Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 2
titre article
Daniel Lançon

Le Voyage en Europe (1892‑1893) du jeune Ă©rudit Ă©gyptien Ahmad Zakß : apprentissage des modernitĂ©s & rĂ©flexions sur le passĂ© andalou

Ahmad ZakĂź, Le DĂ©part pour le CongrĂšs. Lettres d’Europe (1892‑1893), introduction, traduction et notes de Randa Sabry, prĂ©face de Robert SolĂ©, Paris, Sorbonne UniversitĂ© Presses, 2021, 290 p., EAN : 9791023106619.

1AprĂšs la publication du rĂ©cit du voyage Ă  l’Exposition Universelle de 1900 d’Ahmad ZakĂź1, la direction de l’excellent collectif Voyager d’Égypte vers l’Europe et inversement. Parcours croisĂ©s (1830‑1950)2 et plusieurs Ă©tudes consacrĂ©es Ă  la mĂȘme thĂ©matique, l’universitaire Ă©gyptienne Randa Sabry offre ici une remarquable Ă©dition critique du rĂ©cit de voyage d’Ahmad ZakĂź, Le DĂ©part pour le CongrĂšs. Lettres d’Europe (1892‑1893)3. Cet ouvrage passionnant dĂ©centre le regard et aiguise la curiositĂ©.

2Le prĂ©facier, Robert SolĂ©, explique Ă  juste titre (p. 9‑10) qu’il Ă©tait nĂ©cessaire de mettre en lumiĂšre le rĂ©cit de ce jeune voyageur qui allait devenir « l’un des grands intellectuels arabes de son temps »4. La traductrice, Randa Sabry, prĂ©sente dans sa substantielle « Introduction » (p. 11‑24) le renversement historiographique dĂ©cisif qui consiste Ă  Ă©diter en français ce Voyage d’un Égyptien en Europe, qui plus est celui d’un lettrĂ© par ailleurs trĂšs bon Ă©crivain et dont elle explicite le brillant parcours. Elle reconstitue en outre le contexte des modernitĂ©s arabes auxquelles A. ZakĂź a activement participĂ©, enfin commente, comme il se devait, le chapitre consacrĂ© Ă  l’Andalousie musulmane.

3Le jeune Égyptien ĂągĂ© de 25 ans raconte un voyage de six mois (14 aoĂ»t 1892‑14 fĂ©vrier 1893), Ă  travers l’Italie, la France, le Royaume‑Uni, l’Espagne (avec un excursus au Portugal), le tout sous la forme de seize « lettres ». A. ZakĂź n’est pas un touriste ni un Ă©crivain5 mais un jeune savant philologue, traducteur, archiviste) en mission officielle au 9e CongrĂšs des orientalistes qui se tient Ă  Londres en septembre 18926, ce qui ne l’empĂȘche nullement de faire partager ses Ă©motions devant les « choses vues » et d’exprimer des sentiments que l’on pourrait qualifier de romantiques7. Alors qu’il s’enthousiasme pour Rome, ses musĂ©es, ses Ă©glises et ses jardins, il Ă©crit par exemple : « Ici, j’arrĂȘte encore une fois ma plume malgrĂ© tous les sentiments qui bouillonnent en moi et qui la poussent Ă  s’élancer dans ce courant tumultueux » (p. 53). Il joue de lyriques mises Ă  distance : « Pff, assez ! oui j’en ai mille fois assez de toi, ĂŽ Paris, car ta description m’a extĂ©nuĂ© et la multitude de tes magnificences et de tes curiositĂ©s m’a entraĂźnĂ©, au risque de vous lasser, Ă  force d’amplifications, bien que je n’aie servi au lecteur que quelques gouttes de ton ocĂ©an [
] » (p. 240). Les nombreuses adresses aux lecteurs, des effets de complicitĂ© humoristique, animent un rĂ©cit dont l’une des originalitĂ©s — rejoignant une pratique des rĂ©cits de voyage europĂ©ens d’avant la modernité — est l’appui sur de nombreuses citations poĂ©tiques du corpus classique arabe, judicieusement incorporĂ©es au rĂ©cit personnel.

4Cherchant Ă  partager des connaissances, ses longues lettres concernant Londres et les provinces environnantes (80 p.) ainsi que Paris (70 p.), autant de chapitres essentiels aux yeux de l’auteur, sont des sortes de Guides de visite, mini‑encyclopĂ©dies pour les voyageurs Ă©gyptiens futurs oĂč l’on retrouve, pour Londres, les cabinets de lecture, les clubs, les SociĂ©tĂ©s, les services publics de toute nature, les lieux de divertissement, etc. ; pour Paris, les musĂ©es, les palais, les bibliothĂšques, les Ă©difices religieux, les sociĂ©tĂ©s philanthropiques, la Tour Eiffel, l’Imprimerie nationale, et toujours le sentiment de l’auteur sur les caractĂšres nationaux des Anglais, des Gallois, des Parisiens. Il dĂ©veloppe de mĂȘme les caractĂ©ristiques des Espagnols (16e et derniĂšre Lettre). Le tour de force de l’auteur est de rendre vivant et trĂšs personnel autant que prĂ©cis ce parcours encyclopĂ©dique, Ă  la maniĂšre des guides du premier XIXe siĂšcle europĂ©en qui accueillaient encore l’expression de la subjectivitĂ©.

5A. ZakĂź choisit de ne pas embarrasser ses lecteurs avec les dĂ©tails de ses communications spĂ©cialisĂ©es au CongrĂšs de septembre, qu’il prĂ©senta, par ailleurs, en langue française (p. 91‑95)8. Pour autant, celle sur les anciens noms de lieux en arabe reparaĂźt au fil de ses pĂ©rĂ©grinations en Europe puisqu’il nous donne Ă  chaque ville visitĂ©e le nom figurant dans les « vieux livres de gĂ©ographie arabe » (p. 38) ainsi que celle sur les collections de manuscrits de la collection de SulaymĂąn AbazĂą dans ses pages concernant la visite des manuscrits arabes de la collection d’un noble anglais (p. 96‑97), sans parler de ses recherches Ă  la BibliothĂšque Nationale de France et Ă  la BibliothĂšque Nationale de l’Escorial, entre autres. Il a une mission officielle : rapporter des manuscrits Ă  son souverain (qui lui a fait confiance en l’envoyant, si jeune, reprĂ©senter le pays dans un congrĂšs d’orientalistes, « haute mission scientifique », p. 31).

6Ses notes de voyage sont d’emblĂ©e prĂ©sentĂ©es comme le fruit d’un regard national : « Je regardais les choses de mes yeux d’Égyptien, Ă©mu par ce qui Ă©meut les Égyptiens ; Ă©crivant pour eux » (p. 26), une « action patriotique » en vue de « poursuivre l’essor de la renaissance nationale » (p. 30) tout en revendiquant, comme souvent dans les rĂ©cits viatiques, l’« exactitude » de ses descriptions et l’exposition de « vĂ©ritĂ©s scientifiques. » Son patriotisme s’exprime ainsi lorsqu’il remarque que Rome possĂšde de nombreux obĂ©lisques « rapportĂ©s de notre pays, alors que notre capitale Le Caire n’en compte aucun » (p. 43). Le grand intĂ©rĂȘt qu’il porte aux statues des hommes cĂ©lĂšbres qui ornent les rues de Rome, de Londres ou de Paris, le pousse Ă  un plaidoyer pro domo pour les « grands hommes d’Égypte et le peu de cas qu’on fait de leur mĂ©moire » (p. 45) et il envie le patriotisme des habitants de GĂȘnes (p. 69) comme celle des Anglais (p. 102‑104, 123‑124). Sa curiositĂ© d’érudit est satisfaite au PĂšre Lachaise oĂč il dĂ©couvre Ă©crivains, hommes politiques, artistes, savants. Plusieurs digressions sur la nĂ©cessitĂ© de prendre modĂšle sur le patriotisme des nations europĂ©ennes (p. 102‑104) : « le patriotisme des Anglais m’a entraĂźnĂ© Ă  cette digression que je prie mes lecteurs d’excuser ; l’évocation de ce sujet m’emballe, moi, mes Ă©motions, ma plume et ma pensĂ©e, malgrĂ© que j’en aie. Si seulement tout cela pouvait trouver un Ă©cho utile dans notre pays » (p. 104).

7De la mĂȘme façon, voyageant en une fin du xixe siĂšcle qui voit se multiplier les progrĂšs des transports en Europe, il ne manque pas de parler des impressionnants tunnels Ă  travers les Alpes, du confort des trains‑couchettes en France, du projet de tunnel sous la Manche, dĂ©jà ! (p. 89), de la lumiĂšre Ă©lectrique de son hĂŽtel londonien, le tout dans une visĂ©e instructive autant que comparative avec la nĂ©cessaire Ă©volution de son pays.

8Le fait de voyager en tant qu’oriental conduit parfois Ă  des incidents interculturels qu’A. ZakĂź relate avec humeur9, ainsi Ă  l’entrĂ©e d’une Ă©glise de GĂȘnes lorsque des religieux veulent obliger le voyageur (accompagnĂ© d’un cheikh qui se rendait lui aussi au 9e CongrĂšs des Orientalistes) Ă  ĂŽter son couvre‑chef (son tarbouche d’origine turque) alors qu’il est en costume europĂ©en : « Ce que je porte n’est pas un chapeau. Nous avons visitĂ© dĂ©jĂ  plusieurs Ă©glises, dont la basilique Saint‑Pierre Ă  Rome. Nous y avons Ă©tĂ© saluĂ©s par leurs prĂȘtres qui nous ont reçus avec bienveillance, nous ont parlĂ© en arabe » (p. 64).

9Les femmes europĂ©ennes sont une source de curiositĂ© pour le jeune oriental qui exprime le lieu commun sur les « regards langoureux » des Napolitaines (p. 41). La comparaison avec les « belles et sĂ©duisantes jeunes femmes » de San Stefano Ă  Alexandrie (d’Égypte) dit Ă©galement la singularitĂ© de la prĂ©sence fĂ©minine dans cette derniĂšre ville trĂšs cosmopolite Ă  son Ă©poque. Il aime Ă  manier l’humour, ainsi en conclusion de sa 5e Lettre, Ă  propos des « belles dames de Pise », « sĂ©duisantes, Ă©lancĂ©es, lĂ©gĂšres, gracieuses, vaporeuses, la taille bien prise, avec une gorge, des joues, des hanches, une chevelure, etc., etc. dont je laisse la description vĂ©ridique aux poĂštes imaginatifs et maĂźtres en illusions » (p. 58‑59). Il ne pouvait pas manquer, Ă  Paris, de s’exprimer sur la femme française, soutenant que « c’est elle qui commande et qui est obĂ©ie » (p. 83) mĂȘme s’il se sent obligĂ© d’adopter un discours conservateur sur la nĂ©cessitĂ© du voile dans son pays (mĂ©nageant son lectorat principalement musulman ?). En rĂ©alitĂ©, son long dĂ©veloppement sur la condition fĂ©minine (p. 79‑87) est volontairement ambigu, laissant la possibilitĂ© de le lire au second degré !

10La seiziĂšme et derniĂšre « Lettre » est passionnante Ă  plus d’un titre. Par sa position finale — comme l’apothĂ©ose du voyage en Europe —, elle attire l’attention sur un objectif principal du voyageur : Ă©prouver in situ l’émotion de la prĂ©sence arabo‑musulmane certes Ă  l’état de vestiges et de pieuses reliques (les manuscrits arabes qu’il espĂšre bien dĂ©couvrir dans les bibliothĂšques espagnoles10). Il est Ă©vident que le voyage en Andalousie, en particulier, avait alors pour les Arabes un attrait qu’il ne pouvait pas avoir pour les voyageurs europĂ©ens11 mĂȘme si certains d’entre eux, que l’on peut qualifier de « maurophiles »12, exprimĂšrent leurs regrets tout idĂ©alistes pour l’ancienne civilisation et ce d’autant plus que la province espagnole Ă©tait alors trĂšs pauvre et en proie Ă  de frĂ©quentes Ă©meutes populaires. Les longs commentaires sur l’histoire de l’Espagne musulmane mĂ©diĂ©vale font parfois passer le rĂ©cit de son voyage contemporain au second plan mais on comprend qu’en tant qu’Égyptien il ait Ă©tĂ© particuliĂšrement touchĂ© et troublĂ© de se retrouver sur les lieux mĂȘme de l’ancien royaume.

11La lettre « De Grenade, lundi 5 rajab 1310 [23 janvier 1893] », rĂ©digĂ©e alors qu’il est depuis deux mois en Espagne et qu’il s’apprĂȘte Ă  repartir pour le sud de la France, commence par des « Lamentations sur al‑Andalus » : « le cƓur oppressĂ©, je me sentais chagrin et troublĂ©. Une masse faite de regrets, de peine, de tristesse amĂšre, m’assaillait lorsque je songeais Ă  la gloire et Ă  la puissance auxquelles Ă©tait parvenu l’Islam au temps oĂč ses oriflammes claquaient au vent sur la terre d’Espagne » (p. 246)13. Suivent des remarques sur le haut degrĂ© de civilisation, Ă©voquant les savants, les Ă©tudiants, « les sentiments chevaleresques » (id.), puis des pages en appui sur les historiens arabes concernant « l’état d’avancement », la « pratiques des sciences » (p. 266‑268), tout ce qui fut dĂ©veloppĂ© jusqu’à nos jours, en Europe mĂȘme, par les voyageurs mais Ă©galement nombre d’historiens. À SĂ©ville, Ă  Grenade encore plus, A. ZakĂź raconte avoir Ă©tĂ© constamment sollicitĂ© par sa mĂ©moire des vers des grands poĂštes et intellectuels andalous qu’il ne cesse de citer, autant de passages sur la magnificence d’antan mais Ă©galement la perte (« Les raisons de l’anĂ©antissement de cet empire et la profonde leçon qu’il comporte », p. 268‑274). Des pages sont consacrĂ©es aux massacres commis par l’Inquisition aprĂšs 1492 mais surtout Ă  la tragique odyssĂ©e des Morisques entre 1609 et 1612, ces musulmans d’Espagne finalement chassĂ©s du pays et sur le rĂŽle qu’a pu jouer la France d’Henri IV pour en accueillir un petit nombre (p. 273‑274)14.

12Si A. ZakĂź n’est pas l’initiateur du courant de nostalgie du royaume d’Al‑Andalus comme « paradis perdu » par les Arabes en 149215, il participe nĂ©anmoins Ă  l’émergence du grand intĂ©rĂȘt que vont manifester les voyageurs arabes et musulmans pour l’Andalousie Ă  partir de la fin du xixe siĂšcle et ce jusqu’à nos jours16. À ce titre, la traduction en français de sa fameuse « Lettre andalouse » est, Ă  elle seule, un Ă©vĂ©nement eu Ă©gard aux questionnements de l’Europe contemporaine face Ă  ses voisins17. Dans cette lettre, le voyageur rapproche les Espagnols des Arabes compte tenu des mĂȘmes « vertus », de « leur esprit chevaleresque et leur fiertĂ©. J’ai trouvĂ© chez eux loyautĂ©, heureux caractĂšre, sympathie Ă  l’égard de l’étranger » (p. 275)18. L’Espagne apparaĂźt ainsi comme une partie de lui‑mĂȘme, façon de partager une fiertĂ© nationale en souhaitant s’inspirer d’un gĂ©nial modĂšle pionnier, certes tout Ă  fait mythifiĂ© pour bien des aspects19.

13La visite des monuments anciens des trois citĂ©s (SĂ©ville, Grenade, Cordoue20) le fascine, comme ce fut le cas des voyageurs europĂ©ens de son Ă©poque mais d’une façon autrement plus intime : l’Alhambra « son palais, ses mosquĂ©es, ses cours, ses ruines, ses tombeaux — vestiges qui vous font perdre l’esprit et vous mĂšnent au bord de la folie. Je me tenais lĂ  bĂ©ant, interdit, l’ñme chavirĂ©e par une perfection que jamais je n’avais imaginĂ©e » (p. 262). Il Ă©crit en arabe sur le « registre des visites » : « Est‑ce bien l’Alhambra ? Est‑il vrai que je m’y trouve ? », autant de signes d’un intense sentiment d’un lieu hors du prĂ©sent. NĂ©anmoins, c’est prĂ©cisĂ©ment sur la problĂ©matique des temps nouveaux qui attendent son pays en regard de ce passĂ© mythifiĂ© que rĂ©agit A. ZakĂź car al‑Andalus est « [u]n bon exemple pour les Égyptiens » (p. 268) contemporains qui devraient se dĂ©vouer Ă  l’étude et au dĂ©veloppement des savoirs pour redevenir une grande nation et Ă©viter les dissensions et les alliances contre‑nature avec les ennemis, ce qui a perdu les Arabes en Espagne comme il le rappelle. Voyage politique, au sens noble, que son sĂ©jour en Espagne dont le rĂ©cit connut un trĂšs grand succĂšs en Égypte et dans les pays voisins. À l’occasion d’un volume d’hommage dĂ©diĂ© Ă  l’orientaliste Francisco Codera, le jeune A. ZakĂź Ă©voque « l’inclinaison si vive que nous Ă©prouvons pour l’Espagne et les choses d’Espagne, sentiment profond, instinctif, innĂ©, parce qu’il semble constituer un lien entre les gĂ©nĂ©rations disparues »21.

14Le DĂ©part pour le CongrĂšs. Lettres d’Europe (1892‑1893) est dĂ©sormais, grĂące Ă  cette belle Ă©dition, un livre essentiel dans la nĂ©cessaire « BibliothĂšque des voyages interculturels » dont nous avons besoin.