Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 4
Arnaud Genon

L’enfance à travers les ñges

L’Ère du rĂ©cit d’enfance en France depuis 1870, sous la direction d’Alain Schaffner, Arras, Artois Presses UniversitĂ©, 2005.

1Ce collectif entend combler un vide sur le sujet ici envisagĂ©. Un vide d’autant plus Ă©tonnant que l’on pourrait parler, Ă  propos de la pĂ©riode qui s’ouvre aux alentours de 1870, dâ€™Â«Â Ăˆre du rĂ©cit d’enfance » comme le remarque Alain Schaffner dans son introduction. Le rĂ©cit d’enfance ne sera pas ici rĂ©duit aux seules Ɠuvres autobiographiques dans la mesure oĂč les textes abordant cet Ăąge, ou plus prĂ©cisĂ©ment ces Ăąges tant la dĂ©finition varie, se caractĂ©risent par leur hybriditĂ© gĂ©nĂ©rique. Il s’agit donc davantage d’une pratique « transgĂ©nĂ©rique » analysĂ©e Ă  travers quatre pĂ©riodes : « le tournant de la fin du XIXe siĂšcle », « renouvellements : d’une guerre Ă  l’autre », « la perpĂ©tuation d’une tradition : les trente glorieuses » et enfin les « rĂ©cits d’enfance contemporains : les livres brisĂ©s ». Le choix de cette pĂ©riodisation n’est bien Ă©videmment pas le fruit du hasard. Schaffner la justifie en signalant tout d’abord que la date de 1870 correspond Ă  un changement dans la situation de l’enfant en France pour des raisons notamment juridiques et sociales. Mais c’est aussi Ă  partir de cette Ă©poque que se multiplient « les rĂ©cits dont le personnage principal est un enfant » (p. 9) et que va pouvoir s’opĂ©rer « une sorte de rĂ©volution copernicienne du roman de formation ». Ainsi, ce parcours Ă  travers les cent trente derniĂšres annĂ©es, auquel s’ajoute des « perspectives gĂ©nĂ©rales » en fin de volume, cherche-t-il Ă  mettre en Ă©vidence « l’extraordinaire diversitĂ© formelle des rĂ©cits d’enfance depuis VallĂšs » (p. 11).

2Mireille et Denis Labouret ouvrent cette premiĂšre partie en s’intĂ©ressant Ă  L’Enfant de Jules VallĂšs dans un article intitulĂ© « Enfances reparaissantes. Vingtras-VallĂšs, enfant de Balzac ? » AprĂšs avoir Ă©voquĂ© la modernitĂ© du premier tome de la trilogie de VallĂšs (refus du mythe de l’enfance heureuse, discontinuitĂ©s narratives, brouillage Ă©nonciatif
) l’analyse se porte sur le terrain de l’intertextualitĂ© et plus prĂ©cisĂ©ment sur la place des Ă©chos balzaciens. Car bien que moderne, L’Enfant est le fruit d’un hĂ©ritage culturel que VallĂšs lui-mĂȘme revendiqua. Ainsi, aprĂšs avoir dĂ©montrĂ© « l’intĂ©rĂȘt incontestable de Balzac pour l’enfance » (p. 22), M. et D. Labouret Ă©tudient diffĂ©rentes sĂ©quences de romans ou nouvelles issues de La ComĂ©die humaine en rapport avec certains titres de chapitres de L’Enfant tels que « Ma mĂšre », « La toilette », « Le collĂšge » ou « Le lycĂ©e » afin de mettre Ă  jour les liens que tissent les deux auteurs. Mais ces liens se nouent aussi autour du « refus de la sincĂ©ritĂ© autobiographique » (p. 30) commun aux deux Ă©crivains qui prĂ©fĂšrent emprunter les voies de la fiction pour Ă©crire l’enfance, contestant ainsi le modĂšle de l’autobiographie rousseauiste.

3Guillemette Tison se penche ensuite sur la pĂ©riode d’émergence du rĂ©cit d’enfance (1870-1900) Ă  travers un parcours sur les traces d’auteurs tels que Gustave Droz, AndrĂ© Lichtenberger ou Hector Malot. Elle y analyse tour Ă  tour les procĂ©dĂ©s littĂ©raires mis en Ɠuvre (« fragmentisme », « instantanĂ©isme »), la visĂ©e moralisatrice des Ɠuvres, la problĂ©matique liĂ©e au lectorat - littĂ©rature de jeunesse ? — due notamment aux hĂ©sitations Ă©ditoriales, sans oublier d’évoquer les reprĂ©sentations de l’enfant souffrant chez VallĂšs ou Bonnetain mais aussi celles de l’enfant « petit animal » chez Rachilde qui commence Ă  suggĂ©rer « des aspects plus troubles de l’enfance » (p. 48).

4AprĂšs l’analyse comparatiste de Anne-Laure SĂ©vĂ©no-Gheno sur les romans d’expression française et anglaise de la fin du XIXe siĂšcle et « le jeu d’influences constant et fĂ©cond entre les romanciers français, anglais et amĂ©ricains » (p. 49), Michel Autrand se penche sur « le non-rĂ©cit d’enfance » que constitue Poil de Carotte de Jules Renard. La vision de l’enfance que propose Renard se distingue en ce sens qu’elle refuse toute « la mystique de l’enfance » (p. 72), tout l’angĂ©lisme hugolien. Mais la dĂ©nomination de « non-rĂ©cit » repose principalement sur deux points. Tout d’abord, la structure de Poil de Carotte Ă©chappe aux catĂ©gories gĂ©nĂ©riques habituelles: ni roman, ni rĂ©cit, ni recueil nous dit Autrand. À cela s’ajoute le fait que Renard « s’éloigne [
] sciemment des souvenirs plus nuancĂ©s qu’il a pu garder de son enfance rĂ©elle » (p. 76) afin de recrĂ©er une nouvelle enfance « plus vraie ». Ce texte, mĂ©connu ou rĂ©duit Ă  une image trĂšs pauvre, en vient ainsi Ă  occuper une place originale et diffĂ©rente de celles de France ou Loti par ces deux aspects. Ces deux auteurs font figure de modĂšle pour le jeune Proust. Et c’est ce qu’analyse Valery Dupuy dans son Ă©tude, qui vient clore cette premiĂšre partie, dĂ©montrant cependant comment l’auteur de La Recherche du temps perdu se distingue « à la fois des romanciers traditionnels du XIXe siĂšcle, mais aussi des auteurs de rĂ©cits d’enfance admirĂ©s dans sa jeunesse » (p. 81).

5La premiĂšre Ă©tude de cette deuxiĂšme partie porte sur Jean-Christophe de Romain Rolland. Claude Coste y analyse la fonction du moment de l’enfance dans le processus de formation de soi Ă  travers l’approche des figures paternelles et de la quĂȘte de l’androgynie qui permet au personnage Ă©ponyme de « dĂ©couvrir l’existence et la sĂ©paration de sexes » (p. 105). StĂ©phane Chaudier s’intĂ©resse ensuite Ă  Proust et « Combray » s’interrogeant sur l’écriture de l’origine. Il distingue deux voies d’accĂšs Ă  l’origine : celle de la mĂ©lancolie et de la perte que pourrait illustrer un auteur comme Modiano, et celle de la joie et du retour. Quignard et Proust viennent servir d’exemple Ă  cette deuxiĂšme voie, mĂȘme si comme le note l’auteur, « lĂ  oĂč le premier pose l’existence de deux dimensions irrĂ©ductibles de l’expĂ©rience, le jadis et le passĂ©, Proust, lui, les articule » (p. 117).

6Les deux derniĂšres Ă©tudes, celles d’Alain Goulet et d’Alain Schaffner envisagent respectivement les « Regards gidiens sur l’enfance », regards au pluriel car Ă  la « croisĂ©e d’une double vĂ©ritĂ© existentielle : celle du Moi et de sa vĂ©ritĂ© d’une part [
] celle de son dĂ©sir d’autre part, qui fonde la vĂ©ritĂ© de sa sexualité » (p. 121) et « La Dame du Job d’Alexandre Vialatte, ou le rĂ©cit d’enfance Ă  l’école du vertige » oĂč est prise pour guide de lecture du rĂ©cit une phrase du narrateur « qui pourrait ĂȘtre la devise de tout rĂ©cit d’enfance : ‘L’important n’est pas ce qui se passe, mais la façon dont ce qui se passe s’imprime en nous’ » (p. 136).

7Bruno Caratolo articule son Ă©tude « Le sujet de l’infans dans quelques romans entre 1930 et 1960 » autour de « la parole de l’enfance » Ă  laquelle il oppose « la parole de l’enfant ». « La parole de l’enfance » analysĂ©e Ă  travers des auteurs tels que Guilloux, Dabil ou Navel consiste en l’écriture d’un « nous », d’une voix oĂč le souci de l’autre prime sur le souci de soi et qui se fait « porte-parole de ceux qui ne parleront jamais et demeureront toujours au stade de l’infans » (p. 168). A contrario, « la parole de l’enfant » fait surgir un « je » singulier qui vise Ă  faire entendre la voix d’un enfant « considĂ©rĂ© pour ses qualitĂ©s individuelles et non comme partie d’un tout qui serait l’enfance » (p. 171). Les Ɠuvres d’Henri Calet, de Jean QuĂ©val ou de Marcel Arland viennent illustrer cette deuxiĂšme parole.

8Suivent les analyses de Françoise RĂ©tif sur Beauvoir, de Mireille Hilsum sur le « mentir-vrai » d’Aragon et enfin de Francine Dugast-Portes sur Alain Robbe-Grillet. Cette derniĂšre, qui clĂŽt ce parcours Ă  travers les Trente Glorieuses, constitue une transition Ă©vidente avec la partie suivante dans la mesure oĂč « Nombre d’aspects des dĂ©marches artistiques contemporaines se trouvent chez Robbe-Grillet - telles cette dĂ©rision ludique de la narration, ce second degrĂ© systĂ©matisé » ou cette « valorisation du montage, du ‘sample’ reprĂ©sentĂ©e dans tous les arts » (p. 212).

9L’approche des rĂ©cits d’enfance dans la littĂ©rature contemporaine s’ouvre avec le travail de Laurent Demanze qui s’intĂ©resse aux textes de Pierre Bergounioux. Il y montre, entre autre, que l’écriture de l’enfance est le lieu d’une Ă©nonciation problĂ©matique car la parole de l’enfant est avant tout une impossible parole que l’auteur se doit de rapiĂ©cer, une parole prise dans un palimpseste parental qui impose « un travail sur la langue adulte, un travail de dĂ©construction des reprĂ©sentations majoritaires pour faire sourdre une parole mineure et minoritaire » (p. 220).

10Jacques Poirier, pour Ă©voquer Graveurs d’enfance de RĂ©gine Detambel commence par s’appuyer sur des propos de Doubrovsky selon qui Ă©crire l’enfance constitue un vĂ©ritable dĂ©fi voire mĂȘme un paradoxe. De nombreux auteurs ont choisi les voies du dĂ©tour, de la fiction ou du mythe pour dire cet Ăąge (Leiris, Perec etc
). Mais RĂ©gine Detambel vient Ă  privilĂ©gier « le peu, le neutre, le parcellaire [
] pour retrouver seulement une image, une couleur ou une saveur » (p. 230). Ainsi, l’étude se porte sur « le fragmentaire » qui dit les instants, les clichĂ©s photographiques de l’enfance contre le continuum narratif rousseauiste; sur le « Il, le neutre, le banal », la troisiĂšme personne participant d’une neutralisation du dit; et enfin sur « les miroirs » que constituent les objets Ă©voquĂ©s (« Le Taille crayon », « Le Double dĂ©cimĂštre » ) puisqu’ils « valent [
] comme mĂ©taphore de la mĂ©moire » (p. 237).

11AprĂšs l’étude de J.-B Vray sur Le Miroir aux papillons de Patrick Devret, Anne Cousseau s’interroge, pour conclure cette partie, sur « l’épreuve de l’oubli et du silence ou le ‘parler mutique’ » Ă  travers l’approche d’écrivains tels que Colette, Sarraute ou Larbaud dĂ©montrant que « L’infans scriptor dessine [
] une figure majeure de l’écrivain contemporain, qui conçoit l’écriture comme la parole travaillĂ©e par le dĂ©faut de langue et le silence : celui qui ‘parle mutique, parle muet, guette le mot qui manque’ » (p. 261).

12Les perspectives gĂ©nĂ©rales d’Alexandre Gefen, de DaniĂšle MĂ©aux, d’Anne Chevalier et de Marielle MacĂ© viennent Ă©tayer et complĂ©ter ces approches plurielles sur plus d’un siĂšcle de rĂ©cits d’enfance. VĂ©ritable cartographie du « genre », cet ouvrage rĂ©vĂšle au lecteur l’évolution et les mĂ©tamorphoses d’une Ă©criture qui a su emprunter de nouvelles voies pour contourner l’aporie Ă  laquelle elle Ă©tait sujette, afin de rendre possible l’exhumation des enfances disparues.