Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 4
titre article
Camille Lotz

Repenser les frontiĂšres coloniales

Rethinking colonial borders through the interaction
Mohit Chandna, Spatial Boundaries, Abounding Spaces. Colonial Borders in French and Francophone Literature and Film, Leuven, Leuven University Press, 2021, 302 p., EAN 9789462702738.

1L’ouvrage de Mohit Chandna, Abounding Spaces. Colonial Borders in French and Francophone Literature and Film, s’inscrit Ă  la fois dans les Ă©tudes postcoloniales, dans une perspective de gĂ©ographie poststructuraliste et dans le champ de rĂ©flexion du « tournant spatial » qui apparaĂźt dans les annĂ©es 1960. Depuis une trentaine d’annĂ©es, l’on constate une multiplication des travaux dont la vocation est de relire les histoires coloniales Ă  partir d’une approche spatialisante. En effet, et c’est en cela que M. Chandna prolonge et approfondit cet espace de rĂ©flexion, le croisement des postcolonial studies et de la gĂ©ographie permet notamment de montrer que les frontiĂšres, qui peuvent nous paraĂźtre aujourd’hui « naturelles », tout en Ă©tant remises en question par les mouvements migratoires, sont la consĂ©quence de conflits politiques et symboliques, de rapports de force et d’interactions humaines. Le fait de rĂ©investir non seulement le passĂ© colonial français mais Ă©galement les Ă©critures postcoloniales qui cherchent Ă  Ă©branler les systĂšmes de domination symbolique instaurĂ©s par l’ancien empire colonial, montre l’ambition de cet ouvrage, dont la spĂ©cificitĂ© et l’originalitĂ© rĂ©sident dans l’exploration d’un ensemble de textes francophones issus de deux pĂ©riodes historiques : celle de l’expansion coloniale (Jules Verne), celle de la mondialisation et du postcolonial1 (Ananda Devi, Patrick Chamoiseau, Michael Haneke). M. Chandna cherche ainsi Ă  associer, dans son Ă©tude, Ă  la fois une lecture des textes (approche littĂ©raire) et une analyse historique plus proche de la pensĂ©e matĂ©rialiste, afin de comprendre non seulement les contextes dans lesquels ces Ɠuvres ont Ă©tĂ© produites, mais Ă©galement comment ces derniĂšres participent Ă  la mise en Ɠuvre d’espaces alternatifs et subversifs fictifs.

2L’auteur prend pour objet d’étude un texte du xixe siĂšcle, Le Tour du monde en quatre‑vingt jours de Jules Verne, et un ensemble de fictions, littĂ©raires et cinĂ©matographiques, de la fin du xxe et du dĂ©but du xxie siĂšcles. Chaque chapitre prend ainsi pour cadre une pĂ©riode et un espace diffĂ©rents, qu’il s’agisse de l’Empire britannique dans le cas de Jules Verne, de l’üle Maurice et de l’Inde chez Ananda Devi, de la Martinique chez Patrick Chamoiseau ou encore de Paris dans CachĂ© de Michael Haneke. Tout en justifiant le rapprochement de ces Ɠuvres, qui lui permet de montrer d’une part le fonctionnement de l’espace colonial (Verne) et les alternatives et contestations qu’il a suscitĂ©es (Devi, Chamoiseau, Haneke), Mohit Chandna aurait pu expliciter davantage le choix du corpus, d’autant plus que Jules Verne Ă©voque un espace colonial britannique, Ananda Devi Ă  la fois un espace britannique et francophone (Inde, Ăźle Maurice), alors que les deux derniers situent l’action de leurs Ɠuvres dans un espace francophone. En effet, M. Chandna Ă©voque la multiplicitĂ© des expĂ©riences liĂ©es Ă  la colonisation et l’impossibilitĂ© de prendre en compte les spatialitĂ©s Ă©voquĂ©es de façon isolĂ©e (41, 42) : elles fonctionnent en interconnexion, de façon rhizomatique. Un Ă©clairage plus approfondi sur la comparaison des espaces coloniaux dominĂ©s par la France et l’Angleterre, ainsi que sur la pertinence d’un corpus francophone aurait permis, certainement, de souligner davantage la justesse des liens Ă©tablis entre les divers chapitres de l’ouvrage. Si M. Chandna souligne la raretĂ© des ouvrages critiques consacrĂ©s Ă  l’étude de la gĂ©ographie littĂ©raire en contexte francophone, il aurait Ă©tĂ© pertinent de dĂ©finir plus prĂ©cisĂ©ment ce terme de « francophone » qui regroupe une pluralitĂ© de pratiques linguistiques et d’horizons culturels. De mĂȘme, un terme tel que « postcolonial » est employĂ© sans dĂ©finition prĂ©alable, alors mĂȘme qu’il suscite un certain nombre de critiques et de dĂ©bats, comme le soulignait dĂ©jĂ  Graham Huggan en 2001 dans la conclusion de The Postcolonial Exotic. Marketing the Margins. À l’exception de ces quelques flous Ă©pistĂ©mologiques, l’ouvrage de M. Chandna se caractĂ©rise par l’explicitation dĂ©taillĂ©e des rĂ©flexions critiques portant sur les notions d’espace, de gĂ©ographie et de gĂ©ographie littĂ©raire.

Pour une épistémologie alternative : réflexions sur la géographie littéraire

3Afin de replacer la pensĂ©e de Mohit Chandna dans le champ des travaux qui portent sur les liens entre le texte littĂ©raire et l’espace, il nous semble nĂ©cessaire de revenir rapidement sur quelques notions relatives Ă  la spatialitĂ© telle qu’elle est envisagĂ©e par certains penseurs du courant postcolonial. Les sciences humaines et sociales ont Ă©tĂ© marquĂ©es, Ă  partir des annĂ©es 1960, par un « spatial turn », un « tournant spatial », dont Edward Soja, dans Postmodern Geographies: the reassertion of space in critical social theory, situe la naissance avec les travaux de Michel Foucault ou encore de Henri Lefebvre. L’aprĂšs Seconde guerre mondiale et les mouvements de dĂ©colonisation ont dĂ©stabilisĂ© les reprĂ©sentations traditionnelles de l’espace et du temps au profit d’écritures, de pratiques artistiques et d’interrogations orientĂ©es vers une apprĂ©hension du divers, du fragment, du « tiers espace » (Homi Bhabha, The Location of Culture, 1994), de l’entre-deux, de la marge. L’apparition d’approches Ă©pistĂ©mologiques comme la gĂ©ocritique, fondĂ©e notamment par Bertrand Westphal, montre l’intĂ©rĂȘt que suscitent ces nouvelles rĂ©flexions, Ă©tendues Ă  divers champs d’étude (postcolonial studies, gender studies, cultural studies, etc). Dans son ouvrage La GĂ©ocritique : rĂ©el, fiction, espace (2007), Bertrand Westphal souligne ainsi l’émergence d’histoires plurielles, fragmentaires, en mĂȘme temps que celle de nouveaux concepts : lignes de fuite, bifurcation, espaces lisse et striĂ©, dĂ©territorialisation2. L’historicitĂ© dominante, produite par l’Occident, se trouve ainsi peu Ă  peu fissurĂ©e par de nouvelles conceptions reposant sur la primautĂ© d’une conception spatiale des rapports entre dominants et dominĂ©s : l’histoire officielle donne lieu Ă  un travail archĂ©ologique subversif de réécritures, de relectures, de fouilles, d’exhumations des histoires officieuses ou tues ; les espaces et les frontiĂšres produits par la domination coloniale sont rĂ©interrogĂ©s, mis en doute.

4Graham Huggan, dans l’introduction de son ouvrage The Postcolonial Exotic. Marketing the Margins (1989), rĂ©sume l’une des thĂšses de Bill Ashcroft selon laquelle

the by now orthodox postcolonial/poststructuralist deconstruction of the opposition between a monolithic “centre” and its designated “margins” envisages the possibility of multiple centres and productively “intersecting marginalities” (Ashcroft et al. 1989: 104). The subject - or so the argument runs - moves in a world no longer defined by fixed (op)positions but by a syncretic network of shifting, mutually transforming alliances and interconnections3.

5Ce qui ressort, c’est la nĂ©cessitĂ© de prendre en compte la complexitĂ© des rapports actuels qui se tissent entre les anciens colonisĂ©s et les anciens colonisateurs, dans un processus de globalisation oĂč circulent produits culturels, marchandises, idĂ©es, ĂȘtres humains. Les penseurs et Ă©crivains postcoloniaux tentent d’exposer la maniĂšre dont les rapports de pouvoir qui existaient durant la colonisation, continuent Ă  innerver les sociĂ©tĂ©s humaines, mais sous d’autres formes, multiples et changeantes. Les « marges », pour un penseur tel que B. Ashcroft, sont alors considĂ©rĂ©es comme des « lieux » de rĂ©sistance, Ă  l’instar du « tiers-espace » (Third-Space) de Homi Bhabha, permettant de dĂ©fier les structures de pouvoirs hĂ©ritĂ©es des empires coloniaux. C’est Ă©galement le point de vue de Bell Hooks dans Yearning : Race, Gender, and Cultural Politics qui dĂ©finit la marginalitĂ© en ces termes :

a central location for the production of a counter hegemonic discourse that is note just found in words but in habits of being and the way one lives
 a site one stays in, clings to even, because it nourishes one’s capacity to resist. It offers the possibility of radical perspectives from which to see and create, to imagine alternatives, new worlds (1990: 341)4.

6C’est Ă©galement ce que souhaite montrer l’ouvrage de Mohit Chandna, dont le titre, Spatial Boundaries, Abounding Spaces. Colonial Borders in French and Francophone Literature and Film, tend Ă  rendre compte de cette complexité : nous pourrions en effet le traduire par Limites spatiales, espaces foisonnants. Les frontiĂšres coloniales dans la littĂ©rature et les films français et francophones. L’objectif de l’ouvrage n’est donc pas, comme le souligne l’auteur en introduction, de « dĂ©limiter la reprĂ©sentation fictionnelle d’espaces rĂ©els investis par le colonialisme5 », mais bien plutĂŽt d’interroger les processus littĂ©raires mis en Ɠuvre dans la crĂ©ation d’espaces conçus comme interactions entre le sujet et son environnement. Pour appuyer cette idĂ©e, M. Chandna se rapporte Ă  la conception de Sheila Hones qui dĂ©finit la fiction comme Ă©vĂ©nement dans Literary Geographies : Narrative Space in Let the Great World Spin (2014) : la crĂ©ation et la publication des Ɠuvres, qui font Ă©vĂ©nement en apparaissant dans un lieu et un contexte spĂ©cifique, permettent, elles aussi, de contester les frontiĂšres politiques et symboliques hĂ©ritĂ©es de la colonisation. L’enjeu de l’ouvrage est ainsi d’« aborde[r] les espaces crĂ©atifs en notant leur prĂ©sence au sein d’une structure coloniale globale pour voir comment les interrelations spatiales qui Ă©mergent prĂ©sentent des â€œĂ©pistĂ©mologies gĂ©ographiques alternatives”6 ». C’est ce point qui fait, selon nous, l’originalitĂ© et tout l’intĂ©rĂȘt de cet ouvrage. Car, en effet, si des rĂ©flexions sur l’espace mondial en tant qu’il a Ă©tĂ© informĂ© par la colonisation, ont Ă©mergĂ© chez de nombreux auteurs anglophones, aussi bien en critique littĂ©raire qu’en philosophie et en sociologie, les rapports entre gĂ©ographie et littĂ©rature dans les contextes colonial et postcolonial francophones ont Ă©tĂ© encore relativement peu Ă©tudiĂ©s en France7. M. Chandna cherche ainsi Ă  se dĂ©faire de la « nation », entitĂ© rĂ©ductrice et tributaire d’une conception occidentalo‑centrĂ©e, pour aborder l’espace en tant que rĂ©seaux d’interactions et de rapports de force. Il s’appuie notamment sur la pensĂ©e d’Édouard Glissant et ses concepts centraux de « relation » et d’ « étendue », qui permettent de penser le monde en termes de connexions et de rĂ©seaux ; une autre rĂ©fĂ©rence majeure de l’ouvrage est La Production de l’espace (1974) de Henri Lefebvre qui conçoit l’espace comme un processus continu, un produit social en constant changement, car indissociablement liĂ© aux interactions humaines. Dans le chapitre d’introduction, mais Ă©galement tout au long de son ouvrage, M. Chandna resitue constamment sa rĂ©flexion Ă  partir d’un Ă©tat de l’art trĂšs dĂ©taillĂ©, portant avant tout sur le croisement de la gĂ©ographie et de la littĂ©rature, au risque parfois de perdre en fluiditĂ© et en clartĂ© dans l’enchaĂźnement de l’argumentation et de l’analyse. Toutefois, le premier chapitre apporte de nombreux Ă©clairages et un dĂ©veloppement solide sur les dĂ©bats et prises de position ayant trait Ă  l’intersection de ces deux disciplines.

De la domination coloniale de l’espace aux alternatives et rĂ©sistances spatiales

L’espace mondial et sa mesure : Jules Verne et l’expansion coloniale

7Le deuxiĂšme chapitre se fonde sur l’analyse du cĂ©lĂšbre roman de Jules Verne, Le Tour du monde en quatre‑vingt jours. À travers la figure du personnage central, Fogg, M. Chandna parvient Ă  montrer comment la domination coloniale anglaise, et plus largement europĂ©enne, a modifiĂ© la perception du monde en en faisant un objet de mesure, calculable, apprĂ©hendable Ă  partir d’instruments : « l’itinĂ©raire qu'il emprunte et les outils qu'il utilise — graphiques, tableaux, chiffres et cartes — sont autant de dispositifs d'abstraction des espaces qui conduisent Ă  sa victoire Ă  la fin de l'aventure8 ». Ce processus d’abstraction, qui vide les lieux de leur substance, de leur profondeur, de leur qualitĂ©, n’est pas sans rappeler la formule de Bertrand Westphal qui Ă©tablit un lien entre la maĂźtrise et la « mĂ©trise9 » de l’espace, appartenant aux instances Ă©tatiques, Ă  l’appareil d’État, autrement dit entre le contrĂŽle spatial et la capacitĂ© Ă  mesurer, calculer l’espace, pour se l’approprier et le dominer. Le voyage de Fogg se transforme ainsi en entreprise de rentabilitĂ© oĂč les lieux ne sont pas visitĂ©s pour eux-mĂȘmes, mais en ce qu’ils constituent un passage calculĂ© afin d’assurer la rĂ©ussite du dĂ©fi que le narrateur s’est lancĂ©, narrateur qui incarne lui-mĂȘme cette logique mathĂ©matique car, dĂšs le dĂ©but du roman, nous apprenons qu’il compte le nombre exact de pas qui lui permettent d’atteindre quotidiennement le « Reform Club ». Afin de montrer les liens Ă©troits entre l’instauration d’un systĂšme colonial, la naissance du marchĂ© capitaliste et le rapport Ă  l’espace qu’entretient Fogg avec le monde, Mohit Chandna revient d’abord sur le contexte d’écriture des Voyages extraordinaires, puis sur la maniĂšre dont Jules Verne apprĂ©hende lui-mĂȘme le monde (lectures, outils, connaissances) afin de comprendre comment cet auteur a Ă©laborĂ© une gĂ©ographie qui lui soit propre et, en mĂȘme temps, reprĂ©sentative d’une certaine conception de l’espace liĂ© Ă  l’expansion coloniale europĂ©enne. Deux aspects du roman sont abordĂ©s : dans un premier temps, la rationalisation du monde perceptible Ă  travers le regard de Fogg, aspect dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, et dans un second temps, le marchĂ© de l’opium, prĂ©sent implicitement dans l’Ɠuvre. Le critique Ă©voque plus spĂ©cifiquement ce qu’il appelle le « silence de l’opium10 » qui dĂ©signe la façon dont le marchĂ© de la drogue, imposĂ© par l’Angleterre Ă  la fois dans ses colonies et en Chine, permet Ă  cette puissance impĂ©riale d’établir un rĂ©seau financier et commercial de type capitaliste Ă©troitement liĂ© au systĂšme colonial. En faisant le choix d’intĂ©grer, dans son argumentation, une Ɠuvre du xixe siĂšcle, inscrite dans la pĂ©riode d’expansion coloniale, M. Chandna propose un point d’appui, un repĂšre, Ă  partir duquel aborder les Ɠuvres postcoloniales et la façon dont elles ont dĂ©stabilisĂ©, sapĂ©, les discours hĂ©gĂ©moniques et les conceptions dominantes de l’espace mondial. Ce chapitre manque toutefois un peu de nuance, en ce que l’auteur sĂ©lectionne quelques passages et fonde toute son analyse sur ces courts extraits, pour les Ă©tendre ensuite Ă  l’ensemble de l’Ɠuvre vernienne et Ă  ce qu’elle dit de l’expansion coloniale Ă  cette Ă©poque. Alors que les chapitres suivants se penchent sur diffĂ©rentes alternatives littĂ©raires Ă  la gĂ©ographie coloniale et aux Ɠuvres qui en ont participĂ©, il aurait Ă©tĂ© intĂ©ressant d’intĂ©grer plusieurs textes de la pĂ©riode coloniale, pour enrichir le propos et envisager la maniĂšre dont certaines Ɠuvres ont pu, dĂšs cette pĂ©riode, diverger d’une vision du monde colonialiste et impĂ©rialiste, ou au contraire faire Ă©cho aux visĂ©es expansionnistes des empires britannique et français. En prĂ©sentant son ouvrage de cette maniĂšre, M. Chandna compare et oppose une Ɠuvre, et mĂȘme quelques extraits d’une Ɠuvre, incarnant une conception du monde qui serait valable pour toute la fin du xixe siĂšcle occidental, Ă  un ensemble d’Ɠuvres et d’auteur.es de la fin du xxe et du dĂ©but du xxie siĂšcle. Il est Ă©vident que les personnages de Jules Verne, dans le roman analysĂ©, incarnent ce dĂ©sir d’expansion coloniale et ce regard rationnel et mathĂ©matique sur le monde, et que c’est Ă  cette pĂ©riode que les puissances europĂ©ennes ont Ă©tendu leur pouvoir et leur violence (Ă©conomiques, politiques, militaires, culturels) sur une grande partie du globe. Une analyse d’autres Ɠuvres auraient pu permettre de montrer comment cette vision du monde impĂ©rialiste apparaĂźt de maniĂšre systĂ©matique, ou au contraire est parfois remise en question ou interrogĂ©e, dans la littĂ©rature française du xixe siĂšcle. Le Tour du monde en quatre-vingt jours permet tout de mĂȘme Ă  M. Chandna d’aborder un certain nombre de thĂšmes que l’on retrouve dans les textes postcoloniaux proposĂ©s par la suite en analyse.

Le langage, le corps, l’espace

8L’espace urbain constitue le lieu privilĂ©giĂ© de relais du pouvoir colonial : qu’il apparaisse comme « la capitale » ou « le centre » dominant un ensemble de « pĂ©riphĂ©ries », ou bien qu’il condense en son sein les contradictions et les tensions du systĂšme impĂ©rialiste et nĂ©o-impĂ©rialiste, il est le produit en constante transformation des rapports de force et des interactions humaines. L’ouvrage de M. Chandna souligne sa fonction de domination concrĂšte mais aussi symbolique. Les rapports entre le « centre » et les « pĂ©riphĂ©ries » apparaissent, dans Le Tour du monde en quatre-vingt jours Ă  partir d’une conception de l’espace mondial comme Ă©tant rationnel, maĂźtrisable, et au sein duquel la ville coloniale et dominĂ©e joue un rĂŽle central de relais du pouvoir impĂ©rial : Hong Kong, Bombay, Calcutta sont les maillons d’une chaĂźne de villes modernes incarnant le capitalisme anglais et son importance. Cette dichotomie se retrouve Ă  l’échelle de l’espace urbain dans Rue La PoudriĂšre d’Ananda Devi, oĂč Paule, le personnage principal, travaille en tant que prostituĂ©e, et se situe donc Ă  la marge, dans les interstices de la ville, tout comme Marie-Sophie Laborieux dans Texaco de Patrick Chamoiseau, qui, elle, fait le choix de s’installer sur le terrain d’une compagnie pĂ©troliĂšre amĂ©ricaine, lieu de la domination capitaliste, en le transformant en campement informel. Mais ici, la division qui existe entre Fort-de-France, capitale de la Martinique, et Texaco, la marge, recoupe la tension entre le français et le crĂ©ole, dont le second, marquĂ© par un syncrĂ©tisme linguistique, fait Ă©cho aux baraquements installĂ©s par la communautĂ© marginalisĂ©e dont Marie-Sophie fait partie. Les marges peuvent alors apparaĂźtre comme des lieux de rĂ©sistance.

9Le dernier chapitre diffĂšre des prĂ©cĂ©dents par le matĂ©riau choisi – le cinĂ©ma – et l’espace oĂč se dĂ©roule l’action – la France, et plus particuliĂšrement la rĂ©gion parisienne. Cette fois-ci, l’analyse se penche sur les rapports de force symboliques qui travaillent l’ancien « centre ». Mohit Chandna choisit de soumettre Ă  l’étude le film de Michael Haneke, CachĂ©, sorti en 2005, portĂ© par un trio d’acteurs : Daniel Auteuil (Georges Laurent), Juliette Binoche (Anne Laurent) et Maurice BĂ©nichou (Majid). Lorsque Georges Ă©tait enfant, ses parents ont recueilli Majid dont les propres parents ont disparu lors du massacre du 17 octobre 1961. L’action se situe des annĂ©es plus tard, alors que Georges, mariĂ© Ă  Anne, cache l’existence de son « frĂšre » qui vit dans un appartement de la Seine-Saint Denis. Le couple reçoit des cassettes-vidĂ©os et se rend compte qu’un anonyme filme leur quotidien. Georges cherche Ă  dĂ©terminer l’identitĂ© de l’individu. DerriĂšre cette intrigue, Michael Haneke fait ressurgir le passĂ© colonial et la violence de la guerre d’AlgĂ©rie. Mohit Chandna dĂ©montre avec rigueur la maniĂšre dont « l’autre », Majid, se situe Ă  la fois Ă  la marge (il habite en banlieue parisienne, contrairement Ă  Georges qui vit dans le xiiie arrondissement), dans un processus d’effacement (Georges cache son existence Ă  sa femme), et en mĂȘme temps au centre (sa prĂ©sence est rappelĂ©e Ă  travers les vidĂ©os envoyĂ©es et par l’acte mĂȘme de Georges, celui de mentir Ă  Anne). Ce chapitre est certainement le plus original de l’ouvrage, car il propose une nouvelle perspective et un Ă©clairage particuliĂšrement intĂ©ressant sur le silence post-colonial et la maniĂšre dont il s’inscrit dans l’espace, Ă  travers l’analyse prĂ©cise de plusieurs sĂ©quences. L’interprĂ©tation des cassettes vidĂ©o, oĂč Georges se voit lui-mĂȘme vivre, accomplir les tĂąches du quotidien, nous paraĂźt particuliĂšrement fĂ©conde. Les vidĂ©os, selon le critique, viennent fissurer l’image de la famille « rĂ©publicaine » traditionnelle, et faire ressurgir le mensonge. De ce fait, M. Chandna met en lien la famille et la nation française : alors que, pendant la pĂ©riode coloniale, la France imposait sa domination non seulement physique (prĂ©sence militaire, administrative, politique, Ă©conomique) mais aussi symbolique (le fait de pouvoir cacher les faits, interdire la consultation des archives, maĂźtriser ce qui peut ĂȘtre vu et ce qui ne « doit » pas l’ĂȘtre), les vidĂ©os anonymes inversent cette domination symbolique et introduisent Ă  la fois une inquiĂ©tude et une fissuration du mensonge (celui de Georges Ă  sa femme mais aussi, plus largement, celui du gouvernement français face au massacre du 17 octobre 1961). MalgrĂ© cette rĂ©fĂ©rence centrale qui fonde l’action et les rapports entre les personnages, la mention de cette journĂ©e, et de la guerre d’AlgĂ©rie, n’est jamais Ă©voquĂ©e directement dans le film.

10La prĂ©sence du corps — fĂ©minin en particulier — constitue un autre thĂšme central de l’analyse proposĂ©e par M. Chandna. Le chapitre consacrĂ© Ă  Jules Verne Ă©voque notamment le sauvetage d’Aouda, jeune femme indienne ayant reçu une Ă©duction anglaise, par le personnage central, qui l’emmĂšne ensuite en Angleterre et se marie avec elle. M. Chandna interprĂšte ce mariage Ă  la fois comme la connexion symbolique entre les deux parties de l’empire britannique que sont Ă  cette Ă©poque le « centre » (Londres) et la « marge » (l’Inde), et comme une façon de rĂ©duire l’autre, l’altĂ©ritĂ©, Ă  soi (Aouda est dĂ©jĂ  « europĂ©anisĂ©e » par son Ă©ducation).

11Le chapitre III aborde des Ɠuvres littĂ©raires oĂč le corps occupe une place centrale : Rue la PoudriĂšre (1988), Indian Tango (2007) et L’Ambassadeur triste (2015) d’Ananda Devi. À travers eux, M. Chandna se penche sur l’espace insulaire (Ile Maurice) et sur l’Inde. L’expĂ©rience du dĂ©placement apparaĂźt dans le recueil de nouvelles L’Ambassadeur triste dont il choisit notamment deux textes : le texte Ă©ponyme ouvrant le recueil, qui raconte l’histoire d’un ambassadeur nord-europĂ©en (on ignore son pays d’origine) obligĂ© de demeurer Ă  New Delhi ; et le dernier texte de l’Ɠuvre, « Bleu glace » oĂč un homme anonyme se retrouve dans un pays anonyme, situĂ© dans le Nord (Alaska, Canada, Europe du Nord, nous ne savons pas), pour travailler dans une usine de traitement de viande de phoque. L’auteur montre la maniĂšre dont le systĂšme capitaliste et les États-nations modernes ont imposĂ© l’interchangeabilitĂ© des individus et le dĂ©placement des corps, rĂ©ifiĂ©s et contrĂŽlĂ©s. À travers un extrait prĂ©cis de Rue La PoudriĂšre, le critique montre le lien Ă©tabli entre la ville, Port-Louis, et le personnage principal, Paule, dont le corps entretient un rapport mĂ©tonymique Ă  l’espace urbain :

La lecture du roman sur la colonisation simultanĂ©e du corps et de la ville montre comment le travail et la sexualitĂ© sont constituĂ©s par un nouveau paradigme de spatialitĂ© urbaine, oĂč les femmes doivent ĂȘtre relĂ©guĂ©es dans les marges spatiales et Ă©conomiques11.

12Cette remarque constitue le point de dĂ©part d’une rĂ©flexion portant plus largement sur les auteurs centraux de la NĂ©gritude (AimĂ© CĂ©saire, LĂ©opold SĂ©dar Senghor) et sur Franz Fanon en interrogeant le regard qu’ils portent sur la colonisation, regard masculin qui attribue Ă  l’Afrique ou Ă  l’AlgĂ©rie des caractĂ©ristiques « fĂ©minines », et qui s’oppose Ă  la position de Devi : celle-ci cherche au contraire Ă  dĂ©voiler les mĂ©canismes genrĂ©s de la gĂ©ographie.

13Le chapitre quatre s’inscrit dans la mĂȘme perspective que le troisiĂšme, en se penchant sur le roman de Patrick Chamoiseau, Texaco, afin de montrer que la limite spatiale qui existe entre la ville martiniquaise de Fort-de-France et ses marges se superpose au rapport entre la langue française et le crĂ©ole. Le triple rĂ©seau que forment l’espace, le langage et le corps est ainsi interrogĂ© dans son interaction avec le capitalisme occidental et le colonialisme. De maniĂšre progressive, Mohit Chandna montre avec justesse les relations complexes et antagonistes qui traversent : a) la marge (Texaco) par rapport au « centre » incarnĂ© par Fort-de-France ; b) les rapports entre le français et le crĂ©ole ; c) l’histoire coloniale de la Martinique, ressaisie dans un bref panorama historique ; d) la dĂ©partementalisation de l’üle et la figure qui lui est associĂ©e, AimĂ© CĂ©saire ; e) le corps de la femme et la violence patriarcale qui ressortit Ă  l’histoire coloniale et Ă  l’espace urbain. L’auteur montre ainsi que le nom mĂȘme de « Texaco » qui dĂ©signe Ă  la fois l’Ɠuvre elle-mĂȘme, la compagnie pĂ©troliĂšre, le campement Ă©tabli par Marie-Sophie et le « nom secret » que cette derniĂšre s’est choisi, permet de rĂ©investir ce lieu marquĂ© par un systĂšme capitaliste, systĂšme qui impose une violence symbolique sur l’espace martiniquais. Marie-Sophie fait le choix de nommer la marge qu’elle habite de la mĂȘme maniĂšre, et de se nommer elle-mĂȘme, secrĂštement, « Texaco ». De ce fait, elle rĂ©cuse les frontiĂšres Ă©tablies et superpose une autre lecture de l’espace, issue d’un point de vue marginal : « La vĂ©ritable victoire dans le roman ne vient pas de l'occupation de la terre, mais de la subversion du signifiant qui la dĂ©finit12 ». Pour mieux saisir cet effet de subversion et de mĂ©lange, Mohit Chandna revient en particulier sur les textes d’Édouard Glissant, Ă©voquant la pensĂ©e rhizomatique et la crĂ©olisation. Le « rhizome » est une notion que Glissant reprend Ă  FĂ©lix Guattari et Ă  Gilles Deleuze, dĂ©finie dans Mille Plateaux, et que l’auteur martiniquais ressaisit en ces termes :

je suis parti de la distinction opĂ©rĂ©e par Deleuze et Guattari entre la notion de racine unique et la notion de rhizome. [
] Ils l’établissent du point de vue du fonctionnement de la pensĂ©e, la pensĂ©e de la racine et la pensĂ©e du rhizome. La racine unique est celle qui tue autour d’elle alors que le rhizome est la racine qui s’étend Ă  la rencontre d’autres racines. J’ai appliquĂ© cette image au principe d’identitĂ©. Et je l’ai fait aussi en fonction d’une “catĂ©gorisation des cultures” qui m’est propre, d’une division des cultures en cultures ataviques et cultures composites13

14La créolisation, elle, correspond à

la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthÚse de ces éléments. On prévoirait ce que donnerait un métissage, mais non pas une créolisation.14

15MĂȘme si P. Chamoiseau a coĂ©crit un essai intitulĂ© Éloge de la CrĂ©olitĂ©, dont le dernier terme suppose un certain figement de ce qu’est le « CrĂ©ole », sa conception de la CrĂ©olitĂ© cherche davantage Ă  dĂ©stabiliser les identitĂ©s Ă©tablies et Ă  proposer une pensĂ©e du rĂ©seau.

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16Les microanalyses textuelles proposĂ©es par M. Chandna permettent d’envisager les pratiques spatiales et les stratĂ©gies de subversion de l’ordre colonial ou nĂ©ocolonial mises en place dans les Ɠuvres Ă©tudiĂ©es, Ă  travers non seulement les espaces concrets mais Ă©galement les espaces mĂ©taphoriques et la prĂ©sence du corps comme « lieu » de tensions, de domination et de rĂ©sistance. Il apparaĂźt ainsi que l’apport de cet ouvrage rĂ©side dans l’approfondissement des approches postcoloniales de l’espace, et ce de plusieurs maniĂšres : a) par l’effort de thĂ©orisation et d’explicitation des dĂ©bats touchant Ă  la gĂ©ographie littĂ©raire qui permet d’établir un Ă©tat de l’art relativement complet sur le croisement des Ă©tudes littĂ©raires et de la gĂ©ographie d’une part, des Ă©tudes littĂ©raires et de l’approche historique matĂ©rialiste d’autre part ; b) par l’articulation des espaces Ă©voquĂ©s, leur mise en rĂ©sonance, les changements d’échelle afin d’aborder Ă  la fois l’espace global (Le Tour du monde en quatre-vingt jours, L’Ambassadeur triste) et les pratiques locales de la spatialitĂ© (Texaco, Rue la PoudriĂšre, CachĂ©) ; c) par l’éclairage apportĂ© sur l’interaction du sujet, du langage et de l’espace dans des Ɠuvres de langue française ou plurilingue (pour Texaco). Ce faisant, M. Chandna cherche Ă  dĂ©cloisonner les espaces Ă©tudiĂ©s ainsi que les disciplines, afin de mieux rendre compte de la pluralitĂ© des pratiques spatiales mises en Ɠuvre par les textes littĂ©raires.

17Bibliographie

bell hooks, Yearning : Race, Gender, and Cultural Politics, Boston, South End Press, 1990.

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