Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 6
titre article
Michel Collot

Écocritique vs Ă©copoĂ©tique ?

Ecocriticism vs. Ecopoetics?

1Le dernier numĂ©ro de la revue de la Self xx-xxi se prĂ©sente comme une dĂ©fense et illustration de l’écocritique. Il est regrettable qu’Olivier Penot-Lacassagne, qui en a pris l’heureuse initiative et la responsabilitĂ©, ait cru nĂ©cessaire, dans son texte liminaire, intitulĂ© « Écocritique : ligne de front », de l’opposer Ă  une Ă©copoĂ©tique qualifiĂ©e de « molle », transformant un dĂ©bat d’idĂ©es utile en une guerre idĂ©ologique, qui reconduit le vocabulaire militaire propre aux avant-gardes et qui autorise Ă  caricaturer et Ă  dĂ©nigrer l’adversaire. Une telle agressivitĂ© ne devrait-elle pas ĂȘtre rĂ©servĂ©e aux vĂ©ritables ennemis de l’écologie ?

2Il est certes utile de distinguer l’écopoĂ©tique et l’écocritique, qui reposent sur des fondements et qui visent des objectifs diffĂ©rents. Toutes deux ont pour objet les reprĂ©sentations du rapport entre les hommes et la nature, mais l’éco-critique s’attache principalement Ă  en dĂ©gager, et souvent Ă  en dĂ©noncer, les implications idĂ©ologiques et politiques, tandis que l’éco-poĂ©tique, sans ignorer leur contexte social et historique, Ă©tudie leur mise en forme et leur dimension spĂ©cifiquement littĂ©raire. Il semble assez vain de les opposer, surtout lorsque cette opposition s’accompagne d’un partage linguistique et gĂ©ographique entre une « écopoĂ©tique Ă  la française » (§ 13)1 et l’ecocriticism. L’écopoĂ©tique n’est pas une exclusivitĂ© française et plusieurs auteurs anglophones se rĂ©clament d’une ecopoetics (voir par exemple Rigby 2020).

3L’écocritique amĂ©ricaine elle-mĂȘme est loin d’ĂȘtre monolithique. Dans les pages que je lui ai consacrĂ©es dans mon essai sur Un nouveau sentiment de la nature (2022), qui concentre les critiques les plus virulentes adressĂ©es par Olivier Penot-Lacassagne Ă  l’écopoĂ©tique « molle », je me suis efforcĂ© de tenir compte de ses diverses tendances et de son Ă©volution, que je n’ai pas dĂ©plorĂ©e, contrairement Ă  ce qu’il laisse entendre (§ 12)2. J’ai reconnu le rĂŽle pionnier de l’ecocriticism amĂ©ricain et prĂ©cisĂ© que « (s)es meilleurs représentants » « ont entrepris depuis les années 2000 d’infléchir leur démarche » (Collot 2022, p. 161). J’ai rappelĂ© par exemple que, dans un ouvrage de 2005, l’un de ses fondateurs, Lawrence Buell, rebaptise sa dĂ©marche environmental criticism, pour écarter la référence à la science de l’écologie qu’impliquait, selon lui, le terme d’ecocriticism (Buell 2005).

4Pour constituer l’écopoĂ©tique en repoussoir, Olivier Penot-Lacassagne lui fait des reproches injustifiĂ©s ; il est faux par exemple de dire qu’elle s’en tient au « canon littĂ©raire » (§ 14). Pierre Schoentjes, lui aussi pris Ă  parti, a eu au contraire le mĂ©rite d’en ouvrir le corpus Ă  un large spectre de rĂ©cits contemporains « non conventionnels », qu’il a contribuĂ© Ă  faire dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir (Schoentjes 2020). Il est malhonnĂȘte de soutenir qu’elle « proroge le conformisme des disciplines », « les dĂ©coupages usuels, l’indolore Ă©parpillement des spĂ©cialitĂ©s » (§ 15), que je me suis, pour ma part, toujours efforcĂ© de dĂ©passer3. Ce rejet de l’écopoĂ©tique repose sur des prĂ©supposĂ©s thĂ©oriques qui demanderaient Ă  ĂȘtre clarifiĂ©s, car l’argumentation d’Olivier Penot-Lacassagne rĂ©vĂšle bien des amalgames et des contradictions. Peut-on par exemple blĂąmer l’idĂ©e d’une appartenance Ă  la Nature en citant, Ă  l’appui de cette critique, dans la mĂȘme phrase, un passage du Contrat naturel de Michel Serres (§ 8) ? En quoi « la nĂ©cessité » pour la poĂ©sie contemporaine d’opĂ©rer un « retour au monde », Ă©voquĂ©e dans un autre essai, lui aussi pris pour cible par Olivier Penot-Lacassagne (Collot 2019, p. 30), est-elle incompatible avec le souci de « la langue du monde » (§ 11) ? Si l’on s’inquiĂšte du processus de « dĂ©sindividuation » en cours dans nos sociĂ©tĂ©s, pourquoi faudrait-il bannir tout « retour du sujet », dĂšs lors qu’on prĂ©cise qu’il ne s’agit ni d’un « sujet autonome » ni de « Monsieur MĂŽa » (§ 11), mais d’un sujet hors de soi : un sujet lyrique (Collot 1995, p. 29-51), un sujet Ă©cologique et non Ă©gologique (Collot 2020, p. 225-229) ?

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5Cette polĂ©mique est d’autant plus dĂ©placĂ©e qu’elle ne trouve que peu d’échos dans le dossier que ce texte est censĂ© introduire et qui est loin de justifier, dans sa diversitĂ©, un clivage aussi net entre les dĂ©marches de l’écopoĂ©tique et de l’écocritique : celles-ci apparaissent, dans l’analyse des Ɠuvres, plus souvent complĂ©mentaires qu’antagonistes.

6Olivier Penot-Lacassagne a tenu Ă  donner la parole Ă  deux Ă©crivains dont il est proche. Il peut paraĂźtre paradoxal, dans ce numĂ©ro censĂ© illustrer une approche Ă©cologique de la littĂ©rature, de mettre en vedette un texte de Christian Prigent (2022), naguĂšre auteur d’un essai intitulĂ© Une erreur de la nature, qui dĂ©fendait la thĂšse, d’inspiration lacanienne, selon laquelle l’accĂšs au langage instaure un divorce irrĂ©versible entre l’ĂȘtre parlant et son environnement naturel (Prigent 1996). Quant Ă  Kenneth White, qui s’est intĂ©ressĂ© trĂšs tĂŽt Ă  l’écologie mais fustige l’écologisme contemporain, il met dans le mĂȘme sac toutes les disciplines et catĂ©gories universitaires qu’il inspire, Ă  commencer par l’« éco-critique » (White 2022, § 15). Et sans prendre la peine de se situer vis-Ă -vis d’elles, il prĂ©sente la « gĂ©opoĂ©tique » comme la voie royale pour l’étude, la dĂ©fense et l’illustration des rapports qu’une culture vĂ©ritable doit nouer avec la nature.

7En plus de l’excellent article qu’il consacre Ă  Artaud (Penot-Lacassagne 2022), et qui relĂšve de l’histoire des idĂ©es et de la littĂ©rature autant que de l’écocritique, Olivier Penot-Lacassagne mĂšne dans ce numĂ©ro deux entretiens avec FrĂ©dĂ©rique AĂŻt-Touati et avec Anne Simon. Dans ce dernier, il souligne l’ouverture pluridisciplinaire de la « zoo-poĂ©tique » dont se rĂ©clame la chercheuse, et critique sa rĂ©duction Ă  la seule analyse littĂ©raire. Or son interlocutrice n’hĂ©site pas Ă  se rĂ©clamer d’une « zoostylistique » et la correspondance qu’elle Ă©tablit entre les motifs animaliers et les dispositifs formels qu’ils engendrent est trĂšs proche de la dĂ©marche Ă©co-poĂ©ticienne. Cela n’exclut nullement l’éclairage de la philosophie et des sciences, naturelles autant qu’humaines et sociales. Anne Simon place d’ailleurs Ă  l’origine de sa recherche « une approche post-phénoménologique du sensible », que partagent avec elle les tenants d’une « écophĂ©nomĂ©nologie »4, et ceux d’une Ă©copoĂ©tique restĂ©e attentive aux enseignements de la critique thĂ©matique (Collot 1997, p. 23-375). Elle assume la complexitĂ© de sa position et de sa dĂ©marche, qui tient compte du contexte historique des Ɠuvres du passĂ© au lieu de plaquer sur elles les catĂ©gories et les valeurs de l’écologisme contemporain. Et elle conclut en nous invitant Ă  « relire » « la modernitĂ© littĂ©raire » « avec des lunettes Ă©copoĂ©tiques et zoopoĂ©tiques ».

8Plusieurs des contributions rĂ©unies dans ce numĂ©ro ne s’alignent ni sur les mĂ©thodes ni sur les partis pris de l’écocritique. Les Ɠuvres qu’elles abordent, il est vrai, se laissent difficilement enfermer dans une problĂ©matique strictement Ă©cologique. Celle de Jean-Loup Trassard dĂ©joue les clivages idĂ©ologiques, et Dominique Vaugeois reconnaĂźt la nĂ©cessitĂ© d’en « nuancer la dimension Ă©cocritique » (2022, § 20). Elle rappelle que son auteur a pris soin de sĂ©parer ses Ă©crits politiques de ses textes littĂ©raires, dont elle propose Ă  plusieurs reprises une analyse stylistique trĂšs fine, qui est prĂ©cisĂ©ment un des instruments privilĂ©giĂ©s de l’écopoĂ©tique. Et elle y dĂ©cĂšle une « vigilance poĂ©tique » autant qu’écologique, qui mobilise l’imaginaire et la sensibilitĂ© au service d’une ruralitĂ© dont seule l’écriture peut sauver la mĂ©moire et les valeurs.

9C’est aussi Ă  la poĂ©sie qu’Annie Le Brun en appelle, Ă  l’appui d’un engagement qui rĂ©cuse toute infĂ©odation Ă  un quelconque programme politique. Elle dĂ©nonce « les professeurs, historiens d’art ou écrivains bien établis qui se sont fait une spécialité d’exploiter le champ du négatif pour devenir docteurs en radicalité» (Le Brun 2004 [2000], p. 244) et prĂ©fĂšre recourir aux pouvoirs du sensible et des images pour faire advenir un nouveau sentiment de la nature (Le Brun 1982). La belle Ă©tude qu’Émilie FrĂ©mond lui consacre (2022) s’abstient elle aussi de toute affiliation exclusive Ă  l’écocritique ou Ă  l’écopoĂ©tique, qu’elle associe librement pour rĂ©pondre Ă  la « cohĂ©rence passionnelle » du parcours d’une Ă©crivaine qui n’a jamais dissociĂ© critique sociale et « subversion poĂ©tique ».

10Dans le cadre de cette discussion, je me limite Ă  ces quelques exemples, qui illustrent la complexitĂ© des rapports entre Ă©cocritique et Ă©copoĂ©tique, irrĂ©ductible Ă  une simple opposition. Sans pouvoir en rendre compte en dĂ©tail, je ne saurais cependant terminer sans saluer la variĂ©tĂ© du corpus littĂ©raire abordĂ© (qui inclut aussi bien les Ă©crits inclassables de Guy Debord que de la science-fiction, mais peu de poĂ©sie) et son ouverture Ă  de nombreuses disciplines qui en Ă©clairent et enrichissent l’approche : philosophie, anthropologie, sciences de la vie et de la terre, arts plastiques, arts du spectacle
 Pour en prendre la mesure, le lecteur peut se reporter au sommaire mis en ligne sur le site d’OpenEdition ou sur Fabula, oĂč l’ensemble du numĂ©ro est directement accessible.

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11En parcourant ce riche panorama, on constate que, d’une contribution Ă  l’autre, le terme d’écocritique recoupe des acceptions et des dĂ©marches passablement diffĂ©rentes. À lui seul, il peine Ă  subsumer la diversitĂ© des rĂ©ponses apportĂ©es par leurs auteurs Ă  des questions devenues centrales dans le champ de la culture et de la sociĂ©tĂ© contemporaines ; celles-ci sont Ă©galement prĂ©sentes Ă  l’horizon de l’écopoĂ©tique, mĂȘme si elle focalise son attention sur leurs enjeux et leurs effets spĂ©cifiquement littĂ©raires, que l’écocritique nĂ©glige trop souvent. Au lieu de s’opposer, ces deux disciplines gagnent Ă  conjuguer leurs diffĂ©rences pour explorer, sans les rĂ©duire Ă  un message univoque, toute la gamme des propositions que la littĂ©rature, par ses contenus et par ses formes, peut nous offrir pour lutter contre une pensĂ©e complice de la destruction de l’environnement et promouvoir une nouvelle relation entre culture et nature.

Abram David, Comment la terre s’est tue : pour une Ă©cologie des sens, Paris, La DĂ©couverte, 2013.

Buell Lawrence, The Future of Environmental Criticism, Malden (MA), Blackwell Publishing, 2005.

Collot Michel, « Le sujet lyrique hors de soi », dans La MatiÚre-émotion, Paris, PUF, 1995, p. 29-51.

Collot Michel, « L’Ɠuvre comme paysage d’une expĂ©rience. Merleau-Ponty et la critique thĂ©matique », in Merleau-Ponty et le littĂ©raire. Textes rĂ©unis et prĂ©sentĂ©s par Anne Simon et Nicolas Castin, Paris, Presses de l’École normale supĂ©rieure, 1997, p. 23-37.

Collot Michel, Le chant du monde dans la poésie française contemporaine, Paris, Corti, 2019.

Collot Michel, Un Nouveau sentiment de la nature, Paris, Corti, 2022.

Le Brun Annie, Le Sentiment de la nature à la fin du XXe siÚcle, avec des photographies de Petar Dabac, Paris, éd. Atelier, 1982.

Le Brun Annie, Du trop de réalité [2000], Paris, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 2004.

Pelluchon Corinne, Réparons le monde : les humains, les animaux, la nature, Paris, Payot & Rivages, 2020.

Prigent Christian, Une Erreur de la nature, Paris, P.O.L., 1996.

Rigby Kate, Reclaiming Romanticism. Towards an Ecopoetics of Decolonization, Londres et New York, Bloomsbury Academic, 2020.

Schoentjes Pierre, Littérature et écologie. Le mur des abeilles, Paris, Corti, 2020.