritĂ© existentielle : celle du Moi et de sa vĂ©ritĂ© dâune part [âŠ] celle de son dĂ©sir dâautre part, qui fonde la vĂ©ritĂ© de sa sexualité » (p. 121) et « La Dame du Job dâAlexandre Vialatte, ou le rĂ©cit dâenfance Ă lâĂ©cole du vertige » oĂč est prise pour guide de lecture du rĂ©cit une phrase du narrateur « qui pourrait ĂȘtre la devise de tout rĂ©cit dâenfance : âLâimportant nâest pas ce qui se passe, mais la façon dont ce qui se passe sâimprime en nousâ » (p. 136).
7Bruno Caratolo articule son Ă©tude « Le sujet de lâinfans dans quelques romans entre 1930 et 1960 » autour de « la parole de lâenfance » Ă laquelle il oppose « la parole de lâenfant ». « La parole de lâenfance » analysĂ©e Ă travers des auteurs tels que Guilloux, Dabil ou Navel consiste en lâĂ©criture dâun « nous », dâune voix oĂč le souci de lâautre prime sur le souci de soi et qui se fait « porte-parole de ceux qui ne parleront jamais et demeureront toujours au stade de lâinfans » (p. 168). A contrario, « la parole de lâenfant » fait surgir un « je » singulier qui vise Ă faire entendre la voix dâun enfant « considĂ©rĂ© pour ses qualitĂ©s individuelles et non comme partie dâun tout qui serait lâenfance » (p. 171). Les Ćuvres dâHenri Calet, de Jean QuĂ©val ou de Marcel Arland viennent illustrer cette deuxiĂšme parole.
8Suivent les analyses de Françoise RĂ©tif sur Beauvoir, de Mireille Hilsum sur le « mentir-vrai » dâAragon et enfin de Francine Dugast-Portes sur Alain Robbe-Grillet. Cette derniĂšre, qui clĂŽt ce parcours Ă travers les Trente Glorieuses, constitue une transition Ă©vidente avec la partie suivante dans la mesure oĂč « Nombre dâaspects des dĂ©marches artistiques contemporaines se trouvent chez Robbe-Grillet - telles cette dĂ©rision ludique de la narration, ce second degrĂ© systĂ©matisé » ou cette « valorisation du montage, du âsampleâ reprĂ©sentĂ©e dans tous les arts » (p. 212).
9Lâapproche des rĂ©cits dâenfance dans la littĂ©rature contemporaine sâouvre avec le travail de Laurent Demanze qui sâintĂ©resse aux textes de Pierre Bergounioux. Il y montre, entre autre, que lâĂ©criture de lâenfance est le lieu dâune Ă©nonciation problĂ©matique car la parole de lâenfant est avant tout une impossible parole que lâauteur se doit de rapiĂ©cer, une parole prise dans un palimpseste parental qui impose « un travail sur la langue adulte, un travail de dĂ©construction des reprĂ©sentations majoritaires pour faire sourdre une parole mineure et minoritaire » (p. 220).
10Jacques Poirier, pour Ă©voquer Graveurs dâenfance de RĂ©gine Detambel commence par sâappuyer sur des propos de Doubrovsky selon qui Ă©crire lâenfance constitue un vĂ©ritable dĂ©fi voire mĂȘme un paradoxe. De nombreux auteurs ont choisi les voies du dĂ©tour, de la fiction ou du mythe pour dire cet Ăąge (Leiris, Perec etcâŠ). Mais RĂ©gine Detambel vient Ă privilĂ©gier « le peu, le neutre, le parcellaire [âŠ] pour retrouver seulement une image, une couleur ou une saveur » (p. 230). Ainsi, lâĂ©tude se porte sur « le fragmentaire » qui dit les instants, les clichĂ©s photographiques de lâenfance contre le continuum narratif rousseauiste; sur le « Il, le neutre, le banal », la troisiĂšme personne participant dâune neutralisation du dit; et enfin sur « les miroirs » que constituent les objets Ă©voquĂ©s (« Le Taille crayon », « Le Double dĂ©cimĂštre »âŠ) puisquâils « valent [âŠ] comme mĂ©taphore de la mĂ©moire » (p. 237).
11AprĂšs lâĂ©tude de J.-B Vray sur Le Miroir aux papillons de Patrick Devret, Anne Cousseau sâinterroge, pour conclure cette partie, sur « lâĂ©preuve de lâoubli et du silence ou le âparler mutiqueâ » Ă travers lâapproche dâĂ©crivains tels que Colette, Sarraute ou Larbaud dĂ©montrant que « Lâinfans scriptor dessine [âŠ] une figure majeure de lâĂ©crivain contemporain, qui conçoit lâĂ©criture comme la parole travaillĂ©e par le dĂ©faut de langue et le silence : celui qui âparle mutique, parle muet, guette le mot qui manqueâ » (p. 261).
12Les perspectives gĂ©nĂ©rales dâAlexandre Gefen, de DaniĂšle MĂ©aux, dâAnne Chevalier et de Marielle MacĂ© viennent Ă©tayer et complĂ©ter ces approches plurielles sur plus dâun siĂšcle de rĂ©cits dâenfance. VĂ©ritable cartographie du « genre », cet ouvrage rĂ©vĂšle au lecteur lâĂ©volution et les mĂ©tamorphoses dâune Ă©criture qui a su emprunter de nouvelles voies pour contourner lâaporie Ă laquelle elle Ă©tait sujette, afin de rendre possible lâexhumation des enfances disparues.

