
Le Voyage en Europe (1892â1893) du jeune Ă©rudit Ă©gyptien Ahmad Zakß : apprentissage des modernitĂ©s & rĂ©flexions sur le passĂ© andalou
1AprĂšs la publication du rĂ©cit du voyage Ă lâExposition Universelle de 1900 dâAhmad ZakĂź1, la direction de lâexcellent collectif Voyager dâĂgypte vers lâEurope et inversement. Parcours croisĂ©s (1830â1950)2 et plusieurs Ă©tudes consacrĂ©es Ă la mĂȘme thĂ©matique, lâuniversitaire Ă©gyptienne Randa Sabry offre ici une remarquable Ă©dition critique du rĂ©cit de voyage dâAhmad ZakĂź, Le DĂ©part pour le CongrĂšs. Lettres dâEurope (1892â1893)3. Cet ouvrage passionnant dĂ©centre le regard et aiguise la curiositĂ©.
2Le prĂ©facier, Robert SolĂ©, explique Ă juste titre (p. 9â10) quâil Ă©tait nĂ©cessaire de mettre en lumiĂšre le rĂ©cit de ce jeune voyageur qui allait devenir « lâun des grands intellectuels arabes de son temps »4. La traductrice, Randa Sabry, prĂ©sente dans sa substantielle « Introduction » (p. 11â24) le renversement historiographique dĂ©cisif qui consiste Ă Ă©diter en français ce Voyage dâun Ăgyptien en Europe, qui plus est celui dâun lettrĂ© par ailleurs trĂšs bon Ă©crivain et dont elle explicite le brillant parcours. Elle reconstitue en outre le contexte des modernitĂ©s arabes auxquelles A. ZakĂź a activement participĂ©, enfin commente, comme il se devait, le chapitre consacrĂ© Ă lâAndalousie musulmane.
3Le jeune Ăgyptien ĂągĂ© de 25 ans raconte un voyage de six mois (14 aoĂ»t 1892â14 fĂ©vrier 1893), Ă travers lâItalie, la France, le RoyaumeâUni, lâEspagne (avec un excursus au Portugal), le tout sous la forme de seize « lettres ». A. ZakĂź nâest pas un touriste ni un Ă©crivain5 mais un jeune savant philologue, traducteur, archiviste) en mission officielle au 9e CongrĂšs des orientalistes qui se tient Ă Londres en septembre 18926, ce qui ne lâempĂȘche nullement de faire partager ses Ă©motions devant les « choses vues » et dâexprimer des sentiments que lâon pourrait qualifier de romantiques7. Alors quâil sâenthousiasme pour Rome, ses musĂ©es, ses Ă©glises et ses jardins, il Ă©crit par exemple : « Ici, jâarrĂȘte encore une fois ma plume malgrĂ© tous les sentiments qui bouillonnent en moi et qui la poussent Ă sâĂ©lancer dans ce courant tumultueux » (p. 53). Il joue de lyriques mises Ă distance : « Pff, assez ! oui jâen ai mille fois assez de toi, ĂŽ Paris, car ta description mâa extĂ©nuĂ© et la multitude de tes magnificences et de tes curiositĂ©s mâa entraĂźnĂ©, au risque de vous lasser, Ă force dâamplifications, bien que je nâaie servi au lecteur que quelques gouttes de ton ocĂ©an [âŠ] » (p. 240). Les nombreuses adresses aux lecteurs, des effets de complicitĂ© humoristique, animent un rĂ©cit dont lâune des originalitĂ©s â rejoignant une pratique des rĂ©cits de voyage europĂ©ens dâavant la modernité â est lâappui sur de nombreuses citations poĂ©tiques du corpus classique arabe, judicieusement incorporĂ©es au rĂ©cit personnel.
4Cherchant Ă partager des connaissances, ses longues lettres concernant Londres et les provinces environnantes (80 p.) ainsi que Paris (70 p.), autant de chapitres essentiels aux yeux de lâauteur, sont des sortes de Guides de visite, miniâencyclopĂ©dies pour les voyageurs Ă©gyptiens futurs oĂč lâon retrouve, pour Londres, les cabinets de lecture, les clubs, les SociĂ©tĂ©s, les services publics de toute nature, les lieux de divertissement, etc. ; pour Paris, les musĂ©es, les palais, les bibliothĂšques, les Ă©difices religieux, les sociĂ©tĂ©s philanthropiques, la Tour Eiffel, lâImprimerie nationale, et toujours le sentiment de lâauteur sur les caractĂšres nationaux des Anglais, des Gallois, des Parisiens. Il dĂ©veloppe de mĂȘme les caractĂ©ristiques des Espagnols (16e et derniĂšre Lettre). Le tour de force de lâauteur est de rendre vivant et trĂšs personnel autant que prĂ©cis ce parcours encyclopĂ©dique, Ă la maniĂšre des guides du premier XIXe siĂšcle europĂ©en qui accueillaient encore lâexpression de la subjectivitĂ©.
5A. ZakĂź choisit de ne pas embarrasser ses lecteurs avec les dĂ©tails de ses communications spĂ©cialisĂ©es au CongrĂšs de septembre, quâil prĂ©senta, par ailleurs, en langue française (p. 91â95)8. Pour autant, celle sur les anciens noms de lieux en arabe reparaĂźt au fil de ses pĂ©rĂ©grinations en Europe puisquâil nous donne Ă chaque ville visitĂ©e le nom figurant dans les « vieux livres de gĂ©ographie arabe » (p. 38) ainsi que celle sur les collections de manuscrits de la collection de SulaymĂąn AbazĂą dans ses pages concernant la visite des manuscrits arabes de la collection dâun noble anglais (p. 96â97), sans parler de ses recherches Ă la BibliothĂšque Nationale de France et Ă la BibliothĂšque Nationale de lâEscorial, entre autres. Il a une mission officielle : rapporter des manuscrits Ă son souverain (qui lui a fait confiance en lâenvoyant, si jeune, reprĂ©senter le pays dans un congrĂšs dâorientalistes, « haute mission scientifique », p. 31).
6Ses notes de voyage sont dâemblĂ©e prĂ©sentĂ©es comme le fruit dâun regard national : « Je regardais les choses de mes yeux dâĂgyptien, Ă©mu par ce qui Ă©meut les Ăgyptiens ; Ă©crivant pour eux » (p. 26), une « action patriotique » en vue de « poursuivre lâessor de la renaissance nationale » (p. 30) tout en revendiquant, comme souvent dans les rĂ©cits viatiques, lâ« exactitude » de ses descriptions et lâexposition de « vĂ©ritĂ©s scientifiques. » Son patriotisme sâexprime ainsi lorsquâil remarque que Rome possĂšde de nombreux obĂ©lisques « rapportĂ©s de notre pays, alors que notre capitale Le Caire nâen compte aucun » (p. 43). Le grand intĂ©rĂȘt quâil porte aux statues des hommes cĂ©lĂšbres qui ornent les rues de Rome, de Londres ou de Paris, le pousse Ă un plaidoyer pro domo pour les « grands hommes dâĂgypte et le peu de cas quâon fait de leur mĂ©moire » (p. 45) et il envie le patriotisme des habitants de GĂȘnes (p. 69) comme celle des Anglais (p. 102â104, 123â124). Sa curiositĂ© dâĂ©rudit est satisfaite au PĂšre Lachaise oĂč il dĂ©couvre Ă©crivains, hommes politiques, artistes, savants. Plusieurs digressions sur la nĂ©cessitĂ© de prendre modĂšle sur le patriotisme des nations europĂ©ennes (p. 102â104) : « le patriotisme des Anglais mâa entraĂźnĂ© Ă cette digression que je prie mes lecteurs dâexcuser ; lâĂ©vocation de ce sujet mâemballe, moi, mes Ă©motions, ma plume et ma pensĂ©e, malgrĂ© que jâen aie. Si seulement tout cela pouvait trouver un Ă©cho utile dans notre pays » (p. 104).
7De la mĂȘme façon, voyageant en une fin du xixe siĂšcle qui voit se multiplier les progrĂšs des transports en Europe, il ne manque pas de parler des impressionnants tunnels Ă travers les Alpes, du confort des trainsâcouchettes en France, du projet de tunnel sous la Manche, dĂ©jĂ Â ! (p. 89), de la lumiĂšre Ă©lectrique de son hĂŽtel londonien, le tout dans une visĂ©e instructive autant que comparative avec la nĂ©cessaire Ă©volution de son pays.
8Le fait de voyager en tant quâoriental conduit parfois Ă des incidents interculturels quâA. ZakĂź relate avec humeur9, ainsi Ă lâentrĂ©e dâune Ă©glise de GĂȘnes lorsque des religieux veulent obliger le voyageur (accompagnĂ© dâun cheikh qui se rendait lui aussi au 9e CongrĂšs des Orientalistes) Ă ĂŽter son couvreâchef (son tarbouche dâorigine turque) alors quâil est en costume europĂ©en : « Ce que je porte nâest pas un chapeau. Nous avons visitĂ© dĂ©jĂ plusieurs Ă©glises, dont la basilique SaintâPierre Ă Rome. Nous y avons Ă©tĂ© saluĂ©s par leurs prĂȘtres qui nous ont reçus avec bienveillance, nous ont parlĂ© en arabe » (p. 64).
9Les femmes europĂ©ennes sont une source de curiositĂ© pour le jeune oriental qui exprime le lieu commun sur les « regards langoureux » des Napolitaines (p. 41). La comparaison avec les « belles et sĂ©duisantes jeunes femmes » de San Stefano Ă Alexandrie (dâĂgypte) dit Ă©galement la singularitĂ© de la prĂ©sence fĂ©minine dans cette derniĂšre ville trĂšs cosmopolite Ă son Ă©poque. Il aime Ă manier lâhumour, ainsi en conclusion de sa 5e Lettre, Ă propos des « belles dames de Pise », « sĂ©duisantes, Ă©lancĂ©es, lĂ©gĂšres, gracieuses, vaporeuses, la taille bien prise, avec une gorge, des joues, des hanches, une chevelure, etc., etc. dont je laisse la description vĂ©ridique aux poĂštes imaginatifs et maĂźtres en illusions » (p. 58â59). Il ne pouvait pas manquer, Ă Paris, de sâexprimer sur la femme française, soutenant que « câest elle qui commande et qui est obĂ©ie » (p. 83) mĂȘme sâil se sent obligĂ© dâadopter un discours conservateur sur la nĂ©cessitĂ© du voile dans son pays (mĂ©nageant son lectorat principalement musulman ?). En rĂ©alitĂ©, son long dĂ©veloppement sur la condition fĂ©minine (p. 79â87) est volontairement ambigu, laissant la possibilitĂ© de le lire au second degré !
10La seiziĂšme et derniĂšre « Lettre » est passionnante Ă plus dâun titre. Par sa position finale â comme lâapothĂ©ose du voyage en Europe â, elle attire lâattention sur un objectif principal du voyageur : Ă©prouver in situ lâĂ©motion de la prĂ©sence araboâmusulmane certes Ă lâĂ©tat de vestiges et de pieuses reliques (les manuscrits arabes quâil espĂšre bien dĂ©couvrir dans les bibliothĂšques espagnoles10). Il est Ă©vident que le voyage en Andalousie, en particulier, avait alors pour les Arabes un attrait quâil ne pouvait pas avoir pour les voyageurs europĂ©ens11 mĂȘme si certains dâentre eux, que lâon peut qualifier de « maurophiles »12, exprimĂšrent leurs regrets tout idĂ©alistes pour lâancienne civilisation et ce dâautant plus que la province espagnole Ă©tait alors trĂšs pauvre et en proie Ă de frĂ©quentes Ă©meutes populaires. Les longs commentaires sur lâhistoire de lâEspagne musulmane mĂ©diĂ©vale font parfois passer le rĂ©cit de son voyage contemporain au second plan mais on comprend quâen tant quâĂgyptien il ait Ă©tĂ© particuliĂšrement touchĂ© et troublĂ© de se retrouver sur les lieux mĂȘme de lâancien royaume.
11La lettre « De Grenade, lundi 5 rajab 1310 [23 janvier 1893] », rĂ©digĂ©e alors quâil est depuis deux mois en Espagne et quâil sâapprĂȘte Ă repartir pour le sud de la France, commence par des « Lamentations sur alâAndalus » : « le cĆur oppressĂ©, je me sentais chagrin et troublĂ©. Une masse faite de regrets, de peine, de tristesse amĂšre, mâassaillait lorsque je songeais Ă la gloire et Ă la puissance auxquelles Ă©tait parvenu lâIslam au temps oĂč ses oriflammes claquaient au vent sur la terre dâEspagne » (p. 246)13. Suivent des remarques sur le haut degrĂ© de civilisation, Ă©voquant les savants, les Ă©tudiants, « les sentiments chevaleresques » (id.), puis des pages en appui sur les historiens arabes concernant « lâĂ©tat dâavancement », la « pratiques des sciences » (p. 266â268), tout ce qui fut dĂ©veloppĂ© jusquâĂ nos jours, en Europe mĂȘme, par les voyageurs mais Ă©galement nombre dâhistoriens. Ă SĂ©ville, Ă Grenade encore plus, A. ZakĂź raconte avoir Ă©tĂ© constamment sollicitĂ© par sa mĂ©moire des vers des grands poĂštes et intellectuels andalous quâil ne cesse de citer, autant de passages sur la magnificence dâantan mais Ă©galement la perte (« Les raisons de lâanĂ©antissement de cet empire et la profonde leçon quâil comporte », p. 268â274). Des pages sont consacrĂ©es aux massacres commis par lâInquisition aprĂšs 1492 mais surtout Ă la tragique odyssĂ©e des Morisques entre 1609 et 1612, ces musulmans dâEspagne finalement chassĂ©s du pays et sur le rĂŽle quâa pu jouer la France dâHenri IV pour en accueillir un petit nombre (p. 273â274)14.
12Si A. ZakĂź nâest pas lâinitiateur du courant de nostalgie du royaume dâAlâAndalus comme « paradis perdu » par les Arabes en 149215, il participe nĂ©anmoins Ă lâĂ©mergence du grand intĂ©rĂȘt que vont manifester les voyageurs arabes et musulmans pour lâAndalousie Ă partir de la fin du xixe siĂšcle et ce jusquâĂ nos jours16. Ă ce titre, la traduction en français de sa fameuse « Lettre andalouse » est, Ă elle seule, un Ă©vĂ©nement eu Ă©gard aux questionnements de lâEurope contemporaine face Ă ses voisins17. Dans cette lettre, le voyageur rapproche les Espagnols des Arabes compte tenu des mĂȘmes « vertus », de « leur esprit chevaleresque et leur fiertĂ©. Jâai trouvĂ© chez eux loyautĂ©, heureux caractĂšre, sympathie Ă lâĂ©gard de lâĂ©tranger » (p. 275)18. LâEspagne apparaĂźt ainsi comme une partie de luiâmĂȘme, façon de partager une fiertĂ© nationale en souhaitant sâinspirer dâun gĂ©nial modĂšle pionnier, certes tout Ă fait mythifiĂ© pour bien des aspects19.
13La visite des monuments anciens des trois citĂ©s (SĂ©ville, Grenade, Cordoue20) le fascine, comme ce fut le cas des voyageurs europĂ©ens de son Ă©poque mais dâune façon autrement plus intime : lâAlhambra « son palais, ses mosquĂ©es, ses cours, ses ruines, ses tombeaux â vestiges qui vous font perdre lâesprit et vous mĂšnent au bord de la folie. Je me tenais lĂ bĂ©ant, interdit, lâĂąme chavirĂ©e par une perfection que jamais je nâavais imaginĂ©e » (p. 262). Il Ă©crit en arabe sur le « registre des visites » : « Estâce bien lâAlhambra ? Estâil vrai que je mây trouve ? », autant de signes dâun intense sentiment dâun lieu hors du prĂ©sent. NĂ©anmoins, câest prĂ©cisĂ©ment sur la problĂ©matique des temps nouveaux qui attendent son pays en regard de ce passĂ© mythifiĂ© que rĂ©agit A. ZakĂź car alâAndalus est « [u]n bon exemple pour les Ăgyptiens » (p. 268) contemporains qui devraient se dĂ©vouer Ă lâĂ©tude et au dĂ©veloppement des savoirs pour redevenir une grande nation et Ă©viter les dissensions et les alliances contreânature avec les ennemis, ce qui a perdu les Arabes en Espagne comme il le rappelle. Voyage politique, au sens noble, que son sĂ©jour en Espagne dont le rĂ©cit connut un trĂšs grand succĂšs en Ăgypte et dans les pays voisins. Ă lâoccasion dâun volume dâhommage dĂ©diĂ© Ă lâorientaliste Francisco Codera, le jeune A. ZakĂź Ă©voque « lâinclinaison si vive que nous Ă©prouvons pour lâEspagne et les choses dâEspagne, sentiment profond, instinctif, innĂ©, parce quâil semble constituer un lien entre les gĂ©nĂ©rations disparues »21.
14Le DĂ©part pour le CongrĂšs. Lettres dâEurope (1892â1893) est dĂ©sormais, grĂące Ă cette belle Ă©dition, un livre essentiel dans la nĂ©cessaire « BibliothĂšque des voyages interculturels » dont nous avons besoin.

