Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 7, numéro 6
Laurent Angard

Le hors-sens de la vérité : mythe et littérature

Sophie Marret et Pascale Renaud-Grosbras, Lectures et écritures du mythe.Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006.

1Sophie Marret et Pascale Renaud-Grosbras nous proposent dans Lectures et Ă©critures du mythe d’ « interroge[r] les rapports d’écart et de proximitĂ© de la littĂ©rature avec le mythe » - en particulier Ă  travers la littĂ©rature anglo-saxonne (p. 7). Cet objectif princeps trouve dans ce recueil seize regards diffĂ©rents qui suggĂšrent de nouvelles rĂ©flexions Ă  l’aune des recherches les plus rĂ©centes. Avant d’entrer dans le vif du sujet, l’introduction pose la distinction nĂ©cessaire entre « le contenu manifeste du mythe (sa dimension d’idĂ©al, prise Ă  l’occasion dans l’idĂ©ologie » et le « contenu latent, emportant un savoir parfois subversif, contradictoire par rapport au premier, dĂ©passant le plan de la fixitĂ© des images pour toucher Ă  un point de vĂ©rité » (p. 8) : distinction qui structure la logique du prĂ©sent recueil.

2Les mythes et la littĂ©rature trouvent des points de croisement dans une pluralitĂ© de formes variĂ©es : ils sont alors des modĂšles — à suivre ou non — ; et le texte dans lequel ils s’écrivent (re)vivifie sans aucun doute la langue, mais aussi « renoue avec sa capacitĂ© Ă  toucher au hors-sens de la vĂ©rité ». C’est une vĂ©ritable interrogation sur les rapports Ă©troits, et parfois conflictuels entre mythe et littĂ©rature, que nous propose cet ouvrage.

3Les auteurs soulĂšvent un autre problĂšme. En effet, ce thĂšme semble avoir Ă©tĂ© longuement discutĂ© dans maintes Ă©tudes sĂ©rieuses. Alors pourquoi revenir sur un tel sujet ? Question lĂ©gitime puisque nombreuses sont les disciplines qui ont observĂ© « le concept de mythe ». Force est alors de constater que ces Ă©tudes ne s’intĂ©ressaient finalement qu’à des approches et Ă  des interprĂ©tations fondĂ©es sur une doxa qui s’attachait Ă  montrer soit que le mythe n’était qu’un rĂ©cit Ă  caractĂšre sacrĂ©, soit qu’une faussetĂ© conceptuelle, soit qu’une fiction qui touchait Ă  la vĂ©ritĂ©, soit qu’une manifestation d’une fixitĂ© idĂ©ologique. Or, selon les auteurs, il n’en est rien — ou presque —, car l’interrogation se doit d’ĂȘtre reposĂ©e Ă  l’aune de ce croisement spĂ©cifique et de la distinction Ă©noncĂ©e ci-dessus.

4L’ouvrage est d’organisation tripartite : la premiĂšre partie s’intĂ©resse Ă  « la production de mythes ». Elle s’interroge sur « l’émergence du mythe », celui de Frankenstein. Que reprĂ©sente-t-il ? Est-il un ƒdipe moderne ? À cette question, Pascale Renaud-Grosbras, dans une Ă©tude aux frontiĂšres de la psychanalyse et de la littĂ©rature, rĂ©pond avec prudence qu’il est «l’inscription littĂ©raire du fantasme premier, [le] plus structurant de tous » (p. 24). Il s’inscrit, selon Sophie Marret, « par l’origine et la filiation », au mythe de PromĂ©thĂ©e, ou comme le nomme Marie Shelley elle-mĂȘme en sous-titre : « The Modern Prometheus ». Le critique voit dans cette comparaison des Ɠuvres « la naissance [du] mythe moderne » (p. 28) qui rĂ©pond alors « aux conditions de la modernité » (p. 41). Poursuivant cette rĂ©flexion sur la modernitĂ©, Anne-Laure Fortin-TournĂšs, dans une Ă©tude stimulante, y voit une « odyssĂ©e mythique du sujet » (p.45). Autrement dit la quĂȘte d’un modĂšle parfait –reprĂ©sentĂ© par la crĂ©ature mĂȘme de Victor Frankenstein- qui symbolise alors, dans une sorte de mise en abyme, le projet mĂȘme de la crĂ©ation du roman de Shelley. L’analyse de la trahison du crĂ©ateur envers sa crĂ©ature « nous conduit Ă  lire Frankenstein comme une mise en fiction d’une menace de rĂ©ification qui pĂšse sur le sujet Ă  l’ùre de la modernité » (p. 46). Le roman de Shelley serait alors la mise en scĂšne de « la nĂ©cessitĂ© d’un changement de perspective dans la façon d’envisager le sujet ». Et c’est cette fiction de l’odyssĂ©e du sujet qui « prend[rait] force de mythe » (ibid.). La seconde partie, qui ne comporte qu’un seul article, s’intĂ©resse aux « textes mythiques », en particulier Ă  « la (re)naissance d’un mythe », celui de Romeo and Juliet, Ɠuvre qui, rappelle Sterenn Le Caodou, « semble dĂ©ployer [
] les qualitĂ©s proches de celles du mythe littĂ©raire » (p. 65). Dissociant les « deux amants »1, pour mieux les analyser, le critique conclut qu’ils sont certes des personnages qui ont des rĂŽles propres, mais « portent en eux une ‘signification’ (dans le sens entendu par Roland Barthes) » (p. 80.)

5La deuxiĂšme partie du recueil plonge le lecteur dans le concept de mythologie, principalement dans ses rapports avec « [les] mythes, [les] discours, [et les] idĂ©ologies ». Emilienne Baneth-Nouailhetas dans son Ă©tude sur « l’éternel Adam dans ‘The God of Small things’ d’Arundhati Roy » analyse la « trivialisation » de ce mythe quand il est pris dans un « conflit d’idĂ©ologies entre le discours critique [
] et un discours d’idĂ©alisation des valeurs ‘vraies’ » (p. 89). Elle montre alors que du mythe on parvient Ă  une mythologie moderne au sens oĂč l’entendait Barthes, pour qui « le mythe est une parole dĂ©politisĂ©e »2. En effet celui-ci s’inscrit dĂ©jĂ  dans un systĂšme de pouvoir : pervertir ce systĂšme viserait Ă  remplacer le mythe par l’idĂ©ologie (p. 98.) Anne-Claire Le Reste livre, dans son article « James, le rĂ©alisme et le mythe : ‘Only trying to be naturel’, ou les troubles de la parole innocente », une intĂ©ressante analyse qui met en tension le rĂ©alisme de l’Ɠuvre jamesienne et le mythe. Elle se fonde sur ce que Barthes appelle « le lisible » et montre que le rĂ©alisme et le mythe procĂšdent d’une dissimulation : « Tout comme le mythe cherche Ă  se dissimuler en tant que discours idĂ©ologique (mais pas en tant que discours chargĂ© d’une forte intention signifiante), le rĂ©alisme « se dissimule comme discours poĂ©tique » et idĂ©ologique » (p. 101)

6L’article de Nicole Cloarec mĂ©nage une transition vers le second mouvement de cette deuxiĂšme partie. En effet, dans « A la recherche de l’origine perdue : la fiction documentaire rĂ©vĂ©latrice de mythes », elle suppose, Ă  travers ce « terme oxymore » (« la fiction documentaire »), que « cette forme particuliĂšre de fiction [
] est propice Ă  la fois Ă  la rĂ©activation de mythes et Ă  leur dĂ©construction ». (p. 119). L’espace mythique, conclut-elle, devient un espace de jeu qui ouvre les mythes existants Ă  l’interprĂ©tation intertextuelle. Ainsi dans la continuitĂ© de cette rĂ©flexion, Nicolas Boileau et Hettie le Pennec s’attachent-ils Ă  montrer, d’une part, comment l’expĂ©rience personnelle de l’inceste qu’a connue AnaĂŻs Nin (et confessĂ©e dans le roman The House of Incest) « tente de contredire » et d’invalider le mythe freudien, et comment, d’autre part, l’Ɠuvre de Patrick White, The Eye of the Storm, parvient Ă  subvertir le mythe de l’amour fusion.

7Le mythe est aussi liĂ©, nous venons de le voir, Ă  « l’écriture littĂ©raire » (p. 180). Aussi cette troisiĂšme et ultime partie s’ouvre-t-elle sur les « usages littĂ©raires du mythe ». Delphine Lemonnier-Texier explore, dans « Myth, intertext and transgression in A Midsummer night’s Dream », non seulement les rĂ©fĂ©rences intertextuelles3 qui se trouvent au cƓur de cette comĂ©die (Ă©crite en 1595), mais aussi — et surtout — les modifications qu’a apportĂ©es Shakespeare Ă  ces archĂ©types mythiques. Maria Tang, quant Ă  elle, s’interroge sur la survivance et la cohabitation du mythe –ou de ses allusions- dans la littĂ©rature du « nineteenth century » qui se tourne davantage vers un rĂ©alisme politique et scientifique. Pour Ă©tayer son analyse, elle nous propose de plonger dans le roman de George Eliot, Middlemarch, car mĂȘme si l’écrivain annonce Ă  travers le personnage de Casaubon « the end of myth », c’est seulement pour [it is only] « to revive the original meaning of ‘mythos’ as ‘plot, narrative, or, more generally, sequential arrangement of words’ » (p. 219). Dans le dernier article de cette troisiĂšme partie, Thierry Goater s’intĂ©resse aux transformations de l’histoire dans l’Ɠuvre de D. H. Lawrence, Women in Love. Il montre comment les processus littĂ©raires inscrits dans l’histoire chaotique des annĂ©es 1914-1920 font passer le lecteur de la « mythisation du rĂ©cit » Ă  la « dĂ©mythologisation des mythes ». En effet, le critique voit dans ce roman le renversement de la logique du « mythe biblique » et l’émergence d’un « caractĂšre mythique de l’écriture » (p. 223) : ces deux pĂŽles Ă©tant alors un moyen pour D. H. Lawrence de rĂ©soudre ses propres et intimes contradictions.

8La seconde section de ce chapitre consacrĂ©e Ă  « l’écriture littĂ©raire et le mythe » nous fait envisager les réécritures du mythe. Dans un premier temps, Claudia Desblaches montre qu’il faut envisager l’Ɠuvre de Eakins comme un univers (re)créé Ă  partir de mythĂšmes et mythes et parfois empreint d’un « parfum de scandale » qui s’accorde parfaitement avec la dĂ©finition de Marcel Detienne : le mythe est pour lui une « parole de subversion, [une] voix de rĂ©volte et [un] discours de sĂ©dition »4. S’appuyant sur les Ă©tudes de P. Ricoeur, Claude Le Fustec montre que La Lettre Ă©carlate de Nathaniel Hawthorne pose la question du mystĂšre du mal Ă  travers son lien au langage, dont l’intrigue s’inscrit Ă  la croisĂ©e de l’idĂ©al –au sens mythique- et de la rĂ©alitĂ© – le religieux. Jean-Pierre Juhel s’attache quant Ă  lui Ă  l’Ɠuvre autobiographique de Rosamond Lehmann, The Swan in the Evening, dont l’affinitĂ© avec l’Ɠuvre de Jung est clairement (de)notĂ©e. Le critique prĂ©fĂšre cependant s’immerger dans la partie fictionnelle de cette Ɠuvre — peut-ĂȘtre au dĂ©triment de celle plus autobiographique- pour retrouver au cƓur du rĂ©cit les traces de la « psychologie analytique jungienne » et l’utilisation que peut en faire Rosamond Lehmann pour Ă©crire son texte. Ainsi, Ă  partir du dĂ©veloppement du concept d’inconscient, Jean-Pierre Juhel montre que l’auteur de A Sea-Grape Tree fait Ă©merger tout un mythe du fĂ©minin Ă  l’image de Dieu. Enfin, SĂ©bastien Daguet Ă©tudie Ă  travers l’Ɠuvre de Michael Ondaatje, Coming throught Slaughter, biographie du cĂ©lĂšbre cornettiste Buddy Bolden la maniĂšre dont le mythe se construit progressivement par la fictionnalisation d’une vie, par l’ajout « de rumeurs et de dialogues fictifs » (p. 301). Autrement dit : comment un Ă©crivain qui veut raconter l’Autre parvient Ă  la mythification en s’éloignant du vraisemblable, en s’éloignant « d’un savoir qui Ă©chappe obstinĂ©ment Ă  son Ă©nonciateur » (p. 320).

9D’un abord parfois difficile Ă  cause d’un vocabulaire spĂ©cifique, le recueil n’en reste pas moins stimulant et riche d’enseignements. Il remet en question — sans formules pĂ©remptoires — les principes d’analyse, de lecture(s) et d’écriture(s) des mythes.