Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 24, numéro 10
titre article
Mathieu Messager

Barthes puissance deux

Barthes to the power of two
Roland Barthes, Comment vivre ensemble. Cours et sĂ©minaires au CollĂšge de France (1976-1977), Ă©d. Claude Coste, Paris, Seuil / IMEC, coll. « Traces Ă©crites », 2002, 244 p., EAN 978-2020478434 ; Le Neutre. Notes de cours au CollĂšge de France 1977-1978, Paris, Seuil / IMEC, Ă©d. Thomas Clerc, coll. « Traces Ă©crites », 2002, rééd. 2023, 464 p., EAN 9782021219739 ; La PrĂ©paration du roman I et II. Notes de cours et de sĂ©minaires au CollĂšge de France, 1978-1979 et 1979-1980, Ă©d. Nathalie LĂ©ger, Paris, Seuil / IMEC, coll. « Traces Ă©crites », 2003, rééd. Points, coll. « Essais », 2019, 476 p., EAN 9782757877593 ; Le Discours amoureux. SĂ©minaire à l'École pratique des hautes Ă©tudes 1974-1976, suivi de Fragments d'un discours amoureux (pages inĂ©dites), Ă©d. Claude Coste, Paris, Seuil, coll. « Traces Ă©crites », 2007, 752 p., EAN 9782020618502 ; Le Lexique de l’auteur. SĂ©minaire à l’École pratique des hautes Ă©tudes 1973-1974, suivi de Fragments inĂ©dits de Roland Barthes par Roland Barthes, Ă©d. Anne Herschberg Pierrot, Paris, Seuil, coll. « Traces Ă©crites », 2010, 336 p., EAN 9782020618519 ; Sarrasine de Balzac. SĂ©minaires à l'École pratique des hautes Ă©tudes (1967-1968 et 1968-1969), Ă©d. Claude Coste et Andy Stafford, Paris, Seuil, coll. « Traces Ă©crites », 2011.

1Il y a vingt ans, Éric Marty offrait aux lecteurs une Ă©dition des ƒuvres complĂštes de Roland Barthes dans un format semi-poche qui Ă©vitait soigneusement la canonisation d’auteur1. DĂ©coupĂ©e en cinq Ă©tapes chronologiques, prĂ©sentant chacune une grande phase thĂ©orique du travail de Barthes, cette version adressĂ©e Ă  un jeune public universitaire corrigeait une Ă©dition prĂ©cĂ©dente, jugĂ©e trop luxueuse2. Cette derniĂšre – avec ses coffrets, ses reliures, ses signets et ses quelque 1800 pages par volume – Ă©rigeait l’auteur en un livre-objet qui contredisait les « inflexions » amicales que rĂ©clamait Barthes aprĂšs lui, dans une mise Ă  distance toute ironique de son statut d’auteur3. Cette version actualisĂ©e des ƒuvres complĂštes est aujourd’hui devenue un lieu de rĂ©fĂ©rence pour tout travail de recherche, et Ă©galement un « site », puisqu’elle est complĂ©tĂ©e depuis 2013 par un index en ligne qui renvoie, Ă  l’aide d’un moteur de recherche, aux occurrences visĂ©es dans la pagination du Seuil4.

2« Écrivain et mort », c’est donc bien la vie posthume que s’était souhaitĂ©e Barthes, dans cette adresse Ă  la postĂ©ritĂ© qui semble aujourd’hui l’avoir entendu : car bien que mort – ou parce que mort – il n’en finit pas de vivre dans l’écriture, Ă  travers des publications toujours nouvelles. Depuis vingt ans, nous assistons en effet Ă  une multiplication exponentielle d’éditions d’inĂ©dits qui n’achĂšvent pas de complĂ©ter ce portrait d’un Ă©crivain toujours en extension. On connaĂźt dĂ©sormais le Barthes professeur (celui des cours au CollĂšge de France et des sĂ©minaires donnĂ©s Ă  l’École pratique des hautes Ă©tudes5), le Barthes diariste (celui du Journal de Deuil ou des Carnets du voyage en Chine6), le Barthes Ă©pistolaire (celui de l’Album oĂč apparaissent de larges extraits de sa correspondance7), le Barthes ficheur (celui des « fichiers » et d’un systĂšme trĂšs personnel de notations, mariant le futile et le thĂ©orique dans un ensemble de « notes-journal »8), le Barthes Ă©tudiant (celui des premiĂšres amours pour le théùtre et la tragĂ©die grecque9). Si bien que l’on observe un phĂ©nomĂšne Ă©ditorial qui rĂ©pond, par une sorte d’inversion des courbes, Ă  ce devenir de l’écriture dans l’aprĂšs-vie : les livres publiĂ©s aprĂšs la mort de Barthes sont aujourd’hui plus nombreux que ceux publiĂ©s de son vivant.

Le temps d’une gĂ©nĂ©ration

3Vingt ans, c’est aussi le temps d’une gĂ©nĂ©ration. Celle Ă  laquelle j’appartiens et qui a eu l’opportunitĂ© de dĂ©couvrir l’Ɠuvre de Barthes en initiant sa recherche depuis cette forme de complĂ©tude en acte, dont la mise au jour progressive a Ă©tĂ© escortĂ©e par autant de publications critiques nouvelles : une anthologie, un album, deux biographies, un Que sais-je ?, une revue en ligne, des numĂ©ros de revues, de multiples thĂšses universitaires. Cette gĂ©nĂ©ration qui n’a pas connu Roland Barthes de son vivant a profitĂ© de la distance temporelle pour se mettre activement au travail, dĂ©gagĂ©e du poids symbolique constituĂ© par l’hĂ©ritage et le surmoi propre au disciple10. On se souvient des premiĂšres parutions posthumes de Barthes dans les annĂ©es 1980 sous l’autoritĂ© amicale et quelque peu discrĂ©tionnaire de François Wahl, de la querelle qui s’en suivit et des lignes de fractures mettant au jour les diffĂ©rents cercles qui avaient Ă©tĂ© ceux de Barthes (« amis », « éditeurs », « étudiants », « famille »11). Aujourd’hui, les espaces sont en partage et les formes de collaboration se nourrissent de l’horizontalitĂ© et de l’échange international. L’équipe « Barthes » rĂ©unie en sĂ©minaire dans le cadre de l’ITEM (Institut de textes et manuscrits modernes) tĂ©moigne de cette ouverture nouvelle et du devenir de Barthes, hors des rapports de domination et des jeux d’usurpation.

4Ce Barthes puissance deux est lui-mĂȘme le produit de « sa » gĂ©nĂ©ration. Comment en effet ne pas replacer le destin de ses inĂ©dits dans un plus large horizon qui a trait Ă  la reviviscence d’un moment intellectuel – aujourd’hui rĂ©volu – oĂč la pensĂ©e s’exerçait en artiste, oĂč l’invention thĂ©orique Ă©tait goĂ»tĂ©e comme une vĂ©ritable crĂ©ation ? Le succĂšs Ă©ditorial des cours posthumes de Barthes, de Foucault, de Derrida, et plus proche de nous celui du cours de PoĂ©tique de ValĂ©ry – vĂ©ritable piĂšce inaugurale d’un « moment » de magistĂšre thĂ©orique12 – nous dit nĂ©cessairement quelque chose de notre prĂ©sent, de cette façon que nous avons d’orienter notre recherche Ă  partir des traces encore vives de la modernitĂ© thĂ©orique. À cela s’ajoute un goĂ»t renouvelĂ© de l’archive ressaisie dans sa dimension crĂ©atrice, et l’émergence de dispositifs philologiques outillĂ©s par les humanitĂ©s numĂ©riques13 : ce qui s’y traque, c’est le geste de l’inscription savante, l’archĂ©ologie d’un parcours de pensĂ©e. Nombreux sont les projets digitaux qui s’intĂ©ressent aux « écrivains du savoir », et non plus aux seuls auteurs de fiction, qui ont longtemps prĂ©valu dans les Ă©tudes gĂ©nĂ©tiques14.

L’effet-tout-Barthes et l’effet-dernier-Barthes

5Ce paysage barthĂ©sien fortement enrichi ne va pas sans poser certains problĂšmes. Et il faut s’y affronter pour mesurer les consĂ©quences de cette abondance de la vie posthume sur la rĂ©ception d’un auteur. Car les questions relevant de l’ordre juridique ou de la dĂ©ontologie scientifique (doit-on publier des textes qui n’ont pas eus l’imprimatur de leur auteur ? Doit-on rendre public des notes intimes et Ă©parses ? Doit-on mettre en livre ce qui relevait initialement du « dire » ? etc.) – pour sĂ©rieuses qu’elles soient – sonnent toujours un peu en dĂ©calage avec la vĂ©ritable prĂ©occupation qui relĂšve de la pragmatique et qui a trait Ă  l’usage que l’on fait des textes, une fois Ă©tablis et disponibles, sous quelque forme que ce soit. Dans le cas de Barthes, il me semble que cette mise au carrĂ© de l’Ɠuvre Ă©ditĂ©e s’accompagne de deux effets immĂ©diats qui dĂ©placent l’image de l’auteur et le centre de gravitĂ© thĂ©orique depuis lequel Barthes Ă©tait jusqu’alors envisagĂ©.

6Le premier effet est celui que j’appelle « l’effet-tout-Barthes ». L’étude de ce Barthes toujours plus exhaustif entraĂźne un phĂ©nomĂšne involontaire de dĂ©hiĂ©rarchisation des textes en mettant sur le mĂȘme plan l’anthume et le posthume, l’article et le livre, le cours et le texte critique. Les Ɠuvres Ă©tant dĂ©sormais complĂštes et indexĂ©es, les moteurs de recherches actifs et en ligne, les Ɠuvres accessibles en PDF et en Epub, tout apprenti barthĂ©sien a la tentation de gloser Barthes depuis Barthes, de cheminer dans le long cours de l’Ɠuvre muni du lexique complet de l’auteur. D’une remarque sur l’« humeur» belliqueuse de la foule devant le catcheur Thauvin (Mythologies), on en vient au projet d’argumentation des « humeurs » projetĂ© dans La Chambre claire. Si bien que chaque concept soulevĂ© peut donner lieu Ă  quantitĂ© d’effets-retour Ă  l’intĂ©rieur du corpus barthĂ©sien, au nom d’une scientificitĂ© qui mise sur l’exhaustivitĂ© et la quantification par preuve lexicomĂ©trique. Cet effet de catalogage, s’il part d’une intention louable dans le sens où il rend hommage Ă  la vivacitĂ© d’un corpus, peut toutefois aussi desservir l’invention terminologique de Barthes en la rĂ©duisant à un dictionnaire des synonymes.

7Le second effet, plus Ă©vident encore, est « l’effet-dernier-Barthes ». Exception faite du sĂ©minaire sur Sarrasine de Balzac (1968‑1969), la majoritĂ© des leçons ou des inĂ©dits de Barthes courent sur une pĂ©riode qui recouvre l’écriture et la pensĂ©e du « dernier » Barthes, Ă  savoir le Barthes qui donne un tour nouveau Ă  son Ă©criture Ă  partir du Roland Barthes par Roland Barthes (1975) et qui glisse de plus en plus vers ce qu’on appellerait aujourd’hui la crĂ©ation critique, en mĂȘlant pensĂ©e et autobiographie dans des dispositifs audacieux, de plus en plus Ă©loignĂ©s de la forme canonique de la dĂ©monstration savante. Cette situation fait naturellement « monter » une figure d’auteur contre une autre, dans une dynamique de recouvrement qui joue aussi d’un phĂ©nomĂšne d’inversion : aujourd’hui, c’est le Barthes « romancier » qui domine, celui de la Vita Nova, ayant pour projet d’écrire un livre de pleine littĂ©rature (La PrĂ©paration du roman). C’est aussi le Barthes de la mise Ă  distance des signes, celui qui rĂ©clame – via le Neutre et le Zen – une suspension de l’opposition paradigmatique qui arrime le processus du sens au choix et Ă  l’exclusion. Promouvant le chemin vers le « dĂ©sapprendre » philosophique15, ce dernier Barthes, fortement amplifiĂ© par les parutions rĂ©centes, tient de plus en plus Ă  distance le Barthes Ă  succĂšs des annĂ©es 1950, celui qui prĂ©cisĂ©ment se distinguait par la maĂźtrise des signes et leur dĂ©construction mĂ©thodique. Le mythologue d’obĂ©dience marxiste, nourri des sciences du langage et pourvu d’une ambition thĂ©orico-politique (la sĂ©mioclastie16), a fait place Ă  une figure moins « terroriste », dont le mordant critique semble s’ĂȘtre Ă©moussĂ©.

Dernier paysage ?

8RĂ©duire Barthes Ă  ce dernier paysage, avec ses entrĂ©es conceptuelles les plus saillantes (« le Neutre », « le romanesque », « le punctum », « le troisiĂšme sens », « le non-vouloir-saisir », etc.), c’est courir le risque de naturaliser son projet intellectuel, de le relire rĂ©trospectivement depuis un point d’aboutissement, dans une logique tĂ©lĂ©ologique. C’est surtout perdre de vue l’histoire intellectuelle que Barthes fait encore rĂ©sonner dans cette phase apparente de rĂ©tractation critique, d’ébranlement de la toute-puissance de la figure de l’Intellectuel. Car l’esquive manifeste de la veine critique ne va pas sans dĂ©cocher d’autres mythologies Ă  l’endroit de ses contemporains, fussent-elles en creux et moins directement corrosives que les premiĂšres17. Tout compte fait, les trois cours publiĂ©s du CollĂšge de France esquissent le portrait d’un Barthes faussement inoffensif, maĂźtrisant avec un art consommĂ© ce que l’on pourrait appeler l’apophatisme critique, dĂ©signant son Ă©poque par tout ce qu’elle n’est pas, par tout ce qu’elle refuse ou n’arrive plus Ă  intĂ©grer Ă  son horizon intellectuel : le fantasme de la retraite et l’affirmation de rythmes non grĂ©gaires (Comment vivre ensemble) ; la suspension du jugement et le dĂ©sengagement comme force active (Le Neutre) ; la dimension pathĂ©tique de la pleine LittĂ©rature et son antidote Ă  la vie thĂ©orique, dans un jeu de chassĂ©-croisĂ© oĂč « l’Auteur » (jadis mort) se substitue Ă  la figure de l’ « Intellectuel », aujourd’hui moribonde (La PrĂ©paration du roman). C’est la mythologie d’un Barthes Ă  distance qu’il faut donc savoir tenir elle aussi Ă  distance, voire combattre, par cette nĂ©cessaire prise en compte de la dimension contrastive qui prĂ©side Ă  ses derniĂšres productions. Car le contraste n’est pas une stricte position de l’écart, mais bien plutĂŽt une forme active d’opposition silencieuse18.

Adieux et retrouvailles

9Le temps des inĂ©dits s’essoufflant peu Ă  peu, l’on est aujourd’hui en mesure de voir ce qui se dĂ©tache de cette masse d’archives, ce qui continue d’agir en surface et qui vient toucher notre prĂ©sent. Pour prendre l’exemple des deux massifs issus des enseignements de Roland Barthes, il est Ă©vident que ce sont les cours au CollĂšge de France (Comment vivre ensemble, Le Neutre, La PrĂ©paration du roman) qui constituent la piĂšce maĂźtresse. Car si les sĂ©minaires de l’École pratique des hautes Ă©tudes (Le Discours amoureux, Le Lexique d’auteur, Sarrasine de Balzac) ont un intĂ©rĂȘt certain sur le plan gĂ©nĂ©tique et sur le plan sociologique (ils nous renseignent concrĂštement sur la dimension pĂ©dagogique de Roland Barthes, sur sa traversĂ©e de Mai 1968, sur sa façon de « lancer » un livre depuis un espace collectif de pensĂ©e), ils n’ont pas la dimension thĂ©orique propre aux cours du CollĂšge de France. De plus, ces « inĂ©dits » ne le sont qu’en partie car ils entrent de facto en concurrence avec les ouvrages dĂ©jĂ  publiĂ©s auxquels les enseignements ont abouti : S/Z, Roland Barthes par Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux19. Or, la version publiĂ©e du vivant de Barthes possĂšde toujours la frappe de l’écriture et une densitĂ© conceptuelle que n’a pas le cours reconstituĂ©. Il y a donc – tout intĂ©rĂȘt scientifique mis Ă  part – comme une forme de dĂ©valuation Ă  leur Ă©gard, car on accordera toujours plus de prix Ă  la version finale voulue par Barthes. Mais au-delĂ  des questions de « versionnage », ce que ces publications peinent vraiment Ă  rencontrer, c’est la fraĂźcheur d’un lectorat, c’est l’écoute active et neuve des idĂ©es qu’elles mobilisent. En effet, toute une mĂ©moire conceptuelle prĂ©existe Ă  ces diffĂ©rentes livraisons par le simple fait que cette mĂ©moire s’est sĂ©dimentĂ©e Ă  travers plusieurs gĂ©nĂ©rations de lecteurs : Barthes se « livre » encore, mais dans une langue qu’on lui connaĂźt dĂ©jĂ .

10Les inĂ©dits du CollĂšge de France sont tout autres. D’abord, en raison de la disparition prĂ©coce de Barthes, ils sont restĂ©s sans descendance directe, privĂ©s de tout aboutissement possible sous forme de livre. Ces cours sont restĂ©s Ă  l’état de « traces » brutes, inchangĂ©es et non retouchĂ©es, et possĂšdent de ce fait vĂ©ritablement le poids de l’archive. De plus, bien qu’adossĂ©es Ă  des sĂ©minaires, chacune des sĂ©ances de Barthes au CollĂšge de France possĂšde une dimension de cours magistral que n’ont pas les sĂ©minaires de l’École pratique des hautes Ă©tudes. La parole de l’auteur a quelque chose de plus solitaire, de plus continue, de plus ample. Et l’on comprend que ce soit prĂ©cisĂ©ment cette parole qu’ait voulu retrouver la réédition dĂ©finitive de La PrĂ©paration du roman et du Neutre, aprĂšs une premiĂšre publication, certes plus fidĂšle aux manuscrits, mais moins lisible en raison des ellipses et du systĂšme graphique de Barthes. La retranscription exhaustive de la parole de Barthes, si elle ne fait pas encore un livre de Barthes, donne en revanche accĂšs Ă  un timbre, Ă  une partition de la pensĂ©e qui est vĂ©ritablement la sienne. Le grain de la voix du cours est là : dans ses insistances, dans ses creusements sĂ©mantiques, dans ses liens et ses reprises d’une sĂ©ance Ă  l’autre. Cette parole a aussi une tonalitĂ© trĂšs particuliĂšre parce qu’elle s’affronte Ă  un manque profond, celui de la mĂšre dĂ©cĂ©dĂ©e le 25 octobre 1977, dont Barthes rappelle combien il accompagne comme en sourdine le propos de son cours20.

11Cette absence de l’interlocutrice premiĂšre donne alors Ă  ces trois cours la possibilitĂ© d’un hors-piste, la chance d’une dĂ©rive hors des sentiers de la maĂźtrise que Barthes entend justement « dĂ©sapprendre » dans le lieu mĂȘme qui l’institue comme MaĂźtre. C’est pourquoi se dĂ©gage de ces cours l’aurore d’une parole nouvelle, pleine d’innovations sĂ©mantiques et de concepts en devenir, frappĂ©s encore du sceau de la nouveautĂ©. Barthes les quĂȘte dans une autre langue (le chinois, le grec, le latin, l’anglais), dans une autre tradition philosophique (la thĂ©ologie nĂ©gative, la mystique chrĂ©tienne, le Tao, le Zen), dans une autre Ă©poque (le monachisme athonite du ive siĂšcle, le pyrrhonisme primitif du iiie siĂšcle av. J.‑C., la tradition haĂŻkiste des xvie et xviie siĂšcles, etc.). À bien des Ă©gards, l’expĂ©rience du CollĂšge de France marque pour Barthes le lieu d’une rĂ©invention de soi dans le sens de l’oubli : chacun des cours vaut comme un adieu aux dĂ©signations d’hier : adieu Ă  l’engagement collectif et Ă  la communautĂ© des modernes (Comment vivre ensemble) ; adieu Ă  l’assertion critique et Ă  la figure de l’Intellectuel (Le Neutre) ; adieu Ă  la dĂ©nonciation du mythe de l’écrivain (La PrĂ©paration du roman). C’est plus gĂ©nĂ©ralement l’adieu Ă  une certaine Ă©poque qui se dit aussi mezzo voce, l’époque oĂč la ThĂ©orie majuscule avait partout droit de citĂ© et oĂč le combat politique se faisait sous la banniĂšre du signe. Étrangement, ces trois adieux inaugurent aussi une forme de retrouvaille avec notre prĂ©sent, celui des rĂ©seaux numĂ©riques et des modalitĂ©s nouvelles de communautĂ©, celui du dĂ©sir de Neutre dans l’ordre des sexualitĂ©s, celui du pragmatisme (auto)crĂ©ateur et de l’éthique de la vie nouvelle. Barthes puissance deux, c’est un Barthes qui est encore en puissance de devenir.