Le lusitanisme français au Portugal et ailleurs
1Ce volume, composé d’études présentées au colloque organisé par le CREPAL (Centre de Recherche sur les Pays Lusophones) à Paris 3, est un hommage à « la culture portugaise et à trois pionniers de la lusophilie en France » (p.5) : Pierre Hourcade, Armand Guibert et Paul Teyssier. C’est en effet autour de ces trois figures que les communications présentées sont organisées.
2Chacun à sa façon a significativement élevé la présence du Portugal dans le monde francophone, notamment dans les universités et à travers la traduction. Mais leur rôle s’est joué aussi à l’envers et au Portugal ils ont souvent eu comme mission de divulguer la culture française, notamment à partir de l’Institut français.
3Cet ouvrage donne au lecteur essentiellement deux types d’informations : d’une part, il trace un portrait du Portugal des annĂ©es quarante, se concentrant en particulier sur les relations avec la France ; d’autre part, il donne Ă connaĂ®tre ou Ă redĂ©couvrir les rĂ´les importants jouĂ©s par Pierre Hourcade, Armand Guibert et Paul Teyssier. De l’ensemble, seul un compte rendu Ă©laborĂ© par Pierre Rivas d’un ouvrage de JosĂ© Augusto Seabra (Fernando Pessoa, pour une poĂ©tique de l’ésotĂ©risme) sort un peu du cadre du lusitanisme français, mais surgit dans la continuation de l’étude faite sur Armand Guibert, traducteur de Pessoa. Bien expliquĂ© par les coordinateurs du volume, il s’agit d’un hommage Ă JosĂ© Augusto Seabra qui est dĂ©cĂ©dĂ© avant d’avoir pu achever l’article qu’il prĂ©tendait faire publier. Â
4António Coimbra Martins, José Augusto França, Pierre Rivas et Albert-Alain Bourdon présentent le contexte de l’époque, et les rapports complexes établis dans une Europe déchirée par la guerre et divisée entre deux grandes forces. Au Portugal, l’affront de ces forces se faisait aussi sentir, ce qui a eu des effets sur l’accueil de la culture française dans un pays gouverné par un dictateur, António de Oliveira Salazar, qui, pourtant, se montrait ouvert à la présence, dans le territoire portugais, aussi bien de la culture allemande que de la culture française. Il est évident, comme le soulignent surtout António Coimbra Martins et José Augusto França, que des limites, souvent très strictes, étaient imposées dans la divulgation de la culture française, dépendant des relations établies entre Lisbonne et la France, représentée soit par Paris, soit par Vichy. Le texte de José Augusto França est un témoignage très informé de quelqu’un qui a vécu tous les événements difficiles de ces années. Pierre Rivas s’occupe, lui, tout particulièrement des années 1940-1945, années trouble, pendant lesquelles les lusitanistes français au Portugal ont ressenti de graves difficultés. Par ailleurs, il souligne aussi les faits importants accomplis par les mêmes lusitanistes, parmi lesquels on croise les trois noms cités plus haut : Pierre Hourcade, Armand Guibert et Paul Teyssier. Ce critique met aussi en évidence certaines publications qui ont marqué ces années et les suivantes. C’est Albert-Alain Bourdon qui donnera des détails sur une importante publication, Le Bulletin des Études portugaises, qui a été un véritable espace de dialogue entre les deux cultures, malgré les conditionnements politiques de l’époque. Cette publication n’est qu’un des résultats de l’effort laborieux de plusieurs personnages, notamment de Léon Bourdon, fondateur de l’Institut français (1928). A.-A. Bourdon trace dans son texte l’histoire de cet institut et de ses publications, tout en mettant en relief les rôles de certaines personnalités, telles Pierre Hourcade.
5Le parcours de Pierre Hourcade, grand diffuseur de la littérature portugaise dans les milieux intellectuels français, surtout à travers ses contributions au Bulletin des Études portugaises, est esquissé par Marie-Hélène Piwik. Dans ses nombreux travaux développés au fil des années, Pierre Hourcade se montre particulièrement attentif à Guerra Junqueiro et surtout à Eça de Queirós, sans oublier Fernando Pessoa.
6Si Pierre Hourcade a été un des premiers à jeter son regard sur l’œuvre de Pessoa, c’est Armand Guibert qui a pris en main la tâche difficile de traduire le créateur de tant d’hétéronymes. Sa passion pour l’auteur portugais et l’importance de son travail, réalisé sa vie durant depuis la découverte du poète portugais, sont traitées par Judith Balso, Anne-Marie Quint et Robert Bréchon. La première définit Armand Guibert comme un «intercesseur» (p.66) plutôt que comme un simple traducteur et offre une vaste panoplie de références du travail monumental du lusophile. L’étude d’Anne-Marie Quint s’interroge sur la conception et la pratique de traduction d’Armand Guibert, comparant différents extraits de poèmes de Pessoa (l’orthonyme et les trois hétéronymes principaux) et les traductions respectives, montrant l’évolution de ces mêmes traductions. Les difficultés du traducteur, notamment en ce qui concerne très spécifiquement un poète aux facettes, écritures et personnalités multiples, constituent son principal objet d’étude. Dans son article, Robert Bréchon opte pour faire connaître au lecteur l’histoire des travaux d’Armand Guibert sur Pessoa, en traçant parallèlement l’évolution qu’ont connu les traductions du poète portugais en France. C’est après cette étude, elle aussi sur un ton de témoignage, que l’on peut lire le compte rendu de l’ouvrage déjà mentionné de José Augusto Seabra.
7Toutefois, ce n’est pas Fernando Pessoa le seul auteur Ă attirer l’attention des ces personnalitĂ©s françaises. Paul Teyssier, comme nous le dit Olinda Kleiman, s’est intĂ©ressĂ©, lui, au théâtre de Gil Vicente, mais aussi Ă beaucoup d’autres sujets liĂ©s Ă la lusophonie, comme en font preuve les articles de Telmo Verdelho, Jacqueline Penjon et Nicolas Quint. Olinda Kleuman met l’accent sur une partie des travaux littĂ©raires de Paul Teyssier, tandis que Telmo Verdelho s’intĂ©resse plutĂ´t Ă une partie de ses travaux linguistiques, tout en mettant en Ă©vidence le rĂ´le fondamental de Paul Teyssier dans la lexicographie portugaise. Ses Ă©tudes inspirent encore de nos jours de nombreux travaux. Avec les contributions de Jacqueline Penjon et de Nicolas Quint, les frontières de la lusophonie sont ouvertes et l’attention retombe sur le BrĂ©sil et sur les crĂ©oles portugais, domaines oĂą les travaux de Paul Teyssier sont, encore une fois, une rĂ©fĂ©rence essentielle. Le BrĂ©sil a exercĂ© un attrait particulier sur quelques lusophiles qui ont pu dĂ©couvrir une autre littĂ©rature et un autre portugais. Les Ă©tudes diverses de Paul Teyssier sur des auteurs brĂ©siliens, aussi bien que celles qui constituent de vĂ©ritables rĂ©flexions linguistiques (surtout dans les diffĂ©rences entre le portugais europĂ©en et celui du BrĂ©sil) sont parmi les plus importants. Pour terminer son article, Jacqueline Penjon Ă©labore une «petite bibliographie "brĂ©silienne" de Paul Teyssier» (p.121), très utile pour ceux qui s’intĂ©ressent Ă cette question. Le volume se termine dans un autre continent, l’Afrique. Nicolas Quint nous fait (re)dĂ©couvrir les crĂ©oles portugais, proposant de les regarder de plus près avec Paul Teyssier. Son Ă©tude, touche des aspects linguistiques, mais aussi d’autres aspects comme la prĂ©sence des crĂ©oles portugais dans l’enseignement universitaire français. Â
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8Tout au long de ce voyage par la lusophonie à travers les yeux des lusitanistes français (regard qui dépasse les frontières du Portugal et de la culture portugaise), le lecteur a aussi le plaisir de rencontrer de temps à autre Hélène de Beauvoir, avec la reproduction de magnifiques tableaux où le peintre témoigne d’une profonde connaissance et sensibilité d’un Portugal quelque peu mélancolique.

