
Lâinvention dâun regard : le japonisme
« Tout le Japon est une pure invention » (Oscar Wilde)
1Le titre de lâouvrage, un brin provocateur, annonce dâemblĂ©e la thĂšse que Sophie Basch entend dĂ©fendre dans ce livre-somme, qui comble assurĂ©ment une lacune de lâhistoire du regard et du goĂ»t Ă la fin du xixe siĂšcle. Le japonisme y est dâemblĂ©e envisagĂ© comme une sensibilitĂ©, un courant Ă la confluence de lâhistoire de lâart, de la littĂ©rature et des mentalitĂ©s de la France des annĂ©es 1850 jusquâaux annĂ©es 1930. En cela, le japonisme ne doit pas ĂȘtre confondu avec un Ă©niĂšme avatar de lâorientalisme ni mĂȘme avec la science de lâart du Japon. Le japonisme se distingue en effet des toiles et bibelots qui ne seraient que des pastiches de lâart japonais, ces « japoniaiseries » dont se moquait Champfleury. En dâautres termes, le japonisme nâest pas un thĂšme mais un style, un « changement de paradigme inscrit dans une rĂ©action contre lâacadĂ©misme » (p. 68), une maniĂšre de voir qui renouvelle et rĂ©gĂ©nĂšre lâart occidental dans la seconde moitiĂ© du xixe siĂšcle. Ce phĂ©nomĂšne aux multiples facettes ne peut, selon S. Basch, ĂȘtre compris selon la logique mĂ©caniste de lâinfluence. Ă rebours dâune causalitĂ© positiviste, qui prĂ©suppose la passivitĂ© de lâinfluencĂ©, lâautrice considĂšre le japonisme comme un « levier Ă©pistĂ©mologique » (p. 20) qui rĂ©vĂšle, confirme et stimule des innovations et rĂ©volutions esthĂ©tiques qui le prĂ©cĂšdent et lâaccompagnent. Lâouverture de lâempire japonais au monde en 1854 ne peut ainsi suffire Ă expliquer lâextraordinaire engouement pour lâart japonais et son rĂŽle dĂ©cisif dans la modernitĂ© artistique française et occidentale. Bien plus quâune influence, le japonisme est lâ« une des traductions majeures de lâaspiration au changement » (p. 20), lâautre nom dâune rĂ©bellion contre lâacadĂ©misme et des conventions artistiques sclĂ©rosĂ©es. Ă rebours dâune Ă©tude de rĂ©ception positiviste, S. Basch oppose une logique de lâinnutrition, plus Ă mĂȘme de rendre compte du vĂ©ritable processus que dĂ©signe le terme « japonisme ». Ă lâĂ©tude des sources directes et aux influences explicites, lâautrice prĂ©fĂšre donc un parcours Ă sauts et Ă gambades, une circulation plus rhizomatique dans la galaxie japoniste oĂč se croisent peintres, Ă©crivains, critiques dâart, amateurs, marchands et collectionneurs, sans pour autant perdre le fil chronologique qui permet de scander les grands moments de cette histoire du japonisme.
2Le japonisme est donc une invention française, qui en dit moins sur le Japon que sur une modernitĂ© en quĂȘte dâelle-mĂȘme. Il regroupe « âlâart japonaisâ, distinct de lâart du Japon en gĂ©nĂ©ral, admirĂ©, collectionnĂ© ou utilisĂ© par les artistes, et les Ćuvres qui, par ce contact rĂ©pondant Ă une nĂ©cessitĂ© antĂ©rieure, ont contribuĂ© Ă la transformation du langage pictural » (p. 8). Lâ« art japonais » dont il sâagit mĂ©rite en effet ses guillemets puisquâil est lui-mĂȘme le fruit dâune construction et dâune opĂ©ration de sĂ©lection des amateurs et des collectionneurs qui retiennent les Ćuvres et les formes congruentes avec leurs propres aspirations esthĂ©tiques. Autrement dit, le japonisme est un horizon dâattente. On ne sâĂ©tonnera pas dĂšs lors que les estampes (ukiyo-e : « images du monde flottant ») qui firent les dĂ©lices du japonisme, images populaires et colorĂ©es, entrent en rĂ©sonance avec le goĂ»t de Baudelaire et Rimbaud pour les images dâĂpinal ou les recherches de Chevreul qui publie en 1864 un traitĂ© intitulĂ© Des couleurs et de leurs applications aux arts industriels, Ă lâaide des cercles chromatiques. Plus largement, « lâart japonais » devient le catalyseur dâun art pictural qui, de Barbizon aux nabis en passant par lâimpressionnisme, cherche Ă se renouveler en sâaffranchissant de la perspective, en explorant le dĂ©cadrage et la dissymĂ©trie, de nouveaux jeux dâĂ©chelle, la synthĂšse et la simplification des formes. Il nourrit Ă©galement la rĂ©flexion de lâĂ©poque sur la porositĂ© des arts majeurs et des arts mineurs, la contestation de prĂ©valence des Beaux-Arts sur les arts industriels et la recherche dâun art social qui rĂ©concilierait le beau et lâutile.
3Cette acclimatation du Japon au contexte et aux enjeux français donne lieu Ă un tout un jeu de rĂ©fĂ©rences vertigineux et passionnant qui multiplie les analogies entre GrĂšce et Japon. Faire du Japon une Attique de lâextrĂȘme-Orient prĂ©sente lâavantage, explique S. Basch, de lĂ©gitimer, par la rĂ©fĂ©rence antique, la rĂ©volution de lâoptique quâopĂšre le japonisme selon les mots dâEdmond de Goncourt1. La plasticitĂ© de ces rĂ©fĂ©rences et de ces Ă©quivalences permet tantĂŽt dâexalter la recherche de mesure et de perfection toute classique de lâart japonais, tantĂŽt de cĂ©lĂ©brer la vivacitĂ© des netsukĂ©s, figurines dâivoire reprĂ©sentant des gens du peuple et des scĂšnes de rue en les rapprochant des Tanagras qui font alors fureur dans toute lâEurope. Quâils convoquent lâimage dâune GrĂšce classique, blanche et hiĂ©ratique ou celle dâune GrĂšce plus bigarrĂ©e, intime et humaine, ces rapprochements annexent lâart japonais Ă la tradition française et europĂ©enne. Le geste japoniste, comme le souligne lâautrice, relĂšve ainsi en grande partie dâune construction discursive qui revitalise par lĂ mĂȘme un modĂšle grec en pleine mutation et lâenrĂŽle paradoxalement au service dâune contestation de lâacadĂ©misme.
Ă la lumiĂšre de lâest : rĂ©verbĂ©rations japonistes sur une fin de siĂšcle
4S. Basch propose de resituer et de réévaluer plusieurs phĂ©nomĂšnes esthĂ©tiques marquants de la fin du xixe siĂšcle Ă lâaune du japonisme. Tout un chapitre de lâouvrage, consacrĂ© à « lâinvention dâHokusai » (p. 109-172), analyse en dĂ©tail la maniĂšre dont le japonisme constitue ses figures lĂ©gendaires, Ă©lit ses images et ses formes de prĂ©dilection. Ce passage est trĂšs reprĂ©sentatif de la dĂ©marche de Sophie Basch qui articule une Ă©rudition mĂ©ticuleuse Ă des mises en perspective percutantes et des thĂšses stimulantes. Si lâautrice mĂšne une enquĂȘte minutieuse qui lui permet de situer prĂ©cisĂ©ment la dĂ©couverte des estampes japonaises en 1856, elle montre Ă©galement que lâesthĂ©tique dâHokusaĂŻ « rĂ©ponïdï pleinement aux attentes de la modernitĂ© selon Baudelaire » (p. 137) dont la mĂ©diation est dĂ©cisive pour toute la fin du siĂšcle. La vogue HokusaĂŻ, vĂ©ritable figure tutĂ©laire du japonisme fin-de-siĂšcle, est aussi celle de sa cĂ©lĂšbre vague dont Sophie Basch explore les Ă©chos sĂ©rieux ou parodiques jusquâĂ un dessin dâAuguste Roubille paru dans « Le Rire » le 22 aoĂ»t 1903 en passant par Debussy, les poĂšmes de Jean Richepin et les essais des frĂšres Goncourt. Le livre circule toujours avec une grande maestria entre les rĂ©fĂ©rences et les formes dâart, dans un parcours souple propre Ă restituer la richesse et la complexitĂ© des circulations et des rĂ©seaux de sociabilitĂ©. Si un compte rendu ne peut donner quâun aperçu modeste de ce parcours dâune densitĂ© impressionnante, on peut nĂ©anmoins mentionner, par exemple, les belles pages consacrĂ©es Ă la sĂ©rie de lithographies de Henri RiviĂšre intitulĂ©e Les Trente-six Vues de la tour Eiffel (1888-1902), symptomatiques de lâeffet du japonisme, oĂč, selon les mots du critique Gustave Geffroy, « la tour Eiffel ïdevientï une sorte de Fusiyama du paysage parisien » (citĂ© p. 120). Notons aussi lâĂ©tude des monotypes de paysages de Degas, pastels vaporeux que les commentateurs de lâĂ©poque ont immĂ©diatement rapprochĂ© de lâart japonais. Sophie Basch rĂ©vĂšle Ă©galement au lecteur un texte mĂ©connu dâErnest Chesneau qui inaugure cette analogie entre les toiles de Degas et lâestampe japonaise Ă propos des Deux sĆurs, exposĂ© au Salon de 1867.
5De lâĂ©cole de Barbizon aux affiches de ChĂ©ret en passant par lâimpressionnisme et LoĂŻe Fuller, S. Basch montre comment le Japon sâimmisce dans la conception et la rĂ©ception des images du second xixe siĂšcle. Non seulement le Japon conforte et confirme les recherches des artistes dĂ©sireux de sâĂ©manciper des carcans de lâacadĂ©misme, mais les discours des artistes, Ă©crivains et critiques dâart ne cessent de convoquer la rĂ©fĂ©rence japoniste pour inscrire sous ses auspices les diverses manifestations de la modernitĂ©. Ainsi les personnages fĂ©minins dâHokusai sont-ils tantĂŽt comparĂ©s par Ernest Chesneau Ă la figure de Pierrot, tantĂŽt rapprochĂ©s par Champfleury des sculptures maniĂ©ristes de Germain Pilon. Le japonisme, Ă lire S. Basch, devient alors un topos critique ou du moins, une catĂ©gorie dâun discours critique qui réévalue Ă sa lumiĂšre toute une partie de lâhistoire passĂ©e et prĂ©sente de lâart occidental. Lâavant-dernier chapitre de lâouvrage sâemploie Ă dĂ©mĂȘler les relations complexes entre japonisme et Art nouveau en rĂ©futant vigoureusement une tradition critique qui considĂšre le premier comme lâune des influences sĂ©minales du second. Ă rebours de cette doxa, S. Basch montre, en sâappuyant sur une documentation abondante, que lâArt nouveau signe moins lâaboutissement que la dĂ©faite du japonisme. Si Siegfried Bing, grand marchand dâart japonais, abandonne ses premiĂšres amours pour ouvrir le pavillon de lâArt Nouveau en dĂ©cembre 1895, câest parce quâil perçoit et anticipe le dĂ©clin du japonisme. Entre les deux phĂ©nomĂšnes artistiques, il faut donc moins voir une affinitĂ© quâune divergence. LĂ oĂč le japonisme est un moyen de rĂ©activer la rĂ©fĂ©rence Ă la GrĂšce antique, les racines de lâArt nouveau puisent plutĂŽt dans les traditions vernaculaires et un moyen-Ăąge gothique idĂ©alisĂ©. Lorsque le japonisme retrouve une certaine faveur, câest comme antidote Ă lâArt nouveau et Ă lâexcĂšs ornemental. On saura grĂ© Ă ce livre, qui en contient finalement plusieurs, de proposer Ă©galement une relecture de lâArt nouveau considĂ©rĂ© avant tout comme une quĂȘte de lâorigine qui ne se nourrit du japonisme quâen tant quâil est lui-mĂȘme rattachĂ© Ă la tradition mĂ©diĂ©vale, Ă la valorisation de lâartisanat national et des savoir-faire ancestraux.
Une histoire de la galaxie japoniste
6Le troisiĂšme mĂ©rite de cet ouvrage touffu est de proposer une cartographie trĂšs informĂ©e et trĂšs fine de la galaxie japoniste en restituant les interactions entre mondes artistique, littĂ©raire et savant. Sophie Basch rectifie lĂ encore certaines tendances historiographiques qui, outre-Atlantique, ont tentĂ© dâisoler le japonisme de son cotexte littĂ©raire, dĂ©naturant par lĂ mĂȘme un courant qui se dĂ©ploie dans les revues oĂč se cĂŽtoient artistes et Ă©crivains et ne se comprend que dans la saisie des relations multiples entre les amateurs, les collectionneurs (par exemple, les Goncourt, Charles Guillot), les marchands dâart (Siegfried Bing et Tadamasa Hayashi), les historiens et critiques dâart (Louis Gonse, Georges Duthuit ou encore Louis Edmond Duranty), sans oublier les figures cardinales qui se situent au croisement de toutes ces sphĂšres, telles que Philippe Burty, grand collectionneur et historien dâart japonais qui invente le mot « japonisme » en 1872. Si la plupart des astres de la galaxie sont bien connus, Sophie Basch attire notre attention sur certaines conjonctions Ă©tonnantes et parfois Ă©clipsĂ©es. Le japonisme est par exemple envisagĂ© dans ses connotations et ses collusions politiques, comme un aspect esthĂ©tique du « moment rĂ©publicain ». Le japonisme est admirĂ© par ClĂ©menceau et Thiers, qui jouĂšrent tous deux un rĂŽle majeur dans la constitution des collections dâart dâextrĂȘme-Orient du musĂ©e du Louvre. Le japonisme est Ă©galement promu dĂšs la fin des annĂ©es 1860 par la SociĂ©tĂ© du Jing-Lar, petit cercle dâartistes et critiques dâart rĂ©publicains trĂšs hostiles Ă lâEmpire, dont lâesprit potache annonce lâhumour du Chat Noir. Le courant japoniste ne peut donc pas ĂȘtre dĂ©tachĂ© dâun mouvement rĂ©formateur et dĂ©mocratique qui souhaite, Ă travers les publications et les expositions, mettre les connaissances scientifiques et artistiques Ă la portĂ©e du plus grand nombre.
7Ă cet enchevĂȘtrement dâespaces et de sphĂšres qui structure ce que S. Basch appelle « la planĂšte japoniste », il faut ajouter une chronologie Ă©clairante qui guide la composition de lâouvrage et accompagne le lecteur dans le labyrinthe des rĂ©seaux, des rĂ©fĂ©rences et des Ă©changes. Lâautrice scande ainsi les grands moments du japonisme, de son Ă©mergence dans le Paris des annĂ©es 1850-1860 jusquâĂ son procĂšs amorcĂ© dĂšs lâannĂ©e 1895 et poursuivi dans la premiĂšre dĂ©cennie du xxe siĂšcle. Victime des attaques contre le cosmopolitisme aprĂšs le Salon dâautomne de 1905, affaibli par le retour Ă lâordre classique et la dispersion des grandes collections privĂ©es dans lâentre-deux guerres, le japonisme perd progressivement le caractĂšre subversif qui avait motivĂ© son irruption sur la scĂšne artistique au milieu du xixe siĂšcle et devient, sous la plume des critiques du Salon de 1905, le sage compagnon de route dâun symbolisme lui-mĂȘme en crise et dĂ©sormais dĂ©passĂ© par le fauvisme.
8Câest donc un voyage dans lâespace-temps si particulier du japonisme que nous propose magistralement Sophie Basch, agrĂ©mentĂ© dâune riche et magnifique iconographie qui embarque le lecteur sur ces mondes flottants, propices Ă la rĂȘverie autant quâĂ la rĂ©flexion.

