Le hors-sens de la vérité : mythe et littérature
1Sophie Marret et Pascale Renaud-Grosbras nous proposent dans Lectures et Ă©critures du mythe dâ « interroge[r] les rapports dâĂ©cart et de proximitĂ© de la littĂ©rature avec le mythe » - en particulier Ă travers la littĂ©rature anglo-saxonne (p. 7). Cet objectif princeps trouve dans ce recueil seize regards diffĂ©rents qui suggĂšrent de nouvelles rĂ©flexions Ă lâaune des recherches les plus rĂ©centes. Avant dâentrer dans le vif du sujet, lâintroduction pose la distinction nĂ©cessaire entre « le contenu manifeste du mythe (sa dimension dâidĂ©al, prise Ă lâoccasion dans lâidĂ©ologie » et le « contenu latent, emportant un savoir parfois subversif, contradictoire par rapport au premier, dĂ©passant le plan de la fixitĂ© des images pour toucher Ă un point de vĂ©rité » (p. 8) : distinction qui structure la logique du prĂ©sent recueil.
2Les mythes et la littĂ©rature trouvent des points de croisement dans une pluralitĂ© de formes variĂ©es : ils sont alors des modĂšles â à suivre ou non â ; et le texte dans lequel ils sâĂ©crivent (re)vivifie sans aucun doute la langue, mais aussi « renoue avec sa capacitĂ© Ă toucher au hors-sens de la vĂ©rité ». Câest une vĂ©ritable interrogation sur les rapports Ă©troits, et parfois conflictuels entre mythe et littĂ©rature, que nous propose cet ouvrage.
3Les auteurs soulĂšvent un autre problĂšme. En effet, ce thĂšme semble avoir Ă©tĂ© longuement discutĂ© dans maintes Ă©tudes sĂ©rieuses. Alors pourquoi revenir sur un tel sujet ? Question lĂ©gitime puisque nombreuses sont les disciplines qui ont observĂ© « le concept de mythe ». Force est alors de constater que ces Ă©tudes ne sâintĂ©ressaient finalement quâĂ des approches et Ă des interprĂ©tations fondĂ©es sur une doxa qui sâattachait Ă montrer soit que le mythe nâĂ©tait quâun rĂ©cit Ă caractĂšre sacrĂ©, soit quâune faussetĂ© conceptuelle, soit quâune fiction qui touchait Ă la vĂ©ritĂ©, soit quâune manifestation dâune fixitĂ© idĂ©ologique. Or, selon les auteurs, il nâen est rien â ou presque â, car lâinterrogation se doit dâĂȘtre reposĂ©e Ă lâaune de ce croisement spĂ©cifique et de la distinction Ă©noncĂ©e ci-dessus.
4Lâouvrage est dâorganisation tripartite : la premiĂšre partie sâintĂ©resse à « la production de mythes ». Elle sâinterroge sur « lâĂ©mergence du mythe », celui de Frankenstein. Que reprĂ©sente-t-il ? Est-il un Ćdipe moderne ? Ă cette question, Pascale Renaud-Grosbras, dans une Ă©tude aux frontiĂšres de la psychanalyse et de la littĂ©rature, rĂ©pond avec prudence quâil est «lâinscription littĂ©raire du fantasme premier, [le] plus structurant de tous » (p. 24). Il sâinscrit, selon Sophie Marret, « par lâorigine et la filiation », au mythe de PromĂ©thĂ©e, ou comme le nomme Marie Shelley elle-mĂȘme en sous-titre : « The Modern Prometheus ». Le critique voit dans cette comparaison des Ćuvres « la naissance [du] mythe moderne » (p. 28) qui rĂ©pond alors « aux conditions de la modernité » (p. 41). Poursuivant cette rĂ©flexion sur la modernitĂ©, Anne-Laure Fortin-TournĂšs, dans une Ă©tude stimulante, y voit une « odyssĂ©e mythique du sujet » (p.45). Autrement dit la quĂȘte dâun modĂšle parfait âreprĂ©sentĂ© par la crĂ©ature mĂȘme de Victor Frankenstein- qui symbolise alors, dans une sorte de mise en abyme, le projet mĂȘme de la crĂ©ation du roman de Shelley. Lâanalyse de la trahison du crĂ©ateur envers sa crĂ©ature « nous conduit Ă lire Frankenstein comme une mise en fiction dâune menace de rĂ©ification qui pĂšse sur le sujet Ă lâĂšre de la modernité » (p. 46). Le roman de Shelley serait alors la mise en scĂšne de « la nĂ©cessitĂ© dâun changement de perspective dans la façon dâenvisager le sujet ». Et câest cette fiction de lâodyssĂ©e du sujet qui « prend[rait] force de mythe » (ibid.). La seconde partie, qui ne comporte quâun seul article, sâintĂ©resse aux « textes mythiques », en particulier à « la (re)naissance dâun mythe », celui de Romeo and Juliet, Ćuvre qui, rappelle Sterenn Le Caodou, « semble dĂ©ployer [âŠ] les qualitĂ©s proches de celles du mythe littĂ©raire » (p. 65). Dissociant les « deux amants »1, pour mieux les analyser, le critique conclut quâils sont certes des personnages qui ont des rĂŽles propres, mais « portent en eux une âsignificationâ (dans le sens entendu par Roland Barthes) » (p. 80.)
5La deuxiĂšme partie du recueil plonge le lecteur dans le concept de mythologie, principalement dans ses rapports avec « [les] mythes, [les] discours, [et les] idĂ©ologies ». Emilienne Baneth-Nouailhetas dans son Ă©tude sur « lâĂ©ternel Adam dans âThe God of Small thingsâ dâArundhati Roy » analyse la « trivialisation » de ce mythe quand il est pris dans un « conflit dâidĂ©ologies entre le discours critique [âŠ] et un discours dâidĂ©alisation des valeurs âvraiesâ » (p. 89). Elle montre alors que du mythe on parvient Ă une mythologie moderne au sens oĂč lâentendait Barthes, pour qui « le mythe est une parole dĂ©politisĂ©e »2. En effet celui-ci sâinscrit dĂ©jĂ dans un systĂšme de pouvoir : pervertir ce systĂšme viserait Ă remplacer le mythe par lâidĂ©ologie (p. 98.) Anne-Claire Le Reste livre, dans son article « James, le rĂ©alisme et le mythe : âOnly trying to be naturelâ, ou les troubles de la parole innocente », une intĂ©ressante analyse qui met en tension le rĂ©alisme de lâĆuvre jamesienne et le mythe. Elle se fonde sur ce que Barthes appelle « le lisible » et montre que le rĂ©alisme et le mythe procĂšdent dâune dissimulation : « Tout comme le mythe cherche Ă se dissimuler en tant que discours idĂ©ologique (mais pas en tant que discours chargĂ© dâune forte intention signifiante), le rĂ©alisme « se dissimule comme discours poĂ©tique » et idĂ©ologique » (p. 101)
6Lâarticle de Nicole Cloarec mĂ©nage une transition vers le second mouvement de cette deuxiĂšme partie. En effet, dans « A la recherche de lâorigine perdue : la fiction documentaire rĂ©vĂ©latrice de mythes », elle suppose, Ă travers ce « terme oxymore » (« la fiction documentaire »), que « cette forme particuliĂšre de fiction [âŠ] est propice Ă la fois Ă la rĂ©activation de mythes et Ă leur dĂ©construction ». (p. 119). Lâespace mythique, conclut-elle, devient un espace de jeu qui ouvre les mythes existants Ă lâinterprĂ©tation intertextuelle. Ainsi dans la continuitĂ© de cette rĂ©flexion, Nicolas Boileau et Hettie le Pennec sâattachent-ils Ă montrer, dâune part, comment lâexpĂ©rience personnelle de lâinceste quâa connue AnaĂŻs Nin (et confessĂ©e dans le roman The House of Incest) « tente de contredire » et dâinvalider le mythe freudien, et comment, dâautre part, lâĆuvre de Patrick White, The Eye of the Storm, parvient Ă subvertir le mythe de lâamour fusion.
7Le mythe est aussi liĂ©, nous venons de le voir, à « lâĂ©criture littĂ©raire » (p. 180). Aussi cette troisiĂšme et ultime partie sâouvre-t-elle sur les « usages littĂ©raires du mythe ». Delphine Lemonnier-Texier explore, dans « Myth, intertext and transgression in A Midsummer nightâs Dream », non seulement les rĂ©fĂ©rences intertextuelles3 qui se trouvent au cĆur de cette comĂ©die (Ă©crite en 1595), mais aussi â et surtout â les modifications quâa apportĂ©es Shakespeare Ă ces archĂ©types mythiques. Maria Tang, quant Ă elle, sâinterroge sur la survivance et la cohabitation du mythe âou de ses allusions- dans la littĂ©rature du « nineteenth century » qui se tourne davantage vers un rĂ©alisme politique et scientifique. Pour Ă©tayer son analyse, elle nous propose de plonger dans le roman de George Eliot, Middlemarch, car mĂȘme si lâĂ©crivain annonce Ă travers le personnage de Casaubon « the end of myth », câest seulement pour [it is only] « to revive the original meaning of âmythosâ as âplot, narrative, or, more generally, sequential arrangement of wordsâ » (p. 219). Dans le dernier article de cette troisiĂšme partie, Thierry Goater sâintĂ©resse aux transformations de lâhistoire dans lâĆuvre de D. H. Lawrence, Women in Love. Il montre comment les processus littĂ©raires inscrits dans lâhistoire chaotique des annĂ©es 1914-1920 font passer le lecteur de la « mythisation du rĂ©cit » Ă la « dĂ©mythologisation des mythes ». En effet, le critique voit dans ce roman le renversement de la logique du « mythe biblique » et lâĂ©mergence dâun « caractĂšre mythique de lâĂ©criture » (p. 223) : ces deux pĂŽles Ă©tant alors un moyen pour D. H. Lawrence de rĂ©soudre ses propres et intimes contradictions.
8La seconde section de ce chapitre consacrĂ©e à « lâĂ©criture littĂ©raire et le mythe » nous fait envisager les réécritures du mythe. Dans un premier temps, Claudia Desblaches montre quâil faut envisager lâĆuvre de Eakins comme un univers (re)créé Ă partir de mythĂšmes et mythes et parfois empreint dâun « parfum de scandale » qui sâaccorde parfaitement avec la dĂ©finition de Marcel Detienne : le mythe est pour lui une « parole de subversion, [une] voix de rĂ©volte et [un] discours de sĂ©dition »4. Sâappuyant sur les Ă©tudes de P. Ricoeur, Claude Le Fustec montre que La Lettre Ă©carlate de Nathaniel Hawthorne pose la question du mystĂšre du mal Ă travers son lien au langage, dont lâintrigue sâinscrit Ă la croisĂ©e de lâidĂ©al âau sens mythique- et de la rĂ©alitĂ© â le religieux. Jean-Pierre Juhel sâattache quant Ă lui Ă lâĆuvre autobiographique de Rosamond Lehmann, The Swan in the Evening, dont lâaffinitĂ© avec lâĆuvre de Jung est clairement (de)notĂ©e. Le critique prĂ©fĂšre cependant sâimmerger dans la partie fictionnelle de cette Ćuvre â peut-ĂȘtre au dĂ©triment de celle plus autobiographique- pour retrouver au cĆur du rĂ©cit les traces de la « psychologie analytique jungienne » et lâutilisation que peut en faire Rosamond Lehmann pour Ă©crire son texte. Ainsi, Ă partir du dĂ©veloppement du concept dâinconscient, Jean-Pierre Juhel montre que lâauteur de A Sea-Grape Tree fait Ă©merger tout un mythe du fĂ©minin Ă lâimage de Dieu. Enfin, SĂ©bastien Daguet Ă©tudie Ă travers lâĆuvre de Michael Ondaatje, Coming throught Slaughter, biographie du cĂ©lĂšbre cornettiste Buddy Bolden la maniĂšre dont le mythe se construit progressivement par la fictionnalisation dâune vie, par lâajout « de rumeurs et de dialogues fictifs » (p. 301). Autrement dit : comment un Ă©crivain qui veut raconter lâAutre parvient Ă la mythification en sâĂ©loignant du vraisemblable, en sâĂ©loignant « dâun savoir qui Ă©chappe obstinĂ©ment Ă son Ă©nonciateur » (p. 320).
9Dâun abord parfois difficile Ă cause dâun vocabulaire spĂ©cifique, le recueil nâen reste pas moins stimulant et riche dâenseignements. Il remet en question â sans formules pĂ©remptoires â les principes dâanalyse, de lecture(s) et dâĂ©criture(s) des mythes.

