Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 4
Murielle Lucie Clément

Dialectique Est-Ouest

AndreĂŻ Makine : La Rencontre de l’Est et de l’Ouest, textes rĂ©unis par Margaret Parry, Marie-Louise Scheidhauer et Edward Welch, L’Harmattan, 2004, 164 p., ISBN : 2-7475-6019-8.

1Les textes rĂ©unis dans AndreĂŻ Makine : La Rencontre de l’Est et de l’Ouest interrogent la fascination de l’auteur pour les valeurs culturelles de l’Ouest vis-Ă -vis de la rĂ©alitĂ© soviĂ©tique dans laquelle il vĂ©cut, le plaçant dans un espace entre deux mondes. Ces essais Ă©tudient l’évolution de l’Ɠuvre sur les plans « aussi bien culturel et identitaire qu’esthĂ©tique et mĂ©taphysique ».

2Pour Galina Osmak (« Le Testament français, portrait d’un narrateur entre deux mondes »), l’originalitĂ© de Makine, par rapport aux autres Ă©crivains russes, rĂ©side  en son utilisation du français ce qui lui permet la distanciation. Dans La Fille d’un hĂ©ros de l’Union soviĂ©tique et Requiem pour l’Est, il dĂ©crit la guerre et ses crimes ainsi que ceux de l’ùre stalinienne. Toutefois, la beautĂ© inspire ses romans. Le Testament français pousse Ă  l’amour. Les histoires de Charlotte soutiennent les enfants dans leur lutte quotidienne. La France racontĂ©e rĂ©vĂšle une autre vision de l’homme au jeune garçon. Pour Osmak, Makine est un « impressionniste en littĂ©rature comme l’est Monet en peinture et Debussy en musique » (p. 40). La sociĂ©tĂ© soviĂ©tique dont Makine brosse le portrait est dure et intransigeante. Charlotte en est le tĂ©moin oculaire ainsi que la tante du narrateur et son mari qui dresse une esquisse des camps. PlutĂŽt que d’une autobiographie, il s’agirait  pour l’écrivain d’ « une Ă©vocation romancĂ©e de ses souvenirs d’enfance, tissĂ©s de rĂ©alitĂ© et de fiction » (p. 42). Les villes de Saranza et BoĂŻarsk, la riviĂšre la Souma sont fictives et n’existent sur aucune carte. Osmak relĂšve un dĂ©tail insolite : le coup de tĂ©lĂ©phone de Charlotte Ă  la tante du narrateur : « De quel appareil tĂ©lĂ©phonique disposerait-on dans ce bourg de Saranza perdu dans les steppes ? » (pp. 41-42) s’interroge-t-elle. (La rĂ©ponse me paraĂźt simple : de celui de la poste, comme dans tous les villages et villes de Russie et de SibĂ©rie oĂč les appareils Ă©taient rĂ©servĂ©s aux organismes publics). Osmak termine en concluant que Le Testament français, exclusion faite de quelques imprĂ©cisions, est « un exemple de la « vraie littĂ©rature » qui chante amour et tendresse, les valeurs humaines qui ont conquis des milliers de lecteurs dans le monde.

3Originaire de Lvov, Ola Ozolina (« Aux prises avec un univers de fantĂŽme : une lecture culturelle du Testament français ») souligne la similaritĂ© entre la vie des personnages de Makine et la sienne et ses Ă©tudiants qui subissent encore les consĂ©quences de l’époque soviĂ©tique. L’histoire de la famille du narrateur ne la surprend guĂšre. Ce qui la surprend, au contraire, dans la narration est l’abondance de dĂ©tails sur les grands-parents et arriĂšre-grands-parents du narrateur alors que les renseignements sur ses parents sont rĂ©duits Ă  quelques lignes. Lorsque le narrateur se retrouve Ă  Paris, il n’évoque aucun de ses proches sauf Charlotte. Regret, oubli du passĂ© ou procĂ©dĂ© stylistique, s’interroge Ozolina. Charlotte est une fĂ©e bienveillante qui Ă©veille le narrateur Ă  la magie et Ă  la beautĂ© de la langue française. Son dialogue se situe entre deux langues et deux cultures. Dans la narration s’affrontent les diffĂ©rences culturelles entre Russie et France dans tous les domaines. Que ceux-ci soient de la gastronomie, de la mode, de la politique ou de l’amour. Toutefois, les deux pays Ă©prouvent une sympathie rĂ©ciproque qui remonte «  au Moyen-Âge, Ă  l’époque oĂč une femme russe, Anna Yaroslava, devint l’épouse d’Henri Ier et la reine de France » (p. 53). Selon Ozolina, les Ă©vĂ©nements de 1812 n’ont pas endommagĂ© ces relations d’amitiĂ©.

4Selon Nina Nazarova, « L’Atlantide française et l’Atlantide russe d’AnreĂŻ Makine »,  dans les romans de Makine une grande place est donnĂ©e Ă  la description de la France et Ă  celle de la Russie. La France y est idĂ©alisĂ©e alors que la Russie semble trĂšs rĂ©elle. Cet Ă©tat de fait se retrouve principalement dans Le Testament français. « Charlotte Lemonnier y est la messagĂšre de cette Atlantide française le crĂ©ateur est Aliocha-Makine » (p. 56). Nazarova note que « les Ă©vĂ©nements historiques de cette Ă©poque « restent en marge de l’exposĂ© de Charlotte » (ibid.) et la chronologie suit le hasard de sa remĂ©moration. De fait, il s’agit pour le narrateur d’une initiation par Ă©tapes. TantĂŽt il doit s’appuyer sur sa connaissance de la vie russe pour se former une image des Ă©vĂ©nements français, tantĂŽt, au contraire, cette connaissance lui devient un handicap car la vĂ©ritable clĂ© qui ouvre l’Atlantide est la langue. Pour Nazarova, l’Atlantide française de Makine est forgĂ©e par les stĂ©rĂ©otypes dont les Russes affublent les Français : « Ainsi, pour les Russes, la France est le pays de la Commune de Paris, de la tour Eiffel, de l’amour, des arts, du vin, du fromage » (pp. 58-59). Pour le narrateur, la dĂ©sillusion arrive avec la confrontation avec son pays de rĂȘves Ă  son arrivĂ©e Ă  Paris oĂč il voit la France contemporaine. Pour Ă©chapper Ă  cette dĂ©sillusion, Makine se tourne vers son pays d’enfance. L’écrivain Ă©crit les vĂ©ritĂ©s auxquelles ont Ă©tĂ© confrontĂ©s les habitants de l’empire soviĂ©tique pendant soixante-dix-ans. Les pages d’horreur ne recĂšlent rien de choquant pour un lecteur russe ; elles dĂ©crivent sa rĂ©alitĂ© quotidienne. Cependant, les romans dĂ©montrent le courage de ces habitants qui sont parvenus Ă  traverser les pires horreurs sans perdre leur Ăąme. Ainsi la Russie de Makine est-elle un pays hĂ©tĂ©rogĂšne oĂč « l’empire du mal » rejoint le pays enchantĂ© des souvenirs heureux de son enfance. Toutefois, tout comme pour la France contemporaine, la critique de la Russie contemporaine est amĂšre et acerbe : « Comme dans la France moderne, Makine ne connaĂźt que deux couleurs – le noir et le blanc – dans sa description de la Russie actuelle et il ne mĂ©nage pas la couleur noire. N’oublions pas non plus, qu’aprĂšs avoir quittĂ© la Russie en 1987, Makine n’y est jamais revenu sic » (p. 62). L’écrivain condamne la Russie mafieuse actuelle et l’empire soviĂ©tique mais chante la Russie de ses souvenirs qu’il idĂ©alise. L’Atlantide française est le pays de rĂȘve de Makine enfant et l’Atlantide russe celui de Makine adulte. Les deux Atlantide ont Ă©tĂ© englouties par le temps et subsistent dans la mĂ©moire de l’écrivain qui prĂ©fĂšre le PassĂ© au PrĂ©sent et qui par son style permet la fusion de ces deux Atlantide.

5Selon GeneviĂšve Lubrez (« Requiem pour l’Est, chant funĂšbre ou chant d’espoir »), « Requiem pour l’Est est un chant funĂšbre nĂ© d’un regard sur l’Est et l’Ouest confondus dans la mĂȘme dĂ©sillusion » (p. 73). La structure romanesque s’articule en trois temps : « le temps proche », « le temps plus lointain » et « le temps encore plus loin » que forme le rĂ©cit dans le rĂ©cit, le tout englobĂ© dans le « Temps retrouvé » qui est le rĂ©cit du narrateur. Ce « Temps retrouvé » est le dĂ©voilement de l’Histoire, un tĂ©moignage oĂč tout est violence et tuerie du Caucase jusqu’à l’Afrique, responsabilitĂ© de l’Est et de l’Ouest. Les deux extrĂȘmes sont rĂ©unis dans le regard du narrateur sous ce titre pessimiste oĂč brĂ»le cependant une petite flamme d’espoir entre l’Est et l’Ouest car un requiem est un chant mais aussi un hommage qui apporte l’apaisement. C’est la langue de l’Occident que Makine a choisi pour Ă©crire ce requiem pour l’Est.

6Marie-Louise Scheidhauer (« Ni d’Est, ni d’Ouest : au-delĂ  de l’horizon ») limite son analyse Ă  Confession d’un porte-drapeau dĂ©chu et La Musique d’une vie, celui-lĂ  Ă©tant le prĂ©curseur des idĂ©es dĂ©veloppĂ©es dans celui-ci nous dit-elle. L’explosion libĂ©ratrice qui surgit dans l’un et l’autre est la culmination d’un mĂȘme mouvement oĂč l’individu passe d’un Ă©tat de « semblable » Ă  celui « d’unique ». La mort, omniprĂ©sente dans les deux romans, oscille entre le rĂ©el et le symbolique. Cependant, les corps des soldats tuĂ©s aux champs de bataille ne trahissent aucune marque Ă©trangĂšre. Celle-ci ne provient que de la langue. Les deux romans ouvrent sur une scĂšne qui rĂ©vĂšle l’univers mortifĂšre dans lequel se dĂ©roule l’action. De toute Ă©vidence, l’Ouest a battu l’Est  dans la course Ă  la nĂ©gation de l’homme. Toutefois, « le passage de la mort est dĂ©terminant pour la renaissance des hĂ©ros » (p. 95) ce moment oĂč enfin ils seront libĂ©rĂ©s du carcan de mensonges qui les retenait prisonnier et pourront ĂȘtre eux-mĂȘmes.

7Pour Monique Grandjean (« Rencontre Est-Ouest dans La Musique d’une vie »), rien ne symbolise mieux « aujourd’hui la rencontre de l’Est et de l’Ouest que le ballet RomĂ©o et Juliette dansĂ© Ă  l’OpĂ©ra de Paris en 2000 » (p. 115). Toutefois, les origines de cette rencontre remonte Ă  1697 avec le premier voyage en Occident de Pierre le Grand. Ceci posĂ©, suit un aperçu historique des rencontres Est-Ouest au cours des siĂšcles passĂ©s pour conclure qu’il revient aujourd’hui Ă  AndreĂŻ Makine d’avoir repris le flambeau de la bonne entente.

8Avec Requiem pour l’Est et La Musique d’une vie, l’écrivain « traverse le miroir de l’apparence fallacieuse pour atteindre la vĂ©rité » (p. 117). Dans le second roman, il s’agit d’un concerto pour piano de Makine qui exemplifie ce que Noureev disait du ballet de Prokofiev : « C’est l’histoire d’un jeune garçon qui devient un homme » (ibid.). La vie d’AlexeĂŻ Berg devenu SergueĂŻ Malstev est une superbe partition. Selon Grandjean, Makine navigue entre deux cultures et reste en marge de l’une et de l’autre avec pour seule patrie son Ɠuvre.

9Confession d’un porte-drapeau dĂ©chu est le livre du mensonge dĂ©masquĂ©, rĂ©sume Sabine BadrĂ© (« “Soleil trompeur”, ou histoire d’une illusion : Confession d’un porte-drapeau dĂ©chu »). « Il tient entre deux espaces. Ces deux espaces, celui de l’ignorance heureuse et dupe de l’énorme escroquerie idĂ©ologique, et celui de la vĂ©ritĂ© qui vous laisse Ă  jamais blessĂ©, ailleurs » (p. 67). Il s’agit du rĂ©cit de l’enfance immarcescible Ă  l’ombre du communisme. La cour oĂč l’enfant a grandi est l’endroit inoubliable qui accompagnera sa vie adulte oĂč qu’il soit comme Épineuil pour Alain Fournier, Illiers pour Proust ou la Guadeloupe pour Saint-John Perse. Toutefois, pour Kim et Arkadi, l’ombre du communisme plane en sus, l’illusion fracassĂ©e au son du tambour et du clairon. Ce qui engendre la nostalgie, la lettre que le narrateur Ă©crit Ă  son ami.

10Quant Ă  Katya von Knorring (« À la recherche d’AndreĂŻ Makine, ou un humanisme de la frontiĂšre : Confession d’un porte-drapeau dĂ©chu »), fille d’émigrĂ© russe, Ă©levĂ©e en Angleterre, intĂ©ressĂ©e par l’humanisme de Makine, elle le considĂšre un « border-writer » c’est-Ă -dire « un Ă©crivain de la frontiĂšre » vivant Ă  cheval sur deux cultures. Le Testament français, un roman autobiographique, montre le pouvoir des mots et la dĂ©couverte du narrateur Ă  ce sujet. Le livre est un bildungsroman qui dĂ©voile le voyage du narrateur vers sa vie d’écrivain, le « coup de foudre pour la langue française qui lui permet de nous parler dans toute son Ɠuvre de son amour profond pour son pays natal, la Russie » (p. 27). Selon Von Knorring, tous les romans sont Ă©crits Ă  la premiĂšre personne et il s’agit toujours de souvenirs de l’écrivain avec peu de dialogues et beaucoup de nostalgie. Une fresque du vingtiĂšme siĂšcle, principalement en Russie, est exposĂ©e avec une prĂ©dilection pour la seconde guerre mondiale et les annĂ©es 50 et 60, annĂ©es de l’enfance de Makine. Confession d’un porte-drapeau dĂ©chu forme la clĂ© pour comprendre Makine. Il y parle de l’étĂ© et de l’hĂ©roĂŻsme des parents Ă  protĂ©ger leurs enfants, de l’enfance aussi et de la vie quotidienne entre voisins et de l’amitiĂ© des pĂšres entre eux. La derniĂšre scĂšne du roman, oĂč les pĂšres partent avec leurs fils faucher un champ, Ă©voque pour Knorring Graham Green oĂč il dĂ©clare que « chaque romancier a quelque chose en commun avec l’espion. Il surveille, il Ă©coute aux portes, il cherche le mobile, il analyse les personnages et il fait tout cela avec un Ă©clat de glace dans le cƓur » (p. 32). Ceci car Arkadi, trop Ă©mu par la scĂšne, a les larmes aux yeux, alors que Kim, le narrateur, la dĂ©crit grĂące Ă  l’ « éclat de glace ». Écrire consiste, en plus d’une vision, Ă  possĂ©der un regard acĂ©rĂ© sur l’humanitĂ©. Ce livre dĂ©montre que des gens ordinaires sont capables de choses remarquables lorsqu’ils les accomplissent en respect de la fidĂ©litĂ© aux lois humaines. Makine Ă©tale aussi un « sens aigu de l’ironie » dont Von Knorring comprend mal qu’il attise la controverse de Tatyana Tolstaya qui lui reproche d’employer des stĂ©rĂ©otypes. Von Knorring s’interroge sur les critiques que soulĂšve l’Ɠuvre de Makine. Est-ce sa nature transculturelle qui les provoque ou sa voix indĂ©finissable.

11Dans « La sĂ©duction du voyage dans Le Testament français », Edward Welch soutient la thĂšse de l’importance de la dialectique du voyage chez AndreĂŻ Makine pour le narrateur et le lecteur. Que ce soit des voyages rĂ©els ou mĂ©taphoriques, ils donnent une impression de mouvement continuel. L’inconnu attire et sĂ©duit, d’oĂč le dĂ©placement physique de plusieurs narrateurs pour partir Ă  sa dĂ©couverte qui engendre la confrontation avec l’altĂ©ritĂ©. Toutefois, le voyage par les rĂ©cits donne naissance Ă  des « connaissances complexes » et le dĂ©paysement libĂ©rateur et aliĂ©nant. Welch n’omet pas de signaler le dĂ©paysement du lecteur subsĂ©quent aux histoires de Charlotte. Voyage qui transporte le lecteur en Russie qui « reprĂ©sente l’image inversĂ©e de l’Europe occidentale » (p. 22). In fine, la prise de conscience du lecteur est « égale Ă  celle du narrateur car la « France Atlantide » est tout autant mythique pour les deux. Selon Welch, il est difficile de concilier « la France de la belle Époque recrĂ©e par les rĂ©cits de Charlotte » (p. 23) et celle gĂ©nĂ©ralement dĂ©peinte dans la littĂ©rature contemporaine.

12Le rapprochement effectuĂ© par Yves Leroux dans « L’approche de la nature chez AndreĂŻ Makine et Sylvie Germain » est l’attrait des deux Ă©crivains pour un pays Ă©tranger : la rĂ©publique tchĂšque pour Sylvie Germain, française et la France pour AndreĂŻ Makine, russe. Tous les deux sont contemporains de notre Ă©poque et sont de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration. Leur point commun est l’articulation du rĂ©cit en rapport avec la nature. Leroux considĂšre Jours de colĂšre et Au temps du fleuve Amour. Leroux catalogue le style des deux Ă©crivains comme un style de suggestion plus que de description, dĂ©nuĂ© de romantisme. Dans leur Ɠuvre respective, la complicitĂ© du lecteur est essentielle pour terminer ce qu’ils ont amorcĂ© en peu de phrases « le souvenir des lecteurs effectuent le chemin descriptif dont ils Makine et Germain ont fait l’abstraction » (p. 159). Selon Leroux, Makine suit la mĂȘme voie ouverte par DostoĂŻevski dans l’exploration de l’ñme humaine bien que ses descriptions de forĂȘts soient plutĂŽt Ă  mettre en parallĂšle avec celle de Germain : elles sont bleues. Enfin, un dernier rapprochement : les deux romans se situent dans une atmosphĂšre de guerre et de paix introuvable.

13Selon Margaret Parry (« Instants perdus, instants Ă©ternels : Makine, le Proust russe de son temps ? »), le sentiment prĂ©dominant dans l’Ɠuvre de Makine est celui de la « perte du paradis de l’enfance et de l’adolescence (p. 103) vĂ©cus en SibĂ©rie. Toutefois, l’interdĂ©pendance avec la nature et la dĂ©couverte de la langue française sont deux aspects positifs qui soulagent l’imagination de l’écrivain qui par ses Ă©crits se met Ă  la recherche de ces paradis. Chez Makine, la conscience, plutĂŽt asiatique, diffĂšre de chez Proust oĂč elle est occidentale. L’absence de rĂ©fĂ©rence biographique empĂȘche de situer la dĂ©couverte de Proust par Makine. Cependant, l’Ɠuvre de Makine est semblable Ă  À la recherche du temps perdu en cela qu’elle est aussi « avant tout l’histoire d’une vocation littĂ©raire » (p. 104). Tout comme le roman de Proust, ceux de Makine privilĂ©gient l’instant et sa fixation dans l’écriture. Mais Makine reste profondĂ©ment russe.

14L’épisode oĂč Charlotte porte l’attention du narrateur sur les deux papillons accouplĂ©s se laisse interprĂ©ter de diffĂ©rentes maniĂšres selon Toby Garfitt, « Le pantin dĂ©sarticulé : la recherche de l’unitĂ© dans l’Ɠuvre d’AndreĂŻ Makine ». On peut y voir l’initiation d’un jeune garçon aux mystĂšres du sexe, mais il s’agit en premier lieu d’une distraction de la grand-mĂšre pour dĂ©tourner son attention de la photographie qu’il regarde. Le papillon « concrĂ©tise ici la construction d’un mythe, celui de la double ascendance russe et française de l’enfant » (p. 80).

15Au centre de l’Ɠuvre de Makine, on trouve la recherche de l’unitĂ© de l’individu et les « diverses images d’accouplement grotesques   semblent reprĂ©senter l’union dans son aspect dĂ©cevant et absurde » (ibid.). Toutefois, l’amour physique est associĂ© Ă  la France Ă  cause de la rĂ©vĂ©lation du prĂ©sident FĂ©lix Faure dĂ©cĂ©dĂ© dans les bras de sa maĂźtresse et l’amour russe, avec la prostituĂ©e vue au travers des hublots est un pantin dĂ©sarticulĂ©.

16Le thĂšme du bal masquĂ© dans Le Crime d’Olga ArbĂ©lina rejoint cette thĂ©matique du pantin dĂ©sarticulĂ© avec la scĂšne oĂč une femme assise Ă  califourchon sur un homme est comparĂ©e par l’écrivain Ă  une marionnette. Cette image « concrĂ©tise le questionnement sur la possibilitĂ© de l’union » (p. 82) et l’union des corps et des pays n’est peut-ĂȘtre que des chimĂšres. Il y a cependant l’union des deux pĂšres dans Confession d’un porte-drapeau dĂ©chu  qui est rĂ©ussie. Toutefois, l’union des Ă©migrĂ©s avec leur pays d’accueil ne se rĂ©alisera jamais car ils ne pourront oublier leur passĂ©. La seule Ă©chappatoire possible rĂ©side en l’écriture des souvenirs, elle apporte l’unitĂ©.