Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 6
titre article
Ana Machado Santos

Du nouveau sur l’avenir. Lectures prospectives et heuristiques de la fiction d’anticipation française

News about the Future. Prospective and Heuristic Readings of French Anticipation Fiction
Laure LĂ©vĂȘque, Le Rouge ou le Noir ? Quand la fiction futurologique française prophĂ©tisait des lendemains qui (dĂ©)chantent (1800-1975), Arcidosso : Effigi, coll. Â«Â áŒ±ÏƒÏ„ÎżÏĂ©Ï‰Â Â», 2023, 864 p., EAN : 9788855245586.

1DerriĂšre ce titre clin d’Ɠil signĂ© par une chercheuse qui compte dans le champ des Ă©tudes stendhaliennes se cache un livre aux proportions qui dĂ©passent de trĂšs loin non seulement le seul cas stendhalien, mais aussi le cadre rĂ©fĂ©rentiel dix-neuviĂ©miste et, mĂȘme, les orientations thĂ©matiques et chronologiques dĂ©finies par le sous-titre : Quand la fiction futurologique française prophĂ©tisait des lendemains qui (dĂ©)chantent (1800-1975). Non seulement parce que l’auteure, toujours attentive Ă  confronter sa lecture aux auteurs phares anglo-saxons (Mary Shelley, Bellamy, Huxley, Orwell...) ou est-europĂ©ens (Čapek, Zamiatine) du genre, ne s’interdit pas des incursions, ni du cĂŽtĂ© de la littĂ©rature belge ni du cĂŽtĂ© des francophonies du Sud, mais encore parce que l’étude dĂ©borde des deux cĂŽtĂ©s les limites qu’elle affiche : en amont, en plongeant ses racines dans l’humanisme de More comme dans le rationalisme du xviie siĂšcle et des LumiĂšres, pour ne rien dire du rĂ©fĂ©rent platonicien ; en aval en s’ouvrant au romanesque le plus contemporain, les univers d’Abdourahmane Waberi, LĂ©onora Miano, Johan Heliot, Pierre Bordage, Laurent GaudĂ© ou d’Alain Damasio, pour s’en tenir aux plus visibles, fournissant de judicieux contrepoints qui viennent appuyer les lignes de force d’une rĂ©flexion dont la cohĂ©rence des analyses se vĂ©rifie en trĂšs longue diachronie.

Au commencement était la Révolution

2Si, comme Laure LĂ©vĂȘque achĂšve de nous en convaincre au fil des quelque 850 pages d’un essai substantiel Ă  tous points de vue, « le regard prospectif portĂ© sur le futur est fonciĂšrement tributaire de la relation que les auteurs entretiennent avec le passé » (p. 677) et que, plus profondĂ©ment, « c’est le rapport Ă  la RĂ©volution de 1789 qui engage la vision de l’avenir que portent ces textes » (p. 677‑678), il ne saurait y avoir de « prophĂ©tie de l’avenir1 » qui n’appelle une radioscopie de la sociĂ©tĂ© française postrĂ©volutionnaire, « dĂ©sormais laĂŻcisĂ©e et eschatologiquement en panne » (p. 14). Celle-ci se trouve pour cela traversĂ©e d’angoisses que rien ne vient plus rĂ©dimer et dans la nĂ©cessitĂ© « d’opĂ©rer une recharge tĂ©lĂ©ologique Ă  mĂȘme de symboliquement rabouter la chaĂźne des temps et de rester en prise sur la postĂ©ritĂ©, rouvrant l’avenir » (p. 14‑15), sauf Ă  laisser consciences et imaginaires dans la plus totale dĂ©rĂ©liction.

3Cette question du retentissement de la RĂ©volution, sur le politique, le champ social, les mentalitĂ©s et les visions du monde, est familiĂšre Ă  l’auteure, spĂ©cialiste de la rĂ©ception littĂ©raire de la RĂ©volution, au cƓur du Roman de l’histoire (2001) et de Penser la nation. MĂ©moire et imaginaire en rĂ©volutions (2011). Elle en fait dans ce nouvel opus un fil rouge permettant de se repĂ©rer au sein d’un corpus que les positionnements politiques avouĂ©s des auteurs s’avĂšrent inopĂ©rants Ă  Ă©clairer. Ces derniers, recompositions et « bricolages idĂ©ologiques qui tiennent parfois du grand Ă©cart » (p. 397), transcendant les traditionnels clivages « gauche / droite », sont au contraire de rĂšgle pour « rester en prise sur le cours de l’histoire » (p. 263). Maintes collusions contre-nature en donnent la mesure, expressions des contradictions qu’affronte une Ă©poque oĂč les logiques monolithiques ont fait preuve de leur impĂ©ritie, ouvrant la porte Ă  des rĂ©ponses « rouge-brun » (p. 22, 678) dont on dĂ©couvre que le pouvoir de sĂ©duction opĂšre au-delĂ  du seul moment boulangiste oĂč il est connu — des affrontements qui divisent le mouvement quarante-huitard Ă  l’interprĂ©tation totalitaire des lendemains qui chantent collectivistes que donne, aprĂšs Elsa Triolet, Robert Merle dans les annĂ©es 1970 en passant par les syncrĂ©tismes hardis qu’elles inspirent Ă  Robert Randau dans les annĂ©es 1930.

4L’archĂ©ologie du savoir remonte d’ailleurs bien plus haut que le terminus a quo rĂ©volutionnaire dans cet ouvrage qui, au-delĂ  des options politiques que traduit l’attitude face Ă  la RĂ©volution, montre combien la vision du futur est aussi informĂ©e par un imaginaire Ă  la fois technique et Ă©thique auquel elles se combinent. Largement construit dans les milieux humanistes et rationalistes des Temps Modernes, cet imaginaire s’est cristallisĂ© dans la doctrine de la perfectibilitĂ© et dans la foi dans le progrĂšs, toutes deux d’abord acceptĂ©es sans trop de discussion avant de faire l’objet d’un rigoureux droit d’inventaire qui met en lumiĂšre leur face cachĂ©e, leurs impostures ainsi que les risques systĂ©miques, humains, sociaux et environnementaux qui y sont attachĂ©s. Une telle remise en perspective se retrouve tant chez un Robida mi-figue mi-raisin que dans la prose catastrophiste d’un Cousin de Grainville ou d’un Gaston de Pawlowski que l’auteure a eu la bonne idĂ©e de rapprocher de la littĂ©rature d’idĂ©es contemporaine (Fourier, Nodier, Huzar, Michelet...), ainsi que des analyses critiques les plus rĂ©centes (Jarrige, Fressoz, Bonneuil...). En effet, s’observe Ă  travers celles-ci ce qui se joue de spĂ©cifique dans le discours de la fiction de l’époque, que l’on dĂ©couvre beaucoup plus conscient, critique et combatif qu’il est de rĂšgle de le dire.

Un trÚs riche corpus méconnu

5Il faut au reste souligner le volume Ă©norme de lectures qu’a rĂ©clamĂ© un ouvrage de cet acabit dont l’information est impeccable, ainsi qu’en tĂ©moigne la richesse des notes de bas de page qui donnent la mesure du travail de recherche vĂ©ritablement colossal qui a conduit Ă  cette somme.

6Car, par-delĂ  le dĂ©pouillement d’une littĂ©rature seconde des plus nourries, ce sont pas moins de cent titres qui sont passĂ©s au crible dans cette Ă©tude, certains revenant Ă  des auteurs connus comme Charles Nodier, ThĂ©ophile Gautier, Jules Verne, Albert Robida, J. H. Rosny, Anatole France, RenĂ© Barjavel, Elsa Triolet ou Robert Merle ; d’autres portant des signatures aujourd’hui un peu oubliĂ©es — ainsi de Jean-Baptiste Cousin de Grainville, Gaston de LĂ©vis, Gabriel Tarde, du Capitaine Danrit, Louis Boussenard ou Daniel HalĂ©vy... — ; d’autres enfin sortant de plumes que la postĂ©ritĂ© n’a pas retenues, qu’il s’agisse de Charles Barbara, Hippolyte Mettais, LĂ©onie Rouzade, Georges Pellerin, Neulif, Émile Thirion, Alain Le Drimeur, Albert Quantin ou Pierre Billaume...

7C’est dire que la plongĂ©e dans un massif trĂšs largement exotique pour le profane rĂ©serve quelques belles surprises dans un essai qui fait expressĂ©ment le choix de ne pas hiĂ©rarchiser les textes en fonction de la notoriĂ©tĂ© de leur auteur mais de leur donner voix en fonction de leur intĂ©rĂȘt propre, de leur singularitĂ©, bousculant et redessinant au passage bien des palmarĂšs. QuantitĂ© de microlectures sont ainsi proposĂ©es Ă  la curiositĂ© du lecteur qui dĂ©couvre la force d’interpellation du rĂ©el de textes aujourd’hui injustement oubliĂ©s, qu’il s’agisse du Dernier homme de Cousin de Grainville, des Voyages de Kang-hi de Gaston de LĂ©vis, du Roman de l’avenir de FĂ©lix Bodin, du Monde tel qu’il sera d’Émile Souvestre, du « Major Whittington » de Charles Barbara, d’En 1900 de Pierre VĂ©ron, d’Ignis de Didier de Chousy, du Voyage au pays de la quatriĂšme dimension de Gaston de Pawlowski... Et c’est assurĂ©ment lĂ  un point essentiel dont il faut savoir grĂ© Ă  Laure LĂ©vĂȘque que d’avoir tirĂ© de l’oubli, collationnĂ© et proposĂ© Ă  l’analyse un corpus extraordinaire de textes qui remet en perspective la vision vĂ©hiculĂ©e par l’histoire littĂ©raire, prompte Ă  rĂ©duire le genre Ă  quelques Ă©crivains estampillĂ©s d’anticipation : Robida, Rosny ou Jules Verne, qui n’a finalement, contrairement aux idĂ©es reçues, que trĂšs peu fait Ɠuvre anticipatrice, comme l’a par ailleurs montrĂ© l’auteure dans son dĂ©capant Jules Verne, un lanceur d’alerte dans le meilleur des mondes (2019), bien remis Ă  profit ici.

8Ce corpus, bien que les textes qui le composent soient d’un intĂ©rĂȘt inĂ©gal, intĂ©resse par son Ă©paisseur, sa consistance et sa cohĂ©rence et est Ă  lui seul une mine dont on dĂ©couvre avec bonheur les pĂ©pites au travers des lectures prĂ©cises et pointues de ces textes dont nombre d’extraits nous sont donnĂ©s, toujours remis dans leur contexte et lestĂ©s de l’information nĂ©cessaire Ă  leur comprĂ©hension, convoquant une Ă©rudition immense mais jamais indigeste ni gratuite.

Pluralité des mondes, pluralité des lectures possibles

9Au total, c’est tout un panorama qui se recompose sous nos yeux, Ă©pousant les scansions qui structurent l’histoire de deux siĂšcles particuliĂšrement riches en ruptures, en espoirs de changement et en coups d’arrĂȘt. Ces siĂšcles ont largement façonnĂ© notre modernitĂ©, avec laquelle l’effet miroir est d’ailleurs particuliĂšrement dĂ©vastateur, comme une confirmation des logiques de fond qui travaillent la sociĂ©tĂ© qu’identifie la chercheuse qui, comme Pierre BarbĂ©ris en son temps, s’attache Ă  actualiser la littĂ©rature et son pouvoir de rĂ©vĂ©lateur, sinon de rĂ©vĂ©lation, confirmant par lĂ  le type de lecture mis en pratique dans son livre sur Jules Verne.

10Si ce tableau se prĂ©cise et se construit de l’addition de ces trĂšs fines microlectures, il importe de prĂ©ciser que Laure LĂ©vĂȘque Ă©vite absolument l’effet mosaĂŻque et que le plan de l’ouvrage, loin de toute juxtaposition acritique, est au contraire trĂšs habilement conçu. L’auteure s’en explique dans une introduction remarquable intitulĂ©e « L’Avenir du monde » oĂč reparaĂźt la spĂ©cialiste de Chateaubriand :

« nous nous affranchirons d’une approche chronologique condamnĂ©e Ă  manquer [l]es effets de dĂ©crochage et Ă  en lisser le caractĂšre disruptif sous les apparences d’une fausse progression et construirons notre propos selon un double critĂ©rium croisant la maniĂšre dont ces textes se situent par rapport aux diffĂ©rents rĂ©gimes d’historicitĂ©, entre, disons, un catastrophisme apocalyptique et un messianisme rĂ©volutionnaire, et les orientations manifestĂ©es relativement aux grandes questions qui traversent et partagent la sociĂ©tĂ© sur ces quelque deux siĂšcles : guerre et militarisme, nationalisme, internationalisme et (anti)colonialisme, capital et travail, idĂ©ologies du progrĂšs, qu’il soit technique ou social... » (p. 22).

11« Il en ressort », explique-t-elle, « un tableau contrastĂ© qui fait apparaĂźtre ce corpus de textes comme plus unifiĂ© qu’on aurait pu le croire, [...], tou[s] invit[a]nt Ă  changer de logiciel et sonn[a]nt l’alarme par delĂ  les positions idĂ©ologiques de leurs auteurs, que l’on aurait pu croire irrĂ©conciliables » (p. 22) mais que la lecture littĂ©rale des textes, seule pertinente car seule Ă  mĂȘme de parer aux biais idĂ©ologiques et aux reprĂ©sentations prĂ©construites, ramĂšne Ă  une mĂȘme logique d’alerte.

12Pour autant, si la chronologie est Ă©vacuĂ©e dans sa fonction purement automatique d’enregistrement du temps qui passe qui en reste Ă  l’insignifiance, l’auteure la rĂ©introduit, mais rendue Ă  un sens qui est celui de l’histoire, dans la construction, aussi ludique que profonde, de sa dĂ©monstration, confiĂ©e Ă  trois parties dont la progression mĂ©nage un parcours, de « (C’est dĂ©jĂ ) Demain » Ă  « AprĂšs-demain » puis Ă  « Plus tard », avant que la conclusion, « RĂ©volution, le retour », ne vienne, en une conception rien moins que triomphaliste du temps, relancer les destins nouĂ©s en introduction.

13Redoutablement subtil, le dispositif herméneutique rend pleinement justice aux textes étudiés dont il démonte les ressorts en proposant une lecture syntagmatique et paradigmatique, ouverte en une

« Coagulation des temps qui a le mĂ©rite de dĂ©construire la linĂ©aritĂ© qui prĂ©side gĂ©nĂ©ralement Ă  l’apprĂ©hension d’un temps que l’on se reprĂ©sente sommairement vectorisĂ© du passĂ© vers l’avenir. Or, loin de s’entendre tout uniment au futur, ce corpus de textes rĂ©clame de son lecteur que, pour se diriger, il sache conjuguer Ă  diffĂ©rents modes, Ă  tous les temps et sous maints aspects – passĂ© rĂ©volu, imparfait duratif, prĂ©sent, futur simple, futur antĂ©rieur, conditionnels prĂ©sent et passĂ©, et jusqu’au potentiel – et maĂźtrise les arcanes de cet arsenal qui n’est pas que narratif mais, connectant directement l’histoire Ă  l’HISTOIRE2, sert un recommencement, un nouveau dĂ©part » (p. 21).

14C’est aux conditions de possibilitĂ© de ce nouveau dĂ©part3 que, naviguant entre les deux plans que l’auteure met Ă  sa disposition, celui (syntagmatique) du rĂ©cit et celui (paradigmatique) du discours, est continĂ»ment renvoyĂ© le lecteur qui fraie son chemin dans le labyrinthe de textes qui, entre l’homme-PromĂ©thĂ©e micheletien assoiffĂ© de progrĂšs et l’apprenti sorcier goethĂ©en, font le grand Ă©cart entre « les Ă©pures d’un monde meilleur » auxquelles s’est attachĂ© Ernst Bloch et « l’heuristique de la peur » dont Hans Jonas reconnaĂźt l’aiguillon.

***

15Au total, le pari est tenu et si l’auteure prend bien soin de systĂ©matiquement ancrer chacun des textes qu’elle Ă©tudie dans son contexte de production, on sort pleinement convaincu des logiques transversales plus profondes qu’elle mobilise qui montrent une histoire qui piĂ©tine et patine, sinon bĂ©gaie.

16D’une histoire en forme de cercle vicieux qui, inexorablement, deux siĂšcles durant, conduit du « meilleur des mondes » Ă  « la fin du monde »4, des citĂ©s radieuses aux citĂ©s de perdition et retourne l’utopie en dystopie.

17Par ses formidables proportions, par l’ampleur de la matiĂšre brassĂ©e, Laure LĂ©vĂȘque nous livre lĂ  une Ɠuvre-monde qui touche Ă  des questions dont la vitalitĂ© du genre aujourd’hui, bien Ă©tudiĂ©e notamment par Jean-Paul EngĂ©libert, montre l’inusable actualitĂ© et l’urgence des enjeux qu’elle affronte, si bien caractĂ©risĂ©e tant par GĂŒnther Anders que par Miguel Abensour. À leur suite, elle montre avec brio comment les impasses du capitalisme ont cristallisĂ© un large front du refus nĂ© du dĂ©ni des aspirations (politiques, sociales, environnementales...), et comment, hier comme aujourd’hui, celles-ci n’ont cessĂ© de mettre en pĂ©ril le fonctionnement dĂ©mocratique.

18Par la formidable masse de rĂ©fĂ©rences qu’il rassemble et analyse de maniĂšre pionniĂšre sinon toujours inĂ©dite, ce livre, qui en contient plusieurs en un seul (une histoire de la perfectibilitĂ© et du progrĂšs ; une autre sur l’utopie...), est appelĂ© Ă  devenir un usuel aussi utile que les livres de Charles Rihs ou Raymond Trousson l’ont Ă©tĂ© en leur temps (et continuent au reste de l’ĂȘtre) pour ce qui est de l’utopie et de la citĂ© communautaire.