Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 4
Dumitra Baron

Communiquer, léguer, enseigner, révéler : pour une po(ï)étique de la transmission

IntermĂ©dialitĂ©s, 5, 2005 : Transmettre, Revue du Centre de Recherche sur l’IntermĂ©dialitĂ© (CRI) de l’UniversitĂ© de MontrĂ©al (http://cri.histart.umontreal.ca/intermedialites)

1La revue IntermĂ©dialitĂ©s nous offre dans son numĂ©ro 5 le dossier « Transmettre » (publication du Centre de recherche sur l’intermĂ©dialitĂ©, MontrĂ©al, 2005,
237 p.) qui rĂ©unit les contributions de plusieurs chercheurs comme Anne BĂ©nichou, RenĂ©e Bourassa, Vincent Bouchard, DĂ©borah Blocker, AndrĂ© Habib, Laura Marks, Éric MĂ©choulan, Marie-HĂ©lĂšne Mello, Walter Moser, Sarah Rocheville, Valeria Wagner.

2Le thĂšme proposĂ© suscite de nombreuses interrogations, ce qui justifie la diversitĂ© des approches et des Ɠuvres analysĂ©es. L’accent est mis non seulement sur le contenu de l’acte de transmettre (compris Ă  la fois dans son sens matĂ©riel et spirituel : la transmission des livres, des objets, des pratiques, des rituels, des savoirs, des valeurs, des traditions) mais aussi sur les supports matĂ©riels, sur les techniques et les technologies de communication. À cela s’ajoute une mise en question du rĂŽle et du statut de diverses institutions qui, pour assurer un cadre favorable pour la transmission intellectuelle, doivent adopter de nouvelles politiques d’action.

3Ce volume extrĂȘmement stimulant accueille des articles qui portent sur diverses pĂ©riodes culturelles, de l’AntiquitĂ© et jusqu’à l’époque contemporaine. Les contributions pourraient ĂȘtre groupĂ©es en fonction des critĂšres suivants : l’histoire culturelle des formes de transmission de la pensĂ©e savante (la littĂ©rature), les questions rĂ©centes du cinĂ©ma, de la vidĂ©o, de la direction d’orchestre ou des installations, et les approches conceptuelles. Nous observons la rĂ©currence de certains Ă©lĂ©ments comme le rapport entre l’oralitĂ© et l’écriture, le statut de l’auteur et du rĂ©cepteur (lecteur, auditeur, spectateur), le rapport indissoluble entre la transmission et l’expĂ©rience de la rĂ©alitĂ©. Un autre Ă©lĂ©ment fondamental, qui a inspirĂ© d’ailleurs notre sous-titre, rĂ©side dans l’accent qui est mis Ă  la fois sur les modalitĂ©s concrĂštes par lesquelles se rĂ©alise la transmission (le poienin) et sur les rĂ©flexions (la thĂ©orisation, donc la recherche d’une poĂ©tique) que celle-ci engendre.

4Le volume s’ouvre par une introduction extrĂȘmement incitante sur les enjeux de la « prĂ©sentation » dans ses rapports Ă©troits avec la transmission. Éric MĂ©choulan construit la prĂ©sentation du recueil Ă  partir d’un des dialogues de Platon : Protagoras (ou Les Sophistes) afin de situer l’origine mĂȘme de la transmission, qui se situe au cƓur mĂȘme des recherches intermĂ©diales contemporaines, dans le cadre de l’interrogation philosophique antique. L’auteur apprĂ©cie que les articles de la revue pourraient se prĂȘter Ă  une diffusion semblable Ă  celle des potins et considĂšre l’intermĂ©dialitĂ© comme « la mĂ©taphysique ramenĂ©e Ă  sa fabrique ancienne ... » (p. 20). En effet, l’émergence de la philosophie caractĂ©rise le moment particulier de l’histoire grecque oĂč les formes et les usages de la transmission devenaient fort problĂ©matiques. Il s’agissait d’un changement de la vision gĂ©nĂ©rale Ă  l’égard des besoins de communication des individus qui ne sont plus regardĂ©s comme de simples objets du monde, mais comme des personnalitĂ©s qui participaient activement Ă  l’acte de transmission. Cette nouvelle perspective permet une rĂ©flexion sur le contenu des savoirs qui sont transmis en mĂȘme temps que l’enseignement de la langue, la consigne principale Ă©tant de faire passer non seulement des notions disparates, mais des mots avec toutes leurs subtilitĂ©s, avec les formes de vie et les configurations culturelles associĂ©es.

5Le premier cycle d’articles dĂ©bute par l’étude de RenĂ©e Bourassa : « Circulations alexandrines » qui porte sur la maniĂšre dont le livre fonctionne en tant que principal vecteur de constitution et de transmission culturelle. En partant de l’idĂ©e que le concept de transmission opĂšre Ă  travers trois plans de dĂ©termination (reprĂ©sentĂ©s par le milieu culturel, le support matĂ©riel des idĂ©es et la mĂ©diation humaine), RenĂ©e Bourassa identifie deux moments principaux de la transmission, reliĂ©s Ă  la perspective spatio-temporelle : la condensation et la dissĂ©mination (p. 21). L’auteur focalise son attention sur les Ă©tapes du parcours des manuscrits antiques : la condensation (le moment alexandrin), la dissĂ©mination (le diaspora des manuscrits succĂ©dant Ă  la destruction de la bibliothĂšque d’Alexandrie) et la transmission des manuscrits Ă  l’Europe de la Renaissance. Les bibliothĂšques ont un statut important dans le cadre de cette dynamique de rassemblement puis de transmission des savoirs. La bibliothĂšque est non seulement le lieu de la collection, mais l’un des premiers « modĂšles d’une communautĂ© savante qui essaime autour du livre dans une dynamique de production intellectuelle » (p. 22). Pendant ce pĂ©riple, le manuscrit antique a plusieurs fonctions principales. Tout d’abord un rĂŽle mnĂ©monique dans le passage entre l’oralitĂ© et l’écriture (Ă  l’époque de Platon), puis vecteur de la rĂ©flexion philosophique (pour Aristote) et ensuite, Ă  Alexandrie, un rĂŽle de prestige (« celui du cosmopolitisme et de la rencontre culturelle »). L’auteur retrace minutieusement les mutations et les trajectoires les plus importantes dans l’histoire du manuscrit et insiste d’abord sur le rapport inextricable entre la matĂ©rialitĂ© du support et la lecture : « le support induit de maniĂšre irrĂ©ductible un parcours obligĂ© que convoie le flux linĂ©aire de l’écriture » (p. 23). Dans ce contexte, plusieurs aspects sont traitĂ©s : le repĂ©rage au sein d’un rouleau ou de la bibliothĂšque, la tradition rhĂ©torique de l’ars memoriƓ et le travail Ă©rudit. La bibliothĂšque elle-mĂȘme change de statut : elle n’est plus un moyen dans l’activitĂ© pĂ©dagogique propre au modĂšle aristotĂ©licien, mais un instrument du pouvoir royal, une affaire d’État, et s’investit d’une mission utopique : « rĂ©unir dans un mĂȘme lieu la totalitĂ© des manuscrits de la terre et tous les savoirs du monde » (p. 25). En tant qu’indice du prestige royal et valeur marchande, la bibliothĂšque d’Alexandrie suscite de nombreuses rivalitĂ©s, surtout avec la bibliothĂšque de Pergame, la compĂ©tition acharnĂ©e pour la possession des manuscrits s’associant Ă  diverses raisons politiques. Une partie importante de l’article concerne l’activitĂ© d’érudition et de recherche dans tous les domaines, cette l’effervescence intellectuelle Ă©tant le rĂ©sultat de l’influence exercĂ©e par la bibliothĂšque. La deuxiĂšme partie de l’étude porte sur le passage des manuscrits, Ă  l’époque mĂ©diĂ©vale et jusqu’à la Renaissance. MĂȘme si la bibliothĂšque d’Alexandrie n’a pas laissĂ© que peu de traces, sa figure archĂ©typale est entrĂ©e dans l’imaginaire de l’humanitĂ©. Le statut du manuscrit change en mĂȘme temps que la modification de sa matĂ©rialitĂ© (l’apparition du codex) et « le livre lui-mĂȘme devient le site de la collection » (p. 31). L’auteur identifie certains cas de rĂ©cupĂ©ration des manuscrits (dans l’empire grec d’Orient), d’autres pĂŽles de condensation qui combinent la traduction et l’érudition faisant leur apparition et attirant les chercheurs de tout le monde. Lors des croisades, les traitĂ©s grecs de l’AntiquitĂ©, en traduction arabe cette fois, Ă©mergent en Europe et contribuent Ă  l’avĂšnement de la Renaissance. La troisiĂšme partie de l’article a comme but l’analyse de deux manuscrits alexandrins des Ɠuvres de PtolĂ©mĂ©e (Le Corpus Hermeticum et l’Almageste) et leur importance dans la crĂ©ation de la science moderne. La rĂ©flexion finale « Jeux de mutations : les derniers avatars du livre et de la bibliothĂšque » interroge le statut du livre Ă  l’époque de la bibliothĂšque virtuelle.

6L’étude de Deborah Blocker : « The Hermeneutics of Trasmission: Deciphering Discourses on Poetry and The Arts in Early Modern Europe (1500-1800) » envisage les diffĂ©rentes maniĂšres de prĂ©senter d’un point de vue historique la formation, la circulation et l’institutionnalisation des discours sur la poĂ©sie et les arts dans l’Europe de l’époque moderne.

7En partant de l’observation de quelques inconsĂ©quences dans la façon dont l’histoire des idĂ©es a enregistrĂ© l’émergence de ces discours (« Some problems with the existing histories of ‘literary criticism’ or ‘aesthetics’ », p. 39-47), l’auteur examine l’utilitĂ© des techniques relevant de la bibliographie matĂ©rielle pour le bon dĂ©roulement de ses recherches. Pourtant, les Ă©tudes axĂ©es exclusivement sur l’histoire du livre s’avĂšrent insuffisantes et la perspective des approches interdisciplinaires est prise en considĂ©ration. Cela permet l’ouverture vers la transmission des autres savoirs comme ceux de l’histoire sociale, politique et culturelle. L’étude des traditions et des « actions de transmission » qui les matĂ©rialisent, aspect Ă©tudiĂ© dans la derniĂšre partie : « Traditions as historiographical tools : are transmission studies an emerging field ? » (p. 59), s’avĂšre indispensable dans le cadre des recherches sur l’histoire des pratiques esthĂ©tiques.

8L’article signĂ© par AndrĂ© Habib, « Survivances du Voyage en Italie », fait la transition vers le deuxiĂšme volet du dossier qui explore le domaine du cinĂ©ma. L’auteur analyse l’enjeu principal du film de Roberto Rosselini, Viaggio in Italia (1954) et se propose de mettre en valeur « l’idĂ©e et la pratique de l’hĂ©ritage, de la filiation de la transmission d’une tradition » (p. 62). Le film constitue un moment important dans l’histoire cinĂ©matographique et porte sur la reprĂ©sentation de la brĂšche ouverte entre le passĂ© et l’avenir, entre le monde et l’individu. Les images relatives Ă  l’expression de l’écart et du faux-raccord, de la survivance et du passĂ© dans les ruines du temps s’associent Ă  la dĂ©localisation des personnages qui sont confrontĂ©s Ă  une nouvelle perspective du temps. La rĂ©ussite de Rossellini est, comme le souligne AndrĂ© Habib, « d’ĂȘtre parvenu Ă  faire passer cette brĂšche dans le temps, Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de l’enchaĂźnement – devenu dĂ©senchaĂźnĂ© – de son film » (p. 71). Les ruines acquiĂšrent une nouvelle signification, elles opĂšrent une prise de conscience de la dĂ©valorisation du monde : il n’existe plus de continuitĂ© entre le passĂ© et l’avenir, l’époque moderne des formes brisĂ©es, discontinues marquant davantage cet Ă©cart entre le soi, le langage et le monde (thĂšme explorĂ© par la littĂ©rature moderne, de Joyce, Faulkner, Nathalie Sarraute, Robbe-Grillet Ă  Beckett ou Cioran). L’auteur insiste sur l’analyse de la tradition littĂ©raire des voyages en Italie que Rossellini reprend et souligne dans ce contexte certains thĂšmes rĂ©currents de la littĂ©rature du voyage (HomĂšre, Du Bellay, PĂ©trarque, Chateaubriand, Goethe, Jensen, Gautier ou Proust) oĂč les ruines apparaissent comme un sujet de fascination. Le film laisse penser une autre modalitĂ© de la transmission, « celle de sa propre trace, de sa propre empreinte de lumiĂšre, fixĂ©e sur la pellicule, qui nous revient du temps » (p. 79), Ă©lĂ©ment qui contribue Ă  affirmer la valeur incontestable de l’Ɠuvre analysĂ©e.

9Dans « Transmettre l’expĂ©rience d’une rencontre : le cas du cinĂ©ma lĂ©ger synchrone », Vincent Bouchard, insiste sur la pertinence de la conception de la technique cinĂ©matographique moderne qui suppose un contexte de production favorable Ă  la rencontre des cinĂ©astes avec la rĂ©alitĂ© filmĂ©e. Les nouveaux dispositifs lĂ©gers synchrones de production cinĂ©matographique changent le mode de transmission du savoir et de l’expĂ©rience. Une nouvelle souplesse permet aux cinĂ©astes d’enregistrer une forme de poĂ©sie qui implique un changement de prĂ©sentation. La rĂ©alitĂ© n’est plus associĂ©e Ă  un sens figĂ©, mais on constate la constitution d’un vĂ©ritable discours qui rĂ©sulte de la mĂ©diation entre le dispositif d’enregistrement et la rĂ©alitĂ©. Le corpus analysĂ© comprend quelques exemples filmiques : Pour la suite du monde  (1963), FĂ©lix Leclerc, troubadour (1959) et l’auteur met en valeur leurs conditions de production et de rĂ©ception. Le rĂ©el et l’imaginaire, l’image et le son, les gestes et les paroles se superposent dans un agencement complexe, le continuum de la rĂ©alitĂ© Ă©tant fragmentĂ© lui aussi par la mise en discours. Les Ă©crits des cinĂ©astes sur leur pratique rĂ©vĂšlent un aspect de la rĂ©alitĂ©, comme l’on peut observer dans le deuxiĂšme volet de l’article qui s’appuie sur l’analyse d’une sĂ©quence de Chronique d’un Ă©tĂ© (1961). Le spectateur est confrontĂ© Ă  une vĂ©ritable expĂ©rience dans laquelle il prend part activement, il est censĂ© tisser des liens entre ce qu’il voit et ce qu’il a vĂ©cu. L’auteur associe cette conception du cinĂ©ma aux intentions du cinĂ©aste Pierre Perrault, qui insistait dans L’Oumigmatique, ou l’objectif documentaire (1995) sur la nĂ©cessitĂ© de « transformer le public en hommes » (p. 96). Cette vision implique un changement de la transmission de l’expĂ©rience en soi, qui s’avĂšre diffĂ©rente, hors des logiques de la reprĂ©sentation et permet la mise en contact entre plusieurs rĂ©alitĂ©s. La conclusion propose d’ouvrir le dĂ©bat concernant l’oralitĂ© de cette forme nouvelle de cinĂ©ma vers d’autres pratiques cinĂ©matographiques et de voir dans quelle mesure « ce mode de construction du savoir » concerne d’autres productions culturelles (p. 97).

10Marie-HĂ©lĂšne Mello semble rĂ©pondre en quelque sorte aux interrogations finales de Vincent Bouchard et entame une discussion sur le thĂšme : « CinĂ©ma, mĂ©diation et transmission chamaniques, d’aprĂšs PoĂ©tique du cinĂ©ma de Raoul Ruiz ». L’article part de l’essai de Raoul Ruiz « Pour un cinĂ©ma chamanique » et prĂ©sente certains aspects relatifs aux rapports entre l’image cinĂ©matographique et le chamanisme. En employant la figure du chaman, « spĂ©cialiste de l’expĂ©rience extatique, psychopompe et mĂ©diateur » (p. 99), qui devient une image du passeur, l’auteur a l’intention d’éclairer la notion ruizienne de « cinĂ©ma chamanique », qu’il dĂ©finit comme un mĂ©dium qui prĂ©serve des qualitĂ©s mĂ©diatiques liĂ©es Ă  la transmission orale. Le rĂŽle de l’image dans l’Ɠuvre de Ruiz est associĂ© principalement Ă  la mĂ©moire, Ă  l’art combinatoire et au film potentiel. L’analyse du Film Ă  venir (Ruiz, 1997) d’aprĂšs L’écoute filmique de VĂ©ronique Campan s’avĂšre un exemple utile de production cinĂ©matographique qui tente d’explorer le « caractĂšre chamanique » du son au cinĂ©ma. Le cinĂ©ma chamanique consiste Ă  faire jaillir l’inattendu et l’indescriptible, la poĂ©sie du quotidien (p. 101), il est associĂ© au voyage, au passage magique vers l’autre-monde. L’image possĂšde des pouvoirs d’enchantement similaires Ă  la voix, ce qui conduit l’auteur Ă  approfondir le thĂšme de l’oralitĂ© de l’image (p. 106). La partie intitulĂ©e « L’image : de la mĂ©moire au film potentiel » explore le cinĂ©ma chamanique en tant qu’un art combinatoire auquel participe le spectateur et oĂč la mĂ©moire fabriquĂ©e du cinĂ©ma est reliĂ©e Ă  ses propres souvenirs (p. 108). De cette perspective, la transmission devient l’expĂ©rience de la coprĂ©sence des temps et des lieux (p. 109) et, dans sa conclusion,  l’auteur renforce le rĂŽle du cinĂ©ma chamanique qui serait celui d’examiner au maximum la richesse Ă©vocatoire du film et le caractĂšre infini de son interprĂ©tation.

11Dans « Transmettre l’avenir : autour de l’essai-vidĂ©o d’Ingrid Wildi Âż AquĂ­ vive la Señora Eliana M
 ? » Valeria Wagner s’interroge sur le lien entre le passĂ© et l’avenir de la migration qui, au lieu de reposer sur la linĂ©aritĂ© ou la continuitĂ©, suppose la coexistence temporelle et la superposition des expĂ©riences. Faite d’entretiens, cette Ɠuvre-vidĂ©o construit une structure particuliĂšre de l’expĂ©rience qui maintient le passĂ© de la migration accessible au prĂ©sent, en reliant de cette façon les deux pĂŽles de la migration – ceux qui partent et ceux qui restent. Le rapport intrinsĂšque de la « structure de l’expĂ©rience » caractĂ©ristique pour les migrants est analysĂ© Ă  travers l’essai-vidĂ©o de Ingrid Wildi, artiste chilienne-suisse, dont l’Ɠuvre se caractĂ©rise par un intĂ©rĂȘt manifeste pour le devenir audiovisuel de la parole vivante.

12Le cycle dĂ©diĂ© aux arts visuels dĂ©bute par la contribution d’Anne BĂ©nichou : « La transmission des Ɠuvres d’art : du monument Ă  l’art de l’interprĂ©tation. Les ruines de Christian Boltanski ». L’auteur analyse la maniĂšre dont le mode allographique interroge et trouble la logique du monument historique qui sous-tend la conservation des Ɠuvres d’art. À partir des annĂ©es soixante, on constate un renouvellement des modes de conservation et de transmission des Ɠuvres, qui rĂ©sulte de la multiplication des pratiques artistiques Ă©phĂ©mĂšres, idĂ©elles. Les artistes et les conservateurs de musĂ©es ont dĂ» renoncer Ă  la prĂ©servation traditionnelle de l’Ɠuvre dans sa forme originelle, puisque le nouveau rĂ©gime allographique autorise des rĂ©itĂ©rations multiples par d’autres personnes que l’artiste, Ă  partir des prescriptions du dernier. L’étude porte sur une sĂ©rie de l’artiste français Christian Boltanski, Les inventaires des objets ayant appartenu à
 (1972-1995), faite d’installations Ă©phĂ©mĂšres qui prĂ©sentent dans un musĂ©e tous les objets ayant appartenu Ă  un habitant de la ville. La sĂ©rie relĂšve d’un rĂ©gime mixte : allographique (puisque les objets sont rĂ©ductibles Ă  une notation qui donne lieu Ă  une sĂ©rie d’exĂ©cutions rĂ©itĂ©rables) et autographique (puisque la disposition et l’exĂ©cution sont consignĂ©es par l’auteur). L’efficacitĂ© de l’Ɠuvre repose sur les glissements vers le rĂ©gime allographique, les inventaires privilĂ©gient surtout les « valeurs de la contemporanĂ©ité ». Le rapport entre les valeurs de contemporanĂ©itĂ© et de remĂ©moration s’inverse, l’Ɠuvre n’est plus abordĂ©e du point de vue de son processus de production (le rĂ©gime allographique), mais de la perspective des manifestations considĂ©rĂ©es en elles-mĂȘmes (p. 156). Les questions soulevĂ©es par Boltanski sur la pĂ©rennisation des Ɠuvres des arts visuels contemporains, la notion de collection et les valeurs historiques qui la sous-tendent confirment en effet l’émergence d’un nouveau champ d’investigation. Pour l’explorer, il faudrait appliquer des dĂ©marches interdisciplinaires qui combinent les mĂ©thodes de documentation (afin de restituer leur histoire), la consignation des interprĂ©tations (lors de chaque rĂ©itĂ©ration de l’Ɠuvre) et des prescriptions des artistes. En fin d’article, l’auteur souligne la nĂ©cessitĂ© du changement de la lĂ©gislation qui encadre les projets artistiques et musĂ©ales, la signification du droit d’auteur et les attributions des professionnels des musĂ©es.

13L’interrogation sur les valeurs de la transmission est poursuivie par Sarah Rocheville dans « Le chef invitĂ© de Tarragone », analyse qui attire l’attention sur le problĂšme du rĂŽle du chef d’orchestre contemporain. L’auteur constate le dĂ©placement moderne de l’autoritĂ© dans le domaine de la reprĂ©sentation musicale et s’interroge sur la signification de la nouvelle et Ă©tonnante « gestique » musicale. Construit autour d’une expĂ©rience d’écoute d’un concert (en juillet 2004, au théùtre roman de Tarragone), l’essai se concentre sur le problĂšme du diffĂ©rend qui mĂ©diatise la vision du chef et l’oreille du public. Le chef invitĂ©, au lieu de faire les gestes habituels, a un comportement Ă©trange : ses gesticulations ne visent plus Ă  « conduire » la musique et les musiciens, mais à « brusquer la codification traditionnelle musicale, Ă  donner la prĂ©sĂ©ance au geste sur le son », crĂ©ant « un brouillage dans la circulation partition-chef-auditeur » (p. 164-165). La transmission rĂ©alisĂ©e par le chef s’avĂšre nĂ©gative, coupĂ©e de tout passage Ă  l’acte. Celui-ci assume pleinement le « malaise moderne » qu’il s’efforce de rendre sous une forme discontinue, nĂ©gative et inhabituelle. L’accent excessivement mis sur fonctionnalitĂ© prouve que l’action de transmission exercĂ©e par un chef d’orchestre est totalement diffĂ©rente de la pure fonction de transmission. C’est pour cette raison que le chef doit maintenir et mettre en valeur le brouillage du circuit de la communication (Ă©lĂ©ment indispensable aux concerts live) que les techniques Ă©lectroacoustiques modernes s’efforcent tout au contraire de rĂ©duire au minimum.

14Le rĂŽle des techniques audio-visuelles, envisagĂ©es cette fois en tant que moyen d’enseignement, fera l’objet des rĂ©flexions dĂ©veloppĂ©s par Laura U. Marks dans « In the University’s Ruins, Some Audiovisual Thoughts ». En partant de l’expĂ©rience de son cours intitulĂ© « Audiovisual Practice », l’auteur rĂ©flĂ©chit sur les modalitĂ©s de mettre en place une pĂ©dagogie crĂ©atrice Ă  l’aide de la pratique audiovisuelle. Cette approche s’oppose entiĂšrement au systĂšme traditionnel basĂ© sur la transmission des valeurs comme la raison, la culture et l’excellence, et propose d’incorporer diverses formes d’intelligence comme l’acuitĂ© visuelle ou l’intelligence corporelle. Les productions intellectuelles Ă  l’universitĂ© s’inscrivent dans la logique du marchĂ©, aspect dĂ©noncĂ© d’ailleurs par Bill Reading dans l’ouvrage The University of Ruins (1996). Dans le systĂšme traditionnel oĂč l’expĂ©rience est associĂ©e dĂ©finitivement Ă  la signification, l’audiovisuel apparaĂźt Ă  la fois comme une ressource intellectuelle (source d’inventivitĂ© et de crĂ©ativitĂ©) et une marchandise (ce qui relĂšve d’une certaine valeur instrumentale de la connaissance universitaire). AprĂšs une prĂ©sentation dĂ©taillĂ©e des Ă©tapes successives du cours (de l’idĂ©e, Ă  la mise en place, de la recherche du matĂ©riel appropriĂ© aux incertitudes, craintes, parfois mĂȘme la confusion des Ă©tudiants Ă  l’égard d’un tel projet et surtout aux modalitĂ©s d’évaluation de leur travail), Laura Marks insiste sur l’importance d’introduire dans le curriculum universitaire des productions intellectuelles (comme des vidĂ©os, des sites web, des performances).

15Le dernier article, « Transmettre et communiquer : chassĂ©s-croisĂ©s conceptuels Ă  partir de RĂ©gis Debray », propose une exploration heuristique de la notion de « transmettre » et essaie de dĂ©montrer que la dichotomie entre les actes de transmettre et de communiquer s’avĂšre intenable. Les thĂ©ories Ă©noncĂ©es par le mĂ©diologue RĂ©gis Debray constituent le point de dĂ©part de cette Ă©tude, surtout ses considĂ©rations relatives Ă  l’hĂ©gĂ©monie de l’acte de communication qui transformerait l’individu en un nomade douĂ© d’une ubiquitĂ© mĂ©diatique, dĂ©pourvue de mĂ©moire et d’histoire. Moser place ses analyses sous le signe des travaux rĂ©cents de Jay Bolter, Richard Grusin, Remediation : Understanding New Media (1999) et insiste sur la double caractĂ©ristique des mĂ©dias : en tant que moyens de communication, ils servent non seulement Ă  la transmission mais ils comportent en mĂȘme temps leur propre continuitĂ© historique. Au lieu d’ĂȘtre seulement des opĂ©rateurs de la discontinuitĂ© et d’une prĂ©sentĂ©itĂ© superficielle (Debray situait la temporalitĂ© du cĂŽtĂ© de la transmission ; pour lui transmettre, c’est transporter une information dans le temps), les mĂ©dias construisent leur propre profondeur temporelle. Tout nouveau mĂ©dia s’installe en effet sur la base de ses prĂ©dĂ©cesseurs, les imite et prĂ©tend en amĂ©liorer le fonctionnement (le propre de l’acte de remĂ©diation). Ainsi les mĂ©dias dĂ©posent d’un espace de mĂ©moire interne, la continuitĂ© qui en rĂ©sulte Ă©tant de nature constitutivement intermĂ©diale.

16Le volume se clĂŽt sur le dossier visuel, « Rituels », consacrĂ© Ă  l’artiste contemporain Élisabeth Walcker, la prĂ©sentation « Elisabeth Walcker, rituels de la peinture » Ă©tant signĂ©e par Eric MĂ©choulan.

17Un ensemble de contributions solides, pertinentes et passionnantes qui Ă©clairent par leur interdisciplinaritĂ© plusieurs aspects relatifs au thĂšme proposĂ© et rĂ©ussissent Ă  « transmettre » aux lecteurs le dĂ©sir d’approfondir les diverses questions soulevĂ©es.