Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 3
titre article
Wolfgang Asholt

Les surréalismes du sud global : une perspective transversale

The surrealisms of the global South : a transversal perspective
Andrea Gremels, Die WeltkĂŒnste des Surrealismus. Netzwerke und Perspektiven aus dem Globalen SĂŒden, Göttingen, Wallstein Verlag, coll. « Konstanz University Press », 2022, 444 p., EAN 9783835391451.

1La vaste et notable Ă©tude consacrĂ©e par Andrea Gremels aux « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme » (Die WeltkĂŒnste des Surrealismus) annonce avec son sous‑titre, « RĂ©seaux et perspectives venant du sud global » (Netzwerke und Perspektiven aus dem globalen SĂŒden) son point de vue thĂ©orique, mĂ©thodologique et gĂ©ocritique. L’auteure dĂ©clare, Ă  la fin de son introduction (p. 9‑31), que la perspective « globale » doit « dĂ©centrer » le SurrĂ©alisme pour (dĂ©)montrer que « les cultures non‑occidentales ont contribuĂ© dĂšs le dĂ©but Ă  l’établissement des poĂ©tologies du SurrĂ©alisme » (p. 29). Ce qu’elle entreprend ainsi est un dĂ©centrage gĂ©nĂ©ralisĂ©, pratiquĂ© et rĂ©alisĂ© grĂące Ă  des concepts prĂ©sentĂ©s de maniĂšre claire et convaincante. Ses modĂšles thĂ©oriques prĂ©sentent l’avantage d’ĂȘtre constamment appliquĂ©s et conjuguĂ©s selon des modalitĂ©s gĂ©o‑culturelles. Et avec une connaissance souveraine de ces modĂšles, A. Gremels discute dans son introduction les diffĂ©rentes conceptions thĂ©oriques qu’elle va pratiquer dans les analyses des quatre parties de son Ɠuvre impressionnante.

2Elle commence par une conception qui est en mĂȘme temps une dĂ©claration de foi (philologique et gĂ©ocritique1) : celle d’un anti‑centrisme multilatĂ©ral servant Ă  dĂ©construire la reprĂ©sentation « centralisĂ©e » d’un SurrĂ©alisme qui se dĂ©veloppe Ă  partir d’un centre (parisien). Dans ce contexte, les « ßles » des « succursales » surrĂ©alistes traditionnelles et « globales » sont comprises comme des composantes fragmentĂ©es d’un rĂ©seau d’échanges multicentriques sur un plan global, Ă  la maniĂšre des travaux d’Édouard Glissant, d’Ottmar Ette ou de l’exposition « Surrealism Beyond Borders » (2021/2022) d’Alessandro et Gale2.

3La deuxiĂšme conception‑clĂ© est reprĂ©sentĂ©e par le paradigme de la transversalité‑transculturalitĂ©, se rĂ©fĂ©rant Ă  des auteurs comme FĂ©lix Guattari, Wolfgang Welsch, Fernando Ortiz et Édouard Glissant3 — autant de noms qui indiquent dĂ©jĂ  que l’horizon thĂ©orique ne se limite pas Ă  un champ national ou culturel mais qu’il doit devenir « global » grĂące Ă  l’intĂ©gration de l’AmĂ©rique latine. Ces conceptions sont situĂ©es aussi bien dans le contexte de la thĂ©orie du Minor Transnationalism de Françoise Lionnet et de Shu‑mei Shih que dans celui de la provincialisation de l’Europe proclamĂ©e par Dipesh Chakrarbarty. GrĂące Ă  la transculturalitĂ©, le SurrĂ©alisme peut devenir le champ d’expĂ©rimentation appropriĂ© pour dĂ©velopper des dĂ©couvertes esthĂ©tiques et poĂ©tologiques (p. 15) qui sont situĂ©es, avec la « tranculturaciĂłn » de Fernando Ortiz ainsi qu’avec la PoĂ©tique de la relation de Glissant, dans une perspective post‑coloniale. Les « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme » se situent donc uniquement dans le sud global.

4Ce surrĂ©alisme global relĂšve de la littĂ©rature et des arts mondiaux. Contre les positions de David Damrosch, mais beaucoup plus encore celles de La RĂ©publique mondiale des Lettres de Pascale Casanova, A. Gremels dĂ©fend une conception anti‑centriste et anti‑canonique de la littĂ©rature et des arts sur un plan global. À la diffĂ©rence de la thĂšse de Serge Guilbaut4 du remplacement de Paris par New York comme centre mondial des arts, elle constate un dĂ©centrement dĂ©jĂ  par la « prĂ©sence africaine et latino‑amĂ©ricaine dans le SurrĂ©alisme parisien » (p. 19) des annĂ©es 1920 et 1930. Le centre est donc dĂ©centrĂ© dĂšs le dĂ©but, ce qui pose la question de ce que reprĂ©sente ce « dĂ©but », et il en rĂ©sulte un modĂšle pluriel oĂč la « littĂ©rature mondiale » est remplacĂ©e par des « littĂ©ratures du monde » Ă  la Ottmar Ette, ou un modĂšle proche du Re‑Mapping of World Literature de Gesine MĂŒller5. Les relations nord‑sud sont remplacĂ©es et « complĂ©tĂ©es » par des relations sud‑sud, typiques d’un sud global post‑colonial.

5Dans ces « littĂ©ratures du monde » postcoloniales se dĂ©veloppe un type diffĂ©rent de circulation des concepts et des Ɠuvres, que ce soit avec les Globalethics (2012) de Ngugi wa Thiong’o ou le Tout‑Monde (1997) et le Chaos‑Monde (2000) de Glissant. Les revues surrĂ©alistes, comme Minotaure ou VVV, reprĂ©sentent pour A. Gremels une illustration transmĂ©diatique d’un « SurrĂ©alisme comme littĂ©rature mondiale6 », et le dĂ©passement des limites entre les esthĂ©tiques mĂ©diatiques des revues contribue Ă  l’essor des « Arts mondiaux » Ă©voquĂ©s dans le titre.

6Une quatriĂšme perspective est orientĂ©e vers « Le surrĂ©alisme autour du monde » (p. 23‑29), et le titre de ce sous‑chapitre renvoie clairement Ă  celui d’un collage de livres et de placards surrĂ©alistes publiĂ© dans un numĂ©ro de Minotaure en 1937. Dans ce cas, il s’agit pourtant d’un monde (encore) trĂšs europĂ©anisĂ©, tout Ă  fait Ă  l’opposĂ© du « Monde au temps des surrĂ©alistes », la fameuse carte du monde publiĂ©e par la revue surrĂ©aliste belge VariĂ©tĂ©s en 1929 — j’y reviendrai. Dans le livre d’A. Gremels, le surrĂ©alisme est d’abord un surrĂ©alisme latino‑amĂ©ricain, avec comme rĂ©fĂ©rences les travaux de Melanie Nicholson (Surrealism in Latin‑American Literature, 2013), ou le volume collectif Surrealism in Latin American Literature : VivĂ­simo muerto (Dawn Adesa et alii, 2012) et Ă  un moindre degrĂ© le « champ de recherches Ă©mergent » de l’AfroSurrealism (Rochelle Spencer, 2019). Le but est de « penser et de concevoir la littĂ©rature mondiale Ă  partir du surrĂ©alisme » pour mettre en question une « conception eurocentriste, canonique et unilatĂ©rale de la littĂ©rature et de l’art mondiaux » (p. 29). Ce qui correspond au souhait exprimĂ© par Erich Auerbach Ă  la fin de sa « Philologie de la littĂ©rature mondiale » quand il dĂ©signe la langue et la culture du philologue comme « la chose la plus prĂ©cieuse et indispensable » : « mais elle ne prend effet que lorsqu’il s’en sĂ©pare et la dĂ©passe7. »

7Avec son hypothĂšse centrale que les cultures du sud global ont contribuĂ© « dĂšs le dĂ©but » aux poĂ©tologies du surrĂ©alisme, A. Gremels envisage de mettre le surrĂ©alisme Ă  l’envers, en le dĂ©plaçant d’un centre parisien et occidental vers un rĂ©seau d’origines dĂ©centrĂ© dans un sud global. Tout en se situant dans les dĂ©bats sur les thĂ©ories des « entrelacements de relations postcoloniaux dans une modernitĂ© globalisĂ©e » (4e de couverture), cette ample Ă©tude entend rĂ©pondre Ă  la question suivante : montrer ce que devient la notion de surrĂ©alisme, une fois que le centre est vide, mais aussi montrer ce qui reste du projet surrĂ©aliste proclamĂ© par un groupe littĂ©rairement, philosophiquement et politiquement actif dans les annĂ©es 1920 et 1930. Est‑ce que les conceptions et les convictions de ce groupe sont conservĂ©es, voire sublimĂ©es (dans le sens dialectique de « aufheben »), dans les « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme » ou est‑ce qu’elles sont dĂ©passĂ©es voire supprimĂ©es (dans le sens du « aufheben » chez Freud) par les « rĂ©seaux et perspectives du sud global » ?

8L’importance de cette revalorisation du surrĂ©alisme du sud, dĂ©montrĂ©e de maniĂšre convaincante par les thĂ©ories exposĂ©es dans l’introduction, est cependant relativisĂ©e par les deux visualisations qui documentent cette relocation Ă  l’époque du surrĂ©alisme du nord global : le collage « Le surrĂ©alisme autour du monde » (revue Minotaure, 1937) et, surtout, la mappemonde « Le monde au temps des surrĂ©alistes » (revue VariĂ©tĂ©s, 1929). PrĂ©sentĂ©e comme si exemplaire qu’elle devient un « modĂšle » (modellbildend, p. 23), cette carte mondiale reprĂ©sente une catachrĂšse dont les dĂ©tails ne sont plus vĂ©rifiĂ©s. Mais quand on la regarde de plus prĂšs, elle montre bien sĂ»r une rĂ©duction significative de l’Europe dont ne restent presque plus, pour des raisons historiques et idĂ©ologiques, que l’Allemagne et l’Autriche‑Hongrie. Les États‑Unis ont complĂštement disparu, mais ce n’est pas, comme on pourrait le supposer d’un point de vue d’aujourd’hui, au profit du « global south », parce que l’Afrique, l’Inde et toute l’AmĂ©rique latine ont une taille comparable Ă  celle de l’Europe. Les rĂ©gions qui sont visiblement valorisĂ©es/agrandies sont plutĂŽt celles du nord : la Russie, l’Alaska, la Chine et le Labrador. Seulement trois « ßles » du sud sont mises en valeur (la Nouvelle GuinĂ©e, l’Archipel Bismarck et l’Ile de PĂąques), ainsi que le Mexique. Il est vrai qu’on peut se rĂ©fĂ©rer Ă  une telle carte pour dĂ©fendre la thĂšse que le surrĂ©alisme « met en question la relation entre le centre et la pĂ©riphĂ©rie concernant le monde “ancien” et le monde “nouveau” » (p. 23), mais le monde nouveau est plutĂŽt celui des mouvements rĂ©volutionnaires que les surrĂ©alistes soutiennent de maniĂšre engagĂ©e justement Ă  la fin des annĂ©es 1920 et au dĂ©but des annĂ©es 1930. Il faudrait donc peut‑ĂȘtre plus tenir compte du contexte historique des sources prĂ©sentĂ©es et analysĂ©es pour faire la part de la complexitĂ© d’un mouvement comme le surrĂ©alisme.

9Et avec les « RĂ©seaux et perspectives venant du sud global » se pose la question de savoir si le verbe « venir » implique aussi que les rĂ©seaux et perspectives reprĂ©sentent les points de vue et les revendications du « sud global » ou si au moins une partie des cas analysĂ©s ne reprĂ©sente pas surtout une appropriation (bien intentionnĂ©e) de ces perspectives par des reprĂ©sentants du nord global, comme cela me semble plusieurs fois le cas, et avec le plus d’évidence dans « Towards a Total View : La revue VVV ». Ou peut‑ĂȘtre existe‑t‑il une « perspective » qui dĂ©passe le conflit « postcolonial » entre un « sud global » et un « nord global » Ă  la maniĂšre de la revendication de Suzanne CĂ©saire : « Il s’agira de transcender enfin les sordides antinomies actuelles : blancs‑noirs, europĂ©ens‑africains, civilisĂ©es‑sauvages » (p. 179). Une transversalitĂ© qui fait cependant partie intĂ©grante du surrĂ©alisme depuis ses dĂ©buts.

10La connaissance et la maĂźtrise des conceptions et des thĂ©ories des « littĂ©ratures du monde » « en mouvement », donc sans domicile fixe, basĂ©es sur des transversalitĂ©s et des transculturalitĂ©s, trouve son expression dans la conception et dans la structure du livre. Quatre grandes parties (de presque une centaine de pages chacune) sont consacrĂ©es aux « PoĂ©tologies de l’AltĂ©rité » (I), aux « RĂ©seaux et relations d’échanges » (II), aux « Arts du monde “sans domicile fixe” » (III) et aux « Conceptions et visions du monde » (IV). Chaque partie est divisĂ©e en quatre chapitres particuliers, introduite par une contextualisation thĂ©orique et close par une conclusion provisoire.

11De cette maniĂšre, la premiĂšre partie analyse le « surrĂ©alisme ethnographique » et son « engagement anticolonial » (p. 33), Ă  l’exemple de L’Afrique fantĂŽme de Leiris, des Tarahumaras d’Artaud, de la chambre de travail de Breton et du Cahier d’un retour au pays natal de CĂ©saire. Ces « poĂ©tologies de l’altĂ©rité », Ă  l’exception de celle de CĂ©saire, documentent certes un intĂ©rĂȘt ethnographique profond pour les « autres », sans oublier les cĂŽtĂ©s problĂ©matiques de ces expĂ©riences, qui sont mentionnĂ©s aussi bien chez Leiris que chez Artaud. Et les objets de la collection de Breton, qui proviennent en grande partie du Pacifique du Sud, celui qui est valorisĂ© sur la carte de VariĂ©tĂ©s, sont analysĂ©s de maniĂšre souvent subtile, en rĂ©fĂ©rence Ă  la question initiale de Nadja : « Qui suis‑je ? ». Deux fĂ©tiches illustrent ce « roman » : mais est‑ce qu’ils sont envisagĂ©s « ethnographiquement » chez Breton ?

12La deuxiĂšme partie est dĂ©diĂ©e aux « centres des arts mondiaux surrĂ©alistes dans le sud global » (p. 119) : le Mexique (Manuel Álvarez Bravo et Frida Kahlo), l’Égypte (Georges Henein et Joyce Mansour), les CaraĂŻbes (la revue Tropiques) et l’Île Maurice (Malcolm de Chazal). La question se pose alors de savoir ce qui constitue un « centre » (prudemment mis entre guillemets) ou s’il ne s’agit pas plutĂŽt de « moments » surrĂ©alistes : celui du voyage de Breton au Mexique en 1938 et de sa rencontre avec les deux artistes ou celui de la revue Tropiques (1941‑1945) et le dialogue de Breton avec Suzanne et AimĂ©e CĂ©saire. Quand CĂ©saire constate dans le n° 6/7 de Tropiques (1943) une influence de leur revue « au‑delĂ  de la mer CaraĂŻbe, Ă  Cuba, Curaçao, Mexico, New York », est‑ce qu’on peut en tirer la conclusion d’une « rĂ©sonance mondiale du surrĂ©alisme caribĂ©en » (p. 185) ? LĂ  encore, il faudrait peut‑ĂȘtre plus historiciser les « moments » importants d’un surrĂ©alisme du sud global, sans relativiser son importance.

13La troisiĂšme partie se consacre Ă  un « surrĂ©alisme en mouvement », en rĂ©fĂ©rence aux conceptions de la « littĂ©rature en mouvement » d’Ottmar Ette, idĂ©alement appropriĂ©es pour un mouvement d’avant‑garde comme le surrĂ©alisme. Pour des raisons historiques et/ou personnelles, certains surrĂ©alistes dĂ©jĂ  « en mouvement » en Europe (Carrington, Buñuel) s’installent au Mexique, et un Alejo Carpentier, sĂ©journant Ă  Paris, y conçoit un « syncrĂ©tisme afro‑cubain » (p. 230), proche du surrĂ©alisme. Mais est‑ce que cette « prĂ©histoire » du « real maravilloso » fait de celui‑ci le point final d’un dĂ©bat surrĂ©aliste (caribĂ©en et international), qui place le merveilleux au centre de ces discussions (p. 238) ? Ou est‑ce qu’on n’assiste pas Ă  un moment oĂč des mouvements et des personnes en mouvement forment un rhizome oĂč se retrouvent aussi bien des surrĂ©alismes que des courants comme le « merveilleux » de Carpentier, que celui‑ci distingue clairement des modĂšles europĂ©ens, donc aussi du surrĂ©alisme ?

14La quatriĂšme partie aborde les « Re‑Mappings » : celui de Pierre Mabille avec son anthologie du Miroir du merveilleux (1940), le monde syncrĂ©tiste peint par Wifredo Lam avec l’analyse de sa peinture « Natividad », la revue avec la « vue totale » de VVV et les cosmovisions d’Octavio Paz et de Julio CortĂĄzar. L’anthologie de Mabille, avec sa « comprĂ©hension syncrĂ©tique du monde » (Breton8), participe clairement aux deux mondes du sud et du nord, mais l’index des Ɠuvres (p. 323‑325) est composĂ© de textes de la littĂ©rature mondiale (du Nord) et de contes (plutĂŽt du Sud), une diffĂ©rence mise en exergue par sa structure bipartite. Il est plus surprenant que la revue VVV, co‑éditĂ©e par Breton et Max Ernst Ă  New York (4 numĂ©ros entre 1942 et 1944), caractĂ©risĂ©e comme « Towards a Total View » (Breton), soit considĂ©rĂ©e comme se situant presque exclusivement dans le « contexte des pratiques de rĂ©sistance transculturelles du syncrĂ©tisme afro‑cubain et afro‑brĂ©silien » (p. 369) et moins comme une tentative de synthĂšse d’écrivains avant‑gardistes dans le contexte du surrĂ©alisme, combattant le fascisme Ă  un moment oĂč les États‑Unis entrent dans la guerre. Le contenu du premier numĂ©ro, avec plus de vingt contributions, ne connaĂźt que deux Ă©crivains du « sud global », AimĂ© CĂ©saire et Georges Henein. L’analyse de cette revue montre surtout qu’elle propage « une vision mondiale du surrĂ©alisme » (p. 352) que celui‑ci revendiquait dĂ©jĂ  avant ses dĂ©buts avec la « DĂ©fense de l’Esprit moderne » (1922). MĂȘme le mythe (collectif) qui est mentionnĂ© dans le contexte de la revue (p. 312) caractĂ©rise le surrĂ©alisme depuis les annĂ©es 1920, comme en tĂ©moigne la « PrĂ©face Ă  une mythologie moderne » du Paysan de Paris en 1926.

15Une des grandes forces de cette Ă©tude consiste dans les analyses des 16 chapitres particuliers oĂč, grĂące Ă  la perspective postcoloniale, transversale et transculturelle, des auteurs et des Ɠuvres sont apprĂ©ciĂ©s dans un contexte et une lumiĂšre diffĂ©rents. Ceci vaut peut‑ĂȘtre un peu moins pour la premiĂšre partie oĂč c’est surtout la perspective critique sur le « surrĂ©alisme ethnographique » de Leiris et d’Artaud qui est remarquable. Mais cela vaut assurĂ©ment pour la « dialectique optique » (Benjamin) dans l’Ɠuvre de Frida Kahlo et d’Álvarez Bravo ou pour une analyse remarquable du Jules CĂ©sar de Joyce Mansour. De la mĂȘme maniĂšre sont valorisĂ©s, grĂące Ă  la perspective du sud global, le rĂ©cit En bas de Leonora Carrington comme une littĂ©rature en mouvement ou Los Olvidados de Buñuel. Et la partie consacrĂ©e Ă  la « crĂ©ation syncrĂ©tiste d’un monde », grĂące Ă  la coprĂ©sence des cultures afro‑antillaises et chinoises dans l’Ɠuvre de Wifredo Lam, est un exemple convaincant de la performativitĂ© de la conception de cette Ă©tude.

16Il reste cependant la question de la dĂ©finition et de l’impact du « sud global » dans cette Ɠuvre de recherche impressionnante. Mis Ă  part le cas de l’Égypte avec Henein et Mansour, et celui de l’Île Maurice avec Malcolm de Chazal, le sud global se limite Ă  l’AmĂ©rique latine et aux CaraĂŻbes. Le titre en tient compte, puisque la formule « RĂ©seaux et perspectives venant du sud global » n’annonce pas une analyse des « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme » en relation avec l’ensemble du sud global. Mais il aurait Ă©tĂ© intĂ©ressant de consacrer une partie des remarques prĂ©paratoires Ă  la question de savoir pourquoi les rĂ©seaux et les perspectives se sont dĂ©veloppĂ©s, organisĂ©s de cette maniĂšre‑lĂ  et limitĂ©s Ă  des rĂ©gions colonisĂ©es, ou autrefois colonisĂ©es, pratiquant les langues de leurs colonisateurs. Ou encore Ă  la question de savoir ce qu’est la signification du surrĂ©alisme « traditionnel » dans le cadre d’un surrĂ©alisme mondialisĂ©.

17A. Gremels se rĂ©fĂšre explicitement, et avec de trĂšs bonnes raisons, Ă  l’exposition « Surrealism beyond Borders » qui poursuit pratiquement la mĂȘme approche que celle des « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme ». Et son grand essai mĂ©riterait d’ĂȘtre autant remarquĂ© que cette double exposition comme la partie d’un diptyque qui peut tenir beaucoup plus largement compte de la littĂ©rature. Cette constellation permet Ă  mes remarques d’ĂȘtre lues sur l’arriĂšre‑fond d’un compte‑rendu de cette exposition et d’ĂȘtre comparĂ©es avec lui. Le 26 mai 2022, Hal Foster a Ă©crit une recension de l’exposition londonienne dans la London Review of Books9. Il affirme que les curateurs de l’exposition « have structured the show as a “network” of dispersed artists and writers ». Mais cette approche thĂ©orique, qui est aussi celle d’A. Gremels, ne peut Ă©viter de renvoyer Ă  ce qu’elle veut dĂ©passer et dĂ©construire, si bien que Foster pose la question : « perhaps [the exposition] brings back the spectres of influence and lateness. But then these spectres can’t wholly be dispelled by invocations of “rhizomatic connectivity” ». Cela est d’autant plus sensible que le SurrĂ©alisme, comme le formule A. Gremels dans son « Bilan » (Ergebnisse), « est conçu Ă  cause de son attitude anti‑bourgeoise et Ă  cause de sa vision du monde non‑conventionnelle de toute façon (ohnehin) comme une pensĂ©e et une crĂ©ation dĂ©centrĂ©e » (p. 391). Ce « de toute façon » renvoie clairement aux origines des « influence and lateness ». Je ne peux donc qu’ĂȘtre d’accord avec Hal Foster quand il constate :

Despite good intentions, many of us still order culture in terms not only of “centre” and “periphery” but also of “original” and “belated” : with movements like Surrealism, what happens in Paris is taken to be a primary cause and what appears elsewhere a secondary effect.

18La « connectivitĂ© en rhizomes » renvoie donc, au moins implicitement et involontairement, Ă  la question de l’historicitĂ© ou, pour citer une derniĂšre fois Foster : « And might the synchronic model tilt the presentation of this (or any) movement away from historical understanding ? » Ou pour le dire avec une remarque de Christoph König dans une lettre Ă  Jean Bollack : « Sans l’histoire, tout devient comparable, et ce qui est comparĂ© devient inintĂ©ressant » (« Ohne Geschichte wird alles vergleichbar, und das Verglichene uninteressant »)10.

19La grande Ă©tude d’Andrea Gremels prĂ©sente l’avantage d’évoquer aussi les spectres de telles questions, d’abord du rĂŽle de l’historicitĂ© face Ă  la simultanĂ©itĂ© en rhizomes d’un dĂ©centrement gĂ©nĂ©ralisĂ©. Mais c’est surtout une synthĂšse impressionnante et inspirante qui permet (aussi) de voir le surrĂ©alisme dans une perspective globalisĂ©e. C’est pourquoi il faudrait que cette Ă©tude soit rapidement traduite en français ou/et en anglais pour qu’elle puisse ĂȘtre discutĂ©e (globalement) comme elle le mĂ©rite.