Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 6
titre article
Marta Sukiennicka

Raconter la catastrophe au siĂšcle des LumiĂšres

Telling the Story of Catastrophe in the Age of Enlightenment
Jessica Stacey, Narrative, catastrophe and historicity in eighteenth-century French literature, Liverpool: Liverpool University Press, coll. “Oxford University Studies in the Enlightenment”, 2022, 362 p., ISBN : 9781800856004

1Partant de l’observation de Marie Leca-Tsiomis sur l’omniprĂ©sence de l’idĂ©e de ruine dans le discours philosophique des secondes LumiĂšres, Jessica Stacey se propose d’investiguer le pessimisme historique propre Ă  cette Ă©poque et qui se manifeste Ă  travers diffĂ©rentes formes d’écriture de la catastrophe. L’ouvrage, divisĂ© en quatre parties prĂ©cĂ©dĂ©es d’une introduction gĂ©nĂ©rale, aborde l’Ɠuvre des encyclopĂ©distes et leur conception de la « catastrophe barbare de la langue » (chap. 1) ; les nouvelles historiques de Baculard d’Arnaud (chap. 2) ; les rĂ©cits d’anticipation de Louis-SĂ©bastien Mercier (chap. 3) et enfin les mĂ©moires d’Henri de Latude et du marquis de Sade rĂ©digĂ©s pendant la RĂ©volution française (chap. 4). Ce corpus dĂ©libĂ©rĂ©ment hĂ©tĂ©rogĂšne doit permettre Ă  Jessica Stacey d’envisager les diffĂ©rentes variantes de la pensĂ©e de la catastrophe en lien avec la philosophie de l’histoire propre Ă  chacun des auteurs Ă©tudiĂ©s. Outre cette volontĂ© de saisir les divers aspects du catastrophisme des LumiĂšres, la structure de l’ouvrage reflĂšte quatre attitudes possibles face Ă  la catastrophe, exprimĂ©es Ă  travers les verbes amener, subir, prophĂ©tiser et tĂ©moigner1, que Jessica Stacey distingue comme principales dans ce que l’on pourrait appeler le schĂ©ma actanciel des rĂ©cits de la catastrophe des LumiĂšres.

ProblÚmes de définition et de méthode

2Dans l’introduction, Jessica Stacey pose quelques jalons de son Ă©tude. Elle part du constat qu’à travers diffĂ©rentes interprĂ©tations de l’histoire — ancienne, mĂ©diĂ©vale ou moderne, mais toujours marquĂ©e par des moments de rupture dĂ©signĂ©s comme catastrophes — les auteurs des LumiĂšres tendent Ă  « identifier la communautĂ© nationale et Ă  prĂ©voir son existence future, via le passĂ©2 ». Jessica Stacey souligne le caractĂšre Ă  la fois constructiviste et propagandiste de ce travail d’écrivains qui s’improvisent historiens puisque le seul fait d’identifier une catastrophe du passĂ© comme fondamentale pour l’identitĂ© nationale, ou celui de prophĂ©tiser une catastrophe qui pourrait la dĂ©truire, relĂšve forcĂ©ment d’un projet idĂ©ologique (p. 5). Un Ă©vĂ©nement brut doit donc ĂȘtre interprĂ©tĂ©, narrativisĂ©, placĂ© dans le cadre temporel d’un rĂ©cit pour acquĂ©rir le statut de catastrophe.

3AprĂšs une telle constatation, le lecteur s’attend Ă  une dĂ©finition : quelles conditions doivent-elles ĂȘtre rĂ©unies pour qu’on puisse parler de catastrophe ? Comment la diffĂ©rencier d’un dĂ©sastre, d’une rĂ©volution, d’une crise ou d’une tragĂ©die, termes qui apparaissent dans l’étude de Jessica Stacey mais qui, de fait, ne sont pas interchangeables puisqu’ils vĂ©hiculent des sens lĂ©gĂšrement diffĂ©rents de ceux de catastrophe ? Malheureusement, les contours de la notion restent flous, malgrĂ© une trĂšs rapide entrevue de l’étymologie et des principaux contextes dans lesquels la notion a Ă©tĂ© employĂ©e au xviie siĂšcle (p. 8). Dans l’introduction, on apprend seulement que la catastrophe est « un moment de retournement ou de renversement [qui] doit se situer entre un avant et un aprĂšs pour produire du sens3 », ou encore que le terme « peut ĂȘtre utilisĂ© dans un sens strictement dramatique, mais qu’il s’applique aussi Ă  des catastrophes naturelles, Ă  des dĂ©cisions fatales d’individus ou pour indiquer tout changement profond et soudain, qu’il soit nĂ©gatif ou positif4 ». Cette dĂ©finition est tellement vaste qu’elle devient peu opĂ©ratoire. Cela est d’autant plus flagrant qu’à cette nĂ©buleuse du sens liminaire s’ajoute par la suite l’emploi vague et mĂ©taphorique de la notion-clĂ©. Ainsi, que ce soit dans sa forme adjectivale ou nominale, la catastrophe revient dans des contextes pour le moins surprenants, hĂ©tĂ©roclites et mĂȘme contradictoires. Prenons quelques exemples : Jessica Stacey avance en mĂȘme temps que le Moyen Âge « a Ă©tĂ© un temps catastrophique pour le progrĂšs, un temps de l’immanente catastrophe5 » et que la fin de cette mĂȘme pĂ©riode est Ă©galement une catastrophe (p. 178). Si ces propos sont visiblement contradictoires, un lecteur bienveillant tentera peut-ĂȘtre d’y voir une contradiction de l’époque, non pas celle de Jessica Stacey elle-mĂȘme. Mais comment expliquer que la catastrophe — que l’autrice dĂ©finit dans l’introduction comme « évĂ©nement dĂ©cisif » (p. 8) — dure toute une Ă©poque, c’est-Ă -dire pas moins de dix siĂšcles ? L’emploi du terme catastrophe — qui n’apparaĂźt pas dans les sources qu’elle Ă©tudie — ne semble tout simplement pas pertinent dans ce cas prĂ©cis. Mais la confusion ne s’arrĂȘte pas lĂ . Tout au long de l’ouvrage, le lecteur a l’impression que chaque Ă©vĂ©nement peut passer pour catastrophique : l’écroulement d’un pont (p. 221) au mĂȘme titre que la prise de la Bastille (p. 275). Plus Ă©tonnamment encore, la langue elle-mĂȘme peut se voir affublĂ©e de l’étiquette « catastrophique ». Ainsi, le langage des scolastiques, que Jessica Stacey qualifie avec emphase de « crime contre la signification », est « considĂ©rĂ© comme une source possible de catastrophe, de folie et de fanatisme6 ». EnchĂ©rir ainsi sur la rhĂ©torique combative de encyclopĂ©distes — qui, pourtant, dans les textes citĂ©s par Stacey n’emploient pas le terme de catastrophe ! — ne contribue pas Ă  Ă©claircir le concept-clĂ© de l’essai. Au contraire, son sens se dilue pour ne devenir qu’une invective dirigĂ©e contre les adversaires des philosophes (que ce soient les « scholastiques », les « barbares », les « fanatiques », etc.), ou, pire encore, un mot fourre-tout et passe-partout qui, certes, rapproche le xviiie siĂšcle de notre contemporanĂ©itĂ© obsĂ©dĂ©e par l’idĂ©e de catastrophe, mais cela au prix de quelques raccourcis fĂącheux et d’illusions de perspective qui nuisent Ă  la cohĂ©rence de la dĂ©marche interprĂ©tative de Jessica Stacey.

4De fait, la littĂ©rature dix-huitiĂšmiste est lue ici Ă  travers le prisme des prĂ©occupations et des conceptions qui nous sont contemporaines : ainsi, dĂšs l’introduction, l’autrice affirme par exemple que les philosophes des LumiĂšres, en narrant la catastrophe, ont voulu « accroĂźtre la rĂ©silience » de leur « communautĂ©s imaginaires »7. La rĂ©flexion historique sur les rĂ©cits de la catastrophe s’appuie sur des concepts Ă©laborĂ©s dans le paradigme de cultural studies et memory studies. Pour innovante qu’elle soit, la dĂ©marche peine Ă  convaincre tant les diffĂ©rences entre le statut et le fonctionnement de la chose littĂ©raire diffĂšrent entre le xviiie et le xxie siĂšcles. L’application des concepts de « premediation8 » et « remediation9 », dont les dĂ©finitions sont tirĂ©es de Compagnon to cultural memory studies, laisse perplexe : Diderot et Voltaire n’écrivent pas dans un siĂšcle mĂ©diatique ; le fait qu’ils emploient quelques mĂ©taphores bibliques n’explique pas le recours Ă  des notions qui s’apparentent Ă  un tout autre systĂšme de circulation des textes. Le recours aux concepts de « premediation » et « remediation » dans le contexte de la littĂ©rature du xviiie siĂšcle ne semble pas vraiment pertinent, ni d’ailleurs nĂ©cessaire — la preuve en est qu’ils disparaissent aprĂšs le premier chapitre de l’ouvrage pour ne revenir que dans la conclusion.

5Par ailleurs, la volontĂ© affichĂ©e par l’autrice de lire le catastrophisme des LumiĂšres avec Jean-Pierre Dupuy et son Pour un catastrophisme Ă©clairĂ© peine Ă  convaincre vu que Jessica Stacey constate elle-mĂȘme que la menace d’une catastrophe naturelle (du type Ă©cologique) n’est pas prĂ©dominante Ă  l’époque qu’elle a choisie pour l’objet de son Ă©tude. Si l’acception naturaliste de la catastrophe n’est pas prĂ©dominante, elle existe pourtant — et a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e dans l’ouvrage collectif dirigĂ© par Anne-Marie Mercier-Faivre et Chantal Thomas (2008). Jessica Stacey dĂ©cide pourtant de ne pas traiter des catastrophes naturelles. Or, la prise en compte de la perspective naturaliste aurait peut-ĂȘtre mieux expliquĂ© la prĂ©sence du catastrophisme Ă©clairĂ© de Dupuy... Bref, si les excursions vers notre Ă©poque et nos catastrophes semblent parfois chaotiques et peu convaincantes, l’essai de Jessica Stacey offre heureusement d’autres pistes de lecture du catastrophisme des LumiĂšres. Par la suite, nous allons prĂ©senter et discuter le contenu de quatre chapitres du corps de l’ouvrage. Leur matiĂšre est hĂ©tĂ©rogĂšne, mais ils traitent tous du lien entre la catastrophe et la conception de l’histoire, abordĂ©e par le biais de la notion de « rĂ©gimes d’historicité » de François Hartog.

Catastrophe barbare de la langue dans l’EncyclopĂ©die

6Le chapitre « Bringing catastrophe : barbare (br)others, in and around the EncyclopĂ©die » se focalise sur la façon dont la chute de l’Empire romain a Ă©tĂ© racontĂ©e par les philosophes des LumiĂšres (principalement Diderot, Voltaire et d’Alembert) Ă  travers la structure narrative de la catastrophe, ainsi que sur le rĂŽle du barbare en tant que porteur de catastrophe pour la civilisation. Comme le constate Stacey,

[e]n tant que horde qui a renversĂ© l’Empire romain, les barbares ont nui au progrĂšs des connaissances humaines et de l’esprit humain ; et les traces dans la France du dix-huitiĂšme siĂšcle de leurs lois, de leur langue, de leurs institutions, de leurs superstitions et de leur violence n’ont laissĂ© aucune place pour le doute : l’Europe moderne a Ă©tĂ© marquĂ©e par les consĂ©quences catastrophiques de cette chute10.

7Selon Jessica Stacey, la rĂ©flexion des philosophes sur la chute de Rome a trait non seulement au passĂ©, mais aussi Ă  l’avenir puisqu’elle s’inscrit dans ce que François Hartog appelle le rĂ©gime d’historicitĂ© futuriste dans lequel le passĂ© n’est pas une leçon positive sur la maniĂšre dont il faut vivre au prĂ©sent (modĂšle cyclique de l’histoire), mais une matiĂšre Ă  rĂ©flexion sur les moyens de progresser dans l’histoire. De fait, raconter l’invasion barbare comme catastrophe historique, c’est poser la question de savoir si l’histoire rĂ©vĂšle le destin inĂ©vitable et cyclique des empires, ou si le civilisĂ© peut se mettre hors d’atteinte de la barbarie. Quand les encyclopĂ©distes racontent la chute de Rome sur le modĂšle de la chute de tour de Babel ou du DĂ©luge biblique, ils expriment leur propre peur de voir leur empire chanceler et crouler sous pression de nouveaux barbares, c’est-Ă -dire de tous ceux qui s’opposent aux civilisĂ©s et Ă  l’esprit des LumiĂšres : les scholastiques, les fanatiques, les infĂąmes, etc., les nouveaux barbares pouvant se cacher Ă  l’intĂ©rieur du royaume et parler la mĂȘme langue que les philosophes. Pour mieux combattre leurs ennemis, les encyclopĂ©distes poursuivent un projet de rĂ©forme linguistique afin d’accĂ©lĂ©rer les progrĂšs des sciences et des arts et repousser ainsi la menace de catastrophe de leur mission civilisatrice. Il est dommage qu’en analysant le projet linguistique des encyclopĂ©distes, Jessica Stacey ne se soit pas rapportĂ©e aux travaux de son compatriote Peter France, auteur d’un ouvrage fondamental dans ce domaine (1972), ni d’ailleurs Ă  ceux des chercheurs français qui se sont Ă©galement penchĂ©s sur cette vaste question de la langue de l’EncyclopĂ©die.

8Outre la peur du barbare, Jessica Stacey discerne dans les Ă©crits des encyclopĂ©distes une autre attitude, plus complexe, qui rĂ©vĂšle une certaine ambiguĂŻtĂ© de la figure du barbare : il est Ă  la fois porteur de la catastrophe civilisationnelle et rĂ©gĂ©nĂ©rateur de la sociĂ©tĂ©. Le barbare est prĂ©sentĂ© ici comme une figure de « hiatus catastrophique entre deux Ă©poques d’épanouissement civilisationnel et, en mĂȘme temps, comme le point d’origine de la nation [française]11 », comme Jessica Stacey le constate encore dans l’introduction de l’ouvrage. L’ambiguĂŻtĂ© du barbare, Ă  la fois autre et frĂšre, provient du fait que la chute de l’Empire romain — racontĂ©, selon Jessica Stacey, comme une catastrophe comparable au DĂ©luge ou Ă  la chute de la tour de Babel12 — a Ă©galement ouvert la voie Ă  la constitution des identitĂ©s et langues vernaculaires. DressĂ© en opposition au « sauvage » et au « civilisé », le barbare menace la croyance en un progrĂšs imperturbable du savoir et de la raison au siĂšcle des LumiĂšres, mais en mĂȘme temps, il figure la force et l’énergie capables de rĂ©gĂ©nĂ©rer la civilisation et de la propulser vers un nouvel avenir.

Moyen Âge en tant que catastrophe

9Le rĂŽle du savoir historique dans la conscience de la fragilitĂ© des avancĂ©es de sa propre Ă©poque est soulignĂ© dans le deuxiĂšme chapitre « Suffering catastrophe : legitimate and illegitimate lines in Baculard d’Arnaud’s medievalist works » consacrĂ© Ă  la reprĂ©sentation du Moyen Âge en lien avec des catastrophes politiques. L’analyse de trois nouvelles de Baculard d’Arnaud a permis Ă  Jessica Stacey de dĂ©limiter trois types de catastrophe : crise monarchique (« Salisbury »), tragĂ©die d’une dynastie (« Varbeck ») et catastrophe fondatrice de l’identitĂ© de la nation (« Le Sire de CrĂ©qui »). Ces rĂ©cits, en plus d’« offrir une rĂ©ponse fictionnelle Ă  trois crises de lĂ©gitimitĂ© au seuil du Moyen Âge et de l’époque moderne13 », mobilisent trois types de personnage : le tyran, l’usurpateur et le dirigeant lĂ©gitime — mĂȘme si Baculard met parfois en cause le principe de lĂ©gitimitĂ© dynastique ainsi que la diffĂ©rence entre un usurpateur et un hĂ©ritier lĂ©gitime. L’analyse de trois rĂ©cits vise Ă  dĂ©montrer comment Baculard d’Arnaud a Ă©voluĂ© dans sa conception de l’histoire et de la catastrophe : cette derniĂšre « se transforme graduellement d’une catastrophe tragique de l’individu en une catastrophe historique14 », ce qui lui permet de rĂ©flĂ©chir non seulement sur le passĂ©, mais aussi sur l’avenir de la France. De fait, Baculard se placerait, selon Jessica Stacey, entre le rĂ©gime passĂ©iste et futuriste de l’histoire, ou encore, il crĂ©erait un rĂ©gime mixte Ă  lui seul, puisque pour lui « le futur est mĂ©diĂ©val15 ».

10Par ailleurs, l’Ɠuvre de Baculard est mise en perspective avec le dĂ©veloppement de « Gothic literature » (Walpole, PrĂ©vost). Jessica Stacey s’oppose Ă  une partie de la critique qui ne fait dater la naissance du genre qu’aprĂšs la RĂ©volution française. La rĂ©flexion de Baculard sur le genre sombre et le genre terrible invite en effet Ă  une telle lecture gothicisante. L’esthĂ©tique du genre sombre, avec ses idĂ©aux de sensibilitĂ© et de plĂ©nitude et son attrait pour les sujets tirĂ©s de l’histoire du Moyen Âge, a permis Ă  Baculard de renouveler son rĂ©pertoire littĂ©raire et d’inventer ce qui deviendra le roman gothique Ă  la charniĂšre des siĂšcles.

11Mais la mise en rĂ©cit d’intrigues du Moyen Âge a pour lui un sens non seulement esthĂ©tique (il s’agissait d’éveiller la sensibilitĂ© du lecteur via les Ă©motions fortes suscitĂ©es par le genre sombre), mais aussi idĂ©ologique, puisque ces rĂ©cits traitaient de l’histoire nationale. Pour Baculard, la fiction l’emporte sur l’histoire : elle est plus Ă  mĂȘme « d’inspirer ses contemporains Ă  la vertu chevaleresque et d’acter la continuitĂ© entre la France contemporaine et son passĂ© mĂ©diĂ©val16 ». De cette maniĂšre, Baculard rejoue l’opposition entre le civilisĂ© et le barbare propre au discours philosophique des LumiĂšres (cf. chap.  1), la barbare Ă©tant, paradoxalement, non celui qui cultive les mƓurs et les croyances du Moyen Âge, mais celui qui refuse le passĂ© de sa nation. Pour Baculard, la rĂ©appropriation de cet hĂ©ritage national permettrait Ă  la France du xviiie siĂšcle de se libĂ©rer d’une imitation aussi stĂ©rile que rĂ©barbative des modĂšles politiques et littĂ©raires de l’AntiquitĂ© romaine. Les chroniques du Moyen Âge sont selon lui plus Ă  mĂȘme d’inspirer un vĂ©ritable renouveau de la littĂ©rature et des mƓurs au siĂšcle des LumiĂšres. Le rejet persistant de cette tradition mĂ©diĂ©vale est prĂ©sentĂ© par Jessica Stacey comme une « catastrophe » nationale (p. 181). Ici, donc, la notion de catastrophe renvoie Ă  une conception de l’histoire et de l’identitĂ© française tout Ă  fait opposĂ©e Ă  celle qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e dans le chapitre prĂ©cĂ©dent.

Catastrophes Ă  venir

12AprĂšs les catastrophes du passĂ©, celles de l’avenir sont problĂ©matisĂ©es dans le chapitre « Prophesying catastrophe, predicting utopia : the time travellers of Mercier’s prose tableaux » oĂč Jessica Stacey explore l’Ɠuvre d’anticipation de Louis-SĂ©bastien Mercier, et notamment L’An 2440 et Le Tableau de Paris. Dans ces rĂ©cits, « malgrĂ© la clartĂ© de leur vision de l’avenir, le chemin qui y mĂšne n’est pas clair et le texte prĂ©sente au lecteur trois options diffĂ©rentes. Elles peuvent aussi ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme trois maniĂšres diffĂ©rentes d’imaginer le rĂŽle (ou non) de la catastrophe dans l’histoire17 ». Dans le premier cas de figure, la catastrophe est prĂ©sentĂ©e comme essentiellement accidentelle dans le cours de l’histoire fondĂ©e sur la figure du progrĂšs — c’est par exemple le cas des ruines de Versailles mises en scĂšne dans L’An 2440. Accidentelle, cette « catastrophe » est aussi nĂ©gligeable — et cela au point que l’on doit se demander si on peut toujours parler d’une catastrophe... Nous l’avons indiquĂ© plus haut, la notion est tellement vague que l’on perd parfois de vue ses contours. Dans le deuxiĂšme cas de figure, la catastrophe s’avĂšre nĂ©cessaire pour ouvrir le chemin vers un avenir meilleur, ce que l’on voit, dans l’interprĂ©tation de Jessica Stacey, Ă  travers la figure de la bibliothĂšque expurgĂ©e de L’An 2440. Le troisiĂšme type, enfin, traite le scĂ©nario de la catastrophe comme une alternative Ă  l’accomplissement du progrĂšs au cours de l’histoire. Cette hypothĂšse — la plus pessimiste et passĂ©iste en mĂȘme temps parce que suggĂ©rant les retours cycliques Ă  la barbarie — est explorĂ©e par Mercier dans la prĂ©face de L’An 2440 et dans deux chapitres du Tableau de Paris (« Que deviendra Paris ? » et « Supposition »). Ainsi, Jessica Stacey poursuit sa rĂ©flexion sur les temporalitĂ©s paradoxales de la catastrophe et montre que Mercier pense son siĂšcle comme un autre Moyen Âge, indiffĂ©renciable du premier sous l’aspect de l’imperfection de ses lois et mƓurs qui doivent s’amĂ©liorer dans l’avenir (p. 216). Ainsi, l’anticipation de Mercier lui permet de formuler une critique de son propre siĂšcle tout en invitant celui-ci Ă  « rattraper son propre avenir18 » et devenir enfin vĂ©ritablement un siĂšcle des LumiĂšres.

13La pensĂ©e critique de son siĂšcle s’exprime chez Mercier Ă  travers la forme du tableau, « particuliĂšrement bien adaptĂ©e Ă  la pensĂ©e utopique19 » d’un cĂŽtĂ©, et Ă  travers la poĂ©tique des ruines de l’autre. AprĂšs avoir esquissĂ© l’histoire et les enjeux de la poĂ©tique des ruines dans les secondes LumiĂšres, l’autrice montre en quoi les ruines de L’An 2440 diffĂšrent de celles rencontrĂ©es chez les peintres (Hubert Robert) et les Ă©crivains (Diderot, Bernardin de Saint-Pierre, Volney) de la mĂȘme pĂ©riode. Contrairement Ă  Bernardin de Saint-Pierre ou Volney, Mercier n’enferme pas l’histoire dans la cyclicitĂ© propre au rĂ©gime passĂ©iste (toujours selon la dĂ©finition de François Hartog), optant pour une pensĂ©e du progrĂšs malgrĂ© la crise — comme celle advenue avec la RĂ©volution française qui n’a pourtant pas Ă©branlĂ© la croyance de Mercier en une possibilitĂ© d’amĂ©lioration de son Ă©poque.

Révolution et révélation

14Le dernier chapitre de l’ouvrage, « Witnessing catastrophe as revelation : doing time with Latude and Sade, modern martyrs », est consacrĂ© aux rĂ©cits de la catastrophe de la RĂ©volution française. Jessica Stacey analyse les mĂ©moires de deux prisonniers de la Bastille, Henri de Latude et le marquis de Sade qui tĂ©moignent en martyrs des « crimes du despotisme » de l’Ancien RĂ©gime. Dans ses MĂ©moires, Henri de Latude transforme « un rĂ©cit lamentable d’emprisonnement injuste en un tĂ©moignage de martyr prĂ©figurant supposĂ©ment le 14 juillet et l’avĂšnement d’une Ăšre nouvelle20 ». Il s’approprie le vocabulaire religieux et les structures narratives propres au genre hagiographique pour parler de son expĂ©rience de la RĂ©volution et la prĂ©senter en tant qu’évĂ©nement inaugurant une rĂ©gĂ©nĂ©ration de la communautĂ© nationale. La narration d’une expĂ©rience temporelle individuelle d’emprisonnement se mue ainsi en un rĂ©cit exemplaire d’une temporalitĂ© historique. Falsifiant abondamment et sa biographie, et l’histoire, Latude arrive Ă  une forme de canonisation de soi-mĂȘme (p. 281) et de ses MĂ©moires qui ont Ă©tĂ© distribuĂ©s aux rĂ©volutionnaires avec des morceaux de la Bastille dĂ©mantelĂ©e (chaĂźnes, briques, etc.) — autant de reliques d’un nouveau culte laĂŻque de la libertĂ©. Ce caractĂšre religieux du tĂ©moignage devient de plus en plus sensible dans les versions suivantes du volume des MĂ©moires. De fait, Latude ajoute des passages nouveaux, réécrit son tĂ©moignage pour rĂ©aliser pleinement, dans la version de 1790, l’idĂ©al du martyr de la tyrannie de l’Ancien RĂ©gime.

15Dans la structure de rĂ©cits de martyre rĂ©publicain, Jessica Stacey distingue deux Ă©lĂ©ments qu’elle juge cruciaux : le corps du martyr, transformĂ© par la souffrance en un corps sublime ; et le livre de tĂ©moignage lui-mĂȘme qui permet de rendre compte de l’expĂ©rience et lui assurer son statut de rĂ©cit exemplaire. La description du corps du prisonnier-martyr est comparable Ă  celle d’un saint de l’hagiographie. Stacey montre, en s’appuyant sur les travaux de Burgwinkle et de Howie, que ce caractĂšre sublime et spectaculaire du corps souffrant s’obtient grĂące Ă  l’emploi des figures de report et de suspension21, ainsi qu’à un cadrage du tableau du corps souffrant dans la narration.

16Dans la derniĂšre section de son Ă©tude, Jessica Stacey constate que la biographie du marquis de Sade prĂ©sente quelques similitudes avec celle de Latude : les deux ont Ă©tĂ© prisonniers de la Bastille, ont Ă©tĂ© enfermĂ©s Ă  Charenton et ont acquis par la suite le statut de martyrs modernes. Selon Jessica Stacey, Les Cent Vingt JournĂ©es de Sodome emploient la mĂȘme esthĂ©tique, le mĂȘme cadre et la mĂȘme structure hagiographique que les MĂ©moires de Latude, ce qui lui permet de comparer la façon dont ses deux auteurs prĂ©sentent la RĂ©volution en tant qu’histoire de rĂ©vĂ©lation religieuse et de salut. MalgrĂ© son attachement farouche Ă  la philosophie matĂ©rialiste, Sade emploie des « structures narratives propres Ă  l’hagiographie et aux rĂ©cits de salvation22 ». Ces schĂ©mas narratifs sont le plus souvent tournĂ©s en dĂ©rision par le libertin marquis de Sade, mais ils informent nĂ©anmoins ses rĂ©cits les plus cĂ©lĂšbres (Justine, ou les Malheurs et Les Infortunes de la vertu). Le cas des Cent Vingt JournĂ©es de Sodome est selon Jessica Stacey encore plus intĂ©ressant parce que le schĂ©ma hagiographique ne s’épuise pas dans la parodie : en effet, ce sont les persĂ©cuteurs, et non leurs victimes, qui sont prĂ©sentĂ©s par Sade comme de nouveaux saints (p. 308-311).

17Dans ce chapitre, la problĂ©matique centrale du volume — à savoir la notion de catastrophe — devient encore plus vague : le terme est appliquĂ© au projet d’écriture de Sade (et, plus prĂ©cisĂ©ment, au fait qu’il vit son impossibilitĂ© Ă  Ă©crire comme une catastrophe, p. 316) ; et Ă  l’histoire de la RĂ©volution elle-mĂȘme (p. 324). C’est dire combien son usage est fluctuant, mĂ©taphorique et par lĂ , il faut le dire, dĂ©routant. Ce manque de rigueur dans la conceptualisation de la notion-clĂ© de l’essai en constitue son plus grand dĂ©faut. NĂ©anmoins, le lecteur y trouvera aussi de belles analyses, beaucoup d’érudition et des interprĂ©tations parfois ingĂ©nieuses d’Ɠuvres connues (EncyclopĂ©die, Mercier, Sade) et moins connues (Baculard d’Arnaud, Latude) du xviiie siĂšcle.

France Peter, Rhetoric and Truth in France. Descartes to Diderot, Oxford, 1972

Meiner Carsten et Veel Kristin (dir.), The Cultural Life of Catastrophes and Crises, Berlin, De Gruyter, coll. « Concepts for the Study of Culture », 2012.

Mercier-Faivre Anne-Marie et Thomas Chantal (dir.), Invention de la catastrophe au xviiie siÚcle. Du chùtiment divin au désastre naturel, GenÚve, Droz, coll. « BibliothÚque des LumiÚres », 2008.