Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 25, numéro 7
titre article
Louis MĂŒhlethaler

Savoirs, rĂ©flexivitĂ©s et fonctions : l’hermĂ©neutique de l’immunitĂ©

Knowledge, reflexivity and functions: the hermeneutics of immunity
Johannes TĂŒrk, Die ImmunitĂ€t der Literatur, Francfort-sur-le-Main, S. Fischer, 2011, 375 p., EAN 9783100393319.

GĂ©nĂ©alogie de l’immunitĂ© de la littĂ©rature

1Dans un ouvrage paru en 2011 et encore non traduit en français, Johannes TĂŒrk analyse les rapports entre immunitĂ© et littĂ©rature. Son essai est composĂ© de onze chapitres — chaque chapitre Ă©tant consacrĂ© Ă  un ou plusieurs auteurs reprĂ©sentatifs d’une pĂ©riode de pensĂ©e relative Ă  l’immunité (le corpus Ă  l’étude Ă©tant essentiellement europĂ©en). Cette structure permet de rendre compte de l’évolution de l’immunitĂ© de la littĂ©rature en fonction des modĂšles immunitaires avec lesquels celle-ci dialogue.

2L’auteur d’origine allemande y Ă©tudie « l’immunitĂ© de la littĂ©rature » (die ImmunitĂ€t der Literatur) au sens fort que revĂȘt le cas du gĂ©nitif en langue allemande1. MĂȘme si son approche reste en partie thĂ©matique, la recherche sur l’immunitĂ© de la littĂ©rature se double d’une recherche sur l’hermĂ©neutique de l’immunitĂ©, construite en lien Ă©troit avec le savoir littĂ©raire sur et de l’immunitĂ©. L’immunitĂ© Ă©tudiĂ©e excĂšde ainsi le champ de la seule rĂ©sistance immunologique pour se lier Ă  une rĂ©sistance psycho-physique. S’il aurait peut-ĂȘtre Ă©tĂ© judicieux pour la dĂ©marche de l’ouvrage d’opĂ©rer une distinction entre l’immunitĂ© dans la littĂ©rature (les situations immunitaires prĂ©sentes dans la littĂ©rature) et l’immunitĂ© de la littĂ©rature (impliquant la fonction possiblement immunisatrice ou curatrice de la littĂ©rature), la dĂ©marche demeure claire et est expliquĂ©e dĂšs l’introduction du livre :

3Les textes littĂ©raires — d’oĂč le titre de ce livre, L’ImmunitĂ© de la littĂ©rature — ne s’intĂ©ressent pas seulement Ă  l’immunitĂ© d’un point de vue thĂ©matique. La thĂ©matique immunologique constitue bien plutĂŽt un lieu privilĂ©giĂ© oĂč la littĂ©rature rĂ©flĂ©chit sur elle-mĂȘme. Il existe donc une immunitĂ© propre Ă  la littĂ©rature et qui se reflĂšte dans la thĂ©matique immunologique des textes. C’est pourquoi la ligne argumentative de ce livre s’intĂ©ressera moins Ă  des coupes transversales exemplaires qu’à des Ă©tapes systĂ©matiques d’une exploration du savoir littĂ©raire sur l’immunitĂ©.

Literarische Texte — daher der Titel dieses Buches, Die ImmunitĂ€t der Literatur — interessieren sich nicht nur thematisch fĂŒr ImmunitĂ€t. Vielmehr stellt die immunologische Thematik einen privilegierten Ort dar, an dem Literatur ĂŒber sich selbst nachdenkt. Es gibt also eine ImmunitĂ€t, die der Literatur eigen ist und die sich in der immunologischen Thematik der Texte reflektiert. Daher geht es der Argumentationslinie dieses Buches weniger um exemplarische Querschnitte als vielmehr um systematische Etappen einer Erkundung des literarischen Wissens um ImmunitĂ€t. (p. 12‑13, l’auteur souligne).

4Il ne s’agit ainsi pas pour l’auteur de rechercher cette immunitĂ© uniquement dans les textes littĂ©raires. C’est en Ă©tudiant les nƓuds entre diverses disciplines connexes Ă  la littĂ©rature comme l’histoire, la gĂ©ographie, la psychanalyse et en dĂ©gageant des savoirs, des mĂ©thodes et des rĂ©flexivitĂ©s propres Ă  chaque discipline que peut s’élaborer une hermĂ©neutique de l’immunitĂ© de la littĂ©rature. J. TĂŒrk conclut ainsi son livre en Ă©nonçant que cette hermĂ©neutique littĂ©raire traduit non pas « [un] intĂ©rĂȘt thĂ©matique fortuit pour les expĂ©riences d’immunité » (« [ein] zufĂ€lliges thematisches Interesse an Erfahrungen mit ImmunitĂ€t », p. 302) mais que la relation structurelle entre immunitĂ© et littĂ©rature offre « une possibilitĂ© [
] de rĂ©flĂ©chir au rĂŽle de la littĂ©rature » (« eine Möglichkeit [
], ĂŒber die Rolle der Literatur nachzudenken », p. 302).

La « prĂ©-science » littĂ©raire — de l’immunitĂ© avant l’immunitĂ© mĂ©dicale

5Johannes TĂŒrk commence par envisager les savoirs dits prĂ©scientifiques de l’immunitĂ©, en examinant trois auteurs : Thucydide, Lucain et Dante. Il se concentre sur l’immunitĂ© dans les textes en lien avec les savoirs ataviques de leur Ă©poque mais aussi sur la façon dont ces textes anticipent certains modĂšles immunologiques ou prĂ©-immunologiques.

La tñche de l’historien

6Les textes historiques en dĂ©crivant des Ă©pidĂ©mies et des guerres permettent de penser la place de l’historien dans son Ă©poque. Il s’agit pour Thucydide de voir dans l’immunitĂ© une « tĂąche de l’historien » (« Aufgabe des Historikers », p. 22) et de combattre par l’écriture les rĂ©actions irrationnelles, « lot de toutes les Ă©pidĂ©mies2 » selon Anne-Marie Moulin. Il pourfend Ă©galement les superstitions et les schĂ©matismes guerriers selon lesquels les Ă©pidĂ©mies seraient les signes d’un ennemi invisible. En adoptant le ton froid, constatif et objectif qui consiste Ă  rapporter les faits, Thucydide dĂ©tache l’histoire de la part Ă©motionnelle dont elle Ă©tait empreinte avec HĂ©rodote. En tant qu’observateur, lui aussi devient immun (i.e. privilĂ©giĂ©) Ă  la communautĂ© par sa tĂąche de consigner les faits Ă©pidĂ©miques dans une prise de distance avec le mal dans lequel les communautĂ©s sont plongĂ©es.

La pré-science immunitaire de la littérature ?

7La « prĂ©-science » de la littĂ©rature en termes d’immunitĂ© est Ă  considĂ©rer suivant deux sens. Si la littĂ©rature est « prĂ©-sciente » en ce qu’elle dialogue avec les modĂšles immunitaires prĂ©-scientifiques de son Ă©poque, elle semble possĂ©der une prĂ©science de modĂšles immunitaires qui seront ultĂ©rieurement thĂ©orisĂ©s par la mĂ©decine et l’immunologie. C’est ce qui se dĂ©gage d’une certaine analyse faite par l’auteur Ă  propos de Thucydide ; en observant l’immunitĂ© dans l’Histoire et Ă  l’échelle collective, l’auteur de La Guerre du PĂ©loponnĂšse aurait thĂ©orisĂ© une « phĂ©nomĂ©nologie de l’immunitĂ© acquise » (« PhĂ€nomenologie erworbener ImmunitĂ€t », p. 19) avant la lettre. Tout se passe comme si le savoir de la littĂ©rature, et de l’histoire, avait avec Thucydide anticipĂ© la composante adaptative (aussi dite acquise) de l’immunitĂ©, laquelle immunitĂ© adaptative ne devait faire l’objet d’hypothĂšses par la mĂ©decine qu’au xixe siĂšcle (avec A.-T. Chrestien) puis d’une confirmation par les avancĂ©es de l’immunologie.

L’immunitĂ© comme tension entre exemption et rĂ©sistance (Lucain et Dante)

8L’immunitĂ© dĂ©crite par les textes antiques et mĂ©diĂ©vaux consiste en une exemption. Dans le droit romain, l’immunité (immunitas en latin) dĂ©signe en effet un privilĂšge3 offrant Ă  certains citoyens le droit de dĂ©roger aux obligations qui incombent au citoyen. Or, dans La Pharsale, Lucain dĂ©place le paradigme de l’exemption de façon tropologique pour en faire la rĂ©sistance et l’insensibilitĂ© du corps aux infections. Il y dĂ©crit une peuplade d’Afrique du Nord, les Psylles, qui sont rĂ©sistants et immuns aux venins des serpents (inmunes mixtis serpentibus), prĂȘtent main forte aux soldats romains du parti sĂ©natorial (de Caton). Aussi l’immunitĂ© s’installe-t-elle « dans l’espace du nĂ©gatif » (« im Raum des Negativen », p. 40).

9Dans sa Divine ComĂ©die, Dante reprend et dĂ©place encore ce trope de la rĂ©sistance-exemption des « inmunes mixtis serpentibus », en renforçant le privilĂšge exceptionnel de l’immunitĂ©. L’immunitĂ© fait avant tout rĂ©fĂ©rence Ă  ce que l’on doit Ă  Dieu en raison de nos pĂ©chĂ©s, elle devient une indemnitĂ© qu’il est presque toujours impossible (en particulier pour les pĂȘcheurs de l’Enfer) de rĂ©dimer devant le Seigneur.

10Le sens de l’immunitĂ© s’étend du privilĂšge-exemption Ă  celui de l’exception : elle est ce qui permet une exclusion (au sens juridique et physique) du groupe pour se protĂ©ger de l'universalitĂ© d’un mal. Si un espace de libertĂ© s’ouvre au sein de l’espace nĂ©gatif pour l’immunitĂ©, Ă  l’époque de Dante et durant une grande partie du Moyen-Âge cet espace est menacĂ© par la condamnation de la vie elle-mĂȘme : la possibilitĂ© de l’immunitĂ© se ferme ainsi.

11De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, l’immunitĂ©, notion avant tout juridico-politique, se rĂ©vĂšle dans les textes littĂ©raires et historiques une notion assez floue, sans doute en raison de l’absence de vĂ©ritable appui mĂ©dical pour la consolider.

Le tournant inoculateur du xviiie siĂšcle et les dĂ©couvertes de l’immunitĂ© mĂ©dicale au xixe siĂšcle

12Au xviiie siĂšcle, pensĂ©es et pratiques mĂ©dicales accomplissent des avancĂ©es majeures avec la prophylaxie ainsi qu’avec le principe de protection par l’inoculation de virus. Ainsi l’immunitĂ© Ă  partir du xviiie siĂšcle devient « un paradigme qui façonne les connaissances dans d’autres domaines » (« ein Paradigma, das WissensbestĂ€nde in anderen Bereichen formt », p. 11‑12). Mais plus que l’immunitĂ©, ce qui fait principalement question au siĂšcle des LumiĂšres et de l’AufklĂ€rung est l’immunisation. Il s’agit de considĂ©rer la portĂ©e de l’action immunisatrice de la vaccination de l’ensemble d’une population. Faut-il vacciner la population pour protĂ©ger la majoritĂ© des membres de la communauté ? Comme l’a remarquĂ© Pierre Darmon, « [l]a raison du nombre n’épouse pas forcĂ©ment les raisons de l’individu4 » : si au niveau collectif la vaccination prĂ©sente des bĂ©nĂ©fices indĂ©niables, elle prĂ©sente (surtout Ă  l’époque) des risques Ă  l’échelle individuelle.

Les dĂ©couvertes de l’inoculation : de la variolisation Ă  la vaccination

13L’ouvrage quitte ainsi la perspective d’analyse purement littĂ©raire, pour revenir sur les grandes dĂ©couvertes Ă  l’origine de l’immunitĂ© acquise par inoculation : d’abord la variolisation puis la vaccination.

14Edward Jenner a l’idĂ©e d’utiliser comme principe inoculateur la « cowpox », variole bovine et non plus humaine. Il se fait ainsi inventeur de la vaccine qui donne son nom Ă  la vaccination. Or Jenner considĂ©rait les maladies non sous l’angle uniquement biologique mais Ă©galement comme « une question de sentiment » (« eine Frage des GefĂŒhls », p. 273) : la rĂ©sistance Ă  l’infection est avant tout une question de sensibilitĂ©5. Cela permet de considĂ©rer la dimension Ă©galement psychique de l’immunitĂ© de la littĂ©rature, dimension Ă  laquelle le xixe siĂšcle accordera une importance croissante.

15Le principe gĂ©nĂ©ral de la vaccination est l’injection d’une nĂ©gativitĂ© protectrice. L’auteur parvient ainsi Ă  montrer comment l’immunitĂ© relĂšve — philosophiquement — d’un processus dialectique d’incorporation de la nĂ©gativitĂ© en soi : toute son ambivalence rĂ©sulte du fait qu’elle consiste en une « nĂ©gativitĂ© protectrice » (« schĂŒtzend[e] NegativitĂ€t », p. 46) oscillant par consĂ©quent — pour employer les termes du philosophe Roberto Esposito —entre « protection et nĂ©gation de la vie6 ». MĂȘme s’il faut relativiser la dimension de discontinuitĂ© de la vaccination par rapport Ă  l’inoculation de la variole qu’est la variolisation (Louis Pasteur ne considĂ©rait ainsi pas la dĂ©couverte de Jenner comme une vĂ©ritable vaccination ; comme l’a bien montrĂ© Michel Morange dans sa biographie de Pasteur, « la vaccine ne constituait [selon lui] pas un vaccin7 »), cette derniĂšre permet une grande avancĂ©e : « [
] la vaccination ne donnait pas une immunitĂ© meilleure que celle offerte par la variolisation, mais elle Ă©tait nettement moins dangereuse et pouvait donc ĂȘtre plus facilement imposĂ©e Ă  une population8. »

16En tant que protection individuelle envisagĂ©e comme nĂ©gativitĂ© protectrice, l’immunitĂ© de notre corps pose question. Mais, dans la mesure oĂč elle peut concerner l’immunitĂ© de populations entiĂšres victimes d’épidĂ©mies, elle suscite de nombreux dĂ©bats au tournant des xviiie et xixe siĂšcles.

La vaccination et ses rationalités en question

17Devant l’ampleur prise par certains Ă©pisodes Ă©pidĂ©miques tels que la variole, plusieurs questions se posent, qui peuvent de loin faire penser Ă  celles qui se sont posĂ©es lors de la pandĂ©mie de Covid-19 : faut-il faire bĂ©nĂ©ficier aux populations de la protection physique permise par l’inoculation, afin d’enrayer ou plutĂŽt de limiter les risques liĂ©s Ă  la mortalitĂ© Ă©pidĂ©mique ? Si le gain en termes de santĂ© collective est effectif, la vaccination — quoique moins dangereuse que l’inoculation — n’est pas sans risque.

18Cette question donne lieu Ă  des querelles philosophiques culminant dans l’analogie entre l’inoculation et le suicide : dans la mesure oĂč l’individu risque sa vie en s’inoculant une maladie, ce risque Ă©quivaut au suicide (sĂ©vĂšrement rĂ©prouvĂ© Ă  l’époque) selon Emmanuel Kant. Si la condamnation kantienne de l’inoculation-suicide est sans appel, David Hume se montre finalement quant Ă  lui favorable Ă  la vaccination ; ce dernier parvient Ă  dĂ©passer l’inconvĂ©nient que l’analogie-Ă©quation « inoculation = suicide9 » pose Ă  la rationalitĂ© et Ă  la morale de l’époque.

Les « découvertes » ultérieures

19Au xixe siĂšcle, l’immunitĂ© est encore Ă©tudiĂ©e par deux disciplines distinctes : la gĂ©ographie mĂ©dicale et l’immunologie. La premiĂšre dĂ©finit l’immunitĂ© comme la qualitĂ© d’un lieu. Le septiĂšme chapitre est consacrĂ© aux privilĂšges qu’offrent les lieux immuns situĂ©s en altitude : ce n’est plus seulement le corps qui est envisagĂ© pour sa qualitĂ© de vie ou de rĂ©sistance, mais sa localisation dans un « lieu immun » (« immune[r] Ort », p. 138). L’immunitĂ© du lieu10 joue un rĂŽle important dans les discours mĂ©dicaux et politiques. AprĂšs une pĂ©riode vitaliste, l’immunologie considĂšre l’immunitĂ© au niveau cellulaire et chimique. Cette perspective de recherche de l’immunitĂ© ouvre les voies de ce qui deviendra l’immunologie11. J. TĂŒrk prĂ©sente ainsi les grandes avancĂ©es de la science de l’immunitĂ©, de l’école allemande— principalement reprĂ©sentĂ©e par Robert Koch —à l’école française de Pasteur, jusqu’à celles post-kochienne reprĂ©sentĂ©e par Paul Ehrlich (fondateur de la thĂ©orie des chaĂźnes latĂ©rales) et post-pasteurienne reprĂ©sentĂ©e — cĂŽtĂ© français — par Élie Metchnikoff (pionnier de l’immunitĂ© innĂ©e et thĂ©oricien de la phagocytose).

20AprĂšs avoir Ă©tabli qu’au milieu du xixe siĂšcle l’immunitĂ©, de notion sĂ©mantiquement flottante entre le droit, la politique et la mĂ©decine, devenait un concept scientifique, Johannes TĂŒrk envisage et Ă©tudie l’extension du savoir de l’immunisation, devenu en moins d’un siĂšcle un paradigme non seulement pour la mĂ©decine mais aussi pour la littĂ©rature.

Formations, immunisations romanesques et théùtrales

21L’ouvrage envisage ensuite l’immunisation dans la thĂ©orisation et la mise en Ɠuvre de deux genres littĂ©raires — le roman et le théùtre —, en examinant notamment la structure de la formation et son rapport Ă  la souffrance reprĂ©sentĂ©e dans ces genres :

22[
] Rousseau dĂ©crit la logique du roman comme une inoculation et rĂ©flĂ©chit cette dĂ©finition de maniĂšre thĂ©matique dans son roman le plus connu, Goethe fait fructifier l’idĂ©e de l'inoculation comme crise induite pour la formulation de la structure empirique de l'Ă©ducation, et Friedrich Schiller dĂ©finit la tragĂ©die comme l’équivalent de l'inoculation.

[
] Rousseau beschreibt die Logik des Romans als Impfung12 und reflektiert diese Definition thematisch in seinem bekanntesten Roman, Goethe macht die Vorstellung der Impfung als induzierte Krise fĂŒr die Formulierung der Erfahrungsstruktur der Bildung fruchtbar, und Friedrich Schiller definiert die Tragödie als Äquivalent der Inokulation. (p. 75).

23En considĂ©rant successivement trois auteurs importants (Rousseau, Goethe et Schiller), Johannes TĂŒrk se rapproche des analyses de dĂ©tail effectuĂ©es par Cornelia Zumbusch en 2012. Cette derniĂšre, dans Die ImmunitĂ€t der Klassik13 [L’ImmunitĂ© des classiques], se concentre sur l’immunitĂ© envisagĂ©e par les auteurs du « classicisme de Weimar » de la littĂ©rature allemande — principalement Goethe et Schiller. Cet ouvrage entre en rĂ©sonance avec certains des questionnements de J. TĂŒrk sur la fonction poĂ©tique de l’immunisation dans les cinquiĂšme et sixiĂšme chapitres de son propre ouvrage, et le prolonge mĂȘme par bien des aspects — par exemple au niveau de l’étude stylistique et poĂ©tique en Ă©tudiant l’ironie des classiques allemands. MĂȘme si l’on peut questionner la pertinence d’un paradigme « d’une immunitĂ© des classiques » propre notamment Ă  Goethe et Ă  Schiller, l’ouvrage de C. Zumbusch reste extrĂȘmement stimulant pour envisager les mĂ©taphores de l’immunitĂ© dans leurs rapports Ă  la libertĂ© philosophique, aux affects et Ă  la contagion.

La pédagogie du roman comme inoculation

24Pour penser le roman et son rapport Ă  l’immunisation, Johannes TĂŒrk s’appuie principalement sur Rousseau dont il analyse d’abord les Ă©pineux questionnements relatifs Ă  l’éducation et Ă  la nĂ©cessitĂ© de l’inoculation dans l’Émile. Mais les analyses les plus importantes sont celles qui suivent, concernant la pĂ©dagogie du roman comme inoculation.

25Johannes TĂŒrk prend appui sur un passage de La Nouvelle HĂ©loĂŻse oĂč l’immunitĂ© croise l’enjeu de la contagion-communication dans le risque amoureux. Il s’agit de la scĂšne connue sous le nom de l’inoculation de l’amour, dans la troisiĂšme partie du roman. Saint-Preux y contracte volontairement la petite vĂ©role en embrassant sa maĂźtresse, Julie, atteinte de la maladie. En dĂ©pit du grand risque de contracter Ă  son tour la petite vĂ©role, la confiance dans la communication de l’amour est si grande que l’immunisation finit par l’emporter dans cette scĂšne (sans pour autant que la menace de la mort et du suicide ne soit dissipĂ©e par la suite)14 : les deux amants survivent.

26La maladie est vaincue par le risque pris dans l’inoculation naturelle de la petite vĂ©role et de l’amour-maladie. Dans son association Ă  la maladie, l’amour comme inoculation positive nous permet de situer l’immunitĂ© du corps au niveau des sentiments, c’est-Ă -dire au niveau d’une composante psychique. S’il parvient Ă  triompher de la culture (en s’inscrivant dans l’irrespect des rĂšgles mĂ©dicales d’isolement que les amants auraient dĂ» observer) c’est peut-ĂȘtre parce que cet amour, comme cette inoculation, sont finalement naturels — au sens rousseauiste — (on sera ainsi sensible aux belles pages que Johannes TĂŒrk consacre Ă  la logique derridienne et platonicienne du pharmakon et au fait que l’immunisation mĂšne philosophiquement Ă  une complexification extrĂȘme de l’opposition nature/culture).

27L’auteur de Die ImmunitĂ€t der Literatur parvient Ă  dĂ©gager de cet Ă©pisode la positivitĂ© de l’immunisation romanesque : plus qu’un simple thĂšme du roman, l’immunisation apparaĂźt comme un principe poĂ©tique susceptible d’illustrer l’immunisation dans et de la littĂ©rature.

La formation comme immunisation romanesque

28Si tout semble partir de Rousseau, tout se complexifie avec Goethe. Ce dernier illustre le rapport entre maladie et dĂ©veloppement, en considĂ©rant la crise comme matricielle de l’immunisation au sein du roman. L’exemple pris est Wilhelm Meisters Lehrjahre [Les AnnĂ©es d’apprentissage de Wilhelm Meister]. Si ce roman de Goethe a souvent Ă©tĂ© convoquĂ© pour penser le roman de formation15 (Bildungsroman), l’interprĂ©tation proposĂ©e par Johannes TĂŒrk, qui relie la formation Ă  l’immunisation, est originale :

29Son action forme un soi immunisĂ©, capable de faire face aux Ă©preuves de la vie avec une forme de contrĂŽle qui a longtemps Ă©tĂ© appelĂ©e formation. Le processus Ă©ducatif auquel ce roman donne sa forme canonique est donc une copie de la structure de l’immunisation naturelle. Le livre reprĂ©sente une sĂ©rie de maladies et est en mĂȘme temps un vaccin. C’est pourquoi le roman de formation est une tentative d’intĂ©gration de la crise dans une forme.

Ihre Wirkung formt ein immunes Selbst, das in der Lage ist, den Zumutungen des Lebens mit einer Form der Kontrolle zu begegnen, die lange Zeit hindurch Bildung genannt wurde. Der Bildungsprozeß, dem dieser Roman seine kanonische Form gibt, ist daher eine Kopie der Struktur der natĂŒrlichen Immunisierung. Das Buch stellt eine Reihe von Krankheiten dar und ist zugleich eine Impfung. Daher ist der Bildungsroman ein Versuch der Integration der Krise in eine Form. (p. 112)

30La « formation » (Bildung) est analysĂ©e au niveau des expĂ©riences nĂ©gatives (plus que des Ă©preuves) rencontrĂ©es par Wilhelm Meister, ces expĂ©riences entretenant d’étroits liens avec les maladies. Il est Ă  noter que la formation-immunisation trouve une place privilĂ©giĂ©e dans le roman Ă  caractĂšre autobiographique. Rappelant les travaux de Ian Watt dans The Rise of the Novel16 concernant les affinitĂ©s gĂ©nĂ©alogiques du roman avec le genre autobiographique, Johannes TĂŒrk Ă©tablit un lien entre la formation-Ă©ducation Ă  la souffrance autobiographique et la formation dans le Bildungsroman que sont Les AnnĂ©es d’apprentissage de Wilhelm Meister. Chez Goethe, l’écriture de la maladie infantile de la variole (exposĂ©e dans l’ouvrage autobiographique Dichtung und Wahrheit [PoĂ©sie et vĂ©ritĂ©] comme faisant partie de son expĂ©rience de petit garçon) a ainsi pu inspirer la crise centrale qui s’inscrit dans la poĂ©tique immunisatrice du roman de formation Les AnnĂ©es d’apprentissage de Wilhelm Meister.

La régulation des affects au théùtre

31Mais l’immunitĂ© de la littĂ©rature s’étend aussi au théùtre. Les dramaturges se posent en effet la question de la nĂ©cessitĂ© d’immuniser la communautĂ© des spectateurs contre le mal.

32Prolongeant ainsi la thĂ©orie aristotĂ©licienne du contrĂŽle des affects, en s’appuyant plus sur Robortello que sur Aristote, le premier permettant d’insister sur la vĂ©ritable dimension de dynamique vitale des affects, Schiller utilise un vocabulaire en partie immunitaire ; il Ă©voque dans Du sublime17le pathĂ©tique au sein de la tragĂ©die comme une « inoculation de l’irrĂ©mĂ©diable destin » (« Inokulation des unvermeidlichen Schicksals », p. 127) ; le pathĂ©tique permet ainsi de s’inoculer les maux du destin auquel nul ĂȘtre humain n’échappe.

33La protection des affects nĂ©gatifs s’effectue par un contrĂŽle de ces derniers qui obĂ©it Ă  la logique de l’immunisation, dans une considĂ©ration du rapport de l’immunitĂ© Ă  la fiction, qui permet Ă©galement Ă  Schiller de « dĂ©crire comment la fiction de la souffrance devient un vaccin » (« beschreiben, wie die Fiktion des Leidens zu einem Impfstoff wird », p. 126).

Déformations de la formation-immunisation

34Le neuviĂšme chapitre de Die ImmunitĂ€t der Literatur est consacrĂ© Ă  l’initiation immunologique dans Der Zauberberg [La Montagne magique] de Thomas Mann et Ă  une analyse des structures mĂ©dicales. Le rapport entre le diagnostic et la maladie prĂ©cise (la tuberculose) comme thĂšme du roman dĂ©termine Ă©galement sa structure narrative. Sans doute est-ce Ă©galement Ă  partir de ce roman que les contours du Bildungsroman ont tendance Ă  s’estomper au sein de la littĂ©rature europĂ©enne.

35Autrefois en lien Ă©troit avec l’immunisation (Immunisierung), la formation (Bildung) Ă©clate en effet dans le roman au dĂ©but du xxe siĂšcle, suite Ă  l’ampleur traumatique que la guerre a imprimĂ©e dans les esprits. C’est ce qu’a Ă©galement bien montrĂ© Franco Moretti dans son appendice18 au Roman de formation :

36Pourquoi le roman de formation disparaĂźt, la jeunesse de 1919 — mutilĂ©e, dĂ©cimĂ©e, aphasique, traumatisĂ©e — nous en donne la rĂ©ponse. L’histoire politico-sociale ne se contente pas d'exercer une influence crĂ©ative sur l'Ă©volution littĂ©raire, elle la dĂ©truit aussi. De mĂȘme qu’elle rend certaines formes nĂ©cessaires, elle en dĂ©clare d'autres impossibles, et c'est prĂ©cisĂ©ment cela, l'effet de la Grande Guerre sur le roman de formation19.

Vers une sur-formation à la survie ?

37Johannes TĂŒrk n’étudie pas l’immunitĂ© de la littĂ©rature de la deuxiĂšme moitiĂ© du xxe siĂšcle ; son enquĂȘte s’arrĂȘte avec Marcel Proust, Sigmund Freud, Walter Benjamin et Thomas Mann. Mais, dans la mesure oĂč il dĂ©finit parfois l’immunitĂ© de la littĂ©rature moderne dans son rapport de rĂ©sistance au traumatisme, on peut ĂȘtre tentĂ© d’envisager les rĂ©sultats auxquels il serait parvenu s’il avait envisagĂ© l’immunitĂ© de et dans la littĂ©rature durant la deuxiĂšme moitiĂ© du xxe siĂšcle, marquĂ©e par les traumatismes des guerres mondiales et des atrocitĂ©s gĂ©nocidaires.

38L’hypothĂšse que nous formulons dans nos recherches est que — à partir du tournant des deux guerres mondiales marquĂ©es par les traumatismes de la survie — la formation ne concerne plus tant la vie que la survie. De surcroĂźt, la formation — si tant est qu’elle puisse encore ĂȘtre envisagĂ©e dans son rapport Ă  la Bildung — se situe non plus dans la jeunesse adolescente mais dans l’enfance, mais s’exerce suivant des modalitĂ©s bien particuliĂšres et en complĂšte opposition avec la tradition de l’apprentissage : la formation Ă  la vie serait-elle devenue une surformation de la plus prime jeunesse Ă  la survie ?

La triade « littérature-immunologie-psychanalyse »

39Les conceptions de l’immunitĂ© en littĂ©rature s’enrichissent Ă  la fin du xixe siĂšcle par la prise en considĂ©ration des lignes de tension protectrices et destructrices de la psychĂ©. Johannes TĂŒrk explore les relations entre littĂ©rature, psychanalyse et immunologie Ă  partir de la fin du xixe siĂšcle. L’une des richesses de son travail consiste Ă  ne pas se limiter aux seuls rapports bilatĂ©raux entre psychanalyse et immunologie ou psychanalyse et littĂ©rature, mais bien de penser toutes les relations impliquĂ©es par la triade « littĂ©rature-immunologie-psychanalyse ». Le dialogue de l’immunitĂ© du corps avec la psychologie et en particulier avec l’immunitĂ© psychique approfondit la notion d’angoisse liĂ©e dans la thĂ©orie psychanalytique Ă  l’anticipation d’un Ă©vĂ©nement douloureux. J. TĂŒrk poursuit son Ă©tude du xxe siĂšcle en s’intĂ©ressant aux textes de Marcel Proust et de Sigmund Freud tout en s’écartant des lectures psychanalytiques traditionnelles.

Proust et la dimension psychique de l’immunitĂ©

40L’hypothĂšse poursuivie est qu’un paradigme domine la tentative de protection psychique du narrateur de La Recherche : l’anaphylaxie. Il faut rappeler que l’asthme Ă©tait dĂ©signĂ© sous ce terme gĂ©nĂ©rique et prĂ©-immunologique, qui englobait Ă©galement l’allergie. Or l’anaphylaxie en particulier Ă©tait un phĂ©nomĂšne bien connu de Marcel Proust lui-mĂȘme. Sa correspondance atteste son intĂ©rĂȘt pour la notion opposĂ©e : Proust aurait demandĂ© au mĂ©decin Marc RiviĂšre ce que signifiait l’« euphylaxie », lequel terme n’existe pas mais dont Marc RiviĂšre lui dit qu’il pourrait ĂȘtre l’opposé (positif) de l’anaphylaxie, mise en jeu dans la rĂ©action anaphylactique, qui entretient d’étroits rapports avec l’allergie et se manifeste corporellement par une hypersensibilitĂ© immĂ©diate due Ă  la libĂ©ration de mĂ©diateurs chimiques chez un sujet au prĂ©alable sensibilisĂ©.

41Étudiant dans le dĂ©tail l’asthme et l’hypersensibilitĂ© du narrateur proustien, Johannes TĂŒrk s’appuie notamment sur La PrisonniĂšre, tome dans lequel un certain nombre d’angoisses du narrateur sont exprimĂ©es (relativement Ă  sa jalousie d’Albertine). Ces angoisses sont interprĂ©tĂ©es dans leur structures et leurs variations comme une rĂ©action anaphylactique.

42Si la lecture de Johannes TĂŒrk s’ajoute au vaste Ă©difice de celles Ă©pistĂ©mocritiques dĂ©jĂ  Ă©tablies Ă  propos de La Recherche, elle prĂ©sente l’intĂ©rĂȘt d’envisager une piste extrĂȘmement fĂ©conde pour penser le lien entre mĂ©decine et littĂ©rature20 : celle de dĂ©gager les relations structurelles entre immunologie, littĂ©rature et psychanalyse. Dans la mesure oĂč la psychanalyse, « poursuit le projet de la littĂ©rature en dehors de son domaine » (« setzt das Projekt der Literatur außerhalb ihres Bereiches », p. 16), elle peut s’inscrire dans la recherche d’un type particulier d’immunitĂ©.

Les structures immunologiques de la psychanalyse

43Dans le dernier chapitre de l’ouvrage, « Freud et l’immunologie du psychique » [Freud und die Immunologie des Psychischen], Johannes TĂŒrk analyse, dans la continuitĂ© de l’un de ses articles21, la psychanalyse de S. Freud et ses structures immunologiques. Ce qui ressort de son dĂ©veloppement, qui s’appuie sur les Ă©tudes pasteuriennes de Bruno Latour22, c’est l’importance de la mĂ©taphore bactĂ©riologique et immunologique pour la psychanalyse. Les travaux du mĂ©decin viennois et neurologue de formation sur l’angoisse, le trauma et l’autodĂ©fense, attestent les influences mutuelles entre psychanalyse et immunologie23.

Vers un systÚme immunitaire émotionnel de et dans la littérature ?

44Une conception finale croisant les explorations de Freud et de Proust par le prisme immunologique rend possible pour Johannes TĂŒrk une lecture de la psychĂ© et de sa rĂ©sistance Ă  la souffrance par le prisme d’un « systĂšme immunitaire Ă©motionnel24 ». Dans La Recherche, l’angoisse sert Ă  rĂ©guler les Ă©motions du narrateur afin de maĂźtriser l’expĂ©rience de la souffrance. Il s’agit, pour ce faire, de considĂ©rer sur le plan psychique le concept de mĂ©moire immunologique. Ce concept, central dans l’immunitĂ© adaptative est mobilisĂ© par J. TĂŒrk pour envisager « [quelque chose] qui peut s’opposer aux forces du trauma » (« [etwas], das den MĂ€chten des Traumas entgegentreten kann », p. 286). Il s’en explique dans un autre article :

45Un trauma originel conduit à une sémiotique naturelle qui est un mécanisme pour faire face aux situations dangereuses. La mémoire psychique conserve un répertoire de signes qui évolue avec le temps et procure des matrices herméneutiques aux situations à venir. [
] En projetant des expériences passées dans le futur, cette mémoire fournit des antigÚnes contre des menaces spécifiques25.

46J. TĂŒrk considĂšre ainsi l’angoisse proustienne dans sa fonction temporelle et intĂšgre Ă©galement Ă  son analyse l’idĂ©e de reconnaissance immunitaire, extrĂȘmement importante dans les modĂšles immunologiques rĂ©cents. Proche du modĂšle du vaccin pasteurien attĂ©nuant la personnalitĂ© de chaque germe, l’angoisse sert Ă  prĂ©parer autant qu’à diminuer la souffrance. Elle s’inscrit dans le temps du rĂ©cit comme stratĂ©gie d’immunisation de l’Art, dans lequel le narrateur et l’auteur proustiens se sont rĂ©fugiĂ©s.

47Le rapport de la souffrance Ă  la nostalgie de l’enfance — central dans l’Ɠuvre proustienne — est analysĂ© de maniĂšre originale Ă  la fin de l’essai de Johannes TĂŒrk, mais cette fois Ă  partir d’Enfance berlinoise de Walter Benjamin. La possibilitĂ© pour l’art de fonctionner comme un vaccin face Ă  une souffrance est ainsi interrogĂ©e. L’immunitĂ© de la littĂ©rature devrait justement, selon J. TĂŒrk influencĂ© ici par les thĂ©ories du sociologue Niklas Luhmann, fonctionner comme une irritation, ce qui permet d’insister sur les dimensions de connexion et de communication au sein des conflits que la littĂ©rature met en Ɠuvre :

48L’irritation de la littĂ©rature permet ainsi de rĂ©agir aux contraintes par un changement de comportement et d'avoir des options lĂ  oĂč les situations sont restrictives. Elle constitue donc un moyen de sensibilisation et rend sensible aux conflits.

Die Irritation der Literatur versetzt so in die Lage, auf Belastungen durch verĂ€ndertes Verhalten zu reagieren und dort Optionen zu haben, wo Situationen einengen. Sie stellt daher ein Medium der Sensibilisierung dar und macht fĂŒr Konflikte empfindlich. (p. 301)

Homo ludens immunologicus ?

49 Johannes TĂŒrk dĂ©fend finalement une vision positive de l’immunitĂ© de la littĂ©rature. Cependant, il ne tient compte que dans une certaine mesure des phĂ©nomĂšnes immunitaires les plus rĂ©cents, et a tendance Ă  occulter les risques de l’immunitĂ© et de sa promotion Ă  travers la littĂ©rature.

50Le xxe siĂšcle a Ă©tĂ© marquĂ© par un « immunological turn26 » (« tournant immunologique ») ou par un tournant immunitaire. Les prĂ©occupations — autant concernant l’immunitĂ© elle-mĂȘme que la grille d’interprĂ©tation immunologique — qui ont dĂ©jĂ  eu tendance Ă  s’accroĂźtre au dĂ©but du xxie siĂšcle (ainsi le philosophe Roberto Esposito a-t-il pu parler — dans la lignĂ©e des analyses foucaldiennes — « de paradigme immunitaire27 » et prolonger la thĂ©orisation d’un contrĂŽle biopolitique en un contrĂŽle immunopolitique de l’activitĂ© vitale), et qui n’ont pu que se renforcer avec le dĂ©but des annĂ©es 2020, placĂ©es sous le signe de la Covid-19. Ainsi, qu’en est-il de l’hermĂ©neutique de l’immunitĂ© de et dans la littĂ©rature pour notre temps ?

L’homo immunologicus dans le jeu des critiques de l’immunitĂ©

51Si l’immunitĂ© a gagnĂ© Ă  ĂȘtre envisagĂ©e dans ses enjeux d’implication anthropologiques et de considĂ©ration de la communautĂ©, les prismes anthropologiques, sociologiques et philosophiques d’étude de l’immunitĂ© sont devenus extrĂȘmement nombreux. Ainsi, les analyses des phĂ©nomĂšnes et faits dits immunitaires se sont ainsi orientĂ©es dans des sens parfois extrĂȘmement diffĂ©rents. Dans un article paru en 201528 s’appuyant notamment sur les travaux d’Isabelle Stengers et sur ce qu’elle a nommĂ© la « Guerre des sciences29 », Andrew Goffey pointe une certaine propension hermĂ©neutique Ă  parler d’objets que la critique ne connaĂźt pas vraiment et met ainsi en garde contre les limites de la critique immunologique, cette derniĂšre ayant tendance Ă  effectuer des « “raccourcis” conceptuels30 » qui oblitĂšrent l’exploration des discours sur l’immunitĂ©. Si l’ĂȘtre humain semble devenu cet homo immunologicus qui se serait lui-mĂȘme obligĂ© Ă  rĂ©pondre Ă  l’impĂ©ratif « Tu dois changer ta vie » — comme l’a postulĂ© dans le livre du mĂȘme nom Peter Sloterdijk31 — n’est-il pas aussi devenu un ĂȘtre « jouant » (ludens) Ă  manier l’immunitĂ© et les concepts immunologiques : un « homo ludens immunologicus32 » ?

52Ce que nous voudrions envisager ne concerne cependant pas l’évaluation ou la critique du risque du jeu hermĂ©neutique dans l’interprĂ©tation immunitaire et immunologique de la littĂ©rature. Nous voudrions plutĂŽt rĂ©flĂ©chir Ă  la possibilitĂ© de maximiser la puissance et la fĂ©conditĂ© d’une telle entreprise. Ainsi l’hermĂ©neutique qui consisterait Ă  relire des phĂ©nomĂšnes littĂ©raires en les faisant dialoguer avec le prisme immunitaire et immunologique devrait permettre de savoir dans quelles directions et quels sens la critique immunologique peut (ou non) aller.

Science et littĂ©rature : des sens de l’application de la littĂ©rature Ă  l’immunologie ?

53Pour ce faire, il convient sans doute de se demander si l’on peut appliquer (ou non) le savoir de la littĂ©rature Ă  la science. Si de trĂšs nombreux Ă©crivains ont pu s’imprĂ©gner des modĂšles de la science33, en savent-ils plus sur le monde que celles et ceux qui y ont moins recours Ă  ces modĂšles ? Un Ă©crivain nourri de modĂšles scientifiques comme l’est Proust tire-t-il seulement son savoir de l’immunitĂ© psychique de ses connaissances mĂ©dicales (ces derniĂšres Ă©tant considĂ©rables34) ou bien de la littĂ©rature elle-mĂȘme ?

54Tout savoir littĂ©raire de l’immunitĂ© de la littĂ©rature ne doit-il pas ĂȘtre cherchĂ© dans la littĂ©rature plus que dans le savoir de la science ? Il peut Ă  ce titre ĂȘtre intĂ©ressant de rappeler l’intĂ©ressante formule de Roland Barthes concernant le long savoir de la littĂ©rature « sur les hommes35 ». Il ne s’agirait certes pas de rĂ©duire la quĂȘte du savoir de la littĂ©rature Ă  un savoir du langage, dans un sillage barthĂ©sien, mais bien de dire que le dialogue avec certains modĂšles scientifiques peut avoir lieu dans une perspective qui diffĂšre de la simple confrontation aux savoirs.

55Il convient alors de revenir Ă  Die ImmunitĂ€t der Literatur pour voir comment cet ouvrage rĂ©pond ou non Ă  la possibilitĂ© de dĂ©gager des modĂšles littĂ©raires de l’immunitĂ©. Il est dommage que Johannes TĂŒrk se soit parfois laissĂ© emporter par la primautĂ© du scientifique sur le savoir de la littĂ©rature. Certes, J. TĂŒrk s’intĂ©resse bien aux modĂšles de l’immunitĂ© littĂ©raire en tant qu’ils dialoguent avec les modĂšles prĂ©-immunologiques et immunologiques de la science, mais, s’il prend bien des exemples au sein de la littĂ©rature (essentiellement europĂ©enne), sa dĂ©marche donne souvent moins Ă  penser le savoir de la littĂ©rature que le savoir de la science de l’immunitĂ©.

56Si l’on comprend bien qu’il ait besoin de s’appuyer la science pour avancer et nourrir sa rĂ©flexion, on aurait apprĂ©ciĂ© de voir sa dĂ©marche et sa rĂ©flexion s’inscrire davantage dans le sillage du critique et psychanalyste Pierre Bayard qui a enquĂȘtĂ© sur la possibilitĂ© d’appliquer la littĂ©rature Ă  la psychanalyse, et non plus l’inverse36. Ainsi, bien qu’il ait dĂ©montrĂ© les apories d’une application de la littĂ©rature Ă  la psychanalyse37, P. Bayard n’en a pas moins ouvert de fĂ©condes pistes d’exploration notamment par rapport au renversement de l’autoritĂ© des savoirs. Tenter de voir, pour J. TĂŒrk, l’application de la littĂ©rature Ă  l’immunologie, aurait en effet permis un intĂ©ressant renversement de l’autoritĂ© des modĂšles : non pas partir de l’immunologie pour aller vers la littĂ©rature mais bien partir de la littĂ©rature pour aller vers l’immunologie, et Ă©tablir Ă  partir de cela — dans les cas oĂč cela semble judicieux — un dialogue entre les disciplines.

Les risques de la promotion de l’immunisation de la littĂ©rature

57 Il nous reste Ă  revenir plus substantiellement sur certaines limites de l’ouvrage. Il ne s’agit plus pour nous de dĂ©noncer le jeu intellectualisant de l’homo ludens relativement Ă  la grille de lecture immunologique, mais plutĂŽt de voir si le jeu critique (dont nous ne sommes pas exempt Ă  travers notre recension) ne s’est pas laissĂ© emporter par l’enthousiasme d’une idĂ©e — celle suivant laquelle la littĂ©rature devrait assurer l’immunitĂ© et l’immunisation de ses auteurs, de ses personnages et de ses lecteurs.

58Si l’on peut — avec certaines rĂ©serves — crĂ©diter l’analyse tĂŒrkienne d’une acquisition de l’immunitĂ© par la littĂ©rature, il est Ă©galement nĂ©cessaire de discuter du manque d’analyse en termes de risques inhĂ©rents Ă  la protection immunitaire. Le fait de considĂ©rer l’immunisation psycho-physique de maniĂšre forcĂ©ment positive efface au moins deux risques : le risque d’invulnĂ©rabilisation38 (i.e. l’exemption de la vulnĂ©rabilitĂ© par l’immunisation ou par des stratĂ©gies d’indiffĂ©renciation) et celui du retournement auto-immunitaire, lequel, rĂ©sultant d’une excessive autoprotection, aboutit Ă  une destruction.

59Commençons par le premier risque — le risque d’invulnĂ©rabilisation, que J. TĂŒrk Ă©voque seulement de maniĂšre allusive Ă  la fin de son ouvrage. Promouvoir la conception d’une fonction immunisatrice de la littĂ©rature risque de rendre lecteurs, auteurs et personnages reprĂ©sentĂ©s invulnĂ©rables Ă  la dynamique et Ă  la richesse Ă©motionnelle de la vie, ce sur quoi des travaux comme ceux de Martha Nussbaum ou de Wayne Booth ont pu insister. Ce point a aussi Ă©tĂ© bien explorĂ© par Solenne Montier dans son analyse de l’angoisse proustienne et sarrautienne39Elle rappelle que la vulnĂ©rabilitĂ© de l’angoisse peut s’affirmer dans sa positivitĂ©, contre le risque de l’effacement de l’art par l’immunisation :

60Loin de s’inscrire dans une vision hygiĂ©niste de l’angoisse, Proust et Sarraute en rappellent le potentiel crĂ©ateur ou existentiel et nous renvoient Ă  notre propre expĂ©rience de la vulnĂ©rabilitĂ© en considĂ©rant que l’immunisation, si elle est entendue comme une Ă©limination de la souffrance, n’est pas nĂ©cessairement souhaitable40.

61Le deuxiĂšme risque de l’immunisation littĂ©raire consiste dans l’auto-immunitĂ© symbolique c’est-Ă -dire — au niveau philosophique — l’autoprotection autodestructrice41. Certes, cet aspect est davantage prĂ©sent dans les textes Ă©crits Ă  partir de la seconde moitiĂ© du xxe siĂšcle, mais il l’est dĂ©jĂ  chez un auteur comme Kafka, comme l’a bien relevĂ© Stijn De Cauwer42. Il discute de la valeur de l’immunisation Ă  partir de Die ImmunitĂ€t der Literatur et montre que la nouvelle « Beim Bau der Chinesischen Mauer » [« La Muraille de Chine »], si elle illustre certaines propensions destructrices voire autodestructrices43 de la psychĂ© humaine, envisage Ă©galement des traits stylistiques qui mettent Ă  mal la propension Ă  l’autodestruction en combattant l’idĂ©e de l’immunitĂ© comme propriĂ©tĂ© et acquisition de frontiĂšres entre les ĂȘtres. Toute la difficultĂ© de l’immunitĂ© de la littĂ©rature analysĂ©e par le prisme immunologique reviendrait dĂšs lors Ă  s’inscrire — comme Kafka a bien su le faire — dans les marges et les troubles, pour amorcer et dĂ©ployer, face au risque autodestructeur, une « co-immunitĂ©44 ». En cela, les analyses de J. TĂŒrk, qui dĂ©fendent l’idĂ©e d’une immunitĂ© personnelle de l’écrivain45, sont critiquables et c’est Ă©galement un reproche que l’on peut adresser Ă  Cornelia Zumbusch, comme l’a soulevĂ© Claudia Hillebrandt dans sa recension de Die ImmunitĂ€t der Klassik46.

62On aurait souhaitĂ© en savoir davantage sur la possibilitĂ© remĂ©diatrice ou rĂ©paratrice de la littĂ©rature ainsi que de la dimension idĂ©ologico-politique des reprĂ©sentations mĂ©dicales. Faisant allusion Ă  la possibilitĂ© pour la littĂ©rature de fonctionner comme une thĂ©rapie, J. TĂŒrk se contente d’une brĂšve allusion au Petit Manuel d’inesthĂ©tique d’Alain Badiou47 ainsi qu’à la thĂ©rapeutique des systĂšmes de Niklas Luhmann. Ces dĂ©marches sont intĂ©ressantes mais sans doute par trop abstraites. Depuis 2011 et la parution de Die ImmunitĂ€t der Literatur, d’importantes rĂ©flexions, proposĂ©es par des littĂ©raires et des philosophes comme Alexandre Gefen48 et Sandra Laugier49, ont pu ĂȘtre problĂ©matisĂ©es Ă  partir d’une approche pragmatique des textes. Ces derniers ont insistĂ© sur la dimension du care Ă  l’Ɠuvre dans la production littĂ©raire, qui pourrait ĂȘtre interrogĂ©e dans le cadre de nouveaux travaux sur les rapports de l’immunitĂ© et de la littĂ©rature.

63MalgrĂ© ces quelques rĂ©serves, en partie liĂ©es au fait que le champ de l’immunitĂ© considĂ©rĂ©e entre littĂ©rature et humanitĂ©s mĂ©dicales est en constante Ă©volution depuis au moins une dizaine d’annĂ©es, l’ouvrage de J. TĂŒrk reste extrĂȘmement original et essentiel pour penser les relations entre littĂ©rature, immunologie et mĂ©decine. Dans un contexte dĂ©jĂ  marquĂ© par une augmentation des catastrophes Ă  l’échelle planĂ©taire, les premiĂšres annĂ©es pandĂ©miques de la dĂ©cennie 2020 ont soulignĂ© la nĂ©cessitĂ© d’un dialogue entre divers champs du savoir. Les humanitĂ©s mĂ©dicales, Ă©tant donnĂ©e la « tension irrĂ©solue50 » qui est la leur par rapport Ă  la littĂ©rature, gagnent ainsi — d’un point de vue Ă©pistĂ©mocritique — Ă  Ă©tablir des dialogues entre les Ă©tudes philosophiques, littĂ©raires et immunologiques. Il nous reste Ă  espĂ©rer que Die ImmunitĂ€t der Literatur soit bientĂŽt traduit en français.