Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 23, numéro 8
titre article
Marie-Laure Massei-Chamayou

Pluralité romanesque des agents économiques

Novelistic Plurality of Economic Agents
Sarah Comyn, Political Economy and the Novel: A Literary History of “Homo Economicus”, Cham : Palgrave Macmillan, coll. « Palgrave Studies in Literature, Culture and Economics », 2018, 283 p., EAN 9783319943251.

1Depuis la publication, dans les annĂ©es 1990, des ouvrages de Nancy Armstrong, Desire and Domestic Fiction : A Political History of tbe Novel (1987), de James Thompson, Models of Value : Eighteenth–Century Political Economy and the Novel (1996), de Patrick Brantlinger, Fictions of State : Culture and Credit in Britain, 1694–1994 (1996), de Liz Bellamy, Commerce, Morality and the Eighteenth–Century Novel (1998) ou de Deirdre Shauna Lynch, The Economy of Character : Novels, Market Culture, and the Business of Inner Meaning (1998), l’étude des relations entre la littĂ©rature, l’économie au sens large et l’économie politique a ouvert un champ de recherche fĂ©cond qui n’a cessĂ© de se dĂ©ployer, notamment aprĂšs la crise bancaire et financiĂšre des subprimes en 2008. C’est Ă  la croisĂ©e de ces disciplines que s’inscrit justement l’ouvrage de Sarah Comyn, Political Economy and the Novel : A Literary History of “Homo Economicus”, mais contrairement Ă  certains des auteurs citĂ©s prĂ©cĂ©demment, cette « histoire littĂ©raire » ne se limite ni Ă  un pays ni Ă  un siĂšcle, puisqu’elle se propose d’analyser quelques romans britanniques et amĂ©ricains du xviiie au xxie siĂšcle Ă  la lumiĂšre de textes emblĂ©matiques de la pensĂ©e Ă©conomique.

L’homo Ɠconomicus : initials HE rather than SHE


2Cette Ă©tude prend pour fil conducteur la figure canonique de l’homo Ɠconomicus sous–tendant le modĂšle nĂ©o–classique en Ă©conomie, mais raillĂ©e, comme Sarah Comyn le rappelle dĂšs l’introduction, par un John Maynard Keynes plus sensible aux alĂ©as des marchĂ©s boursiers qu’à cette reprĂ©sentation thĂ©orique des comportements. AssociĂ© Ă  la rationalitĂ©, Ă  la recherche de l’intĂ©rĂȘt personnel et Ă  la maximisation de sa satisfaction par une utilisation optimale des ressources Ă  sa disposition, l’homo Ɠconomicus est envisagĂ© ici comme un motif rĂ©current commun aux imaginaires Ă©conomique et romanesque, que Sarah Comyn confronte pour en explorer les mutations concomitantes en termes de valeur(s), d’éthique et de reprĂ©sentation. L’auteure souligne d’emblĂ©e que son choix de l’expression gĂ©nĂ©rique « homo Ɠconomicus » plutĂŽt qu’« economic man » relĂšve aussi d’une volontĂ© de privilĂ©gier des exemples avant tout liĂ©s Ă  des comportements, ainsi qu’à l’émergence de la notion d’individu, conçu comme sujet, acteur et agent Ă©conomique, mĂȘme si elle reconnait clairement que les caractĂ©ristiques associĂ©es Ă  l’agentivitĂ© dans cet ouvrage sont majoritairement l’apanage du masculin, et que tous les Ă©conomistes Ă©tudiĂ©s sont des hommes.

3Afin de nuancer son propos sur l’« homo economicus » dont les initiales, en anglais, font ironiquement Ă©cho Ă  la domination manifeste d’un genre sur l’autre, Comyn rappelle avec pertinence l’importance des Ă©crits de Maria Edgeworth, de Jane Marcet et de Harriet Martineau, Ă  la fois en littĂ©rature et en Ă©conomie politique, bien que ces auteures restent encore trop souvent associĂ©es Ă  un travail de simple vulgarisation des concepts et thĂ©ories Ă©conomiques. En outre, elle n’ignore pas les ouvrages, tel celui de Lana L. Dalley et Jill Rapporport, Economic Women : Essays on Desire and Dispossession in Nineteenth–Century British Culture (2013), qui contribuent Ă  l’écriture de l’histoire des femmes considĂ©rĂ©es comme des agents Ă©conomiques Ă  part entiĂšre, et non comme de simples « figures de l’entre–deux ». Les textes littĂ©raires sur lesquels Comyn s’appuie mettent d’ailleurs en scĂšne des personnages masculins et fĂ©minins trĂšs divers dans leur rapport Ă  l’économie, eu Ă©gard Ă  la pĂ©riode couverte, mais bien peu jouissent d’une rĂ©elle agentivitĂ©. Les romans choisis – Tom Jones : A Foundling (1749) de Henry Fielding, Sanditon (1817) de Jane Austen, Great Expectations (1861) de Charles Dickens, Mrs. Dalloway (1925) de Virginia Woolf, Atlas Shrugged (1957) d’Ayn Rand et Cosmopolis (2003) de Don DeLillo – offrent tout d’abord une porte d’entrĂ©e dans un imaginaire littĂ©raire variĂ©, rĂ©vĂ©lateur de multiples tensions Ă©conomiques, sociales et culturelles, permettant ainsi de suivre les fortunes diverses de l’homo Ɠconomicus dĂšs son Ă©mergence dans la pensĂ©e Ă©conomique au xviiie siĂšcle, ainsi que les prĂ©occupations relatives aux divers moments de crise au fil de cette pĂ©riode. Ces romans laissent, par ailleurs, affleurer une image plus complexe, plus nuancĂ©e et moins monolithique de l’homo Ɠconomicus, y compris en termes de genre, que la figure traditionnellement Ă©tudiĂ©e dans les Ă©crits Ă©conomiques.

Littérature et économie : à la confluence des imaginaires

4Dans cette Ă©tude des liens entre littĂ©rature, Ă©conomie et Ă©conomie politique, Sarah Comyn souligne d’emblĂ©e que l’émergence concomitante de ces diffĂ©rents champs ne peut ĂȘtre dissociĂ©e du concept d’individualitĂ©, favorisĂ© par la naissance de la pensĂ©e libĂ©rale et approfondi dans le roman. En outre, Comyn s’interroge logiquement sur le moment oĂč ces discours et reprĂ©sentations du rĂ©el se sĂ©parent pour former deux champs distincts, mĂȘme si l’histoire du roman montre Ă  quel point l’évolution de ce genre littĂ©raire, avec Dickens notamment, a partie liĂ©e Ă  l’économie au sens large – qu’il s’agisse des conditions de production, de publication, de commercialisation, voire de consommation des Ă©crits. Et ce n’est pas la moindre des ironies de constater que cette interdĂ©pendance entre littĂ©rature et Ă©conomie n’a pas empĂȘchĂ© l’émergence, chez Dickens encore, d’un contre–discours virulent visant Ă  dĂ©noncer les abus du systĂšme capitaliste et de l’économie de marchĂ©, Ă  l’apogĂ©e de l’époque victorienne. Or, cette opposition entre les deux champs intĂ©resse particuliĂšrement Comyn dans la mesure oĂč elle favorise une comprĂ©hension plus adĂ©quate de l’homo Ɠconomicus.

5Certes, la littĂ©rature et l’économie partagent le mĂȘme intĂ©rĂȘt pour le concept de valeur, qu’il soit liĂ© aux domaines esthĂ©tique, culturel, Ă©conomique ou monĂ©taire, ainsi que le mĂȘme questionnement quant Ă  la problĂ©matique de la reprĂ©sentation, Ă  travers l’usage commun de rĂ©cits fictionnels. Cependant, le genre romanesque se distingue Ă©videmment par sa capacitĂ© imaginative Ă  explorer et exploiter des aspects psychologiques, Ă©motionnels, socio–culturels et moraux de l’homo Ɠconomicus, peu ou moins mobilisĂ©s dans les Ă©crits plus thĂ©oriques privilĂ©giant une perspective purement Ă©conomique. Par la crĂ©ation de diffĂ©rents personnages aux motivations et aux relations diverses, le genre romanesque apparaĂźt surtout comme le medium le plus utile Ă  la reprĂ©sentation nuancĂ©e de l’émergence d’un sujet autonome. Le jeu narratif sur les points de vue conduit par ailleurs les lecteurs Ă  s’interroger en retour sur leurs propres motivations, d’autant que le roman fait appel Ă  l’imagination empathique qui nous permet de nous identifier aux malheurs d’autrui, voire de nous approprier cette expĂ©rience.

L’émergence et la construction de la figure de l’homo Ɠconomicus dans les romans britanniques : Tom Jones, Sanditon, Great Expectations et Mrs. Dalloway

6Dans son premier chapitre intitulĂ© « The Contested Birth of Homo Economicus », Comyn examine Ă  la fois le roman de Henry Fielding, Tom Jones, et les deux Ɠuvres phares d’Adam Smith, The Theory of Moral Sentiments (1759) et An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (1776) pour mettre en lumiĂšre leurs rĂ©ponses respectives aux interrogations suscitĂ©es par la mise en circulation du papier monnaie dans une Ă©conomie marchande toujours plus liĂ©e au crĂ©dit. Le choix de Tom Jones est bien justifiĂ© par Comyn puisqu’il s’agit, en effet, d’une Ɠuvre majeure dans l’histoire de la construction du genre romanesque et du processus de fictionnalisation. En plus de s’interroger sur la valeur marchande de son roman dans un mĂ©tadiscours humoristique qui sollicite sans cesse la sagacitĂ© du lecteur, Fielding reprĂ©sente les tensions inhĂ©rentes Ă  la compĂ©tition accrue entre la richesse fonciĂšre et les nouvelles fortunes liquides : or, ces transformations conduisent justement, par les questionnements moraux ou hermĂ©neutiques qu’elles font naĂźtre en termes de conduite, de choix, ou de calcul, Ă  l’émergence de l’homo Ɠconomicus. La thĂšse de Comyn, convaincante, consiste Ă  expliquer en quoi l’intrigue de Tom Jones prĂ©figure certaines thĂ©matiques de l’Ɠuvre de Smith, notamment la tentative de rĂ©concilier capitalisme commercial et vertu civique, motivations Ă©conomiques et comportements moraux, dans le systĂšme Ă©mergent du capitalisme marchand, et d’apaiser les inquiĂ©tudes soulevĂ©es par cette nouvelle organisation de la sociĂ©tĂ©.

7Tandis que le roman de Fielding valorise la stabilitĂ© symbolique et le code de conduite traditionnellement associĂ©s Ă  la possession de richesse fonciĂšre, il met Ă©galement en scĂšne la crise des valeurs inhĂ©rente Ă  la reconceptualisation de la notion de propriĂ©té (property), non plus uniquement liĂ©e Ă  la possession de terres, mais Ă  de nouveaux objets de consommation relevant de la sphĂšre marchande : or, au lieu d’incarner le statut social, ces derniers ne peuvent que manifester une position socio–économique coupĂ©e du code des valeurs ancestrales, dans une Ă©conomie tournĂ©e vers les liquiditĂ©s, de plus en plus difficile Ă  dĂ©chiffrer. Cette transformation, synonyme de dĂ©stabilisation, prĂ©occupe Ă©galement Smith, d’oĂč le recours dans ses Ă©crits Ă  la figure du spectateur impartial pour incarner une nĂ©cessaire conscience, que ce soit sur le plan de la morale ou de l’esthĂ©tique, et ainsi permettre au lecteur de participer plus activement Ă  l’évaluation critique du concept de valeur. Fielding et Smith, dont les Ɠuvres respectives explorent minutieusement les motivations qui sous–tendent les choix et les actions humaines, valorisent tous deux l’impĂ©ratif de prudence et tĂ©moignent de la mĂȘme mĂ©fiance envers le paradigme commercial. L’homo Ɠconomicus qui se dessine Ă  travers leurs Ă©crits apparaĂźt non plus simplement comme un individu rationnel mĂ» par l’intĂ©rĂȘt personnel, mais comme une figure plus complexe, heureusement dotĂ©e d’une imagination empathique lui permettant de s’identifier Ă  ses semblables et d’exercer son esprit critique. Si les Ɠuvres respectives de Fielding et de Smith participent Ă  la sĂ©paration gĂ©nĂ©rique entre Ă©conomie politique et littĂ©rature romanesque, ces deux auteurs partagent cependant une mĂȘme volontĂ© de faire appel Ă  l’intelligence de leurs lecteurs pour en faire des agents Ă©conomiques capables de dĂ©chiffrer, pour mieux les affronter, les mutations Ă©conomiques majeures dont ils sont tĂ©moins.

8C’est, logiquement, vers Jane Austen que Comyn se tourne ensuite pour comprendre l’évolution des reprĂ©sentations de l’homo Ɠconomicus dans un contexte de frĂ©nĂ©sie spĂ©culative, telle qu’elle est Ă©bauchĂ©e dans Sanditon, dernier manuscrit de la romanciĂšre, laissĂ© inachevĂ© Ă  sa mort en 1817. Dans ce fragment qui se dĂ©marque radicalement de ses autres romans, mais qui fait dĂ©sormais partie intĂ©grante du canon tant il en renouvelle l’interprĂ©tation, Austen s’intĂ©resse Ă  la transformation fulgurante du paisible village de pĂȘcheurs de Sanditon en station balnĂ©aire Ă  la derniĂšre mode. DĂ©terminĂ©s Ă  investir leur fortune dans une Ă©conomie fondĂ©e sur l’air (marin) et les bains de mer pour soigner toutes les maladies imaginables, voire celles qui ne sont qu’imaginaires, les membres vaniteux de la famille Parker deviennent la cible privilĂ©giĂ©e de la satire austenienne. Car c’est bien d’hermĂ©neutique, littĂ©raire et Ă©conomique, mais aussi de fiction, y compris dans le sens de maladie fictive et d’hypocondrie, dont il s’agit Ă©galement dans ce fragment au sens Ă  jamais en suspens, oĂč circulent ironiquement mĂ©lectures et fausses interprĂ©tations. Dans le chapitre de son Ă©tude intitulĂ© « The Speculative World of Sanditon », Comyn relie ces thĂ©matiques au contexte financier de l’époque, marquĂ© par l’instabilitĂ© monĂ©taire depuis la suspension de la convertibilitĂ© en or des billets de la Banque d’Angleterre, actĂ©e en 1797 par le Bank Restriction Act – mais qui devait perdurer jusqu’en 1821 – et par l’inflation galopante pendant les guerres napolĂ©oniennes. Comyn s’appuie sur l’analyse incontournable de Mary Poovey dans Genres of the Credit Economy (2008) pour Ă©voquer les consĂ©quences en chaĂźne que cette suspension de la convertibilitĂ© ne pouvait manquer d’entraĂźner, en termes de reprĂ©sentation, de dĂ©valuation et de dĂ©prĂ©ciation gĂ©nĂ©rale des promesses et des valeurs, dans une Ă©conomie tournĂ©e vers les sĂ©ductions destructrices de la spĂ©culation financiĂšre. Sanditon, explique Comyn, prend acte de ces mutations Ă©conomiques qui transformaient l’économie britannique tout en reconfigurant la notion mĂȘme de valeur, ici coupĂ©e de toute considĂ©ration morale.

9Comyn aurait pu mentionner le fait qu’Austen n’a pas attendu Sanditon pour mettre en scĂšne cette rupture, dĂ©jĂ  explorĂ©e dĂšs Sense and Sensibility (1811) Ă  travers le comportement vĂ©nal et cupide du couple de John et Fanny Dashwood. Dans cette partie, Comyn convoque par ailleurs les thĂ©ories de David Ricardo sur la valeur et l’économie du savoir, tout en soulignant les diffĂ©rences majeures de reprĂ©sentation de l’homo Ɠconomicus dans les deux Ɠuvres : alors que Ricardo s’employait Ă  dĂ©finir le champ de l’économie politique par une mĂ©thode scientifique et rationnelle, Sanditon reprĂ©sente l’homo Ɠconomicus comme un lecteur incapable d’apprĂ©hender correctement la notion de valeur, ce qui se traduit dans ce fragment par un sentiment diffus d’inquiĂ©tude mĂȘlĂ©e de scepticisme. MĂȘme si, comme le souligne Comyn, On The Principles of Political Economy and Taxation fut publiĂ© en 1817, l’annĂ©e oĂč Austen rĂ©digeait Sanditon, cette partie comparative est sans doute plus compliquĂ©e Ă  justifier que la prĂ©cĂ©dente, d’autant que la romanciĂšre Ă©tait dĂ©jĂ  bien malade en mars 1817, quatre mois avant sa mort. Les deux auteurs se rejoignent cependant dans l’attention portĂ©e Ă  la dĂ©prĂ©ciation de la valeur Ă  cette pĂ©riode, gĂ©nĂ©ratrice d’instabilitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Dans ce dernier manuscrit, Austen cherchait surtout Ă  dĂ©noncer la dangereuse fascination que cette Ă©conomie soumise Ă  toutes les formes de spĂ©culation Ă©tait susceptible d’exercer, alors mĂȘme que la gentry perdait de vue tout sens des responsabilitĂ©s et tout souci du bien commun en dĂ©laissant la stabilitĂ© de l’économie fonciĂšre pour lui prĂ©fĂ©rer les promesses de profits gĂ©nĂ©rĂ©s par une bulle spĂ©culative : or, pour Austen, cette rupture ne pouvait conduire qu’à un dĂ©litement du tissu social, dĂ©jĂ  mis Ă  mal par l’avĂšnement d’une Ă©conomie marchande fondĂ©e sur le crĂ©dit. C’est en cela que Sanditon prĂ©figure l’Ɠuvre incontournable de Charles Dickens, annonçant les problĂ©matiques caractĂ©ristiques des romans victoriens.

10Le chapitre « A Marginal Life in Great Expectations » examine ainsi la critique que Charles Dickens formule Ă  l’encontre de l’économie politique et de l’utilitarisme, dont les reprĂ©sentations apparaissaient de plus en plus dĂ©shumanisĂ©es, alors mĂȘme que l’industrialisation massive et le basculement de la Grande–Bretagne dans le capitalisme financier condamnaient les classes les plus fragiles Ă  la marginalisation, Ă  la misĂšre urbaine et Ă  l’asservissement. Dans Great Expectations, l’exclusion sociale progressive des personnages de Joe, Biddy et Magwitch symbolise les paradoxes constitutifs de l’époque victorienne, oĂč de fulgurantes ascensions sociales – sources de fantasmes, de « grandes espĂ©rances » et de spĂ©culation dans l’imaginaire collectif – Ă©chouaient pourtant Ă  masquer la rĂ©alitĂ© des faillites et autres basculements brutaux dans la pauvretĂ© – d’oĂč la transformation de l’homo Ɠconomicus en figure spectrale dans ce roman de Dickens, par ailleurs marquĂ© par une hybriditĂ© gĂ©nĂ©rique, Ă  la croisĂ©e du rĂ©alisme et du gothique. Comyn convoque ici les thĂ©ories de John Stuart Mill, de Raymond Williams et d’Andrew Miller pour mieux apprĂ©hender la complexitĂ© des forces antagonistes et dialectiques Ă  l’Ɠuvre dans le capitalisme industriel de l’époque, et analyser leurs dĂ©clinaisons romanesques contrastĂ©es dans Great Expectations : par la diversitĂ© des trajectoires, des motivations, et des destinĂ©es socio–économiques de ses personnages, ce roman se prĂȘte en effet particuliĂšrement, pour Comyn, Ă  une exploration contre–factuelle de l’altĂ©ritĂ©, des crises de l’identitĂ© et des doubles fantomatiques qui hantent alors la figure de l’homo Ɠconomicus, nuançant de fait la rationalitĂ© et l’agentivitĂ© qui continuaient Ă  caractĂ©riser celui–ci dans les Ă©crits thĂ©oriques. Par ailleurs, le travail romanesque de Dickens permet de rĂ©vĂ©ler des tensions de tous ordres – au niveau Ă©conomique, social, gĂ©ographique, psychologique et culturel – voire de reprĂ©senter la rĂ©ification des ĂȘtres, alors que ces rĂ©alitĂ©s restaient dissimulĂ©es, voire niĂ©es, dans le champ de l’économie politique, dont les Ă©crits, caractĂ©risĂ©s par leur abstraction, Ă©taient plus enclins Ă  souligner la croissance et la prospĂ©ritĂ© de l’ùre victorienne. Ces paradoxes, ainsi que les ambivalences psychologiques et morales qui accompagnent le passage vers une modernitĂ© fragmentĂ©e, reflĂ©tĂ©e par le modernisme en littĂ©rature, sont abordĂ©s dans le chapitre consacrĂ© Ă  Virginia Woolf.

11« Woolf, Keynes, and the Compulsion to Consume » met en regard les ambitions respectives et les stratĂ©gies narratives de Virginia Woolf dans Mrs. Dalloway (1925) et de John Maynard Keynes dans The General Theory of Employment, Interest and Money (1936). MĂȘme si la parution de ce roman de Woolf correspond Ă  une pĂ©riode de fragilitĂ© Ă©conomique pour la Grande–Bretagne, prĂ©cĂ©dant le krach de 1929 et l’avĂšnement de la thĂ©orie keynĂ©sienne de la consommation, Comyn s’intĂ©resse Ă  la maniĂšre dont les deux auteurs rĂ©agissent aux rĂ©percussions de deux bouleversements majeurs – dissolution de l’empire britannique et premiĂšre guerre mondiale – et Ă  leurs consĂ©quences pour la figure de l’homo Ɠconomicus. Au–delĂ  de leur intĂ©rĂȘt commun pour le fonctionnement de l’économie dans la vie quotidienne et de leurs Ă©changes Ă©pistolaires, Woolf et Keynes mettent tous deux en lumiĂšre les limitations de la thĂ©orie Ă©conomique classique, notamment pour les individus qui restent en marge de la sociĂ©tĂ©, isolĂ©s et exclus de la sphĂšre de la consommation. Tout en cĂ©lĂ©brant les plaisirs de la consommation dans une Ă©conomie d’aprĂšs–guerre, Mrs. Dalloway prend ainsi en compte l’angoisse existentielle qui frappe les rescapĂ©s des tranchĂ©es, comme Septimus Smith, dont le suicide symbolise la fragmentation de la sociĂ©tĂ© au sortir du conflit. D’une maniĂšre similaire, d’aprĂšs Comyn, l’approche pragmatique adoptĂ©e par Keynes dans sa ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale prĂŽnant l’intervention stabilisatrice de l’Etat dans l’économie pour une pĂ©riode dĂ©terminĂ©e, permet de trouver un Ă©quilibre entre un individualisme forcenĂ© et une approche socialiste, tout en prenant en compte la diversitĂ© des situations individuelles. Dans ce chapitre dense, qui mĂȘle de fines analyses littĂ©raires sur les diffĂ©rents emplois du courant de conscience dans le roman de Woolf Ă  des remarques plus thĂ©oriques portant sur l’histoire comparĂ©e de la pensĂ©e Ă©conomique, Comyn conclut en expliquant que les deux Ɠuvres laissent affleurer les failles politiques et sociales d’une Ă©poque qui oscille entre dĂ©sir de cĂ©lĂ©bration, dĂ©sillusion et inquiĂ©tude face aux incertitudes de l’avenir.

L’influence de la pensĂ©e nĂ©olibĂ©rale et l’amoralitĂ© du marchĂ© dans les romans amĂ©ricains : Atlas Shrugged et Cosmopolis

12Si la partie consacrĂ©e Ă  la littĂ©rature britannique comprend l’étude de quatre romans, deux chapitres seulement portent sur la littĂ©rature amĂ©ricaine, toujours dans une dĂ©marche comparative et transhistorique. Dans « The Neoliberal Ideologue », Comyn s’interroge sur les fortunes contrastĂ©es du roman d’Ayn Rand, Atlas Shrugged (1957), qui a profondĂ©ment influencĂ© l’économiste Alan Greenspan, mais qui a Ă©galement fait l’objet d’une rĂ©cupĂ©ration par le mouvement politique conservateur du Tea Party en 2008 afin de dĂ©noncer l’ingĂ©rence du gouvernement dans la vie privĂ©e, alors que cet ouvrage est pĂ©nĂ©trĂ© par l’athĂ©isme et le dĂ©sespoir. Autre publication majeure, The Road to Serfdom (1944), de Friedrich Hayek, est emblĂ©matique de la posture nĂ©olibĂ©rale, Ă©galement hostile Ă  toute intrusion gouvernementale en Ă©conomie. Comyn entend ici Ă©tudier les visions parfois similaires et parfois opposĂ©es de l’homo Ɠconomicus qui Ă©mergent de ces diffĂ©rents Ă©crits – d’autant, prĂ©cise–t–elle, qu’Ayn Rand mĂ©prisait Friedrich Hayek –, mais qui continuent Ă  façonner nos reprĂ©sentations des dĂ©bats politiques et Ă©conomiques contemporains.

13Comyn se propose de dĂ©montrer que le nĂ©olibĂ©ralisme envisage le marchĂ© comme un systĂšme supĂ©rieur d’un point de vue Ă©thique au socialisme, et elle concentre sa rĂ©flexion sur la dĂ©nonciation par Hayek de l’action Ă©conomique de l’État, susceptible de conduire au collectivisme, au fascisme et au totalitarisme – d’oĂč l’abandon progressif du keynĂ©sianisme. Par ailleurs, Hayek et Rand avaient tous deux pour objectif, Ă  travers des procĂ©dĂ©s diffĂ©rents, de proposer une nouvelle reprĂ©sentation de l’homo Ɠconomicus et du capitalisme Ă  une pĂ©riode marquĂ©e par une sĂ©paration radicale de l’économie et de l’éthique – l’efficacitĂ© du marchĂ© opĂ©rant un rééquilibrage mĂ©canique entre les forces en prĂ©sence. Hayek rompt ainsi non seulement avec les idĂ©es de justice sociale de Cobden et de Bright, ou les thĂ©ories d’Adam Smith et de Hume, mais aussi avec la tradition chrĂ©tienne. Comyn rappelle la dĂ©finition « amorale » du nĂ©olibĂ©ralisme par Paul Treanor : « une philosophie dans laquelle le fonctionnement des marchĂ©s est considĂ©rĂ© comme une Ă©thique en soi, capable de se substituer Ă  tous les principes Ă©thiques prĂ©existants ». C’est pourtant cette capacitĂ© du marchĂ© Ă  s’autorĂ©guler que Rand cĂ©lĂšbre dans son roman, valorisant « l’ingĂ©niositĂ© morale du capitalisme » alors Ă©rigĂ© en systĂšme indĂ©passable, gage d’équilibre, mais au prix du sacrifice des individus improductifs... Cette vision d’un marchĂ© sous–tendu par l’efficacitĂ© et par une forme de rationalitĂ© a cependant Ă©tĂ© remise en cause, notamment Ă  travers le concept d’asymĂ©trie de l’information, synonyme d'incertitude et d’altĂ©ration de la rationalitĂ© des agents.

14« The Asymmetric Prostate : Symptoms of a Failed Technocrat in Cosmopolis » remet en perspective le contexte Ă©conomique prĂ©sent au cƓur du roman de Don DeLillo pour mieux dĂ©voiler l’angoisse existentielle qu’il ne manque pas d’engendrer, alors que l’homo Ɠconomicus pĂ©nĂštre dans le monde toujours plus incertain et illisible, en termes de conception et de reprĂ©sentation de la valeur, de la haute finance Ă  l’ùre du numĂ©rique. Dans sa figuration du capitalisme et de la mondialisation, Cosmopolis ne se contente pas d’exposer, selon Comyn, les tendances autodestructrices du systĂšme Ă©conomique et financier, car ces derniĂšres peuvent Ă©galement ĂȘtre interprĂ©tĂ©es comme des mĂ©canismes de mutation, voire de rĂ©invention permettant justement au capitalisme de rester le moteur dominant de notre Ă©poque. Les deux personnages principaux, Eric Packer et Benno Levin, incarnent la figure double de l’homo Ɠconomicus nĂ©e de la fracture, Ă  l’ùre de la rĂ©volution informationnelle et du capital virtuel, entre un passĂ© associĂ© Ă  la matĂ©rialitĂ© tactile et authentique de l’argent rĂ©el, et un prĂ©sent essentiellement tournĂ© vers un futur aliĂ©nant, dans la mesure oĂč il est mĂ©diĂ© par des Ă©crans faisant inlassablement dĂ©filer flux financiers et transactions virtuelles. Dans un monde oĂč les rĂ©alitĂ©s socio–économiques converties en donnĂ©es (data) insaisissables dĂ©fient toute tentative d’interprĂ©tation, complexifiant ainsi la production d’informations intelligibles, ni l’un, ni l’autre ne sortira vainqueur de cette lutte, contrairement au capitalisme technologique.

15Au motif de l’asymĂ©trie qui caractĂ©rise le systĂšme financier capitaliste fait Ă©cho dans le roman la « prostate asymĂ©trique » de Packer, maladie qui touche Ă©galement Levin, symbolisant ainsi leur Ă©chec Ă  maĂźtriser les flux financiers dans un contexte Ă©conomique oĂč rĂšgnent dĂ©sordre, confusion et dĂ©sĂ©quilibre. Alors que cette nouvelle Ă©conomie Ă©tayĂ©e par des modĂšles de prĂ©visions mathĂ©matiques promettait un accĂšs fulgurant Ă  la richesse, satisfaisant ainsi les pulsions les plus Ă©gocentriques, elle conduit Ă  une fuite en avant, faite d’impostures et de mystification, aux consĂ©quences psychologiques dĂ©lĂ©tĂšres. L’esthĂ©tisation de cette Ă©conomie techno–capitaliste virtuelle, associĂ©e Ă  la catĂ©gorie d’un « sublime financier » dans le roman, plonge des individus devenus Ă©gomaniaques dans un univers parallĂšle, privĂ© de sens, qui nie la matĂ©rialitĂ© du passĂ©, mais qui dĂ©termine leurs destinĂ©es et les plonge dans les affres de l’angoisse existentielle. Cosmopolis donne Ă  voir l’inanitĂ© des manifestations antimondialistes Ă  l’ùre du cyber–capital et d’une « bankerisation de nos existences », dĂ©sormais soumises au pouvoir totalitaire des effets conjuguĂ©s de la finance et l’informatique. Comyn souligne que l’absence de corrĂ©lation entre les prix et la valeur conduit irrĂ©mĂ©diablement Ă  une perte de sens gĂ©nĂ©ralisĂ©e, au cƓur d’un marchĂ© devenu rĂ©solument imprĂ©visible et immaĂźtrisable.

16Dans Political Economy and the Novel, Sarah Comyn nous convie par consĂ©quent Ă  une exploration fascinante des multiples Ă©volutions, transformations et adaptations de l’homo Ɠconomicus Ă  travers les Ă©poques et les genres. Il s’agit lĂ  d’une histoire littĂ©raire trĂšs dense, aux propos parfois touffus tant l’auteure multiplie les approches thĂ©oriques dans les deux champs, et les interactions entre diffĂ©rentes visions critiques. Par la pertinence de ses analyses et de ses intuitions, cet ouvrage offre cependant une rĂ©flexion d’envergure, extrĂȘmement riche et documentĂ©e, sur les problĂ©matiques liĂ©es Ă  la valeur, Ă  la reprĂ©sentation et Ă  l’imagination qui infusent les discours Ă©conomique et romanesque, donnant parfois lieu Ă  une vertigineuse hybridation.