
Les surréalismes du sud global : une perspective transversale
1La vaste et notable Ă©tude consacrĂ©e par Andrea Gremels aux « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme » (Die WeltkĂŒnste des Surrealismus) annonce avec son sousâtitre, « RĂ©seaux et perspectives venant du sud global » (Netzwerke und Perspektiven aus dem globalen SĂŒden) son point de vue thĂ©orique, mĂ©thodologique et gĂ©ocritique. Lâauteure dĂ©clare, Ă la fin de son introduction (p. 9â31), que la perspective « globale » doit « dĂ©centrer » le SurrĂ©alisme pour (dĂ©)montrer que « les cultures nonâoccidentales ont contribuĂ© dĂšs le dĂ©but Ă lâĂ©tablissement des poĂ©tologies du SurrĂ©alisme » (p. 29). Ce quâelle entreprend ainsi est un dĂ©centrage gĂ©nĂ©ralisĂ©, pratiquĂ© et rĂ©alisĂ© grĂące Ă des concepts prĂ©sentĂ©s de maniĂšre claire et convaincante. Ses modĂšles thĂ©oriques prĂ©sentent lâavantage dâĂȘtre constamment appliquĂ©s et conjuguĂ©s selon des modalitĂ©s gĂ©oâculturelles. Et avec une connaissance souveraine de ces modĂšles, A. Gremels discute dans son introduction les diffĂ©rentes conceptions thĂ©oriques quâelle va pratiquer dans les analyses des quatre parties de son Ćuvre impressionnante.
2Elle commence par une conception qui est en mĂȘme temps une dĂ©claration de foi (philologique et gĂ©ocritique1) : celle dâun antiâcentrisme multilatĂ©ral servant Ă dĂ©construire la reprĂ©sentation « centralisĂ©e » dâun SurrĂ©alisme qui se dĂ©veloppe Ă partir dâun centre (parisien). Dans ce contexte, les « ßles » des « succursales » surrĂ©alistes traditionnelles et « globales » sont comprises comme des composantes fragmentĂ©es dâun rĂ©seau dâĂ©changes multicentriques sur un plan global, Ă la maniĂšre des travaux dâĂdouard Glissant, dâOttmar Ette ou de lâexposition « Surrealism Beyond Borders » (2021/2022) dâAlessandro et Gale2.
3La deuxiĂšme conceptionâclĂ© est reprĂ©sentĂ©e par le paradigme de la transversalitĂ©âtransculturalitĂ©, se rĂ©fĂ©rant Ă des auteurs comme FĂ©lix Guattari, Wolfgang Welsch, Fernando Ortiz et Ădouard Glissant3 â autant de noms qui indiquent dĂ©jĂ que lâhorizon thĂ©orique ne se limite pas Ă un champ national ou culturel mais quâil doit devenir « global » grĂące Ă lâintĂ©gration de lâAmĂ©rique latine. Ces conceptions sont situĂ©es aussi bien dans le contexte de la thĂ©orie du Minor Transnationalism de Françoise Lionnet et de Shuâmei Shih que dans celui de la provincialisation de lâEurope proclamĂ©e par Dipesh Chakrarbarty. GrĂące Ă la transculturalitĂ©, le SurrĂ©alisme peut devenir le champ dâexpĂ©rimentation appropriĂ© pour dĂ©velopper des dĂ©couvertes esthĂ©tiques et poĂ©tologiques (p. 15) qui sont situĂ©es, avec la « tranculturaciĂłn » de Fernando Ortiz ainsi quâavec la PoĂ©tique de la relation de Glissant, dans une perspective postâcoloniale. Les « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme » se situent donc uniquement dans le sud global.
4Ce surrĂ©alisme global relĂšve de la littĂ©rature et des arts mondiaux. Contre les positions de David Damrosch, mais beaucoup plus encore celles de La RĂ©publique mondiale des Lettres de Pascale Casanova, A. Gremels dĂ©fend une conception antiâcentriste et antiâcanonique de la littĂ©rature et des arts sur un plan global. Ă la diffĂ©rence de la thĂšse de Serge Guilbaut4 du remplacement de Paris par New York comme centre mondial des arts, elle constate un dĂ©centrement dĂ©jĂ par la « prĂ©sence africaine et latinoâamĂ©ricaine dans le SurrĂ©alisme parisien » (p. 19) des annĂ©es 1920 et 1930. Le centre est donc dĂ©centrĂ© dĂšs le dĂ©but, ce qui pose la question de ce que reprĂ©sente ce « dĂ©but », et il en rĂ©sulte un modĂšle pluriel oĂč la « littĂ©rature mondiale » est remplacĂ©e par des « littĂ©ratures du monde » Ă la Ottmar Ette, ou un modĂšle proche du ReâMapping of World Literature de Gesine MĂŒller5. Les relations nordâsud sont remplacĂ©es et « complĂ©tĂ©es » par des relations sudâsud, typiques dâun sud global postâcolonial.
5Dans ces « littĂ©ratures du monde » postcoloniales se dĂ©veloppe un type diffĂ©rent de circulation des concepts et des Ćuvres, que ce soit avec les Globalethics (2012) de Ngugi wa Thiongâo ou le ToutâMonde (1997) et le ChaosâMonde (2000) de Glissant. Les revues surrĂ©alistes, comme Minotaure ou VVV, reprĂ©sentent pour A. Gremels une illustration transmĂ©diatique dâun « SurrĂ©alisme comme littĂ©rature mondiale6 », et le dĂ©passement des limites entre les esthĂ©tiques mĂ©diatiques des revues contribue Ă lâessor des « Arts mondiaux » Ă©voquĂ©s dans le titre.
6Une quatriĂšme perspective est orientĂ©e vers « Le surrĂ©alisme autour du monde » (p. 23â29), et le titre de ce sousâchapitre renvoie clairement Ă celui dâun collage de livres et de placards surrĂ©alistes publiĂ© dans un numĂ©ro de Minotaure en 1937. Dans ce cas, il sâagit pourtant dâun monde (encore) trĂšs europĂ©anisĂ©, tout Ă fait Ă lâopposĂ© du « Monde au temps des surrĂ©alistes », la fameuse carte du monde publiĂ©e par la revue surrĂ©aliste belge VariĂ©tĂ©s en 1929 â jây reviendrai. Dans le livre dâA. Gremels, le surrĂ©alisme est dâabord un surrĂ©alisme latinoâamĂ©ricain, avec comme rĂ©fĂ©rences les travaux de Melanie Nicholson (Surrealism in LatinâAmerican Literature, 2013), ou le volume collectif Surrealism in Latin American Literature : VivĂsimo muerto (Dawn Adesa et alii, 2012) et Ă un moindre degrĂ© le « champ de recherches Ă©mergent » de lâAfroSurrealism (Rochelle Spencer, 2019). Le but est de « penser et de concevoir la littĂ©rature mondiale Ă partir du surrĂ©alisme » pour mettre en question une « conception eurocentriste, canonique et unilatĂ©rale de la littĂ©rature et de lâart mondiaux » (p. 29). Ce qui correspond au souhait exprimĂ© par Erich Auerbach Ă la fin de sa « Philologie de la littĂ©rature mondiale » quand il dĂ©signe la langue et la culture du philologue comme « la chose la plus prĂ©cieuse et indispensable » : « mais elle ne prend effet que lorsquâil sâen sĂ©pare et la dĂ©passe7. »
7Avec son hypothĂšse centrale que les cultures du sud global ont contribuĂ© « dĂšs le dĂ©but » aux poĂ©tologies du surrĂ©alisme, A. Gremels envisage de mettre le surrĂ©alisme Ă lâenvers, en le dĂ©plaçant dâun centre parisien et occidental vers un rĂ©seau dâorigines dĂ©centrĂ© dans un sud global. Tout en se situant dans les dĂ©bats sur les thĂ©ories des « entrelacements de relations postcoloniaux dans une modernitĂ© globalisĂ©e » (4e de couverture), cette ample Ă©tude entend rĂ©pondre Ă la question suivante : montrer ce que devient la notion de surrĂ©alisme, une fois que le centre est vide, mais aussi montrer ce qui reste du projet surrĂ©aliste proclamĂ© par un groupe littĂ©rairement, philosophiquement et politiquement actif dans les annĂ©es 1920 et 1930. Estâce que les conceptions et les convictions de ce groupe sont conservĂ©es, voire sublimĂ©es (dans le sens dialectique de « aufheben »), dans les « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme » ou estâce quâelles sont dĂ©passĂ©es voire supprimĂ©es (dans le sens du « aufheben » chez Freud) par les « rĂ©seaux et perspectives du sud global » ?
8Lâimportance de cette revalorisation du surrĂ©alisme du sud, dĂ©montrĂ©e de maniĂšre convaincante par les thĂ©ories exposĂ©es dans lâintroduction, est cependant relativisĂ©e par les deux visualisations qui documentent cette relocation Ă lâĂ©poque du surrĂ©alisme du nord global : le collage « Le surrĂ©alisme autour du monde » (revue Minotaure, 1937) et, surtout, la mappemonde « Le monde au temps des surrĂ©alistes » (revue VariĂ©tĂ©s, 1929). PrĂ©sentĂ©e comme si exemplaire quâelle devient un « modĂšle » (modellbildend, p. 23), cette carte mondiale reprĂ©sente une catachrĂšse dont les dĂ©tails ne sont plus vĂ©rifiĂ©s. Mais quand on la regarde de plus prĂšs, elle montre bien sĂ»r une rĂ©duction significative de lâEurope dont ne restent presque plus, pour des raisons historiques et idĂ©ologiques, que lâAllemagne et lâAutricheâHongrie. Les ĂtatsâUnis ont complĂštement disparu, mais ce nâest pas, comme on pourrait le supposer dâun point de vue dâaujourdâhui, au profit du « global south », parce que lâAfrique, lâInde et toute lâAmĂ©rique latine ont une taille comparable Ă celle de lâEurope. Les rĂ©gions qui sont visiblement valorisĂ©es/agrandies sont plutĂŽt celles du nord : la Russie, lâAlaska, la Chine et le Labrador. Seulement trois « ßles » du sud sont mises en valeur (la Nouvelle GuinĂ©e, lâArchipel Bismarck et lâIle de PĂąques), ainsi que le Mexique. Il est vrai quâon peut se rĂ©fĂ©rer Ă une telle carte pour dĂ©fendre la thĂšse que le surrĂ©alisme « met en question la relation entre le centre et la pĂ©riphĂ©rie concernant le monde âancienâ et le monde ânouveauâ » (p. 23), mais le monde nouveau est plutĂŽt celui des mouvements rĂ©volutionnaires que les surrĂ©alistes soutiennent de maniĂšre engagĂ©e justement Ă la fin des annĂ©es 1920 et au dĂ©but des annĂ©es 1930. Il faudrait donc peutâĂȘtre plus tenir compte du contexte historique des sources prĂ©sentĂ©es et analysĂ©es pour faire la part de la complexitĂ© dâun mouvement comme le surrĂ©alisme.
9Et avec les « RĂ©seaux et perspectives venant du sud global » se pose la question de savoir si le verbe « venir » implique aussi que les rĂ©seaux et perspectives reprĂ©sentent les points de vue et les revendications du « sud global » ou si au moins une partie des cas analysĂ©s ne reprĂ©sente pas surtout une appropriation (bien intentionnĂ©e) de ces perspectives par des reprĂ©sentants du nord global, comme cela me semble plusieurs fois le cas, et avec le plus dâĂ©vidence dans « Towards a Total View : La revue VVV ». Ou peutâĂȘtre existeâtâil une « perspective » qui dĂ©passe le conflit « postcolonial » entre un « sud global » et un « nord global » Ă la maniĂšre de la revendication de Suzanne CĂ©saire : « Il sâagira de transcender enfin les sordides antinomies actuelles : blancsânoirs, europĂ©ensâafricains, civilisĂ©esâsauvages » (p. 179). Une transversalitĂ© qui fait cependant partie intĂ©grante du surrĂ©alisme depuis ses dĂ©buts.
10La connaissance et la maĂźtrise des conceptions et des thĂ©ories des « littĂ©ratures du monde » « en mouvement », donc sans domicile fixe, basĂ©es sur des transversalitĂ©s et des transculturalitĂ©s, trouve son expression dans la conception et dans la structure du livre. Quatre grandes parties (de presque une centaine de pages chacune) sont consacrĂ©es aux « PoĂ©tologies de lâAltĂ©rité » (I), aux « RĂ©seaux et relations dâĂ©changes » (II), aux « Arts du monde âsans domicile fixeâ » (III) et aux « Conceptions et visions du monde » (IV). Chaque partie est divisĂ©e en quatre chapitres particuliers, introduite par une contextualisation thĂ©orique et close par une conclusion provisoire.
11De cette maniĂšre, la premiĂšre partie analyse le « surrĂ©alisme ethnographique » et son « engagement anticolonial » (p. 33), Ă lâexemple de LâAfrique fantĂŽme de Leiris, des Tarahumaras dâArtaud, de la chambre de travail de Breton et du Cahier dâun retour au pays natal de CĂ©saire. Ces « poĂ©tologies de lâaltĂ©rité », Ă lâexception de celle de CĂ©saire, documentent certes un intĂ©rĂȘt ethnographique profond pour les « autres », sans oublier les cĂŽtĂ©s problĂ©matiques de ces expĂ©riences, qui sont mentionnĂ©s aussi bien chez Leiris que chez Artaud. Et les objets de la collection de Breton, qui proviennent en grande partie du Pacifique du Sud, celui qui est valorisĂ© sur la carte de VariĂ©tĂ©s, sont analysĂ©s de maniĂšre souvent subtile, en rĂ©fĂ©rence Ă la question initiale de Nadja : « Qui suisâje ? ». Deux fĂ©tiches illustrent ce « roman » : mais estâce quâils sont envisagĂ©s « ethnographiquement » chez Breton ?
12La deuxiĂšme partie est dĂ©diĂ©e aux « centres des arts mondiaux surrĂ©alistes dans le sud global » (p. 119) : le Mexique (Manuel Ălvarez Bravo et Frida Kahlo), lâĂgypte (Georges Henein et Joyce Mansour), les CaraĂŻbes (la revue Tropiques) et lâĂle Maurice (Malcolm de Chazal). La question se pose alors de savoir ce qui constitue un « centre » (prudemment mis entre guillemets) ou sâil ne sâagit pas plutĂŽt de « moments » surrĂ©alistes : celui du voyage de Breton au Mexique en 1938 et de sa rencontre avec les deux artistes ou celui de la revue Tropiques (1941â1945) et le dialogue de Breton avec Suzanne et AimĂ©e CĂ©saire. Quand CĂ©saire constate dans le n° 6/7 de Tropiques (1943) une influence de leur revue « auâdelĂ de la mer CaraĂŻbe, Ă Cuba, Curaçao, Mexico, New York », estâce quâon peut en tirer la conclusion dâune « rĂ©sonance mondiale du surrĂ©alisme caribĂ©en » (p. 185) ? LĂ encore, il faudrait peutâĂȘtre plus historiciser les « moments » importants dâun surrĂ©alisme du sud global, sans relativiser son importance.
13La troisiĂšme partie se consacre Ă un « surrĂ©alisme en mouvement », en rĂ©fĂ©rence aux conceptions de la « littĂ©rature en mouvement » dâOttmar Ette, idĂ©alement appropriĂ©es pour un mouvement dâavantâgarde comme le surrĂ©alisme. Pour des raisons historiques et/ou personnelles, certains surrĂ©alistes dĂ©jà « en mouvement » en Europe (Carrington, Buñuel) sâinstallent au Mexique, et un Alejo Carpentier, sĂ©journant Ă Paris, y conçoit un « syncrĂ©tisme afroâcubain » (p. 230), proche du surrĂ©alisme. Mais estâce que cette « prĂ©histoire » du « real maravilloso » fait de celuiâci le point final dâun dĂ©bat surrĂ©aliste (caribĂ©en et international), qui place le merveilleux au centre de ces discussions (p. 238) ? Ou estâce quâon nâassiste pas Ă un moment oĂč des mouvements et des personnes en mouvement forment un rhizome oĂč se retrouvent aussi bien des surrĂ©alismes que des courants comme le « merveilleux » de Carpentier, que celuiâci distingue clairement des modĂšles europĂ©ens, donc aussi du surrĂ©alisme ?
14La quatriĂšme partie aborde les « ReâMappings » : celui de Pierre Mabille avec son anthologie du Miroir du merveilleux (1940), le monde syncrĂ©tiste peint par Wifredo Lam avec lâanalyse de sa peinture « Natividad », la revue avec la « vue totale » de VVV et les cosmovisions dâOctavio Paz et de Julio CortĂĄzar. Lâanthologie de Mabille, avec sa « comprĂ©hension syncrĂ©tique du monde » (Breton8), participe clairement aux deux mondes du sud et du nord, mais lâindex des Ćuvres (p. 323â325) est composĂ© de textes de la littĂ©rature mondiale (du Nord) et de contes (plutĂŽt du Sud), une diffĂ©rence mise en exergue par sa structure bipartite. Il est plus surprenant que la revue VVV, coâĂ©ditĂ©e par Breton et Max Ernst Ă New York (4 numĂ©ros entre 1942 et 1944), caractĂ©risĂ©e comme « Towards a Total View » (Breton), soit considĂ©rĂ©e comme se situant presque exclusivement dans le « contexte des pratiques de rĂ©sistance transculturelles du syncrĂ©tisme afroâcubain et afroâbrĂ©silien » (p. 369) et moins comme une tentative de synthĂšse dâĂ©crivains avantâgardistes dans le contexte du surrĂ©alisme, combattant le fascisme Ă un moment oĂč les ĂtatsâUnis entrent dans la guerre. Le contenu du premier numĂ©ro, avec plus de vingt contributions, ne connaĂźt que deux Ă©crivains du « sud global », AimĂ© CĂ©saire et Georges Henein. Lâanalyse de cette revue montre surtout quâelle propage « une vision mondiale du surrĂ©alisme » (p. 352) que celuiâci revendiquait dĂ©jĂ avant ses dĂ©buts avec la « DĂ©fense de lâEsprit moderne » (1922). MĂȘme le mythe (collectif) qui est mentionnĂ© dans le contexte de la revue (p. 312) caractĂ©rise le surrĂ©alisme depuis les annĂ©es 1920, comme en tĂ©moigne la « PrĂ©face Ă une mythologie moderne » du Paysan de Paris en 1926.
15Une des grandes forces de cette Ă©tude consiste dans les analyses des 16 chapitres particuliers oĂč, grĂące Ă la perspective postcoloniale, transversale et transculturelle, des auteurs et des Ćuvres sont apprĂ©ciĂ©s dans un contexte et une lumiĂšre diffĂ©rents. Ceci vaut peutâĂȘtre un peu moins pour la premiĂšre partie oĂč câest surtout la perspective critique sur le « surrĂ©alisme ethnographique » de Leiris et dâArtaud qui est remarquable. Mais cela vaut assurĂ©ment pour la « dialectique optique » (Benjamin) dans lâĆuvre de Frida Kahlo et dâĂlvarez Bravo ou pour une analyse remarquable du Jules CĂ©sar de Joyce Mansour. De la mĂȘme maniĂšre sont valorisĂ©s, grĂące Ă la perspective du sud global, le rĂ©cit En bas de Leonora Carrington comme une littĂ©rature en mouvement ou Los Olvidados de Buñuel. Et la partie consacrĂ©e Ă la « crĂ©ation syncrĂ©tiste dâun monde », grĂące Ă la coprĂ©sence des cultures afroâantillaises et chinoises dans lâĆuvre de Wifredo Lam, est un exemple convaincant de la performativitĂ© de la conception de cette Ă©tude.
16Il reste cependant la question de la dĂ©finition et de lâimpact du « sud global » dans cette Ćuvre de recherche impressionnante. Mis Ă part le cas de lâĂgypte avec Henein et Mansour, et celui de lâĂle Maurice avec Malcolm de Chazal, le sud global se limite Ă lâAmĂ©rique latine et aux CaraĂŻbes. Le titre en tient compte, puisque la formule « RĂ©seaux et perspectives venant du sud global » nâannonce pas une analyse des « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme » en relation avec lâensemble du sud global. Mais il aurait Ă©tĂ© intĂ©ressant de consacrer une partie des remarques prĂ©paratoires Ă la question de savoir pourquoi les rĂ©seaux et les perspectives se sont dĂ©veloppĂ©s, organisĂ©s de cette maniĂšreâlĂ et limitĂ©s Ă des rĂ©gions colonisĂ©es, ou autrefois colonisĂ©es, pratiquant les langues de leurs colonisateurs. Ou encore Ă la question de savoir ce quâest la signification du surrĂ©alisme « traditionnel » dans le cadre dâun surrĂ©alisme mondialisĂ©.
17A. Gremels se rĂ©fĂšre explicitement, et avec de trĂšs bonnes raisons, Ă lâexposition « Surrealism beyond Borders » qui poursuit pratiquement la mĂȘme approche que celle des « Arts mondiaux du SurrĂ©alisme ». Et son grand essai mĂ©riterait dâĂȘtre autant remarquĂ© que cette double exposition comme la partie dâun diptyque qui peut tenir beaucoup plus largement compte de la littĂ©rature. Cette constellation permet Ă mes remarques dâĂȘtre lues sur lâarriĂšreâfond dâun compteârendu de cette exposition et dâĂȘtre comparĂ©es avec lui. Le 26 mai 2022, Hal Foster a Ă©crit une recension de lâexposition londonienne dans la London Review of Books9. Il affirme que les curateurs de lâexposition « have structured the show as a ânetworkâ of dispersed artists and writers ». Mais cette approche thĂ©orique, qui est aussi celle dâA. Gremels, ne peut Ă©viter de renvoyer Ă ce quâelle veut dĂ©passer et dĂ©construire, si bien que Foster pose la question : « perhaps [the exposition] brings back the spectres of influence and lateness. But then these spectres canât wholly be dispelled by invocations of ârhizomatic connectivityâ ». Cela est dâautant plus sensible que le SurrĂ©alisme, comme le formule A. Gremels dans son « Bilan » (Ergebnisse), « est conçu Ă cause de son attitude antiâbourgeoise et Ă cause de sa vision du monde nonâconventionnelle de toute façon (ohnehin) comme une pensĂ©e et une crĂ©ation dĂ©centrĂ©e » (p. 391). Ce « de toute façon » renvoie clairement aux origines des « influence and lateness ». Je ne peux donc quâĂȘtre dâaccord avec Hal Foster quand il constate :
Despite good intentions, many of us still order culture in terms not only of âcentreâ and âperipheryâ but also of âoriginalâ and âbelatedâ : with movements like Surrealism, what happens in Paris is taken to be a primary cause and what appears elsewhere a secondary effect.
18La « connectivitĂ© en rhizomes » renvoie donc, au moins implicitement et involontairement, Ă la question de lâhistoricitĂ© ou, pour citer une derniĂšre fois Foster : « And might the synchronic model tilt the presentation of this (or any) movement away from historical understanding ? » Ou pour le dire avec une remarque de Christoph König dans une lettre Ă Jean Bollack : « Sans lâhistoire, tout devient comparable, et ce qui est comparĂ© devient inintĂ©ressant » (« Ohne Geschichte wird alles vergleichbar, und das Verglichene uninteressant »)10.
19La grande Ă©tude dâAndrea Gremels prĂ©sente lâavantage dâĂ©voquer aussi les spectres de telles questions, dâabord du rĂŽle de lâhistoricitĂ© face Ă la simultanĂ©itĂ© en rhizomes dâun dĂ©centrement gĂ©nĂ©ralisĂ©. Mais câest surtout une synthĂšse impressionnante et inspirante qui permet (aussi) de voir le surrĂ©alisme dans une perspective globalisĂ©e. Câest pourquoi il faudrait que cette Ă©tude soit rapidement traduite en français ou/et en anglais pour quâelle puisse ĂȘtre discutĂ©e (globalement) comme elle le mĂ©rite.

