Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 4
Marisa Verna

Faut-il ĂȘtre psychologue ?

Edward Bizub, Proust et le moi divisé. La Recherche : creuset de la psychologie expérimentaire (1874-1914), Droz, 2006, 296 p., ISBN : 260001327.

1Auteur de La Venise intĂ©rieure. Proust et la poĂ©tique de la traduction (La BaconniĂšre), Edward Bizub avait Ă©tudiĂ© dans ce livre de 1991 la dynamique des voix prĂ©sentes dans la Recherche : celle de Ruskin, notamment, mais aussi cette « voix d’une Ăąme » que le Narrateur du roman est censĂ© traduire. Dans ce nouvel ouvrage son intention est de montrer que celui qui avait cherchĂ© Ă  « traduire son Ăąme a aussi cherchĂ© Ă  traduire les mystĂšres de son ‘autre moi’ » (“Introduction”, p. 24).

2La crĂ©ation de la chaire de « psychologie expĂ©rimentale et comparĂ©e » au CollĂšge de France, et attribuĂ©e en 1888 Ă  ThĂ©odule Ribot, tĂ©moigne d’une « coupure Ă©pistĂ©mologique », d’un « changement de paradigme » (p.16) dans la culture scientifique du dernier quart du XIXe siĂšcle dont la littĂ©rature n’ignorait certes pas — et ce depuis toujoursi — les enjeux : la dĂ©couverte de l’inconscient, la prise en compte de la ‘folie’, de l’ ‘autre moi’ qui aurait un jour permis d’expliquer les mystĂšres de l’esprit humain. Or, Proust s’intĂ©ressait de prĂšs Ă  la discussion scientifique relative Ă  ce problĂšme, et Bizub reparcourt trĂšs minutieusement l’évolution de ses connaissances dans le domaine de la psychologie, depuis l’examen de licence choisi par son professeur Paul Janet (« UnitĂ© et diversitĂ© du moi », 1895) jusqu’à la cure Ă  laquelle il se soumit en 1905 dans la clinique du Docteur Sollier.

3Le livre est partagĂ© en deux parties, qui recoupent grosso modo deux phases successives dans l’évolution de la nouvelle science d’un cĂŽtĂ©, et de sa progressive assimilation de la part de Proust de l’autre : de 1874 Ă  1892 (« Sous le signe de FĂ©lida », pp. 27-144) et de 1892 Ă  1914 (« DĂ©pression spirituelle », pp. 147-272). Ces deux ‘moments’ correspondent le premier Ă  une phase d’observation, oĂč des chercheurs – parmi lesquels le docteur Adrien Proust – Ă©tudient pour la premiĂšre fois de maniĂšre analytique des cas de ‘division de conscience’, et le second Ă  une Ă©tape ultĂ©rieure de la nouvelle discipline, qui de l’observation passe Ă  tenter la cure : « la passion expĂ©rimentale cĂšde le pas au traitement moral » (p. 24).

4Toute la thĂ©orie du moi Ă©laborĂ©e par l’école de Paul Janet, par l’école de Bernheim Ă  Nancy, ainsi que les Ă©tudes de ThĂ©odule Ribot sur la mĂ©moire, sont soigneusement rĂ©tablies par Edward Bizub, qui ‘ressuscite’ pour nous un monde scientifique et culturel dont a parfois tendance Ă  oublier l’existence, tant le systĂšme freudien a pu recouvrir ou mĂȘme masquer tout ce qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©ii. De mĂȘme on oublie parfois que « c’est dans cet environnement scientifique, philosophique et littĂ©raire que l’Ɠuvre proustienne est nĂ©e et elle constitue de ce fait un extraordinaire tĂ©moignage artistique de la vision de son Ă©poque » (p. 50).

5Les traces de ce monde culturel dans la Recherche sont nombreuses, et toutes scrupuleusement relevĂ©es par l’auteur, lequel toutefois cĂšde selon nous un peu trop souvent au « dĂ©mon de la thĂ©orie » : on a en effet l’impression dans ce livre que tout ce que nous connaissons de Proust soit redevable Ă  la « division du moi » et Ă  la psychologie expĂ©rimentale. Les exemples de cette tendance Ă  l’identification science/littĂ©rature seraient trĂšs nombreux, nous en choisissons quelques-uns presque au hasard : les Ă©pisodes de la madeleine et des pavĂ©s inĂ©gaux que Bizub fait dĂ©river directement de la technique de la distraction utilisĂ©e par Binet pour provoquer la rĂ©surgence du deuxiĂšme moi (« On devine effectivement des traces de ce procĂ©dĂ© inventĂ© par Janet et appliquĂ© au cas de Lucie et dans la rĂ©surrection – partielle – de l’autre moi au contact de la madeleine et dans celle des pavĂ©s inĂ©gaux », p. 76) ; le « point commun Ă  un ĂȘtre et Ă  un autre » dont parle Proust dans sa thĂ©orisation de la mĂ©taphore (TR, p. 296) est apparentĂ© ailleurs Ă  une « trouvaille des expĂ©riences cliniques (
) appelĂ© en jargon scientifique le point de repĂšre et [qui] constitue le siĂšge mĂȘme du mystĂšre de la division de conscience » (pp. 93-94) ; le « petit trait » ou le « petit sillon » -- des concepts si vastes, au sĂ©mantisme si ramifiĂ© et complexe dans l’économie de la Recherche – seraient la version « plus poĂ©tique » du point de repĂšre entre deux personnalitĂ©s identifiĂ© par les psychologues dans leurs expĂ©riences avec les hystĂ©riques.

6L’idĂ©e mĂȘme du moi artistique qui constitue la charpente thĂ©orique du Contre Sainte-Beuve et que Bizub relie Ă  l’essai de Taine De l’Intelligenceiii serait presque complĂštement identifiable Ă  la « division de conscience », ce qui fait de la Recherche non un roman du moi – ce qui serait en tout cas limitatif – mais un roman du moi divisĂ©, ou mĂȘme le roman d’une cure, oĂč le hĂ©ros retrouve son autre moi, et le lecteur le sien.

7La deuxiĂšme partie du volume est consacrĂ©e en effet Ă  la cure suivie par Proust dans la clinique du docteur Paul Sollier Ă  Boulogne-sur-Seine, et de laquelle nous savons Ă©videmment trĂšs peu. Edward Bizub reconstruit avec une grande efficacitĂ© le type de traitement qui Ă©tait proposĂ© aux malades et les thĂ©ories mĂ©dicales et psychologiques qui le sous-tendaient, thĂ©ories que Proust connaissait pour avoir lu une abondante bibliographie sur l’argument. Or le rĂŽle de cette cure serait celui d’avoir ‘dĂ©clenché’ le procĂšs mĂȘme de l’écriture ; en effet aprĂšs avoir proposĂ© un certain nombre de « rapprochements thĂ©matiques entre le rĂ©cit de la Recherche et le type de parcours psychothĂ©rapique proposĂ© au dĂ©but du XXe siĂšcle en France » et aprĂšs avoir identifiĂ© les « thĂšmes de la composition du lieu, des expĂ©riences rĂ©troactives tendant Ă  provoquer la rĂ©surrection d’un personnage inconscient », l’auteur en arrive Ă  la conclusion que « la genĂšse et la structure du roman se sont Ă©galement inspirĂ©es du dĂ©roulement de la cure » (p. 250) : non aboutie celle-ci (Proust n’est pas guĂ©ri), rĂ©ussi celui-lĂ  (Marcel a retrouvĂ© son autre moi). Encore une fois nous avons l’impression qu’un excĂšs de zĂšle peut fausser les rĂ©sultats d’un travail qui est pourtant riche en suggestions sĂ©rieuses. Personne ne niera l’importance du problĂšme du moi dans le roman proustien, ni que la connaissance des thĂ©ories psychologiques du dernier quart du XIXe siĂšcle ne soit fondamentale pour en comprendre le dĂ©veloppement et les implications culturelles.

8L’épistĂ©mĂš littĂ©raire reste toutefois diffĂ©rent de la recherche scientifique, et nul ne le savait mieux que Proust, qui avait mis le style au centre mĂȘme de son esthĂ©tique : toute la Recherche est lĂ  pour le dĂ©montrer, avec toute la correspondance, tous les textes thĂ©oriques et critiques qui n’ont de cesse de rappeler que l’Art est style, et que le style est VĂ©ritĂ©. Il est peut-ĂȘtre banal de le rappeler, il est mĂȘme un peu gĂȘnant, mais Proust n’est pas un brave Ă©lĂšve de Binet, et les structures narratives et rhĂ©toriques qu’il met en Ɠuvre dans la Recherche ne sont pas un simple « enjolivement ». Dire comme le fait l’auteur de cet ouvrage qu’« au terme de sa recherche dans la scĂšne finale du Temps retrouvĂ© le hĂ©ros exprime (
) la dĂ©couverte de la ‘continuitĂ© entre les phĂ©nomĂšnes de conscience des pĂ©riodes de condition seconde’ faite par le pĂšre de Proust, et presque dans les mĂȘmes mots » (p. 123) nous paraĂźt donc quelque peu aberrant. Ce qui nous paraĂźt totalement inacceptable est toutefois la suite de cette affirmation. Si Proust n’a pas reportĂ© exactement les mots de son pĂšre, c’est que.. « poĂ©sie oblige ! » (Ibidem). Nous sommes peut-ĂȘtre de ces critiques qui ont peur d’une « contamination » (p. 148), mais nous croyons que mĂȘme si la Recherche contient beaucoup de psychologie – et de philosophie, d’histoire de l’art, d’histoire des idĂ©es et du monde – l’écriture en tant que structure autonome de connaissance reste son enjeu principal, sa « VĂ©rité »iv.