Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 5
titre article
Julie Brugier

La poésie entre deux rives

Poetry between shores
BĂ©nĂ©dicte Gorrillot, Marcelo Jacques de Moraes et Marcos Siscar (Ă©ds.), Revue des Sciences Humaines, n° 346 : La poĂ©sie en transit : France-BrĂ©sil, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2022, 270 p., EAN 9782757436264.

1Ce numĂ©ro de la revue Sciences Humaines, organisĂ© par BĂ©nĂ©dicte Gorrillot, Marcelo Jacques de Moraes et Marcos Siscar, est dĂ©dicacĂ© Ă  Michel Deguy, dont une prĂ©face rĂ©tro-traduite vers le français paraĂźt ici Ă  titre posthume. L’influence du poĂšte traverse l’ensemble du volume, dont l’ambition est de construire une communautĂ© de lecture entre le BrĂ©sil et la France, afin de « mesurer si et comment peuvent se construire des ponts d’échange entre des conceptions et des dĂ©bats poĂ©tiques gĂ©opolitiquement Ă©loignĂ©s » (p. 10). Les organisateurs font ainsi appel Ă  la notion de comme-un chez Deguy et Ă  l’ĂȘtre singulier pluriel de Jean-Luc Nancy pour Ă©voquer la nĂ©cessitĂ© de crĂ©er une circulation de lectures, un « entre-lire » qui ne soit pas une rĂ©duction de l’autre Ă  soi, mais une « perception Ă©gale des diffĂ©rences » (p. 10).

2StructurĂ© en quatre parties (« Traductions-Lectures », « Réécritures hypertextuelles », « Échos intertextuels » et « Entretiens d’écrivains et inĂ©dits »), ce volume est Ă  la fois dense et hĂ©tĂ©rogĂšne : il rĂ©unit, entre autres, des Ă©tudes sur des sujets aussi divers que la literatura de cordel, La Disparition de PĂ©rec, la poĂ©sie concrĂšte, la prostituĂ©e dans la poĂ©sie brĂ©silienne, auxquelles s’ajoutent la prĂ©face de Michel Deguy mentionnĂ©e prĂ©cĂ©demment, deux entretiens avec Marcos Siscar et Marie-Louise Chappelle, ainsi que la maquette d’un cordel de cette autrice. Cette hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© est nĂ©anmoins justifiĂ©e de façon rigoureuse dans l’introduction, dans laquelle les organisateurs dĂ©clinent une sĂ©rie de « prĂ©cautions », lesquelles offrent un cadre thĂ©orique bienvenu Ă  l’ensemble des contributions. Ils justifient Ă©galement le choix d’une publication non bilingue : en effet, ce numĂ©ro fait Ă©cho Ă  un recueil d’articles, Poesia e interfaces, paru au BrĂ©sil en 2017 et co-dirigĂ© par Paula Glenadel, BĂ©nĂ©dicte Godillot, Marcelo Jacques de Moraes et MasĂ© Lemos. Une mĂȘme diversitĂ© caractĂ©rise le volume brĂ©silien dans lequel figurent des Ă©tudes sur HomĂšre, Joyce, MallarmĂ©, Ponge, Bataille ou encore des entretiens avec Pierre Alferi et Christian Prigent. Ce numĂ©ro de la Revue des sciences humaines est donc le fruit d’un long Ă©change entre chercheurs et poĂštes des deux pays et il appelle Ă  poursuivre un dialogue interculturel particuliĂšrement riche.

3Il s’agit dans ces textes d’examiner les possibilitĂ©s offertes par une pratique de l’« entre-lire », qui tienne compte aussi bien des liens hypertextuels entre poĂštes brĂ©siliens et français, des pratiques de traduction, que des Ă©chos et rĂ©sonances entre les deux pays, qu’il y ait ou non une relation d’influence avĂ©rĂ©e. À travers ces lectures croisĂ©es, les auteurs veulent encourager une communautĂ© de lecture des crĂ©ations poĂ©tiques au BrĂ©sil et en France. Le recueil a pour ambition d’inflĂ©chir un dĂ©sĂ©quilibre dont il dresse le constat : les poĂštes brĂ©siliens restent peu connus et Ă©tudiĂ©s en France, alors que la poĂ©sie française occupe une place importante chez les universitaires et poĂštes brĂ©siliens. L’importance accordĂ©e Ă  la rĂ©flexion sur la traduction poĂ©tique prend alors tout son sens, puisqu’il s’agit d’étudier et de promouvoir les « circulations poĂ©tiques » (p. 11) entre les deux pays. Figurent ainsi parmi les contributeurs de nombreux traducteurs (Rodrigo Ielpo, Marcelo Jacques de Moraes, InĂȘs Oseki-DĂ©prĂ©), dont quelques-uns sont eux-mĂȘmes poĂštes (Alvaro Faleiros, Paula Glenadel, MasĂ© Lemos, Marcos Siscar et Roberto Zular). Certains des poĂštes citĂ©s ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© traduits, mais le recueil donne aussi Ă  lire en premiĂšre publication de nouvelles traductions, afin de faire dĂ©couvrir aux lecteurs et lectrices français des textes inĂ©dits. Il ne s’agit donc pas de mesurer l’écart entre les rĂ©ceptions croisĂ©es des poĂštes des deux pays, tributaires des relations de pouvoir au sein de la rĂ©publique mondiale des lettres, mais plutĂŽt d’inciter la production de nouveaux discours afin de construire un « nous tous contemporain ouvrant le “national” Ă  une autre Ă©chelle transatlantique » (p. 16). Cette ambition, que nous ne pouvons que saluer, est donc celle d’un passage et d’un partage de la poĂ©sie, dont les organisateurs proposent une vision qui n’est pas unifiĂ©e et qui ne cesse d’ĂȘtre réévaluĂ©e au fil des contributions.

Passages : démonter et remonter la machine de la création

4Tout au long de l’ouvrage se dĂ©veloppe l’idĂ©e que la traduction est Ă  la fois une interprĂ©tation et un outil d’analyse de la rĂ©ception d’une Ɠuvre. Elle prend un sens particulier dans le cas de la poĂ©sie, comme l’observent les contributeurs et contributrices de l’ouvrage. Dans une stimulante analyse de la traduction de La Disparition de PĂ©rec (« La Disparition de la lettre ou le vertige de la traduction infinie »), Rodrigo Ielpo cite les rĂ©flexions du poĂšte concrĂ©tiste Haroldo de Campos Ă  ce sujet : traduire la poĂ©sie, « c’est comme si l’on dĂ©montait et remontait la machine de la crĂ©ation, cette trĂšs fragile beautĂ© apparemment inaccessible [
] et qui, pourtant, se montre susceptible d’une vivisection implacable » (Campos, 1973, p. 80). Monter et dĂ©monter la machine de la crĂ©ation pour en entreprendre la vivisection : l’activitĂ© du traducteur est donc aussi celle du poĂšte et de l’hermĂ©neute. Le traducteur de La Disparition en portugais du BrĂ©sil, ZĂ©fere, se trouve ainsi confrontĂ© Ă  la tĂąche impossible de rendre compte des jeux linguistiques de PĂ©rec dans une autre langue et ne peut que chercher Ă  « rassembler de nouvelles piĂšces » (p. 41) pour reconstruire la machine de la crĂ©ation. S’il fait le choix, par exemple, de garder la disparition du « e » en portugais, bien que ce ne soit pas la voyelle la plus frĂ©quente de cette langue, il remplace une partie des poĂšmes figurant dans le chapitre 10 par trois sonnets canoniques de la langue portugaise (un poĂšme d’Olavo Bilac, un poĂšme de VinĂ­cius de Moraes et un poĂšme de CamĂ”es) : comme PĂ©rec lui-mĂȘme avait transformĂ© les poĂšmes dans la version française, il les modifie, en s’adonnant Ă  une sorte de traduction interne Ă  la langue. Ce faisant, le traducteur-passeur reproduit le geste de l’auteur lui-mĂȘme.

5Penser la traduction dans un ouvrage sur la poĂ©sie en transit implique forcĂ©ment de penser l’Ɠuvre en relation, comme l’observe Mauricio Mendonça Cardozo dans son article « Traduire : dire, penser, faire la relation ». Le chercheur montre que la traduction « s’articule toujours comme relation entre l’auteur et le lecteur, entre les langues, entre les cultures » (p. 31) tout en mettant en scĂšne une critique de cette logique, puisqu’elle se prĂ©sente comme ce qui « se produit toujours dans un lieu » (p. 31). Bien que manquant d’exemples concrets, cet article trouve un Ă©cho dans l’ensemble des contributions, qui reprennent une approche relationnelle de la traduction, perçue comme un « entre-lire », qu’il faut situer et contextualiser.

6Ainsi, dans « Situation de ValĂ©ry traduit au BrĂ©sil: enjeux des avant-gardes », Ă©crit par Álvaro Faleiros et Roberto Zular, les traductions successives de Paul ValĂ©ry en portugais sont Ă©tudiĂ©es pour donner un aperçu de l'histoire de la rĂ©ception du poĂšte au BrĂ©sil. En analysant comment Valery a Ă©tĂ© traduit et lu par des poĂštes brĂ©siliens, les chercheurs montrent que le poĂšte, « grĂące Ă  l’aide conjointe de la littĂ©rature comparĂ©e et de la traduction, [...] contribue Ă  clarifier les dynamiques internes de la littĂ©rature brĂ©silienne » (p. 55), notamment les tensions propres Ă  sa modernitĂ© poĂ©tique. C’est donc bien un regard critique qui Ă©merge de l’étude de ces traductions et qui en dit autant sur les textes traduits que sur les traducteurs eux-mĂȘmes : des grands poĂštes comme Mario de Andrade ou JoĂŁo Cabral de Melo Neto font de l’Ɠuvre de ValĂ©ry un instrument pour mettre en scĂšne les enjeux de leur propre poĂ©tique.

Rapports d’influence et transferts

7La circulation poĂ©tique entre les deux pays que l’ouvrage propose d’étudier ne se limite pas Ă  la relation traductive, mais prend aussi la forme de transferts culturels ou de rapports d’influence. La literatura de cordel, qui fait l’objet de l’article d’Emanuele Arioli (« Le “cycle carolingien” dans le cordel brĂ©silien : transits pluriels de la “matiĂšre de France” ») est un cas de transfert particuliĂšrement intĂ©ressant : ces poĂšmes populaires, diffusĂ©s sous forme de feuillets dans le Nord-Est du BrĂ©sil, reprennent et modifient la matiĂšre de France. La circulation de la lĂ©gende carolingienne de l’Europe au BrĂ©sil, dont une Ă©tude trĂšs dĂ©taillĂ©e a Ă©tĂ© faite rĂ©cemment par Raisa França Bastos dans sa thĂšse (Bastos, 2021), est encore bien vivante aujourd’hui et ses mutations, Ă  l’heure des blogs, des vidĂ©os et des rĂ©seaux sociaux, fait du cordel un outil « transmĂ©dial, transclasse et transgĂ©nĂ©rationnel » (p. 150). Emanuele Arioli observe que le transfert culturel oriente la matiĂšre de France « vers un public et des modes de consommation esthĂ©tique et sociale totalement diffĂ©rents si ce n’est contradictoires par rapport Ă  sa destination initiale » (p. 150). Elle devient ainsi « une mĂ©moire poĂ©tique protĂ©iforme et sans cesse renouvelĂ©e » (p.  151), que le transit entre les deux pays ne fait que revivifier. Cet article est Ă  mettre en perspective avec l’entretien accordĂ© par Marie-Louise Chapelle et avec la maquette du cordel français de l’autrice, publiĂ©s Ă  la fin de l’ouvrage, qui suggĂšrent la possibilitĂ© d’une circulation en sens inverse de cette matiĂšre poĂ©tique.

8L’influence de la poĂ©sie française sur les poĂštes brĂ©siliens est mise en Ă©vidence dans l’article « Étranges vulgivagues. Rapports entre putes et poĂštes », d’Eliane Robert Moraes. La chercheuse accorde une importance particuliĂšre Ă  l’analyse lexicologique, en Ă©tudiant le mot « vulgivague », locution Ă©trange utilisĂ©e pour dĂ©signer la prostituĂ©e. Elle analyse deux poĂšmes de Manuel Bandeira qui font usage de ce mot trĂšs rare (« Vulgivague » et « La Dame blanche », dans le recueil Carnaval). En parallĂšle de cette Ă©tude, elle retrace l’évolution de la figure de la prostituĂ©e dans la littĂ©rature europĂ©enne de la fin du xixe siĂšcle, de la courtisane au bon cƓur Ă  la prostituĂ©e aguicheuse. Devenue « l’acolyte fĂ©minin du flĂąneur » (p. 79), dont elle partage l’errance, elle en vient Ă  reprĂ©senter la modernitĂ© urbaine. Ce changement de perspective est plus tardif au BrĂ©sil et Bandeira, grand lecteur de la poĂ©sie française, suit cette tendance de l’imaginaire fin-de-siĂšcle ; le choix d’un mot dĂ©suet lui permet de faire la synthĂšse entre « le sujet archaĂŻque auquel il s’identifiait et celui du nouvel ordre urbain avec lequel il souhaitait communier » (p. 84). L’article est accompagnĂ© d’une traduction des poĂšmes Ă©tudiĂ©s, rĂ©alisĂ©e par VerĂłnica GalĂ­ndez ; si elle est annoncĂ©e comme purement instrumentale, il faut souligner que cette traduction n’en est pas moins trĂšs rĂ©ussie.

9Ce sont aussi les influences littĂ©raires et philosophiques de la France sur le BrĂ©sil qui sont mises en Ă©vidence par Raul Antelo dans « Carlos Drummond de Andrade et la dissĂ©mination de l’image ». Son article s’intĂ©resse Ă  deux crĂ©ateurs brĂ©siliens dont les Ɠuvres dialoguent entre elles : le photographe Sylvio da Cunha et le poĂšte Carlos Drummond de Andrade. Il montre comment leur relation se nourrit de rĂ©fĂ©rences communes (Freud, Benjamin, Warburg, MallarmĂ©, Artaud) afin de dĂ©fendre la valeur de l'image photographique, contre une certaine conception de celle-ci qui se dĂ©veloppe Ă  la fin du xixe siĂšcle et au dĂ©but du xxe, aussi bien en France qu’au BrĂ©sil, avec des auteurs comme Baudelaire ou Oswald de Andrade. De ce transit intellectuel surgit une conception de la photographie comme archive de la mĂ©moire, dont l’unitĂ© n’est qu’apparente ; celle-ci rĂ©sonne avec toute une pensĂ©e contemporaine de la poĂ©sie, notamment en France (avec Foucault, Didi-Huberman, Vernant ou Barthes), et construit des ponts d’échange fĂ©conds entre les deux pays.

10Enfin, dans « MallarmĂ© en transit ou les subdivisions prismatiques de l’idĂ©e », InĂȘs Oseki-DĂ©prĂ© Ă©tudie l’influence de MallarmĂ© et de son Coup de dĂ©s sur les poĂštes concrĂ©tistes et contemporains brĂ©siliens, qui en ont fait un paradigme pour leur crĂ©ation. Son article aborde successivement des crĂ©ations de Augusto de Campos, DĂ©cio Pignatari, Haroldo de Campos, Arnaldo Antunes et AndrĂ© Vallias, reproduites en français, en respectant la typographie d’origine (« Lygia finge » de Augusto de Campos est ainsi publiĂ© en couleurs). Elle voit dans ces crĂ©ations des poĂšmes post-utopiques, ancrĂ©s dans le prĂ©sent, suivant la lecture de MallarmĂ© par Haroldo de Campos, qui voyait dans le Coup de dĂ©s « la pluralisation des poĂ©tiques possibles » (Campos, 2018, p. 127). L’article illustre bien cet « entre-lire » que souhaitent promouvoir les organisateurs du numĂ©ro, en montrant combien l’influence de MallarmĂ© chez les poĂštes brĂ©siliens ouvre la porte Ă  d’autres lectures du poĂšte français.

Communautés poétiques

11Au questionnement sur les passages et transits de la poĂ©sie entre le BrĂ©sil et la France, s’ajoute une rĂ©flexion rĂ©currente sur la possibilitĂ© de faire communautĂ©, dĂ©jĂ  interrogĂ©e dans l’introduction de l’ouvrage. L’on dĂ©couvre aussi bien des amitiĂ©s littĂ©raires que des rĂ©sonnances intertextuelles susceptibles de crĂ©er une communautĂ© poĂ©tique. La notion de « communautĂ© poĂ©tique » est interrogĂ©e par Marcelo Jacques de Moraes (« La poĂ©sie entre corps et langues : partages, lieux communs entre France et BrĂ©sil »), qui montre comment celle-ci est remise en cause dans la poĂ©sie contemporaine. Il s’intĂ©resse Ă  Christophe Tarkos et Ă  Charles Pennequin et montre comment ces poĂštes dĂ©naturalisent l’appartenance identitaire Ă  laquelle a Ă©tĂ© associĂ©e la langue française depuis la DĂ©fense et illustration (p. 206). Pour le critique, l’idĂ©e d’une communautĂ© poĂ©tique est Ă  chercher non dans l’unicitĂ© d’une langue qui se voudrait nationale, mais dans l’incorporation de la langue de l’autre, dans une dĂ©voration permettant de reconnaĂźtre « sa propre alteritĂ© constitutive » (p. 210). Il rapproche ainsi, de façon originale et pertinente, l’anthropophagie littĂ©raire du modernisme brĂ©silien de la dĂ©marche de poĂštes comme Tarkos et Pennequin ; la communautĂ© possible entre la France et le BrĂ©sil est celle d’une rencontre entre soi et l’autre.

12Dans la lignĂ©e de cette rĂ©flexion sur les possibilitĂ©s d’émergence d’une communautĂ©, Paula Glenadel propose d’« écouter attentivement les rĂ©verbĂ©rations des Ă©chos » (p. 156) entre les Ɠuvres de Nathalie Quintane et Carlito Azevedo, dans le contexte de la rĂ©surgence du fascisme et du nĂ©o-conservatisme en France et au BrĂ©sil. L’expĂ©rience partagĂ©e de cette menace politique permet de lire ces Ɠuvres en relation, Ă  partir de trois idĂ©es principales : la possibilitĂ© d’esquisser d’autres communautĂ©s, la critique des discours mĂ©diatiques et le dĂ©sir de rĂ©former le monde et la langue littĂ©raire. La chercheuse voit chez ces deux poĂštes de nouvelles configurations faisant advenir un nous contestataire et ouvert au brouillage des frontiĂšres entre espĂšces, genres et cultures. C’est donc aussi Ă  travers le regard critique que peut Ă©merger cette communautĂ© poĂ©tique appelĂ©e dans l’introduction.

13Nathalie Quintane fait l’objet d’un deuxiĂšme article, dans lequel elle est mise en relation avec Ana Cristina CĂ©sar et AdĂ­lia Lopes (« Pistes du fĂ©minin chez Ana Cristina CĂ©sar, AdĂ­lia Lopes et Nathalie Quintane ») par MasĂ© Lemos. La chercheuse s’intĂ©resse au dialogue que l’on peut Ă©tablir entre l’Ɠuvre des poĂ©tesses française et portugaise et celle d’Ana Cristina CĂ©sar, autour de la question polĂ©mique de l’écriture fĂ©minine ; l’étude prĂ©cise et contextualisĂ©e de ces trois Ɠuvres poĂ©tiques apporte une contribution intĂ©ressante Ă  ce dĂ©bat. Les trois poĂ©tesses remodĂšlent, chacune Ă  leur façon, l’histoire du lyrisme au fĂ©minin, mais en adoptant un point de vue critique, qui brouille toute certitude identitaire ou Ă©pistĂ©mologique. Elles façonnent un sujet lyrique qui intĂšgre Ă  la fois une rĂ©flexion sur l’écriture fĂ©minine et sur le corps biographique (p. 180). Émerge ainsi « une espĂšce de conscience fĂ©minine » (p. 188) qui est aussi « conscience d’une classe et d’un lieu social gĂ©opolitiquement situĂ©s sur l’une ou l’autre rive de l’Occident, reformulĂ©s dans la variation de l’un ou l’autre cĂŽtĂ© de l’Atlantique » (p. 188).

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14Ce numĂ©ro de la Revue des Sciences Humaines est une contribution importante au dialogue interculturel que les organisateurs appellent de leurs vƓux dans l’introduction. La richesse de la rĂ©flexion thĂ©orique proposĂ©e, ainsi que la variĂ©tĂ© des textes abordĂ©s et la publication de traductions inĂ©dites ne pourront qu’inciter les lecteurs et lectrices français Ă  dĂ©couvrir la poĂ©sie brĂ©silienne et Ă  construire de nouveaux ponts d’échange entre les deux rives. Notons enfin que cette parution intervient en mĂȘme temps que celle d’une anthologie bilingue de poĂ©sie brĂ©silienne, traduite par InĂȘs Oseki-DĂ©prĂ©, laquelle pourra prolonger la dĂ©couverte des rĂ©sonances croisĂ©es entre les poĂštes des deux pays (Oseki-DĂ©prĂ©, 2022).

Campos Haroldo de, « De la traduction comme crĂ©ation et comme critique » (trad. InĂȘs Oseki-DĂ©prĂ©), Change, n°4, 1973.

Campos Haroldo de, De la raison anthropophage (trad. InĂȘs OsĂ©ki-DĂ©prĂ©), Caen, Édition Nous, 2018.

França Bastos RaĂ­sa, Mouvance de la matiĂšre carolingienne, de l’Europe mĂ©diĂ©vale au BrĂ©sil contemporain : Ă©tude d’un transfert culturel, thĂšse de doctorat en littĂ©rature comparĂ©e sous la direction de Camille DumouliĂ©, Nanterre, UniversitĂ© Paris Nanterre, 2022.

Gorrillot Benedicte, Moraes Marcelo Jacques de, Lemos Masé et Glenadel Paula, Poesia e interfaces. OperaçÔes, composiçÔes, plasticidades, Rio de Janeiro, 7letras, 2017.

Oseki-DĂ©prĂ© InĂȘs, Anthologie de poĂ©sie contemporaine 2 : BrĂ©sil - PoĂ©sie intraitable : anthologie de poĂ©sie contemporaine brĂ©silienne, Dijon, Les Presses du RĂ©el, coll. « Al Dante », 2022.