Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 25, numéro 6
titre article
Wallerand Bazin et Elisabeth Darrobers

« Anywhere out of the world »

« Anywhere out of the world »
Joris-Karl Huysmans, En voyage (textes choisis et présentés par Philippe Barascud), Paris : Bartillat, 2022, 288 p., EAN 9782841007240.

1Avec En Voyage, Philippe Barascud ajoute une nouvelle locution adverbiale au florilĂšge bibliographique huysmansien, et donne Ă  lire les rĂ©cits de voyage de l’auteur, contredisant les habitudes sĂ©dentaires qu’on lui suppose. Cette publication prend la suite des deux prĂ©cĂ©dentes anthologies de textes de Huysmans parues chez le mĂȘme Ă©diteur et centrĂ©es sur ses descriptions de la vie parisienne (À Paris1) et sur ses critiques d’art (Écrits sur l’Art 1867-19052). Topos littĂ©raire par excellence3, le voyage est ici mis Ă  l’épreuve du regard critique acĂ©rĂ© de Huysmans qui juge que certaines villes, comme BĂąle, « ne mĂ©rite[nt] pas qu’on se dĂ©range4 » (p. 387). Comme l’explique Philippe Barascud dans sa prĂ©face, le « dĂ©senchantement » domine et les « cruelles dĂ©sillusions » (p. 17) du voyage ont favorisĂ© le penchant de l’auteur pour les paysages fictifs ou les voyages imaginaires.

2L’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du corpus de textes prĂ©sentĂ© dans cette anthologie tĂ©moigne de la diversitĂ© gĂ©nĂ©rique des rĂ©cits de voyage et la place de ceux-ci dans la vie vĂ©cue et imaginĂ©e de l’écrivain. Philippe Barascud a fait le choix d’une bipartition de l’ouvrage, non pas entre textes biographiques et textes fictifs mais entre les rĂ©cits de voyage (« Partie 1 : En Voyage ») et la correspondance (« Partie 2 : Choix de lettres »). Aux textes de fiction se mĂȘlent des articles de presse, et aux rĂ©cits de prĂ©paration du voyage les souvenirs conservĂ©s par la mĂ©moire ou les carnets de notes.

3Cette permĂ©abilitĂ© se retrouve au sein des textes de Huysmans, qui mettent en jeu un systĂšme de renvois internes entre les genres. L’écrivain engage l’amateur d’art lisant ses critiques Ă  se rĂ©fĂ©rer Ă  ses romans, comme dans l’ouvrage tardif qu’est Trois Primitifs (sous-titrĂ© Les GrĂŒnewald du MusĂ©e de Colmar, Le maĂźtre de FlĂ©malle et la Florentine du MusĂ©e de Francfort-sur-le-Mein) : « Mais d’abord qu’est ce maĂźtre de FlĂ©malle dont j’ai dĂ©jĂ  parlĂ©, Ă  propos d’une NativitĂ© du MusĂ©e de Dijon, dans L’Oblat ?5 » (p. 200). Il met aussi en scĂšne, dans la fiction, la rĂ©daction de ses notes de voyage. Le personnage de Durtal dans La CathĂ©drale se fait le double de son auteur noircissant frĂ©nĂ©tiquement ses carnets de voyage :

Donner quoi Ă  la Revue ? se dit-il, puisqu’ils veulent surtout de la critique d’art religieux, je pourrais leur rĂ©diger quelques aperçus sur les Primitifs de l’Allemagne. J’ai mes notes dĂ©taillĂ©es, prises sur place, dans les musĂ©es de ce pays, voyons-les. Il les feuilleta, s’attarda sur un calepin contenant ses impressions de voyage ; le rĂ©sumĂ© de ses remarques sur l’école de peinture de Cologne l’arrĂȘta6 (p. 119).

4L’anthologie rend d’autant plus visible la mise-en-scĂšne de l’écrivain-voyageur qu’elle ajoute aux textes publiĂ©s la correspondance huysmansienne. Celle-ci fait pĂ©nĂ©trer le lecteur dans l’intimitĂ© de l’auteur et lui montre jusqu’aux prĂ©jugĂ©s les moins avouables. Loin des considĂ©rations esthĂ©tiques, les lettres tĂ©moignent plutĂŽt de la logistique mise en Ɠuvre pour prĂ©voir les dĂ©placements, comme des tracas matĂ©riels qui dĂ©coulent de leur rĂ©alisation. Elles rendent compte Ă©galement des astreintes du travail salariĂ© auxquelles l’écrivain Ă©tait soumis. « Ma petitesse d’employĂ© m’attache au rivage7 » (p. 225), Ă©crit-il Ă  Odilon Redon, tandis que son emploi au ministĂšre de l’IntĂ©rieur s’apparente Ă  un « supplice de Tantale de CrĂšte », supplice dont il parvient parfois Ă  s’échapper pour « extirper comme une indĂ©racinable molaire » (p. 230) quelques semaines de congĂ©s, selon ses mots Ă  Émile Zola8.

5Ainsi, mĂȘlant lettres et rĂ©cits, cette anthologie peint le portrait d’un voyageur hĂ©tĂ©rodoxe, Ă  rebours de l’emballement moderne pour les voyages (1). CĂ©dant au dĂ©placement pour le plaisir des yeux, en esthĂšte et connaisseur (2), il reste tout prĂȘt d’y renoncer pour des contrĂ©es fictives (3).

À rebours de la modernitĂ© en mouvement

6Si le mouvement, dont Balzac fait l’essence de la modernitĂ© dans sa ThĂ©orie de la dĂ©marche, est omniprĂ©sent dans les descriptions huysmansiennes qui suivent les dĂ©placements des personnages errants dans les rues de Paris, Huysmans s’oppose au mouvement gĂ©nĂ©ral de son siĂšcle, « un siĂšcle vouĂ© Ă  l’ondoyant, au fugitif, au transitoire, aux dĂ©placements, aux foules, au progrĂšs, Ă  la vitesse, Ă  la mobilitĂ©, Ă  la circulation des capitaux et des marchandises, aux voyages, au “monde flottant” 9 ». De façon paradoxale, c’est le gĂ©nie domestique que Huysmans admire dans ses voyages : « Comme les Anglais, les Brabançons s’enferment chez eux, dans leur home, et dĂ©pensent la majeure partie de leurs revenus Ă  se dorloter, Ă  bien manger et bien boire10 » (p. 55). Son aversion pour le train et le soleil du Sud en particulier le distingue de ses contemporains.

Une époque en mouvement : le train

7Huysmans est tĂ©moin de la croissance fulgurante du chemin de fer, qui marquera les Ă©crivains modernistes, comme Proust. Bien loin de partager l’engouement de ses contemporains pour les locomotives – Zola s’informe par exemple des conditions techniques des nouvelles machines et se montre soucieux de connaĂźtre sous tous les angles la vision du paysage perçu Ă  grande vitesse, pour la dĂ©crire au mieux dans La BĂȘte humaine, depuis la position du chauffeur et du mĂ©canicien11. Huysmans retient davantage « les avaries du voyage » et la saletĂ© du voyageur aprĂšs un voyage en chemin de fer qui lui donne l’apparence « d’un ramoneur qui aurait cent ans » avec des « soutes Ă  charbon » (p. 83) dans les oreilles12.

8Dans son ouvrage Le Train de Proust, Bertrand Leclair prĂ©sente le train comme mĂ©taphore littĂ©raire pour dĂ©coder et concevoir le roman de la fin de siĂšcle13. S’opposant Ă  la lecture proposĂ©e par Deleuze dans Proust et les signes14, qui faisait de La Recherche du temps perdu un roman d’apprentissage tournĂ© vers le passĂ©, Ă  la maniĂšre d’un passager regardant le paysage s’échapper derriĂšre lui, Leclair conçoit la Recherche comme un livre d’initiation tournĂ© vers l’avenir, dans le sens de la marche. Chez Huysmans, le « laboratoire charbonneux du train » est davantage associĂ© Ă  la lecture qu’à l’écriture ; les lignes lues attĂ©nuant la longueur des routes. À son ami qui lui offre le Croquis d’automne et les Histoires de gras et de Maigres, Huysmans Ă©crit : « Je vous ai bĂ©ni en wagon, mon cher, j’ai commencĂ© la lecture [
] et la journĂ©e a disparu comme par enchantement » (p. 19). Lire dans un train offre le plaisir d’une « stase mobile15 » – une harmonie contradictoire permettant d’ĂȘtre transportĂ© tout en restant immobile.

9Si les voies dĂ©saffectĂ©es, comme les voies principales des chemins de fer n’ont pas la mĂȘme portĂ©e mĂ©taphorique que chez Proust, oĂč elles Ă©voquent celles empruntĂ©es par la mĂ©moire16, les voyages de Huysmans ne sont pas sans engendrer des Ă©chos proustiens de recomposition mĂ©morielle et de mĂ©moire involontaire. C’est notamment le cas lors des voyages en Hollande, dont il est originaire :

[
] dans un coin tiĂšde et douillet, des bouffĂ©es de souvenirs de famille et d’enfance me remontent, suscitĂ©es par le parfum de la piĂšce, par ce parfum si spĂ©cial aux intĂ©rieurs du pays et qui est fait de pain d’épice et de thĂ©, de gingembre et de cannelle, de salaisons et de fumures, une exhalaison blonde et tirant sur le roux, une Ă©manation Ă  la fois douce et acĂ©rĂ©e, trĂšs fine, qui me remĂ©more tant d’amicales salles Ă  manger, au moment des lĂ©gers repas et qui subsiste, sans s’effacer complĂštement, alors mĂȘme que la dĂźnette est finie17. (p. 169)

10À travers un « dialecte odorant », Huysmans retrouve « des bouffĂ©es de souvenirs » de la Hollande parcourue pendant l’enfance. Cette rĂ©miniscence et ses origines familiales peuvent expliquer le tropisme de l’auteur envers les pays du Nord.

Un tropisme septentrional : un autre Grand Tour

11La seconde originalitĂ© des voyages de Huysmans par rapport Ă  ses contemporains tient Ă  ses choix de destinations. L’écrivain n’est pas sensible Ă  l’engouement durable pour le « Grand Tour », terme proposĂ© dĂšs 1670 par Richard Lassels pour dĂ©crire les voyages en Italie, conçus trĂšs tĂŽt par l’élite europĂ©enne comme un rite de passage apte Ă  forger l’indĂ©pendance masculine18. Si Huysmans dĂ©nigre une telle formation viriliste, il n’est pas Ă©tanche aux prĂ©jugĂ©s d’un dĂ©terminisme gĂ©ographique : il fuit le Sud lĂ©nifiant et « son ordure cĂ©leste qui sĂ©crĂšte des sueurs » (p. 25) et lui prĂ©fĂšre les brumes vivifiantes du Nord. Comme le rappelle Philippe Barascud, « ses voyages Ă  l’étranger se seront donc limitĂ©s Ă  un pĂ©rimĂštre europĂ©en oĂč aucune frontiĂšre du sud n’aura Ă©tĂ© franchie » (p. 32).

12L’écrivain ne dĂ©couvrira que quatre pays : l’Allemagne, la Belgique, la Hollande et la Suisse. Dans ses lieux de prĂ©dilection, le dĂ©placement gĂ©ographique se double d’un voyage dans le temps. Dans les rues d’Amsterdam, prĂšs de la Saint-Antonieswaagg, c’est ainsi en plein Moyen-Âge que l’écrivain s’imagine Ă©voluer :

L’impression est Ă©trange ; dans ce milieu endormi de bateaux silencieux couchĂ©s sur une eau sans rides, ces tours ne dĂ©tonnent point ; elles vous reculent naturellement vers les siĂšcles rĂ©volus, vous ramĂšnent Ă  des Ă©poques imaginĂ©es par des lectures. C’est le plein Moyen-Âge et le silence de la ville, les ombres encapuchonnĂ©es qui passent solitaires et lentes, rappellent la mĂ©lancolie des couvre-feux, la vie nocturne interdite des anciens temps19. (p. 90)

13Rejoignant Nerval ou Hugo dans leur admiration pour une Allemagne gothique, il ne cĂšde pas pour autant comme eux aux sirĂšnes du voyage vers l’Italie ou au fantasme de l’Orient. C’est pourtant bien un intĂ©rĂȘt artistique qui l’invite lui aussi au voyage.

Le voyage de formation de l’esthùte

14En ouvrant son ouvrage sur quatre cartes gĂ©ographiques des rĂ©gions visitĂ©es par l’écrivain, Philippe Barascud met l’accent sur la fascination que les cartes exercent sur les artistes – c’est le cas pour Vermeer notamment20 – comme sur les personnages huysmansiens – en tĂ©moignent les deux cartes lunaires d’En Rade. Le chercheur met ainsi en relief l’importance graphique du voyage21. Si le tracĂ© des frontiĂšres et des itinĂ©raires offre un plaisir semblable Ă  celui de la dĂ©couverte d’un lieu, c’est cependant une autre forme de dessin qui fascine l’auteur : les expĂ©ditions de l’écrivain dĂ©cadent ont plus souvent pour motif la visite d’un musĂ©e que celle d’une ville.

Voyage de peintures

15À travers les textes de l’anthologie se dessine l’influence de la peinture dans l’imaginaire huysmansien. Aussi, la lecture en parallĂšle de celle-ci avec le catalogue de l’exposition que le musĂ©e d’Orsay dĂ©diait Ă  Huysmans est Ă©clairant, non seulement pour donner Ă  voir les Ɠuvres mais aussi pour apporter un commentaire critique aux commentaires de l’auteur22. La peinture se prĂ©sente d’abord comme mode privilĂ©giĂ© de sauvegarde du rĂ©el. Quand il assiste par exemple Ă  l’installation d’un campement de bohĂ©miens, la scĂšne lui fait dire Ă  son oncle :

Hein ! quel beau tableau on pourrait faire avec ce campement ! et il rĂ©pondait : Ah ! si Jan Luyken ou Jacques Callot Ă©taient vivants, quelles merveilleuses eaux-fortes ils auraient faites avec ces guenipes Ă  peau d’ambre qui flamboient aux lueurs des braises Ă©coulĂ©es ! Et le maĂźtre suprĂȘme donc ! le divin Rembrandt, repris-je, quel chef-d’Ɠuvre il aurait produit avec tous ces haillons23 ! (p. 43-44)

16L’oncle en question, Constant Huijsmans, Ă©tait peintre paysagiste, de mĂȘme que leur aĂŻeul CornĂ©lius, mort en 1727, dont les tableaux sont exposĂ©s au Louvre – ainsi que le rappelle Philippe Barascud dans sa prĂ©face (p. 14). Son histoire familiale et sa culture visuelle engagent l’écrivain Ă  interprĂ©ter la rĂ©alitĂ© comme matiĂšre Ă  peinture, bien qu’il en fasse lui-mĂȘme un sujet d’écriture. Plus encore, la perception et la description de la rĂ©alitĂ© sont colorĂ©es par des rĂ©fĂ©rences Ă  la peinture ou aux dĂ©cors de théùtre. Les carrioles de la place du MarchĂ© de Gand sont conduites par « des mĂ©gĂšres dignes de Jan Steen24 » (p. 86) et le village de Zaandam est « charmant comme un dĂ©cor de cinquiĂšme acte, avec ses canaux bordĂ©s de maisons et d’arbres et ses ponts lĂ©gers de bois qui rejoignent les deux rives25 » (p. 96).

17Cette contamination picturale conduit mĂȘme Ă  une confusion entre le rĂ©el et le peint. Lors de sa visite au musĂ©e royal de Bruxelles, le soleil des toiles dissipe le mauvais temps qui enveloppe la ville : « Ah ! la journĂ©e s’écoule en dĂ©pit des rafales et des crevĂ©es de pluie ! Le soleil qui semblait Ă©teint lĂ , haut, resplendit fulgurant et radieux sur les toiles de Rubens et d’Hobbema26 ! » (p. 233) Ce dĂ©traquement perceptif va jusqu’au fantasme sexuel : l’acrobate qu’Arij Prins et Huysmans font « mettre Ă  poil et faire des tours » rappelle Ă  l’auteur, par sa maigreur, « des torsions de Primitifs flamands27 ».

Écrivain connaisseur : sur la connoisseurship

18Les rĂ©cits de voyage huysmansiens prĂ©sentent des pages d’analyses prĂ©cises d’Ɠuvre d’art rencontrĂ©es et observĂ©es de prĂšs dans les musĂ©es. La variĂ©tĂ© du monde dĂ©couvert par l’écrivain-voyageur touche plus aux secrets de peinture qu’à autre chose28. Ces comptes rendus tĂ©moignent d’un moment de la critique d’art et du dĂ©veloppement du connoisseurship, technique d’analyse des Ɠuvres qui permet d’identifier et d’authentifier un tableau grĂące aux dĂ©tails codifiĂ©e par l’historien de l’art Giovanni Morelli dans la seconde moitiĂ© du xixe siĂšcle29. Huysmans, tout en la pratiquant, ne manque pas de railler les Anglais, « armĂ©s de loupes », agglutinĂ©s autour de la sainte Ursule de Memling, « peinte Ă  petites lĂšches30 » (p. 141). L’écrivain ne se prĂ©sente pas en simple amateur, mais en connaisseur capable de prendre position dans les controverses d’identification :

La certitude que le maĂźtre de FlĂ©malle n’est pas, comme le soutient encore un autre critique allemand, M. Firmenich-Richartz, Rogier van der Weyden jeune ne me paraĂźt pouvoir faire aucun doute. MalgrĂ© certaines ressemblances qui se rencontrent d’ailleurs chez presque tous les peintres de cette Ă©poque, les diffĂ©rences sont telles qu’en dĂ©pit de toutes les discussions, elles s’imposent31. (p. 202)

19Le ton sĂ©rieux du connaisseur ne doit pas faire oublier le sarcasme de l’auteur qui s’offusque avec entrain de la duperie des musĂ©es dans une lettre Ă  Arij Prins :

Je suis allĂ© voir l’exposition de Bruges. C’était plein de faux – de pseudo-Primitifs mis lĂ  pour les faire authentiquer par leurs propriĂ©taires ou leurs marchands. Ç’a Ă©tĂ© un coup montĂ©. Les belles piĂšces, nous les connaissions, c’étaient celles prĂȘtĂ©es par les musĂ©es et quelques amateurs sĂ©rieux, mais le reste32 !!! (p. 258)

20À travers ses voyages de peinture, Huysmans rend compte aussi de l’apprĂ©hension du voyageur dont l’Ɠil a Ă©tĂ© trop prĂ©parĂ© Ă  la peinture qu’il s’apprĂȘte Ă  dĂ©couvrir. Ainsi l’auteur est-il pris d’un doute, au moment de contempler La Ronde de nuit de Rembrandt au Trippenhuis :

On va enfin voir le Rembrandt tant vantĂ©, le rĂȘve souvent de toute une existence va se rĂ©aliser ; que va-t-on Ă©prouver devant cette toile ? Sera-t-on poigné ? Sera-t-on dĂ©concerté ? la fascination de cette Ɠuvre est-elle aussi opprimante qu’on l’assure ? le magisme de ses couleurs est-il aussi puissant qu’on l’a toujours dit33 ? (p. 59)

21L’anthologie tĂ©moigne donc non seulement des prĂ©paratifs et des voyages, mais aussi de leurs hĂ©sitations, de leur Ă©chec, voire de leur renoncement.

Le voyage imaginaire

22À l’heure de la massification du tourisme et des enjeux climatiques posĂ©es par la multiplication des dĂ©placements, le regard ironique de Huysmans a beaucoup Ă  nous enseigner. Nostalgie des paysages et des ambiances d’antan, de cette « bonne Hollande 
 qui a bien changĂ©34 » (p. 17), il est Ă  la recherche de l’authentique et fuit les itinĂ©raires trop frĂ©quentĂ©s. Il n’hĂ©site pas Ă  dĂ©crire par le menu ce qui fait la cĂ©lĂ©britĂ© des villes visitĂ©es, et Ă  l’interroger :

Et fatiguĂ©, de retour au logis, je demandai Ă  ma cousine si Harlem, cĂ©lĂšbre par ses Hals, par ses tulipes et par son orgue, mĂ©ritait Ă©galement la rĂ©putation que lui ont faite ses blanchisseries. Mais alors j’appris que ce quatriĂšme fleuron de sa couronne Ă©tait en toc35. (p. 88)

23Raillant le tourisme de masse, ses Ă©crits peuvent ĂȘtre lus comme des guides ironiques pour le voyageur cultivĂ© qui souhaite distinguer le bon grain de l’ivraie.

Le tourisme raillé

24Cependant, l’auteur caustique ne manque pas d’autodĂ©rision pour amuser son lectorat, tant face Ă  ses propres maladresses que face Ă  l’incongruitĂ© du voyage. Sur le quai de la gare, l’auteur confesse avoir pensĂ© ĂȘtre arrivĂ©, non pas Ă  Harlem mais Ă  « Uitgang », « qui n’est pas un nom de station, mais bien un mot qui signifie entrĂ©e ou sortie de la gare36 » (p. 82).

25L’aspect ridicule du voyage atteint son sommet lors du voyage avortĂ© de des Esseintes Ă  Londres. La consultation prĂ©cise du guide touristique Baedeker dĂ©crivant les musĂ©es de Londres et un tour Ă  la « BodĂ©ga », taverne sombre Ă  la lourde odeur d’alcool, suffisent Ă  lui faire renoncer Ă  son projet37 (p. 68).

26L’anthologie offre aussi une lecture savoureuse des menus tracas du voyageur sensible, confrontĂ© Ă  une literie Ă©trangĂšre : Huysmans s’inquiĂšte des craquements du lit couchette au-dessus de sa tĂȘte38 (p. 111), mais plus encore de l’immense lit de plumes de l’hĂŽtel du LiĂšvre d’Amsterdam, dans lequel il craint « une inhumation dans une tombe en duvet39 » (p. 88). Davantage que les voyages, ce sont les diffĂ©rentes literies qui suscitent la rĂȘverie :

Cet homme [le patron de l’hĂŽtel] a pourtant tenu compte de mes observations, il m’a procurĂ© une paillasse un peu dure qui doit conjurer la mollesse du matelas de plumes. L’essai que je fis ce soir a Ă©tĂ© charmant. Les feuilles de maĂŻs sĂšches insĂ©rĂ©es dans cette paillasse craquent dĂšs qu’on y touche. Je me suis jouĂ©, pour moi tout seul, le bruit des Ă©cluses. Je me suis figurĂ© naviguer sur un bĂątiment dans un cabinet, j’ai rĂȘvĂ© de Java, de Batavia, des Ăźles de la Sonde, des Indes, de l’OcĂ©anie, tout en ronflant comme un bienheureux loir. Ce sont les vraies traversĂ©es, celles-lĂ , sans pĂ©rils, sans perte de temps, et, qui plus est, gratis40. (p. 88)

27Plus que les longues expĂ©ditions, le simple bruit de craquement d’un matelas en paille transporte l’écrivain dans des rĂ©gions lointaines. Ces rĂȘveries, qui n’en oublient pas pour autant les considĂ©rations matĂ©rielles, comme le souligne la derniĂšre Ă©numĂ©ration, sont seules capables de confĂ©rer un pouvoir d’attraction aux contrĂ©es chaudes et insulaires que Huysmans ne visite jamais dans la rĂ©alitĂ©.

Influence de la lecture dans la construction de l’imaginaire

28C’est avant tout Ă  sa table de travail que Huysmans se plaĂźt Ă  voyager. En Allemagne aussi, l’auteur dit ne s’ĂȘtre encore « jamais trouvĂ© en un lieu plus reculĂ© dans le fond des Ăąges que ce soir-lĂ  oĂč j’étais assis dans un souterrain, sous une voĂ»te taillĂ©e en ogive, devant une table Ă©clairĂ©e par une petite lampe41 » (p. 133).

29La manie picturale qui traverse les pages ne masque qu’à peine l’influence de la littĂ©rature dans le goĂ»t pour le voyage. Le voyage Ă  Bruges exige ainsi la relecture de Bruges-la-morte et Le Carillonneur de Rodenbach42 (p. 141). C’est la lecture de Dickens qui donne Ă  des Esseintes le dĂ©sir de connaĂźtre la vie anglaise par un lent processus agissant dans un « sens inattendu » : « peu Ă  peu, dans ces contemplations fictives, s’insinuĂšrent des idĂ©es de rĂ©alitĂ© prĂ©cise, de voyage accompli, de rĂȘves vĂ©rifiĂ©s sur lesquels se greffa l’envie d’éprouver des impressions neuves et d’échapper ainsi aux Ă©puisantes dĂ©bauches de l’esprit s’étourdissant Ă  moudre Ă  vide.43 » (p. 68). Comme son auteur, « [d]ans sa vie sĂ©dentaire, deux pays l’avaient seulement attirĂ©, la Hollande et l’Angleterre. ». Déçu par le premier, il renonce au second.

30L’écriture finit par se substituer au voyage et le façonnement de la langue tente de faire concurrence aux peintres et Ă  leurs tableaux44. Marcel Cressot en rend compte prĂ©cisĂ©ment dans son ouvrage de rĂ©fĂ©rence La Phrase et le Vocabulaire de J.-K. Huysmans : lorsqu’il analyse les procĂ©dĂ©s de l’impressionnisme littĂ©raire qui composent l’écriture artiste, le critique montre l’effort de Huysmans pour restituer le fait dans la vivacitĂ© de son impression premiĂšre45. À travers la fulgurance des notes et des impressions au cours des voyages, ce sont ainis les mĂ©thodes d’écriture de Huysmans qui se donnent Ă  voir.

*

31Ainsi, cet ouvrage offre une lecture Ă©clairante des habitudes singuliĂšres de voyage de l’écrivain dĂ©cadent Joris-Karl Huysmans, comme de ses procĂ©dĂ©s d’écriture. Au fil des extraits et des lettres, le lecteur se voit rappelĂ© les talents de satiriste de Huysmans, l’habiletĂ© de sa plume et ses dons d’observation. L’anthologie prĂ©sente un nouveau regard sur l’Ɠuvre imposante de l’auteur et un outil intĂ©ressant pour la recherche dans diverses disciplines, notamment la gĂ©ographie et l’histoire de l’art, grĂące aux annexes prĂ©sentant un index des lieux et un index des noms citĂ©s.