
« Cette tension vers la résonance »
1Par oĂč saisir lâĆuvre de Jean-Christophe Bailly ? Quelles clĂ©s proposer, sans toutefois lâimmobiliser dans une grille de lecture, pour y ouvrir des embrasures ? Tel est le dĂ©fi relevĂ© par les contributeurs du dernier numĂ©ro spĂ©cial de la revue Critique paru au dĂ©but de lâannĂ©e 2022, intitulĂ© Jean-Christophe Bailly : poursuites, pour valoriser en son Ćuvre « lâimportance de lâengagement de la pensĂ©e dans la forme et de la rĂ©sistance, par la phrase et par lâattention, aux idĂ©es hĂątives, aux nĂ©gligences, aux complaisances » (p. 3). MĂȘme si lâaccent est mis sur ses derniĂšres publications, câest la globalitĂ© de son Ćuvre qui se voit ici abordĂ©e1, Ă la poursuite des fondamentaux qui en soutiennent lâĂ©lan.
2Ces articles nous emmĂšnent sur les sentiers ouverts par Bailly parmi les choses du monde, les villes, les animaux, les formes, les mots, Ă travers de vĂ©ritables lignes de dĂ©sirs, ni les plus courtes ni les plus faciles (contrairement Ă ces chemins créés dans la nature par la circulation des hommes ou des animaux), mais les plus suggestives en ce quâelles rĂ©vĂšlent des Ă©chappĂ©es et des tensions. Il faut, pour espĂ©rer suivre Bailly et comprendre la nature de lâĂ©lan qui anime son Ćuvre, croiser les domaines de pensĂ©e, comme il est souvent dâusage dans la revue Critique pour combiner prĂ©cision de lâinformation et ouverture de la rĂ©flexion, Ă travers littĂ©rature, poĂ©tique, histoire, philosophie, esthĂ©tique, photographie, gĂ©ologie, lexicologieâŠ, ce que font les onze contributeurs dont chaque Ă©tude poursuit de nouvelles pistes. Nous les suivrons, aprĂšs un prĂ©ambule, Ă travers trois parcours dans lâouvrage afin dây rĂ©vĂ©ler des Ă©chos, rapprochements et variations, entre les analyses des contributeurs, et saisir les Ă©chappĂ©es offertes par les « poursuites » en question en une « tension vers la rĂ©sonance2 », vers le monde et la langue, vers le poĂšme, et vers la recherche dâun sens.
Amorces
3LâĆuvre de Bailly se saisit dâabord en elle-mĂȘme, grĂące Ă deux textes inĂ©dits : « Klaus Michael GrĂŒber ou le dĂ©passement de lâintention » (p. 6-14) et « Les yeux puis ce quâils voient » (p. 15-26).
4Le premier transcrit une communication faite par Bailly au Théùtre National de Strasbourg le 29 janvier 2011. Bailly y Ă©tudie la force dâaccomplissement du théùtre de GrĂŒber, sa « netteté » et la « plĂ©nitude de la rĂ©sonance [dans] sa tension vers la vĂ©rité » (p. 6) quâil y dĂ©couvre. Bailly trouve dans le spectacle de GrĂŒber une Ă©coute, une attention aux commencements, une clartĂ© y compris dans lâobscuritĂ©, qui confĂšrent le sentiment dâune Ă©quation entre les choses. Aussi les noms « fidĂ©lité », « authenticité », « vĂ©rité » composent-ils lâabĂ©cĂ©daire dĂ©ployĂ© par Bailly pour valoriser la rupture de GrĂŒber avec les codes formels mensongers (p. 11), le choix dâune « pure effectuation » (p. 11) donnant lieu Ă une Ćuvre Ă©purĂ©e, profonde et lĂ©gĂšre qui touche Ă une grĂące de la prĂ©sence de lâĂȘtre. Bailly souligne aussi la « responsabilité » (p. 12) Ă©thique et politique de lâĆuvre dâart, qui vise à « effacer la pesanteur de lâintention » (p. 12) pour laisser place Ă lâĆuvre elle-mĂȘme, Ă sa libertĂ© et Ă sa souverainetĂ© intrinsĂšque.
5Le second texte, « Les yeux puis ce quâils voient », a Ă©tĂ© lu Ă lâUniversitĂ© de LiĂšge le 12 mars 2015. Bailly y relate des Ă©pisodes dâĂ©veil au monde grĂące au regard, soit au cours dâun voyage en train, soit sur des photographies. Les yeux parlent de notre rapport au dehors mais aussi au sens de lâexistence : « Ce que disent tous ces yeux, et il en irait de mĂȘme, jây tiens, pour ceux des bĂȘtes, câest quâils ont vu lâimmensitĂ©, quâils lâont frĂŽlĂ©e, câest que dans tous les temps des yeux ont vu cela : le vertige dâĂȘtre vivant dans lâespace et de nây passer quâun temps » (p .17-18). Bailly reprend de Walter Benjamin la puissance ontologique de cet Ă©veil offrant le « pouvoir de lever les yeux3 » sur les choses dans le monde. Il en conclut que « rien ni personne nâest sur terre sans avec ou sans autre » (p. 21) : cet ĂȘtre-avec, partagĂ© par tous dans la communautĂ© du vivant, tĂ©moigne des « coulisses de lâexistence » (p. 21). LâĂ©veil, câest ce qui brille de la chose dans son surgissement dans le monde, câest lâĂ©cho qui nous en touche et qui achemine, progressivement, la pensĂ©e en mĂȘme temps que lâĂ©clat du monde (son fragment, mais aussi son aura). Le poĂšme naĂźt, dit Bailly, de ce mouvement dans le monde et dâun « étonnement continu » (p. 26) offert par le regard, Ă prĂ©server, Ă poursuivre.
6Ce que Bailly poursuit, dans ces deux textes liminaires, rĂ©sonne avec ce que les contributeurs de lâouvrage cherchent en son Ćuvre et que leurs articles Ă©clairent ensuite. Aussi est-il particuliĂšrement intĂ©ressant que ces deux textes de Bailly posent dâabord les jalons des chemins Ă emprunter pour le suivre.
Poursuites du monde, du nom Ă la phrase
7Lâimaginaire de Bailly est traversĂ© de mots-clĂ©s quâil met en lumiĂšre dans un entretien avec Marielle MacĂ© et Martin Rueff (« LâenvolĂ©e des noms », p. 27-35). En un libre abĂ©cĂ©daire permettant dâinventer Ă trois voix une suite au Propre du langage. Voyage au pays des noms communs4 publiĂ© en 1997, Bailly Ă©voque les Ă©lans portĂ©s dans son imaginaire par les mots « poursuites », « chute », « forĂȘt », « descente », « passant », « corde », « palper », « palpiter », venue », « évasion », « ricochet », « copeau », « feuille », « lynx »⊠(p. 27-32). Ces mots soutiennent sa tension vers le dehors et soulĂšvent son dĂ©sir, car, comme le montre Suzanne Doppelt dans « Le promeneur rĂȘve » (p. 141-143), ils portent et guident la rĂȘverie du promeneur qui explore le dehors en lâeffleurant, attentif à « lâinvisible de chaque existence » (p. 143). Lâentretien de Bailly avec M. MacĂ© et M. Rueff met en Ă©vidence une approche anti-idĂ©aliste dans laquelle ces noms convoquĂ©s portent lâespoir dâun accord profond et sensible entre la matiĂšre des mots et celle du monde. Chacun des noms mentionnĂ©s sâĂ©chappe vers une chose du monde, appelant un autre mot, le nom dâun poĂšte (Francis Ponge, p. 31), le titre dâun conte mythique (Tristan et Iseult, p. 31) ou dâun ouvrage dâanthropologie (Les Ămes sauvages de Nastassja Martin, p. 33). De la matiĂšre du mot Ă lâimage du monde quâil renvoie, se tisse une continuitĂ© qui sâĂ©rige contre un absurde rapport de forces, et qui parle dâune habitation du monde devenu « paysage », câest-Ă -dire « expĂ©rience quâon en fait » (p. 35).
8Dans « Phraser » (p. 36-60), M. MacĂ© souligne justement ce que lâon accueille du monde et de lâhomme en les nommant. Bailly « ouvre, avec quelques alliĂ©s comme lui poĂštes et philosophes, un monde de phrases : un monde de pensĂ©es-vies qui avancent dans le rĂ©el comme des sondes, un monde pour ainsi dire capable de se dĂ©clarer, de sâĂ©noncer lui-mĂȘme et de lui-mĂȘme » (p. 36). La langue de Bailly recueille la palpitation du vivant, ce qui fait de la phrase le lieu du monde. Le monde sâĂ©chappe dans la langue, Ă travers la langue, au lieu de sây enferrer, ce qui sâaccomplit dans le « phraser » (p. 36) plus que dans la phrase, comme y insiste M. MacĂ© avec une grande clartĂ©, car, dans la forme infinitive du verbe « phraser », sâentend le vĆu dâĂ©chapper Ă lâimmobile et au stĂ©rile. Il faut fĂ©conder la phrase pour y faire advenir le monde et proposer une Ćuvre qui en soit une humble Ă©piphanie dans la langue. M. MacĂ© sâappuie sur une histoire de la phrase dans la littĂ©rature française pour en venir Ă la phrase de Bailly. Dâabord marqueur dâune personnalitĂ© stylistique dâun auteur (comme chez Flaubert), la phrase sâarrache ensuite Ă cette personnalisation pour se tourner vers la littĂ©rature quâelle construit et Ă laquelle elle donne un sens, câest-Ă -dire Ă la fois une signification et une direction, qui tĂ©moignent dâune vision et dâune pensĂ©e du monde. La phrase, « conviction, calmement pratiquĂ©e, quant aux rapports entre la pensĂ©e, la langue, et la vie » (p. 39), est « assoiffĂ©e de monde » (p. 39). Par sa vertu instauratrice et Ă©piphanique5, la phrase, bien plus quâune construction syntaxique, est donc une apparition du rythme du dehors, avec ses pulsations et ses syncopes, et qui suggĂšrent que, rĂ©tive Ă toute aliĂ©nation, la phrase se donne, si bien quâil faut la laisser surgir, car elle est « dictĂ©e du rĂ©el » (p. 42), ce quâĂ©voque aussi M. Rueff dans son article « PoĂ©sie puissance n » (p. 144-155), en montrant que le poĂšme accueille « la dictĂ©e des choses » (p. 153) dans leur rythme.
9En sâappuyant sur Le Propre du langage. Voyage au pays des noms communs, M. MacĂ© montre que nos reprĂ©sentations valorisent le nom et son pouvoir symbolique, alors que câest dans la phrase que tout se joue et que le nom peut quitter son arbitraire pour devenir une matiĂšre vibratoire. Absorbant les qualitĂ©s concrĂ©tisantes de lâĂ©criture de Bailly, M. MacĂ© donne Ă sentir sa propre perception de la phrase, quâelle assimile Ă une « riviĂšre » qui « coule dans la voix » (p. 46), Ă un « serpent » (p. 45), Ă une « sonde » (p. 46) de la rĂ©alité ; elle compare les mots Ă des « oiseaux » (p. 45) qui sâenvolent, Ă des « mues » du serpent phrase (p. 45), rejoignant par-lĂ sa propre attention aux prĂ©sences du vivant dans la littĂ©rature6. M. MacĂ© entre ainsi dans lâintimitĂ© de la phrase de Bailly, partageant une approche sensible et subjective des effets du phrasĂ© de Bailly sur la lectrice quâelle est. La phrase de Bailly ne peut en effet se satisfaire dâune froide approche thĂ©orique ; pour rĂ©vĂ©ler la puissance Ă©vocatrice et invocatoire du langage de Bailly, M. MacĂ© recourt aux ressources du mythos plus que du logos. Cependant, dĂ©bordant une simple approche mĂ©taphorique, cela nĂ©cessite une philosophie des liens entre le langage et le monde pour comprendre comment les langues viennent au/dans le monde et comment la phrase devient lâĂ©crin du dehors. Par exemple, quand Bailly Ă©voque une ville, la phrase sâadapte Ă sa forme et tente de la saisir telle quâelle est en communiquant le sentiment de son Ă©tendue, sans la recadrer ni la redĂ©couper, offrant « un ĂȘtre-saisi, pour saisir » (p. 51). De mĂȘme, dans Le Versant animal et dans Le Parti pris des animaux7, Bailly donne Ă ressentir le vivre des animaux dans le phrasĂ©.
10La force de lâĂ©criture de M. MacĂ© est de proposer des expressions marquantes Ă travers des mots-valises ou des formules aux vertus concrĂ©tisantes, qui ont la dĂ©licatesse de ne pas affadir les tensions Ă lâĆuvre dans lâĂ©criture de Bailly. Dans une perspective spĂ©culaire, ces expressions vĂ©hiculent la dialectique inhĂ©rente Ă la pensĂ©e et au phraser de Bailly : les « pensĂ©es-phrases » (p. 56), lâ« ĂȘtre-phrase » (p. 48), lâ« ĂȘtre-saisi » (p. 51), « les bĂȘtes sont des pensĂ©es » (p. 56), « une phrase, [âŠ] câest une piste dâĂȘtre » (p. 56), « la phrase, donc, est comme une porte qui sâouvre au-devant du mot » (p. 45), « phraser, câest aller palper la rĂ©alité » (p. 46).
11Dans ses « Sillages gallois » (p. 61-71), Samuel Martin analyse les quatre rĂ©cits inspirĂ©s chez Bailly par le Pays de Galles dans Saisir. Quatre aventures galloises8, Ă travers les histoires du peintre Thomas Jones, du poĂšte Dylan Thomas, du romancier Winfried Georg Sebald, et de mineurs de charbon du sud gallois. Comme M. MacĂ©, S. Martin souligne la façon dont le Pays de Galles appelle une Ă©criture chez Bailly, qui essaie dâĂ©pouser avec justesse les contours humides du pays en une « prose ruisselante » (p. 66) dont le rythme cherche les connexions entre les choses et les Ćuvres. Le chapitre sur Dylan Thomas y est dâailleurs une occasion pour Bailly de rĂ©flĂ©chir Ă ce qui passe dans la transposition dâune langue en une autre. En effet, pĂ©nĂ©trer la langue, câest pĂ©nĂ©trer le monde, et inversement, si bien que tout langage constitue dâabord une traduction du monde : traduire devient, au sens propre, com-prendre le monde. « Ce nâest donc pas seulement telle ou telle langue que lâon peut traduire en paroles (que ce soit pour soi-mĂȘme ou pour autrui), câest toute dimension de lâexistence » (p. 68), Ă©crit S. Martin, si bien que la phrase « émet » (p. 68) le monde via les paysages et les personnages en une « traduction en paroles du Pays de Galles » (p. 69). Ce « poĂšme [se voit] Ă©largi » (p. 69) des territoires traversĂ©s et saisis grĂące Ă une attention dĂ©sirante de Bailly qui fait de la langue lâhĂŽte de ce qui arrive du et dans le dehors.
12Nathalie PiĂ©gay, dans « Les ressources narratives du lointain » (p. 91-102), Ă©tudie CafĂ© NĂ©on et autres Ăźles et Jours dâAmĂ©rique. 1978-2011 9, qui sont des carnets tenus sur une trentaine dâannĂ©es par Bailly lors de sĂ©jours en AmĂ©rique et en GrĂšce, et transcrits lors des derniers confinements. Ces carnets sont le tĂ©moin et le relais dâun rapport au dehors qui passe par les mots, les notes, les observations de Bailly sur ses lectures, ses visites, ses rencontres, dont tĂ©moignent parfois des tickets et autres documents qui composent des Ă©clats du monde vu. Par ces notations, lâauteur se porte au dehors, sans chercher Ă faire retour sur son perçu subjectif : en effet, malgrĂ© quelques rĂ©flexions personnelles, ce nâest pas lâintime qui surgit, câest le dehors qui est Ă©clairĂ©. Ces carnets mĂ©moriels et documentaires forment des archives discontinues dont les « traces du passĂ©, âcopeauxâ arrachĂ©s au prĂ©sent » (p. 94) pourront former la base archĂ©ologique de futurs poĂšmes. Ce rĂ©servoir des traces du monde et de lâĂ -venir du poĂšme se voit sauvĂ© par une Ă©criture qui ne cherche pas lâexhaustivitĂ© ni le rĂ©sumĂ© chronologique des Ă©vĂ©nements, mais qui doit en rendre le tempo. Câest pourquoi les carnets de Bailly se caractĂ©risent, dâaprĂšs N. PiĂ©gay, par une « irrĂ©gularité » et une « arythmie » (p. 94) : comme le montrent aussi M. MacĂ© et S. Martin, lâĂ©crit se met au rythme du dehors et rend compte du tempo du voyage, avec ses Ă©tirements, ses accĂ©lĂ©rations et ses ruptures. Le carnet de « copeaux » (p. 96), Ă la fois concret et lĂ©ger, est le rĂ©sidu des choses vues dont le scripteur dĂ©tache un peu de matiĂšre pour le saisir : « la notation Ă©rafle le rĂ©el et entame sa continuitĂ© temporelle » (p. 97). Il accueille les Ă©clats du monde rĂ©el, de maniĂšre humble et authentique puisquâil dĂ©daigne la reconstruction artificielle dâune continuitĂ©. La notation y est un double matĂ©riau, du langage et du monde, poursuivant le vieux rĂȘve dâune alliance entre langage et choses, laquelle nâeffacerait pour autant pas les particularitĂ©s de chacun, et rechercherait, au contraire, une « hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©ité » (p. 101) apte Ă dire, dans la dimension composite et hybride du livre qui tient Ă la fois du journal de bord, du poĂšme en prose, du rĂ©citâŠ, celle du monde, pour une juste « arythmie » (p. 101). En plus de rĂ©vĂ©ler le monde du dehors, les carnets tĂ©moignent du voyage dans lâĂ©criture par leur dimension « gĂ©nĂ©alogique » (p. 101), dont N. PiĂ©gay souligne la portĂ©e mĂ©tapoĂ©tique pour Ă©clairer la fabrique du texte de Bailly.
13Cette confrontation de lâĂ©criture de Bailly au dehors est dĂ©veloppĂ©e par Nina Rocipon dans « La ressemblance Ă©mancipĂ©e : la chaussette, le gant et lâĂ©lĂ©phant » (p. 117-128). Si N. Rocipon souligne aussi lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© gĂ©nĂ©rique de lâĆuvre de Bailly, elle insiste en particulier sur sa grande cohĂ©sion autour dâune idĂ©e Ă laquelle donne son nom le titre du recueil dâarticles de Bailly, La Fin de lâhymne10. En faisant finir lâhymne (le discours idĂ©ologique ou savant) pour gagner dâauthentiques « retrouvailles avec un rĂ©el perdu » (p. 118), Bailly renouvelle lâacte de naissance de la modernitĂ© qui se porte aux devants du rĂ©el pour le voir (re)naĂźtre dans la langue.
14Enfin, au lieu dâessayer dâ « attraper » (p. 129) Bailly par ses mots Ă©crits, Daniel de Roulet propose avec originalitĂ© de « le prendre avec ses gestes et Ă lâoral » (p. 129), dans « Jean-Christophe Bailly Ă lâoral » (p. 129-131). Ăvoquant la langue orale et paraverbale de Bailly en entretien, D. de Roulet souligne les Ă©tapes de lâexpression de sa pensĂ©e, accompagnĂ©es et rythmĂ©es par les mouvements de ses mains, qui se serrent puis se quittent, de mĂȘme que le mouvement de la phrase accompagne et fait naĂźtre le monde. Selon D. de Roulet, lâon assiste ainsi avec fascination (p. 130) Ă lâĂ©closion puis au dĂ©veloppement dâune parole qui sâalimente en sâĂ©chappant Ă la poursuite de diverses pistes dâidĂ©es : « il produit, il rĂ©vise ce quâil a Ă©crit, commente, empile des incises » (p. 129). Dans ce penser-parler, « il ne parle pas, il pense avec les mains » (p. 130). Les mains de Bailly, Ă lâimage de ses phrases, habitent lâespace, comme pour y chercher un Ă©cho Ă une pensĂ©e dont les fluctuations se donnent Ă entendre en profitant de la libertĂ© offerte tant quâelle nâest pas cristallisĂ©e par lâĂ©crit. Câest dans cette phase-lĂ , selon D. de Roulet, que la pensĂ©e de Bailly est la plus forte, la plus belle et la plus personnelle.
15Ainsi, ce numĂ©ro de la revue Critique propose une immersion dans la fabrique de la phrase et du texte de Bailly, qui se fait instantanĂ©ment fabrique du monde. La phrase de Bailly est une insistance dans le vivant, ainsi quâune contractualisation entre deux parties : le langage et le monde se voient ici offrir des territoires en partage, sans ĂȘtre les simples dĂ©versoirs ou recueils de lâun et de lâautre. Pour le rĂ©sumer, Martin Rueff propose Ă la fin du recueil, dans « PoĂ©sie puissance n » (p. 144-155), de faire dâĂcho « la nymphe tutĂ©laire de cette dĂ©finition de la poĂ©sie » (p. 155), car le langage est le souvenir de lâĂ©cho du monde, que lâĂ©criture de Bailly a la charge de libĂ©rer. Ces Ă©tudes suggĂšrent le nĂ©cessaire dĂ©passement dâune poĂ©thique qui viserait Ă simplement habiter le monde. Ces articles suggĂšrent que Bailly opĂšre une synthĂšse ainsi quâun dĂ©passement des prĂ©cĂ©dentes phases de la littĂ©rature contemporaine qui a cherchĂ© son lieu dans la langue ou dans le nouage avec le monde : avec Bailly, le « ou » devient un « et », et sâautorise des Ă©chappĂ©es vers dâautres formes que le poĂšme tout en le cherchant sans cesse.
Pour suivre le parti pris du poĂšme
16« Câest vers le poĂšme que selon moi tout doit tendre », Ă©crit Bailly dans ses carnets de voyage Jours dâAmĂ©rique. 1978-200111. Ses notes et ses proses convergent vers le poĂšme, qui semble ĂȘtre pour lui lâautre nom de la crĂ©ation et de lâĂ©criture12. Sâentend dans cette prĂ©sence du mot « poĂšme » comme point focal de la crĂ©ation littĂ©raire chez Bailly son sens originel dĂ©rivĂ© du grec ÏÎżÎčΔ ÌÏ, « fabriquer, faire, crĂ©er ». Les « poursuites » Ă©ponymes sont aussi, peut-ĂȘtre, celles du poĂšme nichĂ© en chaque geste crĂ©ateur, y compris hors du poĂšme.
17La phrase de Bailly interroge la capacitĂ© de la langue Ă organiser des points de rencontres du locuteur et du monde, tout comme le voyage mis en mots dans le carnet devient une interrogation sur la nature et le rĂŽle de lâĂ©crivain, comme le souligne Nathalie PiĂ©gay dans « Les ressources narratives du lointain » (p. 91-102). Dans ses « DĂ©troits, isthmes, communisme(s) » (p. 103-116), Philippe Roux propose lâidĂ©e dâune langue-monde dans laquelle le lexique de la gĂ©ographie permettrait de comprendre le travail de Bailly. Ainsi, les noms « isthme » et « dĂ©troit » mĂ©taphorisent le rĂŽle du poĂšme, sĂ©parant et reliant tout Ă la fois en prĂ©servant la possibilitĂ© dâun passage, dâun mouvement, dâune jonction qui permettent dâ« ĂȘtre-avec » (p. 107). La connexion de lâĂ©crit et du monde sensible, chez cet « écrivain des Ă©gards » (p. 113) quâest Bailly, montre un poĂšte capable de rester aux aguets pour se laisser traverser par les choses du monde, devenant lui-mĂȘme Ă©crivain-isthme ou Ă©crivain-dĂ©troit.
18Dans « PoĂ©sie puissance n » (p. 144-155), Martin Rueff montre que la poĂ©sie de Bailly est une recherche dâelle-mĂȘme. Si lâĆuvre de Bailly comprend huit titres de poĂ©sie, oĂč le poĂšme assume et affiche sa forme Ă travers le choix du vers, il nâen reste pas moins que toute sa poĂ©sie tend Ă un « élargissement13 » vers son autre, qui peut ĂȘtre la prose. Le poĂšme nâest pas une question de genre : dĂ©bordant la notion gĂ©nĂ©rique, il trouve son lieu dans une ouverture gagnĂ©e grĂące Ă la vertu exploratoire de cette forme mallĂ©able et mobile. Chez Bailly, la « fin de lâhymne » correspond Ă la perte du souffle emphatique du poĂšme et de lâidentitĂ© lyrique de la PoĂ©sie. Ainsi, plus quâune extĂ©riorisation spectaculaire, le poĂšme cherche la dimension spĂ©culaire qui lui permettra, tout en accueillant la voix du monde et en regardant le dehors, de se regarder et de se comprendre lui-mĂȘme. Se reconnaĂźt dans cette approche, mĂȘme sâil nâest pas nommĂ©, lâinfluence sur la critique moderne des travaux de Jean-Michel Maulpoix sur le lyrisme critique14 qui, par le biais du dĂ©doublement engendrĂ© par la crise de la modernitĂ©, amĂšne le poĂšte Ă regarder son propre travail sur la langue en refusant toute complaisance naĂŻve envers le chant. Chez Bailly, la « fin de lâhymne » constitue une augmentation en puissance de la poĂ©sie, et non pas sa rĂ©duction, dâoĂč le titre de lâarticle de M. Rueff : « Ălargissement de la poĂ©sie + Fin de lâhymne = poĂ©sie â hymne = poĂ©sie puissance n. Non pas âhaine de la poĂ©sieâ, mais poĂ©sie puissance n » (p. 147). Ă force de sâ« élargir », le poĂšme court-il Ă sa perte, la prose est-elle lâavenir du poĂšme ? Bailly montre au contraire que le poĂšme, dans sa persĂ©vĂ©rance, peut demeurer poĂšme tout en sâĂ©largissant vers la prose. M. Rueff sâattache Ă prĂ©ciser les dettes de Bailly dans sa poursuite dâune forme du poĂšme, envers les surrĂ©alistes (« la cĂ©sure, la provocation, la tension, lâĂ©mulsion », p. 148), les romantiques (« lâaffranchissement des genres, lâenvergure spĂ©culative, la dispersion rigoureuse, lâĂ©largissement du poĂšme et lâexigence du fragmentaire, un dĂ©part toujours nouveau, la conscience de soi de la poĂ©sie, lâimprudence », p. 148), Cesare Pavese (« un besoin de concrĂ©tude », p. 149, qui amĂšne Ă cĂŽtoyer le rĂ©cit et Ă refuser la dimension lyrique et emphatique de la mĂ©taphore), les poĂštes amĂ©ricains (« le poĂšme-continent, le tout-venant, la situation sans intention », p. 150), Dylan Thomas (« la ruine de lâidĂ©e parfaite, lâinsondable du langage », p. 150), Paul Celan (le poĂšme comme « seuil » du monde, p. 150), tous (« le refus que le poĂšme vienne sâabĂźmer dans la poĂ©sie », « la vraie poĂ©sie se moque de la poĂ©sie car elle ne croit mĂȘme pas Ă lâidĂ©e de vraie poĂ©sie », p. 151). Câest aussi cela, lâĂ©largissement du poĂšme : sa tension vers les rĂ©sonances qui lui permettent dâexplorer sa forme et son devenir. Le propos, convaincant, de M. Rueff est de montrer que le poĂšme est dâautant plus puissant quâil rĂ©siste avec tĂ©nacitĂ© Ă la poĂ©sie, câest-Ă -dire quâil se refuse Ă une assimilation expĂ©ditive Ă un genre ou Ă un mode, et quâil cherche sa forme, donc sa raison dâexister. M. MacĂ© le soulignait dĂ©jĂ dans son article « Phraser » (p. 36-60) en montrant lâinsistance de la phrase, assimilĂ©e Ă une « piste dâĂȘtre qui insiste dans le vivant, et, en cela, une raison de vivre » (p. 56). Les poĂšmes de Bailly tĂ©moignent de cette rĂ©sistance, notamment par le choix du prosimĂštre, par lâinsertion de fragments, de copeaux ou de vignettes dans le poĂšme (p. 152). M. Rueff rapproche Ă ce sujet Bailly de Jean-Luc Nancy15 qui prĂ©cise cette capacitĂ© Ă rĂ©sister : « Lâhistoire de la poĂ©sie est lâhistoire du refus persistant de laisser la poĂ©sie sâidentifier avec aucun genre ou mode poĂ©tique [âŠ], pour dĂ©terminer, incessamment, une nouvelle exactitude16 ».
19Lâun des grands mĂ©rites de cet ouvrage est de montrer comment Bailly poursuit lâidĂ©e de poĂšme, Ă travers les nombreux dialogues entre les diverses Ćuvres de Bailly, mais aussi avec celles dâautres auteurs : ces Ă©chos infra et extragĂ©nĂ©riques rĂ©vĂšlent la singularitĂ© et la rĂ©sonance de la quĂȘte de Bailly. Ainsi, dans « Penser en peintre : Bailly lecteur de Baudelaire » (p. 132-140), Julien Zanetta Ă©tudie la prĂ©face au Salon de 1846 de Baudelaire17, et montre que Bailly, en renouvelant le regard trop souvent peu critique portĂ© sur Baudelaire, mĂȘle admiration et distance pour interroger la poiesis baudelairienne, notamment en soulignant la « mĂ©thodique gradation des idĂ©es » (p. 136) de Baudelaire qui conduit du rĂŽle de la critique Ă la dĂ©finition du romantisme puis Ă la couleur et enfin Ă Delacroix. Les tons se mĂȘlent sous la plume de Bailly, entre explications historiques et allusions Ă lâĂ©poque prĂ©sente, mettant son intuition et son sentiment au service dâune critique qui se refuse Ă la froideur de la stase thĂ©orique pour lui prĂ©fĂ©rer des associations improbables ou subjectives. Bailly aime en Baudelaire lâiconoclaste qui remodĂšle les formes et qui « sâen prend aux gloires Ă©tablies, aux rĂ©putations usurpĂ©es » (p. 136). Distance, humour, jeu et ironie se mĂȘlent pour offrir, Ă travers lâĂ©tude de la force de dĂ©voilement de lâart, une « clairvoyance » (p. 137). Ainsi, Bailly nous aide Ă (re)lire avec luciditĂ© Baudelaire, en sachant « allier respect et libertĂ©, connaissance profonde de la peinture de cette Ă©poque et volontĂ© dâexercer un regard interrogateur, admiratif, certes, mais critique, surtout, sur un auteur Ă qui, depuis beau temps, lâon passe tout » (p. 135). Mais, surtout, J. Zanetta montre que lâapproche de Bailly dĂ©borde les genres (p. 140), en cherchant dans le texte baudelairien les mouvements dâun genre Ă lâautre et les Ă©chappĂ©es de la critique dâart vers le poĂšme. Son regard sur la critique baudelairienne est en fait un regard sur le poĂšme : « il sâagit de comprendre la ligne que tracent les essais de Baudelaire sur lâart. Soit encore, de dĂ©terminer le rĂŽle qui revient Ă la poĂ©sie » (p. 140), en laquelle Baudelaire voit une « qualité », « Bailly devine en 1846 un âdevenir prose de la peinture18â (p. 56) qui prolonge, accompagne, ou devance mĂȘme un devenir prose du poĂšme » (p. 140). Les diverses approches adoptĂ©es par Bailly dans cette prĂ©face Ă lâĂ©criture hybride (politique, philosophie, esthĂ©tique, poĂ©tique), se rejoignent dans la « mise en mots » (p. 140) de la peinture, si bien que tout y court au poĂšme, que Bailly tente de rĂ©flĂ©chir par ce dĂ©tour.
20Enfin, Laurent Jenny, dans « Puissances de lâattĂ©nuation » (p. 84-90), Ă©tudie La Reprise et lâĂveil. Essai sur lâĆuvre de Jean-Marc Cerino19. Cet essai forme pour L. Jenny le point de dĂ©part dâun Ă©largissement de la rĂ©flexion sur la nature et la portĂ©e du geste artistique. L. Jenny sâattache Ă souligner les rĂ©sonances entre lâĆuvre de Cerino et le travail de Bailly : Cerino appose au pinceau une Ă©criture seconde sur des photographies, notamment dâarchives, ce qui leur redonne une lumiĂšre ; la reprise se veut rĂ©paration, mais sans voiler la nature premiĂšre de la photographie. Le travail de Cerino, vu comme une « trace » (p. 86), est une prĂ©sence vouĂ©e Ă lâeffacement ; cette puissance du positif-nĂ©gatif et de la prĂ©sence-perte vĂ©hicule une interrogation sur le rapport dialectique entre lâunicitĂ© et la reproductibilitĂ© de lâimage : la photographie, image unique dâune rĂ©alitĂ© unique, est dupliquĂ©e par la reprise picturale. L. Jenny souligne Ă©galement le sens du geste artisanal de Cerino, qui fait du support du verre une matiĂšre Ă la fois translucide et opaque, rĂ©activant la mission du « palimpseste » (p. 88), qui, en un jeu de transparence et de masquage, montre ce quâil veut cacher : « par un Ă©trange effet dâĂ©mergence la vĂ©ritĂ© effacĂ©e de lâimage transparaĂźt sous sa fausse tranquillité » (p. 88). Lâessai de Bailly sur lâĆuvre de Cerino ouvre une voie dans lâunivers des images, entre leur surabondance et leur invisibilitĂ©, ce qui parle, de façon dĂ©tournĂ©e encore, du poĂšme et de la crĂ©ation. L. Jenny considĂšre Bailly comme un « mĂ©diateur » (p. 84) qui fait de lâimage non pas un donnĂ© figĂ©, mais un « âenvoiâ qui nâen finit jamais dâarriver » (p. 85) pour rĂ©vĂ©ler sa part alĂ©thique. AprĂšs le rĂ©vĂ©lateur technique permettant le dĂ©veloppement de la photographie, la peinture agit comme un second rĂ©vĂ©lateur de lâimage. Lâimage renvoie Ă la fois Ă sa propre rĂ©alitĂ© et Ă lâĂ©pisode historique quâelle prĂ©sente, si bien que sây observent simultanĂ©ment une image et son autre. Dans ce travail duel entre le mĂȘme et lâautre, Cerino offre la possibilitĂ© de mieux voir, et de voir plus, en dĂ©couvrant une vĂ©ritĂ© auparavant restĂ©e dissimulĂ©e, câest-Ă -dire en rĂ©vĂ©lant la nature profonde du geste poiĂ©tique. L. Jenny qualifie le travail de Cerino de « poche de rĂ©sistance, oĂč lâon se pose moins la question de âlâartâ que celle de la nĂ©cessaire figuration et refiguration du monde » (p. 90) qui prouve que lâart a encore une place et un sens dans notre monde. Ce plaidoyer pour la force de dĂ©voilement de lâart souligne la capacitĂ© de rĂ©sonance existentielle de lâart qui, contrairement Ă ce que montre Yves Michaud dans ses essais20 sur la sur-esthĂ©tisation dans la sociĂ©tĂ© actuelle, nâest pas soumis Ă la marchandisation ni au rĂšgne de lâesthĂ©tique chez Cerino et chez Bailly.
21Ainsi, plusieurs articles de ce Critique mettent en lumiĂšre la capacitĂ© respiratoire du poĂšme, qui sâouvre Ă dâautres phrasĂ©s que les siens, qui sâĂ©largit de ses Ă©changes avec dâautres voix et de ses poursuites dâautres formes. Tout y concourt Ă souligner la puissance tenace et persĂ©vĂ©rante de lâĂȘtre-lĂ du poĂšme, en tension dans lâensemble de son Ćuvre.
Que poursuivre ?
22Lâintroduction de Critique rappelle que Bailly a intitulĂ© un recueil de textes sur le théùtre Poursuites21, nom qui dĂ©signe un « projecteur mobile susceptible dâaccompagner le dĂ©placement dâun acteur sur le plateau22 », autrement dit qui met en lumiĂšre ce quâil faut observer. Que poursuivent les textes de Bailly, et que nous montre-t-il Ă observer du monde dans ses Ă©crits ? Suivant Bailly, que nous faudrait-il poursuivre de nos assiduitĂ©s ?
23Dans son entretien avec M. MacĂ© et M. Rueff intitulĂ© « LâenvolĂ©e des noms », Bailly prĂ©cise que le terme « poursuites » Ă©voque le mouvement, la mobilitĂ©, le passage, le contraire du mur. Cette tension exploratoire favorise les « points de suture entre le ciel et la terre » (p. 29), qui relient plus quâils ne referment, portĂ©s vers « une intuition sans fin recommencĂ©e » (p. 29). Le poĂšme forme une exploration, Ă la fois physique et intellectuelle, oĂč la palpitation de la langue et du dehors permet dâespĂ©rer trouver une « respiration » (p. 29) en laquelle le monde offre sa part dâillimitĂ© qui suscite une poursuite infinie.
24Dans « Ce qui vient avec les riviĂšresâŠÂ » (p. 72-83), Elvina Le Poul propose une approche que lâon pourrait qualifier dâ« aquasophe », en interrogeant la sagesse acquise par lâobservation des riviĂšres et des fleuves qui forment les points de dĂ©part du DĂ©paysement23. Cet essai dĂ©crit une traversĂ©e de la France pendant trois ans, oĂč Bailly se laisse guider par les fleuves et les riviĂšres pour Ă©tablir un « pacte [âŠ] autour dâun appel mutuel » (p. 72), pour quâen retour, lâeau « accompagne et instruise un ensemble de pensĂ©es respirantes » (p. 72). Ils font naviguer vers la question de lâidentitĂ© française, en amenant Ă regarder la France Ă lâaune de ses eaux (en riposte au projet puis Ă la crĂ©ation dâun ministĂšre de lâImmigration et de lâIdentitĂ© nationale par le prĂ©sident Nicolas Sarkozy en 2007-2010). Dans la leçon donnĂ©e par la porositĂ© des eaux et des territoires, Bailly va contre les replis identitaires, si bien que, sous sa plume, la riviĂšre prend une valeur antinationaliste en ce quâelle dĂ©centre notre regard sur le pays pour nous dĂ©-payser, câest-Ă -dire sortir de notre idĂ©e du pays, de ses normes et de ses barriĂšres. LâĂ©criture poursuit ici le rĂȘve politique du partage (des droits de la terre et de la nature, du sensible, du chant du monde), pour lĂ©gitimer la voix des choses du monde et « caractĂ©riser leur mode de prĂ©sence » (p. 75), non pas en leur donnant une voix anthropomorphe, mais en rĂ©habilitant leur voix, en mettant en lumiĂšre leur prĂ©sence et leur surgissement, sans les personnifier, de façon Ă respecter leur maniĂšre dâĂȘtre. Cette Ă©criture se veut politique en ce quâelle endosse une responsabilitĂ© quant aux choses du monde, qui nous amĂšne Ă nous intĂ©resser Ă elles, Ă entendre leur appel, Ă leur rĂ©pondre, Ă travers une attitude de « confiance Ă©thique » (p. 77) qui pourrait sâinspirer de la forme mĂȘme de la riviĂšre, avec ses mĂ©andres et sa fluiditĂ©, Ă©chappant aux paradigmes et aux systĂšmes qui replient lâhistoire sur elle-mĂȘme. Cette politique prend place dans ce quâE. Le Poul nomme une « éthique de la forme » (p. 79) qui « sâoppose Ă ce qui de la forme, verse dans ce que lâon appelle le formel, dâoĂč dĂ©rive la formalitĂ© â tout le registre de lâinstallation normative et de la fixité ; tout ce qui confond la loi avec lâarrĂȘtĂ©24 », et qui incarne la libertĂ© et la tolĂ©rance, autres noms de lâouverture et de lâĂ©largissementâŠ
25Cette portĂ©e politique et Ă©thique est aussi louĂ©e dans « DĂ©troits, isthmes, communisme(s) » (p. 103-116). LâoriginalitĂ© de la lecture de Philippe Roux est dâaborder lâĆuvre de Bailly Ă lâaune de lâidĂ©e de communisme pour y rechercher une « communautĂ© des existences » (p. 103), en partant dâun propos de Bailly : « Mise en commun, le mot est dĂ©jĂ lĂ et dĂ©signe, quâon le veuille ou non, un communisme. [âŠ] Ce nâest pas le communisme ârĂ©elâ tel quâil a existĂ© derriĂšre nous avec son erreur fondamentale et ses atrocitĂ©s mais un communisme toujours Ă venir dans lequel le schĂšme de la dispersion, de la dissĂ©mination est aussi fondamental que celui du rassemblement25 ». Ainsi lâidĂ©e de communisme Ă©clairerait la poĂ©tique de Bailly, en signalant lâimportance de lâĂȘtre-avec, dans la recherche dâun libre « assemblement » (p. 105). Tel que le prĂ©sente P. Roux, le projet de Bailly est de rechercher le « seuil oĂč nous sommes en commun. SĂ©parĂ©s mais en commun, rĂ©unis » (p. 107). Le seuil devient une topique pour penser la possibilitĂ© dâune communautĂ© et dâun partage, ce qui amĂšne P. Roux Ă parler de « conception politico-utopique de la rĂ©volution permanente vue par Bailly » (p. 107), qui recherche « lâinfinie connexion des choses » considĂ©rĂ©es dans leur Ă©galitĂ© morale mais sans lâassimilation monolithique que pourrait vĂ©hiculer lâidĂ©e de communisme. Le « communisme » est ici lâautre nom de la prĂ©sence aux choses, lâeffort et la tension pour ĂȘtre pleinement lĂ , dans le partage du vivant. P. Roux cherche Ă mettre lui-mĂȘme en Ćuvre cette approche dans la construction de son article, qui nâa de cesse de mettre Bailly en relation avec dâautres, en le rapprochant du philosophe Jean-Luc Nancy, du rĂȘve des surrĂ©alistes, de la recherche dâune vĂ©ritĂ© de lâinstant chez Cesare Pavese, du rĂȘve de partage chez les prolĂ©taires de Tchevengour dâAndreĂŻ Platonov, de la pensĂ©e de la discontinuitĂ© chez le philosophe Walter Benjamin26, pensĂ©e qui inspire chez Bailly la pratique, contre une langue lisse et uniforme, dâune langue de fragments qui se tiendrait Ă hauteur du monde pour y trouver un « en-commun » (p. 114). Ainsi, P. Roux montre que la principale question de Bailly, « comment se tenir dans lâouvert ? » (p. 106), poursuit un rĂȘve de partage et de communautĂ©.
26Dans « Puissances de lâattĂ©nuation » (p. 84-90), Laurent Jenny souligne la dimension politique des photographies choisies par Cerino et Ă©voquĂ©es par Bailly : ces « archives de dĂ©sastres historiques » (p. 87) sont des images de ruines, dâĂ©vĂ©nements collectifs politiques (rĂ©voltes ou manifestations), dâessais dâinventions abandonnĂ©es : il porte son attention, « entre effacement et esquisse », « lĂ oĂč des potentialitĂ©s ont Ă©tĂ© Ă©touffĂ©es par lâHistoire mais oĂč la vigilance dâun regard peut sans doute les ranimer » (p. 87). Lâutopie dâune vigilance du regard peut rendre visible lâoubliĂ©, Ă travers une « anamnĂšse historique » (p. 88), comme dans les romans de W.G. Sebald qui dĂ©voilent le vrai par la fiction, constituant une mĂ©moire qui fait la lumiĂšre sur des traumatismes enfouis.
27Cette quĂȘte dâun ancrage dans le temps est aussi mise en valeur par Elvina Le Poul, dans « Ce qui vient avec les riviĂšresâŠÂ » (p. 72-83). Elle propose de lire dans lâattachement de Bailly aux riviĂšres et aux fleuves qui traversent la France une « poĂ©tique mĂ©morielle » (p. 82). Le souvenir « mobile et sĂ©dimentaire » circule dans la riviĂšre et dĂ©ploie une force de germination qui devient un Ă©veil ; cette mĂ©moire passe par les mots, si bien que la Loire dĂ©clenche la survenue du Loir mais aussi des Ă©pisodes historiques affĂ©rents (lâĂ©pisode du procĂšs des Ăgaux revient Ă lâesprit quand on voit le Loir traverser la ville de VendĂŽme, p. 82), grĂące Ă une « resĂ©mantisation du flux : Ă ce qui passe et qui liquide le temps dans un espace plan, se substitue une rĂ©alitĂ© dense et mnĂ©monique » (p. 82). Dans la phrase de Bailly, toute la « mĂ©moire hydrographique » (p. 82-83) de la France vient sâenrouler autour de la mĂ©moire de la langue ; comme de maniĂšre proustienne, le paysage dĂ©clenche le souvenir autour de la riviĂšre qui est Ă la fois du passĂ© et du futur, du perdu et du encore lĂ .
28Si la phrase-riviĂšre peut devenir une gardienne de la mĂ©moire, câest aussi, selon Nina Rocipon dans « La ressemblance Ă©mancipĂ©e : la chaussette, le gant et lâĂ©lĂ©phant » (p. 117-128), parce quâelle active dans les moments dâĂ©piphanie du monde, et notamment du rĂ©el perdu, le phĂ©nomĂšne particulier de la ressemblance. Pour N. Rocipon, la ressemblance est une notion fondatrice dans la poĂ©tique Ă©thique et politique de Bailly par sa puissance de mise en contact entre le sujet et le dehors. Sans quâune assimilation factice et Ă©puisante rabatte une idĂ©e ou une image sur une autre ou sur un paradigme, la ressemblance revĂȘt une force dâouverture nourrie dâune grande « densitĂ© phĂ©nomĂ©nologique » (p. 119). Loin de toute conformitĂ©, elle rĂ©vĂšle une façon sensible dâĂȘtre dans le monde qui semble vraie sans mimĂ©tisme. Câest une ressemblance en soi, dans un emploi absolu, sans analogie (qui serait un enfermement), une « ressemblance sans rĂ©fĂ©rent » (p. 120), donc « émancipĂ©e » (p. 119) et « libĂ©rĂ©e » (p. 120). Elle offre par consĂ©quent la « sensation dâune coĂŻncidence entre lâĂȘtre et son apparence » (p. 120), en exaltant lâobjet perçu plutĂŽt que lâanalyse de son rĂ©fĂ©rent : la chose est donc aussi Ă©mancipĂ©e du jugement imposĂ© par lâobservateur. Cette singularitĂ© dâune ressemblance sans rĂ©fĂ©rent ni mimĂ©tisme souligne lâhĂ©ritage de Walter Benjamin chez Bailly : la ressemblance se rĂ©alise dans une expĂ©rience vĂ©cue, par exemple dans lâimage de la chaussette qui change de forme et de destination tout en gardant son identitĂ© de chaussette, pour ĂȘtre tour Ă tour contenant, contenu et chaussette27, lâimage de la chaussette se transformant chez Bailly en celle du gant (p. 125-126) qui colle lâimage de la main sur la main en rendant absolument adĂ©quats lâenveloppant et lâenveloppĂ©. Cette notion de ressemblance est celle de vĂ©ritĂ© de la chose, qui renvoie chez Benjamin au regret de la chose perdue, et chez Bailly Ă la saveur joyeuse et onirique du contact avec la chose. En fin dâarticle, la chaussette et le gant conduisent vers lâĂ©lĂ©phant28, dont lâapparition dĂ©clenche la joie en ce quâil surgit dans lâimaginaire tel quâon lâattend mais aussi tel quâon le rĂȘve. Ainsi, la ressemblance, Ă©mancipĂ©e, se fait Ă©mancipatrice, en ce quâelle dĂ©livre des schĂ©mas de pensĂ©e et ouvre vers un ailleurs dans les mots.
29Cette projection vers un autre monde rejoint la tĂąche fondamentale de la littĂ©rature, soulignĂ©e par Marielle MacĂ© dans « Phraser » (p. 36-60) : grĂące au langage, inventer des utopies pour proposer dâautres maniĂšres de vivre. La conclusion de M. MacĂ©, dans « Phraser », souligne la portĂ©e alĂ©thique de lâĆuvre de Bailly : câest une littĂ©rature de vĂ©ritĂ© grĂące Ă la langue ; pour cela, et pour prĂ©server lâidĂ©e dâutopie dâune vĂ©ritĂ© Ă poursuivre, la phrase suscite une tension entre le prĂ©sent et lâĂ -venir, tout en habitant en plein dans le monde. M. MacĂ© souligne son goĂ»t pour les livres de Bailly : « elle vous met davantage dans le monde cette lecture, le monde mobile, vivant, vibrant, elle vous y verse, comme un estuaire, elle ouvre la fenĂȘtre et les poumons et fait respirer â respirer dans les choses et dans la parole, respirer enfin » (p. 60). Encore plus quâune politique du vivre-avec et quâune Ă©thique de la clairvoyance, lâĆuvre de Bailly suscite la vie-mĂȘme, le dĂ©sir et lâ« appĂ©tit » (p. 52) du monde, car « la forme, toute forme, est un rĂȘve du monde qui se pense en se faisant » (p. 55).
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30Poursuites⊠du monde, de la langue, du poĂšme, dâun rĂȘve : ce numĂ©ro de Critique marque un tournant majeur des Ă©tudes sur lâĆuvre de Jean-Christophe Bailly, en offrant Ă la fois une synthĂšse et de nouvelles pistes pour comprendre sa poĂ©tique et son Ă©thique. Les nombreux et riches Ă©chos proposĂ©s montrent Ă quel point lâĆuvre de Bailly se situe au croisement de diverses approches crĂ©atrices et Ă©pistĂ©mologiques. TournĂ©e vers lâautre et vers le dehors, â en tĂ©moignent les nombreuses prĂ©faces quâil a rĂ©digĂ©es pour accompagner des Ćuvres variĂ©es, ainsi que la capacitĂ© exploratoire de son Ă©criture irradiant vers une polygĂ©nĂ©ricité â, lâĂ©criture de Jean-Christophe Bailly est en Ă©lan dans lequel compte peut-ĂȘtre plus la poursuite que le fait de savoir exactement ce qui est poursuivi.
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