
Irréductible littérature ?
1Quand il est question de littĂ©rature, au moins deux institutions viennent Ă lâesprit : la littĂ©rature en tant que telle et les Ă©tudes littĂ©raires comme discipline Ă mĂȘme de tenir un discours scientifique â autrement dit, dâapporter des rĂ©ponses sur celle-ci (Weber, « La littĂ©rature sans conditionâŠmais avec des conditions », p. 51-59)1. Pour autant, lâune et lâautre traverseraient aujourdâhui une crise : tandis que des voix sâĂ©lĂšvent depuis de nombreuses annĂ©es dĂ©nonçant le dĂ©clin voire la mort annoncĂ©e de la littĂ©rature, mettant tantĂŽt en cause une dĂ©mocratie horizontale, tantĂŽt un mouvement de dĂ©culturation gĂ©nĂ©rale trouvant son origine dans lâimpĂ©ratif de rentabilitĂ© qui sâest immiscĂ© dans le monde de la culture, les chaires de sciences humaines et de littĂ©rature en particulier subissent un large mouvement de recul (baisse du nombre dâĂ©tudiants, fermeture des chaires et dĂ©partements, rĂ©duction des financements, perte de prestige, etc.). Et, alors quâon sâattendrait Ă une rĂ©action de rassemblement sous lâĂ©tendard de la littĂ©rature, la discipline semble plus Ă©clatĂ©e que jamais, au point que ses fondements mĂȘmes se voient interrogĂ©s et remis en question de toutes parts en raison, selon Isabelle Alfandary, des « pratiques hĂ©tĂ©rogĂšnes [et] des expĂ©riences de lectures irrĂ©ductibles » quâelle recouvre et, plus fondamentalement, de lâ« instabilitĂ© de sa dĂ©finition, [de] la non-identitĂ© de lâobjet âlittĂ©ratureâ Ă lui-mĂȘme, [ainsi que de] sa rĂ©sistance passive Ă tout devenir-objet » (p. 5).
2En rĂ©action Ă ce contexte tendu, La littĂ©rature sans condition, ouvrage rassemblant sous la direction de cette derniĂšre les actes du colloque du mĂȘme nom organisĂ© en juin 2019 Ă lâuniversitĂ© Sorbonne-Nouvelle, se propose dâinterroger la possibilitĂ© et le dĂ©sir dâune approche des textes littĂ©raires qui ne les assujettisse Ă aucune finalitĂ© ni Ă aucun point de vue, câest-Ă -dire « sans condition » au sens oĂč Derrida lâentend quand il invoque « LâuniversitĂ© sans condition » lors dâune confĂ©rence prononcĂ©e Ă Stanford en 1998. Car câest bien lâinfluence de la pensĂ©e du philosophe qui plane de façon revendiquĂ©e sur cet ouvrage (sa pensĂ©e sert notamment de point de dĂ©part Ă la contribution dâAlfandary, « Fiction et devenir dâune phrase », p. 61-71) qui, rappelant les liens unissant littĂ©rature et philosophie depuis lâAntiquitĂ©, adopte une approche de la question Ă la croisĂ©e des disciplines, nĂ©anmoins largement marquĂ©e du sceau de la philosophie. Y sont rassemblĂ©es pĂȘle-mĂȘle les participations dâĂ©crivains, de psychanalystes ainsi que de spĂ©cialistes issus â entre autres â de la littĂ©rature (française, allemande, anglaise, amĂ©ricaine), de la philosophie et des Ă©tudes de genre. Cette volontĂ© dâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du propos se manifeste jusque dans la diversitĂ© des approches proposĂ©es (« de lâessai littĂ©raire Ă lâessai critique en passant par lâexplication de textes », p. 9) et du corpus interrogĂ©, qui trouve Ă sâinscrire dans une diversitĂ© dâĂ©poques (de la Renaissance Ă aujourdâhui) et dâhorizons, comme pour « écarter, du moins provisoirement [âŠ], toutes les questions quâon pourrait appeler [âŠ] circonstancielles » de façon Ă mieux « rĂ©flĂ©chir Ă lâinconditionnalitĂ© de la littĂ©rature » (Amfreville, « Lâabsence, condition de la littĂ©rature », p. 215-225).
3Pour autant, au sein dâun livre qui, problĂ©matisant sa thĂ©matique Ă partir de la situation de perdition des Ă©tudes littĂ©raires et de la question de la validitĂ© de la discipline aujourdâhui, aboutit Ă un questionnement sur « lâhypothĂšse et le statut dâexception dâune littĂ©rature sans condition entendue comme puissance dâimpouvoir et dâindĂ©termination » (p. 9), lâambigĂŒitĂ© de dĂ©part en ce qui concerne lâinstitution sur laquelle porte le questionnement, couplĂ©e Ă la volontĂ© de diversitĂ© des propositions, expliquent la coexistence de trois types dâinterventions. Câest pourquoi, plutĂŽt que de rendre compte â de façon bien trop brĂšve â de chacune des contributions de lâouvrage, nous nâen prĂ©senterons quâune par catĂ©gorie dâintervention, comme une ouverture vers les nombreuses propositions prĂ©sentĂ©es dans La littĂ©rature sans condition.
Lâexception littĂ©raire
4La question du « sans condition » abordĂ©e par lâouvrage a Ă©tĂ© lâoccasion, pour un premier ensemble de contributions, de rĂ©affirmer la force dâexception de la littĂ©rature, que ce soit dans la lignĂ©e dâune croyance â hĂ©ritĂ©e du formalisme â en la puretĂ© de la littĂ©rature, dont dĂ©coule son rapport particulier Ă la vĂ©ritĂ© (idĂ©e qui traverse diverses propositions : Nesme, « LâEscroc Ă la confiance », p. 97-110 ; Gil, « La littĂ©rature parle une autre langue que la nĂŽtre », p. 163-174 ; Wajsbrot, « Un objet non identifié », p. 289-300) ou dans une tradition plus largement philosophique, Ă lâimage de la pensĂ©e blanchotienne de la littĂ©rature. En effet, Maurice Blanchot nâa-t-il pas Ă©tĂ© de ceux qui en ont le mieux incarnĂ© lâinconditionnalitĂ©? Plusieurs essais en sont dâailleurs inspirĂ©s de façon plus ou moins forte : que ce soit « Virginia Woolf, Les Vagues : phrase pour seul pas » (p. 85-96) oĂč la rĂ©flexion de Chantal Delourme sur lâĂ©crivaine britannique entre en rĂ©sonnance avec certains concepts de lâauteur, « Lâincondition de la littĂ©rature selon Maurice Blanchot » (p. 151-162) de GisĂšle Berkman, sur lequel nous reviendrons plus amplement, ou « Nescio Vos : La littĂ©rature entre savoir et non-savoir » (p. 175-186) de Jean-Michel RabatĂ©, qui propose une lecture dâAu moment voulu. Le volume sâouvre dâailleurs sur un texte de lâun des principaux commentateurs de lâauteur, Jean-Luc Nancy, dont la contribution, « Ce que je suis en train de tâĂ©crire, serait-ce derriĂšre la pensĂ©e ? » (p. 11-17), prend la forme dâun « dialogue avec Ăgua viva de Clarice Lispector » (p. 11).
5Alors mĂȘme quâelle constate une omniprĂ©sence de lâĂ©criture â et par consĂ©quent aussi de la lecture â aujourdâhui, Berkman dĂ©clare quâil nâest plus envisageable de « renvoyer » au terme « littĂ©rature » « comme au support dâune expĂ©rience possible » (p. 151). Car, si elle admet que les individus lisent plus que jamais, la commentatrice estime quâils nâont, pour autant, plus accĂšs Ă lâexpĂ©rience littĂ©raire, indissociable de ce que Maurice Blanchot dĂ©signait comme lâĂ©criture de nuit. Ă une Ă©poque oĂč les singularitĂ©s ont pris le pas sur lâAbsolu romantique allemand â  le seul vrai romantisme pour Blanchot, dont la thĂ©orie serait largement contenue dans La Lucinde Ă en croire lâĂ©tude que Susan Bernstein lui consacre (« La Lucinde de Friedrich Schlegel et LâAbsolu LittĂ©raire », p. 111-124) â, une forme de souverainetĂ© de lâauteur dans les lettres semble sâĂȘtre installĂ©e au dĂ©triment de la littĂ©rature inconditionnelle, suggĂ©rant un passage dâune approche du littĂ©raire Ă une autre au fil du temps2 . NĂ©anmoins, selon Berkman, il serait rĂ©ducteur de considĂ©rer ce passage comme un simple processus historique dans la mesure oĂč « persiste, au cĆur de toute langue dâĂ©crivain, un reste inadmissible, un ombilic comme eĂ»t dit Freud, une part dĂ©libĂ©rĂ©ment autre » au sein de laquelle rĂ©side lâinconditionnĂ© capable de rĂ©sister Ă la souverainetĂ©, un « absolu non souverain » (p. 152-153).
6Blanchot nâa eu de cesse au fil de sa vie de penser cet impouvoir de la littĂ©rature envisagĂ©e comme nĂ©cessairement dĂ©gagĂ©e de la souverainetĂ© qui lui est ordinairement associĂ©e, et de le pousser Ă lâextrĂȘme en affirmant lâimpouvoir originel de celle-ci, toujours moins quâelle-mĂȘme, immanquablement dĂ©cevante. « [T]els sont les traits de la littĂ©rature telle que Blanchot la conçoit [âŠ] dans Le Livre Ă venir : âLa nuditĂ© obscure dâune parole nulle et Ă©trangĂšreâ ». Faisant retour sur la pensĂ©e de ce dernier de façon nĂ©cessairement fragmentaire â mais le fragment nâest-il pas reprĂ©sentatif de lâauteur ? â, Berkman se propose de contribuer Ă la rĂ©flexion de lâouvrage en « esquiss[ant] les linĂ©aments » (p. 154) de lâapproche blanchotienne de la littĂ©rature telle que prĂ©sentĂ©e dans Le Livre Ă venir et LâEntretien infini.
7DĂšs Le Livre Ă venir, la souverainetĂ© semble effectivement ĂȘtre le surplus dont il faut se dĂ©faire pour atteindre lâinconditionnĂ© qui se trouve en-deçà , la vĂ©ritable littĂ©rature au sens de Blanchot. En ce sens, il se penche notamment sur la ModernitĂ©, ce moment anhistorique au sein duquel dialoguent les Ćuvres dâartistes, rĂ©sonnant avec les « gauchers » quâĂ©voque Calle-Gruber (« Se rendre Ă la littĂ©rature. Ă feu pensant Ă merveille », p. 19-32), qui â à lâimage de MallarmĂ© en littĂ©rature ou de CĂ©zanne en peinture â ont fait geste vers « la neutralitĂ© impersonnelle3 » caractĂ©ristique du lieu sans lieu de lâimpouvoir. Berkman note cependant Ă propos de cette Ă©volution de la pensĂ©e de Blanchot que « ce que lâon perd en souverainetĂ©, on le retrouve sur le plan de lâantĂ©rioritĂ©, [âŠ] une antĂ©rioritĂ© en quelque sorte absolue » (p. 157) qui caractĂ©rise la durĂ©e propre Ă ce moment, de sorte que cette approche se situe sur un fil en tension entre le rejet de la sacralitĂ© et une certaine forme du mythique. Ainsi, plus Blanchot tend vers le neutre, affirmant plus vigoureusement encore lâimpouvoir de la littĂ©rature, dans LâEntretien infini, par la neutralisation progressive de « toutes les dĂ©terminations assignĂ©es Ă la littĂ©rature » (p. 158), plus le caractĂšre mythique de celle-ci resurgit avec insistance.
8SâĂ©tant beaucoup intĂ©ressĂ© au Romantisme allemand, Blanchot y repĂšre les germes non exploitĂ©s du dĂ©sĆuvrement, car ce que celui-ci contenait en lui, câĂ©tait « le rĂ©gime encore Ă venir dâune littĂ©rature collective, anonyme, dĂ©liĂ©e par consĂ©quent de lâimposition du nom dâauteur » (p. 160), et crĂ©e ainsi la Revue Internationale. LâĂ©chec de ce projet marque le passage Ă lâĂ©criture fragmentaire qui, comme le « choral des voix mortes remĂ©morĂ©es », appelle « lâillĂ©gitime Ă©criture de lâavenir » (p. 161), inconditionnellement sans limites, comme lâa montrĂ© Berkman, mĂȘme si cela aura impliquĂ© de pousser la littĂ©rature au bord des siennes.
Conditionner lâinconditionnel
9Les interventions du premier type, comme autant de « âHalte-lĂ â pour contrer [l]es conditionnements » (Michaud, « Lire dans la nuit », p. 33-49), ont posĂ© le sans condition de la littĂ©rature comme « archi-condition de sa vie et de sa survie » (Goldschmit, « La vie nouvelle dans le Decameron de Boccacio. Feinte rhĂ©torique pour une renaissance littĂ©raire », p. 125-137). Paradoxalement, un deuxiĂšme type de contribution envisage cette inconditionnalitĂ©, et dans une certaine mesure la littĂ©rature, comme nĂ©cessairement conditionnĂ©e. Ainsi, que lâon estime comme Richard PĂ©dot dans sa contribution (« Le fil de lâaraignĂ©e ou lâinconditionnel poĂ©tique : Emily Dickinson », p. 73-84) que seul le poĂ©tique « [nĂ©] du conflit incertain entre prose et poĂ©sie ou le suscit[ant] » (p. 83) est vĂ©ritablement inconditionnel, ou quâon oppose Ă ce dernier, Ă la suite de Jean-Michel Ganteau « lâinconditionnalitĂ© romanesque », dont « le dĂ©bordement [par rapport au genre] [âŠ] constitue une des modalitĂ©s essentielles » (« Lâirresponsable responsabilitĂ© de la littĂ©rature », p. 201-213), les essais relevant de cette catĂ©gorie tendent Ă rappeler que lâ« on trouve toujours de quoi conditionner ce qui se donnait comme inconditionnel » (PorĂ©e, « Pas sans nuance : Ă propos de David Herbert Lawrence », p. 139-150).
10Partant du cas dâun primo-roman accueilli Ă la façon dâun OVNI littĂ©raire, comme sâil avait pu voir le jour Ă partir dâun rien originel (ni inspiration, ni formation, etc.), PorĂ©e rappelle Ă la façon dâune Ă©vidence que « [l]a littĂ©rature sans condition ne signifie pas la crĂ©ation ex-nihilo, sauf Ă prendre les vessies pour des lanternes » (p. 140). Mettant immĂ©diatement son propos Ă lâĂ©preuve, il choisit lâĂ©crivain qui, par excellence, semble avoir surgi Ă partir du rien, Arthur Rimbaud. Car, alors mĂȘme que la « fulgurante trajectoire [de celui-ci] collectionne les âsansâ privatifs et/ou inconditionnels » (p. 140), cette figure apparaĂźt comme conditionnĂ©e sur la base de la lecture particuliĂšre quâen propose Pierre Michon dans son Rimbaud, le fils. La transposant Ă lâauteur britannique David Herbert Lawrence, PorĂ©e pose ces deux Ă©crivains qui, plus que tout, ont voulu incarner inconditionnellement la poĂ©sie (pour le premier) ou le roman (pour le second) comme des figures conditionnĂ©es par la mĂšre quâil leur fallait apaiser en eux-mĂȘmes. Lâinconditionnel littĂ©raire apparaĂźt Ă ce titre conditionnĂ©, bien que « [c]haque Ă©crivain·e [âŠ] demeure une exception Ă soi-mĂȘme comme aux autres » (p. 141).
11Il existe Ă©videmment dâautres formes de conditionnalitĂ© de la littĂ©rature â nĂ©anmoins trĂšs peu prĂ©sente dans lâouvrage â, Ă commencer par les conditions dâexistence sociales qui lui sont attachĂ©es en fonction des contextes, des Ă©poques, des croyances, des conventions, ou encore des lois (Laurent Milesi se penche sur cette limite Ă lâinconditionnalitĂ© de la littĂ©rature dans « ConditionnalitĂ© singuliĂšre de la littĂ©rature », p. 259-271). Ainsi, comme le rappelle PorĂ©e, Ă lâisolement auquel contraint souvent lâexercice dâĂ©criture, sâajoute dans de nombreux cas lâisolement auquel la sociĂ©tĂ© contraint lâĂ©crivain : « [o]stracisme, persĂ©cution, mise au ban, haine â on ne compte plus les Ă©crivains chassĂ©s de la CitĂ©, enfermĂ©s, censurĂ©s, traduits en justice ou rĂ©duits au silence et Ă lâisolement » (p. 142). Les motifs de cette mise Ă lâĂ©cart du corps social peuvent ĂȘtre de natures diverses, Ă lâimage du cas de Lawrence, isolĂ© parce que ses Ă©crits jugĂ©s comme obscĂšnes ont Ă©tĂ© autant de matĂ©riaux conducteurs de ses idĂ©es, autant de donnĂ©es qui ont bousculĂ© les univers bien trop installĂ©s des lecteurs.
12Mais au-delĂ de ces conditions indĂ©niables â paraissant se limiter Ă lâextĂ©rieur des textes pour PorĂ©e â la mise en rĂ©cit, elle, semble par nature ĂȘtre en mesure de ne souffrir dâaucune condition. Cela serait tout particuliĂšrement le cas du roman, pour Lawrence, qui se prĂ©sente comme « le seul vrai lieu oĂč le lien unissant lâhomme Ă son environnement se donne Ă redĂ©finir, Ă remodeler ou Ă retisser » (p. 147). Cette inconditionnalitĂ© du roman trouverait Ă sâexpliquer, selon PorĂ©e, par le fait quâil serait le lieu spĂ©cifique (« à contrario de la philosophie, de la religion et de la science ») de la recherche dâun « centre dâĂ©quilibre [âŠ] se donnant comme rĂ©solument instable » (p. 147), dâun Ă©quilibre qui, inconditionnellement, rĂ©clame la nuance. « De lĂ cette conclusion toute provisoire, aussi peu, ou aussi fortement, assertive que possible : littĂ©rature sans condition, mais pas sans nuance » (p. 149).
Les Ă©tudes littĂ©raires aujourdâhui : modalitĂ©s
13Le dernier type dâintervention concerne, cette fois, non plus lâinstitution de la littĂ©rature, mais la deuxiĂšme grande institution en la matiĂšre, les Ă©tudes littĂ©raires. Pour les interventions relevant de cette orientation, il sâagit avant tout dâen interroger les fonctions et les missions dans le contexte dâaujourdâhui. Parmi celles-ci, nous avons choisi de nous pencher sur la contribution dâAnne Emmanuelle Berger, « Malaise dans la lecture » (p. 227-246), dont le titre ne manque pas dâĂ©voquer la controverse concernant la prĂ©sence de LâOaristys de ChĂ©nier au programme du concours de lâagrĂ©gation en Lettres et de la lettre ouverte qui sâen est suivie.
14Ayant fait retour sur le passage de la littĂ©rature Ă lâĂ©criture, synonyme de « lâĂ©mancipation et de lâaffirmation de la discipline littĂ©raire » (p. 229), durant la pĂ©riode moderne (post-Baudelaire) et sur lâĂ©lĂ©vation de la lecture au rang de contre-Ă©criture Ă la faveur des rĂ©flexions de Sartre, Barthes et Derrida, ainsi que sur « lâanneau de Moebius » (p. 231) formĂ© par ces pratiques au mĂȘme moment, Berger conclut que, si aujourdâhui lâenseignement de la littĂ©rature connait un vif recul, câest que la lecture dans son acception moderne â dâautres pratiques de lecture sont Ă lâinverse pĂ©rennes â lâest aussi. En rapport direct avec ce mouvement, la chercheuse note la prĂ©gnance dâun malaise au sein des Ă©tudes littĂ©raires, qui aurait pour origine le « sentiment dâabandon ou de trahison [âŠ] de lâensemble des protocoles de lecture Ă©laborĂ©s au cours du xxe siĂšcle » (p. 231) : rejet, en France, du structuralisme et, plus largement, des approches formalistes « dessĂ©chant[e]s4 » de lâenseignement qui font du texte une entitĂ© indĂ©pendante arrachĂ©e Ă tout contexte, et mise Ă lâĂ©cart, aux Ătats-Unis, des grandes Ă©coles de lecture au nom dâune « certaine modestie de la lecture » (p. 234) qui consisterait Ă faire de la littĂ©rature une manifestation culturelle parmi dâautres.
15Parmi les tendances actuelles mettant, selon elle, la lecture en pĂ©ril, Berger choisit de tout particuliĂšrement se pencher sur la pratique du trigger warning. Cette pratique, dans un premier temps volontaire, devenue obligatoire dans les universitĂ©s amĂ©ricaines, consiste Ă avertir les Ă©tudiants avant que ne soit abordĂ©e une Ćuvre dont le contenu pourrait conduire Ă la remĂ©moration de souvenirs traumatisants de façon Ă ce quâils puissent sâarranger pour ne pas ĂȘtre prĂ©sents â le droit de (ne pas) tout dire proclamĂ© par Derrida ayant pour pendant le droit de ne pas tout entendre, selon HĂ©lĂšne Merlin-Kajman qui pose nĂ©anmoins lâapproche transitionnelle comme alternative au trigger warning quâelle juge injustifiĂ© (« Les conditions de la littĂ©rature », p. 187-200). Pour autant, le risque en serait, outre de simplifier Ă lâextrĂȘme le processus de remĂ©moration du trauma, dâautomatiquement marquer lâinterprĂ©tation du texte du sceau de la violence, en orientant ainsi la lecture et en niant lâĂ©quivocitĂ© propre au langage littĂ©raire et au travail menĂ© par lâauteur sur celui-ci. Câest pourquoi Berger oppose au choix de ne pas lire la nĂ©cessitĂ© de « bien lire », affirmant la capacitĂ© quâa la littĂ©rature de faire naĂźtre la compassion autrement et, plus encore, de « prend[re] soin de la blessure » en chacun (p. 245).
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16Ă lâissue de lâouvrage, reste le regret de nâavoir croisĂ© quâun nombre trĂšs limitĂ© de propositions envisageant la littĂ©rature sous condition, notamment dans un hĂ©ritage bourdieusien, en dĂ©pit de la place quâoccupe encore cette position au sein de lâĂ©tude de la littĂ©rature aujourdâhui. Globalement, malgrĂ© une belle promesse dâinterdisciplinaritĂ©, les discours relevant directement de la discipline semblent sous-reprĂ©sentĂ©s en faveur de ceux Ă©manant de la philosophie, avec pour rĂ©sultat une intĂ©ressante constellation de contributions reliĂ©es par ce fil commun autour de laquelle orbitent uniquement quelques satellites plus isolĂ©s.

