
Repenser les frontiĂšres coloniales
1Lâouvrage de Mohit Chandna, Abounding Spaces. Colonial Borders in French and Francophone Literature and Film, sâinscrit Ă la fois dans les Ă©tudes postcoloniales, dans une perspective de gĂ©ographie poststructuraliste et dans le champ de rĂ©flexion du « tournant spatial » qui apparaĂźt dans les annĂ©es 1960. Depuis une trentaine dâannĂ©es, lâon constate une multiplication des travaux dont la vocation est de relire les histoires coloniales Ă partir dâune approche spatialisante. En effet, et câest en cela que M. Chandna prolonge et approfondit cet espace de rĂ©flexion, le croisement des postcolonial studies et de la gĂ©ographie permet notamment de montrer que les frontiĂšres, qui peuvent nous paraĂźtre aujourdâhui « naturelles », tout en Ă©tant remises en question par les mouvements migratoires, sont la consĂ©quence de conflits politiques et symboliques, de rapports de force et dâinteractions humaines. Le fait de rĂ©investir non seulement le passĂ© colonial français mais Ă©galement les Ă©critures postcoloniales qui cherchent Ă Ă©branler les systĂšmes de domination symbolique instaurĂ©s par lâancien empire colonial, montre lâambition de cet ouvrage, dont la spĂ©cificitĂ© et lâoriginalitĂ© rĂ©sident dans lâexploration dâun ensemble de textes francophones issus de deux pĂ©riodes historiques : celle de lâexpansion coloniale (Jules Verne), celle de la mondialisation et du postcolonial1 (Ananda Devi, Patrick Chamoiseau, Michael Haneke). M. Chandna cherche ainsi Ă associer, dans son Ă©tude, Ă la fois une lecture des textes (approche littĂ©raire) et une analyse historique plus proche de la pensĂ©e matĂ©rialiste, afin de comprendre non seulement les contextes dans lesquels ces Ćuvres ont Ă©tĂ© produites, mais Ă©galement comment ces derniĂšres participent Ă la mise en Ćuvre dâespaces alternatifs et subversifs fictifs.
2Lâauteur prend pour objet dâĂ©tude un texte du xixe siĂšcle, Le Tour du monde en quatreâvingt jours de Jules Verne, et un ensemble de fictions, littĂ©raires et cinĂ©matographiques, de la fin du xxe et du dĂ©but du xxie siĂšcles. Chaque chapitre prend ainsi pour cadre une pĂ©riode et un espace diffĂ©rents, quâil sâagisse de lâEmpire britannique dans le cas de Jules Verne, de lâĂźle Maurice et de lâInde chez Ananda Devi, de la Martinique chez Patrick Chamoiseau ou encore de Paris dans CachĂ© de Michael Haneke. Tout en justifiant le rapprochement de ces Ćuvres, qui lui permet de montrer dâune part le fonctionnement de lâespace colonial (Verne) et les alternatives et contestations quâil a suscitĂ©es (Devi, Chamoiseau, Haneke), Mohit Chandna aurait pu expliciter davantage le choix du corpus, dâautant plus que Jules Verne Ă©voque un espace colonial britannique, Ananda Devi Ă la fois un espace britannique et francophone (Inde, Ăźle Maurice), alors que les deux derniers situent lâaction de leurs Ćuvres dans un espace francophone. En effet, M. Chandna Ă©voque la multiplicitĂ© des expĂ©riences liĂ©es Ă la colonisation et lâimpossibilitĂ© de prendre en compte les spatialitĂ©s Ă©voquĂ©es de façon isolĂ©e (41, 42) : elles fonctionnent en interconnexion, de façon rhizomatique. Un Ă©clairage plus approfondi sur la comparaison des espaces coloniaux dominĂ©s par la France et lâAngleterre, ainsi que sur la pertinence dâun corpus francophone aurait permis, certainement, de souligner davantage la justesse des liens Ă©tablis entre les divers chapitres de lâouvrage. Si M. Chandna souligne la raretĂ© des ouvrages critiques consacrĂ©s Ă lâĂ©tude de la gĂ©ographie littĂ©raire en contexte francophone, il aurait Ă©tĂ© pertinent de dĂ©finir plus prĂ©cisĂ©ment ce terme de « francophone » qui regroupe une pluralitĂ© de pratiques linguistiques et dâhorizons culturels. De mĂȘme, un terme tel que « postcolonial » est employĂ© sans dĂ©finition prĂ©alable, alors mĂȘme quâil suscite un certain nombre de critiques et de dĂ©bats, comme le soulignait dĂ©jĂ Graham Huggan en 2001 dans la conclusion de The Postcolonial Exotic. Marketing the Margins. Ă lâexception de ces quelques flous Ă©pistĂ©mologiques, lâouvrage de M. Chandna se caractĂ©rise par lâexplicitation dĂ©taillĂ©e des rĂ©flexions critiques portant sur les notions dâespace, de gĂ©ographie et de gĂ©ographie littĂ©raire.
Pour une épistémologie alternative : réflexions sur la géographie littéraire
3Afin de replacer la pensĂ©e de Mohit Chandna dans le champ des travaux qui portent sur les liens entre le texte littĂ©raire et lâespace, il nous semble nĂ©cessaire de revenir rapidement sur quelques notions relatives Ă la spatialitĂ© telle quâelle est envisagĂ©e par certains penseurs du courant postcolonial. Les sciences humaines et sociales ont Ă©tĂ© marquĂ©es, Ă partir des annĂ©es 1960, par un « spatial turn », un « tournant spatial », dont Edward Soja, dans Postmodern Geographies: the reassertion of space in critical social theory, situe la naissance avec les travaux de Michel Foucault ou encore de Henri Lefebvre. LâaprĂšs Seconde guerre mondiale et les mouvements de dĂ©colonisation ont dĂ©stabilisĂ© les reprĂ©sentations traditionnelles de lâespace et du temps au profit dâĂ©critures, de pratiques artistiques et dâinterrogations orientĂ©es vers une apprĂ©hension du divers, du fragment, du « tiers espace » (Homi Bhabha, The Location of Culture, 1994), de lâentre-deux, de la marge. Lâapparition dâapproches Ă©pistĂ©mologiques comme la gĂ©ocritique, fondĂ©e notamment par Bertrand Westphal, montre lâintĂ©rĂȘt que suscitent ces nouvelles rĂ©flexions, Ă©tendues Ă divers champs dâĂ©tude (postcolonial studies, gender studies, cultural studies, etc). Dans son ouvrage La GĂ©ocritique : rĂ©el, fiction, espace (2007), Bertrand Westphal souligne ainsi lâĂ©mergence dâhistoires plurielles, fragmentaires, en mĂȘme temps que celle de nouveaux concepts : lignes de fuite, bifurcation, espaces lisse et striĂ©, dĂ©territorialisation2. LâhistoricitĂ© dominante, produite par lâOccident, se trouve ainsi peu Ă peu fissurĂ©e par de nouvelles conceptions reposant sur la primautĂ© dâune conception spatiale des rapports entre dominants et dominĂ©s : lâhistoire officielle donne lieu Ă un travail archĂ©ologique subversif de réécritures, de relectures, de fouilles, dâexhumations des histoires officieuses ou tues ; les espaces et les frontiĂšres produits par la domination coloniale sont rĂ©interrogĂ©s, mis en doute.
4Graham Huggan, dans lâintroduction de son ouvrage The Postcolonial Exotic. Marketing the Margins (1989), rĂ©sume lâune des thĂšses de Bill Ashcroft selon laquelle
the by now orthodox postcolonial/poststructuralist deconstruction of the opposition between a monolithic âcentreâ and its designated âmarginsâ envisages the possibility of multiple centres and productively âintersecting marginalitiesâ (Ashcroft et al. 1989: 104). The subject - or so the argument runs - moves in a world no longer defined by fixed (op)positions but by a syncretic network of shifting, mutually transforming alliances and interconnections3.
5Ce qui ressort, câest la nĂ©cessitĂ© de prendre en compte la complexitĂ© des rapports actuels qui se tissent entre les anciens colonisĂ©s et les anciens colonisateurs, dans un processus de globalisation oĂč circulent produits culturels, marchandises, idĂ©es, ĂȘtres humains. Les penseurs et Ă©crivains postcoloniaux tentent dâexposer la maniĂšre dont les rapports de pouvoir qui existaient durant la colonisation, continuent Ă innerver les sociĂ©tĂ©s humaines, mais sous dâautres formes, multiples et changeantes. Les « marges », pour un penseur tel que B. Ashcroft, sont alors considĂ©rĂ©es comme des « lieux » de rĂ©sistance, Ă lâinstar du « tiers-espace » (Third-Space) de Homi Bhabha, permettant de dĂ©fier les structures de pouvoirs hĂ©ritĂ©es des empires coloniaux. Câest Ă©galement le point de vue de Bell Hooks dans Yearning : Race, Gender, and Cultural Politics qui dĂ©finit la marginalitĂ© en ces termes :
a central location for the production of a counter hegemonic discourse that is note just found in words but in habits of being and the way one lives⊠a site one stays in, clings to even, because it nourishes oneâs capacity to resist. It offers the possibility of radical perspectives from which to see and create, to imagine alternatives, new worlds (1990: 341)4.
6Câest Ă©galement ce que souhaite montrer lâouvrage de Mohit Chandna, dont le titre, Spatial Boundaries, Abounding Spaces. Colonial Borders in French and Francophone Literature and Film, tend Ă rendre compte de cette complexité : nous pourrions en effet le traduire par Limites spatiales, espaces foisonnants. Les frontiĂšres coloniales dans la littĂ©rature et les films français et francophones. Lâobjectif de lâouvrage nâest donc pas, comme le souligne lâauteur en introduction, de « dĂ©limiter la reprĂ©sentation fictionnelle dâespaces rĂ©els investis par le colonialisme5 », mais bien plutĂŽt dâinterroger les processus littĂ©raires mis en Ćuvre dans la crĂ©ation dâespaces conçus comme interactions entre le sujet et son environnement. Pour appuyer cette idĂ©e, M. Chandna se rapporte Ă la conception de Sheila Hones qui dĂ©finit la fiction comme Ă©vĂ©nement dans Literary Geographies : Narrative Space in Let the Great World Spin (2014) : la crĂ©ation et la publication des Ćuvres, qui font Ă©vĂ©nement en apparaissant dans un lieu et un contexte spĂ©cifique, permettent, elles aussi, de contester les frontiĂšres politiques et symboliques hĂ©ritĂ©es de la colonisation. Lâenjeu de lâouvrage est ainsi dâ« aborde[r] les espaces crĂ©atifs en notant leur prĂ©sence au sein dâune structure coloniale globale pour voir comment les interrelations spatiales qui Ă©mergent prĂ©sentent des âĂ©pistĂ©mologies gĂ©ographiques alternativesâ6 ». Câest ce point qui fait, selon nous, lâoriginalitĂ© et tout lâintĂ©rĂȘt de cet ouvrage. Car, en effet, si des rĂ©flexions sur lâespace mondial en tant quâil a Ă©tĂ© informĂ© par la colonisation, ont Ă©mergĂ© chez de nombreux auteurs anglophones, aussi bien en critique littĂ©raire quâen philosophie et en sociologie, les rapports entre gĂ©ographie et littĂ©rature dans les contextes colonial et postcolonial francophones ont Ă©tĂ© encore relativement peu Ă©tudiĂ©s en France7. M. Chandna cherche ainsi Ă se dĂ©faire de la « nation », entitĂ© rĂ©ductrice et tributaire dâune conception occidentaloâcentrĂ©e, pour aborder lâespace en tant que rĂ©seaux dâinteractions et de rapports de force. Il sâappuie notamment sur la pensĂ©e dâĂdouard Glissant et ses concepts centraux de « relation » et dâ « étendue », qui permettent de penser le monde en termes de connexions et de rĂ©seaux ; une autre rĂ©fĂ©rence majeure de lâouvrage est La Production de lâespace (1974) de Henri Lefebvre qui conçoit lâespace comme un processus continu, un produit social en constant changement, car indissociablement liĂ© aux interactions humaines. Dans le chapitre dâintroduction, mais Ă©galement tout au long de son ouvrage, M. Chandna resitue constamment sa rĂ©flexion Ă partir dâun Ă©tat de lâart trĂšs dĂ©taillĂ©, portant avant tout sur le croisement de la gĂ©ographie et de la littĂ©rature, au risque parfois de perdre en fluiditĂ© et en clartĂ© dans lâenchaĂźnement de lâargumentation et de lâanalyse. Toutefois, le premier chapitre apporte de nombreux Ă©clairages et un dĂ©veloppement solide sur les dĂ©bats et prises de position ayant trait Ă lâintersection de ces deux disciplines.
De la domination coloniale de lâespace aux alternatives et rĂ©sistances spatiales
Lâespace mondial et sa mesure : Jules Verne et lâexpansion coloniale
7Le deuxiĂšme chapitre se fonde sur lâanalyse du cĂ©lĂšbre roman de Jules Verne, Le Tour du monde en quatreâvingt jours. Ă travers la figure du personnage central, Fogg, M. Chandna parvient Ă montrer comment la domination coloniale anglaise, et plus largement europĂ©enne, a modifiĂ© la perception du monde en en faisant un objet de mesure, calculable, apprĂ©hendable Ă partir dâinstruments : « lâitinĂ©raire qu'il emprunte et les outils qu'il utilise â graphiques, tableaux, chiffres et cartes â sont autant de dispositifs d'abstraction des espaces qui conduisent Ă sa victoire Ă la fin de l'aventure8 ». Ce processus dâabstraction, qui vide les lieux de leur substance, de leur profondeur, de leur qualitĂ©, nâest pas sans rappeler la formule de Bertrand Westphal qui Ă©tablit un lien entre la maĂźtrise et la « mĂ©trise9 » de lâespace, appartenant aux instances Ă©tatiques, Ă lâappareil dâĂtat, autrement dit entre le contrĂŽle spatial et la capacitĂ© Ă mesurer, calculer lâespace, pour se lâapproprier et le dominer. Le voyage de Fogg se transforme ainsi en entreprise de rentabilitĂ© oĂč les lieux ne sont pas visitĂ©s pour eux-mĂȘmes, mais en ce quâils constituent un passage calculĂ© afin dâassurer la rĂ©ussite du dĂ©fi que le narrateur sâest lancĂ©, narrateur qui incarne lui-mĂȘme cette logique mathĂ©matique car, dĂšs le dĂ©but du roman, nous apprenons quâil compte le nombre exact de pas qui lui permettent dâatteindre quotidiennement le « Reform Club ». Afin de montrer les liens Ă©troits entre lâinstauration dâun systĂšme colonial, la naissance du marchĂ© capitaliste et le rapport Ă lâespace quâentretient Fogg avec le monde, Mohit Chandna revient dâabord sur le contexte dâĂ©criture des Voyages extraordinaires, puis sur la maniĂšre dont Jules Verne apprĂ©hende lui-mĂȘme le monde (lectures, outils, connaissances) afin de comprendre comment cet auteur a Ă©laborĂ© une gĂ©ographie qui lui soit propre et, en mĂȘme temps, reprĂ©sentative dâune certaine conception de lâespace liĂ© Ă lâexpansion coloniale europĂ©enne. Deux aspects du roman sont abordĂ©s : dans un premier temps, la rationalisation du monde perceptible Ă travers le regard de Fogg, aspect dĂ©jĂ Ă©voquĂ©, et dans un second temps, le marchĂ© de lâopium, prĂ©sent implicitement dans lâĆuvre. Le critique Ă©voque plus spĂ©cifiquement ce quâil appelle le « silence de lâopium10 » qui dĂ©signe la façon dont le marchĂ© de la drogue, imposĂ© par lâAngleterre Ă la fois dans ses colonies et en Chine, permet Ă cette puissance impĂ©riale dâĂ©tablir un rĂ©seau financier et commercial de type capitaliste Ă©troitement liĂ© au systĂšme colonial. En faisant le choix dâintĂ©grer, dans son argumentation, une Ćuvre du xixe siĂšcle, inscrite dans la pĂ©riode dâexpansion coloniale, M. Chandna propose un point dâappui, un repĂšre, Ă partir duquel aborder les Ćuvres postcoloniales et la façon dont elles ont dĂ©stabilisĂ©, sapĂ©, les discours hĂ©gĂ©moniques et les conceptions dominantes de lâespace mondial. Ce chapitre manque toutefois un peu de nuance, en ce que lâauteur sĂ©lectionne quelques passages et fonde toute son analyse sur ces courts extraits, pour les Ă©tendre ensuite Ă lâensemble de lâĆuvre vernienne et Ă ce quâelle dit de lâexpansion coloniale Ă cette Ă©poque. Alors que les chapitres suivants se penchent sur diffĂ©rentes alternatives littĂ©raires Ă la gĂ©ographie coloniale et aux Ćuvres qui en ont participĂ©, il aurait Ă©tĂ© intĂ©ressant dâintĂ©grer plusieurs textes de la pĂ©riode coloniale, pour enrichir le propos et envisager la maniĂšre dont certaines Ćuvres ont pu, dĂšs cette pĂ©riode, diverger dâune vision du monde colonialiste et impĂ©rialiste, ou au contraire faire Ă©cho aux visĂ©es expansionnistes des empires britannique et français. En prĂ©sentant son ouvrage de cette maniĂšre, M. Chandna compare et oppose une Ćuvre, et mĂȘme quelques extraits dâune Ćuvre, incarnant une conception du monde qui serait valable pour toute la fin du xixe siĂšcle occidental, Ă un ensemble dâĆuvres et dâauteur.es de la fin du xxe et du dĂ©but du xxie siĂšcle. Il est Ă©vident que les personnages de Jules Verne, dans le roman analysĂ©, incarnent ce dĂ©sir dâexpansion coloniale et ce regard rationnel et mathĂ©matique sur le monde, et que câest Ă cette pĂ©riode que les puissances europĂ©ennes ont Ă©tendu leur pouvoir et leur violence (Ă©conomiques, politiques, militaires, culturels) sur une grande partie du globe. Une analyse dâautres Ćuvres auraient pu permettre de montrer comment cette vision du monde impĂ©rialiste apparaĂźt de maniĂšre systĂ©matique, ou au contraire est parfois remise en question ou interrogĂ©e, dans la littĂ©rature française du xixe siĂšcle. Le Tour du monde en quatre-vingt jours permet tout de mĂȘme Ă M. Chandna dâaborder un certain nombre de thĂšmes que lâon retrouve dans les textes postcoloniaux proposĂ©s par la suite en analyse.
Le langage, le corps, lâespace
8Lâespace urbain constitue le lieu privilĂ©giĂ© de relais du pouvoir colonial : quâil apparaisse comme « la capitale » ou « le centre » dominant un ensemble de « pĂ©riphĂ©ries », ou bien quâil condense en son sein les contradictions et les tensions du systĂšme impĂ©rialiste et nĂ©o-impĂ©rialiste, il est le produit en constante transformation des rapports de force et des interactions humaines. Lâouvrage de M. Chandna souligne sa fonction de domination concrĂšte mais aussi symbolique. Les rapports entre le « centre » et les « pĂ©riphĂ©ries » apparaissent, dans Le Tour du monde en quatre-vingt jours Ă partir dâune conception de lâespace mondial comme Ă©tant rationnel, maĂźtrisable, et au sein duquel la ville coloniale et dominĂ©e joue un rĂŽle central de relais du pouvoir impĂ©rial : Hong Kong, Bombay, Calcutta sont les maillons dâune chaĂźne de villes modernes incarnant le capitalisme anglais et son importance. Cette dichotomie se retrouve Ă lâĂ©chelle de lâespace urbain dans Rue La PoudriĂšre dâAnanda Devi, oĂč Paule, le personnage principal, travaille en tant que prostituĂ©e, et se situe donc Ă la marge, dans les interstices de la ville, tout comme Marie-Sophie Laborieux dans Texaco de Patrick Chamoiseau, qui, elle, fait le choix de sâinstaller sur le terrain dâune compagnie pĂ©troliĂšre amĂ©ricaine, lieu de la domination capitaliste, en le transformant en campement informel. Mais ici, la division qui existe entre Fort-de-France, capitale de la Martinique, et Texaco, la marge, recoupe la tension entre le français et le crĂ©ole, dont le second, marquĂ© par un syncrĂ©tisme linguistique, fait Ă©cho aux baraquements installĂ©s par la communautĂ© marginalisĂ©e dont Marie-Sophie fait partie. Les marges peuvent alors apparaĂźtre comme des lieux de rĂ©sistance.
9Le dernier chapitre diffĂšre des prĂ©cĂ©dents par le matĂ©riau choisi â le cinĂ©ma â et lâespace oĂč se dĂ©roule lâaction â la France, et plus particuliĂšrement la rĂ©gion parisienne. Cette fois-ci, lâanalyse se penche sur les rapports de force symboliques qui travaillent lâancien « centre ». Mohit Chandna choisit de soumettre Ă lâĂ©tude le film de Michael Haneke, CachĂ©, sorti en 2005, portĂ© par un trio dâacteurs : Daniel Auteuil (Georges Laurent), Juliette Binoche (Anne Laurent) et Maurice BĂ©nichou (Majid). Lorsque Georges Ă©tait enfant, ses parents ont recueilli Majid dont les propres parents ont disparu lors du massacre du 17 octobre 1961. Lâaction se situe des annĂ©es plus tard, alors que Georges, mariĂ© Ă Anne, cache lâexistence de son « frĂšre » qui vit dans un appartement de la Seine-Saint Denis. Le couple reçoit des cassettes-vidĂ©os et se rend compte quâun anonyme filme leur quotidien. Georges cherche Ă dĂ©terminer lâidentitĂ© de lâindividu. DerriĂšre cette intrigue, Michael Haneke fait ressurgir le passĂ© colonial et la violence de la guerre dâAlgĂ©rie. Mohit Chandna dĂ©montre avec rigueur la maniĂšre dont « lâautre », Majid, se situe Ă la fois Ă la marge (il habite en banlieue parisienne, contrairement Ă Georges qui vit dans le xiiie arrondissement), dans un processus dâeffacement (Georges cache son existence Ă sa femme), et en mĂȘme temps au centre (sa prĂ©sence est rappelĂ©e Ă travers les vidĂ©os envoyĂ©es et par lâacte mĂȘme de Georges, celui de mentir Ă Anne). Ce chapitre est certainement le plus original de lâouvrage, car il propose une nouvelle perspective et un Ă©clairage particuliĂšrement intĂ©ressant sur le silence post-colonial et la maniĂšre dont il sâinscrit dans lâespace, Ă travers lâanalyse prĂ©cise de plusieurs sĂ©quences. LâinterprĂ©tation des cassettes vidĂ©o, oĂč Georges se voit lui-mĂȘme vivre, accomplir les tĂąches du quotidien, nous paraĂźt particuliĂšrement fĂ©conde. Les vidĂ©os, selon le critique, viennent fissurer lâimage de la famille « rĂ©publicaine » traditionnelle, et faire ressurgir le mensonge. De ce fait, M. Chandna met en lien la famille et la nation française : alors que, pendant la pĂ©riode coloniale, la France imposait sa domination non seulement physique (prĂ©sence militaire, administrative, politique, Ă©conomique) mais aussi symbolique (le fait de pouvoir cacher les faits, interdire la consultation des archives, maĂźtriser ce qui peut ĂȘtre vu et ce qui ne « doit » pas lâĂȘtre), les vidĂ©os anonymes inversent cette domination symbolique et introduisent Ă la fois une inquiĂ©tude et une fissuration du mensonge (celui de Georges Ă sa femme mais aussi, plus largement, celui du gouvernement français face au massacre du 17 octobre 1961). MalgrĂ© cette rĂ©fĂ©rence centrale qui fonde lâaction et les rapports entre les personnages, la mention de cette journĂ©e, et de la guerre dâAlgĂ©rie, nâest jamais Ă©voquĂ©e directement dans le film.
10La prĂ©sence du corps â fĂ©minin en particulier â constitue un autre thĂšme central de lâanalyse proposĂ©e par M. Chandna. Le chapitre consacrĂ© Ă Jules Verne Ă©voque notamment le sauvetage dâAouda, jeune femme indienne ayant reçu une Ă©duction anglaise, par le personnage central, qui lâemmĂšne ensuite en Angleterre et se marie avec elle. M. Chandna interprĂšte ce mariage Ă la fois comme la connexion symbolique entre les deux parties de lâempire britannique que sont Ă cette Ă©poque le « centre » (Londres) et la « marge » (lâInde), et comme une façon de rĂ©duire lâautre, lâaltĂ©ritĂ©, Ă soi (Aouda est dĂ©jà « europĂ©anisĂ©e » par son Ă©ducation).
11Le chapitre III aborde des Ćuvres littĂ©raires oĂč le corps occupe une place centrale : Rue la PoudriĂšre (1988), Indian Tango (2007) et LâAmbassadeur triste (2015) dâAnanda Devi. Ă travers eux, M. Chandna se penche sur lâespace insulaire (Ile Maurice) et sur lâInde. LâexpĂ©rience du dĂ©placement apparaĂźt dans le recueil de nouvelles LâAmbassadeur triste dont il choisit notamment deux textes : le texte Ă©ponyme ouvrant le recueil, qui raconte lâhistoire dâun ambassadeur nord-europĂ©en (on ignore son pays dâorigine) obligĂ© de demeurer Ă New Delhi ; et le dernier texte de lâĆuvre, « Bleu glace » oĂč un homme anonyme se retrouve dans un pays anonyme, situĂ© dans le Nord (Alaska, Canada, Europe du Nord, nous ne savons pas), pour travailler dans une usine de traitement de viande de phoque. Lâauteur montre la maniĂšre dont le systĂšme capitaliste et les Ătats-nations modernes ont imposĂ© lâinterchangeabilitĂ© des individus et le dĂ©placement des corps, rĂ©ifiĂ©s et contrĂŽlĂ©s. Ă travers un extrait prĂ©cis de Rue La PoudriĂšre, le critique montre le lien Ă©tabli entre la ville, Port-Louis, et le personnage principal, Paule, dont le corps entretient un rapport mĂ©tonymique Ă lâespace urbain :
La lecture du roman sur la colonisation simultanĂ©e du corps et de la ville montre comment le travail et la sexualitĂ© sont constituĂ©s par un nouveau paradigme de spatialitĂ© urbaine, oĂč les femmes doivent ĂȘtre relĂ©guĂ©es dans les marges spatiales et Ă©conomiques11.
12Cette remarque constitue le point de dĂ©part dâune rĂ©flexion portant plus largement sur les auteurs centraux de la NĂ©gritude (AimĂ© CĂ©saire, LĂ©opold SĂ©dar Senghor) et sur Franz Fanon en interrogeant le regard quâils portent sur la colonisation, regard masculin qui attribue Ă lâAfrique ou Ă lâAlgĂ©rie des caractĂ©ristiques « fĂ©minines », et qui sâoppose Ă la position de Devi : celle-ci cherche au contraire Ă dĂ©voiler les mĂ©canismes genrĂ©s de la gĂ©ographie.
13Le chapitre quatre sâinscrit dans la mĂȘme perspective que le troisiĂšme, en se penchant sur le roman de Patrick Chamoiseau, Texaco, afin de montrer que la limite spatiale qui existe entre la ville martiniquaise de Fort-de-France et ses marges se superpose au rapport entre la langue française et le crĂ©ole. Le triple rĂ©seau que forment lâespace, le langage et le corps est ainsi interrogĂ© dans son interaction avec le capitalisme occidental et le colonialisme. De maniĂšre progressive, Mohit Chandna montre avec justesse les relations complexes et antagonistes qui traversent : a) la marge (Texaco) par rapport au « centre » incarnĂ© par Fort-de-France ; b) les rapports entre le français et le crĂ©ole ; c) lâhistoire coloniale de la Martinique, ressaisie dans un bref panorama historique ; d) la dĂ©partementalisation de lâĂźle et la figure qui lui est associĂ©e, AimĂ© CĂ©saire ; e) le corps de la femme et la violence patriarcale qui ressortit Ă lâhistoire coloniale et Ă lâespace urbain. Lâauteur montre ainsi que le nom mĂȘme de « Texaco » qui dĂ©signe Ă la fois lâĆuvre elle-mĂȘme, la compagnie pĂ©troliĂšre, le campement Ă©tabli par Marie-Sophie et le « nom secret » que cette derniĂšre sâest choisi, permet de rĂ©investir ce lieu marquĂ© par un systĂšme capitaliste, systĂšme qui impose une violence symbolique sur lâespace martiniquais. Marie-Sophie fait le choix de nommer la marge quâelle habite de la mĂȘme maniĂšre, et de se nommer elle-mĂȘme, secrĂštement, « Texaco ». De ce fait, elle rĂ©cuse les frontiĂšres Ă©tablies et superpose une autre lecture de lâespace, issue dâun point de vue marginal : « La vĂ©ritable victoire dans le roman ne vient pas de l'occupation de la terre, mais de la subversion du signifiant qui la dĂ©finit12 ». Pour mieux saisir cet effet de subversion et de mĂ©lange, Mohit Chandna revient en particulier sur les textes dâĂdouard Glissant, Ă©voquant la pensĂ©e rhizomatique et la crĂ©olisation. Le « rhizome » est une notion que Glissant reprend Ă FĂ©lix Guattari et Ă Gilles Deleuze, dĂ©finie dans Mille Plateaux, et que lâauteur martiniquais ressaisit en ces termes :
je suis parti de la distinction opĂ©rĂ©e par Deleuze et Guattari entre la notion de racine unique et la notion de rhizome. [âŠ] Ils lâĂ©tablissent du point de vue du fonctionnement de la pensĂ©e, la pensĂ©e de la racine et la pensĂ©e du rhizome. La racine unique est celle qui tue autour dâelle alors que le rhizome est la racine qui sâĂ©tend Ă la rencontre dâautres racines. Jâai appliquĂ© cette image au principe dâidentitĂ©. Et je lâai fait aussi en fonction dâune âcatĂ©gorisation des culturesâ qui mâest propre, dâune division des cultures en cultures ataviques et cultures composites13
14La crĂ©olisation, elle, correspond Ă
la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthÚse de ces éléments. On prévoirait ce que donnerait un métissage, mais non pas une créolisation.14
15MĂȘme si P. Chamoiseau a coĂ©crit un essai intitulĂ© Ăloge de la CrĂ©olitĂ©, dont le dernier terme suppose un certain figement de ce quâest le « CrĂ©ole », sa conception de la CrĂ©olitĂ© cherche davantage Ă dĂ©stabiliser les identitĂ©s Ă©tablies et Ă proposer une pensĂ©e du rĂ©seau.
*
16Les microanalyses textuelles proposĂ©es par M. Chandna permettent dâenvisager les pratiques spatiales et les stratĂ©gies de subversion de lâordre colonial ou nĂ©ocolonial mises en place dans les Ćuvres Ă©tudiĂ©es, Ă travers non seulement les espaces concrets mais Ă©galement les espaces mĂ©taphoriques et la prĂ©sence du corps comme « lieu » de tensions, de domination et de rĂ©sistance. Il apparaĂźt ainsi que lâapport de cet ouvrage rĂ©side dans lâapprofondissement des approches postcoloniales de lâespace, et ce de plusieurs maniĂšres : a) par lâeffort de thĂ©orisation et dâexplicitation des dĂ©bats touchant Ă la gĂ©ographie littĂ©raire qui permet dâĂ©tablir un Ă©tat de lâart relativement complet sur le croisement des Ă©tudes littĂ©raires et de la gĂ©ographie dâune part, des Ă©tudes littĂ©raires et de lâapproche historique matĂ©rialiste dâautre part ; b) par lâarticulation des espaces Ă©voquĂ©s, leur mise en rĂ©sonance, les changements dâĂ©chelle afin dâaborder Ă la fois lâespace global (Le Tour du monde en quatre-vingt jours, LâAmbassadeur triste) et les pratiques locales de la spatialitĂ© (Texaco, Rue la PoudriĂšre, CachĂ©) ; c) par lâĂ©clairage apportĂ© sur lâinteraction du sujet, du langage et de lâespace dans des Ćuvres de langue française ou plurilingue (pour Texaco). Ce faisant, M. Chandna cherche Ă dĂ©cloisonner les espaces Ă©tudiĂ©s ainsi que les disciplines, afin de mieux rendre compte de la pluralitĂ© des pratiques spatiales mises en Ćuvre par les textes littĂ©raires.
17Bibliographie
bell hooks, Yearning : Race, Gender, and Cultural Politics, Boston, South End Press, 1990.
Bhabha Homi, The Location of Culture, Londres/New York, Routledge, 2011.
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