Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 2
titre article
Émilie Violette-Pons

« Cette tension vers la résonance »

Critique n° 896-897, janvier-fĂ©vrier 2022, « Jean-Christophe Bailly : poursuites », Paris : Éditions de Minuit, 160 p., EAN 9782707347695.

1Par oĂč saisir l’Ɠuvre de Jean-Christophe Bailly ? Quelles clĂ©s proposer, sans toutefois l’immobiliser dans une grille de lecture, pour y ouvrir des embrasures ? Tel est le dĂ©fi relevĂ© par les contributeurs du dernier numĂ©ro spĂ©cial de la revue Critique paru au dĂ©but de l’annĂ©e 2022, intitulĂ© Jean-Christophe Bailly : poursuites, pour valoriser en son Ɠuvre « l’importance de l’engagement de la pensĂ©e dans la forme et de la rĂ©sistance, par la phrase et par l’attention, aux idĂ©es hĂątives, aux nĂ©gligences, aux complaisances » (p. 3). MĂȘme si l’accent est mis sur ses derniĂšres publications, c’est la globalitĂ© de son Ɠuvre qui se voit ici abordĂ©e1, Ă  la poursuite des fondamentaux qui en soutiennent l’élan.

2Ces articles nous emmĂšnent sur les sentiers ouverts par Bailly parmi les choses du monde, les villes, les animaux, les formes, les mots, Ă  travers de vĂ©ritables lignes de dĂ©sirs, ni les plus courtes ni les plus faciles (contrairement Ă  ces chemins créés dans la nature par la circulation des hommes ou des animaux), mais les plus suggestives en ce qu’elles rĂ©vĂšlent des Ă©chappĂ©es et des tensions. Il faut, pour espĂ©rer suivre Bailly et comprendre la nature de l’élan qui anime son Ɠuvre, croiser les domaines de pensĂ©e, comme il est souvent d’usage dans la revue Critique pour combiner prĂ©cision de l’information et ouverture de la rĂ©flexion, Ă  travers littĂ©rature, poĂ©tique, histoire, philosophie, esthĂ©tique, photographie, gĂ©ologie, lexicologie
, ce que font les onze contributeurs dont chaque Ă©tude poursuit de nouvelles pistes. Nous les suivrons, aprĂšs un prĂ©ambule, Ă  travers trois parcours dans l’ouvrage afin d’y rĂ©vĂ©ler des Ă©chos, rapprochements et variations, entre les analyses des contributeurs, et saisir les Ă©chappĂ©es offertes par les « poursuites » en question en une « tension vers la rĂ©sonance2 », vers le monde et la langue, vers le poĂšme, et vers la recherche d’un sens.

Amorces

3L’Ɠuvre de Bailly se saisit d’abord en elle-mĂȘme, grĂące Ă  deux textes inĂ©dits : « Klaus Michael GrĂŒber ou le dĂ©passement de l’intention » (p. 6-14) et « Les yeux puis ce qu’ils voient » (p. 15-26).

4Le premier transcrit une communication faite par Bailly au Théùtre National de Strasbourg le 29 janvier 2011. Bailly y Ă©tudie la force d’accomplissement du théùtre de GrĂŒber, sa « netteté » et la « plĂ©nitude de la rĂ©sonance [dans] sa tension vers la vĂ©rité » (p. 6) qu’il y dĂ©couvre. Bailly trouve dans le spectacle de GrĂŒber une Ă©coute, une attention aux commencements, une clartĂ© y compris dans l’obscuritĂ©, qui confĂšrent le sentiment d’une Ă©quation entre les choses. Aussi les noms « fidĂ©lité », « authenticité », « vĂ©rité » composent-ils l’abĂ©cĂ©daire dĂ©ployĂ© par Bailly pour valoriser la rupture de GrĂŒber avec les codes formels mensongers (p. 11), le choix d’une « pure effectuation » (p. 11) donnant lieu Ă  une Ɠuvre Ă©purĂ©e, profonde et lĂ©gĂšre qui touche Ă  une grĂące de la prĂ©sence de l’ĂȘtre. Bailly souligne aussi la « responsabilité » (p. 12) Ă©thique et politique de l’Ɠuvre d’art, qui vise Ă  « effacer la pesanteur de l’intention » (p. 12) pour laisser place Ă  l’Ɠuvre elle-mĂȘme, Ă  sa libertĂ© et Ă  sa souverainetĂ© intrinsĂšque.

5Le second texte, « Les yeux puis ce qu’ils voient », a Ă©tĂ© lu Ă  l’UniversitĂ© de LiĂšge le 12 mars 2015. Bailly y relate des Ă©pisodes d’éveil au monde grĂące au regard, soit au cours d’un voyage en train, soit sur des photographies. Les yeux parlent de notre rapport au dehors mais aussi au sens de l’existence : « Ce que disent tous ces yeux, et il en irait de mĂȘme, j’y tiens, pour ceux des bĂȘtes, c’est qu’ils ont vu l’immensitĂ©, qu’ils l’ont frĂŽlĂ©e, c’est que dans tous les temps des yeux ont vu cela : le vertige d’ĂȘtre vivant dans l’espace et de n’y passer qu’un temps » (p .17-18). Bailly reprend de Walter Benjamin la puissance ontologique de cet Ă©veil offrant le « pouvoir de lever les yeux3 » sur les choses dans le monde. Il en conclut que « rien ni personne n’est sur terre sans avec ou sans autre » (p. 21) : cet ĂȘtre-avec, partagĂ© par tous dans la communautĂ© du vivant, tĂ©moigne des « coulisses de l’existence » (p. 21). L’éveil, c’est ce qui brille de la chose dans son surgissement dans le monde, c’est l’écho qui nous en touche et qui achemine, progressivement, la pensĂ©e en mĂȘme temps que l’éclat du monde (son fragment, mais aussi son aura). Le poĂšme naĂźt, dit Bailly, de ce mouvement dans le monde et d’un « étonnement continu » (p. 26) offert par le regard, Ă  prĂ©server, Ă  poursuivre.

6Ce que Bailly poursuit, dans ces deux textes liminaires, rĂ©sonne avec ce que les contributeurs de l’ouvrage cherchent en son Ɠuvre et que leurs articles Ă©clairent ensuite. Aussi est-il particuliĂšrement intĂ©ressant que ces deux textes de Bailly posent d’abord les jalons des chemins Ă  emprunter pour le suivre.

Poursuites du monde, du nom Ă  la phrase

7L’imaginaire de Bailly est traversĂ© de mots-clĂ©s qu’il met en lumiĂšre dans un entretien avec Marielle MacĂ© et Martin Rueff (« L’envolĂ©e des noms », p. 27-35). En un libre abĂ©cĂ©daire permettant d’inventer Ă  trois voix une suite au Propre du langage. Voyage au pays des noms communs4 publiĂ© en 1997, Bailly Ă©voque les Ă©lans portĂ©s dans son imaginaire par les mots « poursuites », « chute », « forĂȘt », « descente », « passant », « corde », « palper », « palpiter », venue », « évasion », « ricochet », « copeau », « feuille », « lynx »  (p. 27-32). Ces mots soutiennent sa tension vers le dehors et soulĂšvent son dĂ©sir, car, comme le montre Suzanne Doppelt dans « Le promeneur rĂȘve » (p. 141-143), ils portent et guident la rĂȘverie du promeneur qui explore le dehors en l’effleurant, attentif Ă  « l’invisible de chaque existence » (p. 143). L’entretien de Bailly avec M. MacĂ© et M. Rueff met en Ă©vidence une approche anti-idĂ©aliste dans laquelle ces noms convoquĂ©s portent l’espoir d’un accord profond et sensible entre la matiĂšre des mots et celle du monde. Chacun des noms mentionnĂ©s s’échappe vers une chose du monde, appelant un autre mot, le nom d’un poĂšte (Francis Ponge, p. 31), le titre d’un conte mythique (Tristan et Iseult, p. 31) ou d’un ouvrage d’anthropologie (Les Âmes sauvages de Nastassja Martin, p. 33). De la matiĂšre du mot Ă  l’image du monde qu’il renvoie, se tisse une continuitĂ© qui s’érige contre un absurde rapport de forces, et qui parle d’une habitation du monde devenu « paysage », c’est-Ă -dire « expĂ©rience qu’on en fait » (p. 35).

8Dans « Phraser » (p. 36-60), M. MacĂ© souligne justement ce que l’on accueille du monde et de l’homme en les nommant. Bailly « ouvre, avec quelques alliĂ©s comme lui poĂštes et philosophes, un monde de phrases : un monde de pensĂ©es-vies qui avancent dans le rĂ©el comme des sondes, un monde pour ainsi dire capable de se dĂ©clarer, de s’énoncer lui-mĂȘme et de lui-mĂȘme » (p. 36). La langue de Bailly recueille la palpitation du vivant, ce qui fait de la phrase le lieu du monde. Le monde s’échappe dans la langue, Ă  travers la langue, au lieu de s’y enferrer, ce qui s’accomplit dans le « phraser » (p. 36) plus que dans la phrase, comme y insiste M. MacĂ© avec une grande clartĂ©, car, dans la forme infinitive du verbe « phraser », s’entend le vƓu d’échapper Ă  l’immobile et au stĂ©rile. Il faut fĂ©conder la phrase pour y faire advenir le monde et proposer une Ɠuvre qui en soit une humble Ă©piphanie dans la langue. M. MacĂ© s’appuie sur une histoire de la phrase dans la littĂ©rature française pour en venir Ă  la phrase de Bailly. D’abord marqueur d’une personnalitĂ© stylistique d’un auteur (comme chez Flaubert), la phrase s’arrache ensuite Ă  cette personnalisation pour se tourner vers la littĂ©rature qu’elle construit et Ă  laquelle elle donne un sens, c’est-Ă -dire Ă  la fois une signification et une direction, qui tĂ©moignent d’une vision et d’une pensĂ©e du monde. La phrase, « conviction, calmement pratiquĂ©e, quant aux rapports entre la pensĂ©e, la langue, et la vie » (p. 39), est « assoiffĂ©e de monde » (p. 39). Par sa vertu instauratrice et Ă©piphanique5, la phrase, bien plus qu’une construction syntaxique, est donc une apparition du rythme du dehors, avec ses pulsations et ses syncopes, et qui suggĂšrent que, rĂ©tive Ă  toute aliĂ©nation, la phrase se donne, si bien qu’il faut la laisser surgir, car elle est « dictĂ©e du rĂ©el » (p. 42), ce qu’évoque aussi M. Rueff dans son article « PoĂ©sie puissance n » (p. 144-155), en montrant que le poĂšme accueille « la dictĂ©e des choses » (p. 153) dans leur rythme.

9En s’appuyant sur Le Propre du langage. Voyage au pays des noms communs, M. MacĂ© montre que nos reprĂ©sentations valorisent le nom et son pouvoir symbolique, alors que c’est dans la phrase que tout se joue et que le nom peut quitter son arbitraire pour devenir une matiĂšre vibratoire. Absorbant les qualitĂ©s concrĂ©tisantes de l’écriture de Bailly, M. MacĂ© donne Ă  sentir sa propre perception de la phrase, qu’elle assimile Ă  une « riviĂšre » qui « coule dans la voix » (p. 46), Ă  un « serpent » (p. 45), Ă  une « sonde » (p. 46) de la rĂ©alité ; elle compare les mots Ă  des « oiseaux » (p. 45) qui s’envolent, Ă  des « mues » du serpent phrase (p. 45), rejoignant par-lĂ  sa propre attention aux prĂ©sences du vivant dans la littĂ©rature6. M. MacĂ© entre ainsi dans l’intimitĂ© de la phrase de Bailly, partageant une approche sensible et subjective des effets du phrasĂ© de Bailly sur la lectrice qu’elle est. La phrase de Bailly ne peut en effet se satisfaire d’une froide approche thĂ©orique ; pour rĂ©vĂ©ler la puissance Ă©vocatrice et invocatoire du langage de Bailly, M. MacĂ© recourt aux ressources du mythos plus que du logos. Cependant, dĂ©bordant une simple approche mĂ©taphorique, cela nĂ©cessite une philosophie des liens entre le langage et le monde pour comprendre comment les langues viennent au/dans le monde et comment la phrase devient l’écrin du dehors. Par exemple, quand Bailly Ă©voque une ville, la phrase s’adapte Ă  sa forme et tente de la saisir telle qu’elle est en communiquant le sentiment de son Ă©tendue, sans la recadrer ni la redĂ©couper, offrant « un ĂȘtre-saisi, pour saisir » (p. 51). De mĂȘme, dans Le Versant animal et dans Le Parti pris des animaux7, Bailly donne Ă  ressentir le vivre des animaux dans le phrasĂ©.

10La force de l’écriture de M. MacĂ© est de proposer des expressions marquantes Ă  travers des mots-valises ou des formules aux vertus concrĂ©tisantes, qui ont la dĂ©licatesse de ne pas affadir les tensions Ă  l’Ɠuvre dans l’écriture de Bailly. Dans une perspective spĂ©culaire, ces expressions vĂ©hiculent la dialectique inhĂ©rente Ă  la pensĂ©e et au phraser de Bailly : les « pensĂ©es-phrases » (p. 56), l’« ĂȘtre-phrase » (p. 48), l’« ĂȘtre-saisi » (p. 51), « les bĂȘtes sont des pensĂ©es » (p. 56), « une phrase, [
] c’est une piste d’ĂȘtre » (p. 56), « la phrase, donc, est comme une porte qui s’ouvre au-devant du mot » (p. 45), « phraser, c’est aller palper la rĂ©alité » (p. 46).

11Dans ses « Sillages gallois » (p. 61-71), Samuel Martin analyse les quatre rĂ©cits inspirĂ©s chez Bailly par le Pays de Galles dans Saisir. Quatre aventures galloises8, Ă  travers les histoires du peintre Thomas Jones, du poĂšte Dylan Thomas, du romancier Winfried Georg Sebald, et de mineurs de charbon du sud gallois. Comme M. MacĂ©, S. Martin souligne la façon dont le Pays de Galles appelle une Ă©criture chez Bailly, qui essaie d’épouser avec justesse les contours humides du pays en une « prose ruisselante » (p. 66) dont le rythme cherche les connexions entre les choses et les Ɠuvres. Le chapitre sur Dylan Thomas y est d’ailleurs une occasion pour Bailly de rĂ©flĂ©chir Ă  ce qui passe dans la transposition d’une langue en une autre. En effet, pĂ©nĂ©trer la langue, c’est pĂ©nĂ©trer le monde, et inversement, si bien que tout langage constitue d’abord une traduction du monde : traduire devient, au sens propre, com-prendre le monde. « Ce n’est donc pas seulement telle ou telle langue que l’on peut traduire en paroles (que ce soit pour soi-mĂȘme ou pour autrui), c’est toute dimension de l’existence » (p. 68), Ă©crit S. Martin, si bien que la phrase « émet » (p. 68) le monde via les paysages et les personnages en une « traduction en paroles du Pays de Galles » (p. 69). Ce « poĂšme [se voit] Ă©largi » (p. 69) des territoires traversĂ©s et saisis grĂące Ă  une attention dĂ©sirante de Bailly qui fait de la langue l’hĂŽte de ce qui arrive du et dans le dehors.

12Nathalie PiĂ©gay, dans « Les ressources narratives du lointain » (p. 91-102), Ă©tudie CafĂ© NĂ©on et autres Ăźles et Jours d’AmĂ©rique. 1978-2011 9, qui sont des carnets tenus sur une trentaine d’annĂ©es par Bailly lors de sĂ©jours en AmĂ©rique et en GrĂšce, et transcrits lors des derniers confinements. Ces carnets sont le tĂ©moin et le relais d’un rapport au dehors qui passe par les mots, les notes, les observations de Bailly sur ses lectures, ses visites, ses rencontres, dont tĂ©moignent parfois des tickets et autres documents qui composent des Ă©clats du monde vu. Par ces notations, l’auteur se porte au dehors, sans chercher Ă  faire retour sur son perçu subjectif : en effet, malgrĂ© quelques rĂ©flexions personnelles, ce n’est pas l’intime qui surgit, c’est le dehors qui est Ă©clairĂ©. Ces carnets mĂ©moriels et documentaires forment des archives discontinues dont les « traces du passĂ©, “copeaux” arrachĂ©s au prĂ©sent » (p. 94) pourront former la base archĂ©ologique de futurs poĂšmes. Ce rĂ©servoir des traces du monde et de l’à-venir du poĂšme se voit sauvĂ© par une Ă©criture qui ne cherche pas l’exhaustivitĂ© ni le rĂ©sumĂ© chronologique des Ă©vĂ©nements, mais qui doit en rendre le tempo. C’est pourquoi les carnets de Bailly se caractĂ©risent, d’aprĂšs N. PiĂ©gay, par une « irrĂ©gularité » et une « arythmie » (p. 94) : comme le montrent aussi M. MacĂ© et S. Martin, lâ€˜Ă©crit se met au rythme du dehors et rend compte du tempo du voyage, avec ses Ă©tirements, ses accĂ©lĂ©rations et ses ruptures. Le carnet de « copeaux » (p. 96), Ă  la fois concret et lĂ©ger, est le rĂ©sidu des choses vues dont le scripteur dĂ©tache un peu de matiĂšre pour le saisir : « la notation Ă©rafle le rĂ©el et entame sa continuitĂ© temporelle » (p. 97). Il accueille les Ă©clats du monde rĂ©el, de maniĂšre humble et authentique puisqu’il dĂ©daigne la reconstruction artificielle d’une continuitĂ©. La notation y est un double matĂ©riau, du langage et du monde, poursuivant le vieux rĂȘve d’une alliance entre langage et choses, laquelle n’effacerait pour autant pas les particularitĂ©s de chacun, et rechercherait, au contraire, une « hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©ité » (p. 101) apte Ă  dire, dans la dimension composite et hybride du livre qui tient Ă  la fois du journal de bord, du poĂšme en prose, du rĂ©cit
, celle du monde, pour une juste « arythmie » (p. 101). En plus de rĂ©vĂ©ler le monde du dehors, les carnets tĂ©moignent du voyage dans l’écriture par leur dimension « gĂ©nĂ©alogique » (p. 101), dont N. PiĂ©gay souligne la portĂ©e mĂ©tapoĂ©tique pour Ă©clairer la fabrique du texte de Bailly.

13Cette confrontation de l’écriture de Bailly au dehors est dĂ©veloppĂ©e par Nina Rocipon dans « La ressemblance Ă©mancipĂ©e : la chaussette, le gant et l’élĂ©phant » (p. 117-128). Si N. Rocipon souligne aussi l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© gĂ©nĂ©rique de l’Ɠuvre de Bailly, elle insiste en particulier sur sa grande cohĂ©sion autour d’une idĂ©e Ă  laquelle donne son nom le titre du recueil d’articles de Bailly, La Fin de l’hymne10. En faisant finir l’hymne (le discours idĂ©ologique ou savant) pour gagner d’authentiques « retrouvailles avec un rĂ©el perdu » (p. 118), Bailly renouvelle l’acte de naissance de la modernitĂ© qui se porte aux devants du rĂ©el pour le voir (re)naĂźtre dans la langue.

14Enfin, au lieu d’essayer d’ « attraper » (p. 129) Bailly par ses mots Ă©crits, Daniel de Roulet propose avec originalitĂ© de « le prendre avec ses gestes et Ă  l’oral » (p. 129), dans « Jean-Christophe Bailly Ă  l’oral » (p. 129-131). Évoquant la langue orale et paraverbale de Bailly en entretien, D. de Roulet souligne les Ă©tapes de l’expression de sa pensĂ©e, accompagnĂ©es et rythmĂ©es par les mouvements de ses mains, qui se serrent puis se quittent, de mĂȘme que le mouvement de la phrase accompagne et fait naĂźtre le monde. Selon D. de Roulet, l’on assiste ainsi avec fascination (p. 130) Ă  l’éclosion puis au dĂ©veloppement d’une parole qui s’alimente en s’échappant Ă  la poursuite de diverses pistes d’idĂ©es : « il produit, il rĂ©vise ce qu’il a Ă©crit, commente, empile des incises » (p. 129). Dans ce penser-parler, « il ne parle pas, il pense avec les mains » (p. 130). Les mains de Bailly, Ă  l’image de ses phrases, habitent l’espace, comme pour y chercher un Ă©cho Ă  une pensĂ©e dont les fluctuations se donnent Ă  entendre en profitant de la libertĂ© offerte tant qu’elle n’est pas cristallisĂ©e par l’écrit. C’est dans cette phase-lĂ , selon D. de Roulet, que la pensĂ©e de Bailly est la plus forte, la plus belle et la plus personnelle.

15Ainsi, ce numĂ©ro de la revue Critique propose une immersion dans la fabrique de la phrase et du texte de Bailly, qui se fait instantanĂ©ment fabrique du monde. La phrase de Bailly est une insistance dans le vivant, ainsi qu’une contractualisation entre deux parties : le langage et le monde se voient ici offrir des territoires en partage, sans ĂȘtre les simples dĂ©versoirs ou recueils de l’un et de l’autre. Pour le rĂ©sumer, Martin Rueff propose Ă  la fin du recueil, dans « PoĂ©sie puissance n » (p. 144-155), de faire d’Écho « la nymphe tutĂ©laire de cette dĂ©finition de la poĂ©sie » (p. 155), car le langage est le souvenir de l’écho du monde, que l’écriture de Bailly a la charge de libĂ©rer. Ces Ă©tudes suggĂšrent le nĂ©cessaire dĂ©passement d’une poĂ©thique qui viserait Ă  simplement habiter le monde. Ces articles suggĂšrent que Bailly opĂšre une synthĂšse ainsi qu’un dĂ©passement des prĂ©cĂ©dentes phases de la littĂ©rature contemporaine qui a cherchĂ© son lieu dans la langue ou dans le nouage avec le monde : avec Bailly, le « ou » devient un « et », et s’autorise des Ă©chappĂ©es vers d’autres formes que le poĂšme tout en le cherchant sans cesse.

Pour suivre le parti pris du poĂšme

16« C’est vers le poĂšme que selon moi tout doit tendre », Ă©crit Bailly dans ses carnets de voyage Jours d’AmĂ©rique. 1978-200111. Ses notes et ses proses convergent vers le poĂšme, qui semble ĂȘtre pour lui l’autre nom de la crĂ©ation et de l’écriture12. S’entend dans cette prĂ©sence du mot « poĂšme » comme point focal de la crĂ©ation littĂ©raire chez Bailly son sens originel dĂ©rivĂ© du grec Ï€ÎżÎčΔ ́ω, « fabriquer, faire, crĂ©er ». Les « poursuites » Ă©ponymes sont aussi, peut-ĂȘtre, celles du poĂšme nichĂ© en chaque geste crĂ©ateur, y compris hors du poĂšme.

17La phrase de Bailly interroge la capacitĂ© de la langue Ă  organiser des points de rencontres du locuteur et du monde, tout comme le voyage mis en mots dans le carnet devient une interrogation sur la nature et le rĂŽle de l’écrivain, comme le souligne Nathalie PiĂ©gay dans « Les ressources narratives du lointain » (p. 91-102). Dans ses « DĂ©troits, isthmes, communisme(s) » (p. 103-116), Philippe Roux propose l’idĂ©e d’une langue-monde dans laquelle le lexique de la gĂ©ographie permettrait de comprendre le travail de Bailly. Ainsi, les noms « isthme » et « dĂ©troit » mĂ©taphorisent le rĂŽle du poĂšme, sĂ©parant et reliant tout Ă  la fois en prĂ©servant la possibilitĂ© d’un passage, d’un mouvement, d’une jonction qui permettent d’« ĂȘtre-avec » (p. 107). La connexion de l’écrit et du monde sensible, chez cet « écrivain des Ă©gards » (p. 113) qu’est Bailly, montre un poĂšte capable de rester aux aguets pour se laisser traverser par les choses du monde, devenant lui-mĂȘme Ă©crivain-isthme ou Ă©crivain-dĂ©troit.

18Dans « PoĂ©sie puissance n » (p. 144-155), Martin Rueff montre que la poĂ©sie de Bailly est une recherche d’elle-mĂȘme. Si l’Ɠuvre de Bailly comprend huit titres de poĂ©sie, oĂč le poĂšme assume et affiche sa forme Ă  travers le choix du vers, il n’en reste pas moins que toute sa poĂ©sie tend Ă  un « élargissement13 » vers son autre, qui peut ĂȘtre la prose. Le poĂšme n’est pas une question de genre : dĂ©bordant la notion gĂ©nĂ©rique, il trouve son lieu dans une ouverture gagnĂ©e grĂące Ă  la vertu exploratoire de cette forme mallĂ©able et mobile. Chez Bailly, la « fin de l’hymne » correspond Ă  la perte du souffle emphatique du poĂšme et de l’identitĂ© lyrique de la PoĂ©sie. Ainsi, plus qu’une extĂ©riorisation spectaculaire, le poĂšme cherche la dimension spĂ©culaire qui lui permettra, tout en accueillant la voix du monde et en regardant le dehors, de se regarder et de se comprendre lui-mĂȘme. Se reconnaĂźt dans cette approche, mĂȘme s’il n’est pas nommĂ©, l’influence sur la critique moderne des travaux de Jean-Michel Maulpoix sur le lyrisme critique14 qui, par le biais du dĂ©doublement engendrĂ© par la crise de la modernitĂ©, amĂšne le poĂšte Ă  regarder son propre travail sur la langue en refusant toute complaisance naĂŻve envers le chant. Chez Bailly, la « fin de l’hymne » constitue une augmentation en puissance de la poĂ©sie, et non pas sa rĂ©duction, d’oĂč le titre de l’article de M. Rueff : « Élargissement de la poĂ©sie + Fin de l’hymne = poĂ©sie – hymne = poĂ©sie puissance n. Non pas “haine de la poĂ©sie”, mais poĂ©sie puissance n » (p. 147). À force de s’« élargir », le poĂšme court-il Ă  sa perte, la prose est-elle l’avenir du poĂšme ? Bailly montre au contraire que le poĂšme, dans sa persĂ©vĂ©rance, peut demeurer poĂšme tout en s’élargissant vers la prose. M. Rueff s’attache Ă  prĂ©ciser les dettes de Bailly dans sa poursuite d’une forme du poĂšme, envers les surrĂ©alistes (« la cĂ©sure, la provocation, la tension, l’émulsion », p. 148), les romantiques (« l’affranchissement des genres, l’envergure spĂ©culative, la dispersion rigoureuse, l’élargissement du poĂšme et l’exigence du fragmentaire, un dĂ©part toujours nouveau, la conscience de soi de la poĂ©sie, l’imprudence », p. 148), Cesare Pavese (« un besoin de concrĂ©tude », p. 149, qui amĂšne Ă  cĂŽtoyer le rĂ©cit et Ă  refuser la dimension lyrique et emphatique de la mĂ©taphore), les poĂštes amĂ©ricains (« le poĂšme-continent, le tout-venant, la situation sans intention », p. 150), Dylan Thomas (« la ruine de l’idĂ©e parfaite, l’insondable du langage », p. 150), Paul Celan (le poĂšme comme « seuil » du monde, p. 150), tous (« le refus que le poĂšme vienne s’abĂźmer dans la poĂ©sie », « la vraie poĂ©sie se moque de la poĂ©sie car elle ne croit mĂȘme pas Ă  l’idĂ©e de vraie poĂ©sie », p. 151). C’est aussi cela, l’élargissement du poĂšme : sa tension vers les rĂ©sonances qui lui permettent d’explorer sa forme et son devenir. Le propos, convaincant, de M. Rueff est de montrer que le poĂšme est d’autant plus puissant qu’il rĂ©siste avec tĂ©nacitĂ© Ă  la poĂ©sie, c’est-Ă -dire qu’il se refuse Ă  une assimilation expĂ©ditive Ă  un genre ou Ă  un mode, et qu’il cherche sa forme, donc sa raison d’exister. M. MacĂ© le soulignait dĂ©jĂ  dans son article « Phraser » (p. 36-60) en montrant l’insistance de la phrase, assimilĂ©e Ă  une « piste d’ĂȘtre qui insiste dans le vivant, et, en cela, une raison de vivre » (p. 56). Les poĂšmes de Bailly tĂ©moignent de cette rĂ©sistance, notamment par le choix du prosimĂštre, par l’insertion de fragments, de copeaux ou de vignettes dans le poĂšme (p. 152). M. Rueff rapproche Ă  ce sujet Bailly de Jean-Luc Nancy15 qui prĂ©cise cette capacitĂ© Ă  rĂ©sister : « L’histoire de la poĂ©sie est l’histoire du refus persistant de laisser la poĂ©sie s’identifier avec aucun genre ou mode poĂ©tique [
], pour dĂ©terminer, incessamment, une nouvelle exactitude16 ».

19L’un des grands mĂ©rites de cet ouvrage est de montrer comment Bailly poursuit l’idĂ©e de poĂšme, Ă  travers les nombreux dialogues entre les diverses Ɠuvres de Bailly, mais aussi avec celles d’autres auteurs : ces Ă©chos infra et extragĂ©nĂ©riques rĂ©vĂšlent la singularitĂ© et la rĂ©sonance de la quĂȘte de Bailly. Ainsi, dans « Penser en peintre : Bailly lecteur de Baudelaire » (p. 132-140), Julien Zanetta Ă©tudie la prĂ©face au Salon de 1846 de Baudelaire17, et montre que Bailly, en renouvelant le regard trop souvent peu critique portĂ© sur Baudelaire, mĂȘle admiration et distance pour interroger la poiesis baudelairienne, notamment en soulignant la « mĂ©thodique gradation des idĂ©es » (p. 136) de Baudelaire qui conduit du rĂŽle de la critique Ă  la dĂ©finition du romantisme puis Ă  la couleur et enfin Ă  Delacroix. Les tons se mĂȘlent sous la plume de Bailly, entre explications historiques et allusions Ă  l’époque prĂ©sente, mettant son intuition et son sentiment au service d’une critique qui se refuse Ă  la froideur de la stase thĂ©orique pour lui prĂ©fĂ©rer des associations improbables ou subjectives. Bailly aime en Baudelaire l’iconoclaste qui remodĂšle les formes et qui « s’en prend aux gloires Ă©tablies, aux rĂ©putations usurpĂ©es » (p. 136). Distance, humour, jeu et ironie se mĂȘlent pour offrir, Ă  travers l’étude de la force de dĂ©voilement de l’art, une « clairvoyance » (p. 137). Ainsi, Bailly nous aide Ă  (re)lire avec luciditĂ© Baudelaire, en sachant « allier respect et libertĂ©, connaissance profonde de la peinture de cette Ă©poque et volontĂ© d’exercer un regard interrogateur, admiratif, certes, mais critique, surtout, sur un auteur Ă  qui, depuis beau temps, l’on passe tout » (p. 135). Mais, surtout, J. Zanetta montre que l’approche de Bailly dĂ©borde les genres (p. 140), en cherchant dans le texte baudelairien les mouvements d’un genre Ă  l’autre et les Ă©chappĂ©es de la critique d’art vers le poĂšme. Son regard sur la critique baudelairienne est en fait un regard sur le poĂšme : « il s’agit de comprendre la ligne que tracent les essais de Baudelaire sur l’art. Soit encore, de dĂ©terminer le rĂŽle qui revient Ă  la poĂ©sie » (p. 140), en laquelle Baudelaire voit une « qualité », « Bailly devine en 1846 un “devenir prose de la peinture18” (p. 56) qui prolonge, accompagne, ou devance mĂȘme un devenir prose du poĂšme » (p. 140). Les diverses approches adoptĂ©es par Bailly dans cette prĂ©face Ă  l’écriture hybride (politique, philosophie, esthĂ©tique, poĂ©tique), se rejoignent dans la « mise en mots » (p. 140) de la peinture, si bien que tout y court au poĂšme, que Bailly tente de rĂ©flĂ©chir par ce dĂ©tour.

20Enfin, Laurent Jenny, dans « Puissances de l’attĂ©nuation » (p. 84-90), Ă©tudie La Reprise et l’Éveil. Essai sur l’Ɠuvre de Jean-Marc Cerino19. Cet essai forme pour L. Jenny le point de dĂ©part d’un Ă©largissement de la rĂ©flexion sur la nature et la portĂ©e du geste artistique. L. Jenny s’attache Ă  souligner les rĂ©sonances entre l’Ɠuvre de Cerino et le travail de Bailly : Cerino appose au pinceau une Ă©criture seconde sur des photographies, notamment d’archives, ce qui leur redonne une lumiĂšre ; la reprise se veut rĂ©paration, mais sans voiler la nature premiĂšre de la photographie. Le travail de Cerino, vu comme une « trace » (p. 86), est une prĂ©sence vouĂ©e Ă  l’effacement ; cette puissance du positif-nĂ©gatif et de la prĂ©sence-perte vĂ©hicule une interrogation sur le rapport dialectique entre l’unicitĂ© et la reproductibilitĂ© de l’image : la photographie, image unique d’une rĂ©alitĂ© unique, est dupliquĂ©e par la reprise picturale. L. Jenny souligne Ă©galement le sens du geste artisanal de Cerino, qui fait du support du verre une matiĂšre Ă  la fois translucide et opaque, rĂ©activant la mission du « palimpseste » (p. 88), qui, en un jeu de transparence et de masquage, montre ce qu’il veut cacher : « par un Ă©trange effet d’émergence la vĂ©ritĂ© effacĂ©e de l’image transparaĂźt sous sa fausse tranquillité » (p. 88). L’essai de Bailly sur l’Ɠuvre de Cerino ouvre une voie dans l’univers des images, entre leur surabondance et leur invisibilitĂ©, ce qui parle, de façon dĂ©tournĂ©e encore, du poĂšme et de la crĂ©ation. L. Jenny considĂšre Bailly comme un « mĂ©diateur » (p. 84) qui fait de l’image non pas un donnĂ© figĂ©, mais un « “envoi” qui n’en finit jamais d’arriver » (p. 85) pour rĂ©vĂ©ler sa part alĂ©thique. AprĂšs le rĂ©vĂ©lateur technique permettant le dĂ©veloppement de la photographie, la peinture agit comme un second rĂ©vĂ©lateur de l’image. L’image renvoie Ă  la fois Ă  sa propre rĂ©alitĂ© et Ă  l’épisode historique qu’elle prĂ©sente, si bien que s’y observent simultanĂ©ment une image et son autre. Dans ce travail duel entre le mĂȘme et l’autre, Cerino offre la possibilitĂ© de mieux voir, et de voir plus, en dĂ©couvrant une vĂ©ritĂ© auparavant restĂ©e dissimulĂ©e, c’est-Ă -dire en rĂ©vĂ©lant la nature profonde du geste poiĂ©tique. L. Jenny qualifie le travail de Cerino de « poche de rĂ©sistance, oĂč l’on se pose moins la question de “l’art” que celle de la nĂ©cessaire figuration et refiguration du monde » (p. 90) qui prouve que l’art a encore une place et un sens dans notre monde. Ce plaidoyer pour la force de dĂ©voilement de l’art souligne la capacitĂ© de rĂ©sonance existentielle de l’art qui, contrairement Ă  ce que montre Yves Michaud dans ses essais20 sur la sur-esthĂ©tisation dans la sociĂ©tĂ© actuelle, n’est pas soumis Ă  la marchandisation ni au rĂšgne de l’esthĂ©tique chez Cerino et chez Bailly.

21Ainsi, plusieurs articles de ce Critique mettent en lumiĂšre la capacitĂ© respiratoire du poĂšme, qui s’ouvre Ă  d’autres phrasĂ©s que les siens, qui s’élargit de ses Ă©changes avec d’autres voix et de ses poursuites d’autres formes. Tout y concourt Ă  souligner la puissance tenace et persĂ©vĂ©rante de l’ĂȘtre-lĂ  du poĂšme, en tension dans l’ensemble de son Ɠuvre.

Que poursuivre ?

22L’introduction de Critique rappelle que Bailly a intitulĂ© un recueil de textes sur le théùtre Poursuites21, nom qui dĂ©signe un « projecteur mobile susceptible d’accompagner le dĂ©placement d’un acteur sur le plateau22 », autrement dit qui met en lumiĂšre ce qu’il faut observer. Que poursuivent les textes de Bailly, et que nous montre-t-il Ă  observer du monde dans ses Ă©crits ? Suivant Bailly, que nous faudrait-il poursuivre de nos assiduitĂ©s ?

23Dans son entretien avec M. MacĂ© et M. Rueff intitulĂ© « L’envolĂ©e des noms », Bailly prĂ©cise que le terme « poursuites » Ă©voque le mouvement, la mobilitĂ©, le passage, le contraire du mur. Cette tension exploratoire favorise les « points de suture entre le ciel et la terre » (p. 29), qui relient plus qu’ils ne referment, portĂ©s vers « une intuition sans fin recommencĂ©e » (p. 29). Le poĂšme forme une exploration, Ă  la fois physique et intellectuelle, oĂč la palpitation de la langue et du dehors permet d’espĂ©rer trouver une « respiration » (p. 29) en laquelle le monde offre sa part d’illimitĂ© qui suscite une poursuite infinie.

24Dans « Ce qui vient avec les riviĂšres  » (p. 72-83), Elvina Le Poul propose une approche que l’on pourrait qualifier d’« aquasophe », en interrogeant la sagesse acquise par l’observation des riviĂšres et des fleuves qui forment les points de dĂ©part du DĂ©paysement23. Cet essai dĂ©crit une traversĂ©e de la France pendant trois ans, oĂč Bailly se laisse guider par les fleuves et les riviĂšres pour Ă©tablir un « pacte [
] autour d’un appel mutuel » (p. 72), pour qu’en retour, l’eau « accompagne et instruise un ensemble de pensĂ©es respirantes » (p. 72). Ils font naviguer vers la question de l’identitĂ© française, en amenant Ă  regarder la France Ă  l’aune de ses eaux (en riposte au projet puis Ă  la crĂ©ation d’un ministĂšre de l’Immigration et de l’IdentitĂ© nationale par le prĂ©sident Nicolas Sarkozy en 2007-2010). Dans la leçon donnĂ©e par la porositĂ© des eaux et des territoires, Bailly va contre les replis identitaires, si bien que, sous sa plume, la riviĂšre prend une valeur antinationaliste en ce qu’elle dĂ©centre notre regard sur le pays pour nous dĂ©-payser, c‘est-Ă -dire sortir de notre idĂ©e du pays, de ses normes et de ses barriĂšres. L’écriture poursuit ici le rĂȘve politique du partage (des droits de la terre et de la nature, du sensible, du chant du monde), pour lĂ©gitimer la voix des choses du monde et « caractĂ©riser leur mode de prĂ©sence » (p. 75), non pas en leur donnant une voix anthropomorphe, mais en rĂ©habilitant leur voix, en mettant en lumiĂšre leur prĂ©sence et leur surgissement, sans les personnifier, de façon Ă  respecter leur maniĂšre d’ĂȘtre. Cette Ă©criture se veut politique en ce qu’elle endosse une responsabilitĂ© quant aux choses du monde, qui nous amĂšne Ă  nous intĂ©resser Ă  elles, Ă  entendre leur appel, Ă  leur rĂ©pondre, Ă  travers une attitude de « confiance Ă©thique » (p. 77) qui pourrait s’inspirer de la forme mĂȘme de la riviĂšre, avec ses mĂ©andres et sa fluiditĂ©, Ă©chappant aux paradigmes et aux systĂšmes qui replient l’histoire sur elle-mĂȘme. Cette politique prend place dans ce qu’E. Le Poul nomme une « éthique de la forme » (p. 79) qui « s’oppose Ă  ce qui de la forme, verse dans ce que l’on appelle le formel, d’oĂč dĂ©rive la formalitĂ© – tout le registre de l’installation normative et de la fixité ; tout ce qui confond la loi avec l’arrĂȘtĂ©24 », et qui incarne la libertĂ© et la tolĂ©rance, autres noms de l’ouverture et de l’élargissement


25Cette portĂ©e politique et Ă©thique est aussi louĂ©e dans « DĂ©troits, isthmes, communisme(s) » (p. 103-116). L’originalitĂ© de la lecture de Philippe Roux est d’aborder l’Ɠuvre de Bailly Ă  l’aune de l’idĂ©e de communisme pour y rechercher une « communautĂ© des existences » (p. 103), en partant d’un propos de Bailly : « Mise en commun, le mot est dĂ©jĂ  lĂ  et dĂ©signe, qu’on le veuille ou non, un communisme. [
] Ce n’est pas le communisme “rĂ©el” tel qu’il a existĂ© derriĂšre nous avec son erreur fondamentale et ses atrocitĂ©s mais un communisme toujours Ă  venir dans lequel le schĂšme de la dispersion, de la dissĂ©mination est aussi fondamental que celui du rassemblement25 ». Ainsi l’idĂ©e de communisme Ă©clairerait la poĂ©tique de Bailly, en signalant l’importance de l’ĂȘtre-avec, dans la recherche d’un libre « assemblement » (p. 105). Tel que le prĂ©sente P. Roux, le projet de Bailly est de rechercher le « seuil oĂč nous sommes en commun. SĂ©parĂ©s mais en commun, rĂ©unis » (p. 107). Le seuil devient une topique pour penser la possibilitĂ© d’une communautĂ© et d’un partage, ce qui amĂšne P. Roux Ă  parler de « conception politico-utopique de la rĂ©volution permanente vue par Bailly » (p. 107), qui recherche « l’infinie connexion des choses » considĂ©rĂ©es dans leur Ă©galitĂ© morale mais sans l’assimilation monolithique que pourrait vĂ©hiculer l’idĂ©e de communisme. Le « communisme » est ici l’autre nom de la prĂ©sence aux choses, l’effort et la tension pour ĂȘtre pleinement lĂ , dans le partage du vivant. P. Roux cherche Ă  mettre lui-mĂȘme en Ɠuvre cette approche dans la construction de son article, qui n’a de cesse de mettre Bailly en relation avec d’autres, en le rapprochant du philosophe Jean-Luc Nancy, du rĂȘve des surrĂ©alistes, de la recherche d’une vĂ©ritĂ© de l’instant chez Cesare Pavese, du rĂȘve de partage chez les prolĂ©taires de Tchevengour d’AndreĂŻ Platonov, de la pensĂ©e de la discontinuitĂ© chez le philosophe Walter Benjamin26, pensĂ©e qui inspire chez Bailly la pratique, contre une langue lisse et uniforme, d’une langue de fragments qui se tiendrait Ă  hauteur du monde pour y trouver un « en-commun » (p. 114). Ainsi, P. Roux montre que la principale question de Bailly, « comment se tenir dans l’ouvert ? » (p. 106), poursuit un rĂȘve de partage et de communautĂ©.

26Dans « Puissances de l’attĂ©nuation » (p. 84-90), Laurent Jenny souligne la dimension politique des photographies choisies par Cerino et Ă©voquĂ©es par Bailly : ces « archives de dĂ©sastres historiques » (p. 87) sont des images de ruines, d’évĂ©nements collectifs politiques (rĂ©voltes ou manifestations), d’essais d’inventions abandonnĂ©es : il porte son attention, « entre effacement et esquisse », « lĂ  oĂč des potentialitĂ©s ont Ă©tĂ© Ă©touffĂ©es par l’Histoire mais oĂč la vigilance d’un regard peut sans doute les ranimer » (p. 87). L’utopie d’une vigilance du regard peut rendre visible l’oubliĂ©, Ă  travers une « anamnĂšse historique » (p. 88), comme dans les romans de W.G. Sebald qui dĂ©voilent le vrai par la fiction, constituant une mĂ©moire qui fait la lumiĂšre sur des traumatismes enfouis.

27Cette quĂȘte d’un ancrage dans le temps est aussi mise en valeur par Elvina Le Poul, dans « Ce qui vient avec les riviĂšres  » (p. 72-83). Elle propose de lire dans l’attachement de Bailly aux riviĂšres et aux fleuves qui traversent la France une « poĂ©tique mĂ©morielle » (p. 82). Le souvenir « mobile et sĂ©dimentaire » circule dans la riviĂšre et dĂ©ploie une force de germination qui devient un Ă©veil ; cette mĂ©moire passe par les mots, si bien que la Loire dĂ©clenche la survenue du Loir mais aussi des Ă©pisodes historiques affĂ©rents (l’épisode du procĂšs des Égaux revient Ă  l’esprit quand on voit le Loir traverser la ville de VendĂŽme, p. 82), grĂące Ă  une « resĂ©mantisation du flux : Ă  ce qui passe et qui liquide le temps dans un espace plan, se substitue une rĂ©alitĂ© dense et mnĂ©monique » (p. 82). Dans la phrase de Bailly, toute la « mĂ©moire hydrographique » (p. 82-83) de la France vient s’enrouler autour de la mĂ©moire de la langue ; comme de maniĂšre proustienne, le paysage dĂ©clenche le souvenir autour de la riviĂšre qui est Ă  la fois du passĂ© et du futur, du perdu et du encore lĂ .

28Si la phrase-riviĂšre peut devenir une gardienne de la mĂ©moire, c’est aussi, selon Nina Rocipon dans « La ressemblance Ă©mancipĂ©e : la chaussette, le gant et l’élĂ©phant » (p. 117-128), parce qu’elle active dans les moments d’épiphanie du monde, et notamment du rĂ©el perdu, le phĂ©nomĂšne particulier de la ressemblance. Pour N. Rocipon, la ressemblance est une notion fondatrice dans la poĂ©tique Ă©thique et politique de Bailly par sa puissance de mise en contact entre le sujet et le dehors. Sans qu’une assimilation factice et Ă©puisante rabatte une idĂ©e ou une image sur une autre ou sur un paradigme, la ressemblance revĂȘt une force d’ouverture nourrie d’une grande « densitĂ© phĂ©nomĂ©nologique » (p. 119). Loin de toute conformitĂ©, elle rĂ©vĂšle une façon sensible d’ĂȘtre dans le monde qui semble vraie sans mimĂ©tisme. C’est une ressemblance en soi, dans un emploi absolu, sans analogie (qui serait un enfermement), une « ressemblance sans rĂ©fĂ©rent » (p. 120), donc « émancipĂ©e » (p. 119) et « libĂ©rĂ©e » (p. 120). Elle offre par consĂ©quent la « sensation d’une coĂŻncidence entre l’ĂȘtre et son apparence » (p. 120), en exaltant l’objet perçu plutĂŽt que l’analyse de son rĂ©fĂ©rent : la chose est donc aussi Ă©mancipĂ©e du jugement imposĂ© par l’observateur. Cette singularitĂ© d’une ressemblance sans rĂ©fĂ©rent ni mimĂ©tisme souligne l’hĂ©ritage de Walter Benjamin chez Bailly : la ressemblance se rĂ©alise dans une expĂ©rience vĂ©cue, par exemple dans l’image de la chaussette qui change de forme et de destination tout en gardant son identitĂ© de chaussette, pour ĂȘtre tour Ă  tour contenant, contenu et chaussette27, l’image de la chaussette se transformant chez Bailly en celle du gant (p. 125-126) qui colle l’image de la main sur la main en rendant absolument adĂ©quats l’enveloppant et l’enveloppĂ©. Cette notion de ressemblance est celle de vĂ©ritĂ© de la chose, qui renvoie chez Benjamin au regret de la chose perdue, et chez Bailly Ă  la saveur joyeuse et onirique du contact avec la chose. En fin d’article, la chaussette et le gant conduisent vers l’élĂ©phant28, dont l’apparition dĂ©clenche la joie en ce qu’il surgit dans l’imaginaire tel qu’on l’attend mais aussi tel qu’on le rĂȘve. Ainsi, la ressemblance, Ă©mancipĂ©e, se fait Ă©mancipatrice, en ce qu’elle dĂ©livre des schĂ©mas de pensĂ©e et ouvre vers un ailleurs dans les mots.

29Cette projection vers un autre monde rejoint la tĂąche fondamentale de la littĂ©rature, soulignĂ©e par Marielle MacĂ© dans « Phraser » (p. 36-60) : grĂące au langage, inventer des utopies pour proposer d’autres maniĂšres de vivre. La conclusion de M. MacĂ©, dans « Phraser », souligne la portĂ©e alĂ©thique de l’Ɠuvre de Bailly : c’est une littĂ©rature de vĂ©ritĂ© grĂące Ă  la langue ; pour cela, et pour prĂ©server l’idĂ©e d’utopie d’une vĂ©ritĂ© Ă  poursuivre, la phrase suscite une tension entre le prĂ©sent et l’à-venir, tout en habitant en plein dans le monde. M. MacĂ© souligne son goĂ»t pour les livres de Bailly : « elle vous met davantage dans le monde cette lecture, le monde mobile, vivant, vibrant, elle vous y verse, comme un estuaire, elle ouvre la fenĂȘtre et les poumons et fait respirer – respirer dans les choses et dans la parole, respirer enfin » (p. 60). Encore plus qu’une politique du vivre-avec et qu’une Ă©thique de la clairvoyance, l’Ɠuvre de Bailly suscite la vie-mĂȘme, le dĂ©sir et l’« appĂ©tit » (p. 52) du monde, car « la forme, toute forme, est un rĂȘve du monde qui se pense en se faisant » (p. 55).

***

30Poursuites
 du monde, de la langue, du poĂšme, d’un rĂȘve : ce numĂ©ro de Critique marque un tournant majeur des Ă©tudes sur l’Ɠuvre de Jean-Christophe Bailly, en offrant Ă  la fois une synthĂšse et de nouvelles pistes pour comprendre sa poĂ©tique et son Ă©thique. Les nombreux et riches Ă©chos proposĂ©s montrent Ă  quel point l’Ɠuvre de Bailly se situe au croisement de diverses approches crĂ©atrices et Ă©pistĂ©mologiques. TournĂ©e vers l’autre et vers le dehors, – en tĂ©moignent les nombreuses prĂ©faces qu’il a rĂ©digĂ©es pour accompagner des Ɠuvres variĂ©es, ainsi que la capacitĂ© exploratoire de son Ă©criture irradiant vers une polygĂ©nĂ©ricité –, l’écriture de Jean-Christophe Bailly est en Ă©lan dans lequel compte peut-ĂȘtre plus la poursuite que le fait de savoir exactement ce qui est poursuivi.

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