Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 23, numéro 8
titre article
Coralie Cabu

Irréductible littérature ?

Irreducible literature ?
La littĂ©rature sans condition, sous la direction de Isabelle Alfandary, Lormont : Le bord de l’eau, coll. « Documents », 2020, 306 p., EAN 9782356877185.

1Quand il est question de littĂ©rature, au moins deux institutions viennent Ă  l’esprit : la littĂ©rature en tant que telle et les Ă©tudes littĂ©raires comme discipline Ă  mĂȘme de tenir un discours scientifique — autrement dit, d’apporter des rĂ©ponses sur celle-ci (Weber, « La littĂ©rature sans condition
mais avec des conditions », p. 51-59)1. Pour autant, l’une et l’autre traverseraient aujourd’hui une crise : tandis que des voix s’élĂšvent depuis de nombreuses annĂ©es dĂ©nonçant le dĂ©clin voire la mort annoncĂ©e de la littĂ©rature, mettant tantĂŽt en cause une dĂ©mocratie horizontale, tantĂŽt un mouvement de dĂ©culturation gĂ©nĂ©rale trouvant son origine dans l’impĂ©ratif de rentabilitĂ© qui s’est immiscĂ© dans le monde de la culture, les chaires de sciences humaines et de littĂ©rature en particulier subissent un large mouvement de recul (baisse du nombre d’étudiants, fermeture des chaires et dĂ©partements, rĂ©duction des financements, perte de prestige, etc.). Et, alors qu’on s’attendrait Ă  une rĂ©action de rassemblement sous l’étendard de la littĂ©rature, la discipline semble plus Ă©clatĂ©e que jamais, au point que ses fondements mĂȘmes se voient interrogĂ©s et remis en question de toutes parts en raison, selon Isabelle Alfandary, des « pratiques hĂ©tĂ©rogĂšnes [et] des expĂ©riences de lectures irrĂ©ductibles » qu’elle recouvre et, plus fondamentalement, de l’« instabilitĂ© de sa dĂ©finition, [de] la non-identitĂ© de l’objet “littĂ©rature” Ă  lui-mĂȘme, [ainsi que de] sa rĂ©sistance passive Ă  tout devenir-objet » (p. 5).

2En rĂ©action Ă  ce contexte tendu, La littĂ©rature sans condition, ouvrage rassemblant sous la direction de cette derniĂšre les actes du colloque du mĂȘme nom organisĂ© en juin 2019 Ă  l’universitĂ© Sorbonne-Nouvelle, se propose d’interroger la possibilitĂ© et le dĂ©sir d’une approche des textes littĂ©raires qui ne les assujettisse Ă  aucune finalitĂ© ni Ă  aucun point de vue, c’est-Ă -dire « sans condition » au sens oĂč Derrida l’entend quand il invoque « L’universitĂ© sans condition » lors d’une confĂ©rence prononcĂ©e Ă  Stanford en 1998. Car c’est bien l’influence de la pensĂ©e du philosophe qui plane de façon revendiquĂ©e sur cet ouvrage (sa pensĂ©e sert notamment de point de dĂ©part Ă  la contribution d’Alfandary, « Fiction et devenir d’une phrase », p. 61-71) qui, rappelant les liens unissant littĂ©rature et philosophie depuis l’AntiquitĂ©, adopte une approche de la question Ă  la croisĂ©e des disciplines, nĂ©anmoins largement marquĂ©e du sceau de la philosophie. Y sont rassemblĂ©es pĂȘle-mĂȘle les participations d’écrivains, de psychanalystes ainsi que de spĂ©cialistes issus — entre autres — de la littĂ©rature (française, allemande, anglaise, amĂ©ricaine), de la philosophie et des Ă©tudes de genre. Cette volontĂ© d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du propos se manifeste jusque dans la diversitĂ© des approches proposĂ©es (« de l’essai littĂ©raire Ă  l’essai critique en passant par l’explication de textes », p. 9) et du corpus interrogĂ©, qui trouve Ă  s’inscrire dans une diversitĂ© d’époques (de la Renaissance Ă  aujourd’hui) et d’horizons, comme pour « écarter, du moins provisoirement [
], toutes les questions qu’on pourrait appeler [
] circonstancielles » de façon Ă  mieux « rĂ©flĂ©chir Ă  l’inconditionnalitĂ© de la littĂ©rature » (Amfreville, « L’absence, condition de la littĂ©rature », p. 215-225).

3Pour autant, au sein d’un livre qui, problĂ©matisant sa thĂ©matique Ă  partir de la situation de perdition des Ă©tudes littĂ©raires et de la question de la validitĂ© de la discipline aujourd’hui, aboutit Ă  un questionnement sur « l’hypothĂšse et le statut d’exception d’une littĂ©rature sans condition entendue comme puissance d’impouvoir et d’indĂ©termination » (p. 9), l’ambigĂŒitĂ© de dĂ©part en ce qui concerne l’institution sur laquelle porte le questionnement, couplĂ©e Ă  la volontĂ© de diversitĂ© des propositions, expliquent la coexistence de trois types d’interventions. C’est pourquoi, plutĂŽt que de rendre compte — de façon bien trop brĂšve — de chacune des contributions de l’ouvrage, nous n’en prĂ©senterons qu’une par catĂ©gorie d’intervention, comme une ouverture vers les nombreuses propositions prĂ©sentĂ©es dans La littĂ©rature sans condition.

L’exception littĂ©raire

4La question du « sans condition » abordĂ©e par l’ouvrage a Ă©tĂ© l’occasion, pour un premier ensemble de contributions, de rĂ©affirmer la force d’exception de la littĂ©rature, que ce soit dans la lignĂ©e d’une croyance — hĂ©ritĂ©e du formalisme — en la puretĂ© de la littĂ©rature, dont dĂ©coule son rapport particulier Ă  la vĂ©ritĂ© (idĂ©e qui traverse diverses propositions : Nesme, « L’Escroc Ă  la confiance », p. 97-110 ; Gil, « La littĂ©rature parle une autre langue que la nĂŽtre », p. 163-174 ; Wajsbrot, « Un objet non identifié », p. 289-300) ou dans une tradition plus largement philosophique, Ă  l’image de la pensĂ©e blanchotienne de la littĂ©rature. En effet, Maurice Blanchot n’a-t-il pas Ă©tĂ© de ceux qui en ont le mieux incarnĂ© l’inconditionnalitĂ©? Plusieurs essais en sont d’ailleurs inspirĂ©s de façon plus ou moins forte : que ce soit « Virginia Woolf, Les Vagues : phrase pour seul pas » (p. 85-96) oĂč la rĂ©flexion de Chantal Delourme sur l’écrivaine britannique entre en rĂ©sonnance avec certains concepts de l’auteur, « L’incondition de la littĂ©rature selon Maurice Blanchot » (p. 151-162) de GisĂšle Berkman, sur lequel nous reviendrons plus amplement, ou « Nescio Vos : La littĂ©rature entre savoir et non-savoir » (p. 175-186) de Jean-Michel RabatĂ©, qui propose une lecture d’Au moment voulu. Le volume s’ouvre d’ailleurs sur un texte de l’un des principaux commentateurs de l’auteur, Jean-Luc Nancy, dont la contribution, « Ce que je suis en train de t’écrire, serait-ce derriĂšre la pensĂ©e ? » (p. 11-17), prend la forme d’un « dialogue avec Água viva de Clarice Lispector » (p. 11).

5Alors mĂȘme qu’elle constate une omniprĂ©sence de l’écriture — et par consĂ©quent aussi de la lecture — aujourd’hui, Berkman dĂ©clare qu’il n’est plus envisageable de « renvoyer » au terme « littĂ©rature » « comme au support d’une expĂ©rience possible » (p. 151). Car, si elle admet que les individus lisent plus que jamais, la commentatrice estime qu’ils n’ont, pour autant, plus accĂšs Ă  l’expĂ©rience littĂ©raire, indissociable de ce que Maurice Blanchot dĂ©signait comme l’écriture de nuit. À une Ă©poque oĂč les singularitĂ©s ont pris le pas sur l’Absolu romantique allemand —  le seul vrai romantisme pour Blanchot, dont la thĂ©orie serait largement contenue dans La Lucinde Ă  en croire l’étude que Susan Bernstein lui consacre (« La Lucinde de Friedrich Schlegel et L’Absolu LittĂ©raire », p. 111-124)  —, une forme de souverainetĂ© de l’auteur dans les lettres semble s’ĂȘtre installĂ©e au dĂ©triment de la littĂ©rature inconditionnelle, suggĂ©rant un passage d’une approche du littĂ©raire Ă  une autre au fil du temps2 . NĂ©anmoins, selon Berkman, il serait rĂ©ducteur de considĂ©rer ce passage comme un simple processus historique dans la mesure oĂč « persiste, au cƓur de toute langue d’écrivain, un reste inadmissible, un ombilic comme eĂ»t dit Freud, une part dĂ©libĂ©rĂ©ment autre » au sein de laquelle rĂ©side l’inconditionnĂ© capable de rĂ©sister Ă  la souverainetĂ©, un « absolu non souverain » (p. 152-153).

6Blanchot n’a eu de cesse au fil de sa vie de penser cet impouvoir de la littĂ©rature envisagĂ©e comme nĂ©cessairement dĂ©gagĂ©e de la souverainetĂ© qui lui est ordinairement associĂ©e, et de le pousser Ă  l’extrĂȘme en affirmant l’impouvoir originel de celle-ci, toujours moins qu’elle-mĂȘme, immanquablement dĂ©cevante. « [T]els sont les traits de la littĂ©rature telle que Blanchot la conçoit [
] dans Le Livre Ă  venir : “La nuditĂ© obscure d’une parole nulle et Ă©trangĂšre” ». Faisant retour sur la pensĂ©e de ce dernier de façon nĂ©cessairement fragmentaire — mais le fragment n’est-il pas reprĂ©sentatif de l’auteur ? —, Berkman se propose de contribuer Ă  la rĂ©flexion de l’ouvrage en « esquiss[ant] les linĂ©aments » (p. 154) de l’approche blanchotienne de la littĂ©rature telle que prĂ©sentĂ©e dans Le Livre Ă  venir et L’Entretien infini.

7DĂšs Le Livre Ă  venir, la souverainetĂ© semble effectivement ĂȘtre le surplus dont il faut se dĂ©faire pour atteindre l’inconditionnĂ© qui se trouve en-deçà, la vĂ©ritable littĂ©rature au sens de Blanchot. En ce sens, il se penche notamment sur la ModernitĂ©, ce moment anhistorique au sein duquel dialoguent les Ɠuvres d’artistes, rĂ©sonnant avec les « gauchers » qu’évoque Calle-Gruber (« Se rendre Ă  la littĂ©rature. À feu pensant Ă  merveille », p. 19-32), qui — à l’image de MallarmĂ© en littĂ©rature ou de CĂ©zanne en peinture — ont fait geste vers « la neutralitĂ© impersonnelle3 » caractĂ©ristique du lieu sans lieu de l’impouvoir. Berkman note cependant Ă  propos de cette Ă©volution de la pensĂ©e de Blanchot que « ce que l’on perd en souverainetĂ©, on le retrouve sur le plan de l’antĂ©rioritĂ©, [
] une antĂ©rioritĂ© en quelque sorte absolue » (p. 157) qui caractĂ©rise la durĂ©e propre Ă  ce moment, de sorte que cette approche se situe sur un fil en tension entre le rejet de la sacralitĂ© et une certaine forme du mythique. Ainsi, plus Blanchot tend vers le neutre, affirmant plus vigoureusement encore l’impouvoir de la littĂ©rature, dans L’Entretien infini, par la neutralisation progressive de « toutes les dĂ©terminations assignĂ©es Ă  la littĂ©rature » (p. 158), plus le caractĂšre mythique de celle-ci resurgit avec insistance.

8S’étant beaucoup intĂ©ressĂ© au Romantisme allemand, Blanchot y repĂšre les germes non exploitĂ©s du dĂ©sƓuvrement, car ce que celui-ci contenait en lui, c’était « le rĂ©gime encore Ă  venir d’une littĂ©rature collective, anonyme, dĂ©liĂ©e par consĂ©quent de l’imposition du nom d’auteur » (p. 160), et crĂ©e ainsi la Revue Internationale. L’échec de ce projet marque le passage Ă  l’écriture fragmentaire qui, comme le « choral des voix mortes remĂ©morĂ©es », appelle « l’illĂ©gitime Ă©criture de l’avenir » (p. 161), inconditionnellement sans limites, comme l’a montrĂ© Berkman, mĂȘme si cela aura impliquĂ© de pousser la littĂ©rature au bord des siennes.

Conditionner l’inconditionnel

9Les interventions du premier type, comme autant de « “Halte-là” pour contrer [l]es conditionnements » (Michaud, « Lire dans la nuit », p. 33-49), ont posĂ© le sans condition de la littĂ©rature comme « archi-condition de sa vie et de sa survie » (Goldschmit, « La vie nouvelle dans le Decameron de Boccacio. Feinte rhĂ©torique pour une renaissance littĂ©raire », p. 125-137). Paradoxalement, un deuxiĂšme type de contribution envisage cette inconditionnalitĂ©, et dans une certaine mesure la littĂ©rature, comme nĂ©cessairement conditionnĂ©e. Ainsi, que l’on estime comme Richard PĂ©dot dans sa contribution (« Le fil de l’araignĂ©e ou l’inconditionnel poĂ©tique : Emily Dickinson », p. 73-84) que seul le poĂ©tique « [nĂ©] du conflit incertain entre prose et poĂ©sie ou le suscit[ant] » (p. 83) est vĂ©ritablement inconditionnel, ou qu’on oppose Ă  ce dernier, Ă  la suite de Jean-Michel Ganteau « l’inconditionnalitĂ© romanesque », dont « le dĂ©bordement [par rapport au genre] [
] constitue une des modalitĂ©s essentielles » (« L’irresponsable responsabilitĂ© de la littĂ©rature », p. 201-213), les essais relevant de cette catĂ©gorie tendent Ă  rappeler que l’« on trouve toujours de quoi conditionner ce qui se donnait comme inconditionnel » (PorĂ©e, « Pas sans nuance : Ă  propos de David Herbert Lawrence », p. 139-150).

10Partant du cas d’un primo-roman accueilli Ă  la façon d’un OVNI littĂ©raire, comme s’il avait pu voir le jour Ă  partir d’un rien originel (ni inspiration, ni formation, etc.), PorĂ©e rappelle Ă  la façon d’une Ă©vidence que « [l]a littĂ©rature sans condition ne signifie pas la crĂ©ation ex-nihilo, sauf Ă  prendre les vessies pour des lanternes » (p. 140). Mettant immĂ©diatement son propos Ă  l’épreuve, il choisit l’écrivain qui, par excellence, semble avoir surgi Ă  partir du rien, Arthur Rimbaud. Car, alors mĂȘme que la « fulgurante trajectoire [de celui-ci] collectionne les “sans” privatifs et/ou inconditionnels » (p. 140), cette figure apparaĂźt comme conditionnĂ©e sur la base de la lecture particuliĂšre qu’en propose Pierre Michon dans son Rimbaud, le fils. La transposant Ă  l’auteur britannique David Herbert Lawrence, PorĂ©e pose ces deux Ă©crivains qui, plus que tout, ont voulu incarner inconditionnellement la poĂ©sie (pour le premier) ou le roman (pour le second) comme des figures conditionnĂ©es par la mĂšre qu’il leur fallait apaiser en eux-mĂȘmes. L’inconditionnel littĂ©raire apparaĂźt Ă  ce titre conditionnĂ©, bien que « [c]haque Ă©crivain·e [
] demeure une exception Ă  soi-mĂȘme comme aux autres » (p. 141).

11Il existe Ă©videmment d’autres formes de conditionnalitĂ© de la littĂ©rature — nĂ©anmoins trĂšs peu prĂ©sente dans l’ouvrage —, Ă  commencer par les conditions d’existence sociales qui lui sont attachĂ©es en fonction des contextes, des Ă©poques, des croyances, des conventions, ou encore des lois (Laurent Milesi se penche sur cette limite Ă  l’inconditionnalitĂ© de la littĂ©rature dans « ConditionnalitĂ© singuliĂšre de la littĂ©rature », p. 259-271). Ainsi, comme le rappelle PorĂ©e, Ă  l’isolement auquel contraint souvent l’exercice d’écriture, s’ajoute dans de nombreux cas l’isolement auquel la sociĂ©tĂ© contraint l’écrivain : « [o]stracisme, persĂ©cution, mise au ban, haine — on ne compte plus les Ă©crivains chassĂ©s de la CitĂ©, enfermĂ©s, censurĂ©s, traduits en justice ou rĂ©duits au silence et Ă  l’isolement » (p. 142). Les motifs de cette mise Ă  l’écart du corps social peuvent ĂȘtre de natures diverses, Ă  l’image du cas de Lawrence, isolĂ© parce que ses Ă©crits jugĂ©s comme obscĂšnes ont Ă©tĂ© autant de matĂ©riaux conducteurs de ses idĂ©es, autant de donnĂ©es qui ont bousculĂ© les univers bien trop installĂ©s des lecteurs.

12Mais au-delĂ  de ces conditions indĂ©niables — paraissant se limiter Ă  l’extĂ©rieur des textes pour PorĂ©e — la mise en rĂ©cit, elle, semble par nature ĂȘtre en mesure de ne souffrir d’aucune condition. Cela serait tout particuliĂšrement le cas du roman, pour Lawrence, qui se prĂ©sente comme « le seul vrai lieu oĂč le lien unissant l’homme Ă  son environnement se donne Ă  redĂ©finir, Ă  remodeler ou Ă  retisser » (p. 147). Cette inconditionnalitĂ© du roman trouverait Ă  s’expliquer, selon PorĂ©e, par le fait qu’il serait le lieu spĂ©cifique (« à contrario de la philosophie, de la religion et de la science ») de la recherche d’un « centre d’équilibre [
] se donnant comme rĂ©solument instable » (p. 147), d’un Ă©quilibre qui, inconditionnellement, rĂ©clame la nuance. « De lĂ  cette conclusion toute provisoire, aussi peu, ou aussi fortement, assertive que possible : littĂ©rature sans condition, mais pas sans nuance » (p. 149).

Les Ă©tudes littĂ©raires aujourd’hui : modalitĂ©s

13Le dernier type d’intervention concerne, cette fois, non plus l’institution de la littĂ©rature, mais la deuxiĂšme grande institution en la matiĂšre, les Ă©tudes littĂ©raires. Pour les interventions relevant de cette orientation, il s’agit avant tout d’en interroger les fonctions et les missions dans le contexte d’aujourd’hui. Parmi celles-ci, nous avons choisi de nous pencher sur la contribution d’Anne Emmanuelle Berger, « Malaise dans la lecture » (p. 227-246), dont le titre ne manque pas d’évoquer la controverse concernant la prĂ©sence de L’Oaristys de ChĂ©nier au programme du concours de l’agrĂ©gation en Lettres et de la lettre ouverte qui s’en est suivie.

14Ayant fait retour sur le passage de la littĂ©rature Ă  l’écriture, synonyme de « l’émancipation et de l’affirmation de la discipline littĂ©raire » (p. 229), durant la pĂ©riode moderne (post-Baudelaire) et sur l’élĂ©vation de la lecture au rang de contre-Ă©criture Ă  la faveur des rĂ©flexions de Sartre, Barthes et Derrida, ainsi que sur « l’anneau de Moebius » (p. 231) formĂ© par ces pratiques au mĂȘme moment, Berger conclut que, si aujourd’hui l’enseignement de la littĂ©rature connait un vif recul, c’est que la lecture dans son acception moderne — d’autres pratiques de lecture sont Ă  l’inverse pĂ©rennes — l’est aussi. En rapport direct avec ce mouvement, la chercheuse note la prĂ©gnance d’un malaise au sein des Ă©tudes littĂ©raires, qui aurait pour origine le « sentiment d’abandon ou de trahison [
] de l’ensemble des protocoles de lecture Ă©laborĂ©s au cours du xxe siĂšcle » (p. 231) : rejet, en France, du structuralisme et, plus largement, des approches formalistes « dessĂ©chant[e]s4 » de l’enseignement qui font du texte une entitĂ© indĂ©pendante arrachĂ©e Ă  tout contexte, et mise Ă  l’écart, aux États-Unis, des grandes Ă©coles de lecture au nom d’une « certaine modestie de la lecture » (p. 234) qui consisterait Ă  faire de la littĂ©rature une manifestation culturelle parmi d’autres.

15Parmi les tendances actuelles mettant, selon elle, la lecture en pĂ©ril, Berger choisit de tout particuliĂšrement se pencher sur la pratique du trigger warning. Cette pratique, dans un premier temps volontaire, devenue obligatoire dans les universitĂ©s amĂ©ricaines, consiste Ă  avertir les Ă©tudiants avant que ne soit abordĂ©e une Ɠuvre dont le contenu pourrait conduire Ă  la remĂ©moration de souvenirs traumatisants de façon Ă  ce qu’ils puissent s’arranger pour ne pas ĂȘtre prĂ©sents — le droit de (ne pas) tout dire proclamĂ© par Derrida ayant pour pendant le droit de ne pas tout entendre, selon HĂ©lĂšne Merlin-Kajman qui pose nĂ©anmoins l’approche transitionnelle comme alternative au trigger warning qu’elle juge injustifiĂ© (« Les conditions de la littĂ©rature », p. 187-200). Pour autant, le risque en serait, outre de simplifier Ă  l’extrĂȘme le processus de remĂ©moration du trauma, d’automatiquement marquer l’interprĂ©tation du texte du sceau de la violence, en orientant ainsi la lecture et en niant l’équivocitĂ© propre au langage littĂ©raire et au travail menĂ© par l’auteur sur celui-ci. C’est pourquoi Berger oppose au choix de ne pas lire la nĂ©cessitĂ© de « bien lire », affirmant la capacitĂ© qu’a la littĂ©rature de faire naĂźtre la compassion autrement et, plus encore, de « prend[re] soin de la blessure » en chacun (p. 245).

***

16À l’issue de l’ouvrage, reste le regret de n’avoir croisĂ© qu’un nombre trĂšs limitĂ© de propositions envisageant la littĂ©rature sous condition, notamment dans un hĂ©ritage bourdieusien, en dĂ©pit de la place qu’occupe encore cette position au sein de l’étude de la littĂ©rature aujourd’hui. Globalement, malgrĂ© une belle promesse d’interdisciplinaritĂ©, les discours relevant directement de la discipline semblent sous-reprĂ©sentĂ©s en faveur de ceux Ă©manant de la philosophie, avec pour rĂ©sultat une intĂ©ressante constellation de contributions reliĂ©es par ce fil commun autour de laquelle orbitent uniquement quelques satellites plus isolĂ©s.