Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 25, numéro 5
titre article
Marine Bastide De Sousa

Une Philomélie moderne : quand le dialogue des anciens et des modernes devient une urgence

A modern Philomelia: when dialogue between the ancients and the moderns becomes a matter of urgency
Jennifer Tamas, Au non des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2023. EAN : 9782021514292. 336 p.

1En 2002, pour introduire l’article « PhilomĂšle » dans le Dictionnaire des Mythes fĂ©minins, PhilomĂšle qui fut violĂ©e puis mutilĂ©e par TĂ©rĂ©e pour l'empĂȘcher de dire l’horreur des sĂ©vices, Sylvie Ballestra-Puech et VĂ©ronique GĂ©ly dĂ©plorent la rĂ©ception du mythe :

TĂ©rĂ©e1 triompherait-il, pour finir ? La femme qu’il a violĂ©e et mutilĂ©e pour ne pas ĂȘtre dĂ©noncĂ© est bel et bien oubliĂ©e dans les Mythologies modernes. Si l’on connaĂźt l’hirondelle et le rossignol comme « thĂšmes » ou « motifs » poĂ©tiques et dĂ©coratifs, se souvient-on vraiment de la raison pour laquelle l’une et l’autre sont incapables de parler, d’articuler un rĂ©cit ? Les noms communs ont supplantĂ© les noms propres, et deux millĂ©naires de littĂ©rature europĂ©ennes sont en passe de rĂ©ussir l’euphĂ©misation de la violence et du viol tentĂ©e sans succĂšs in illo tempore par le barbare roi de Thrace2.

2Le mythe de PhilomĂšle est celui d’un viol, d’une amputation ; c’est le mythe du rapt de la parole, de la mutilation de la femme ; c’est aussi le mythe de l’intelligence fĂ©minine et de l’écriture comme voie/voix de secours. HĂ©roĂŻne antique, oubliĂ©e dans la tradition littĂ©raire, PhilomĂšle est la parente de toutes les hĂ©roĂŻnes littĂ©raires, qu’elles appartiennent au monde du conte, du mythe, du drame ou du roman.

3Professeure agrĂ©gĂ©e, docteure Ăšs lettres en langue et littĂ©raire française, spĂ©cialiste de l’Ancien RĂ©gime, et particuliĂšrement de l’Ɠuvre de Racine, Jennifer Tamas vit et enseigne aux États-Unis. Cet Ă©loignement gĂ©ographique est aussi un Ă©loignement mĂ©thodologique qui ouvre la voie libĂ©ratrice pour Ă©tudier d’une part, dans les textes, les hĂ©roĂŻnes du non — et elles sont indubitablement nombreuses — de l’Ancien RĂ©gime, de la fillette du Petite Chaperon rouge Ă  la grande Madame de Merteuil, d’autre part, les mĂ©canismes de la rĂ©ception qui ont conduit, aujourd’hui encore et toujours, Ă  lire dans la bouche de ces femmes un non qui veut dire oui, un refus qui n’est que frigiditĂ©, une agentivitĂ© qui n’est que passivitĂ© et puissance de l’homme sur la femme.

4DĂšs le prologue de l’ouvrage, Jennifer Tamas dĂ©ploie en deux pages les interrogations, qui ne sont que la formulation policĂ©e d’une indignation que – je l’espĂšre3 — nous sommes nombreux et nombreuses Ă  pouvoir formuler :

D’oĂč vient alors que les femmes soient perçues comme des ĂȘtres ne sachant pas dire « non » ou dont le non ne compte pas, au point qu’elles intĂ©riorisent cette dĂ©faillance et s’y conforment ? Qu’est-ce qui conduit Ă  consentir malgrĂ© soi ? Est-ce abdiquer la volontĂ© ou se soumettre par peur d’ĂȘtre libre ? (p. 13)

5Une remarque immĂ©diatement formulĂ©e par Jennifer Tamas, qui de prime abord semble une tautologie, est que le « non » est un mot-phrase, qui ne marque aucune diffĂ©rence entre le fĂ©minin et le masculin. Un non fĂ©minin et un non masculin, dans le systĂšme linguistique, ne fait aucune diffĂ©rence : point de genre dans le refus catĂ©gorique. Pourtant, au-delĂ  de la langue Ă©crite, la performation linguistique et le contexte d’énonciation, qui prendrait en compte le genre mĂȘme de l’énonciateur, tĂ©moignent d’une trop forte distinction du pouvoir effectif de ce non. Dire « non », quand on est une femme, n’a pas le mĂȘme effet sur le destinataire que si on est un Ă©nonciateur. Cette remarque est toujours d’actualité : le refus fĂ©minin n’est toujours pas entendu avec la mĂȘme force que le refus masculin. Ce qui est malheureusement une Ă©vidence actuellement, l’était-il dans l’esprit de nos prĂ©dĂ©cesseurs ?

Cet essai a l’ambition d’explorer la littĂ©rature die classique, et d’analyser sa sĂ©dimentation dans notre culture populaire et son rĂŽle dans la formation de l’imagination occidentale. Le but est de dĂ©construire les mĂ©canismes de la parole fĂ©minine en dĂ©celant les rouages mis en place par les hommes dans le cadre de la sociĂ©tĂ© française du xviie siĂšcle. (p. 13)

6Au non des femmes. LibĂ©rer nos classiques du regard masculin a trois objectifs : (re)lire un ensemble d’Ɠuvres classiques, composĂ© Ă  l’ñge classique, et Ă©tudiĂ© en classe, avec une posture textualiste qui a le grand mĂ©rite de se confronter aux Ɠuvres avec prĂ©cision ; (rĂ©)Ă©couter les analyses des lecteurs professionnels au fil de l’histoire littĂ©raire afin de dĂ©jouer les piĂšges d’une rĂ©ception masculine et/ou fautive ayant omis des Ă©lĂ©ments textuels essentiels pour saisir le texte ; comparer, dans un geste novateur et stimulant, les fables anciennes et les situations contemporaines afin de saisir les points obscurs et sexistes de notre sociĂ©tĂ© qui perdurent.

7Sept chapitres enquĂȘtent sur une hĂ©roĂŻne d’un chef d’Ɠuvre français. C’est ainsi que dĂ©filent au fil des pages des analyses du Petit Chaperon rouge, de La Belle et la BĂȘte, d’Andromaque, des Liaisons dangereuses, de La Princesse de ClĂšves ou encore de BĂ©rĂ©nice. Chacun de ces ouvrages met en valeur une femme qui a su dire non, dans diffĂ©rents contextes, sous diffĂ©rentes formes et pour diffĂ©rentes raisons et « cet essai » les « met Ă  l’honneur », car elles « ont toutes un point commun : alors mĂȘme qu’elles sont cristallisĂ©es par l’histoire littĂ©raire, leur refus a Ă©tĂ© effacĂ©. Leur rĂ©sistance leur a Ă©tĂ© spoliĂ©e » (p. 27).

8La prĂ©sente recension suivra les trois objectifs de Jennifer Tamas. AprĂšs avoir suivi le destin sublime de trois femmes, que j’aurai sĂ©lectionnĂ©es, j’exposerai deux exemples de spoliations du non des femmes par la rĂ©ception. D’une certaine maniĂšre, en cherchant Ă  rĂ©introduire la valeur du mythe de PhilomĂšle, cette recension se prĂ©sente comme une essence de l’ouvrage plus que nĂ©cessaire de Jennifer Tamas, pour tĂ©moigner de l’amputation violente bien que symbolique de la parole fictionnelle des femmes.

Trois héroïnes du non : Andromaque, Bérénice, la Princesse de ClÚves

9Andromaque, BĂ©rĂ©nice et la Princesse de ClĂšves sont parmi les femmes Ă©tudiĂ©es Ă  qui la parole et le non ont Ă©tĂ© coupĂ© au montage de l’histoire littĂ©raire. Chacune de ces femmes m’intĂ©resse spĂ©cifiquement car elles sont les tĂȘtes d’affiches de l’histoire littĂ©raire du xviie siĂšcle. L’intĂ©rĂȘt que je leur porte dans l’ouvrage de Jennifer Tamas s’explique aussi par leur importance dans les programmes d’études du secondaire. De fait, on peut risquer d’affirmer que chaque futur citoyen français et future citoyenne française a un jour ouvert un des trois ouvrages oĂč l’on trouve ces hĂ©roĂŻnes. Elles appartiennent toutes au socle culturel français. Cependant, la lecture d’Au non des femmes montre Ă  quel point ce socle est construit sur des sables mouvants : aussi trompeurs qu’instables. J’étudierai successivement chacune de ces hĂ©roĂŻnes en montrant comment Jennifer Tamas dĂ©cĂšle les mĂ©canismes dĂ©viants puis les remplace par des rouages solides : comment une lecture erronĂ©e dirigĂ©e par le « male gaze4 » a coupĂ© la langue de ces femmes ?

Andromaque : bonne mÚre, bonne épouse, femme parfaite

10Andromaque est Ă  la fois une femme, qu’on dĂ©sire, une mĂšre, et une Ă©pouse. Épouse d’Hector, tuĂ© par Achille lors du siĂšge de Troie, elle est donnĂ©e en mariage Ă  Pyrrhus. Elle correspond « aux impĂ©ratifs pesants mais tacites qui Ă©choient Ă  bien des femmes : la perfection de l’épouse et l’exemplaritĂ© de la mĂšre » (p. 138). Andromaque pose, dĂšs l’AntiquitĂ© et le rĂ©cit de l’Illiade ainsi que ses réécritures, le destin absurde imposĂ© aux femmes : il faut avoir l’art d’ĂȘtre une Ă©pouse et une mĂšre parfaite, sans jamais oublier de rester une femme, c’est-Ă -dire d’avoir conscience de sa fĂ©minitĂ©.

11Est-il possible d’ĂȘtre tout cela Ă  la fois ? La rĂ©ception du personnage Ă  travers les siĂšcles montre que non, et que chaque siĂšcle a eu un regard (masculin) qui marque une prĂ©fĂ©rence pour un des traits dominants d’Andromaque. Chateaubriand, dans Le GĂ©nie du Christianisme,5 consacre un chapitre entier Ă  cette Troyenne. Le titre du chapitre place le prĂ©nom de l’hĂ©roĂŻne aprĂšs le nom commun gĂ©nĂ©rique « la mĂšre », faisant donc d’Andromaque la figure emblĂ©matique de la maternitĂ©. Cette apprĂ©ciation arrive aprĂšs le xviiie siĂšcle, alors que Diderot et Beaumarchais consacrent le modĂšle familial sur la scĂšne dramatique française6. De mĂȘme, en Angleterre, Richardson offre Andromaque en modĂšle Ă  sa PamĂ©la, dans le roman Ă©ponyme. Andromaque est enfin le modĂšle implicite de Julie dans le chef d’Ɠuvre de Rousseau : la nouvelle HĂ©loĂŻse se doit moins de respecter les engagements religieux de son amant et les dĂ©cisions de son pĂšre, que de choisir entre son rĂŽle de mĂšre et de femme mariĂ©e, et son rĂŽle d’amoureuse.

12Mais, un siĂšcle auparavant, Andromaque est autre chose qu’une mĂšre absolue, sacrificielle. Andromaque est loin d’ĂȘtre passive ou objet d’un choix impossible. Loin de la figure absurde, presque sisyphĂ©enne, de la femme parfaite, mĂšre sacrificielle et Ă©pouse fidĂšle, Andromaque, sous la plume de Racine, est une figure sublime. Parmi les analyses prĂ©cises de Jennifer Tamas, je ne retiendrai pour preuve que la tirade de la scĂšne 8 de l’acte III, dans laquelle l’anaphore dĂ©ontique « Dois-je » rĂ©vĂšle le pouvoir d’action d’Andromaque. Son pouvoir langagier est indĂ©niable, que ce soit Ă  travers la structure syntaxique de sa tirade, ou Ă  travers le pouvoir de l’anamnĂšse, qui rappelle aux spectateurs son passĂ© et les entraves que son statut de femme lui met aux chevilles. « La piĂšce est entiĂšrement habitĂ©e par les verbes du souvenir, par la couleur rouge des massacres et par la tinte obscure de cette nuit fatale. Racine [
] convertit en or cette boue du souvenir horrible » (p. 147). Loin d’un choix cornĂ©lien qu’aurait dĂ» faire Andromaque, en subissant l’ultimatum de Pyrrhus, cette tirade, qui peint avec une Ă©nergie sublime l’expĂ©rience terrible de la princesse Troyenne, tĂ©moigne de la grĂące de son discours et de sa posture, ainsi que de la puissance de sa personne. Telle PhilomĂšle qui tisse son viol pour en tĂ©moigner et ne pas ĂȘtre oubliĂ©e, Andromaque peint par son pouvoir oratoire son histoire.

13Toutefois, la rĂ©habilitation du pouvoir d’Andromaque ne s’arrĂȘte pas Ă  la lecture textualiste pertinente de la piĂšce de Racine. Jennifer Tamas va plus loin en consacrant la princesse en icĂŽne fĂ©ministe pour penser les troubles sociĂ©taux actuels. La comparaison avec l’image de MĂ©dĂ©e dans le tableau MĂ©dĂ©e furieuse de Delacroix, permet Ă  l’essayiste d’exprimer toute l’ambiguĂŻtĂ© de cette figure. Dans ce tableau, Delacroix fait de MĂ©dĂ©e, « furieuse », une femme Ă  la fois somptueuse et inquiĂ©tante. On connait l’histoire : on sait que les deux enfants blottis contre leur mĂšre mourront de sa main. Pourtant le tableau ne laisse pas immĂ©diatement ce sentiment de terreur surgir : c’est une mĂšre que l’on voit avec ses enfants. Andromaque et MĂ©dĂ©e ont ceci en commun qu’elles sont liĂ©es par un destin tragique fondamentalement associĂ©es Ă  un questionnement sur la maternitĂ©. Or, le fait de continuellement devoir faire un choix ou une concession entre la maternitĂ© et la fĂ©mininitĂ© — certaines diront mĂȘme entre la maternitĂ© et sa liberté — demeurent un enjeu social particuliĂšrement vivace aujourd’hui. C’est pour cela Jennifer Tamas rappelle un article de la revue Causette, parue le 8 avril 2021, dans lequel MaĂ«lle Benisty Ă©voque le « regret maternel ». L’article invite Ă  penser la question mĂ©taphysique de la maternitĂ©, qui se subdivise en plusieurs enjeux pour les femmes, leur libertĂ© et leur droit. Le grand Ă©cart imposĂ© par le dialogue entre une figure mythique sublimĂ©e par la tragĂ©die de Racine et un article journalistique contemporain signe l’originalitĂ© de la dĂ©marche que Jennifer Tamas adopte durant toute sa rĂ©flexion7, dĂ©marche qui pourrait avoir pour titre le slogan « Soyez moderne, lisez Classiques » que l’on trouve sur la jaquette de l’édition de la Giphantie de Charles Tiphaine de la Roche aux Ă©ditions du Seuil en 20228.

La Princesse de ClĂšves : la malĂ©diction d’un non que personne ne veut entendre

14L’étude sur La Princesse de ClĂšves suit la mĂȘme mĂ©thode, Ă  la diffĂ©rence que si Andromaque appartient Ă  la culture mythologique, sublimĂ©e par Racine, la princesse de ClĂšves est l’hĂ©roĂŻne d’un roman qui n’aura de cesse de susciter des lectures. Mais l’ironie sexiste frappe aussi l’ouvrage. Alors qu’il est Ă©crit par une femme, qui donne le nom d’une femme en titre Ă  son roman, qui a pour personnage principal une femme, c’est la lecture masculine qui gouverna longtemps l’interprĂ©tation de l’ouvrage. Le scandale des mots de Nicolas Sarkozy sur la Princesse de ClĂšves est la preuve la plus contemporaine du mĂ©pris pour ce livre et pour cette hĂ©roĂŻne, que ne manque pas d’analyser Jennifer Tamas.

15Celle-ci dĂ©construit dans un premier temps le mythe de la frigiditĂ©. Le plus grand problĂšme de La Princesse de ClĂšves est qu’il est un roman de la « France Galante9 », tout en dĂ©jouant les mĂ©canismes de cette « France Galante ». La jeune mademoiselle de Chartres, devenant rapidement Madame de ClĂšves, est taxĂ©e de frigiditĂ© car elle se refuse aux jeux de la galanterie, et cherche Ă  Ă©viter les piĂšges des passions non maĂźtrisĂ©es. Le refus de l’hĂ©roĂŻne ne correspond pas Ă  la conception de la galanterie d’Ancien RĂ©gime. Il semble que la lecture moderne que l’on fait de l’ouvrage tende Ă  mĂ©langer deux notions : celle de la galanterie, notion liĂ©e Ă  celle de l’honnĂȘte homme et au polissage des mƓurs, et la notion de sĂ©duction, directement associĂ©e au libertinage mondain. Or, la premiĂšre notion prend ses racines dans la France de Louis XIV et dans une cour aux mƓurs particuliĂšrement codifiĂ©es, que Jean Starobinski10, par exemple analyse parfaitement ; la seconde notion Ă©volue quant Ă  elle dans les romans des annĂ©es 1730, sous l’influence de la RĂ©gence de Philippe d’OrlĂ©ans, dans un contexte de libĂ©ration des mƓurs autorisĂ©e Ă  la noblesse fortunĂ©e, et qui se dĂ©ploie comme fantasme fictionnel dans les romans de CrĂ©billon ou de Duclos. La Princesse de ClĂšves est un roman de la France policĂ©e et non de la France libertine : se refuser Ă  tous les hommes dĂ©plait Ă  un imaginaire de la galanterie qui fait fi des distinctions Ă©pistĂ©mologiques entre les dĂ©cennies, frontiĂšres dont les contours correspondent Ă  des dominantes philosophiques, religieuses, Ă©thiques, politiques et Ă©conomiques. La seule chose qui valide l’argument de frigiditĂ© est une lecture masculine sexiste.

16Jennifer Tamas fait Ă©merger des preuves indĂ©niables du parcours que non seulement la princesse de ClĂšves, mais aussi La Princesse de ClĂšves doivent rĂ©aliser entre les accusations de frigiditĂ© et les rĂ©voltes des lecteurs. Le prince de ClĂšves lui-mĂȘme se rĂ©volte, lui qui « reproche Ă  la jeune femme de ne pas Ă©prouver ce qu’il souhaite d’elle » (p. 248). La jeune princesse est vierge : son propre corps est donc ignorant des potentiels plaisirs qu’un commerce charnel peut offrir. Cette virginitĂ© est hissĂ©e comme argument solide pour expliquer sa froideur, sans jamais se placer du point de vue de la jeune femme, qui refuse simplement de se donner, comme l’autrice le dĂ©clare avec limpidité : « Elle donne mais ne se donne pas » (p. 251). La faiblesse de la princesse, telle qu’elle est perçue par la gent masculine, est au contraire son pouvoir : « se retirant dans une forteresse intĂ©rieure, elle se fait intouchable, non frigide parce qu’elle ne sentirait rien, mais inaccessible parce qu’elle veut » (p. 256). Alors que l’écriture introspective de La Fayette, qui permet d’avoir accĂšs Ă  l’intĂ©rioritĂ© de la princesse, a Ă©tĂ© placĂ©e en modĂšle du genre par les Ă©tudes littĂ©raires11, on ne fait que trop peu de cas de l’intĂ©rioritĂ© de la jeune femme. Le style iconique est sĂ©parĂ© de la fiction : on reconnaĂźt l’intĂ©rioritĂ© du personnage, mais on lui surimpose le regard masculin.

17Dans un deuxiĂšme temps, le chapitre redonne le verbe Ă  la princesse. Tout l’enjeu du roman est finalement de faire entendre — et comprendre — aux hommes, un non, un droit au refus de consentement. Or, ni le mari ni l’amant ne souscrivent au refus. Toute la fin du rĂ©cit est en rĂ©alitĂ© une bataille pour que le non soit compris. Le duc est Ă©chauffĂ© d’amour et pourtant elle le rejette. Dans la temporalitĂ© du rĂ©cit, l’enthousiasme de l’amant est contrariĂ© par le refus de l’amante. Pourtant, on apprend le refroidissement de la passion du duc : « la fin du roman nous interroge sur la survivance des passions, y compris celles qui semblent les plus violentes. La frigiditĂ© du sentiment n’affecte pas le personnage qu’on attendait12 ». Au-delĂ  de l’apprĂ©ciation du lecteur moderne qui se rĂ©volte face au refus de la galanterie, se joue dans le roman une fictionnalisation des dĂ©bats de philosophie Ă©thique. Si on accepte de dĂ©laisser un dĂ©bat infructueux sur la frigiditĂ©, la froideur, le refus de jouer le jeu de la galanterie, lisons plutĂŽt ce rĂ©cit Ă  la lumiĂšre des Passions de l’ñme de Descartes, paru en 1649. Entre le discours narrativisĂ©, la formulation du non, les leçons d’une mĂšre et les dĂ©cisions d’une veuve, se jouent vĂ©ritablement la question du traitement des passions, de leur pĂ©rennitĂ© et de leur expression acceptable dans la sociĂ©tĂ©. Le duc de Nemours oublie sa passion amoureuse aprĂšs en avoir fait une dĂ©monstration dangereuse socialement pour la princesse ; Ă  l’inverse, la jeune femme a toujours rĂ©flĂ©chi aux consĂ©quences.

18La Princesse de ClĂšves pose la question Ă©vidente du consentement et du respect du refus des femmes, mais impose aussi une rĂ©flexion sur ce qu’il advient des femmes dans les aventures amoureuses. En se focalisant uniquement sur les sentiments du duc de Nemours, focalisation particuliĂšrement tentante car il est un amant Ă©chauffĂ© et touchant d’une certaine maniĂšre, la lecture se rĂ©duit Ă  celle de la romance, au sens moderne : on ne s’intĂ©resserait qu’à une histoire d’amour entre deux individus, uniquement encadrĂ©e par leur propre sentiment. Or La Princesse de ClĂšves dĂ©bute par la description de la cour d’Henri II et impose immĂ©diatement le contexte politique et sociologique dont les lois strictes rĂ©gissent la cour. De mĂȘme, le personnage de la mĂšre impose de lire dans les hĂ©sitations puis le refus de la princesse, un choix dĂ©libĂ©rĂ© et rĂ©flĂ©chi, qui prend en compte la condition des femmes durant l’Ancien RĂ©gime. Enfin, la question du veuvage et de ce que cela implique guide aussi une rĂ©flexion sur les libertĂ©s fĂ©minines, rĂ©flexion que l’on retrouve avec Les Liaisons dangereuses. Ainsi, rejeter La Princesse de ClĂšves au nom d’un dĂ©sintĂ©rĂȘt et d’une frigiditĂ©, c’est ne lire le roman qu’avec les yeux d’un homme frustré dans sa puissance ; Jennifer Tamas invite au contraire Ă  lire La Princesse de ClĂšves comme un bijou Ă©pistĂ©mologique qui enquĂȘte jusque dans les pensĂ©es d’une femme noble, intelligente et puissante, mais surtout clairvoyante.

BĂ©rĂ©nice : la subtilitĂ© d’un non contre-cƓur

19Terminons l’examen de ces hĂ©roĂŻnes par celle qui est, visiblement13, la plus chĂšre Ă  l’autrice : BĂ©rĂ©nice. Cette figure est celle qui partage une histoire avec Titus. La reine de Palestine et l’empereur romain s’aiment mais ne peuvent s’aimer.

20L’empereur est celui qui, Ă  premiĂšre vue, a tous les pouvoirs : la piĂšce se dĂ©roule Ă  Rome, ville sur laquelle il rĂšgne, les personnages sont romains et conseillent l’empereur. Sur scĂšne, BĂ©rĂ©nice n’est qu’une Ă©trangĂšre. L’histoire, qui Ă©voque la rupture aussi pathĂ©tique que lyrique de deux amants, versifiĂ©e par Racine, est celle d’un Je te quitte sublimĂ©e par des rĂ©flexions politiques.

21Titus aime BĂ©rĂ©nice, et les sentiments sont rĂ©ciproques. BĂ©rĂ©nice est venue de Palestine sur la parole de Titus ; toutefois ce dernier, pour le bien de Rome, doit renoncer Ă  elle. Il est donc pris entre deux serments : l’« exigence de la loi romaine, qui lui est extĂ©rieure, et le respect de sa promesse, qu’il a formulĂ©e avec le cƓur » (p. 296).. Le dilemme est donc simple : si Titus quitte BĂ©rĂ©nice, « il devient parjure », et accĂšde aux pouvoirs par la trahison. Si Titus reste avec BĂ©rĂ©nice, il n’accĂšde pas au pouvoir, car il trahit la loi romaine. Dans une telle structure, qui pose la tension mĂȘme de la tragĂ©die racinienne, BĂ©rĂ©nice est l’objet du discours et de l’inquiĂ©tude de Titus. Pourtant la piĂšce porte son nom, et c’est elle qui dĂ©passe l’acmĂ© tragique.

22C’est lĂ  que rĂ©side le sublime de BĂ©rĂ©nice. La piĂšce semble n’avoir pour force que la dĂ©cision suspendue aux lĂšvres de Titus qui ne peut faire un choix sans se trahir. En donnant le nom de la princesse Ă  sa piĂšce, Racine dĂ©signe dĂ©jĂ  du doigt la force agissante qui rĂ©duira le nƓud de l’intrigue : c’est BĂ©rĂ©nice qui prend le pouvoir dĂ©cisionnel. C’est elle, par son choix, par sa parole, qui parviendra Ă  dĂ©passer l’impossible. C’est BĂ©rĂ©nice qui renonce Ă  Titus, et qui le sauve du parjure. En rĂ©solvant le problĂšme, elle se fait maĂźtresse sublime dans l’art de dire non. Elle « donne aux deux princes qui l’aiment Titus et Antiochus (qui en est le premier conseiller) une leçon sublime de l’art de se sĂ©parer » (p. 276). Le oui lui est interdit, seul le non peut ouvrir — pour elle comme pour son amant — une voie de rĂ©demption, ainsi qu’à son amant. Mais la nĂ©gation n’est pas qu’un simple mot-phrase mettant fin Ă  une histoire : il est la reprise d’un pouvoir que son statut d’étrangĂšre lui avait ĂŽtĂ©. Son non, est un « formidable acte de grĂące » (p. 300), qui lui rend les honneurs de son rang. Au contraire du rĂ©cit Titus n’aimait pas BĂ©rĂ©nice14, qui distord l’Ɠuvre racinienne en confĂ©rant Ă  l’empereur la premiĂšre place, le chapitre de Jennifer Tamas offre Ă  BĂ©rĂ©nice l’éclat qu’elle mĂ©rite dans la grĂące de son refus.

23Antigone, BĂ©rĂ©nice ainsi que la Princesse de ClĂšves ne sont que trois exemples traitĂ©s dans trois des sept chapitres, au cĂŽtĂ© de la marquise de Merteuil, HĂ©lĂšne de Troie, le Petit Chaperon rouge ou encore Belle. Cet Ă©chantillon permet de prendre la teneur du rapt mais aussi de prendre goĂ»t Ă  la relecture des classiques pour y apprĂ©cier le sublime d’un langage du non, que le traitement culturel contemporain refuse.

Deux rapts culturels : la rĂ©ception des contes entre la réécriture et l’adaptation cinĂ©matographique

24L’urgence du projet proposĂ© par Jennifer Tamas ne se formule pas uniquement en termes de relecture de classiques mais aussi en termes d’hermĂ©neutique et d’éducation. L’autre grand point d’étude d’Au non des femmes est celle d’une rĂ©ception, dirai-je, « populaire » ou « vulgaire », c’est-Ă -dire la rĂ©ception qui impose une lecture dans une geste culturelle qui coupe violemment la langue aux femmes et l’expose mutilĂ©e au grand public. Pour en comprendre tout le danger, je propose deux exemples de rapts culturels, Ă  savoir celui du conte du Petit Chaperon rouge et celui de La Belle et la BĂȘte.

Le Petit Chaperon rouge : de la culpabilisation des jeunes filles Ă  l’émancipation des femmes

25Étudier un « conte » est un exercice intellectuel intense qui rĂ©clame un grand nombre de connaissances, allant de celles de la classification des contes Ă  l’étude anthropologique, en passant par le questionnement gĂ©nĂ©tique. Les Ă©tudes actuelles trĂšs fĂ©condes sur les contes tĂ©moignent de la spĂ©cificitĂ© de ce domaine de recherche, et font depuis plusieurs dĂ©cennies de vĂ©ritables (re)dĂ©couvertes hermĂ©neutiques. Au sein de cette activitĂ© universitaire, le conte du Petit Chaperon rouge tient bonne place, non seulement parce qu’il est surement l’un des plus cĂ©lĂšbres, mais aussi parce qu’il est un des contes que les EuropĂ©ens ont le plus (re)composĂ©. Or, c’est au cƓur de cette réécriture que se lit le destin du conte, dont s’empare Jennifer Tamas pour problĂ©matiser la rĂ©ception masculine des personnages fĂ©minins.

26Comme le rappelle l’autrice, les versions de Perrault et Grimm sont les plus connues et celles qui circulent le plus aujourd’hui, avec pour moteur d’avertir les jeunes filles : « ne pas se fier aux hommes et rester dans le droit chemin » (p. 74). Le conte est lu comme une « initiation sexuelle » (p. 75), car voir le loup signifie dĂšs le xviie siĂšcle « avoir une galanterie ». Or, comme le souligne Jennifer Tamas :

[
] cette vision du monde est-elle tellement Ă©loignĂ©e de celle que l’on prĂ©sente aujourd’hui aux jeunes filles ? Lorsqu’on Ă©voque le harcĂšlement de rue, il est recommandĂ© soit de passer son chemin, soit de ne pas donner prise aux agresseurs en portant des habits trop voyants. (p. 76)

27Dans la mesure oĂč les contes Ă©crits s’inscrivent dans un classement de contes-types qui renferment dans une fiction archĂ©typale une morale ou une leçon Ă©thique, la « leçon » du Petit Chaperon rouge doit pouvoir « parler » encore aujourd’hui : or l’avertissement transmis poursuit la sexualisation des jeunes filles et surtout leur culpabilisation. Lire le Petit Chaperon rouge comme un avertissement sexuel, c’est valider, implicitement, l’interdiction de porter une jupe rouge quand on sort le soir, sous peine de se voir agresser sexuellement.

28Une tout autre lecture du conte est cependant possible. Jennifer Tamas invite Ă  lire l’ouvrage « autrement pour conforter les femmes dans leur dĂ©sir d’émancipation. Non seulement elles doivent renoncer Ă  ĂȘtre sauvĂ©es par les hommes, mais en rĂ©alitĂ© elles savent trĂšs bien s’en sortir par elles-mĂȘmes » (p. 76-77). C’est en particulier la lecture des travaux d’Yvonne Verdier15, qui l’autorise. Elle lit le conte comme celui d’une Ă©ducation de la fille Ă  devenir femme. Le conte se divise entre trois moments du « destin gĂ©nĂ©sique » de la femme : la maternitĂ© avec la mĂšre, la pubertĂ© avec la fille et la mĂ©nopause symbolisĂ©e par la grand-mĂšre. Il ne s’agit donc pas que d’une Ă©ducation sexuelle, mais aussi d’une Ă©duction technique, savante du devenir femme. En modifiant le point de vue, c’est-Ă -dire en quittant l’idĂ©e de lire un conte pour voir comme une jeune fille devient assez mature pour avoir des relations saines avec un homme, le conte se lit comme une Ă©ducation au savoir-faire fĂ©minin, d’un

savoir purement fĂ©minin qui est relayĂ© par une communautĂ© de femmes : la capacitĂ© Ă  cuisiner (grĂące Ă  la mĂ©taphore des denrĂ©es), Ă  coudre et Ă  s’habiller (comme le symbolise le chemin des Aiguilles), mais aussi Ă  laver et Ă  maintenir chez soi la propretĂ© (ce que montre le refus de l’enfant de dĂ©fĂ©quer dans le lit). Devenir femme, c’est certes dĂ©couvrir son corps, mais c’est aussi maĂźtriser des techniques et des talents qui Ă©taient hautement valorisĂ©s dans une sociĂ©tĂ© essentiellement rurale et paysanne. (p. 81) 

29Jennifer Tamas, avec Yvonne Verdier, ne fait pas rĂ©fĂ©rence Ă  l’Ɠuvre de Perrault ou Ă  celle de Grimm, mais Ă  une version nivernaise, dont elle offre une Ă©dition en annexe d’Au non des femmes. Dans cette version, trĂšs courte, qui est celle recueillie par le folkloriste Achille Millien dans la NiĂšvre, le conte offre une Ă©chappatoire Ă  la jeune fille, qui, grĂące Ă  la ruse, s’enfuit. L’enfant n’est pas punie pour avoir tentĂ© le loup : elle se sauve seule, par son intelligence et grĂące Ă  sa bonne Ă©ducation transmise par sa mĂšre.

30La relecture du conte du Petit Chaperon rouge dĂ©joue les piĂšges de la sexualisation de la fillette et de la culpabilisation de la victime d’agression sexuelle. Dans une France qui oscille entre accusation de wokisme et essais infructueux de modifications des mƓurs en matiĂšre de respect sexuel, cette analyse de la rĂ©ception d’un conte — pour enfant ! — permet de montrer d’une part le gouffre qui se creuse sous les pieds de la moitiĂ© de la population qui doit se dĂ©fendre jusque dans la littĂ©rature de jeunesse, et l’échappatoire intelligible et raisonnĂ©e que demeure l’hermĂ©neutique critique.

L’adaptation de Disney : stylisation du syndrome de Stockholm

31La deuxiĂšme preuve de l’urgence de modifier notre regard est l’image du cinĂ©ma, et en particulier de l’industrie de Disney. Le chapitre 2 avec le titre « Dans la prison du consentement, ou comment la Belle captive la BĂȘte » pose d’emblĂ©e la dialectique au cƓur de l’étude attentive du conte de la « Belle et la BĂȘte » entre la forme Ă©crite et la forme cinĂ©matographique.

32Les industries Disney, en 1991, proposent une adaptation de La Belle et la BĂȘte. Avec ses objets enchantĂ©s, dotĂ©s d’un caractĂšre iconique, le dessin animĂ© aura marquĂ© toute une gĂ©nĂ©ration d’enfants, qui aujourd’hui parents transmettent l’enthousiasme Ă  une autre gĂ©nĂ©ration. Cependant, au-delĂ  du charme de LumiĂšre, madame Samovar et son fils, ou de l’Armoire, le film pour enfant reprend le mythe du ravisseur, puisque la BĂȘte n’est rien d’autre qu’un sĂ©questrateur qui enferme la jeune Belle dans son chĂąteau. Ce dessin animĂ© est la preuve que le fantasme du ravisseur, « qu’il soit monstrueux ou violent » (p. 11), demeure fermement ancrĂ© dans notre univers culturel. Le syndrome de Stockholm16 est sublimĂ© par le couple.

33En 1991, la figure fĂ©minine est ravie dans un double sens. Le sens premier du terme, physique et violent, qui rappelle que Belle est enlevĂ©e de force, sĂ©questrĂ©e contre sa volontĂ© et enfermĂ©e dans son chĂąteau et dont la destinĂ©e est de s’unir Ă  la BĂȘte pour le dĂ©livrer de son enchantement ; le deuxiĂšme, celui affaiblie dans la langue moderne, d’enchantĂ©e, d’enjouĂ©e. Le renversement lexical est total. L’enchantement et le ravissement, qui dans la langue classique comportaient un sens violent et effrayant, deviennent les synonymes d’un monde merveilleux oĂč le danger devient attrayant. Ce qui Ă©tait le signe d’une crise dans la conscience de l’individu et de son rapport au monde devient, dans le langage moderne, le signe d’un monde poĂ©tique et surtout utopique — mais d’une utopie dans laquelle le rapt est sublimĂ©. Le montage cinĂ©matographique le montre d’ailleurs :

La camĂ©ra nous montre certes la BĂȘte Ă  travers les yeux de la jeune femme, mais ce regard reste extĂ©rieur et dĂ©voile en rĂ©alitĂ© ce que la BĂȘte espĂšre montrer d’elle : une dualitĂ© traditionnelle qui oppose l’ñme au corps. La camĂ©ra ne nous fait pas accĂ©der Ă  l’intĂ©rioritĂ© dĂ©chirĂ©e de Belle que l’on voit uniquement sous l’angle de la beauté : son corps, ses tenues, sa voix, tout d’elle est Ă©rotisĂ©, tout d’elle est simplifiĂ©. Elle nous est montrĂ©e comme objet Ă  travers un regard dĂ©sirant (le « male gaze » de la BĂȘte »). (p. 116)

34Pourtant, le conte La Belle et la BĂȘte rĂ©vĂšle une autre rĂ©alitĂ©. Au non des femmes compare les sources pour dĂ©gager l’instant oĂč un conte, qui se prĂ©sentait comme une initiation Ă  la sexualitĂ© fĂ©minine et un apprentissage du dĂ©sir de l’autre, est devenu un conte d’affaiblissement de la violence. En 1740, Madame de Villeneuve compose un rĂ©cit dans lequel la jeune Belle est tout sauf une femme passive, que son pĂšre Ă©change contre sa vie, alors qu’il est prisonnier du chĂąteau de la BĂȘte. La jeune femme est, bien au contraire, une personne agissante et douĂ©e de rĂ©flexion ainsi que d’indĂ©pendance. Face Ă  elle se trouve une BĂȘte, qui ne l’est pas qu’uniquement en apparence. Sa monstruositĂ© physique s’associe, dans une esthĂ©tique classique oĂč le bon et le beau s’équivalent, Ă  une monstruositĂ© verbale et psychologique. L’animal n’aura de cesse de dire « voulez-vous coucher avec moi ? » Ă  la jeune femme. La fable est donc aussi celle d’un apprentissage du langage poli. En parallĂšle, la jeune femme s’éduque elle-mĂȘme, notamment Ă  son propre dĂ©sir, puisque chaque nuit, elle fait des rĂȘves Ă©rotiques, que l’autrice se complait Ă  dĂ©tailler. Le conte dĂ©veloppe donc une Ă©ducation Ă  la civilitĂ© pour la BĂȘte, et une Ă©ducation Ă  la sexualitĂ© pour la Belle, qui doit apprendre Ă  connaĂźtre ses propres dĂ©sirs avant de se marier. Tout le conte est une Ă©ducation Ă  dire non et Ă  entendre le non :

Dire « non », c’est Ă©duquer l’autre Ă  respecter la temporalitĂ© du dĂ©sir, la contingence des corps. Dire « non », c’est aussi accepter la nuditĂ© du discours sans fleur de rhĂ©torique, une nuditĂ© qui peut apparaĂźtre ennuyeuse mais qui a le mĂ©ritĂ© de la clartĂ©. (p. 125)

35Le conte de Madame de Beaumont, parue en 1757, est une version simplifiĂ©e, qui occulte notamment les rĂȘves Ă©rotiques dans un souci de biensĂ©ance, qui toutefois ĂŽte toute la valeur initiatique de l’Ɠuvre. On comprend aisĂ©ment pourquoi les manuels scolaires de collĂšge privilĂ©gient le conte pudique de Beaumont pour interroger la question anthropologique de la monstruositĂ© au programme de l’étude de la littĂ©rature. Mais il semble urgent de transmettre aux publics, prĂȘts Ă  ĂȘtre initiĂ©s aux questions anthropologiques de la sexualitĂ© et des rapports charnels, le conte de Mme de Villeneuve.

Écouter les sensibilitĂ©s : dialoguer entre anciens et modernes

36Pour introduire particuliĂšrement son double objectif, Jennifer Tamas Ă©voque l’épisode au parfum de scandale17 que connut l’institution de l’agrĂ©gation de lettres modernes en 2019. Cette annĂ©e, le poĂšte AndrĂ© ChĂ©nier Ă©tait mis au programme. Le poĂšme « l’Oaristys » avait alors suscitĂ© le dĂ©bat. D’inspiration bucolique, ce poĂšme contient une fable comprise par beaucoup d’étudiants et d’étudiantes comme une scĂšne de viol. Plusieurs Ɠuvres du jeune poĂšte du xviiie siĂšcle sont effectivement des scĂšnes oĂč les relations charnelles sont composĂ©es sur un tissu de violence interpersonnelles18. Mais au-delĂ  de l’analyse des textes et de la reconnaissance techniques des hypotextes, ce qui suscita le malaise des candidats et candidates fut le fait de devoir commenter techniquement, donc peut-ĂȘtre froidement un texte de viol, et de n’obtenir, dans leur dĂ©tresse, qu’une absence de rĂ©ponse de la part de l’institution.

37Sans reprendre le commentaire que fait Jennifer Tamas sur cet Ă©pisode, je voudrais simplement conclure avec lui. Le problĂšme rencontrĂ© fut que l’institution, Ă  savoir ceux et celles qui sont dĂ©jĂ  agrĂ©gĂ©s, donc dĂ©jĂ  adoubĂ©s, ont gardĂ© le silence face Ă  l’angoisse et au malaise des futurs membres de ce cercle d’élites de l’analyse littĂ©raire et de la connaissance poĂ©tique. De plus, ces candidats sont des futurs enseignants : ce silence invite Ă  penser une zone d’ombre, de non-dits portĂ©s sur la littĂ©rature elle-mĂȘme, comme si la censure (cette langue textuelle coupĂ©e) se maintenait et rĂ©sidait dĂ©sormais du cĂŽtĂ© de l’école.

38Le cas « ChĂ©nier »19 participe au dĂ©bat sur la lecture des textes anciens, dĂ©bat qui prend ses racines dans le mouvement #Metoo et la querelle sur le wokisme. La question sous-jacente est la suivante : faut-il condamner nos classiques Ă  la lumiĂšre de nos valeurs contemporaines ? En d’autres termes, faut-il rejeter Racine et Rousseau pour avoir Ă©tĂ© des hommes condamnables selon notre morale, bien qu’ils soient les pĂšres de BĂ©rĂ©nice et de la Nouvelle HĂ©loĂŻse ? Faut-il continuer de lire l’Ɠuvre de Casanova, contenant des scĂšnes horribles de viol et de manipulation des femmes ? Je ne rĂ©pondrai Ă  ces questions qu’en recopiant un extrait de l’introduction d’Au non des femmes :

S’il m’appartenait de trancher le dĂ©bat, je dirais que si l’on prend la thĂ©orie de la rĂ©ception au sĂ©rieux, Ă  savoir qu’un texte n’est rien sans son lectorat (ce que Proust affirme dans son texte de 1906 Sur la lecture), il est impossible de ne pas voir dans ce poĂšme une esthĂ©tisation de la violence masculine, le but Ă©tant de faire cĂ©der la femme par tous les moyens (rhĂ©toriques et corporels). Or le terme oaristys est devenu un mot commun signifiant « idylle, entretien tendre ». Ce poĂšme n’est-il pas au contraire l’illustration de l’insistance d’un homme qui entend exercer sa domination sexuelle, quelles que soient les rĂ©ticences de l’autre ? L’argumentation du berger est particuliĂšrement appuyĂ©e et n’a rien de vraiment tendre. C’est bien la question des normes sexuelles que le poĂšme tout comme la dĂ©finition du dictionnaire nous invitent Ă  interroger. » (p. 46‑47)

39Nous invite Ă  les interroger : le dialogue avec les temps classiques doit ĂȘtre maintenu, et ouvert Ă  la discussion :

Nier le vĂ©cu de nos Ă©lĂšves, c’est oublier l’adage cartĂ©sien selon lequel nous sommes des choses pensantes, mais aussi des choses vivantes, qui respirent, mangent, vivent, forniquent, que notre corps est une somme d’expĂ©riences Ă  prendre en compte. Ne pas nier la corporalitĂ© de nos Ă©lĂšves. (Ibid.)

40La littĂ©rature est une chose aussi vivante que la langue française : nos institutions, nos lectures doivent subir la mĂȘme continuelle mĂ©tamorphose, sauf Ă  se rĂ©soudre Ă  voir mourir les Ɠuvres.