Des faits et des gestes
1Les contributions rĂ©unies par Jean-François Chevrier et Philippe Roussin sous le titre « Des faits et des gestes » constitue le deuxiĂšme volet dâun programme de recherche interdisciplinaire sur les « conditions de production du document ». Un premier recueil avait dĂ©jĂ paru dans un prĂ©cĂ©dent numĂ©ro de Communications (71/2001), recueil dont lâobjectif fut, ainsi quâon peut lire dans lâintroduction au deuxiĂšme volume, de prĂ©senter des Ă©tudes de cas « afin dâĂ©viter toute visĂ©e dâune synthĂšse qui aurait Ă©tĂ© nĂ©cessairement hors de propos » (p. 5). Le volume dont nous rendons compte ici suit le mĂȘme principe et, sâil ne propose pas au lecteur une synthĂšse, il lui livre cependant, dĂšs les premiĂšres pages, des prĂ©misses conceptuelles incontournables pour la comprĂ©hension de lâensemble. Parmi celles-ci, lâacception donnĂ©e au document, notion a priori large et transdisciplinaire, est de toute premiĂšre importance. Selon les initiateurs du projet, le document est une forme (et non pas un genre) qui ne bĂ©nĂ©ficie pas de lâautonomie dont est crĂ©ditĂ©e une Ćuvre, qui rĂ©sulte Ă la fois dâune activitĂ© de connaissance et dâune nĂ©cessitĂ© dâexpression, et qui, de par ce double conditionnement, est pris entre la revendication de vĂ©ritĂ© et lâart de son expression. Cette tension, qui est finalement celle entre rĂ©alitĂ© et reprĂ©sentation, constitue lâun des enjeux thĂ©oriques explorĂ©s dans ce volume : « lâexigence artistique permet de rendre au tĂ©moignage sa teneur de document » (p. 7).
2Une deuxiĂšme prĂ©misse sur laquelle les auteurs assoient leur dĂ©marche consiste Ă identifier dans le fait une part de geste. Autrement dit, Ă reconnaĂźtre le sujet qui opĂšre le fait et Ă situer le document dans le contexte dont il est le produit : « le document rejoint ici les formes expressives et discontinues du corps tel quâil se manifeste dans un temps et dans un espace donnĂ©s, entre contrainte et liberté » (p. 6). Et câest justement ces conditions de production du document en tant que geste qui occupent les divers contributeurs laissant ainsi transparaĂźtre, Ă cĂŽtĂ© du parti pris du document, le parti pris du sujet. Les « circonstances de la production documentaire » sont analysĂ©es ici du point de vue de lâindividu qui crĂ©e le document, le mot « crĂ©er » gardant sa double charge sĂ©mantique de production matĂ©rielle et dâexpression artistique. Ă plusieurs reprises cette maniĂšre dâaborder les rapports entre le fait et le geste a comme rĂ©sultat une mise en abĂźme car le contributeur non seulement analyse sa maniĂšre de produire un tĂ©moignage mais, du mĂȘme mouvement, produit un nouveau tĂ©moignage : Alain Ricard en tant quâĂ©diteur de Wole Soyinka, StĂ©phane Michoneau en tant quâĂ©diteur dâun roman-document sur la guerre civile espagnole, Yves BĂ©lorgey sur ses tableaux dâimmeubles, Jeff Wall dans un dialogue sur ses photographies, Patrick Faigenbaum et Joan Roca sur les photos de Barcelone, Anissa Michalon et Claire Soton sur leur reportage traitant de la communautĂ© mauritanienne de Montreuil, Jean-Louis Comolli sur son film ethnographique avec Alban Bensa en pays Kanak, Richard Kapuscinski et son journal de reporter.
3Le lecteur est alors tentĂ© de suivre deux fils de lecture : celui de la distanciation analytique Ă©prouvĂ©e par lâauteur de lâarticle et celui de sa propre distanciation vis-Ă -vis de ce mĂȘme auteur en train de tĂ©moigner. Ce pari nâĂ©tait pas facile Ă tenir dâemblĂ©e et câest lâun des aspects les plus intĂ©ressants de ce volume que dâavoir abouti non pas Ă une simple Ă©numĂ©ration de situations mais Ă un Ă©ventail de questions fondamentales.
4Les articles-tĂ©moignages reprĂ©sentent seulement une partie du corpus rĂ©uni dans le prĂ©sent numĂ©ro de Communications. MĂȘme si la table des matiĂšres suit un ordre diffĂ©rent, il me semble que les contributions rassemblĂ©es ici peuvent encore ĂȘtre classĂ©es en deux catĂ©gories : celles qui font une critique du document et celles qui sont incluses Ă titre de document.
5Lâapproche critique, distanciĂ©e, se concrĂ©tise soit dans ce quâon pourrait appeler lâhistoire du « sujet documentariste » et lâexamen de certains textes programmatiques (le surrĂ©alisme et ses documents poĂ©tiques par Michel Murat, le cinĂ©ma documentaire des annĂ©es 1920 en URSS par ValĂ©rie Pozner, la fondation par KassĂĄk de la revue hongroise « Dokumentum » par Judith KarafiĂĄth) ; soit dans la maniĂšre dont certains documents font surgir la problĂ©matique thĂ©orique du sujet (MoĂŻ Ver et ses photos du ghetto de Wilno en 1931 par Sandra Alvarez de Toledo, les rapports de la Banque mondiale sur la pauvretĂ© Ă©tudiĂ©s par Philippe Roussin) ; soit dans la mise en lumiĂšre des procĂ©dĂ©s artistiques ayant conduit Ă la production dâun document (le document et lâĂ©criture littĂ©raire en Chine contemporaine par Annie Currien, le film A lâouest des rails de Wang Bing par LĂŒ Xinyu).
6Enfin, trois autres contributions semblent correspondre Ă la dĂ©finition du document Ă©noncĂ©e dans lâintroduction, Ă savoir celle dâannexe, dâexemplification. Je pense au texte de Wole Soyinka, conçu comme un tĂ©moignage et dont lâaboutissement de lâĂ©dition française est commentĂ© par Alain Ricard, les « DĂ©bats du LEF en 1927 » qui appuient la discussion de ValĂ©rie Pozner et le texte littĂ©raire de Zhang Zezhong qui vient illustrer les propos dâAnnie Currien.
7Cette table des matiĂšres est dâune grande complexitĂ© et invite le lecteur Ă interroger la notion de sujet crĂ©ateur de document, suggĂ©rant que ce processus peut se multiplier Ă lâinfini, car le mĂȘme objet peut naĂźtre comme document plusieurs fois et dans des champs diffĂ©rents : crĂ©ation littĂ©raire, crĂ©ation Ă©ditoriale, crĂ©ation par lâĂ©tude historique, etc.
8Les trois premiers articles illustrent justement cette progression mettant en Ă©vidence, de trois maniĂšres diffĂ©rentes, le dĂ©terminisme historique du geste documentaire et le poids du temps dans ce processus : des Ă©crits de prison de Wole Soyinka pendant la guerre civile nigĂ©riane, en passant par les vicissitudes politiques de sa publication en Ă©dition française (en 1970 « ââlâhomme en tropââ quâil avait Ă©tĂ© au Nigeria ne pouvait pas ĂȘtre entendu ici. Il nâoffrait pas de schĂ©ma tout prĂȘt pour comprendre lâAfrique et ses guerres » - p. 30) jusquâau poids de la mĂ©moire collective et individuelle de lâhistorien soulignĂ© par StĂ©phane Michoneau (« Le temps Ă©coulĂ© entre lâarchive du passĂ© et lâactualitĂ© de la lecture historienne nâest pas un temps vide, suspendu, qui ne compterait pas. Ce temps a jouĂ©, travaillĂ©, si bien quâil a modifiĂ© profondĂ©ment le document. La prĂ©sence et lâabsence du document dans les diffĂ©rents prĂ©sents qui sâĂ©coulĂšrent depuis son Ă©criture, sont partie intĂ©grante du document tel que jâen hĂ©rite, soixante ans aprĂšs les faits. Lâhistoire doit intĂ©grer ces jeux de mĂ©moire qui font le document autant que les conditions de sa production. » - p. 58). Un des facteurs dont dĂ©pend le document est donc le temps, temps de lâhistoire ou temps de mĂ©moire.
9Le livre dĂ©gage ensuite une deuxiĂšme problĂ©matique, celle de la consubstantialitĂ© entre la forme dĂ©signĂ©e comme document et certains supports de lâexpression artistique comme la photographie, le film ou le texte (notons quâil nây a pas dâenquĂȘte sur le son).
10Jean-François Chevrier prĂ©sente par exemple la naissance de la photographie documentaire en tant que genre Ă part entiĂšre. Si toute image peut donc se dire « documentaire », sur quels ressorts historiques et philosophiques reposent cette diffĂ©renciation et quels sont les codes du genre ? On apprend ainsi que « lâidĂ©e de photographie documentaire sâest mise en place et dĂ©veloppĂ©e dans une culture qui valorisait les faits et les documents en rattachant lâart Ă la connaissance, et en considĂ©rant lâart lui-mĂȘme comme un objet dâĂ©tude » (Chevrier, p. 64). Ses premiers commanditaires au XIXe siĂšcle sont les beaux-arts et lâenquĂȘte scientifique. Ensuite, partant de « la visĂ©e descriptive de tout travail documentaire », lâauteur rĂ©vĂšle la mĂ©thode spĂ©cifique de description en photographie : « prise de vue qui sache calculer prĂ©cisĂ©ment ses effets » et « art du montage » (Chevrier, p. 68). Enfin, Jean-François Chevrier souligne ce que jâappellerai « les limites » du document visuel qui est « rarement parlant en lui-mĂȘme, nonâaccompagnĂ© dâune lĂ©gende ou portĂ© par une argumentation » (Chevrier, p. 68). De mĂȘme Jeff Wall : « Je ne sais absolument pas sâils [les figurants] jouent leur propre rĂŽle ou pas. Lâimage ne peut pas Ă©tablir cela, ce nâest pas ce que font les images » (Wall, p. 193).Â
11Une dĂ©marche diffĂ©rente, voulant surpasser la simple description par des moyens visuels, nous rĂ©vĂšle le travail en collaboration de Patrick Faigenbaum (photographe) et Joan Roca (historien). En menant une enquĂȘte photographique sur « Barcelone vue de BesĂČs » leur objectif nâest pas de dĂ©crire la ville mais dâen crĂ©er une nouvelle perception : « au cours de la construction des images se rĂ©vĂšlent des aspects de la rĂ©alitĂ© qui invitent Ă des recherches systĂ©matiques » et « la crĂ©ation dâimages sâavĂšre fondamentale dans la mesure oĂč elle sĂ©dimente des maniĂšres de voir capables de gĂ©nĂ©rer de nouvelles narrations, de nouvelles inquiĂ©tudes, dĂ©mocratisant le dĂ©bat sur la polis, au sens le plus large du terme » (Ribalta, p. 210, 211).
12Les dĂ©bats autour du cinĂ©ma reflĂštent aussi des interrogations liĂ©es au caractĂšre descriptif et Ă la fonction, heuristique ou musĂ©ographique, du film. Dans lâURSS des annĂ©es â20 les thĂ©oriciens du cinĂ©ma documentaire formulent lâexigence de « prĂ©cision factualiste » : « Tout lâintĂ©rĂȘt des actualitĂ©s tient Ă la date, au temps et au lieu » (Chklovski apud Pozner, p. 99). Dâun autre cĂŽtĂ©, « la vie prise sur le vif est pour Vertov, le matĂ©riau de dĂ©part dâune analyse et dâun ordonnancement du chaos, grĂące Ă la camĂ©ra et au montage » (Pozner, p. 101), position qui nâest pas trĂšs Ă©loignĂ©e de celle des photographes de Barcelone. Une position moins intransigeante formule Jeff Wall qui forge le terme de « presque documentaire ». Pour sa photo A Villager from AricaköyĂŒ arriving in Mahmutbey-Istanbul, September 1997, il dĂ©clare avoir fait « aussi documentaire que possible. CâĂ©tait un vrai villageois qui venait vraiment dâarriver dâun bourg appelĂ© AricaköyĂŒ. Rien nâa Ă©tĂ© inventĂ©, tout est conforme Ă lâimage et au titre. La seule chose que jâai inventĂ©e, câest lâoccasion de mon voyage Ă Istanbul » (Wall, p. 198). On voit surgir ici la tension entre Ćuvre et document : « La seule façon de transmettre lâexpĂ©rience que jâai faite est dâen faire le sujet dâune bonne image. Par consĂ©quent, câest bien le sujet qui rend nĂ©cessaire le processus de fabrication de lâimage, et il faut faire avec cette contradiction » (Wall, p. 201).
13La mĂȘme tension est prĂ©sente dans la dĂ©marche dâYves BĂ©lorgey dont le sujet de prĂ©dilection, si ce nâest lâunique sujet, est de peindre des immeubles tout en prenant au prĂ©alable des photos : « Jâattribue au tableau une fonction documentaire avant quâil ne devienne document aux yeux de lâhistorien de la culture, du sociologue ou de lâethnologue. Jâamplifie la tension entre Ćuvre et document pour produire un trouble chez le spectateur et lâinciter Ă remettre en question les catĂ©gories qui conditionnent son expĂ©rience dâart. » (BĂ©lorgey, p. 170).
14Le rĂ©el nâest pas lâunique visĂ©e de la dĂ©marche documentaire : le surrĂ©el fait lui-aussi lâobjet de « relevĂ©s ». Ainsi, les « documents poĂ©tiques » du psychisme humain discutĂ©s par Michel Murat font partie intĂ©grante de « lâart documentaire ». Le rapport entre document et rĂ©el est semĂ© de paradoxes : « Le surrĂ©alisme nâest pas un rĂ©alisme supĂ©rieur : il est un parti ââpris de lâimaginationââ plutĂŽt quâun ââparti pris du documentââ » (Murat, p. 125). Ces « documents poĂ©tiques » sont considĂ©rĂ©s les traces dâun psychisme pur et pourtant il faut un Manifeste surrĂ©aliste pour lâexpliquer. Le commentaire de Michel Murat, « le document ne suffit pas Ă documenter » (p. 130), aboutit Ă une conclusion forte : la subjectivitĂ© seule ne fait pas document ; pour cela elle a besoin dâun commentaire, dâune lĂ©gende, dâun regard extĂ©rieur.
15Le rĂŽle jouĂ© par lâexpert dans la mise Ă jour du document est abordĂ© par Jean-Louis Comolli dans sa relation dâ« Une semaine en Kanaky » et plus largement par Philippe Roussin dans son analyse des rapports de la Banque mondiale sur la pauvretĂ©.
16Jean-Louis Comolli est confrontĂ© Ă sa propre ignorance (« Je filme donc sans comprendre ce que je filme », p. 251) mais aussi Ă lâignorance de ses sujets, les Kanaks. Seul lâethnologue qui lâaccompagne peut encore lire lâĂ©criture traditionnelle et accĂ©der aux traditions narratives kanaks. Le rĂ©alisateur sâinterroge alors : « Que faire de ce savoir, indispensable au film et sa condition premiĂšre â sans les trente ans de travail de Bensa dans cette rĂ©gion, et notamment a Netchaot, rien nâaurait Ă©tĂ© possible -, mais qui, filmĂ©, devient encombrant ou gĂȘnant, puisquâil place le personnage de lâethnologue dans une position surplombante non seulement par rapport aux Kanaks qui sont Ă ses cĂŽtĂ©s mais aussi par rapport au spectateur du film, mis dans une position trop confortable et tout aussi trop agaçante dâignorant Ă qui on fait la classe ? » (Comolli, p. 251).
17Quant Ă Philippe Roussin, il dĂ©voile les vices de fond qui marquent le rapport de la Banque mondiale sur le dĂ©veloppement dans le monde (RDM). FondĂ© sur le tĂ©moignage des pauvres eux-mĂȘmes sur leur condition de pauvretĂ©, le rapport de 2000 « fait dĂ©faut dâune Ă©pistĂ©mologie du tĂ©moignage qui distinguerait entre le tĂ©moignage comme source de croyance et de connaissance et le tĂ©moignage comme activitĂ© intentionnelle du locuteur et de lâenquĂȘteur » (Roussin, p. 358). Selon lâauteur, lâexplication rĂ©side dans le « tournant linguistique des sciences sociales » et la « place accordĂ©e au tĂ©moignage dans les sciences sociales rĂ©centes, le passage dâune problĂ©matique descriptive Ă une problĂ©matique hermĂ©neutique, Ă©valuative et morale, plus quâaxiologique » (Roussin, p. 353).
18LâenquĂȘte sur le geste nâest donc pas dĂ©cevante : elle ouvre un champs de recherche et dâintrospection dans lequel se croisent les conditions de production et les conditions de rĂ©ception dâun document, le sujet et le contexte. La richesse du prĂ©sent numĂ©ro de Communications justifie non seulement la lecture mais aussi la relecture.

