
Raconter la catastrophe au siĂšcle des LumiĂšres
1Partant de lâobservation de Marie Leca-Tsiomis sur lâomniprĂ©sence de lâidĂ©e de ruine dans le discours philosophique des secondes LumiĂšres, Jessica Stacey se propose dâinvestiguer le pessimisme historique propre Ă cette Ă©poque et qui se manifeste Ă travers diffĂ©rentes formes dâĂ©criture de la catastrophe. Lâouvrage, divisĂ© en quatre parties prĂ©cĂ©dĂ©es dâune introduction gĂ©nĂ©rale, aborde lâĆuvre des encyclopĂ©distes et leur conception de la « catastrophe barbare de la langue » (chap. 1) ; les nouvelles historiques de Baculard dâArnaud (chap. 2) ; les rĂ©cits dâanticipation de Louis-SĂ©bastien Mercier (chap. 3) et enfin les mĂ©moires dâHenri de Latude et du marquis de Sade rĂ©digĂ©s pendant la RĂ©volution française (chap. 4). Ce corpus dĂ©libĂ©rĂ©ment hĂ©tĂ©rogĂšne doit permettre Ă Jessica Stacey dâenvisager les diffĂ©rentes variantes de la pensĂ©e de la catastrophe en lien avec la philosophie de lâhistoire propre Ă chacun des auteurs Ă©tudiĂ©s. Outre cette volontĂ© de saisir les divers aspects du catastrophisme des LumiĂšres, la structure de lâouvrage reflĂšte quatre attitudes possibles face Ă la catastrophe, exprimĂ©es Ă travers les verbes amener, subir, prophĂ©tiser et tĂ©moigner1, que Jessica Stacey distingue comme principales dans ce que lâon pourrait appeler le schĂ©ma actanciel des rĂ©cits de la catastrophe des LumiĂšres.
ProblÚmes de définition et de méthode
2Dans lâintroduction, Jessica Stacey pose quelques jalons de son Ă©tude. Elle part du constat quâĂ travers diffĂ©rentes interprĂ©tations de lâhistoire â ancienne, mĂ©diĂ©vale ou moderne, mais toujours marquĂ©e par des moments de rupture dĂ©signĂ©s comme catastrophes â les auteurs des LumiĂšres tendent à « identifier la communautĂ© nationale et Ă prĂ©voir son existence future, via le passĂ©2 ». Jessica Stacey souligne le caractĂšre Ă la fois constructiviste et propagandiste de ce travail dâĂ©crivains qui sâimprovisent historiens puisque le seul fait dâidentifier une catastrophe du passĂ© comme fondamentale pour lâidentitĂ© nationale, ou celui de prophĂ©tiser une catastrophe qui pourrait la dĂ©truire, relĂšve forcĂ©ment dâun projet idĂ©ologique (p. 5). Un Ă©vĂ©nement brut doit donc ĂȘtre interprĂ©tĂ©, narrativisĂ©, placĂ© dans le cadre temporel dâun rĂ©cit pour acquĂ©rir le statut de catastrophe.
3AprĂšs une telle constatation, le lecteur sâattend Ă une dĂ©finition : quelles conditions doivent-elles ĂȘtre rĂ©unies pour quâon puisse parler de catastrophe ? Comment la diffĂ©rencier dâun dĂ©sastre, dâune rĂ©volution, dâune crise ou dâune tragĂ©die, termes qui apparaissent dans lâĂ©tude de Jessica Stacey mais qui, de fait, ne sont pas interchangeables puisquâils vĂ©hiculent des sens lĂ©gĂšrement diffĂ©rents de ceux de catastrophe ? Malheureusement, les contours de la notion restent flous, malgrĂ© une trĂšs rapide entrevue de lâĂ©tymologie et des principaux contextes dans lesquels la notion a Ă©tĂ© employĂ©e au xviie siĂšcle (p. 8). Dans lâintroduction, on apprend seulement que la catastrophe est « un moment de retournement ou de renversement [qui] doit se situer entre un avant et un aprĂšs pour produire du sens3 », ou encore que le terme « peut ĂȘtre utilisĂ© dans un sens strictement dramatique, mais quâil sâapplique aussi Ă des catastrophes naturelles, Ă des dĂ©cisions fatales dâindividus ou pour indiquer tout changement profond et soudain, quâil soit nĂ©gatif ou positif4 ». Cette dĂ©finition est tellement vaste quâelle devient peu opĂ©ratoire. Cela est dâautant plus flagrant quâĂ cette nĂ©buleuse du sens liminaire sâajoute par la suite lâemploi vague et mĂ©taphorique de la notion-clĂ©. Ainsi, que ce soit dans sa forme adjectivale ou nominale, la catastrophe revient dans des contextes pour le moins surprenants, hĂ©tĂ©roclites et mĂȘme contradictoires. Prenons quelques exemples : Jessica Stacey avance en mĂȘme temps que le Moyen Ăge « a Ă©tĂ© un temps catastrophique pour le progrĂšs, un temps de lâimmanente catastrophe5 » et que la fin de cette mĂȘme pĂ©riode est Ă©galement une catastrophe (p. 178). Si ces propos sont visiblement contradictoires, un lecteur bienveillant tentera peut-ĂȘtre dây voir une contradiction de lâĂ©poque, non pas celle de Jessica Stacey elle-mĂȘme. Mais comment expliquer que la catastrophe â que lâautrice dĂ©finit dans lâintroduction comme « évĂ©nement dĂ©cisif » (p. 8) â dure toute une Ă©poque, câest-Ă -dire pas moins de dix siĂšcles ? Lâemploi du terme catastrophe â qui nâapparaĂźt pas dans les sources quâelle Ă©tudie â ne semble tout simplement pas pertinent dans ce cas prĂ©cis. Mais la confusion ne sâarrĂȘte pas lĂ . Tout au long de lâouvrage, le lecteur a lâimpression que chaque Ă©vĂ©nement peut passer pour catastrophique : lâĂ©croulement dâun pont (p. 221) au mĂȘme titre que la prise de la Bastille (p. 275). Plus Ă©tonnamment encore, la langue elle-mĂȘme peut se voir affublĂ©e de lâĂ©tiquette « catastrophique ». Ainsi, le langage des scolastiques, que Jessica Stacey qualifie avec emphase de « crime contre la signification », est « considĂ©rĂ© comme une source possible de catastrophe, de folie et de fanatisme6 ». EnchĂ©rir ainsi sur la rhĂ©torique combative de encyclopĂ©distes â qui, pourtant, dans les textes citĂ©s par Stacey nâemploient pas le terme de catastrophe ! â ne contribue pas Ă Ă©claircir le concept-clĂ© de lâessai. Au contraire, son sens se dilue pour ne devenir quâune invective dirigĂ©e contre les adversaires des philosophes (que ce soient les « scholastiques », les « barbares », les « fanatiques », etc.), ou, pire encore, un mot fourre-tout et passe-partout qui, certes, rapproche le xviiie siĂšcle de notre contemporanĂ©itĂ© obsĂ©dĂ©e par lâidĂ©e de catastrophe, mais cela au prix de quelques raccourcis fĂącheux et dâillusions de perspective qui nuisent Ă la cohĂ©rence de la dĂ©marche interprĂ©tative de Jessica Stacey.
4De fait, la littĂ©rature dix-huitiĂšmiste est lue ici Ă travers le prisme des prĂ©occupations et des conceptions qui nous sont contemporaines : ainsi, dĂšs lâintroduction, lâautrice affirme par exemple que les philosophes des LumiĂšres, en narrant la catastrophe, ont voulu « accroĂźtre la rĂ©silience » de leur « communautĂ©s imaginaires »7. La rĂ©flexion historique sur les rĂ©cits de la catastrophe sâappuie sur des concepts Ă©laborĂ©s dans le paradigme de cultural studies et memory studies. Pour innovante quâelle soit, la dĂ©marche peine Ă convaincre tant les diffĂ©rences entre le statut et le fonctionnement de la chose littĂ©raire diffĂšrent entre le xviiie et le xxie siĂšcles. Lâapplication des concepts de « premediation8 » et « remediation9 », dont les dĂ©finitions sont tirĂ©es de Compagnon to cultural memory studies, laisse perplexe : Diderot et Voltaire nâĂ©crivent pas dans un siĂšcle mĂ©diatique ; le fait quâils emploient quelques mĂ©taphores bibliques nâexplique pas le recours Ă des notions qui sâapparentent Ă un tout autre systĂšme de circulation des textes. Le recours aux concepts de « premediation » et « remediation » dans le contexte de la littĂ©rature du xviiie siĂšcle ne semble pas vraiment pertinent, ni dâailleurs nĂ©cessaire â la preuve en est quâils disparaissent aprĂšs le premier chapitre de lâouvrage pour ne revenir que dans la conclusion.
5Par ailleurs, la volontĂ© affichĂ©e par lâautrice de lire le catastrophisme des LumiĂšres avec Jean-Pierre Dupuy et son Pour un catastrophisme Ă©clairĂ© peine Ă convaincre vu que Jessica Stacey constate elle-mĂȘme que la menace dâune catastrophe naturelle (du type Ă©cologique) nâest pas prĂ©dominante Ă lâĂ©poque quâelle a choisie pour lâobjet de son Ă©tude. Si lâacception naturaliste de la catastrophe nâest pas prĂ©dominante, elle existe pourtant â et a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e dans lâouvrage collectif dirigĂ© par Anne-Marie Mercier-Faivre et Chantal Thomas (2008). Jessica Stacey dĂ©cide pourtant de ne pas traiter des catastrophes naturelles. Or, la prise en compte de la perspective naturaliste aurait peut-ĂȘtre mieux expliquĂ© la prĂ©sence du catastrophisme Ă©clairĂ© de Dupuy... Bref, si les excursions vers notre Ă©poque et nos catastrophes semblent parfois chaotiques et peu convaincantes, lâessai de Jessica Stacey offre heureusement dâautres pistes de lecture du catastrophisme des LumiĂšres. Par la suite, nous allons prĂ©senter et discuter le contenu de quatre chapitres du corps de lâouvrage. Leur matiĂšre est hĂ©tĂ©rogĂšne, mais ils traitent tous du lien entre la catastrophe et la conception de lâhistoire, abordĂ©e par le biais de la notion de « rĂ©gimes dâhistoricité » de François Hartog.
Catastrophe barbare de la langue dans lâEncyclopĂ©die
6Le chapitre « Bringing catastrophe : barbare (br)others, in and around the EncyclopĂ©die » se focalise sur la façon dont la chute de lâEmpire romain a Ă©tĂ© racontĂ©e par les philosophes des LumiĂšres (principalement Diderot, Voltaire et dâAlembert) Ă travers la structure narrative de la catastrophe, ainsi que sur le rĂŽle du barbare en tant que porteur de catastrophe pour la civilisation. Comme le constate Stacey,
[e]n tant que horde qui a renversĂ© lâEmpire romain, les barbares ont nui au progrĂšs des connaissances humaines et de lâesprit humain ; et les traces dans la France du dix-huitiĂšme siĂšcle de leurs lois, de leur langue, de leurs institutions, de leurs superstitions et de leur violence nâont laissĂ© aucune place pour le doute : lâEurope moderne a Ă©tĂ© marquĂ©e par les consĂ©quences catastrophiques de cette chute10.
7Selon Jessica Stacey, la rĂ©flexion des philosophes sur la chute de Rome a trait non seulement au passĂ©, mais aussi Ă lâavenir puisquâelle sâinscrit dans ce que François Hartog appelle le rĂ©gime dâhistoricitĂ© futuriste dans lequel le passĂ© nâest pas une leçon positive sur la maniĂšre dont il faut vivre au prĂ©sent (modĂšle cyclique de lâhistoire), mais une matiĂšre Ă rĂ©flexion sur les moyens de progresser dans lâhistoire. De fait, raconter lâinvasion barbare comme catastrophe historique, câest poser la question de savoir si lâhistoire rĂ©vĂšle le destin inĂ©vitable et cyclique des empires, ou si le civilisĂ© peut se mettre hors dâatteinte de la barbarie. Quand les encyclopĂ©distes racontent la chute de Rome sur le modĂšle de la chute de tour de Babel ou du DĂ©luge biblique, ils expriment leur propre peur de voir leur empire chanceler et crouler sous pression de nouveaux barbares, câest-Ă -dire de tous ceux qui sâopposent aux civilisĂ©s et Ă lâesprit des LumiĂšres : les scholastiques, les fanatiques, les infĂąmes, etc., les nouveaux barbares pouvant se cacher Ă lâintĂ©rieur du royaume et parler la mĂȘme langue que les philosophes. Pour mieux combattre leurs ennemis, les encyclopĂ©distes poursuivent un projet de rĂ©forme linguistique afin dâaccĂ©lĂ©rer les progrĂšs des sciences et des arts et repousser ainsi la menace de catastrophe de leur mission civilisatrice. Il est dommage quâen analysant le projet linguistique des encyclopĂ©distes, Jessica Stacey ne se soit pas rapportĂ©e aux travaux de son compatriote Peter France, auteur dâun ouvrage fondamental dans ce domaine (1972), ni dâailleurs Ă ceux des chercheurs français qui se sont Ă©galement penchĂ©s sur cette vaste question de la langue de lâEncyclopĂ©die.
8Outre la peur du barbare, Jessica Stacey discerne dans les Ă©crits des encyclopĂ©distes une autre attitude, plus complexe, qui rĂ©vĂšle une certaine ambiguĂŻtĂ© de la figure du barbare : il est Ă la fois porteur de la catastrophe civilisationnelle et rĂ©gĂ©nĂ©rateur de la sociĂ©tĂ©. Le barbare est prĂ©sentĂ© ici comme une figure de « hiatus catastrophique entre deux Ă©poques dâĂ©panouissement civilisationnel et, en mĂȘme temps, comme le point dâorigine de la nation [française]11 », comme Jessica Stacey le constate encore dans lâintroduction de lâouvrage. LâambiguĂŻtĂ© du barbare, Ă la fois autre et frĂšre, provient du fait que la chute de lâEmpire romain â racontĂ©, selon Jessica Stacey, comme une catastrophe comparable au DĂ©luge ou Ă la chute de la tour de Babel12 â a Ă©galement ouvert la voie Ă la constitution des identitĂ©s et langues vernaculaires. DressĂ© en opposition au « sauvage » et au « civilisé », le barbare menace la croyance en un progrĂšs imperturbable du savoir et de la raison au siĂšcle des LumiĂšres, mais en mĂȘme temps, il figure la force et lâĂ©nergie capables de rĂ©gĂ©nĂ©rer la civilisation et de la propulser vers un nouvel avenir.
Moyen Ăge en tant que catastrophe
9Le rĂŽle du savoir historique dans la conscience de la fragilitĂ© des avancĂ©es de sa propre Ă©poque est soulignĂ© dans le deuxiĂšme chapitre « Suffering catastrophe : legitimate and illegitimate lines in Baculard dâArnaudâs medievalist works » consacrĂ© Ă la reprĂ©sentation du Moyen Ăge en lien avec des catastrophes politiques. Lâanalyse de trois nouvelles de Baculard dâArnaud a permis Ă Jessica Stacey de dĂ©limiter trois types de catastrophe : crise monarchique (« Salisbury »), tragĂ©die dâune dynastie (« Varbeck ») et catastrophe fondatrice de lâidentitĂ© de la nation (« Le Sire de CrĂ©qui »). Ces rĂ©cits, en plus dâ« offrir une rĂ©ponse fictionnelle Ă trois crises de lĂ©gitimitĂ© au seuil du Moyen Ăge et de lâĂ©poque moderne13 », mobilisent trois types de personnage : le tyran, lâusurpateur et le dirigeant lĂ©gitime â mĂȘme si Baculard met parfois en cause le principe de lĂ©gitimitĂ© dynastique ainsi que la diffĂ©rence entre un usurpateur et un hĂ©ritier lĂ©gitime. Lâanalyse de trois rĂ©cits vise Ă dĂ©montrer comment Baculard dâArnaud a Ă©voluĂ© dans sa conception de lâhistoire et de la catastrophe : cette derniĂšre « se transforme graduellement dâune catastrophe tragique de lâindividu en une catastrophe historique14 », ce qui lui permet de rĂ©flĂ©chir non seulement sur le passĂ©, mais aussi sur lâavenir de la France. De fait, Baculard se placerait, selon Jessica Stacey, entre le rĂ©gime passĂ©iste et futuriste de lâhistoire, ou encore, il crĂ©erait un rĂ©gime mixte Ă lui seul, puisque pour lui « le futur est mĂ©diĂ©val15 ».
10Par ailleurs, lâĆuvre de Baculard est mise en perspective avec le dĂ©veloppement de « Gothic literature » (Walpole, PrĂ©vost). Jessica Stacey sâoppose Ă une partie de la critique qui ne fait dater la naissance du genre quâaprĂšs la RĂ©volution française. La rĂ©flexion de Baculard sur le genre sombre et le genre terrible invite en effet Ă une telle lecture gothicisante. LâesthĂ©tique du genre sombre, avec ses idĂ©aux de sensibilitĂ© et de plĂ©nitude et son attrait pour les sujets tirĂ©s de lâhistoire du Moyen Ăge, a permis Ă Baculard de renouveler son rĂ©pertoire littĂ©raire et dâinventer ce qui deviendra le roman gothique Ă la charniĂšre des siĂšcles.
11Mais la mise en rĂ©cit dâintrigues du Moyen Ăge a pour lui un sens non seulement esthĂ©tique (il sâagissait dâĂ©veiller la sensibilitĂ© du lecteur via les Ă©motions fortes suscitĂ©es par le genre sombre), mais aussi idĂ©ologique, puisque ces rĂ©cits traitaient de lâhistoire nationale. Pour Baculard, la fiction lâemporte sur lâhistoire : elle est plus Ă mĂȘme « dâinspirer ses contemporains Ă la vertu chevaleresque et dâacter la continuitĂ© entre la France contemporaine et son passĂ© mĂ©diĂ©val16 ». De cette maniĂšre, Baculard rejoue lâopposition entre le civilisĂ© et le barbare propre au discours philosophique des LumiĂšres (cf. chap.  1), la barbare Ă©tant, paradoxalement, non celui qui cultive les mĆurs et les croyances du Moyen Ăge, mais celui qui refuse le passĂ© de sa nation. Pour Baculard, la rĂ©appropriation de cet hĂ©ritage national permettrait Ă la France du xviiie siĂšcle de se libĂ©rer dâune imitation aussi stĂ©rile que rĂ©barbative des modĂšles politiques et littĂ©raires de lâAntiquitĂ© romaine. Les chroniques du Moyen Ăge sont selon lui plus Ă mĂȘme dâinspirer un vĂ©ritable renouveau de la littĂ©rature et des mĆurs au siĂšcle des LumiĂšres. Le rejet persistant de cette tradition mĂ©diĂ©vale est prĂ©sentĂ© par Jessica Stacey comme une « catastrophe » nationale (p. 181). Ici, donc, la notion de catastrophe renvoie Ă une conception de lâhistoire et de lâidentitĂ© française tout Ă fait opposĂ©e Ă celle qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e dans le chapitre prĂ©cĂ©dent.
Catastrophes Ă venir
12AprĂšs les catastrophes du passĂ©, celles de lâavenir sont problĂ©matisĂ©es dans le chapitre « Prophesying catastrophe, predicting utopia : the time travellers of Mercierâs prose tableaux » oĂč Jessica Stacey explore lâĆuvre dâanticipation de Louis-SĂ©bastien Mercier, et notamment LâAn 2440 et Le Tableau de Paris. Dans ces rĂ©cits, « malgrĂ© la clartĂ© de leur vision de lâavenir, le chemin qui y mĂšne nâest pas clair et le texte prĂ©sente au lecteur trois options diffĂ©rentes. Elles peuvent aussi ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme trois maniĂšres diffĂ©rentes dâimaginer le rĂŽle (ou non) de la catastrophe dans lâhistoire17 ». Dans le premier cas de figure, la catastrophe est prĂ©sentĂ©e comme essentiellement accidentelle dans le cours de lâhistoire fondĂ©e sur la figure du progrĂšs â câest par exemple le cas des ruines de Versailles mises en scĂšne dans LâAn 2440. Accidentelle, cette « catastrophe » est aussi nĂ©gligeable â et cela au point que lâon doit se demander si on peut toujours parler dâune catastrophe... Nous lâavons indiquĂ© plus haut, la notion est tellement vague que lâon perd parfois de vue ses contours. Dans le deuxiĂšme cas de figure, la catastrophe sâavĂšre nĂ©cessaire pour ouvrir le chemin vers un avenir meilleur, ce que lâon voit, dans lâinterprĂ©tation de Jessica Stacey, Ă travers la figure de la bibliothĂšque expurgĂ©e de LâAn 2440. Le troisiĂšme type, enfin, traite le scĂ©nario de la catastrophe comme une alternative Ă lâaccomplissement du progrĂšs au cours de lâhistoire. Cette hypothĂšse â la plus pessimiste et passĂ©iste en mĂȘme temps parce que suggĂ©rant les retours cycliques Ă la barbarie â est explorĂ©e par Mercier dans la prĂ©face de LâAn 2440 et dans deux chapitres du Tableau de Paris (« Que deviendra Paris ? » et « Supposition »). Ainsi, Jessica Stacey poursuit sa rĂ©flexion sur les temporalitĂ©s paradoxales de la catastrophe et montre que Mercier pense son siĂšcle comme un autre Moyen Ăge, indiffĂ©renciable du premier sous lâaspect de lâimperfection de ses lois et mĆurs qui doivent sâamĂ©liorer dans lâavenir (p. 216). Ainsi, lâanticipation de Mercier lui permet de formuler une critique de son propre siĂšcle tout en invitant celui-ci à « rattraper son propre avenir18 » et devenir enfin vĂ©ritablement un siĂšcle des LumiĂšres.
13La pensĂ©e critique de son siĂšcle sâexprime chez Mercier Ă travers la forme du tableau, « particuliĂšrement bien adaptĂ©e Ă la pensĂ©e utopique19 » dâun cĂŽtĂ©, et Ă travers la poĂ©tique des ruines de lâautre. AprĂšs avoir esquissĂ© lâhistoire et les enjeux de la poĂ©tique des ruines dans les secondes LumiĂšres, lâautrice montre en quoi les ruines de LâAn 2440 diffĂšrent de celles rencontrĂ©es chez les peintres (Hubert Robert) et les Ă©crivains (Diderot, Bernardin de Saint-Pierre, Volney) de la mĂȘme pĂ©riode. Contrairement Ă Bernardin de Saint-Pierre ou Volney, Mercier nâenferme pas lâhistoire dans la cyclicitĂ© propre au rĂ©gime passĂ©iste (toujours selon la dĂ©finition de François Hartog), optant pour une pensĂ©e du progrĂšs malgrĂ© la crise â comme celle advenue avec la RĂ©volution française qui nâa pourtant pas Ă©branlĂ© la croyance de Mercier en une possibilitĂ© dâamĂ©lioration de son Ă©poque.
Révolution et révélation
14Le dernier chapitre de lâouvrage, « Witnessing catastrophe as revelation : doing time with Latude and Sade, modern martyrs », est consacrĂ© aux rĂ©cits de la catastrophe de la RĂ©volution française. Jessica Stacey analyse les mĂ©moires de deux prisonniers de la Bastille, Henri de Latude et le marquis de Sade qui tĂ©moignent en martyrs des « crimes du despotisme » de lâAncien RĂ©gime. Dans ses MĂ©moires, Henri de Latude transforme « un rĂ©cit lamentable dâemprisonnement injuste en un tĂ©moignage de martyr prĂ©figurant supposĂ©ment le 14 juillet et lâavĂšnement dâune Ăšre nouvelle20 ». Il sâapproprie le vocabulaire religieux et les structures narratives propres au genre hagiographique pour parler de son expĂ©rience de la RĂ©volution et la prĂ©senter en tant quâĂ©vĂ©nement inaugurant une rĂ©gĂ©nĂ©ration de la communautĂ© nationale. La narration dâune expĂ©rience temporelle individuelle dâemprisonnement se mue ainsi en un rĂ©cit exemplaire dâune temporalitĂ© historique. Falsifiant abondamment et sa biographie, et lâhistoire, Latude arrive Ă une forme de canonisation de soi-mĂȘme (p. 281) et de ses MĂ©moires qui ont Ă©tĂ© distribuĂ©s aux rĂ©volutionnaires avec des morceaux de la Bastille dĂ©mantelĂ©e (chaĂźnes, briques, etc.) â autant de reliques dâun nouveau culte laĂŻque de la libertĂ©. Ce caractĂšre religieux du tĂ©moignage devient de plus en plus sensible dans les versions suivantes du volume des MĂ©moires. De fait, Latude ajoute des passages nouveaux, réécrit son tĂ©moignage pour rĂ©aliser pleinement, dans la version de 1790, lâidĂ©al du martyr de la tyrannie de lâAncien RĂ©gime.
15Dans la structure de rĂ©cits de martyre rĂ©publicain, Jessica Stacey distingue deux Ă©lĂ©ments quâelle juge cruciaux : le corps du martyr, transformĂ© par la souffrance en un corps sublime ; et le livre de tĂ©moignage lui-mĂȘme qui permet de rendre compte de lâexpĂ©rience et lui assurer son statut de rĂ©cit exemplaire. La description du corps du prisonnier-martyr est comparable Ă celle dâun saint de lâhagiographie. Stacey montre, en sâappuyant sur les travaux de Burgwinkle et de Howie, que ce caractĂšre sublime et spectaculaire du corps souffrant sâobtient grĂące Ă lâemploi des figures de report et de suspension21, ainsi quâĂ un cadrage du tableau du corps souffrant dans la narration.
16Dans la derniĂšre section de son Ă©tude, Jessica Stacey constate que la biographie du marquis de Sade prĂ©sente quelques similitudes avec celle de Latude : les deux ont Ă©tĂ© prisonniers de la Bastille, ont Ă©tĂ© enfermĂ©s Ă Charenton et ont acquis par la suite le statut de martyrs modernes. Selon Jessica Stacey, Les Cent Vingt JournĂ©es de Sodome emploient la mĂȘme esthĂ©tique, le mĂȘme cadre et la mĂȘme structure hagiographique que les MĂ©moires de Latude, ce qui lui permet de comparer la façon dont ses deux auteurs prĂ©sentent la RĂ©volution en tant quâhistoire de rĂ©vĂ©lation religieuse et de salut. MalgrĂ© son attachement farouche Ă la philosophie matĂ©rialiste, Sade emploie des « structures narratives propres Ă lâhagiographie et aux rĂ©cits de salvation22 ». Ces schĂ©mas narratifs sont le plus souvent tournĂ©s en dĂ©rision par le libertin marquis de Sade, mais ils informent nĂ©anmoins ses rĂ©cits les plus cĂ©lĂšbres (Justine, ou les Malheurs et Les Infortunes de la vertu). Le cas des Cent Vingt JournĂ©es de Sodome est selon Jessica Stacey encore plus intĂ©ressant parce que le schĂ©ma hagiographique ne sâĂ©puise pas dans la parodie : en effet, ce sont les persĂ©cuteurs, et non leurs victimes, qui sont prĂ©sentĂ©s par Sade comme de nouveaux saints (p. 308-311).
17Dans ce chapitre, la problĂ©matique centrale du volume â à savoir la notion de catastrophe â devient encore plus vague : le terme est appliquĂ© au projet dâĂ©criture de Sade (et, plus prĂ©cisĂ©ment, au fait quâil vit son impossibilitĂ© Ă Ă©crire comme une catastrophe, p. 316) ; et Ă lâhistoire de la RĂ©volution elle-mĂȘme (p. 324). Câest dire combien son usage est fluctuant, mĂ©taphorique et par lĂ , il faut le dire, dĂ©routant. Ce manque de rigueur dans la conceptualisation de la notion-clĂ© de lâessai en constitue son plus grand dĂ©faut. NĂ©anmoins, le lecteur y trouvera aussi de belles analyses, beaucoup dâĂ©rudition et des interprĂ©tations parfois ingĂ©nieuses dâĆuvres connues (EncyclopĂ©die, Mercier, Sade) et moins connues (Baculard dâArnaud, Latude) du xviiie siĂšcle.
France Peter, Rhetoric and Truth in France. Descartes to Diderot, Oxford, 1972
Meiner Carsten et Veel Kristin (dir.), The Cultural Life of Catastrophes and Crises, Berlin, De Gruyter, coll. « Concepts for the Study of Culture », 2012.
Mercier-Faivre Anne-Marie et Thomas Chantal (dir.), Invention de la catastrophe au xviiie siÚcle. Du chùtiment divin au désastre naturel, GenÚve, Droz, coll. « BibliothÚque des LumiÚres », 2008.

