Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 24, numéro 11
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Christophe Becker

Labyrinthine

Labyrinthine
Cosey Fanni Tutti, Re-Sisters: The Lives and Recordings of Delia Derbyshire, Margery Kempe and Cosey Fanni Tutti, Londres, Faber, 399 p., EAN 9780571362189.

1Cinq ans aprĂšs son autobiographie Art Sex Music1, et aprĂšs que Hull, Ville de Culture 2017, ait finalement choisi de cĂ©lĂ©brer le collectif d’artistes COUM Transmission Ă  la Humber Street Gallery, Cosey Fanni Tutti publie Re-Sisters dont le titre, jeu de mot difficile Ă  rendre en français, entre le « resistor » ou rĂ©sistance Ă©lectrique, et le fait de rĂ©clamer une sororitĂ© inĂ©dite2, a toutes les qualitĂ©s d’un texte majeur.

2Re-Sisters est d’abord le fruit d’un cheminement intellectuel et artistique. Cosey Fanni Tutti a, en effet, acceptĂ© de collaborer au documentaire de Caroline Catz Delia Derbyshire: The Myths and Legendary Tapes en 2020, avant de sortir un album Ă©ponyme en septembre 2022 chez Conspiracy International. C’est ce film, diffusĂ© sur la BBC, qui a incitĂ© la musicienne Ă  poursuivre son travail d’écriture et Ă  faire Ɠuvre. « Ce livre ne consiste pas seulement Ă  mettre en parallĂšle la vie d’une personne avec celle d’une autre », explique-t-elle en prĂ©ambule. « Son sujet est l’individualisme. Ce que nous choisissons de “dire”, pourquoi et comment, et, quand d’autres options moins problĂ©matiques s’offrent Ă  nous, pourquoi nous sommes Ă  la recherche de façons de vivre singuliĂšres et pourquoi nous cherchons Ă  nous exprimer en dĂ©pit des difficultĂ©s. » (p. xiii) Comprendre : dire malgrĂ© les hommes, les dĂ©fenses et le conformisme de l’époque. Comprendre : Quelle est la place de l’artiste au monde ? Ou plutĂŽt, puisque la question est rebattue jusqu’à Maurice Merleau-Ponty ou Georges Didi-Huberman, et que l’approche de Cosey Fanni Tutti est plus franche, et, partant, moins hypocrite : quelle est la place de l’artiste au monde quand celui-ci est une femme, et que l’homme, surplombant, impĂ©ratif, souhaite, Ă  toute force, conserver une parole qu’il estime acquise ?

Un ecce femina en guise d’ecce omo

3Re-Sisters s’attache Ă  raconter trois femmes britanniques et Ă  les mettre en rĂ©cit. Cosey Fanni Tutti elle-mĂȘme ou Christine Carol Newby, née le 4 novembre 1951 à Kingston upon Hull, dans le Yorkshire. Mannequin, strip-teaseuse et actrice de films pornographiques, membre du collectif COUM Transmission, de Throbbing Gristle, de Carter Tutti et de Chris & Cosey ; Delia Derbyshire (1937‑2001), compositrice et pionniĂšre de la musique Ă©lectronique longtemps restĂ©e dans l’ombre et dont le travail, empĂȘchĂ©, voir accaparĂ© par les hommes, n’a Ă©tĂ© que trĂšs rĂ©cemment mis Ă  l’honneur en Angleterre3 ; enfin Margery Kempe (vers 1373‑vers 1438), mystique Catholique dont la vie fut marquĂ©e par ses pĂšlerinages jusqu’en Terre Sainte, Rome ou Saint-Jacques-de-Compostelle, et par la rĂ©daction de The Book of Margery Kempe, texte dictĂ© Ă  des copistes et dĂ©couvert fortuitement en 1934, souvent considĂ©rĂ© comme la premiĂšre autobiographie jamais Ă©crite en langue anglaise. « Je me suis sentie connectĂ©e avec Delia et Margery, » Ă©crit Cosey Fanni Tutti, « non seulement Ă  la suite de coĂŻncidences inattendues, mais aussi d’une façon de penser commune, de notre dĂ©termination et de notre combattivitĂ© face aux inĂ©galitĂ©s » (p. xii).

4Re-Sisters interroge la place des femmes dans le monde des idĂ©es. La place que les hommes leur ont laissĂ©e, Ă  regret ; la place qu’elles ont sĂ», par leur sang-froid et leur opiniĂątretĂ©, arracher sans jamais rien devoir Ă  personne.

5Le lien qui unit Cosey Fanni Tutti et Delia Derbyshire est manifeste, presque intuitif. L’autrice n’a jamais cachĂ© l’admiration qu’elle porte Ă  la musicienne qui a travaillĂ© pour le BBC Radiophonic Workshop dans les annĂ©es 1960 et rĂ©volutionnĂ© la production jusqu’à inspirer Aphex Twin, ou Orbital. Celui avec Margery Kempe semble plus tĂ©nu, et Cosey Fanni Tutti ne lui accorde pas toujours une attention Ă©gale au fil des pages. Cosey Fanni Tutti et Delia Derbyshire se ressemblent en effet indubitablement, du moins leurs parcours respectifs se rejoignent-ils ; les deux femmes se retrouvent dans une mĂȘme quĂȘte de libertĂ© artistique mais Ă©galement personnelle, intime, sexuelle – toutes les deux assument leur bisexualitĂ© dans une Angleterre qui s’achemine lentement mais sĂ»rement vers l’adoption de la Section 28 qui interdit la « promotion de l’homosexualité » [sic] et provoque le rassemblement de quelque 20’000 Mancuniens le 20 février 1988, ou l’interruption des Six O’Clock News de la BBC par des militantes lesbiennes le 23 mai de la même année.

6Cosey Fanni Tutti et Delia Derbyshire comptent vivre pleinement et librement leur sexualitĂ©, s’affranchir des codes de l’époque comme de l’appareil patriarcal. Margery Kempe, quant Ă  elle, souhaite mener une vie modeste, abstinente, au grand dam de son mari puisqu’elle se rĂ©serve au Christ – la sexualitĂ© est, Ă  ses yeux, un obstacle Ă  son rapport Ă  la divinitĂ©, tout en Ă©tant mĂšre de quatorze enfants. Cette volontĂ©, diffĂ©rente en tous points de celle des deux autres membres de la trinitĂ©, prend pourtant Ă©galement sa source dans la musique. « Alors qu’elle Ă©tait au lit avec son mari la veille de la fĂȘte de la Sainte-Marguerite, le 19 juillet, [Margery] a entendu une “mĂ©lodie si douce”, comme elle n’en avait jamais entendu auparavant, les harmonies cĂ©lestes jouĂ©es par les anges. Comme cette “musique d’un autre monde” Ă©tait belle, son signal qu’une nouvelle vie spirituelle s’ouvrait Ă  elle » (p. 69‑70).

7La musique est ici un espace paradoxal ; elle figure le triomphe de l’individualisme ; elle est le langage intime, profond, sensuel, qui nous lie Ă  l’humanitĂ© toute entiĂšre ; elle est aspiration Ă  la transcendance et au dialogue avec la dĂ©itĂ©, tout en Ă©loignant l’artiste de la sociĂ©tĂ©. Re-Sisters rappelle ainsi les nombreux malentendus auxquels les trois femmes ont dĂ» faire face : la sociĂ©tĂ© dĂ©concertĂ©e, la famille intraitable, les amants déçus, jaloux, insatisfaits. À ce titre, la musique est le plus sĂ»r chemin de l’équilibre au dĂ©rangement – à moins, naturellement, que ce ne soit l’inverse.

Ce que nous choisissons de « dire »

8Le sous-titre de l’essai, « The Lives and Recordings of  » est un indice sur l’objectif initial de l’autrice : la vie de ces trois femmes est Ă©galement une suite de vies au pluriel, de rĂ©sistance et de rĂ©invention. Re-Sisters n’est pas, pour autant, un livre Ă  charge. Sans doute dĂ©borde-t-il trop de vie pour cela. À la diffĂ©rence des textes publiĂ©s par son ancien compagnon Genesis P-Orridge (Neil Megson) qui multiplient les exagĂ©rations et les rodomontades tout en s’accommodant des faits historiques, Cosey Fanni Tutti a su se rĂ©inventer au fil des annĂ©es sans jamais rien cĂ©der Ă  la nostalgie, puisant dans le passĂ© afin de mieux apprĂ©hender l’avenir. Le parcours de Throbbing Gristle apparait ici sous une lumiĂšre sans doute plus crĂ©dible, comme une aventure collective, une addition de tempĂ©raments, de talents et de spontanĂ©itĂ© qui ne devait suivre ni adjudant ni chef d’orchestre.

9Orridge, accusĂ© nommĂ©ment de viol, n’est pas le sujet du livre4. Il y apparait sporadiquement, par traits successifs, toujours brefs, lui qui a excellĂ© Ă  confisquer la parole des femmes – à les empĂȘcher de « dire ». Cosey Fanni Tutti n’a plus de temps Ă  lui accorder ; elle a dĂ©jĂ  d’autres projets en tĂȘte, d’autres vies Ă  vivre – d’autres entĂȘtements. La parole a Ă©tĂ© libĂ©rĂ©e et plus rien ne pourra jamais l’éteindre. PlutĂŽt, Ă©crit l’autrice, et contrairement Ă  l’opinion gĂ©nĂ©rale, cette parole fĂ©minine n’a jamais pu ĂȘtre contenue par l’adversitĂ©, ni par les hommes ni par les lois scĂ©lĂ©rates. Elle a toujours Ă©tĂ© prĂ©sente, sous forme de traces Ă  suivre5 ou d’indices sonores impossibles Ă  ignorer, certes empĂȘchĂ©e par l’action des mĂąles mais jamais tout Ă  fait rĂ©duite au silence. Il appartiendra au lecteur de s’inspirer de ce travail archĂ©ologique et, d’à son tour, tirer de l’oubli des Ɠuvres minorĂ©es et trop longtemps mĂ©prisĂ©es : les rĂ©volutions sonores portĂ©es par Delia Derbyshire, l’élan mystique de Margery Kempe, l’inventivitĂ© de Cosey Fanni Tutti et al. C’est Ă  ce titre que Re-Sisters, contrairement Ă  de nombreux essais consacrĂ©s Ă  la musique, ne fait jamais du passĂ© une grille de lecture univoque et forcĂ©ment mĂ©lancolique mais une rĂ©flexion sur la construction d’un universalisme Ă  venir autour du concept de sororitĂ©.