
« Anywhere out of the world »
1Avec En Voyage, Philippe Barascud ajoute une nouvelle locution adverbiale au florilĂšge bibliographique huysmansien, et donne Ă lire les rĂ©cits de voyage de lâauteur, contredisant les habitudes sĂ©dentaires quâon lui suppose. Cette publication prend la suite des deux prĂ©cĂ©dentes anthologies de textes de Huysmans parues chez le mĂȘme Ă©diteur et centrĂ©es sur ses descriptions de la vie parisienne (Ă Paris1) et sur ses critiques dâart (Ăcrits sur lâArt 1867-19052). Topos littĂ©raire par excellence3, le voyage est ici mis Ă lâĂ©preuve du regard critique acĂ©rĂ© de Huysmans qui juge que certaines villes, comme BĂąle, « ne mĂ©rite[nt] pas quâon se dĂ©range4 » (p. 387). Comme lâexplique Philippe Barascud dans sa prĂ©face, le « dĂ©senchantement » domine et les « cruelles dĂ©sillusions » (p. 17) du voyage ont favorisĂ© le penchant de lâauteur pour les paysages fictifs ou les voyages imaginaires.
2LâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du corpus de textes prĂ©sentĂ© dans cette anthologie tĂ©moigne de la diversitĂ© gĂ©nĂ©rique des rĂ©cits de voyage et la place de ceux-ci dans la vie vĂ©cue et imaginĂ©e de lâĂ©crivain. Philippe Barascud a fait le choix dâune bipartition de lâouvrage, non pas entre textes biographiques et textes fictifs mais entre les rĂ©cits de voyage (« Partie 1 : En Voyage ») et la correspondance (« Partie 2 : Choix de lettres »). Aux textes de fiction se mĂȘlent des articles de presse, et aux rĂ©cits de prĂ©paration du voyage les souvenirs conservĂ©s par la mĂ©moire ou les carnets de notes.
3Cette permĂ©abilitĂ© se retrouve au sein des textes de Huysmans, qui mettent en jeu un systĂšme de renvois internes entre les genres. LâĂ©crivain engage lâamateur dâart lisant ses critiques Ă se rĂ©fĂ©rer Ă ses romans, comme dans lâouvrage tardif quâest Trois Primitifs (sous-titrĂ© Les GrĂŒnewald du MusĂ©e de Colmar, Le maĂźtre de FlĂ©malle et la Florentine du MusĂ©e de Francfort-sur-le-Mein) : « Mais dâabord quâest ce maĂźtre de FlĂ©malle dont jâai dĂ©jĂ parlĂ©, Ă propos dâune NativitĂ© du MusĂ©e de Dijon, dans LâOblat ?5 » (p. 200). Il met aussi en scĂšne, dans la fiction, la rĂ©daction de ses notes de voyage. Le personnage de Durtal dans La CathĂ©drale se fait le double de son auteur noircissant frĂ©nĂ©tiquement ses carnets de voyage :
Donner quoi Ă la Revue ? se dit-il, puisquâils veulent surtout de la critique dâart religieux, je pourrais leur rĂ©diger quelques aperçus sur les Primitifs de lâAllemagne. Jâai mes notes dĂ©taillĂ©es, prises sur place, dans les musĂ©es de ce pays, voyons-les. Il les feuilleta, sâattarda sur un calepin contenant ses impressions de voyage ; le rĂ©sumĂ© de ses remarques sur lâĂ©cole de peinture de Cologne lâarrĂȘta6 (p. 119).
4Lâanthologie rend dâautant plus visible la mise-en-scĂšne de lâĂ©crivain-voyageur quâelle ajoute aux textes publiĂ©s la correspondance huysmansienne. Celle-ci fait pĂ©nĂ©trer le lecteur dans lâintimitĂ© de lâauteur et lui montre jusquâaux prĂ©jugĂ©s les moins avouables. Loin des considĂ©rations esthĂ©tiques, les lettres tĂ©moignent plutĂŽt de la logistique mise en Ćuvre pour prĂ©voir les dĂ©placements, comme des tracas matĂ©riels qui dĂ©coulent de leur rĂ©alisation. Elles rendent compte Ă©galement des astreintes du travail salariĂ© auxquelles lâĂ©crivain Ă©tait soumis. « Ma petitesse dâemployĂ© mâattache au rivage7 » (p. 225), Ă©crit-il Ă Odilon Redon, tandis que son emploi au ministĂšre de lâIntĂ©rieur sâapparente Ă un « supplice de Tantale de CrĂšte », supplice dont il parvient parfois Ă sâĂ©chapper pour « extirper comme une indĂ©racinable molaire » (p. 230) quelques semaines de congĂ©s, selon ses mots Ă Ămile Zola8.
5Ainsi, mĂȘlant lettres et rĂ©cits, cette anthologie peint le portrait dâun voyageur hĂ©tĂ©rodoxe, Ă rebours de lâemballement moderne pour les voyages (1). CĂ©dant au dĂ©placement pour le plaisir des yeux, en esthĂšte et connaisseur (2), il reste tout prĂȘt dây renoncer pour des contrĂ©es fictives (3).
à rebours de la modernité en mouvement
6Si le mouvement, dont Balzac fait lâessence de la modernitĂ© dans sa ThĂ©orie de la dĂ©marche, est omniprĂ©sent dans les descriptions huysmansiennes qui suivent les dĂ©placements des personnages errants dans les rues de Paris, Huysmans sâoppose au mouvement gĂ©nĂ©ral de son siĂšcle, « un siĂšcle vouĂ© Ă lâondoyant, au fugitif, au transitoire, aux dĂ©placements, aux foules, au progrĂšs, Ă la vitesse, Ă la mobilitĂ©, Ă la circulation des capitaux et des marchandises, aux voyages, au âmonde flottantâ 9 ». De façon paradoxale, câest le gĂ©nie domestique que Huysmans admire dans ses voyages : « Comme les Anglais, les Brabançons sâenferment chez eux, dans leur home, et dĂ©pensent la majeure partie de leurs revenus Ă se dorloter, Ă bien manger et bien boire10 » (p. 55). Son aversion pour le train et le soleil du Sud en particulier le distingue de ses contemporains.
Une époque en mouvement : le train
7Huysmans est tĂ©moin de la croissance fulgurante du chemin de fer, qui marquera les Ă©crivains modernistes, comme Proust. Bien loin de partager lâengouement de ses contemporains pour les locomotives â Zola sâinforme par exemple des conditions techniques des nouvelles machines et se montre soucieux de connaĂźtre sous tous les angles la vision du paysage perçu Ă grande vitesse, pour la dĂ©crire au mieux dans La BĂȘte humaine, depuis la position du chauffeur et du mĂ©canicien11. Huysmans retient davantage « les avaries du voyage » et la saletĂ© du voyageur aprĂšs un voyage en chemin de fer qui lui donne lâapparence « dâun ramoneur qui aurait cent ans » avec des « soutes Ă charbon » (p. 83) dans les oreilles12.
8Dans son ouvrage Le Train de Proust, Bertrand Leclair prĂ©sente le train comme mĂ©taphore littĂ©raire pour dĂ©coder et concevoir le roman de la fin de siĂšcle13. Sâopposant Ă la lecture proposĂ©e par Deleuze dans Proust et les signes14, qui faisait de La Recherche du temps perdu un roman dâapprentissage tournĂ© vers le passĂ©, Ă la maniĂšre dâun passager regardant le paysage sâĂ©chapper derriĂšre lui, Leclair conçoit la Recherche comme un livre dâinitiation tournĂ© vers lâavenir, dans le sens de la marche. Chez Huysmans, le « laboratoire charbonneux du train » est davantage associĂ© Ă la lecture quâĂ lâĂ©criture ; les lignes lues attĂ©nuant la longueur des routes. Ă son ami qui lui offre le Croquis dâautomne et les Histoires de gras et de Maigres, Huysmans Ă©crit : « Je vous ai bĂ©ni en wagon, mon cher, jâai commencĂ© la lecture [âŠ] et la journĂ©e a disparu comme par enchantement » (p. 19). Lire dans un train offre le plaisir dâune « stase mobile15 » â une harmonie contradictoire permettant dâĂȘtre transportĂ© tout en restant immobile.
9Si les voies dĂ©saffectĂ©es, comme les voies principales des chemins de fer nâont pas la mĂȘme portĂ©e mĂ©taphorique que chez Proust, oĂč elles Ă©voquent celles empruntĂ©es par la mĂ©moire16, les voyages de Huysmans ne sont pas sans engendrer des Ă©chos proustiens de recomposition mĂ©morielle et de mĂ©moire involontaire. Câest notamment le cas lors des voyages en Hollande, dont il est originaire :
[âŠ] dans un coin tiĂšde et douillet, des bouffĂ©es de souvenirs de famille et dâenfance me remontent, suscitĂ©es par le parfum de la piĂšce, par ce parfum si spĂ©cial aux intĂ©rieurs du pays et qui est fait de pain dâĂ©pice et de thĂ©, de gingembre et de cannelle, de salaisons et de fumures, une exhalaison blonde et tirant sur le roux, une Ă©manation Ă la fois douce et acĂ©rĂ©e, trĂšs fine, qui me remĂ©more tant dâamicales salles Ă manger, au moment des lĂ©gers repas et qui subsiste, sans sâeffacer complĂštement, alors mĂȘme que la dĂźnette est finie17. (p. 169)
10Ă travers un « dialecte odorant », Huysmans retrouve « des bouffĂ©es de souvenirs » de la Hollande parcourue pendant lâenfance. Cette rĂ©miniscence et ses origines familiales peuvent expliquer le tropisme de lâauteur envers les pays du Nord.
Un tropisme septentrional : un autre Grand Tour
11La seconde originalitĂ© des voyages de Huysmans par rapport Ă ses contemporains tient Ă ses choix de destinations. LâĂ©crivain nâest pas sensible Ă lâengouement durable pour le « Grand Tour », terme proposĂ© dĂšs 1670 par Richard Lassels pour dĂ©crire les voyages en Italie, conçus trĂšs tĂŽt par lâĂ©lite europĂ©enne comme un rite de passage apte Ă forger lâindĂ©pendance masculine18. Si Huysmans dĂ©nigre une telle formation viriliste, il nâest pas Ă©tanche aux prĂ©jugĂ©s dâun dĂ©terminisme gĂ©ographique : il fuit le Sud lĂ©nifiant et « son ordure cĂ©leste qui sĂ©crĂšte des sueurs » (p. 25) et lui prĂ©fĂšre les brumes vivifiantes du Nord. Comme le rappelle Philippe Barascud, « ses voyages Ă lâĂ©tranger se seront donc limitĂ©s Ă un pĂ©rimĂštre europĂ©en oĂč aucune frontiĂšre du sud nâaura Ă©tĂ© franchie » (p. 32).
12LâĂ©crivain ne dĂ©couvrira que quatre pays : lâAllemagne, la Belgique, la Hollande et la Suisse. Dans ses lieux de prĂ©dilection, le dĂ©placement gĂ©ographique se double dâun voyage dans le temps. Dans les rues dâAmsterdam, prĂšs de la Saint-Antonieswaagg, câest ainsi en plein Moyen-Ăge que lâĂ©crivain sâimagine Ă©voluer :
Lâimpression est Ă©trange ; dans ce milieu endormi de bateaux silencieux couchĂ©s sur une eau sans rides, ces tours ne dĂ©tonnent point ; elles vous reculent naturellement vers les siĂšcles rĂ©volus, vous ramĂšnent Ă des Ă©poques imaginĂ©es par des lectures. Câest le plein Moyen-Ăge et le silence de la ville, les ombres encapuchonnĂ©es qui passent solitaires et lentes, rappellent la mĂ©lancolie des couvre-feux, la vie nocturne interdite des anciens temps19. (p. 90)
13Rejoignant Nerval ou Hugo dans leur admiration pour une Allemagne gothique, il ne cĂšde pas pour autant comme eux aux sirĂšnes du voyage vers lâItalie ou au fantasme de lâOrient. Câest pourtant bien un intĂ©rĂȘt artistique qui lâinvite lui aussi au voyage.
Le voyage de formation de lâesthĂšte
14En ouvrant son ouvrage sur quatre cartes gĂ©ographiques des rĂ©gions visitĂ©es par lâĂ©crivain, Philippe Barascud met lâaccent sur la fascination que les cartes exercent sur les artistes â câest le cas pour Vermeer notamment20 â comme sur les personnages huysmansiens â en tĂ©moignent les deux cartes lunaires dâEn Rade. Le chercheur met ainsi en relief lâimportance graphique du voyage21. Si le tracĂ© des frontiĂšres et des itinĂ©raires offre un plaisir semblable Ă celui de la dĂ©couverte dâun lieu, câest cependant une autre forme de dessin qui fascine lâauteur : les expĂ©ditions de lâĂ©crivain dĂ©cadent ont plus souvent pour motif la visite dâun musĂ©e que celle dâune ville.
Voyage de peintures
15Ă travers les textes de lâanthologie se dessine lâinfluence de la peinture dans lâimaginaire huysmansien. Aussi, la lecture en parallĂšle de celle-ci avec le catalogue de lâexposition que le musĂ©e dâOrsay dĂ©diait Ă Huysmans est Ă©clairant, non seulement pour donner Ă voir les Ćuvres mais aussi pour apporter un commentaire critique aux commentaires de lâauteur22. La peinture se prĂ©sente dâabord comme mode privilĂ©giĂ© de sauvegarde du rĂ©el. Quand il assiste par exemple Ă lâinstallation dâun campement de bohĂ©miens, la scĂšne lui fait dire Ă son oncle :
Hein ! quel beau tableau on pourrait faire avec ce campement ! et il rĂ©pondait : Ah ! si Jan Luyken ou Jacques Callot Ă©taient vivants, quelles merveilleuses eaux-fortes ils auraient faites avec ces guenipes Ă peau dâambre qui flamboient aux lueurs des braises Ă©coulĂ©es ! Et le maĂźtre suprĂȘme donc ! le divin Rembrandt, repris-je, quel chef-dâĆuvre il aurait produit avec tous ces haillons23 ! (p. 43-44)
16Lâoncle en question, Constant Huijsmans, Ă©tait peintre paysagiste, de mĂȘme que leur aĂŻeul CornĂ©lius, mort en 1727, dont les tableaux sont exposĂ©s au Louvre â ainsi que le rappelle Philippe Barascud dans sa prĂ©face (p. 14). Son histoire familiale et sa culture visuelle engagent lâĂ©crivain Ă interprĂ©ter la rĂ©alitĂ© comme matiĂšre Ă peinture, bien quâil en fasse lui-mĂȘme un sujet dâĂ©criture. Plus encore, la perception et la description de la rĂ©alitĂ© sont colorĂ©es par des rĂ©fĂ©rences Ă la peinture ou aux dĂ©cors de théùtre. Les carrioles de la place du MarchĂ© de Gand sont conduites par « des mĂ©gĂšres dignes de Jan Steen24 » (p. 86) et le village de Zaandam est « charmant comme un dĂ©cor de cinquiĂšme acte, avec ses canaux bordĂ©s de maisons et dâarbres et ses ponts lĂ©gers de bois qui rejoignent les deux rives25 » (p. 96).
17Cette contamination picturale conduit mĂȘme Ă une confusion entre le rĂ©el et le peint. Lors de sa visite au musĂ©e royal de Bruxelles, le soleil des toiles dissipe le mauvais temps qui enveloppe la ville : « Ah ! la journĂ©e sâĂ©coule en dĂ©pit des rafales et des crevĂ©es de pluie ! Le soleil qui semblait Ă©teint lĂ , haut, resplendit fulgurant et radieux sur les toiles de Rubens et dâHobbema26 ! » (p. 233) Ce dĂ©traquement perceptif va jusquâau fantasme sexuel : lâacrobate quâArij Prins et Huysmans font « mettre Ă poil et faire des tours » rappelle Ă lâauteur, par sa maigreur, « des torsions de Primitifs flamands27 ».
Ăcrivain connaisseur : sur la connoisseurship
18Les rĂ©cits de voyage huysmansiens prĂ©sentent des pages dâanalyses prĂ©cises dâĆuvre dâart rencontrĂ©es et observĂ©es de prĂšs dans les musĂ©es. La variĂ©tĂ© du monde dĂ©couvert par lâĂ©crivain-voyageur touche plus aux secrets de peinture quâĂ autre chose28. Ces comptes rendus tĂ©moignent dâun moment de la critique dâart et du dĂ©veloppement du connoisseurship, technique dâanalyse des Ćuvres qui permet dâidentifier et dâauthentifier un tableau grĂące aux dĂ©tails codifiĂ©e par lâhistorien de lâart Giovanni Morelli dans la seconde moitiĂ© du xixe siĂšcle29. Huysmans, tout en la pratiquant, ne manque pas de railler les Anglais, « armĂ©s de loupes », agglutinĂ©s autour de la sainte Ursule de Memling, « peinte Ă petites lĂšches30 » (p. 141). LâĂ©crivain ne se prĂ©sente pas en simple amateur, mais en connaisseur capable de prendre position dans les controverses dâidentification :
La certitude que le maĂźtre de FlĂ©malle nâest pas, comme le soutient encore un autre critique allemand, M. Firmenich-Richartz, Rogier van der Weyden jeune ne me paraĂźt pouvoir faire aucun doute. MalgrĂ© certaines ressemblances qui se rencontrent dâailleurs chez presque tous les peintres de cette Ă©poque, les diffĂ©rences sont telles quâen dĂ©pit de toutes les discussions, elles sâimposent31. (p. 202)
19Le ton sĂ©rieux du connaisseur ne doit pas faire oublier le sarcasme de lâauteur qui sâoffusque avec entrain de la duperie des musĂ©es dans une lettre Ă Arij Prins :
Je suis allĂ© voir lâexposition de Bruges. CâĂ©tait plein de faux â de pseudo-Primitifs mis lĂ pour les faire authentiquer par leurs propriĂ©taires ou leurs marchands. Ăâa Ă©tĂ© un coup montĂ©. Les belles piĂšces, nous les connaissions, câĂ©taient celles prĂȘtĂ©es par les musĂ©es et quelques amateurs sĂ©rieux, mais le reste32 !!! (p. 258)
20Ă travers ses voyages de peinture, Huysmans rend compte aussi de lâapprĂ©hension du voyageur dont lâĆil a Ă©tĂ© trop prĂ©parĂ© Ă la peinture quâil sâapprĂȘte Ă dĂ©couvrir. Ainsi lâauteur est-il pris dâun doute, au moment de contempler La Ronde de nuit de Rembrandt au Trippenhuis :
On va enfin voir le Rembrandt tant vantĂ©, le rĂȘve souvent de toute une existence va se rĂ©aliser ; que va-t-on Ă©prouver devant cette toile ? Sera-t-on poigné ? Sera-t-on dĂ©concerté ? la fascination de cette Ćuvre est-elle aussi opprimante quâon lâassure ? le magisme de ses couleurs est-il aussi puissant quâon lâa toujours dit33 ? (p. 59)
21Lâanthologie tĂ©moigne donc non seulement des prĂ©paratifs et des voyages, mais aussi de leurs hĂ©sitations, de leur Ă©chec, voire de leur renoncement.
Le voyage imaginaire
22Ă lâheure de la massification du tourisme et des enjeux climatiques posĂ©es par la multiplication des dĂ©placements, le regard ironique de Huysmans a beaucoup Ă nous enseigner. Nostalgie des paysages et des ambiances dâantan, de cette « bonne Hollande ⊠qui a bien changĂ©34 » (p. 17), il est Ă la recherche de lâauthentique et fuit les itinĂ©raires trop frĂ©quentĂ©s. Il nâhĂ©site pas Ă dĂ©crire par le menu ce qui fait la cĂ©lĂ©britĂ© des villes visitĂ©es, et Ă lâinterroger :
Et fatiguĂ©, de retour au logis, je demandai Ă ma cousine si Harlem, cĂ©lĂšbre par ses Hals, par ses tulipes et par son orgue, mĂ©ritait Ă©galement la rĂ©putation que lui ont faite ses blanchisseries. Mais alors jâappris que ce quatriĂšme fleuron de sa couronne Ă©tait en toc35. (p. 88)
23Raillant le tourisme de masse, ses Ă©crits peuvent ĂȘtre lus comme des guides ironiques pour le voyageur cultivĂ© qui souhaite distinguer le bon grain de lâivraie.
Le tourisme raillé
24Cependant, lâauteur caustique ne manque pas dâautodĂ©rision pour amuser son lectorat, tant face Ă ses propres maladresses que face Ă lâincongruitĂ© du voyage. Sur le quai de la gare, lâauteur confesse avoir pensĂ© ĂȘtre arrivĂ©, non pas Ă Harlem mais à « Uitgang », « qui nâest pas un nom de station, mais bien un mot qui signifie entrĂ©e ou sortie de la gare36 » (p. 82).
25Lâaspect ridicule du voyage atteint son sommet lors du voyage avortĂ© de des Esseintes Ă Londres. La consultation prĂ©cise du guide touristique Baedeker dĂ©crivant les musĂ©es de Londres et un tour Ă la « BodĂ©ga », taverne sombre Ă la lourde odeur dâalcool, suffisent Ă lui faire renoncer Ă son projet37 (p. 68).
26Lâanthologie offre aussi une lecture savoureuse des menus tracas du voyageur sensible, confrontĂ© Ă une literie Ă©trangĂšre : Huysmans sâinquiĂšte des craquements du lit couchette au-dessus de sa tĂȘte38 (p. 111), mais plus encore de lâimmense lit de plumes de lâhĂŽtel du LiĂšvre dâAmsterdam, dans lequel il craint « une inhumation dans une tombe en duvet39 » (p. 88). Davantage que les voyages, ce sont les diffĂ©rentes literies qui suscitent la rĂȘverie :
Cet homme [le patron de lâhĂŽtel] a pourtant tenu compte de mes observations, il mâa procurĂ© une paillasse un peu dure qui doit conjurer la mollesse du matelas de plumes. Lâessai que je fis ce soir a Ă©tĂ© charmant. Les feuilles de maĂŻs sĂšches insĂ©rĂ©es dans cette paillasse craquent dĂšs quâon y touche. Je me suis jouĂ©, pour moi tout seul, le bruit des Ă©cluses. Je me suis figurĂ© naviguer sur un bĂątiment dans un cabinet, jâai rĂȘvĂ© de Java, de Batavia, des Ăźles de la Sonde, des Indes, de lâOcĂ©anie, tout en ronflant comme un bienheureux loir. Ce sont les vraies traversĂ©es, celles-lĂ , sans pĂ©rils, sans perte de temps, et, qui plus est, gratis40. (p. 88)
27Plus que les longues expĂ©ditions, le simple bruit de craquement dâun matelas en paille transporte lâĂ©crivain dans des rĂ©gions lointaines. Ces rĂȘveries, qui nâen oublient pas pour autant les considĂ©rations matĂ©rielles, comme le souligne la derniĂšre Ă©numĂ©ration, sont seules capables de confĂ©rer un pouvoir dâattraction aux contrĂ©es chaudes et insulaires que Huysmans ne visite jamais dans la rĂ©alitĂ©.
Influence de la lecture dans la construction de lâimaginaire
28Câest avant tout Ă sa table de travail que Huysmans se plaĂźt Ă voyager. En Allemagne aussi, lâauteur dit ne sâĂȘtre encore « jamais trouvĂ© en un lieu plus reculĂ© dans le fond des Ăąges que ce soir-lĂ oĂč jâĂ©tais assis dans un souterrain, sous une voĂ»te taillĂ©e en ogive, devant une table Ă©clairĂ©e par une petite lampe41 » (p. 133).
29La manie picturale qui traverse les pages ne masque quâĂ peine lâinfluence de la littĂ©rature dans le goĂ»t pour le voyage. Le voyage Ă Bruges exige ainsi la relecture de Bruges-la-morte et Le Carillonneur de Rodenbach42 (p. 141). Câest la lecture de Dickens qui donne Ă des Esseintes le dĂ©sir de connaĂźtre la vie anglaise par un lent processus agissant dans un « sens inattendu » : « peu Ă peu, dans ces contemplations fictives, sâinsinuĂšrent des idĂ©es de rĂ©alitĂ© prĂ©cise, de voyage accompli, de rĂȘves vĂ©rifiĂ©s sur lesquels se greffa lâenvie dâĂ©prouver des impressions neuves et dâĂ©chapper ainsi aux Ă©puisantes dĂ©bauches de lâesprit sâĂ©tourdissant Ă moudre Ă vide.43 » (p. 68). Comme son auteur, « [d]ans sa vie sĂ©dentaire, deux pays lâavaient seulement attirĂ©, la Hollande et lâAngleterre. ». Déçu par le premier, il renonce au second.
30LâĂ©criture finit par se substituer au voyage et le façonnement de la langue tente de faire concurrence aux peintres et Ă leurs tableaux44. Marcel Cressot en rend compte prĂ©cisĂ©ment dans son ouvrage de rĂ©fĂ©rence La Phrase et le Vocabulaire de J.-K. Huysmans : lorsquâil analyse les procĂ©dĂ©s de lâimpressionnisme littĂ©raire qui composent lâĂ©criture artiste, le critique montre lâeffort de Huysmans pour restituer le fait dans la vivacitĂ© de son impression premiĂšre45. Ă travers la fulgurance des notes et des impressions au cours des voyages, ce sont ainis les mĂ©thodes dâĂ©criture de Huysmans qui se donnent Ă voir.
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31Ainsi, cet ouvrage offre une lecture Ă©clairante des habitudes singuliĂšres de voyage de lâĂ©crivain dĂ©cadent Joris-Karl Huysmans, comme de ses procĂ©dĂ©s dâĂ©criture. Au fil des extraits et des lettres, le lecteur se voit rappelĂ© les talents de satiriste de Huysmans, lâhabiletĂ© de sa plume et ses dons dâobservation. Lâanthologie prĂ©sente un nouveau regard sur lâĆuvre imposante de lâauteur et un outil intĂ©ressant pour la recherche dans diverses disciplines, notamment la gĂ©ographie et lâhistoire de lâart, grĂące aux annexes prĂ©sentant un index des lieux et un index des noms citĂ©s.

