
Une Philomélie moderne : quand le dialogue des anciens et des modernes devient une urgence
1En 2002, pour introduire lâarticle « PhilomĂšle » dans le Dictionnaire des Mythes fĂ©minins, PhilomĂšle qui fut violĂ©e puis mutilĂ©e par TĂ©rĂ©e pour l'empĂȘcher de dire lâhorreur des sĂ©vices, Sylvie Ballestra-Puech et VĂ©ronique GĂ©ly dĂ©plorent la rĂ©ception du mythe :
TĂ©rĂ©e1 triompherait-il, pour finir ? La femme quâil a violĂ©e et mutilĂ©e pour ne pas ĂȘtre dĂ©noncĂ© est bel et bien oubliĂ©e dans les Mythologies modernes. Si lâon connaĂźt lâhirondelle et le rossignol comme « thĂšmes » ou « motifs » poĂ©tiques et dĂ©coratifs, se souvient-on vraiment de la raison pour laquelle lâune et lâautre sont incapables de parler, dâarticuler un rĂ©cit ? Les noms communs ont supplantĂ© les noms propres, et deux millĂ©naires de littĂ©rature europĂ©ennes sont en passe de rĂ©ussir lâeuphĂ©misation de la violence et du viol tentĂ©e sans succĂšs in illo tempore par le barbare roi de Thrace2.
2Le mythe de PhilomĂšle est celui dâun viol, dâune amputation ; câest le mythe du rapt de la parole, de la mutilation de la femme ; câest aussi le mythe de lâintelligence fĂ©minine et de lâĂ©criture comme voie/voix de secours. HĂ©roĂŻne antique, oubliĂ©e dans la tradition littĂ©raire, PhilomĂšle est la parente de toutes les hĂ©roĂŻnes littĂ©raires, quâelles appartiennent au monde du conte, du mythe, du drame ou du roman.
3Professeure agrĂ©gĂ©e, docteure Ăšs lettres en langue et littĂ©raire française, spĂ©cialiste de lâAncien RĂ©gime, et particuliĂšrement de lâĆuvre de Racine, Jennifer Tamas vit et enseigne aux Ătats-Unis. Cet Ă©loignement gĂ©ographique est aussi un Ă©loignement mĂ©thodologique qui ouvre la voie libĂ©ratrice pour Ă©tudier dâune part, dans les textes, les hĂ©roĂŻnes du non â et elles sont indubitablement nombreuses â de lâAncien RĂ©gime, de la fillette du Petite Chaperon rouge Ă la grande Madame de Merteuil, dâautre part, les mĂ©canismes de la rĂ©ception qui ont conduit, aujourdâhui encore et toujours, Ă lire dans la bouche de ces femmes un non qui veut dire oui, un refus qui nâest que frigiditĂ©, une agentivitĂ© qui nâest que passivitĂ© et puissance de lâhomme sur la femme.
4DĂšs le prologue de lâouvrage, Jennifer Tamas dĂ©ploie en deux pages les interrogations, qui ne sont que la formulation policĂ©e dâune indignation que â je lâespĂšre3 â nous sommes nombreux et nombreuses Ă pouvoir formuler :
DâoĂč vient alors que les femmes soient perçues comme des ĂȘtres ne sachant pas dire « non » ou dont le non ne compte pas, au point quâelles intĂ©riorisent cette dĂ©faillance et sây conforment ? Quâest-ce qui conduit Ă consentir malgrĂ© soi ? Est-ce abdiquer la volontĂ© ou se soumettre par peur dâĂȘtre libre ? (p. 13)
5Une remarque immĂ©diatement formulĂ©e par Jennifer Tamas, qui de prime abord semble une tautologie, est que le « non » est un mot-phrase, qui ne marque aucune diffĂ©rence entre le fĂ©minin et le masculin. Un non fĂ©minin et un non masculin, dans le systĂšme linguistique, ne fait aucune diffĂ©rence : point de genre dans le refus catĂ©gorique. Pourtant, au-delĂ de la langue Ă©crite, la performation linguistique et le contexte dâĂ©nonciation, qui prendrait en compte le genre mĂȘme de lâĂ©nonciateur, tĂ©moignent dâune trop forte distinction du pouvoir effectif de ce non. Dire « non », quand on est une femme, nâa pas le mĂȘme effet sur le destinataire que si on est un Ă©nonciateur. Cette remarque est toujours dâactualité : le refus fĂ©minin nâest toujours pas entendu avec la mĂȘme force que le refus masculin. Ce qui est malheureusement une Ă©vidence actuellement, lâĂ©tait-il dans lâesprit de nos prĂ©dĂ©cesseurs ?
Cet essai a lâambition dâexplorer la littĂ©rature die classique, et dâanalyser sa sĂ©dimentation dans notre culture populaire et son rĂŽle dans la formation de lâimagination occidentale. Le but est de dĂ©construire les mĂ©canismes de la parole fĂ©minine en dĂ©celant les rouages mis en place par les hommes dans le cadre de la sociĂ©tĂ© française du xviie siĂšcle. (p. 13)
6Au non des femmes. LibĂ©rer nos classiques du regard masculin a trois objectifs : (re)lire un ensemble dâĆuvres classiques, composĂ© Ă lâĂąge classique, et Ă©tudiĂ© en classe, avec une posture textualiste qui a le grand mĂ©rite de se confronter aux Ćuvres avec prĂ©cision ; (rĂ©)Ă©couter les analyses des lecteurs professionnels au fil de lâhistoire littĂ©raire afin de dĂ©jouer les piĂšges dâune rĂ©ception masculine et/ou fautive ayant omis des Ă©lĂ©ments textuels essentiels pour saisir le texte ; comparer, dans un geste novateur et stimulant, les fables anciennes et les situations contemporaines afin de saisir les points obscurs et sexistes de notre sociĂ©tĂ© qui perdurent.
7Sept chapitres enquĂȘtent sur une hĂ©roĂŻne dâun chef dâĆuvre français. Câest ainsi que dĂ©filent au fil des pages des analyses du Petit Chaperon rouge, de La Belle et la BĂȘte, dâAndromaque, des Liaisons dangereuses, de La Princesse de ClĂšves ou encore de BĂ©rĂ©nice. Chacun de ces ouvrages met en valeur une femme qui a su dire non, dans diffĂ©rents contextes, sous diffĂ©rentes formes et pour diffĂ©rentes raisons et « cet essai » les « met Ă lâhonneur », car elles « ont toutes un point commun : alors mĂȘme quâelles sont cristallisĂ©es par lâhistoire littĂ©raire, leur refus a Ă©tĂ© effacĂ©. Leur rĂ©sistance leur a Ă©tĂ© spoliĂ©e » (p. 27).
8La prĂ©sente recension suivra les trois objectifs de Jennifer Tamas. AprĂšs avoir suivi le destin sublime de trois femmes, que jâaurai sĂ©lectionnĂ©es, jâexposerai deux exemples de spoliations du non des femmes par la rĂ©ception. Dâune certaine maniĂšre, en cherchant Ă rĂ©introduire la valeur du mythe de PhilomĂšle, cette recension se prĂ©sente comme une essence de lâouvrage plus que nĂ©cessaire de Jennifer Tamas, pour tĂ©moigner de lâamputation violente bien que symbolique de la parole fictionnelle des femmes.
Trois héroïnes du non : Andromaque, Bérénice, la Princesse de ClÚves
9Andromaque, BĂ©rĂ©nice et la Princesse de ClĂšves sont parmi les femmes Ă©tudiĂ©es Ă qui la parole et le non ont Ă©tĂ© coupĂ© au montage de lâhistoire littĂ©raire. Chacune de ces femmes mâintĂ©resse spĂ©cifiquement car elles sont les tĂȘtes dâaffiches de lâhistoire littĂ©raire du xviie siĂšcle. LâintĂ©rĂȘt que je leur porte dans lâouvrage de Jennifer Tamas sâexplique aussi par leur importance dans les programmes dâĂ©tudes du secondaire. De fait, on peut risquer dâaffirmer que chaque futur citoyen français et future citoyenne française a un jour ouvert un des trois ouvrages oĂč lâon trouve ces hĂ©roĂŻnes. Elles appartiennent toutes au socle culturel français. Cependant, la lecture dâAu non des femmes montre Ă quel point ce socle est construit sur des sables mouvants : aussi trompeurs quâinstables. JâĂ©tudierai successivement chacune de ces hĂ©roĂŻnes en montrant comment Jennifer Tamas dĂ©cĂšle les mĂ©canismes dĂ©viants puis les remplace par des rouages solides : comment une lecture erronĂ©e dirigĂ©e par le « male gaze4 » a coupĂ© la langue de ces femmes ?
Andromaque : bonne mÚre, bonne épouse, femme parfaite
10Andromaque est Ă la fois une femme, quâon dĂ©sire, une mĂšre, et une Ă©pouse. Ăpouse dâHector, tuĂ© par Achille lors du siĂšge de Troie, elle est donnĂ©e en mariage Ă Pyrrhus. Elle correspond « aux impĂ©ratifs pesants mais tacites qui Ă©choient Ă bien des femmes : la perfection de lâĂ©pouse et lâexemplaritĂ© de la mĂšre » (p. 138). Andromaque pose, dĂšs lâAntiquitĂ© et le rĂ©cit de lâIlliade ainsi que ses réécritures, le destin absurde imposĂ© aux femmes : il faut avoir lâart dâĂȘtre une Ă©pouse et une mĂšre parfaite, sans jamais oublier de rester une femme, câest-Ă -dire dâavoir conscience de sa fĂ©minitĂ©.
11Est-il possible dâĂȘtre tout cela Ă la fois ? La rĂ©ception du personnage Ă travers les siĂšcles montre que non, et que chaque siĂšcle a eu un regard (masculin) qui marque une prĂ©fĂ©rence pour un des traits dominants dâAndromaque. Chateaubriand, dans Le GĂ©nie du Christianisme,5 consacre un chapitre entier Ă cette Troyenne. Le titre du chapitre place le prĂ©nom de lâhĂ©roĂŻne aprĂšs le nom commun gĂ©nĂ©rique « la mĂšre », faisant donc dâAndromaque la figure emblĂ©matique de la maternitĂ©. Cette apprĂ©ciation arrive aprĂšs le xviiie siĂšcle, alors que Diderot et Beaumarchais consacrent le modĂšle familial sur la scĂšne dramatique française6. De mĂȘme, en Angleterre, Richardson offre Andromaque en modĂšle Ă sa PamĂ©la, dans le roman Ă©ponyme. Andromaque est enfin le modĂšle implicite de Julie dans le chef dâĆuvre de Rousseau : la nouvelle HĂ©loĂŻse se doit moins de respecter les engagements religieux de son amant et les dĂ©cisions de son pĂšre, que de choisir entre son rĂŽle de mĂšre et de femme mariĂ©e, et son rĂŽle dâamoureuse.
12Mais, un siĂšcle auparavant, Andromaque est autre chose quâune mĂšre absolue, sacrificielle. Andromaque est loin dâĂȘtre passive ou objet dâun choix impossible. Loin de la figure absurde, presque sisyphĂ©enne, de la femme parfaite, mĂšre sacrificielle et Ă©pouse fidĂšle, Andromaque, sous la plume de Racine, est une figure sublime. Parmi les analyses prĂ©cises de Jennifer Tamas, je ne retiendrai pour preuve que la tirade de la scĂšne 8 de lâacte III, dans laquelle lâanaphore dĂ©ontique « Dois-je » rĂ©vĂšle le pouvoir dâaction dâAndromaque. Son pouvoir langagier est indĂ©niable, que ce soit Ă travers la structure syntaxique de sa tirade, ou Ă travers le pouvoir de lâanamnĂšse, qui rappelle aux spectateurs son passĂ© et les entraves que son statut de femme lui met aux chevilles. « La piĂšce est entiĂšrement habitĂ©e par les verbes du souvenir, par la couleur rouge des massacres et par la tinte obscure de cette nuit fatale. Racine [âŠ] convertit en or cette boue du souvenir horrible » (p. 147). Loin dâun choix cornĂ©lien quâaurait dĂ» faire Andromaque, en subissant lâultimatum de Pyrrhus, cette tirade, qui peint avec une Ă©nergie sublime lâexpĂ©rience terrible de la princesse Troyenne, tĂ©moigne de la grĂące de son discours et de sa posture, ainsi que de la puissance de sa personne. Telle PhilomĂšle qui tisse son viol pour en tĂ©moigner et ne pas ĂȘtre oubliĂ©e, Andromaque peint par son pouvoir oratoire son histoire.
13Toutefois, la rĂ©habilitation du pouvoir dâAndromaque ne sâarrĂȘte pas Ă la lecture textualiste pertinente de la piĂšce de Racine. Jennifer Tamas va plus loin en consacrant la princesse en icĂŽne fĂ©ministe pour penser les troubles sociĂ©taux actuels. La comparaison avec lâimage de MĂ©dĂ©e dans le tableau MĂ©dĂ©e furieuse de Delacroix, permet Ă lâessayiste dâexprimer toute lâambiguĂŻtĂ© de cette figure. Dans ce tableau, Delacroix fait de MĂ©dĂ©e, « furieuse », une femme Ă la fois somptueuse et inquiĂ©tante. On connait lâhistoire : on sait que les deux enfants blottis contre leur mĂšre mourront de sa main. Pourtant le tableau ne laisse pas immĂ©diatement ce sentiment de terreur surgir : câest une mĂšre que lâon voit avec ses enfants. Andromaque et MĂ©dĂ©e ont ceci en commun quâelles sont liĂ©es par un destin tragique fondamentalement associĂ©es Ă un questionnement sur la maternitĂ©. Or, le fait de continuellement devoir faire un choix ou une concession entre la maternitĂ© et la fĂ©mininitĂ© â certaines diront mĂȘme entre la maternitĂ© et sa liberté â demeurent un enjeu social particuliĂšrement vivace aujourdâhui. Câest pour cela Jennifer Tamas rappelle un article de la revue Causette, parue le 8 avril 2021, dans lequel MaĂ«lle Benisty Ă©voque le « regret maternel ». Lâarticle invite Ă penser la question mĂ©taphysique de la maternitĂ©, qui se subdivise en plusieurs enjeux pour les femmes, leur libertĂ© et leur droit. Le grand Ă©cart imposĂ© par le dialogue entre une figure mythique sublimĂ©e par la tragĂ©die de Racine et un article journalistique contemporain signe lâoriginalitĂ© de la dĂ©marche que Jennifer Tamas adopte durant toute sa rĂ©flexion7, dĂ©marche qui pourrait avoir pour titre le slogan « Soyez moderne, lisez Classiques » que lâon trouve sur la jaquette de lâĂ©dition de la Giphantie de Charles Tiphaine de la Roche aux Ă©ditions du Seuil en 20228.
La Princesse de ClĂšves : la malĂ©diction dâun non que personne ne veut entendre
14LâĂ©tude sur La Princesse de ClĂšves suit la mĂȘme mĂ©thode, Ă la diffĂ©rence que si Andromaque appartient Ă la culture mythologique, sublimĂ©e par Racine, la princesse de ClĂšves est lâhĂ©roĂŻne dâun roman qui nâaura de cesse de susciter des lectures. Mais lâironie sexiste frappe aussi lâouvrage. Alors quâil est Ă©crit par une femme, qui donne le nom dâune femme en titre Ă son roman, qui a pour personnage principal une femme, câest la lecture masculine qui gouverna longtemps lâinterprĂ©tation de lâouvrage. Le scandale des mots de Nicolas Sarkozy sur la Princesse de ClĂšves est la preuve la plus contemporaine du mĂ©pris pour ce livre et pour cette hĂ©roĂŻne, que ne manque pas dâanalyser Jennifer Tamas.
15Celle-ci dĂ©construit dans un premier temps le mythe de la frigiditĂ©. Le plus grand problĂšme de La Princesse de ClĂšves est quâil est un roman de la « France Galante9 », tout en dĂ©jouant les mĂ©canismes de cette « France Galante ». La jeune mademoiselle de Chartres, devenant rapidement Madame de ClĂšves, est taxĂ©e de frigiditĂ© car elle se refuse aux jeux de la galanterie, et cherche Ă Ă©viter les piĂšges des passions non maĂźtrisĂ©es. Le refus de lâhĂ©roĂŻne ne correspond pas Ă la conception de la galanterie dâAncien RĂ©gime. Il semble que la lecture moderne que lâon fait de lâouvrage tende Ă mĂ©langer deux notions : celle de la galanterie, notion liĂ©e Ă celle de lâhonnĂȘte homme et au polissage des mĆurs, et la notion de sĂ©duction, directement associĂ©e au libertinage mondain. Or, la premiĂšre notion prend ses racines dans la France de Louis XIV et dans une cour aux mĆurs particuliĂšrement codifiĂ©es, que Jean Starobinski10, par exemple analyse parfaitement ; la seconde notion Ă©volue quant Ă elle dans les romans des annĂ©es 1730, sous lâinfluence de la RĂ©gence de Philippe dâOrlĂ©ans, dans un contexte de libĂ©ration des mĆurs autorisĂ©e Ă la noblesse fortunĂ©e, et qui se dĂ©ploie comme fantasme fictionnel dans les romans de CrĂ©billon ou de Duclos. La Princesse de ClĂšves est un roman de la France policĂ©e et non de la France libertine : se refuser Ă tous les hommes dĂ©plait Ă un imaginaire de la galanterie qui fait fi des distinctions Ă©pistĂ©mologiques entre les dĂ©cennies, frontiĂšres dont les contours correspondent Ă des dominantes philosophiques, religieuses, Ă©thiques, politiques et Ă©conomiques. La seule chose qui valide lâargument de frigiditĂ© est une lecture masculine sexiste.
16Jennifer Tamas fait Ă©merger des preuves indĂ©niables du parcours que non seulement la princesse de ClĂšves, mais aussi La Princesse de ClĂšves doivent rĂ©aliser entre les accusations de frigiditĂ© et les rĂ©voltes des lecteurs. Le prince de ClĂšves lui-mĂȘme se rĂ©volte, lui qui « reproche Ă la jeune femme de ne pas Ă©prouver ce quâil souhaite dâelle » (p. 248). La jeune princesse est vierge : son propre corps est donc ignorant des potentiels plaisirs quâun commerce charnel peut offrir. Cette virginitĂ© est hissĂ©e comme argument solide pour expliquer sa froideur, sans jamais se placer du point de vue de la jeune femme, qui refuse simplement de se donner, comme lâautrice le dĂ©clare avec limpidité : « Elle donne mais ne se donne pas » (p. 251). La faiblesse de la princesse, telle quâelle est perçue par la gent masculine, est au contraire son pouvoir : « se retirant dans une forteresse intĂ©rieure, elle se fait intouchable, non frigide parce quâelle ne sentirait rien, mais inaccessible parce quâelle veut » (p. 256). Alors que lâĂ©criture introspective de La Fayette, qui permet dâavoir accĂšs Ă lâintĂ©rioritĂ© de la princesse, a Ă©tĂ© placĂ©e en modĂšle du genre par les Ă©tudes littĂ©raires11, on ne fait que trop peu de cas de lâintĂ©rioritĂ© de la jeune femme. Le style iconique est sĂ©parĂ© de la fiction : on reconnaĂźt lâintĂ©rioritĂ© du personnage, mais on lui surimpose le regard masculin.
17Dans un deuxiĂšme temps, le chapitre redonne le verbe Ă la princesse. Tout lâenjeu du roman est finalement de faire entendre â et comprendre â aux hommes, un non, un droit au refus de consentement. Or, ni le mari ni lâamant ne souscrivent au refus. Toute la fin du rĂ©cit est en rĂ©alitĂ© une bataille pour que le non soit compris. Le duc est Ă©chauffĂ© dâamour et pourtant elle le rejette. Dans la temporalitĂ© du rĂ©cit, lâenthousiasme de lâamant est contrariĂ© par le refus de lâamante. Pourtant, on apprend le refroidissement de la passion du duc : « la fin du roman nous interroge sur la survivance des passions, y compris celles qui semblent les plus violentes. La frigiditĂ© du sentiment nâaffecte pas le personnage quâon attendait12 ». Au-delĂ de lâapprĂ©ciation du lecteur moderne qui se rĂ©volte face au refus de la galanterie, se joue dans le roman une fictionnalisation des dĂ©bats de philosophie Ă©thique. Si on accepte de dĂ©laisser un dĂ©bat infructueux sur la frigiditĂ©, la froideur, le refus de jouer le jeu de la galanterie, lisons plutĂŽt ce rĂ©cit Ă la lumiĂšre des Passions de lâĂąme de Descartes, paru en 1649. Entre le discours narrativisĂ©, la formulation du non, les leçons dâune mĂšre et les dĂ©cisions dâune veuve, se jouent vĂ©ritablement la question du traitement des passions, de leur pĂ©rennitĂ© et de leur expression acceptable dans la sociĂ©tĂ©. Le duc de Nemours oublie sa passion amoureuse aprĂšs en avoir fait une dĂ©monstration dangereuse socialement pour la princesse ; Ă lâinverse, la jeune femme a toujours rĂ©flĂ©chi aux consĂ©quences.
18La Princesse de ClĂšves pose la question Ă©vidente du consentement et du respect du refus des femmes, mais impose aussi une rĂ©flexion sur ce quâil advient des femmes dans les aventures amoureuses. En se focalisant uniquement sur les sentiments du duc de Nemours, focalisation particuliĂšrement tentante car il est un amant Ă©chauffĂ© et touchant dâune certaine maniĂšre, la lecture se rĂ©duit Ă celle de la romance, au sens moderne : on ne sâintĂ©resserait quâĂ une histoire dâamour entre deux individus, uniquement encadrĂ©e par leur propre sentiment. Or La Princesse de ClĂšves dĂ©bute par la description de la cour dâHenri II et impose immĂ©diatement le contexte politique et sociologique dont les lois strictes rĂ©gissent la cour. De mĂȘme, le personnage de la mĂšre impose de lire dans les hĂ©sitations puis le refus de la princesse, un choix dĂ©libĂ©rĂ© et rĂ©flĂ©chi, qui prend en compte la condition des femmes durant lâAncien RĂ©gime. Enfin, la question du veuvage et de ce que cela implique guide aussi une rĂ©flexion sur les libertĂ©s fĂ©minines, rĂ©flexion que lâon retrouve avec Les Liaisons dangereuses. Ainsi, rejeter La Princesse de ClĂšves au nom dâun dĂ©sintĂ©rĂȘt et dâune frigiditĂ©, câest ne lire le roman quâavec les yeux dâun homme frustré dans sa puissance ; Jennifer Tamas invite au contraire Ă lire La Princesse de ClĂšves comme un bijou Ă©pistĂ©mologique qui enquĂȘte jusque dans les pensĂ©es dâune femme noble, intelligente et puissante, mais surtout clairvoyante.
BĂ©rĂ©nice : la subtilitĂ© dâun non contre-cĆur
19Terminons lâexamen de ces hĂ©roĂŻnes par celle qui est, visiblement13, la plus chĂšre Ă lâautrice : BĂ©rĂ©nice. Cette figure est celle qui partage une histoire avec Titus. La reine de Palestine et lâempereur romain sâaiment mais ne peuvent sâaimer.
20Lâempereur est celui qui, Ă premiĂšre vue, a tous les pouvoirs : la piĂšce se dĂ©roule Ă Rome, ville sur laquelle il rĂšgne, les personnages sont romains et conseillent lâempereur. Sur scĂšne, BĂ©rĂ©nice nâest quâune Ă©trangĂšre. Lâhistoire, qui Ă©voque la rupture aussi pathĂ©tique que lyrique de deux amants, versifiĂ©e par Racine, est celle dâun Je te quitte sublimĂ©e par des rĂ©flexions politiques.
21Titus aime BĂ©rĂ©nice, et les sentiments sont rĂ©ciproques. BĂ©rĂ©nice est venue de Palestine sur la parole de Titus ; toutefois ce dernier, pour le bien de Rome, doit renoncer Ă elle. Il est donc pris entre deux serments : lâ« exigence de la loi romaine, qui lui est extĂ©rieure, et le respect de sa promesse, quâil a formulĂ©e avec le cĆur » (p. 296).. Le dilemme est donc simple : si Titus quitte BĂ©rĂ©nice, « il devient parjure », et accĂšde aux pouvoirs par la trahison. Si Titus reste avec BĂ©rĂ©nice, il nâaccĂšde pas au pouvoir, car il trahit la loi romaine. Dans une telle structure, qui pose la tension mĂȘme de la tragĂ©die racinienne, BĂ©rĂ©nice est lâobjet du discours et de lâinquiĂ©tude de Titus. Pourtant la piĂšce porte son nom, et câest elle qui dĂ©passe lâacmĂ© tragique.
22Câest lĂ que rĂ©side le sublime de BĂ©rĂ©nice. La piĂšce semble nâavoir pour force que la dĂ©cision suspendue aux lĂšvres de Titus qui ne peut faire un choix sans se trahir. En donnant le nom de la princesse Ă sa piĂšce, Racine dĂ©signe dĂ©jĂ du doigt la force agissante qui rĂ©duira le nĆud de lâintrigue : câest BĂ©rĂ©nice qui prend le pouvoir dĂ©cisionnel. Câest elle, par son choix, par sa parole, qui parviendra Ă dĂ©passer lâimpossible. Câest BĂ©rĂ©nice qui renonce Ă Titus, et qui le sauve du parjure. En rĂ©solvant le problĂšme, elle se fait maĂźtresse sublime dans lâart de dire non. Elle « donne aux deux princes qui lâaiment Titus et Antiochus (qui en est le premier conseiller) une leçon sublime de lâart de se sĂ©parer » (p. 276). Le oui lui est interdit, seul le non peut ouvrir â pour elle comme pour son amant â une voie de rĂ©demption, ainsi quâĂ son amant. Mais la nĂ©gation nâest pas quâun simple mot-phrase mettant fin Ă une histoire : il est la reprise dâun pouvoir que son statut dâĂ©trangĂšre lui avait ĂŽtĂ©. Son non, est un « formidable acte de grĂące » (p. 300), qui lui rend les honneurs de son rang. Au contraire du rĂ©cit Titus nâaimait pas BĂ©rĂ©nice14, qui distord lâĆuvre racinienne en confĂ©rant Ă lâempereur la premiĂšre place, le chapitre de Jennifer Tamas offre Ă BĂ©rĂ©nice lâĂ©clat quâelle mĂ©rite dans la grĂące de son refus.
23Antigone, BĂ©rĂ©nice ainsi que la Princesse de ClĂšves ne sont que trois exemples traitĂ©s dans trois des sept chapitres, au cĂŽtĂ© de la marquise de Merteuil, HĂ©lĂšne de Troie, le Petit Chaperon rouge ou encore Belle. Cet Ă©chantillon permet de prendre la teneur du rapt mais aussi de prendre goĂ»t Ă la relecture des classiques pour y apprĂ©cier le sublime dâun langage du non, que le traitement culturel contemporain refuse.
Deux rapts culturels : la rĂ©ception des contes entre la réécriture et lâadaptation cinĂ©matographique
24Lâurgence du projet proposĂ© par Jennifer Tamas ne se formule pas uniquement en termes de relecture de classiques mais aussi en termes dâhermĂ©neutique et dâĂ©ducation. Lâautre grand point dâĂ©tude dâAu non des femmes est celle dâune rĂ©ception, dirai-je, « populaire » ou « vulgaire », câest-Ă -dire la rĂ©ception qui impose une lecture dans une geste culturelle qui coupe violemment la langue aux femmes et lâexpose mutilĂ©e au grand public. Pour en comprendre tout le danger, je propose deux exemples de rapts culturels, Ă savoir celui du conte du Petit Chaperon rouge et celui de La Belle et la BĂȘte.
Le Petit Chaperon rouge : de la culpabilisation des jeunes filles Ă lâĂ©mancipation des femmes
25Ătudier un « conte » est un exercice intellectuel intense qui rĂ©clame un grand nombre de connaissances, allant de celles de la classification des contes Ă lâĂ©tude anthropologique, en passant par le questionnement gĂ©nĂ©tique. Les Ă©tudes actuelles trĂšs fĂ©condes sur les contes tĂ©moignent de la spĂ©cificitĂ© de ce domaine de recherche, et font depuis plusieurs dĂ©cennies de vĂ©ritables (re)dĂ©couvertes hermĂ©neutiques. Au sein de cette activitĂ© universitaire, le conte du Petit Chaperon rouge tient bonne place, non seulement parce quâil est surement lâun des plus cĂ©lĂšbres, mais aussi parce quâil est un des contes que les EuropĂ©ens ont le plus (re)composĂ©. Or, câest au cĆur de cette réécriture que se lit le destin du conte, dont sâempare Jennifer Tamas pour problĂ©matiser la rĂ©ception masculine des personnages fĂ©minins.
26Comme le rappelle lâautrice, les versions de Perrault et Grimm sont les plus connues et celles qui circulent le plus aujourdâhui, avec pour moteur dâavertir les jeunes filles : « ne pas se fier aux hommes et rester dans le droit chemin » (p. 74). Le conte est lu comme une « initiation sexuelle » (p. 75), car voir le loup signifie dĂšs le xviie siĂšcle « avoir une galanterie ». Or, comme le souligne Jennifer Tamas :
[âŠ] cette vision du monde est-elle tellement Ă©loignĂ©e de celle que lâon prĂ©sente aujourdâhui aux jeunes filles ? Lorsquâon Ă©voque le harcĂšlement de rue, il est recommandĂ© soit de passer son chemin, soit de ne pas donner prise aux agresseurs en portant des habits trop voyants. (p. 76)
27Dans la mesure oĂč les contes Ă©crits sâinscrivent dans un classement de contes-types qui renferment dans une fiction archĂ©typale une morale ou une leçon Ă©thique, la « leçon » du Petit Chaperon rouge doit pouvoir « parler » encore aujourdâhui : or lâavertissement transmis poursuit la sexualisation des jeunes filles et surtout leur culpabilisation. Lire le Petit Chaperon rouge comme un avertissement sexuel, câest valider, implicitement, lâinterdiction de porter une jupe rouge quand on sort le soir, sous peine de se voir agresser sexuellement.
28Une tout autre lecture du conte est cependant possible. Jennifer Tamas invite Ă lire lâouvrage « autrement pour conforter les femmes dans leur dĂ©sir dâĂ©mancipation. Non seulement elles doivent renoncer Ă ĂȘtre sauvĂ©es par les hommes, mais en rĂ©alitĂ© elles savent trĂšs bien sâen sortir par elles-mĂȘmes » (p. 76-77). Câest en particulier la lecture des travaux dâYvonne Verdier15, qui lâautorise. Elle lit le conte comme celui dâune Ă©ducation de la fille Ă devenir femme. Le conte se divise entre trois moments du « destin gĂ©nĂ©sique » de la femme : la maternitĂ© avec la mĂšre, la pubertĂ© avec la fille et la mĂ©nopause symbolisĂ©e par la grand-mĂšre. Il ne sâagit donc pas que dâune Ă©ducation sexuelle, mais aussi dâune Ă©duction technique, savante du devenir femme. En modifiant le point de vue, câest-Ă -dire en quittant lâidĂ©e de lire un conte pour voir comme une jeune fille devient assez mature pour avoir des relations saines avec un homme, le conte se lit comme une Ă©ducation au savoir-faire fĂ©minin, dâun
savoir purement fĂ©minin qui est relayĂ© par une communautĂ© de femmes : la capacitĂ© Ă cuisiner (grĂące Ă la mĂ©taphore des denrĂ©es), Ă coudre et Ă sâhabiller (comme le symbolise le chemin des Aiguilles), mais aussi Ă laver et Ă maintenir chez soi la propretĂ© (ce que montre le refus de lâenfant de dĂ©fĂ©quer dans le lit). Devenir femme, câest certes dĂ©couvrir son corps, mais câest aussi maĂźtriser des techniques et des talents qui Ă©taient hautement valorisĂ©s dans une sociĂ©tĂ© essentiellement rurale et paysanne. (p. 81)Â
29Jennifer Tamas, avec Yvonne Verdier, ne fait pas rĂ©fĂ©rence Ă lâĆuvre de Perrault ou Ă celle de Grimm, mais Ă une version nivernaise, dont elle offre une Ă©dition en annexe dâAu non des femmes. Dans cette version, trĂšs courte, qui est celle recueillie par le folkloriste Achille Millien dans la NiĂšvre, le conte offre une Ă©chappatoire Ă la jeune fille, qui, grĂące Ă la ruse, sâenfuit. Lâenfant nâest pas punie pour avoir tentĂ© le loup : elle se sauve seule, par son intelligence et grĂące Ă sa bonne Ă©ducation transmise par sa mĂšre.
30La relecture du conte du Petit Chaperon rouge dĂ©joue les piĂšges de la sexualisation de la fillette et de la culpabilisation de la victime dâagression sexuelle. Dans une France qui oscille entre accusation de wokisme et essais infructueux de modifications des mĆurs en matiĂšre de respect sexuel, cette analyse de la rĂ©ception dâun conte â pour enfant ! â permet de montrer dâune part le gouffre qui se creuse sous les pieds de la moitiĂ© de la population qui doit se dĂ©fendre jusque dans la littĂ©rature de jeunesse, et lâĂ©chappatoire intelligible et raisonnĂ©e que demeure lâhermĂ©neutique critique.
Lâadaptation de Disney : stylisation du syndrome de Stockholm
31La deuxiĂšme preuve de lâurgence de modifier notre regard est lâimage du cinĂ©ma, et en particulier de lâindustrie de Disney. Le chapitre 2 avec le titre « Dans la prison du consentement, ou comment la Belle captive la BĂȘte » pose dâemblĂ©e la dialectique au cĆur de lâĂ©tude attentive du conte de la « Belle et la BĂȘte » entre la forme Ă©crite et la forme cinĂ©matographique.
32Les industries Disney, en 1991, proposent une adaptation de La Belle et la BĂȘte. Avec ses objets enchantĂ©s, dotĂ©s dâun caractĂšre iconique, le dessin animĂ© aura marquĂ© toute une gĂ©nĂ©ration dâenfants, qui aujourdâhui parents transmettent lâenthousiasme Ă une autre gĂ©nĂ©ration. Cependant, au-delĂ du charme de LumiĂšre, madame Samovar et son fils, ou de lâArmoire, le film pour enfant reprend le mythe du ravisseur, puisque la BĂȘte nâest rien dâautre quâun sĂ©questrateur qui enferme la jeune Belle dans son chĂąteau. Ce dessin animĂ© est la preuve que le fantasme du ravisseur, « quâil soit monstrueux ou violent » (p. 11), demeure fermement ancrĂ© dans notre univers culturel. Le syndrome de Stockholm16 est sublimĂ© par le couple.
33En 1991, la figure fĂ©minine est ravie dans un double sens. Le sens premier du terme, physique et violent, qui rappelle que Belle est enlevĂ©e de force, sĂ©questrĂ©e contre sa volontĂ© et enfermĂ©e dans son chĂąteau et dont la destinĂ©e est de sâunir Ă la BĂȘte pour le dĂ©livrer de son enchantement ; le deuxiĂšme, celui affaiblie dans la langue moderne, dâenchantĂ©e, dâenjouĂ©e. Le renversement lexical est total. Lâenchantement et le ravissement, qui dans la langue classique comportaient un sens violent et effrayant, deviennent les synonymes dâun monde merveilleux oĂč le danger devient attrayant. Ce qui Ă©tait le signe dâune crise dans la conscience de lâindividu et de son rapport au monde devient, dans le langage moderne, le signe dâun monde poĂ©tique et surtout utopique â mais dâune utopie dans laquelle le rapt est sublimĂ©. Le montage cinĂ©matographique le montre dâailleurs :
La camĂ©ra nous montre certes la BĂȘte Ă travers les yeux de la jeune femme, mais ce regard reste extĂ©rieur et dĂ©voile en rĂ©alitĂ© ce que la BĂȘte espĂšre montrer dâelle : une dualitĂ© traditionnelle qui oppose lâĂąme au corps. La camĂ©ra ne nous fait pas accĂ©der Ă lâintĂ©rioritĂ© dĂ©chirĂ©e de Belle que lâon voit uniquement sous lâangle de la beauté : son corps, ses tenues, sa voix, tout dâelle est Ă©rotisĂ©, tout dâelle est simplifiĂ©. Elle nous est montrĂ©e comme objet Ă travers un regard dĂ©sirant (le « male gaze » de la BĂȘte »). (p. 116)
34Pourtant, le conte La Belle et la BĂȘte rĂ©vĂšle une autre rĂ©alitĂ©. Au non des femmes compare les sources pour dĂ©gager lâinstant oĂč un conte, qui se prĂ©sentait comme une initiation Ă la sexualitĂ© fĂ©minine et un apprentissage du dĂ©sir de lâautre, est devenu un conte dâaffaiblissement de la violence. En 1740, Madame de Villeneuve compose un rĂ©cit dans lequel la jeune Belle est tout sauf une femme passive, que son pĂšre Ă©change contre sa vie, alors quâil est prisonnier du chĂąteau de la BĂȘte. La jeune femme est, bien au contraire, une personne agissante et douĂ©e de rĂ©flexion ainsi que dâindĂ©pendance. Face Ă elle se trouve une BĂȘte, qui ne lâest pas quâuniquement en apparence. Sa monstruositĂ© physique sâassocie, dans une esthĂ©tique classique oĂč le bon et le beau sâĂ©quivalent, Ă une monstruositĂ© verbale et psychologique. Lâanimal nâaura de cesse de dire « voulez-vous coucher avec moi ? » Ă la jeune femme. La fable est donc aussi celle dâun apprentissage du langage poli. En parallĂšle, la jeune femme sâĂ©duque elle-mĂȘme, notamment Ă son propre dĂ©sir, puisque chaque nuit, elle fait des rĂȘves Ă©rotiques, que lâautrice se complait Ă dĂ©tailler. Le conte dĂ©veloppe donc une Ă©ducation Ă la civilitĂ© pour la BĂȘte, et une Ă©ducation Ă la sexualitĂ© pour la Belle, qui doit apprendre Ă connaĂźtre ses propres dĂ©sirs avant de se marier. Tout le conte est une Ă©ducation Ă dire non et Ă entendre le non :
Dire « non », câest Ă©duquer lâautre Ă respecter la temporalitĂ© du dĂ©sir, la contingence des corps. Dire « non », câest aussi accepter la nuditĂ© du discours sans fleur de rhĂ©torique, une nuditĂ© qui peut apparaĂźtre ennuyeuse mais qui a le mĂ©ritĂ© de la clartĂ©. (p. 125)
35Le conte de Madame de Beaumont, parue en 1757, est une version simplifiĂ©e, qui occulte notamment les rĂȘves Ă©rotiques dans un souci de biensĂ©ance, qui toutefois ĂŽte toute la valeur initiatique de lâĆuvre. On comprend aisĂ©ment pourquoi les manuels scolaires de collĂšge privilĂ©gient le conte pudique de Beaumont pour interroger la question anthropologique de la monstruositĂ© au programme de lâĂ©tude de la littĂ©rature. Mais il semble urgent de transmettre aux publics, prĂȘts Ă ĂȘtre initiĂ©s aux questions anthropologiques de la sexualitĂ© et des rapports charnels, le conte de Mme de Villeneuve.
Ăcouter les sensibilitĂ©s : dialoguer entre anciens et modernes
36Pour introduire particuliĂšrement son double objectif, Jennifer Tamas Ă©voque lâĂ©pisode au parfum de scandale17 que connut lâinstitution de lâagrĂ©gation de lettres modernes en 2019. Cette annĂ©e, le poĂšte AndrĂ© ChĂ©nier Ă©tait mis au programme. Le poĂšme « lâOaristys » avait alors suscitĂ© le dĂ©bat. Dâinspiration bucolique, ce poĂšme contient une fable comprise par beaucoup dâĂ©tudiants et dâĂ©tudiantes comme une scĂšne de viol. Plusieurs Ćuvres du jeune poĂšte du xviiie siĂšcle sont effectivement des scĂšnes oĂč les relations charnelles sont composĂ©es sur un tissu de violence interpersonnelles18. Mais au-delĂ de lâanalyse des textes et de la reconnaissance techniques des hypotextes, ce qui suscita le malaise des candidats et candidates fut le fait de devoir commenter techniquement, donc peut-ĂȘtre froidement un texte de viol, et de nâobtenir, dans leur dĂ©tresse, quâune absence de rĂ©ponse de la part de lâinstitution.
37Sans reprendre le commentaire que fait Jennifer Tamas sur cet Ă©pisode, je voudrais simplement conclure avec lui. Le problĂšme rencontrĂ© fut que lâinstitution, Ă savoir ceux et celles qui sont dĂ©jĂ agrĂ©gĂ©s, donc dĂ©jĂ adoubĂ©s, ont gardĂ© le silence face Ă lâangoisse et au malaise des futurs membres de ce cercle dâĂ©lites de lâanalyse littĂ©raire et de la connaissance poĂ©tique. De plus, ces candidats sont des futurs enseignants : ce silence invite Ă penser une zone dâombre, de non-dits portĂ©s sur la littĂ©rature elle-mĂȘme, comme si la censure (cette langue textuelle coupĂ©e) se maintenait et rĂ©sidait dĂ©sormais du cĂŽtĂ© de lâĂ©cole.
38Le cas « ChĂ©nier »19 participe au dĂ©bat sur la lecture des textes anciens, dĂ©bat qui prend ses racines dans le mouvement #Metoo et la querelle sur le wokisme. La question sous-jacente est la suivante : faut-il condamner nos classiques Ă la lumiĂšre de nos valeurs contemporaines ? En dâautres termes, faut-il rejeter Racine et Rousseau pour avoir Ă©tĂ© des hommes condamnables selon notre morale, bien quâils soient les pĂšres de BĂ©rĂ©nice et de la Nouvelle HĂ©loĂŻse ? Faut-il continuer de lire lâĆuvre de Casanova, contenant des scĂšnes horribles de viol et de manipulation des femmes ? Je ne rĂ©pondrai Ă ces questions quâen recopiant un extrait de lâintroduction dâAu non des femmes :
Sâil mâappartenait de trancher le dĂ©bat, je dirais que si lâon prend la thĂ©orie de la rĂ©ception au sĂ©rieux, Ă savoir quâun texte nâest rien sans son lectorat (ce que Proust affirme dans son texte de 1906 Sur la lecture), il est impossible de ne pas voir dans ce poĂšme une esthĂ©tisation de la violence masculine, le but Ă©tant de faire cĂ©der la femme par tous les moyens (rhĂ©toriques et corporels). Or le terme oaristys est devenu un mot commun signifiant « idylle, entretien tendre ». Ce poĂšme nâest-il pas au contraire lâillustration de lâinsistance dâun homme qui entend exercer sa domination sexuelle, quelles que soient les rĂ©ticences de lâautre ? Lâargumentation du berger est particuliĂšrement appuyĂ©e et nâa rien de vraiment tendre. Câest bien la question des normes sexuelles que le poĂšme tout comme la dĂ©finition du dictionnaire nous invitent Ă interroger. » (p. 46â47)
39Nous invite Ă les interroger : le dialogue avec les temps classiques doit ĂȘtre maintenu, et ouvert Ă la discussion :
Nier le vĂ©cu de nos Ă©lĂšves, câest oublier lâadage cartĂ©sien selon lequel nous sommes des choses pensantes, mais aussi des choses vivantes, qui respirent, mangent, vivent, forniquent, que notre corps est une somme dâexpĂ©riences Ă prendre en compte. Ne pas nier la corporalitĂ© de nos Ă©lĂšves. (Ibid.)
40La littĂ©rature est une chose aussi vivante que la langue française : nos institutions, nos lectures doivent subir la mĂȘme continuelle mĂ©tamorphose, sauf Ă se rĂ©soudre Ă voir mourir les Ćuvres.

