Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 5
Alice Pintiaux

Réception et création

Littérature et Nation, n° 32 : « Réception et création : travaux de littérature comparée d'étudiants de Tours », sous la dir. Philippe CHARDIN, Presses Universitaires de Tours, 2005.

1AprĂšs un numĂ©ro consacrĂ© Ă  la poĂ©sie francophone (« De Francophonie et de France, le poĂšme, aujourd'hui »), puis Ă  la traduction littĂ©raire (« Polychronie de la traduction. Temps de l'Ă©criture - Temps de la traduction »), la Revue LittĂ©rature et Nation prĂ©sente dans son N° 32 un ensemble d’articles consacrĂ©s Ă  la rĂ©ception et Ă  la crĂ©ation littĂ©raire. Ce volume, constituĂ© d’articles issus de travaux rĂ©cents soutenus en littĂ©rature comparĂ©e, illustre le dynamisme du comparatisme Ă  l’UniversitĂ© de Tours et propose une confrontation entre des auteurs et des oeuvres de langues trĂšs diverses. MĂȘlant Ă©crivains de grande renommĂ©e et moins connus, les Ă©tudes recueillies dans cet ouvrage se rĂ©partissent en deux ensembles, comme le prĂ©cise Philippe Chardin dans sa prĂ©face. Tout d’abord, il s’agit d’aborder la « rĂ©ception crĂ©atrice », dĂ©marche qui se situe au cƓur de l’axe principal de la recherche comparatiste Ă  Tours : ainsi, c'est un rĂ©sumĂ© de l’histoire des mises en scĂšne de Tchekhov en France qui inaugure ce recueil, puis l’étude de deux oeuvres de Viteslav Nezval dĂ©finit l’enjeu de la recherche typographique et du rapport qui s’établit entre surrĂ©alisme français et tchĂšque dans l’entre-deux guerres ; une analyse des influences de L’Education Sentimentale sur l’oeuvre de Machado de Assis Ă©largit l’étude de rĂ©ception au domaine Ă©tranger, enfin la confrontation des oeuvres de Camus et de Kafka au moyen du concept d’angoisse permet de mesurer l’ampleur de la question existentielle dans le processus mĂȘme de l’écriture. Dans un second temps, il s’agit de placer l’étude comparatiste dans une perspective plus historique, afin de considĂ©rer les enjeux des réécritures de grands mythes. Ainsi, le roman de la conscience malheureuse fait l’objet d’une analyse qui montre comment il se rattache Ă  la problĂ©matique de l’identitĂ© nationale, de Goethe Ă  Musil et de Ugo Foscolo Ă  Italo Svevo. La rĂ©surgence du mythe de Narcisse chez Gide et Wilde rĂ©vĂšle ensuite un rapport Ă  l’écriture placĂ© sous le signe de l’apprĂ©hension inquiĂšte d’une possible stĂ©rilitĂ© littĂ©raire, quand la figure fĂ©minine d’Arcane 17 d’AndrĂ© Breton, se donne Ă  lire comme le creuset d’un riche arriĂšre-plan mythique. La MĂ©dĂ©e de Christa Wolf illustre Ă  sa maniĂšre les enjeux de ces réécritures, dans la mesure oĂč l’oeuvre contemporaine est elle-mĂȘme en passe de devenir mythique. Une lecture philosophique des piĂšces d’Heiner MĂŒller montre que la vision des anges de l’histoire suggĂšre son Ă©troite proximitĂ© avec Walter Benjamin. Enfin, une lecture conjointe de Crime et ChĂątiment de DostoĂŻevski et de deux romans mĂ©connus des frĂšres Goncourt et de Benito Perez Valdos montre la complexitĂ© des systĂšmes d’explication et de l’image de la prostitution dans la littĂ©rature du XIXe siĂšcle.

2Ce riche volume a le mĂ©rite de prĂ©senter de façon Ă  la fois succincte et ambitieuse des travaux qui invitent au questionnement ou renouvellent la lecture d’oeuvres « reconnues », au moyen d’une confrontation inĂ©dite et dynamique entre ces oeuvres et des oeuvres moins souvent Ă©tudiĂ©es.

3FrĂ©dĂ©rique Treffandier Ă©tudie de façon chronologique les diffĂ©rentes approches du théùtre de Tchekhov dans les mises en scĂšne françaises au XXe siĂšcle. DĂšs 1921, la primautĂ© est accordĂ©e Ă  l’atmosphĂšre si particuliĂšre du théùtre de Tchekhov, dans lequel on dĂ©plore toutefois une absence de structure, et ceci pendant de nombreuses annĂ©es. Si le texte est dĂ©clarĂ© rĂ©fractaire Ă  l’étude, il est plutĂŽt bien accueilli cependant, dans la mesure oĂč il semble illustrer cette « ùme slave » dont les PitoĂ«ff, pionniers de la diffusion du théùtre de Tchekhov en France, semblent dĂ©cidĂ©s Ă  crĂ©diter le texte tchekhovien, par la mise en valeur du jeu psychologique des acteurs grĂące Ă  une Ă©conomie de moyens. Le « dolorisme dĂ©licat » qu’on prĂȘte dans la presse aux PitoĂ«ff inaugure des mises en scĂšne adaptĂ©es au goĂ»t du public français. En traitant la Cerisaie comme une comĂ©die, Sacha PitoĂ«ff rompt avec une lecture par trop conventionnelle des piĂšces de Tchekhov, afin de montrer comment la mise Ă  distance comique permet de rendre le discours particuliĂšrement instable. Toutefois, la nouveautĂ© rĂ©side sans doute dans le choix d’une adaptation pour la scĂšne de Platonov, par Jean Vilar en 1956. Longue piĂšce rĂ©putĂ©e injouable, la piĂšce est coupĂ©e et donne lieu Ă  un spectacle dans lequel Vilar reprend Ă  son compte le parti pris farcesque du texte, dans le prolongement de la lecture de Sacha PitoĂ«ff. Si un accueil favorable est rĂ©servĂ© Ă  la piĂšce, il a nĂ©anmoins fallu attendre vingt ans pour la voir de nouveau Ă  l’affiche. Georges Lavaudant insiste quant Ă  lui sur l’humour de Tchekhov et dĂ©nonce une tendance Ă  ne restituer de l’oeuvre que cette impression de futilitĂ© et d’ennui lĂ©ger : le caractĂšre « joyeux » de Tchekhov n’est pas de mise sur une scĂšne française rĂ©ticente Ă  bouleverser une image par trop figĂ©e du texte tchekhovien. C'est l’influence d’une lecture de type psychanalytique et d’une parentĂ© avec Beckett qui oriente sensiblement les lectures ultĂ©rieures des piĂšces, et principalement chez les metteurs en scĂšne Ă©trangers influencĂ©s par le théùtre de l’absurde et la fragmentation de l’intrigue et de l’espace scĂ©nique. Devenu « l’outil d’une nouvelle Ă©criture scĂ©nique », pour reprendre les termes de F. Treffandier, le théùtre de Tchekhov offre la possibilitĂ© d’un compromis entre rĂ©alisme et symbolisme, mais aussi d’une mise en avant les Ă©motions plus que du sens du texte. Ainsi, tout semble se jouer autour de la primautĂ© des Ă©motions et le refus d’une lecture univoque. L’inachĂšvement qui caractĂ©rise le Platonov de Patrice ChĂ©reau en Avignon, Ă  l’étĂ© 1987, ressortit de cette orientation. RĂ©solu Ă  ne monter que les deux premiers actes de cette piĂšce, le metteur en scĂšne opte rĂ©solument pour une lecture fragmentaire Ă  l’extrĂȘme, ce qui lui vaut un accueil pour le moins dĂ©favorable d’une certaine critique. Toutefois, Ă  l’opposĂ© de cette tendance, le choix d’une mise en scĂšne trĂšs structurĂ©e et qui se revendique comme hĂ©ritiĂšre du naturalisme est illustrĂ©e par Peter Stein, qui monte, en 1988 Les Trois SƓurs, en s’appuyant sur les notes de Stanislavski.

4Comme l’indique F. Treffandier, les mises en scĂšne les plus rĂ©centes de Tchekhov mettent l’accent sur la variĂ©tĂ© (des dĂ©cors, des discours et la multiplicitĂ© des Ă©vĂ©nements) : c'est bien le mĂ©lange des genres et la rupture de ton qui Ă©pousent dorĂ©navant le mieux la lecture contemporaine du théùtre tchĂ©khovien. L’intertextualitĂ© est Ă  l’oeuvre dans la convocation de rĂ©fĂ©rences explicites Ă  d’autres spectacles (comme en tĂ©moigne cet Ivanov, dans la mise en scĂšne de Claire Lasne, donne lieu Ă  une adaptation du Dernier mĂ©tro de Truffaut. Musique contemporaine, animation filmique et jeu de voile translucide sont convoquĂ©s pour une mise en scĂšne Ă  la fois « expressionniste et archĂ©ologique ». Cette Ă©volution dans les choix de mise en scĂšne donne lieu Ă  un rĂ©examen de la scĂšne tchekhovienne et privilĂ©gie la recherche de l’épure, en jouant sur la forme monumentale de la scĂšne. Froide, abstraite, rendue mouvante par l’installation de parois coulissantes ou de trappes de plancher qui crĂ©ent un jeu de lumiĂšre destinĂ© Ă  rapprocher la scĂšne d’un damier, la scĂ©nographie insiste sur la dimension existentielle de la situation dramatique et illustrent cette tentation du vide. C'est Alain Françon qui offre la mise en scĂšne la plus dĂ©pouillĂ©e des Trois soeurs en 1996, en jouant sur les tons neutres et l’espace vide, mais le berlinois Peter Zadek, qui propose sa Cerisaie au public viennois, met en garde contre l’ennui que susciterait l’abandon des personnages dans ce « vide expressionniste », et revendique d’une « rĂ©alisme minimal » destinĂ© Ă  rendre l’extrĂȘme concentration du théùtre tchĂ©khovien.

5Ce moyen terme entre le dĂ©pouillement extrĂȘme et le rĂ©alisme hĂ©ritĂ© du naturalisme ne saurait toutefois emporter totalement l’adhĂ©sion, comme le montre l’exemple d’Eric Lacascade, qui rĂ©vĂšle le contraste entre la rectitude froide issue des couleurs tranchĂ©es propres aux Ă©lĂ©ments du dĂ©cor et la gesticulation des personnages, ou StĂ©phane Braunshweig, qui fait le choix d’une scĂ©nographie plus formaliste.

6L’adaptation Ă  la scĂšne de Tchekhov prĂ©sente donc une Ă©volution orientĂ©e principalement vers l’abandon d’un théùtre « d’atmosphĂšre » pour privilĂ©gier, selon l’expression de FrĂ©dĂ©rique Treffandier, Ă  la « mise en scĂšne de rĂ©seaux de signes prĂ©cisĂ©ment organisĂ©s », avec pour corollaire le choix d’une esthĂ©tique dramaturgique qui l’emporte sur l’émotion ou le jeu des acteurs. En cela, la tendance au minimalisme, qui demeure aujourd'hui encore une constante dans la scĂšne française, l’oppose radicalement aux choix des metteurs en scĂšne autrichiens ou allemands.

7Si Viteslav Nezval peut ĂȘtre Ă  juste titre considĂ©rĂ© comme le reprĂ©sentant le plus cĂ©lĂšbre du surrĂ©alisme en Europe centrale, la recherche typographique qui accompagne la publication, en 1936, des deux recueils auxquels Sarah Druet consacre son article, constitue bien une spĂ©cificitĂ© esthĂ©tique du groupe pragois. La recherche sur la typographie Ă©mane des travaux de Karel Teige — et principalement de son essai paru en 1927, La Typographie moderne — qui l’impose au groupe poĂ©tiste (mouvement avant-gardiste pragois qui conçoit le livre comme un espace total d’expĂ©rimentation destinĂ© Ă  « tous les sens »), avant mĂȘme l’adhĂ©sion de ce groupe au surrĂ©alisme. HĂ©ritĂ©e principalement du constructivisme russe, la rĂ©flexion sur la typographie constitue une tentative de synthĂšse de « la profusion figurative de l’imagerie surrĂ©aliste avec les exigences de rigueur quasi fonctionnalistes hĂ©ritĂ©es de ses typomontages poĂ©tistes », Ă©crit Sarah Druet. La collaboration entre Nezval et Teige se fonde ainsi sur « l’idĂ©e d’une recomposition volontaire du monde selon les lois assumĂ©es du dĂ©sir Ă©rotique », comme en tĂ©moigne la réédition du recueil PoĂšmes de la nuit de Nezval dont Teige rĂ©invente la couverture. Concilier le livre total et l’aspiration Ă  suggĂ©rer l’indicible pour susciter l’inspiration semble ĂȘtre le maĂźtre mot de l’entreprise conjointe menĂ©e par Nezval et Teige. La rĂ©flexion sur l’espace blanc, menĂ©e par Teige dĂšs son essai de 1927, constitue un des fondement de la collaboration, en ce sens qu’elle tĂ©moigne de l’attrait pour l’inachĂšvement, le vide et les espaces ouverts dans la crĂ©ation de « livres-rĂ©ceptacles des mots autant que du silence » afin de repousser les limites du livre.

8C'est ainsi que Prague aux doigts de pluie se donne Ă  lire comme une oeuvre passage, une promenade constituĂ©e en errance poĂ©tique et quotidienne dans les rues pragoises. La typographie changeante et le choix parfois arbitraire des modifications de police, de disposition ou de titres mime l’errance chaotique mais obĂ©it toutefois Ă  une architecture d’ensemble dans laquelle se rĂ©pondent les poĂšmes situĂ©s en position initiale ou finale du recueil, « poĂšmes-coursives », fondĂ©s sur l’énumĂ©ration anaphorique, qui se rĂ©pondent en Ă©cho. La belle image de Prague aux doigts de pluie prend alors tout son sens : il s’agit de guider le lecteur-promeneur dans la ville, de lui indiquer les lieux, les rapprochements entre origine et fi de la poĂ©sie et Ă©rigent le poĂšte en poĂšte universel, sous le signe d’une rĂ©ciprocitĂ© fĂ©conde entre Prague et son poĂšte. Cette « structure miroitante Ă  fonction symbolique » suggĂšre plusieurs lectures, mais outre la glorification du hĂ©ros dont le « je » anaphorique semble prĂ©senter « l’adoubement personnel », c'est bien plutĂŽt la multiplicitĂ© des visages de Prague, la mise sur le mĂȘme plan du poĂšte et de sa muse et l’invitation Ă  une « errance vitale » entre Vie et PoĂ©sie qui sont au cƓur du recueil. La typographie de Teige oriente la lecture dans ce sens, dans la mesure oĂč, en accordant par exemple, au dernier poĂšme – Ă©ponyme – du recueil l’encadrement rĂ©servĂ© d’ordinaire au texte inaugural, il semble bien suggĂ©rer, Ă  l’issue de la lecture, un nouveau dĂ©part. La couverture joue elle-mĂȘme le rĂŽle d’antichambre de l’ouverture inaugurale, en prĂ©sentant une arcade gothique qui laisse entrevoir une autre derriĂšre le couloir qu’elle abrite, crĂ©ant ainsi une mise en abĂźme, les doigts, et un tableau figurant un homard, rĂ©utilisĂ© ensuite pour le frontispice, en guise de signe astrologique d’un nouveau genre. La rĂ©pĂ©tition est remarquable Ă©galement dans la prĂ©sence des images essentielles du recueil « distillĂ©es au fil des collages d’ouverture, comme si le lecteur devait passer par une sĂ©rie d’antichambres initiatiques pour accĂ©der au livre », Ă©crit Sarah Druet. Pour autant, l’invitation Ă  un pacte de lecture de type surrĂ©aliste est contredite par la profusion des Ă©lĂ©ments qui figurent au verso de la pseudo-couverture. Les repĂšres de fin eux-mĂȘmes offrent la possibilitĂ© d’une lecture dans les deux sens du livre, et l’espace blanc de la fin, dans lequel s’inscrit un collage de lyre de forme analogue au homard de la couverture, apparaĂźt comme une invitation, en projetant « sa lumiĂšre blanche sur l’illustration ombragĂ©e de a couverture », « comme pour transfigurer visuellement, et contre tout respect des bornes traditionnellement infligĂ©es Ă  la poĂ©sie, les marges en nouveau commencement », Ă©crit Sarah Druet.

9La Femme au pluriel est dĂ©signĂ© d’emblĂ©e comme un livre « totalisant en perpĂ©tuelle germination », en ceci que le recueil prĂ©sente l’image d’une femme protĂ©iforme, comme allĂ©gorie sensible d’une poĂ©sie de la mĂ©tonymie inspiratoire et du dĂ©tour altĂ©rant », comme on en trouve chez les surrĂ©alistes français, mais qui serait ici le pendant de Prague au doigts de pluie. GĂ©nĂ©ratrice des mouvements de diastole et systole appliquĂ©s Ă  la poĂ©sie, la femme multiple, La Femme au pluriel s’organise selon une structure signifiante : Ă  la premiĂšre sous-section, qui s’intitule Ă©galement, ainsi que son poĂšme liminaire, La Femme au pluriel succĂšdent une section de Journal intime ponctuĂ©e de rĂ©cits de rĂȘves, des Pages de journal, la suite de poĂšmes AprĂšs-midi sans mĂ©moire, le drame avant-gardiste L’Oiseau-menace, le poĂšme-section Le Manuscrit du soir, les comptes-rendus d’ExpĂ©rimentations surrĂ©alistes, et les poĂšmes de la section Le Pont au manĂšge. En rĂ©conciliant PoĂ©sie et théùtre, Nezval s’affranchit d’une pratique propre aux surrĂ©alistes français, et plus gĂ©nĂ©ralement, c'est la prĂ©sence dans le recueil de texte extra-littĂ©raire aux cĂŽtĂ©s de poĂšmes qui constitue la premiĂšre spĂ©cificitĂ© de La Femme au pluriel. En ce sens, le recueil se donne Ă  lire comme une vĂ©ritable Ă©criture de la diffĂ©rence : les constants aller et retours, ainsi que le jeu des correspondances, notamment, entre littĂ©rature et extra-littĂ©rature, le placent tout entier sous le signe de la non-contradiction. « Livre-gigogne Ă  couverture enchĂąssĂ©e », avec cette mise en abĂźme du collage dans le collage figurant sur la couverture, La Femme au pluriel joue sur une double entrĂ©e en faisant se rĂ©pondre sommaire et table des matiĂšres, mais aussi, Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme du recueil, grĂące Ă  des procĂ©dĂ©s de rĂ©pĂ©tition  inversĂ©e ou non – des Ă©lĂ©ments symboliques (fenĂȘtres, Lettre N, statue antique, bras sorti d’un cadre)
 Selon Sarah Druet, ce « jeu complexe des mises en abĂźme successives [...] signale symboliquement l’intĂ©gration du livre Ă  ce qui l’excĂšde ». Or le recueil se place sous le signe de la circulation, de ces « appels d’air », créés par les jeux typographiques rĂ©currents, l’inachĂšvement de certains poĂšmes, la constante correspondance entre l’écriture et la vie, comme l’illustrent en particulier les Pages de Journal. Le rapprochement entre vie et crĂ©ation rĂ©pond Ă  la rĂ©ciprocitĂ© fĂ©condante qu’entretiennent la poĂ©sie et le quotidien : « éternellement Ă  l’état d’ébauche, la poĂ©sie est faite de ces brillantes aspĂ©ritĂ©s, de ces faits quotidiens qui la stimulent et qu’elle sublime ». Mais par-delĂ  ces correspondances – et peut-ĂȘtre comme leur corollaire – s’impose Ă  nouveau le jeu entre le texte et le blanc, la voix et le silence, le poĂšme et ses marges, comme un « mouvement perpĂ©tuel par quoi le silence et les mots s’entraĂźnent l’un l’autre », Ă©crit Sarah Druet.

10La toute derniĂšre partie de l’article propose une comparaison entre la Critique de la poĂ©sie, dernier poĂšme de La Vie immĂ©diate de Paul Eluard, et L’esprit de dĂ©gradation, de Nezval, qui se donne Ă  lire comme un plagiat assumĂ© du texte français. La modalitĂ© conditionnelle de la fin du poĂšme illustre prĂ©cisĂ©ment cet esprit de dĂ©gradation et rend ostensible l’impossibilitĂ© d’une fin immĂ©diate ». Cette adresse vĂ©hĂ©mente au lecteur peut ĂȘtre entendue comme un appel Ă  la complicitĂ© de celui-ci, « comme si, mĂ©tapoĂ©tiquement, la fin devait se donner comme le modĂšle augural d’une infinie dialectique que le lecteur seul aurait la charge de poursuivre », pour reprendre une formule que Sarah Druet Ă©crit en conclusion de cette remarquable Ă©tude.

11En l’absence d’études consacrĂ©es aux influences de Flaubert sur la littĂ©rature brĂ©silienne en gĂ©nĂ©rale et de Machado de Assis en particulier, CĂ©line Durupthy entreprend d’analyser la « rĂ©ception crĂ©atrice » de L’Education sentimentale prĂ©sente dans Quincas Borba (1891). AprĂšs un bref rappel de l’intrigue, C. Durupthy aborde en premier lieu le roman brĂ©silien sous l’angle thĂ©matique de l’amitiĂ©. Le hĂ©ros RubiĂŁo en effet, nous est prĂ©sentĂ© comme un jeune homme bien naĂŻf : Palha, rencontrĂ© sur le bateau qui le conduit Ă  Rio, lui emprunte de l’argent d’autant plus volontiers que celui-ci s’est passionnĂ©ment Ă©pris de sa femme Sofia. Camacho, quant Ă  lui, promet Ă  RubiĂŁo une carriĂšre politique. La description des relations amicales dans le roman flaubertien conduit C. Durupthy Ă  voir dans le couple FrĂ©dĂ©ric / Deslauriers une homosexualitĂ© latente, et montre un RubiĂŁo privĂ©, pour sa part, d’ami d’enfance. Mais c'est surtout l’appĂąt du gain et l’ascension sociale des proches de FrĂ©dĂ©ric comme de RubiĂŁo qui permet d’étoffer la comparaison entre les deux personnages : une explication d’ordre psychologique souligne enfin leur manque de discernement dans la relation amicale.

12CĂ©line Durupthy aborde ensuite la dimension mĂ©tadiscursive des deux romans, qui seraient en toute bonne logique des romans sur la littĂ©rature, ne serait-ce que parce qu'ils subvertissent un pacte de lecture supposĂ© – FrĂ©dĂ©ric Moreau ne serait pas le hĂ©ros balzacien auquel on aurait pu ĂȘtre en droit de s’attendre, pas plus que RubiĂŁo, pour des raisons qui mĂ©riteraient d’ĂȘtre Ă©claircies, ne deviendrait le Candide ou le Huron que le dĂ©but du roman laissait augurer. Conclure que les deux romans sont rĂ©alistes mais recĂšlent une valeur symbolique ne laisse pas de faire regretter que les rĂ©fĂ©rences prĂ©cises aux interventions de l’auteur et aux procĂ©dĂ©s de mise en abĂźme prĂ©sents dans le roman brĂ©silien n’aient pas pu faire l’objet, dans le cadre qui Ă©tait imparti Ă  CĂ©line Durupthy, d’une analyse plus approfondie. Soulignant in fine la diffĂ©rence majeure des voix narratives entre les deux romans, l’étudiante conclut que « ce qui est certain, c'est qu'il y a beaucoup Ă  dire sur les liens entre Machado de Assis et Flaubert ».

13La crise moderne dans la relation de rĂ©ciprocitĂ© qu’entretiennent l’oeuvre et le monde implique une rupture entre l’ĂȘtre et son univers. Elle met ainsi Ă  mal la « littĂ©rature de consentement » qu’évoque Albert Camus dans L’Homme rĂ©voltĂ© et gĂ©nĂšre une dissidence dont le corollaire serait prĂ©cisĂ©ment l’angoisse, dont les maĂźtres mots seraient apprĂ©hension inquiĂšte et incomprĂ©hension. Prenant pour principe d’analyse l’angoisse comme « matrice interrogeant les fondements de l’ĂȘtre [...] agissant Ă  l’unisson d’une expĂ©rience ontologique destinĂ©e Ă  cerner les liens de l’ĂȘtre au monde », Wilfried PĂ©ribois expose tout d’abord les apprĂ©hensions respectives de l’angoisse chez Camus et Kafka : si le premier a cherchĂ© des « solutions comportementales » Ă  cette emprise, Kafka a « creusĂ© la signification » de ce qui alimente la littĂ©rature. Dire l’angoisse relĂšve en effet d’un gageure, tant la notion doit « rester dans l’indicible pour prendre tout son sens », afin que le lecteur, par la connivence qu'il entretient avec l’oeuvre, puisse se l’approprier et en faire un angle de lecture comparĂ©e des oeuvre de Camus et de Kafka, Ă©tant entendu que l’angoisse est « une chose indestructible, commune Ă  tous les hommes, ciment unique et indestructible parmi les hommes ».

14Ces prĂ©alables une fois Ă©tablis, Wilfried PĂ©ribois dresse le constat de l’ « exigence impĂ©rieuse » que constitue l’écriture pour Camus et Kafka, qui contient en elle tout la fois « la menace et la promesse de l’abĂźme ». La similitude entre la dĂ©marche de Calus et de Kafka tiendrait principalement dans ce principe d’exil que constitue l’écriture, dont l’angoisse serait Ă  la fois le moteur et la cause d’une perpĂ©tuelle insatisfaction chez l’écrivain.

15La souverainetĂ© de l’angoisse, telle que la prĂ©sente Wilfried PĂ©ribois, interroge profondĂ©ment le rapport au monde de l’écrivain, qu'il s’agisse du refus du compromis ou d’une forme d’acceptation parfois complaisante de l’angoisse qui suscite l’isolement.

16Dans La Chute de Camus, l’invasion du discours prend la forme d’une dialectique agressive Ă©manant d’un seul individu, qui incrimine le lecteur en passant du « je » au « vous » au sein d’un monologue accusateur : « prophĂšte vide pour temps mĂ©diocres », pour reprendre les termes de Camus, Clamence exprimerait « la prophĂ©tie de la pensĂ©e Ă©gocentrique » en accusant tout en se justifiant. En ce sens, La Chute est le roman de Camus qui prĂ©sente le plus de parentĂ© avec les oeuvres de Kafka. En effet, les deux Ă©crivains ont en commun la « ‘vision’ d’un monde clos, sans issue, et symptomatique de l’univers de procĂšs ». Clamence comme les personnages de Kafka clament leur innocence, et se trouvent accusĂ©s ; les frontiĂšres entre innocence et culpabilitĂ© sont mal dĂ©finies, d’autant qu’aucune justice transcendante n’est prĂ©sente pour justifier la justice humaine. Sous l’influence de DostoĂŻevski, Camus comme Kafka placent le destin de leurs personnages sous le signe d’une « culpabilitĂ© irrĂ©parable », dont la dialectique emprisonne l’individu et le soustrait sans cesse Ă  une loi aussi invisible qu’inaccessible.

17La dĂ©marche de l’individu chez Kafka le retranche de la communautĂ© et l’incite Ă  un double mouvement d’exclusion et de rĂ©volte. « Parce qu’il est exclu, rĂ©gi par la vĂ©ritĂ© immĂ©diate de la nĂ©cessitĂ©, l’écrivain ne trouve le moyen de sa rĂ©volte que dans la poursuite aveuglante de cette vĂ©rité », quitte Ă  ne trouver au terme de sa quĂȘte que le silence ou la mort. Une double sĂ©paration se rĂ©vĂšle alors : « les personnages, occupĂ©s Ă  en Ă©prouver les effets sans cesse renouvelĂ©s, sont sĂ©parĂ©s de leur faute par l’oubli de celle-ci, comme ils le sont de la communauté ». C'est alors la nĂ©cessitĂ© d’éprouver les limites de l’écriture qui rapproche Camus et Kafka, conduisant au seuil de l’ « absolument sĂ©paré », pour reprendre les termes de Maurice Blanchot., autrement le lieu de l’accomplissement qui eut prendre la forme d’une cave, d’un cachot, d’une cage, d’un souterrain
 Au motif de la sĂ©paration vient s’associer celui de l’enfermement, qu'il soit concret (Meursault, ou le personnages de Kafka), ou abstrait pour Clamence, prisonnier d’un langage stĂ©rile. Or ce que demande l’écriture, c'est « l’absolu commencement », qui consiste Ă  franchir « un seuil au-delĂ  duquel s’ouvrent les possibilitĂ©s infinies de la crĂ©ation », Ă©crit Wilfried PĂ©ribois. Pour autant, le refuge ainsi trouvĂ© est le fruit d’une sĂ©rie de renoncements, et l’ascĂšse qu'il impose montre que le principe artistique participe rĂ©solument chez Kafka de l’expĂ©rience vitale. L’angoisse serait donc une part constitutive de l’ĂȘtre dans sa fonction de crĂ©ateur et l’unique voie de la crĂ©ation.

18La tension qu’établit l’angoisse prend des formes diffĂ©rentes chez Camus et Kafka : chez le premier, Wilfried PĂ©ribois distingue une « oscillation permanente » entre ce consentement au monde et de refus de celui-ci, quand chez Kafka le personnages isolĂ© parce qu’expulsĂ© rĂȘve Ă  une (rĂ©)intĂ©gration dans la communautĂ©. Or l’angoisse est le vecteur commun Ă  ces dĂ©marches sans cesse renouvelĂ©es qui impliquent une insatisfaction permanente elle-mĂȘme gĂ©nĂ©ratrice de crĂ©ation, doublĂ©e d’une logique de l’inachĂšvement chez Kafka comme chez Camus.

19Ainsi, Ă©crit Wilfried PĂ©ribois, « la principale diffĂ©rence, dans l’approche [crĂ©atrice] de Kafka et de Camus, est dynamique : Camus conçoit sa double existence d’individu et d’artiste selon un va-et-vient permanent entre soi et la communautĂ©. [...] Les construction mentales de Kafka au contraire, le conduisent Ă  adopter [...] une tout autre position : la sĂ©paration, l’exil nĂ© du conflit oedipien et poursuivi jusqu'Ă  l’ñge adulte ». Pour autant, si Kafka et Camus ont en commun les mĂȘmes interrogations sur la culpabilitĂ© de l’homme, l’impasse de l’écriture, l’oeuvre de Camus s’inscrit dans une perspective cyclique quand Kafka fait de l’angoisse un moteur et un obstacle Ă  la connaissance claire et de soi. Comme l’indique Wilfried PĂ©ribois, « l’angoisse, comme situation fondatrice du processus de crĂ©ation, se mue en pratique noĂ©tique », et autorise par lĂ  mĂȘme Ă  parler d’une Ă©thique de l’écriture, au sens d’une loyautĂ© envers soi-mĂȘme et ses propres engagements, qu’elle soit « bienveillance » pour Camus, « persĂ©vĂ©rance » et « humilité » pour Kafka.

20Pour clore cette analyse dense et pĂ©nĂ©trante du concept d’angoisse chez Camus et Kafka, Wilfried PĂ©ribois procĂšde Ă  une derniĂšre comparaison, pour le moins audacieuse, entre Kafka et le samouraĂŻ, qui s’élĂšve Ă  mesure des Ă©preuves et des souffrances, dont la voie « rĂ©side dans la mort », au terme d’un processus consistant Ă  Ă©prouver le monde dans sa totalité  L’image emporte l’adhĂ©sion parce qu’elle se donne Ă  lire comme une perspective nouvelle et inattendue, au terme d’une remarquable analyse (oĂč l’on pourra juste regretter l’absence de traduction de certaines citations) ; elle Ă©claire d’un jour nouveau le rapport au monde et Ă  l’écriture maintes fois Ă©tudiĂ© chez Kafka  rapprochĂ© ici de façon particuliĂšrement Ă©clairante du concept d’angoisse chez Camus  et confĂšre Ă  cette Ă©tude un caractĂšre novateur, conforme Ă  ce qu’on s’attend Ă  trouver dans une telle publication.

21Le rapprochement des quatre oeuvres qui constituent le corpus d’Emmeline Ceron - s’inscrit dans une Ă©tude consacrĂ©e Ă  la continuitĂ© littĂ©raire entre des oeuvres prĂ©romantiques et des romans dits « de la conscience malheureuse » au dĂ©but du XXe siĂšcle.

22Les contextes gĂ©opolitiques respectifs de ces quatre oeuvres - Les Souffrances du jeune Werther (1774)de Goethe, Les DerniĂšres lettres de Jacopo Ortis d’Ugo Foscolo (1798), La Conscience de Zeno (1919-1920) d’Italo Svevo et L’homme sans qualitĂ© (1918-1842) de Robert Musil - ont en commun leur complexitĂ© et leur instabilitĂ©. La fiction de Svevo et de Foscolo se dĂ©roule dans la rĂ©gion italienne de Frioul VĂ©nĂ©tie Julienne, rattachĂ©e tour Ă  tour Ă  la France, Ă  l’Autriche et Ă  l’Italie. L’Allemagne au temps de Goethe est un territoire morcelĂ© en confĂ©dĂ©rations d’états souverains, et l’Autriche qui sert de cadre Ă  la fiction de L’Homme sans qualitĂ© est une Autriche affaiblie et en proie aux pressions des mouvements nationalistes. Ces contextes proposent une grille de lecture des romans et de leurs personnages, comme l’écrit Emmeline Ceron : « les tourments des hĂ©ros, notamment le dĂ©racinement, moteur d’une quĂȘte d’identitĂ© nationale, sociale, personnelle » ainsi qu’une « rĂ©flexion sur le destin historique et sur le pouvoir des l’homme Ă  influencer celui-ci ». Sans faire explicitement mention de dates ou d’évĂ©nements historiques, les oeuvres proposent Ă  diffĂ©rents niveaux des « indicateurs de l’état d’esprit ou du mal ĂȘtre de la sociĂ©tĂ© dont ils sont issus ».

23Il peut s’agir de l’expression du patriotisme, ou de la perte du sentiment national autrichien chez Musil, dans le contexte de l’Action parallĂšle, de la quĂȘte de l’identitĂ© linguistique, pour Svevo qui tranche entre dialectique triestin et langue italienne ; les hĂ©ros de Goethe et de Foscolo, quant Ă  eux, revendiquent leur hĂ©ritage grĂ©co-romain en convoquant HomĂšre ou Plutarque. « Cette recherche effrĂ©nĂ©e, chez les personnages, de modĂšles d’une filiation sĂ»re est rĂ©vĂ©latrice, pour Emmeline Ceron, d’un besoin d’unitĂ© nationale ou culturelle.

24Une autre constante se dĂ©gage de la confrontation des oeuvres et de leur contexte : c'est la fascination qu’exercent sur les hĂ©ros les « grands hommes » et plus particuliĂšrement NapolĂ©on. Mais par-delĂ  la figure historique se dessine une philosophie de l’histoire chez Musil, dans la mesure oĂč l’intrusion de l’histoire dans la fiction participe de la dimension ironique du roman, en dĂ©nonçant le principe de causalitĂ© historique au mĂȘme titre que celui qui rĂ©git le discours narratif. Ainsi, c'est la narration discontinue Ă  l’oeuvre dans L’Homme sans qualitĂ© qui constitue une rupture avec la tradition du bildungsroman et met en Ă©vidence l’importance des « évĂ©nements pĂ©riphĂ©riques » dans l’histoire. On peut aussi lire dans l’absence de rĂ©fĂ©rence explicite prĂ©cise Ă  l’histoire dans Wether une apologie de la communion avec la nature, loin de la vanitĂ© et de l’agitation humaines et au-delĂ  des conjonctures historiques. Toutefois, cette gĂ©nĂ©ralisation ne saurait faire oublier la rĂ©fĂ©rence au siĂšcle prĂ©sente dans ces quatre Ɠuvres, ce qui peut illustrer leur impossibilitĂ© de « dissocier totalement le gĂ©nĂ©ral du particulier » – la question du moi dans la masse s’inscrit rĂ©solument dans les problĂ©matiques majeures de cette lecture prĂ©cisĂ©ment recontextualisĂ©e.

25Parus la mĂȘme annĂ©e (1891), Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde et Les Cahiers d’AndrĂ© Walter d’AndrĂ© Gide prĂ©sentent des diffĂ©rences notables d’ordre narratologique, gĂ©nĂ©rique et thĂ©matique : le rĂ©cit fantastique d’un esthĂšte anglais et le journal intime d’un adolescent tourmentĂ© par l’amour et le dĂ©sir d’écrire offrent de prime abord peu de matiĂšre Ă  comparaison. Toutefois, envisagĂ©s par HĂ©lĂšne Ripoche comme « produits similaires d’une Ă©poque particuliĂšre, elles seraient reprĂ©sentatives d’une « crise des valeurs », nĂ©e de la fin de l’idĂ©e de Dieu, qui bouscule l’Europe en cette fin de XIXe siĂšcle.

26La place assignĂ©e au moi dans le contexte de l’émergence de la psychanalyse constitue Ă©galement une Ă©lĂ©ment dĂ©cisif de ce bouleversement : « dĂšs lors, l’expression du moi change : la conscience s’éprouve elle-mĂȘme dans la rupture, le dĂ©doublement, tout en essayant de se justifier, de se trouver un nouvel Ă©quilibre », Ă©crit HĂ©lĂšne Ripoche. Le mythe de Narcisse semble par consĂ©quent s’inscrire logiquement dans ce contexte, et la fascination qu’il exerce en cette fin de XIXĂšme siĂšcle repose quelques thĂšmes rĂ©currents : la projection de soi et la solitude, tout en mettant l’accent sur « la mort de la passivitĂ© d’un individu dont seule compte l’intĂ©rioritĂ© secrĂšte ». L’écriture serait en totale inadĂ©quation avec la passivitĂ© du narcissique. Le rapprochement entre les deux oeuvres apparaĂźt trĂšs nettement dans la contemplation Ă©blouie de leur image, chez les deux jeunes gens, dans le tableau ou dans le miroir. De plus, la passion douloureuse conduit Ă©galement les protagonistes Ă  deux mouvements contradictoires : le dĂ©doublement et le ressaisissement de soi, ce qui les mĂšne bientĂŽt Ă  la mort.

27Cherchant Ă  cultiver leur moi, en quĂȘte d’un idĂ©al de sensibilitĂ©, les deux protagonistes du Portrait de Dorian Gray et des Cahiers d’AndrĂ© Walter Ă©loignent tout objet de distraction, « comme si [leur] intĂ©rioritĂ© constituait Ă  elle seule tout l’espace gĂ©ographique et textuel ». Or cette forme privilĂ©giĂ©e de l’introspection se mue bientĂŽt en analyse Ă©prouvante, voire aliĂ©nante, quand l’image rendue vivante fait de l’individu le simple reflet de son reflet. Pour y Ă©chapper, la tentation de la voluptĂ© (illustrĂ©e la thĂ©orie du nouvel hĂ©donisme chez Wilde) tend Ă  s’élargir Ă  toutes les expĂ©riences, bonnes au mauvaises, ou, pour AndrĂ© Walter, Ă  un dĂ©sir suicidaire de rester prisonnier de son monde intĂ©rieur. La folie aura raison de ces deux moi hypertrophiĂ©s avec cependant une diffĂ©rence notable puisque l’angoisse de la « stĂ©rilitĂ© du narcissisme » chez Gide n’apparaĂźt Ă  aucun moment chez Wilde. En outre, l’évocation du livre qu’écrit AndrĂ© Walter, intitulĂ© Allain, et la mention d’un mystĂ©rieux « livret jaune » confiĂ© Ă  Dorian par lord Henry, participent d’un effet de mise en abyme dans les deux romans : par-delĂ  la rĂ©flexion sur le genre romanesque, l’oeuvre de Gide propose ainsi un « roman du romancier », en suivant la dĂ©marche d’écriture – voire de réécriture de fragments d’autres Ă©crivains – de son protagoniste, quand Dorian fait exclusivement figure de lecteur-spectateur. Il s’agit ainsi de mettre l’oeuvre au service d’une divinitĂ©, dans une dĂ©marche qui allie sacrifice et nĂ©gation de l’individu. Chez Wilde au contraire, « l’oeuvre seule, objet autonome, a valeur absolue », et le crĂ©ateur est secondaire. En cela rĂ©side la diffĂ©rence la plus grande entre Wilde et Gide, pour qui il s’agit de « mettre le gĂ©nie dans sa vie ». La crise des reprĂ©sentations trouve par consĂ©quent dans Les Cahiers d’AndrĂ© Walter et Le Portrait de Dorian Gray une illustration d’autant plus pertinente qu’elle rĂ©active le mythe de Narcisse pour figurer l’éclatement de la notion de sujet, qu'il soit rĂ©cepteur ou crĂ©ateur d’une oeuvre artistique.

28Si le processus de « conversion des signes », qui consiste Ă  transformer tout ce qui est de l’ordre du nĂ©gatif en positif et va donc dans le sens d’un changement de sociĂ©tĂ© est Ă  l’oeuvre dans Arcane 17 d’AndrĂ© Breton, il peut ĂȘtre Ă©largi, d’aprĂšs Elise Champion, aux réécritures des figures mythiques de MĂ©dĂ©e et de Cassandre chez Christa Wolf. Entendu tout d’abord comme un accomplissement dans le parcours de la prose narrative d’AndrĂ© Breton depuis Nadja, Arcane 17 prĂ©sente une figure fĂ©minine « de la rĂ©solution dialectique », en ce qu’elle matĂ©rialise le passage de l’annonce de l’espĂ©rance Ă  son accomplissement. Chez Christa Wolf, Cassandre et MĂ©dĂ©e reprĂ©sentent « les Ă©tapes nĂ©cessaires d’un projet global de réécriture des mythes » : chacune des deux femmes reprĂ©sente le double opposĂ© de l’autre, posant la question de la responsabilitĂ© individuelle et collective face Ă  la connaissance du mal et Ă  la douleur Ă©prouvĂ©e. Si le hĂ©ros masculin est montrĂ© comme un homme prisonnier des codes sociaux et finalement incapable d’agit librement, c'est le rĂŽle de la femme qu’interroge Christa Wolf en modifiant, comme AndrĂ© Breton le fait lui-mĂȘme, les invariants du scĂ©nario mythique originel pour faire de ces mythes de femmes monstrueuses des figures de la rĂ©demption. Le processus d’inversion redouble le cri de MĂ©lusine pour la rĂ©intĂ©grer dans le monde des humains, ce qui permet au poĂšte de suivre la femme dans le monde merveilleux de la poĂ©sie et du rĂȘve, monde dans lequel elle erre. Quand le cri mythique de la femme double devient le cri symbolique de fraternitĂ© et d’amour, qu'il convient de susciter chez toutes les femmes, ainsi qu’entend le faire Christa Wolf, la réécriture du mythe donne naissance Ă  un mythe nouveau, oĂč le fĂ©minin prend le pas sur le masculin, et condense en elle-mĂȘme toutes les luttes contre l’ordre Ă©tabli, prĂŽnant les trois principes majeurs du surrĂ©alisme : l’imagination, l’amour et le rĂȘve. Ainsi, « mĂ©tamorphosĂ©e, elle [MĂ©lusine] devient le symbole de la lumiĂšre et du salut terrestre. MĂ©dĂ©e connaĂźt la mĂȘme Ă©volution, qui, magicienne malĂ©fique, devient guĂ©risseuse originelle ; en montrant une figure de victime n’ayant jamais connu de crime, Christa Wolf fait de MĂ©dĂ©e une figure lumineuse dont la voix met en scĂšne sa propre responsabilité : seul le systĂšme patriarcal est Ă  l’origine des crimes commis, et la dimension fĂ©ministe de la modification du mythe apparaĂźt alors clairement. Mais il s’agit aussi de montrer qu’une sociĂ©tĂ© peut sciemment organiser la barbarie, ce qui renvoie en filigrane au passĂ© allemand durant la seconde guerre mondiale. A ce titre, la façon dont MĂ©dĂ©e apprĂ©hende le culte des morts chez les Corinthiens est reprĂ©sentative de la figure nouvelle que lui assigne Christa Wolf : si ce culte fait de la mort la limite absolue du pouvoir, il reprĂ©sente la peur de ce qui est diffĂ©rent, transposant ainsi la crainte de la mort sur celle de l’étranger concret. Ainsi, « la sociĂ©tĂ© malade lui [Ă  MĂ©dĂ©e] attribue les morts dont elle a besoin pour conserver un sentiment de prise sur la vie ». Ainsi, « MĂ©dĂ©e s’affranchit de ses crimes et rĂ©vĂšle sa nature purement salvatrice » : la magie de la reconstruction mythique fait d’elle une figure de l’éternelle jeunesse. Ainsi rĂ©habilitĂ©s, les personnages de MĂ©lusine et de MĂ©dĂ©e prennent leur place dans l’organisation de la sociĂ©tĂ© et contribuent Ă  la faire Ă©voluer positivement.

29Connu pour ses piĂšces mettant en scĂšne l’homme aux prises avec l’histoire, Heiner MĂŒller prĂ©sente dans une sĂ©rie de textes rĂ©unis sous le titre Le Dieu Bonheur la figure de l’ « ange de l’histoire », manifestement empruntĂ©e Ă  Walter Benjamin, ainsi que le caractĂšre fragmentaire et inachevĂ© des Voyages du Dieu Bonheur de Bertold Brecht.

30A l’opposĂ© d’une conception historiciste de l’histoire, entendue comme un progrĂšs inĂ©luctable, Walter Benjamin assigne Ă  celle-ci la mission de « sauver » le passĂ© et le futur coextensif Ă  notre prĂ©sent. « Le temps historique peut ĂȘtre revu [...] car l’intelligibilitĂ© historique provient pour Walter Benjamin de la rencontre entre un moment du passĂ© et un moment du prĂ©sent, ce qui gĂ©nĂšre une hermĂ©neutique de l’histoire », Ă©crit Tessa Charuel. Ainsi, un « choc dialectique » qui consiste Ă  confronter passĂ© et prĂ©sent fait renaĂźtre l’espĂ©rance par l’irruption de l’utopie, qu'il nomme RĂ©demption, dans le prĂ©sent.

31La figure de l’ange nouveau, inspirĂ©e d’une aquarelle de Paul Klee, reprĂ©sente un ange poussĂ© vers l’avenir, auquel il tourne le dos, par la tempĂȘte du progrĂšs. L’allĂ©gorie semble donner Ă  lire, Ă  travers l’impuissance de l’ange, la responsabilitĂ© de l’historien et de l’écrivain face Ă  l’histoire  leur rĂŽle serait de faire sortir les hommes d’une vision rĂ©ductrice de l’histoire.

32Outre qu’il s’inspire de la conception benjaminienne de l’histoire, Heiner MĂŒller dĂ©nonce, dans sa réécriture critique des Voyages du Dieu bonheur, intitulĂ©e « l’Ange malchanceux », Ă  partir de 1958, la « simplification volontaire » qui caractĂ©rise la conception du communisme chez Brecht. Les Voyages prĂ©sentent des tableaux mĂ©taphoriques des Ă©checs du communisme dans un monde manichĂ©en oĂč le Bien serait incarnĂ©e prĂ©cisĂ©ment dans la « figure ronde » du Dieu bonheur brechtien, dans un monde envisagĂ© comme harmonieux et soumis Ă  une vĂ©ritĂ© universelle. Or cette conception et cette image ne sont plus valables chez Heiner MĂŒller : pour lui, le monde est constituĂ© de « fragments en lutte les uns contre les autres », et les Voyages du Dieu bonheur dĂ©tournent le Dieu bonheur brechtien, rĂ©duit Ă  n’ĂȘtre qu’un ballon mis en jeu de diffĂ©rentes maniĂšres dans le texte de MĂŒller. Les variantes qu’introduit Heiner MĂŒller dans la reprĂ©sentation de « l’ange malchanceux », titre du dernier fragment des Voyages, tĂ©moignent d’une conception de l’histoire imprĂ©gnĂ©e de la vision benjaminienne  l’ange, qui semble reprĂ©senter le passĂ© et attend l’histoire, et l’idĂ©e de « remettre l’histoire en marche » consistant Ă  reprendre « l’histoire discontinue des vaincus » en lieu et place de celle des vainqueurs. Pour ĂȘtre rĂ©actualisĂ©, le passĂ© doit ĂȘtre sauvĂ© de l’oubli au prĂ©sent, et cette mission incombe plus spĂ©cifiquement Ă  Heiner MĂŒller qui vit au jour le jour « l’utopie au pouvoir » en RDA. Cette lecture Ă©clairante, quoiqu’un peu elliptique par endroits, est d’autant plus efficace qu’elle procĂšde d’une dĂ©marche comparatiste qui associe Ă©tude gĂ©nĂ©tique, histoire et philosophie politique.

33Etudier les prostituĂ©es Sonia, Elisa et Isidora, hĂ©roĂŻnes respectivement de Crime et chĂątiment de Fiodor DostoĂŻevski, La Fille Elisa d’Edmond de Goncourt, et La Deshederada de Benito Perez Galdos comme personnages romanesques, permet de dĂ©passer une lecture d’ordre historique et sociologique, ou de rĂ©duire les romans dans lesquels elles apparaissent, Ă  leur seule appartenance aux courants rĂ©aliste ou naturaliste. Les trois «filles » prĂ©sentent des diffĂ©rences notables ; Sonia est une fille « à numĂ©ro » mais on itinĂ©raire dans Crime et chĂątiment est d’ordre ascensionnel, tandis qu’Elisa est avant tout une fille « de maison », et qu’Isidora ressortit au personnage de ma femme entretenue. C'est l’analyse comparĂ©e, comme l’annonce Marjorie Rousseau, qui permet de dĂ©gager une « image cohĂ©rente de la prostituĂ©e ».

34Le personnage romanesque est marquĂ© tout d’abord par une forte dĂ©termination sociale, gĂ©ographique et familiale, caractĂ©ristiques du roman rĂ©aliste, et a fortiori naturaliste : les trois filles sont originaires de milieux provinciaux ou peu fortunĂ©s. Toutefois, si Isidora et Elisa renvoient aisĂ©ment aux prostituĂ©es de l’imagerie populaire, Sonia se distingue d’elles par son caractĂšre angĂ©lique. Exclues de la sociĂ©tĂ©, les prostituĂ©es sont contraintes de quitter l’univers familial, et peuvent subir un enfermement, au propre comme au figurĂ©. C'est leur caractĂšre enfantin qu renforce cette exclusion, et, dans le cas de Sonia, qui confirme le caractĂšre oxymorique de ce personnage partagĂ© entre souillure et puretĂ©.

35Selon une lecture psychanalytique, le personnage d’Isidora « n’a toujours pas dĂ©passĂ© ce stade infantile du roman familial », selon Marjorie Rousseau, dans la mesure oĂč elle s’imagine des origines nobles qu’elle n’aura de cesse de revendiquer. Devenue obsessionnelle, cette quĂȘte la conduit Ă  la folie, ce qui la rapproche du personnage d’Elisa : les symptĂŽmes de l’hĂ©bĂ©tude complĂšte qui la saisit aprĂšs son emprisonnement sont analysĂ©s avec la prĂ©cision clinique du naturaliste. Chez Sonia Marmeladova, la forme d’expression physique du dĂ©sarroi, allant jusqu’à l’épouvante, renvoie Ă  l’image du fol-en-christ, de l’ « innocente » (jurodivaja). EtrangĂšre au monde, Sonia l’est d’autant plus qu’elle n’est jamais envisagĂ©e selon un point de vue interne  son intĂ©rioritĂ© Ă©chappe totalement au lecteur, contrairement Ă  celle d’Isidora et d’Elisa qui se livrent Ă  de longs monologues : oscillant entre dĂ©mesure et innocence, Sonia est le personnage du dialogue et du don. Mais si la parole est en Ă©chec pour les trois personnages, et c'est surtout la proximitĂ© avec la mort qui les caractĂ©rise enfin, comme ultime avatar de leur absence au monde, qu'il s’agisse d’une mort symbolique (par l’emprisonnement), ou d’un mort rĂ©elle (le meurtre de Raskolnikov, la condamnation d’Elisa). Soumises Ă  une dualitĂ© (qui se rĂ©vĂšle par l’apparence vestimentaire, mais aussi, pour Isidora, par la dissonance entre prĂ©nom et patronyme), les personnages romanesque des prostituĂ©es invitent par consĂ©quent Ă  une relecture des grands romans rĂ©alistes, et si Marjorie Rousseau propose, Ă  la fin de son article, une Ă©vocation de Nana de Zola, mais aussi une vision quelque peu rĂ©ductrice du personnage d’Emma Bovary, on aurait pu s’attendre Ă©galement Ă  ce que soient citĂ©s les noms de Boule de Suif ou de Fantine, mĂȘme si les contraintes du format de l’article ont naturellement restreint le champ des rĂ©fĂ©rences convoquĂ©es pour Ă©tayer cette Ă©tude comparĂ©e. L’analyse Ă©clairante du caractĂšre oxymorique de Sonia Marmeladova, chez qui la synchronie des deux Ă©tats (puretĂ© / prostitution) permet de dĂ©passer une lecture traditionnelle de l’itinĂ©raire de la pĂ©cheresse repentie, suggĂšre d’autres ouvertures, et Marjorie Rousseau a su montrer dans cet article combien les rapprochements et les diffĂ©renciations qu’appelle une lecture comparĂ©e peuvent donner lieu Ă  des relectures aussi enrichissantes qu’inĂ©dites.